Pour tourner à gauche, prenez à  gauche ! - MALIKA - E-Book

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MALIKA

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Beschreibung

Cela fait six mois que Cris, musicienne au chômage, est en hibernation totale, conséquence d'une déception affective intense. Négligée, blessée, et affaiblie, elle a une révélation le jour où elle croise un panneau étrange « Pour tourner à gauche, prenez à droite ! » Est-il vraiment nécessaire de se battre dans un monde qui tourne à l'envers ? Doit-elle accepter que l'infidélité de Karen ne soit qu'une simple banalité ? Doit-elle lui céder à chaque fois que celle-ci réapparaît ? Doit-elle continuer à supplier les Majors pour qu'elles écoutent ses maquettes ? Les interrogations et les révoltes s'enchaînent avec les incohérences, tandis qu'en parallèle, sa rencontre avec la douce Méline la mène au pied d'un carrefour à voies multiples.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Remerciements

Merci à toutes les personnes qui me soutiennent, de près ou de loin. Merci à toi Sam, mon amie fidèle et toujours encourageante, quels que soient mes choix. Merci à Annick, Jacques, Anne, Rudolph, Bordas, mes frères et sœurs, mes parents, Mélanie, Aurélie, Céline et Caro, Sandra et Lauriane, Nas, Aïssatou, Alexandra Lacrabère et Samira Rocha, Lili maladresse, Léa Donnat et vous, oui, vous parfaits inconnus qui me lisez, car sans vous, cette œuvre ne serait pas un chef-d’œuvre à mes yeux. Merci aussi à Priscilla, à Virginie, à Titi, à Sabrina, à Matou, à Anthony et à Anaël pour ces années de collaboration. Oui, merci les filles pour vos conneries quotidiennes, parce que vous êtes des connasses irremplaçables. Un merci évident à Lila et Diego, à Aline, à mes animaux d'amour, et à beaucoup d'autres qui se reconnaîtront, ou pas.

Merci à Aurélie GUISIANO pour son travail de photographe, de directrice artistique et d'amie. Merci à Virginie TORRES pour ses relectures salvatrices.

Un merci particulier à Céline qui a traversé le désert avec moi et qui m'a toujours aidée.

Bien évidement, un immense merci à l'Esprit infiniment grand qui m'inspire continuellement.

Il manque quelqu'un ? Ah oui, bien sûr ! Merci à toi, Mélissa, pour tes talents de photographe, pour ton amour et pour tes pyramides majestueuses et symétriques... <3

OUPS... J'ai encore failli oublier ce que l'on zappe avec joie : merci à tous ces poisons qui parasitent notre vie, car si ce n'est pas leur intention de départ, ils nous permettent d'évoluer...

Et bien sûr...

MERCI À TOI TJ D'AVOIR ÉTÉ AMOUR TOUTE TA VIE.

Sommaire

Chapitre 1 : Le panneau

Chapitre 2 : L'essence interdite

Chapitre 3 : Opération Destop

Chapitre 4 : Ah... La carte !

Chapitre 5 : Révélations Intimes

Chapitre 6 : Dérapages

Chapitre 7 : La pseudo copine

Chapitre 8 : Connexions à choix multiples

Préface

Pur esprit de contradiction ? Abus de pouvoir ? Laxisme ? Égoïsme ? Égocentrisme ? Soumission à des pulsions hormonales ? Simples idioties ? Le « pseudo pouvoir » que s’approprient certaines personnes ou certaines émotions est, en dépit des apparences, la marque de leur plus grande faiblesse. Quiconque saura l'identifier pourra en effet en tirer profit, dans la mesure où l'on a compris que la notion de pouvoir n'existe que si nous accordons déjà une place à celle de la soumission. Meneur/mené, dominant/dominé, tirant/tiré ou plutôt tyran/tiré... Où se situe le pied d'égalité entre deux individus ?

Qu'il soit incarné dans le corps d'un homme ou dans celui d'une femme, qu'il soit hétérosexuel ou homosexuel, blanc ou noir, l'être humain a une faiblesse et un point faible communs à tous ses homologues : l'Amour, qui, avant de nous révéler sa force et son véritable pouvoir, nous mettra à rude épreuve sur les plans physiques, sexuels, émotionnels et moraux.

Règle numéro 1 : Dans le domaine affectif, professionnel ou social, l'Homme est bien trop égoïste pour ne pas aller chercher ce qu'il désire, aussi, s'il ne fait pas une chose qui vous tient à cœur, c'est parce qu'il n'en a pas envie. Inutile donc de chercher à analyser, à comprendre l'autre, surtout s'il ne fait aucun effort pour résoudre le problème. Oui, quitte à refréner ses pulsions, son amour, de toute façon à sens unique. Facile, n'est-ce pas ?

Que penser alors de cet ex qui revient à la charge au moment où l'on ne l'attend plus ? Au moment où, justement, on l'avait enfin oublié ? Au moment où vous venez de rencontrer quelqu'un d'autre ? Et bien évidemment, il ou elle aurait miraculeusement compris ce que vous lui reprochiez de tout temps...

Quel message se cache derrière ce véritable bouquet de ronces rouges ? Aurait-il pour objectif de nous offrir la preuve que nos vœux se réalisent toujours ? Serait-ce pour que l'on intègre enfin qu'il suffit de ne plus penser à quelqu'un pour qu'il ou elle apparaisse devant nos yeux, et qu'à fortiori, faire une fixation sur une personne et l'attendre, bloque tous les canaux de la vie ? Serait-ce pour nous révéler combien nous avons fait le bon choix en ne la voyant plus ? Un peu de franchise. Après avoir empoisonné notre engrais, cette personne a parfois encore trop d'influence sur nous. Serait-ce pour continuer à nous pourrir la vie ? Serait-elle alors ce que l'on nomme vulgairement la « poisse » qui nous poursuit comme un missile ?

Et si c'était tout simplement l'Amour de notre vie qui se manifestait juste à temps pour nous empêcher de commettre l'irréparable ?

Si l'ère nous révèle que l'Homme en est apparemment revenu de ces plats surgelés qui ont fait fureur lorsqu'on nous les a vendus pour des préparations saines et équilibrées, pratiques, faciles à réchauffer, faciles à digérer, il en consomme pourtant plus que jamais. Comment donc aborder le tourment induit par un ou une revenant(e) ? Les choix sont multiples.

Prendre le chemin le plus court vers la fuite de ce qui nous heurte sans cesse et s'écouter en tous lieux et toutes circonstances restent des alternatives envisageables.

Ǡ moins que...

Malgré mon profond désir de prendre un virage à quatre-vingt-dix degrés, malgré ma terrible envie de changer de vie, les restes de mon ancienne relation, soi-disant affective, me freinaient inévitablement. Ainsi, après des mois de séparation, un mélange de sentiments flous et absurdes flottait encore et toujours au-dessus de moi, suivant de gré ou de force le rythme insolent de la poussière qui s’accumulait sur mes meubles défraîchis, devenus quasiment aussi ternes que mon teint. Force était alors de constater combien j’étais figée, combien je me sentais menottée, combien ma lutte contre les sensations de dégoût, dont j’étais encore trop régulièrement victime, n’était à priori pas suffisamment puissante pour éliminer les douloureux résidus d’une histoire tordue, malsaine, tumultueuse, violente et virulente.

Depuis quelques semaines déjà, je n’avais plus la force, ni l’envie d’affronter la pluie amère, polluée, polluante même, qui m’arrosait chaque matin, et dont j’épongeais allègrement le néfaste contenu. Allais-je finir par pourrir ? Par moisir ? En attendant, j’espérais qu’il y avait un temps pour tout, me contentant de patienter passivement jusqu’au moment où le destin allait frapper à ma porte pour me donner le coup de pouce salvateur, ou le coup de grâce suprême. Je cumulais donc les hauts et les bas, tantôt motivée pour changer le cours de mon existence, tantôt désappointée et au bord du gouffre.

Plus coriace qu’un Demodex, le parasite qui s’était approprié mon corps et mon âme, avait visiblement laissé des traces profondes, des cicatrices, que seul l’amour, m’avait-on promis, allait peut-être réussir à en gommer définitivement les méfaits. Un « peut-être » stressant, inquiétant, hostile, que je désirais transformer en certitude.

En revanche, là où j’avais l’impression d’avoir avancé, c’est que depuis sa dernière visite où elle avait tenté de me gifler après une violente dispute, Karen n’avait plus osé mettre un pied chez moi. Je crois bien que son absence était de loin la plus belle preuve d’amour qu’elle m’avait donnée en presque deux ans de « relation ».

Comment en étions-nous arrivées là ? En réalité, c’est très simple.

Lorsque l’alcool vient se mêler à la passion, le résultat ne peut être que moche. Quant aux multiples conséquences, elles sont particulièrement traumatisantes. Parmi celles-ci, la peur, la peine, la culpabilité, l’insomnie, la douleur, et surtout, les traces de coups ancrées dans notre âme, ces stigmates intérieurs et extérieurs que, pour ma part, je n’avais pas pu camoufler, si ce n’était en m’isolant.

Cette mesure thérapeutique qui vise à soustraire n’importe quel individu de son milieu social et familial devient alors indispensable pour rebondir, pour décider que plus jamais quelqu’un ne nous fera aussi mal.

À priori, j’étais encore loin du compte, puisque chaque fois que je repensais à cette scène digne d’un parfait éréthisme destructeur, j’éprouvais le besoin de claquer la porte, avant d’aller faire le tour du quartier pour me calmer.

Pourquoi est-ce que cela m’arrivait toujours aussi fréquemment, alors que je m’étais volontairement séparée d’elle, depuis six mois ? Comment était-ce possible ?

J’étais justement en train de marcher à côté de mes pompes, comme tous les jours depuis des semaines, d’ailleurs, quand je fus interpellée par un panneau étrange : « Pour tourner à gauche, prenez à droite ! ».

« Quoi de plus logique ? Et c’est un ordre, en plus ? » Avais-je osé, à voix haute.

Perplexe devant ce rectangle aux contours rouge sang, je relus plusieurs fois les absurdes mots écrits en gros, en noir et de surcroît, en caractères gras. Qu’en était le sens ? Qui avait pu rédiger une aberration pareille ? Et en majuscule, en plus !

Comment pouvait-on fixer un tel écriteau à l’entrée d’un carrefour autant emprunté par les automobilistes ?

Je scrutais le rond-point sur lequel j’allais m’engager, quand je découvris le comble du comble. La chaussée proposait en effet trois itinéraires, prétendument au choix. À l’entrée de la voie de gauche, un sens interdit imposait ses directives. En face, une ruelle sans issue, exclusivement réservée aux riverains. Quant à la route qui se trouvait sur ma droite, n’en parlons pas.

Quoique... Parlons-en, justement.

Un panneau d’obligation nous ordonnait de nous y engager alors qu'un mur de briques bloquait tout accès, si toutefois il y en eut un, un jour… Devions-nous lui obéir ? Aller nous y encastrer sciemment et délibérément, conformément à ce que nous imposait ce panneau ? Étais-je devenue folle ? Victime d'hallucinations ? Le chantier, était-il en cours ? Est-ce que les agents de la voirie étaient devenus fous ? Est-ce que les maçons avaient raté une étape ? Avaient-ils prévu de le démolir plus tard ? Quand ? Était-ce une expérimentation, dont le but était de tester la réactivité de la population ? S’étaient-ils simplement trompés en installant cette fantastique signalisation ? Pourquoi étais-je la seule à réagir ? Pourquoi est-ce que personne ne râlait ? Où était la logique ?

Certainement quelque part.

En attendant, j’étais belle et bien la seule à être choquée, indignée. Les autres usagers ne semblaient même pas interpellés par une quelconque anomalie.

Dans un sens, j’étais en colère, même si, pour le coup, je n’étais qu’une simple piétonne. Comment oser implanter un panneau d’obligation de tourner à droite, alors qu’un mur nous attend au tournant ?

« C’est bien représentatif du système, ça ! » avais-je marmonné en empruntant le sens interdit.

Après quelques minutes de marche, ma fureur s’embrasait toujours. « Pour tourner à gauche, prenez à droite. On aura tout vu ! Le monde tourne vraiment à l’envers et ça commence sérieusement à m’énerver ! »

Je vous l’accorde, il ne m’en fallait pas beaucoup pour me mettre en rage. Mais un peu de bon sens. Qui croirait qu'un simple panneau puisse agacer autant ? Et qui plus est de si bon matin ? N’avais-je pas plutôt saisi une occasion en or pour exorciser une colère plus générale ? Pour éliminer d'anciennes souffrances ?

Peu importe la raison, je ne pouvais pas résister à cet esprit anticonformiste qui, depuis quelques mois déjà, prenait une place de plus en plus grande dans mon tempérament. Et puis, après tout, mon côté rebelle n’avait peut-être pas tort de vouloir s’affirmer. Si ? C’est vrai, tout est toujours illogique au possible sur cette Terre. Sommes-nous censés attendre que les choses changent, en restant les bras croisés ? « Pour tourner à gauche, prenez à droite ! » Et puis quoi encore ? Pourquoi se plier à une telle ineptie ?

Dans le fond, j’admis que cette phrase qui raisonnait en moi depuis que je l'avais lue devait avoir un sens caché. Ou pas, d’ailleurs. Et pour cause, c’est finalement d’une façon totalement explicite que le panneau me livra naturellement son message. « Pour tourner à gauche, prenez à droite ! » C'est si simple... Cet affichage reflétait tout simplement et parfaitement la mentalité de certains individus que j’avais pu croiser au cours des deux dernières années. D'une façon générale, il pouvait même révéler au grand jour la devise de notre société actuelle. C'est vrai. Chaque fois que l’on veut prendre une décision, quelqu’un vient parasiter notre stratégie, nous certifiant tout fier de lui qu’il vaut mieux opter pour telle ou telle solution, sous prétexte que celle-ci était plus simple. « En tout cas, moi, si j’avais su ou pu, j’aurais fait comme ça… »

Pourquoi est-ce que les gens s’occupent de ce qui ne les regarde pas ? Pourquoi se sentent-ils toujours obligés de commenter, d’émettre un avis sur tout ? N’ont-ils pas assez de choses à gérer dans leur propre vie ? Quant au système, il est plutôt clair.

« Vous voulez devenir médecin ? Pourquoi ne pas faire des études d’infirmier ? C’est plus court. Et en plus, il y a une forte demande dans ce secteur.

- Euh… »

Ou encore...

« Pardon ? Vous voulez être artiste peintre ? Mais nous discutons au sujet d'un vrai travail…

- Je suis désolée, je pensais que c'en était un… Alors si je comprends bien vos insinuations, je dois bosser dans l’informatique, même si je déteste ça ?

- Vous savez de nos jours… »

Et voilà comment « les gens » répondent à l'appel de notre être !

Remarquez, ce sont peut-être eux qui détiennent la clé de la réussite. Allons-y, admettons que la bonne solution soit de fonctionner à l’envers, et voyons ce que cela donnerait au quotidien. Pour être plus explicite, prenons à gauche, dès lors que nous souhaitons tourner à droite, puis transposons ce raisonnement à notre vie de tous les jours, et tant qu’à faire, dans notre relation de couple.

« Je t’aime, donc je préfère te quitter. Tu comprends ? » Mieux encore : « J’ai envie d’être avec toi, mais je ne te le dis pas, parce que je n’ai pas confiance en moi et que de ce fait, je n’aimerais pas que tu me saches conquise, amoureuse. En réalité, je pourrais te le dire, mais j’aurais peur que tu sois sereine, et pas moi. Non… Il est vraiment plus sage de te faire mariner. D’ailleurs, même ma meilleure amie, celle qui est célibataire depuis quatre ans, me l’a conseillé. »

J’ai même pire. « C’est toi que j’aime, mais je déménage et m’installe avec une autre. C’est provisoire, ne t’inquiète pas. »

J’avoue que cette attitude est quand même un peu bizarre, voire tordue.

Soyons clairs. Cette façon de faire est malsaine !

Pourtant, plus je réfléchissais à tous ces paradoxes, et plus je réalisais que j’étais peut-être sur le bon chemin. « C’est vrai, après tout. Si le monde tourne à l’envers et que je ne me reconnais pas dedans, c’est que je tourne à l’endroit et que j’avance dans la bonne direction. Non ? »

Qu’importe l’avis général, tout s’était très vite éclairci dans mon esprit. J’avais même envisagé la possibilité que ce panneau que je pensais être mon pire ennemi, puisse finalement et certainement être mon futur meilleur ami. En effet, grâce à lui, je prenais conscience que, oui, j’étais sur la bonne voie. Et pour cause, quand j’aime une personne, je le lui dis, et quand j’ai envie d’elle, je le lui dis aussi.

Après avoir choisi mon camp, je me sentis soudainement de bonne humeur. Seule ou pas seule, j’éprouvais le désir de profiter de ma matinée, si bien que je fis immédiatement demi-tour. Une fois rentrée chez moi, je déposai le journal sur la table de ma cuisine, avant d’aller m’apprêter, bien décidée à me faire belle.

« Belle », un mot que personne n’avait employé pour me qualifier depuis des lustres…

Si mon miroir me révéla sans aucun scrupule combien j’avais du pain sur la planche avant d’atteindre un tel résultat, je ne m’étais pas découragée. Pour l’affronter avec force, il me suffisait de repenser à tout ce que m’avait fait subir Karen, et combien elle m’avait humiliée, dévalorisée, au point que j’avais fini par me persuader moi-même que je n’étais qu’une bonne à rien. « Plus jamais ça », me disais-je alors face au reflet de mon âme.

Par la même occasion, j'en profitai pour prophétiser à mon sujet. Retour au point zéro, donc. « Je demande, je commande et je choisis ici et maintenant de m'aimer profondément et totalement, même si j'ai des défauts, des faiblesses, des peurs, et des douleurs. Je demande, je commande et je choisis ici et maintenant de m'aimer telle que je suis, même si je ne sais pas comment. »

En sortant de ma salle de bain, j’avais le sentiment d’avoir changé de peau. Était-ce lié au fait que je m’étais frottée avec acharnement, au gant de crin ? Avais-je intérieurement changé au point de rendre cette transformation visible depuis l’extérieur ? Tentée de croire que j’étais avant tout une femme, je pris tout mon temps pour enduire mon corps d’un lait encore tout neuf, avant de prendre plaisir à me pomponner, à me maquiller, à m’habiller. J’optai pour un pantalon en lin blanc, assorti à un débardeur rose, et une paire de baskets blanches, que je n’avais pas portées depuis un an. Défiant à présent la glace qui reflétait un coup d’éclat indiscutable, j’étais fière de moi, contente de me sentir bien, moi… J’étais presque méconnaissable. Il y avait tellement longtemps que je ne m’étais pas octroyée des moments comme celui-ci. Quant à sortir vêtue de la sorte…

N’ayant pas mis un pied dehors depuis une semaine, à part pour aller chercher le journal à mauvaises nouvelles, je pensais qu’un peu d’air frais m’aiderait à gommer définitivement mon passé.

Mon petit sac en bandoulière sur l’épaule, j’étais prête à partir. Je fis tout de même un petit détour par la cuisine pour lire les actualités du jour, en buvant un café. Une vieille habitude à éradiquer… Pourtant, l’unique détail que mes yeux furent désireux de percevoir sur le journal, fut la date : 21 mars.

« Enfin le printemps ! Alléluia ! »

Mon enthousiasme était débordant. N'ayant pas cherché à savoir si j’avais été victime d’un quelconque effet placebo, je m’étais contentée d’apprécier l’air frais, qui, dès ma sortie de l’immeuble, semblait étrangement différent de celui que j’avais respiré quelques instants auparavant. Différent aussi de celui que j’avais respiré pendant des mois.

Il faisait beau, les gens étaient détendus. Chose étonnante, j’étais vraiment contente de les affronter de nouveau. Je regardais le monde droit devant. Parfois, je croisais le doux regard des passants, ravie de constater que certains me souriaient généreusement.

« Quel accueil ! »

Savaient-ils ce que je venais d’endurer ? Avaient-ils remarqué que je n’étais pratiquement pas sortie de chez moi depuis plus d’un semestre ? Étaient-ils heureux de me retrouver, alors que je les avais détestés pendant tout ce temps? Étais-je devenue quelqu’un d’autre ? Étaient-ils devenus empathiques ? Sympathiques ?

Il était incroyable de constater combien ma perception avait changé en si peu de temps. Les rues étaient bondées de monde. Certaines filles avaient sorti leurs jupes d’été, d’autres leurs plus belles robes. Les messieurs portaient des chemises à manches courtes, laissant sous-entendre l’arrivée des beaux jours. À moins, bien sûr, que ne se déversent sur moi les giboulées de ce mois farfelus ? En attendant, je trouvais le décor joli, malgré ou grâce à la foule.

« Que ça fait du bien de retrouver les saveurs du printemps ! »

Je déteste l’hiver. Il fait froid, les arbres sont aussi vides que les boulevards qui les hébergent. Le pire, c’est que j’ai toujours l’impression que c’est la saison la plus longue. Peut-être, était-ce dû au fait qu’elle représente à présent la moitié de l’année ? Les deux tiers ? Les trois quarts ? Et dire que la majorité des individus considère les animaux comme des êtres sous-évolués. À cette période, ils hibernent, eux ! La seule activité qui demeure agréable pendant les saisons froides, c'est de se blottir dans les bras de sa moitié, en regardant un dessin animé, savourant un bon chocolat chaud. Raté pour moi qui venait d’affronter Noël, le jour de l’An, les soldes, et enfin la Saint-Valentin, en tête à tête avec moi-même.

Et puis, sans regret. Maladroite comme je suis, je me serai faite larguée après avoir renversé ma tasse au contenu brûlant sur le corps de ma douce... Non, je n'exagère rien. Quoique... Ma vraie femme sera peut-être celle qui en rira ? Sacrée période !

Mais qu’importe, puisque ce premier jour de printemps semblait présager un bouleversement imminent. Étais-je arrivée au bout du tunnel ? Était-ce la fin d’une ère, autant que celle d’une saison ? Le fait de me sentir différente ce jour-là, corroborait mes impressions. Et pour cause, moi qui avais fui et fait fuir tout le monde pendant des mois, voilà que j’avais éprouvé l’envie soudaine de contacter une amie pour profiter de la journée avec elle. Un exploit non abouti, puisque j’avais laissé mon téléphone mobile à la maison. Dommage ! Moi qui croyais bien faire ! Je devais finalement me contenter de mon alter ego, mon bon vieux lecteur mp3, l’avantage étant que j’étais certaine qu’il ne risquait pas de me décevoir, lui… J'avais choisi un fond de Pink, l’énergie de Cascada, un extrait de U2, un zeste de Katy Perry et une découverte nommée Thulium. Parfait cocktail pour agrémenter une bonne vieille vadrouille matinale, non ?!

J’ai toujours adoré écouter de la musique en me baladant dans les rues de Paris. Je pense que c’est ce qui m’avait le plus manqué, pendant mon isolement. M’évader, observer les gens, leurs comportements, comment ils sont habillés, comment ils marchent. Cette ville offre une diversité tellement incroyable !

Retrouver ces petits plaisirs était un vrai bonheur, à tel point que j’avais envie de dire bonjour à tout le monde. Si je me comportais déjà de la sorte avant ma petite crise d’agoraphobie, c’était visiblement plus flagrant ce matin-là, sûrement parce que je me sentais particulièrement sociable et enfin d’attaque pour changer le cours de ma vie.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, d’autres pensées, beaucoup moins réjouissantes, avaient pourtant progressivement pris le dessus sur mon enthousiasme. Et pour cause, la capitale présentait aussi des inconvénients, et non des moindres. Surtout lorsque chaque rue nous rappelle un événement, ou quelqu’un que l’on a décidé d’oublier.

N’étais-je pas assez prête pour l’affronter à nouveau ? Quelle solution me permettrait d’apprécier au mieux le charme de cette ville ? Déménager ? Partir en vacances ? Faire un simple break ? Était-il indispensable de quitter définitivement les lieux ? De n’y retourner qu’en touriste, sensible à la moindre beauté, à la moindre richesse des paysages qui y sont aussi divers que variés ?

Le désir de partir au loin m’ayant graduellement hantée au cours de ces six derniers mois, j’avais pris les devants en me défaisant de toutes mes attaches professionnelles, m’octroyant alors la possibilité de partir sur un coup de tête. En effet, ma nouvelle liberté, celle que je m’accordais dans mes élans de positivité, résidait dans le fait que je pouvais larguer les amarres dès que j’en émettrai le souhait. Pas de contrainte liée à un emploi quelconque, pas de relation amoureuse en perspective. Mes projets artistiques ne m’imposant nullement de rester sur le territoire français, je me demandais même s’il n’était pas préférable que j’aille m’installer à l’étranger… « Non… Changer de région serait déjà pas mal, en fait ! » Avais-je fini par décider.

Cela dit, avant de passer à l’action, j’attendais un élément déclencheur, un événement suffisamment puissant pour me déraciner de mes souffrances intrinsèques et extrinsèques, ancrées à la fois dans chaque cellule de mon corps, dans chaque quartier de mon esprit, mais aussi dans chaque rame de métro, dans chaque ruelle et dans chaque rue pavée de cette ville surchargée de mauvais souvenirs.

Malgré tout, dans les starting-blocks d’un départ imminent, ou pas, je sentais étrangement comme une envie de dépasser mes peurs, en profitant des lieux. Pourquoi pas même, me réconcilier avec la capitale, ne serait-ce que l’espace d’une journée. Étais-je en train de subir un test ? Était-ce l’épreuve qui conduit à la complétude ? Ce qui relevait du challenge pour moi était visiblement une routine pour d’autres, puisque je ne pouvais que constater leur motivation à sortir de bon matin. Ou alors les gens avaient regardé la météo après avoir dévoré le journal ? Allez savoir… Toujours est-il, qu’à seulement neuf heures du matin, les terrasses des cafés se remplissaient déjà allègrement.

« Ça promet ! »

L’avantage de bien connaître le coin, c’était de savoir que les places extérieures y étaient très chères, surtout dès qu’un rayon de soleil venait réchauffer les quelques chaises vides. J’en pris bien entendu une d’assaut, avant de m’installer au bord du trottoir, là où la vue était plus dégagée qu'ailleurs. En face de moi, une place pavée, une fontaine, un arbre et beaucoup de passants. Tout ce que j’aime…

Contempler ce simple décor me détendit instantanément. Je savourais chaque seconde, jusqu’à la trois-centième, où je finis par me déconnecter complètement de ma réalité, comme si j’avais atterri sur un petit nuage. Je regardais les gens passer, je réfléchissais à l’état de ma vie un an plus tôt, cette fameuse période où je ne savais plus où j’en étais. Mon sombre passé me paraissait lointain, tandis que mon présent me laissait croire que j’avais suivi le rythme des animaux, que j’avais hiberné à mon tour, trouvant alors la chaleur vitale et protectrice au plus profond de mon être intérieur, coupé de tout et surtout, de tout le monde. Ce que je ressentais était merveilleux. « Après la pluie, vient le beau temps », dit le proverbe. Mais encore faut-il aller le chercher, comme les oiseaux migrateurs, ajouterais-je.

Noyée dans mes pensées, je fus prise d’un sursaut à l’approche du serveur. Si j’imagine aisément que la grimace que je lui offris aurait pu faire vomir un rat, le garçon de café ne paraissait pas plus à l’aise que moi. Un peu gênée par mon brutal atterrissage depuis mon voyage hors du temps, la situation pourtant banale me fit définitivement perdre tous mes mots ! Ne trouvant rien de mieux à faire, nous nous sommes regardés, avant d’exploser de rire.

Jamais je ne saurai expliquer ce qui s’était passé à ce moment précis, si ce n’est qu’il y a des matins, comme celui-ci, où le simple fait de commander un verre relève du défi. Surtout quand on sait qu'un rat est incapable de vomir...

Et pourtant, je n’étais pas au bout de mes surprises. Outre ce moment d’hilarité, je me sentais étrangement mal, un peu comme si des choses se tramaient dans mon dos, ou que j’étais observée, épiée. Était-ce à cause des quelques personnes qui discutaient derrière moi ? Était-ce à cause de leurs éclats de rire ? Je n’osais pas tourner la tête et encore moins me retourner, de peur de découvrir des visages connus, des visages que j’avais fui pendant des mois. Et si c’était la bande à Karen ?

Les secondes défilaient et je restais murée dans mon mutisme, tandis que le serveur attendait toujours mon verdict. Les lèvres tremblantes, c’est tant bien que mal que je parvins à demander un café. Sans bouger la tête, cela va de soi.

Certaine qu’une présence me gênait, me troublait même, ce que j’éprouvais n’était pas de la crainte, mais plutôt une appréhension à l’idée de me retourner. Qui m'observait ? Et où se trouvait cette personne ? Dieu seul le savait. Lorsque le serveur revint, je fis mine que tout allait bien, même si je compris à son visage qu’il avait décelé mon anxiété persistante. Ce qu’en outre je n’avais pas remarqué avant qu’il ne porte le regard sur elle, c’était une jeune femme absolument sublime, que j’aurais volontiers désignée comme étant la plus belle créature de l’Univers. Installée à quelques mètres de moi, plus précisément à la table d’à côté, elle dégageait une aura si puissante qu’elle ne pouvait qu'être la personne à l’origine de mes tremblements, et de mon stress grandissant. Jamais je n’avais connu un tel état. J’étais sûre de moi, certaine même, que c’était cette inconnue et personne d’autre qui éveillait subitement tous mes sens. Pourquoi m’intimidait-elle en même temps qu’elle m’attirait d’une façon phénoménale ? Mystère… La chaleur envahissant mon corps, mes glandes sudorales entamèrent instantanément un urgent processus de régulation.

Sa beauté éblouissante était à mes yeux inégalable et inégalée jusque-là, même au cinéma. Je me demandais presque si Dieu ne l’avait pas dessinée de sa propre main, prenant volontairement le meilleur de toutes choses pour faire d’elle la perfection suprême. Il se serait alors bien fait plaisir ! Étais-je la seule à l’avoir remarquée, ou alors est-ce que cette découverte m’était exclusivement destinée et réservée ? Je balayais la terrasse du regard, égoïstement ravie de constater que personne ne semblait prêter attention à cette créature splendide, magnifique, sublime… C’était exactement comme avec le panneau. Chacun vaquait à ses occupations, sans même remarquer que l’extraordinaire se manifestait sous leurs yeux. Ah Paris ! En attendant, pourquoi et comment avait-elle animé tous mes sens, avant même que je ne la voie ? Avait-elle des pouvoirs surnaturels ? Mon Dieu ! Sur quelle planète avais-je encore atterri ! Lorsque mon regard croisa le sien, je voulus rester discrète, en vain. Pire même. Non seulement elle m’avait vue la fixer, mais un fou rire nerveux m’avait dominée, avant que je ne passe du rouge au vert. Vous me direz, il s'agissait au moins de couleurs complémentaires…

Encore plus stressée que je ne l’étais quelques secondes auparavant, je me sentais par-dessus tout stupide, ridicule d’avoir ri ainsi, pour rien. En toute objectivité, je me demandais si je ne rêvais pas. Une réalité pareille ne pouvait exister, à moins d’avoir été transportée dans une autre dimension. Comment et pourquoi ressentais-je ces sentiments étranges face à une inconnue ? Comment était-ce possible qu’elle me trouble, avant même que je ne la voie ? Qui était cette femme ? Concentrée sur son ordinateur, elle relevait la tête par intermittence, pour observer les passants. Une activité que nous avions visiblement en commun. Ou alors, elle attendait quelqu'un ? Intervint mon cerveau gauche.

Je respirais profondément dans le but de calmer mes émotions, devenues inlassablement gênantes, quand l’incroyable se produisit. Sentant son regard sur moi, j’osai enfin tourner la tête pour l’affronter de face, lorsque son éblouissante beauté eut raison de moi. Si elle était souriante, ma bouche, elle, se crispa, et mon cœur palpita à un rythme effréné. En réalité, j’étais subjuguée, comme jamais je ne l’avais été auparavant. Son profond regard était d’un marron très clair, tandis que le simple mouvement de ses lèvres, naturellement colorées, m’avait laissée entrevoir des dents aussi parfaitement blanches qu’alignées. Son charme m’ayant coupé le souffle, je restais figée. Imaginant aisément ma tête d’ahurie, je me sentis d’autant plus bête qu’elle me fixait, et que je craignais de l’agacer. Après une lutte sévère contre mes émotions, je parvins après quelques secondes d’horreur à détourner mon regard, certainement devenu insistant et lourd.

« Excusez-moi, j’étais pensive, m’étais-je justifiée avant de me retourner.

- Ne soyez pas gênée. »

Sa voix, si douce, si agréable, n’avait fait qu’amplifier mon trouble.

Prétextant et abusant des vertus de « Madame la politesse », je saisis l’occasion qu’elle venait de me donner pour la contempler à nouveau.

« C’est un plaisir de voir des gens de bonne humeur, surtout dès le matin, continua-t-elle.

- Tant mieux si vous appréciez… »

Je ne sais si elle le faisait volontairement, mais elle avait une façon de bouger ses yeux pour accompagner les mouvements de ses lèvres qui la rendait incroyablement mystérieuse. Incapable de contrôler mes sens, je l’admirais. J’évitais toutefois de croiser son regard, au risque de m’y perdre davantage.

Un fait me troublait. Si je reconnaissais que j’appréciais sa tenue particulièrement simple et sexy, si je prenais effectivement plaisir à regarder ses jolies mains soignées, si son odeur à la fois présente et discrète dégageait une sorte d’atmosphère magique, envoûtante, il me paraissait évident que la beauté de cette femme n’était pas simplement liée à sa plastique. Non, il s’agissait là de la grâce pure, incarnée dans un corps de rêve. Sa présence diffusait comme une sorte d’énergie qui se propageait autour d’elle, libérant une agréable sensation de bien-être, de paix, de sécurité, une énergie qui m’absorbait et que je captais sans même que je n’ai à lever le moindre petit doigt. Je n’avais évidemment pas abordé le fait que j’avais été aigrie, asociale au cours des douze derniers mois. Au fond de moi, je me disais, « si elle savait comme je n’ai même pas eu envie de répondre aux mille et un messages de mes amis ! Si elle savait comme je n’avais pas été de bonne humeur pendant des mois entiers ! Si elle savait comme j’avais été frustrée et désagréable pendant des jours et des jours. »

Si j’étais subitement encore plus mal à l’aise en raison de mes propres pensées, j’essayais de faire comme si de rien n’était.

La veinarde avait en sa possession un jus de fruits qui me faisait tellement envie, que je formulai une nouvelle demande au serveur.

« Excusez-moi, je voudrais un jus d’orange pressé, s’il vous plaît.

- Concentré ? »

La remarque du garçon m’avait interloquée. Était-ce de l’humour ? Une question ? Je ne savais plus. Et puisque ce n’était ni drôle, ni plausible, je fis encore comme si de rien n’était. Il valait mieux…

Mais à peine s’était-il éloigné, que ma sublime voisine s’empressa de me parler.

« C’est une blague, cette histoire de jus concentré. »

Après cette intervention, je m’étais contentée de l'observer en silence. Et pour cause, davantage troublée par sa superbe chevelure châtain foncé qui balançait au gré du vent léger, je me suis demandée, l’espace d’un instant, si tout ceci n’était pas une farce, captée par une caméra cachée quelque part autour de nous.

« Une blague ? Nulle ! Oui, j'étais nulle, et je le savais. Non seulement je ne pouvais pas admettre que l’on puisse me faire une telle farce, mais en plus, comment dire que je ne la trouvais pas drôle du tout !

C’est alors que la phrase « Pour tourner à gauche, prenez à droite ! », raisonna dans ma tête. J'en compris bien sûr le message, si bien que je répondis franchement à mon inconnue, considérant que c’était toujours mieux que de rester médusée comme je l’étais.

« En vrai, je n’ai rien compris à cette histoire de jus d’orange.

- Il a dit ça, car vous sembliez concentrée… C’est un humour particulier, je vous l’accorde, avait-elle précisé. Chez nous, on dit « avec le jus d’orange, tout s’arrange ! » ».

Comment dire... L’absurde panneau m’avait laissée moins perplexe que cette explication. « Concentrée ? » La blague du serveur était si navrante que je me retins d’exploser d’un rire moqueur.

« Waouh ! J’avoue qu’il est allé chercher loin, m’étais-je contentée de répondre en parfaite hypocrite. Oui, en belle hypocrite, puisque si c'était elle qui avait tenté cette boutade, j'aurais certainement esquissé un sourire. Par contre, continuais-je, votre proverbe me plaît bien. J’en prendrai bien une bouteille entière, de votre jus tout-puissant !

- Vous êtes à court de magie ?

- Vous ne croyez pas si bien dire... »

La jeune femme me regarda, avant de m’entraîner dans un nouveau fou rire nerveux.

Une fois partiellement remise de mes émotions, je sentis une gêne, certainement occasionnée par le trouble que m’inspirait son charisme. Si j’étais tentée de la scruter de la tête aux pieds, je me l’interdisais de peur de soumettre mon cœur à une quelconque surtension. Ainsi, pour pallier ma soudaine inhibition, je zyeutais les gens qui passaient en s’ignorant. Que n’aurais-je fait pour fuir le regard de cette jolie jeune femme qui commençait sérieusement à me tétaniser ?

« Vous vous sentez bien, ici ? Je veux dire, dans ce bar ?

- C’est à moi que vous parlez ? Avais-je osé.

- Oui. »

Le sourire qu’elle m’adressa pour accompagner ses paroles était inoubliable.

« Oui. J’aime bien cette place, en plus.

- On ne vous voit pas souvent, ces derniers temps…

- On se connaît ?

La jeune femme ne répondit rien, si bien que je continuais.

- Je suis très prise depuis quelques mois. Et votre visage ne me dit rien. Enfin, si, mais… En même temps, je vois tellement de monde. Et vous ? Vous venez souvent ? »

J’avais oublié de préciser « à part depuis ces six derniers mois », mais j’avais préféré zapper cette parenthèse.

« Assez, oui.

- Je réfléchis, mais je n’ai pas l’impression de vous connaître. Vous êtes sûre que c’était bien moi ? Il fut un temps, j’étais guitariste dans un groupe de rock. Peut-être que c’est à cette période que vous m’avez croisée ? On se produisait un peu partout. Dans des bars, dans des soirées événementielles…

- Ou alors dans une vie antérieure ?

- Ah oui ? Remarquez, pourquoi pas, ma foi… »

Plus que jamais intriguée par ses répliques irrationnelles, je ne souhaitais pas pour autant rebondir sur ces propos énigmatiques. En attendant, elle pouvait dormir tranquille : si je l’avais croisée auparavant, y compris dans une vie antérieure, je m’en serais souvenue ! Remarquez, quand j’étais avec Karen, j’avais des œillères. Quoique, la beauté de cette femme les aurait pulvérisées à coup sûr… Aurait-on fait un « reset » dans ma mémoire, avant que l’on ne m’éjecte sur la planète Terre ? Ou alors, mon âme, se souvenait-elle d’elle, sans que j’en eu conscience ? Ceci expliquerait l’attirance que j’avais éprouvé pour elle, avant même de la voir.

Dans tout ce raffut émotionnel, je cherchais autant mes mots que l’oxygène, ne trouvant finalement ni l’un, ni l’autre. Une seule solution s’offrait alors à moi : faire à nouveau diversion. Et oui, je n’avais pas d’autre choix que de tourner à gauche, même si je mourrais d’envie de prendre à droite. Pas si fou, le panneau, tout compte fait. Étais-je tombée dedans ? Je crois que je n’aurais jamais dû emprunter le sens interdit… Il semblait lui aussi m’avoir conduit vers une impasse. Si seulement j’avais pris la ruelle réservée aux riverains, je me serais certainement sentie moins seule… Bien fait pour moi.

En réalité, j’étais heureuse que le chemin que j’avais emprunté m’ait conduit jusqu’à elle. Quitte à ce qu’un mur m’attende au tournant.

Toujours dans mon monde, je faisais mine de m’attarder sur les passants, penchant ma tête çà et là, jusqu’à stabiliser mon regard sur le côté gauche du trottoir. Très vite, je fus obligée d’admettre que non seulement je n’étais pas à l’aise, mais qu’en plus, je craignais que ce ne soit écrit sur mon profil droit, à la disposition de ses yeux. La tension montait en moi, au point qu’une idée m’obséda : « Quand est-ce que je vais avoir mon verre, que je puisse enfin faire quelque chose de mes mains ! Et que tout s’arrange, surtout ! »

De temps en temps, je jetai un coup d’œil en direction de sa table, scrutant son verre, apparemment très frais. J’aurais volontiers bu son breuvage, ne serait-ce que pour retrouver un peu de salive.

Lorsque le garçon débarqua avec ma commande, je ne pus m’empêcher de faire un commentaire, histoire de détendre mon atmosphère.

« Merci. J’ai failli sécher sur ma chaise ! »

Si l’expression de son visage sous-entendait que ma blague était toute aussi nulle que la sienne, il esquissa tout de même un sourire, en gage de réaction. Sûrement parce que j’étais une cliente. Quel métier !

Toujours est-il que je fus agréablement surprise qu’il ne me demande pas de payer immédiatement, sous prétexte qu’il allait changer de service. Dans le doute, j’avais machinalement posé l’argent sur la table. « On ne sait jamais, il pourrait m’imaginer capable de faire un « jus d’orange-basket ». Est-ce que les habitudes des employés avaient changées aussi, depuis mon hibernation ? Les patrons, avaient-ils retrouvé la confiance envers leurs clients ? Avaient-ils enfin admis que les éléments perturbateurs qui quittaient les lieux sans honorer leurs notes ne représentaient qu’une infime minorité, et que les pertes occasionnées étaient largement couvertes par leurs assurances ? Mieux encore. Avaient-ils décidé de cesser de jouer les martyrs, en reconnaissant que ces éventuelles micros-pertes étaient de toute façon incluses dans le prix des consommations, suffisamment élevées pour compenser jusqu'à un macro-risque?

« Je crois que vous pouvez reprendre votre argent. Ce jus de fruits est déjà payé », m’annonça ma charmante voisine de café.

- Pardon ?

- Ce verre est pour moi. Enfin, si vous le permettez. »

Mon cerveau droit resta sous le choc du deuxième effet « post-hibernation ». Il n’y avait donc plus que deux possibilités pour moi : soit la société s’était vraiment métamorphosée, soit cette jeune femme était décidément, vraiment, très charmante. Voire peut-être même magique. Était-elle un ange ? La femme parfaite pour moi ? Enfin !

Mais l’autre hémisphère de mon cerveau n'analysait pas les choses de la même manière, si bien que je commençais à me poser simultanément des questions tordues. Comment avait-elle pu régler ma note, sans que je ne le remarque ? Connaissait-elle le serveur ? Comment avait-elle réussi à lui parler, alors qu’elle n’avait pas bougé de sa chaise depuis mon arrivée ? Lui avait-elle fait un clin d’œil ?

En moins de trois secondes, je me méfiais de cette générosité inattendue. Était-il son complice ? Était-ce une technique qu’ils avaient déjà utilisée pour piéger des gens ? Peut-être. Mais alors, il serait son complice de quoi ?

Si mon imagination s’emballait, la jeune femme ne mit pas longtemps à me rassurer.

« Je suis propriétaire de ce bar. »

Certes, le ridicule ne tue pas. En attendant, s’il y avait eu un moyen qu’elle lise dans mes pensées, je pense que je me serais sauvée en courant. « Gêne-basket », donc.

- Ah… Je comprends mieux. Merci beaucoup. Décidément, cette journée commence vraiment très bien !

Et en effet, si le sourire ne m’avait pas quittée depuis que j’avais repéré le panneau en allant chercher le journal du matin, les choses semblaient aller de mieux en mieux, malgré ma minute « Inspecteur Gadget ».

- En réalité, ça fait plusieurs mois que je vous vois passer tous les jours, m’avoua-t-elle soudain, tandis qu'un détail m'interpella.

Quelle belle voix ! Quant à sa manière de parler et son accent du sud… Ils son

t d’une grâce mémorable, pensais-je en silence.

- Ah bon ?

- Oui. Autant vous le dire, même si je vous trouve quelque chose de différent, aujourd’hui.