Les Aveuglées - Vanessa Lagarde - E-Book

Les Aveuglées E-Book

Vanessa Lagarde

0,0

Beschreibung

Deux femmes, deux mères, deux vies brisées qui se croisent et s’embrasent…
La vie de Cécile a basculé quinze ans auparavant, quand sa fille de trois ans a disparu. Après ce drame jamais élucidé, la mère s’est installée dans un village où elle mène une vie sans joie.
La fille d’Annabelle, quant à elle, s’est suicidée à l’adolescence. Depuis, sa mère parcourt inlassablement les lieux qu’avait fréquentés sa fille dans l’espoir de faire revivre des souvenirs de la disparue.
Annabelle et Cécile se rencontrent et sympathisent. Les épreuves semblables qu’elles ont traversées font naître une amitié. Mais au fil des confidences, les tensions entre les deux femmes s’exacerbent. Leur relation devient malsaine, chacune cherchant à manipuler l’autre pour apaiser ses propres souffrances. Jusqu’à ce qu’éclate une vérité trop longtemps enfouie.
L’histoire, passée et présente, se dévoile à travers les yeux de différents témoins. Les mensonges inconscients des personnages apportent une touche d’irréel à la lisière du fantastique.
Que connaissons-nous vraiment de notre passé ? À quel point notre inconscient est-il capable d’occulter des faits qui nous dépassent ? Quels compromis sommes-nous prêts à faire pour acheter notre tranquillité d’esprit ? Les manipulations se mêlent aux souffrances et les personnages s’engagent sur des pentes inconnues.

À PROPOS DE L'AUTEURE

À travers des textes puissamment romanesques, Vanessa Lagarde s’interroge sur les passions et les hasards qui modèlent nos vies. Eclectique, elle écrit des fictions à la fois violentes et oniriques, dans lesquelles elle explore la véracité de nos souvenirs et la cruauté des rapports humains.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 194

Veröffentlichungsjahr: 2020

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Vanessa LAGARDE

Les Aveuglées

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN papier : 978-2-490522-73-6ISBN numérique : 978-2-490522-74-3Dépôt légal : Juin 2020

© Libre2Lire, 2020

Chapitre 1

Le village médiéval de Leyssac n’avait ni légende ni conte pour faire frissonner les touristes. Des événements récents se chargèrent de remplir ce vide laissé par l’histoire. Les guides purent enfin baisser la voix quand ils abordaient la Rue du Pont-Levis, cette ruelle pavée à l’entrée du château-fort, et tous les auditeurs, se taisant d’un coup, se serraient en un cercle complice autour d’eux.

Le sombre fait divers qui imbibait ces vieilles pierres avait tenu les médias en alerte pendant plusieurs années. Les passants avaient le frisson de fouler les pavés que d’autres bien connus avaient foulés avant eux, ces inconnus dont le nom tournait à la radio et à la télé depuis si longtemps, tissant autour d’eux un maillage familier. Pour mieux ménager leur effet, les guides marquaient un silence qu’ils étiraient à l’envi, un rictus gourmand contredisait leurs mots graves, leurs lèvres bougeaient en silence, dernière répétition avant le spectacle. Et ils entamaient leur récit.

Il y eut à Leyssac l’histoire de Cécile.

Il y eut l’histoire d’Annabelle.

Et il y eut leur rencontre.

Les commerçants de la Rue du Pont-Levis, l’unique rue de la Ville Haute de Leyssac, n’apprirent le dénouement de l’affaire que bien des semaines après ce fameux jeudi d’octobre. Comme tous les habitants, ils entendirent à la radio le nom de Cécile Perset et se figèrent, incrédules, dans leur cuisine. Puis ils se repassèrent le fil de cette journée dans leur tête. Comment eux, qui avaient été aux premières loges, avaient pu laisser le drame suivre son cours sans le voir ? Tous se posèrent cette question : pourquoi n’ai-je pas tout compris alors ?

Puis ils accoururent tous au restaurant où ils prenaient d’habitude leur premier café de la journée.

Au milieu du drame, chacun s’écriait, répétant en boucle le peu d’information dont il disposait, tentant d’exorciser sa stupéfaction. Les mots, les phrases, n’avaient que peu d’importance : le principal était d’agir, de laisser filer en continu un flot de paroles étourdissant qui vomissait l’horreur.

Éric Vigne, le libraire, écoutait en silence. Plusieurs semaines auparavant, quand son amie Cécile Perset lui avait confié son secret, il ne l’avait pas crue.

Plus étonnant, la jeune Alix Adda ressentait une étrange culpabilité. Elle aussi avait su, et n’avait rien dit. Elle avait eu une profonde intuition, son sixième sens en éveil lui avait susurré des paroles d’alarme à l’oreille, mais elle avait commis l’erreur de ne pas y accorder toute l’attention qu’il aurait fallu. C’était la ruine de la réputation de voyante qu’elle cherchait à se construire. Perdue dans ses pensées, elle remontait le temps, elle revenait à un jeudi d’octobre, ce jeudi où elle avait craint un accident de voiture, elle se le rappelait maintenant très bien. Étonnant qu’un jour aussi banal lui ait laissé des souvenirs aussi précis. Pourtant, ses souvenirs à elle étaient sincères, pas comme ceux d’Estelle Fayeul qui n’avait rien vu venir, mais qui maintenant pérorait qu’elle avait tout pressenti.

Chapitre 2

Depuis six mois qu’elle avait ouvert sa boutique de bijoux, Alix Adda proclamait haut et fort qu’elle avait choisi cette ville à cause de sa fréquentation touristique. Mais cet argument tout prêt n’était pas crédible pour qui la connaissait. Trop factuel, trop logique, trop mature. Elle évitait d’avouer la vérité aux premiers venus : elle avait choisi d’habiter à Leyssac, car, d’après les documents qu’elle avait consultés, de puissants courants telluriques y apportaient une énergie favorable. Il y a des évidences qu’on ne peut révéler aux esprits fermés comme ceux de ses voisins. Les anciens, eux, le savaient. La ville médiévale, son église et son château fort n’avaient pas surgi ici par hasard. Malheureusement, même Éric Vigne, le libraire, pourtant passionné de médiévisme et de fantastique, ne partageait pas ses convictions. Alors qu’elle lui avait un jour demandé conseil sur ces sujets qui lui tenaient à cœur, elle avait dû admettre que le libraire n’accordait aucune importance au magnétisme ni aux ondes cosmiques. Il lui en était resté comme un arrière-goût de mépris envers cet homme qui singeait les guérisseurs ou les sorciers, mais sans chercher à comprendre l’essence de leur science. Elle aurait pu lui démontrer la véracité des forces telluriques, si le destin en avait décidé autrement. Elle avait eu une prémonition de ce qui allait arriver, mais elle ne l’avait pas dit assez fort, et personne n’avait gardé en mémoire son avertissement. Son heure de gloire s’était échappée.

Dès le réveil ce jeudi fatidique, elle avait senti l’étrange petit poids dans sa gorge. Elle vivait avec cette manifestation corporelle à laquelle, quoi qu’elle en dirait par la suite, elle n’accordait d’ordinaire pas beaucoup d’importance.

Alix évoluait dans un monde de pensée magique, où les destins sont tout tracés, où des énergies peuvent incurver le cours des vies. Des puissances bienveillantes la tenaient par la main, et pour peu qu’elle sache comment les amadouer, elle était convaincue d’avoir l’entière maîtrise de son existence. Elle entrait de plain-pied dans la vie, une immense toile blanche se déroulait sous ses pas, et sa seule volonté serait le pinceau avec lequel elle cisèlerait le tableau qu’elle avait en tête. Que le hasard, les chances qui ne se présentent qu’une fois, les contingences soient le moteur de nos destinées, lui était absolument étranger. Elle affichait une confiance aveugle en elle-même. Elle dompterait les énergies, elle chevaucherait les courants telluriques, maîtriserait les pendules, elle jonglerait avec les forces des pierres comme le parfumeur qui assemble ses bases, elle créerait son monde à partir de la matière brute que lui offraient les entrailles de la Terre. Sûre d’elle, de son savoir et de son bon droit, elle fonçait dans sa jeune vie tête baissée.

Ce jeudi matin, son pendule en argent et lapis-lazuli avait passé la nuit sur le balcon, pour que les rayons du croissant de lune rechargent ses énergies.

Bien que son petit appartement se situât en plein cœur de la Ville Basse, le balcon était isolé des lumières des réverbères. Suffisamment, était-elle convaincue, pour que la lueur de l’astre blafard agisse sur la pierre.

Les gestes d’Alix au sortir du lit étaient machinaux : à peine levée, elle ouvrait les volets, toujours en pyjama, et attrapait le bijou posé sur le rebord en ciment. Son corps anticipait les deux bouffées froides qu’il recevait chaque matin coup sur coup : d’abord l’air d’automne qui lui sautait au visage et saisissait sa poitrine. Venait ensuite la piqûre glacée du pendule sur sa main. La fraîcheur de la nuit, emmagasinée par le métal, se déchargeait en une secousse contre sa peau.

Dès qu’elle eut le pendule en main, elle le sentit gonflé d’énergie, comme un animal qui se débat, un animal froid et vigoureux, reptilien. Elle le passa autour du cou pour qu’il s’imprègne de son énergie vitale pendant qu’elle prenait son petit déjeuner. Il vivait contre sa peau, contre sa gorge, revêche et hostile, et peu à peu plus calme, plus docile, faisant lentement corps avec elle, pénétrant, fusionnant avec elle. Elle enchaînait les gestes routiniers en l’oubliant.

Une fois prête, lavée et habillée, elle commença sa séance. Elle voulait savoir ce que signifiait la petite boule d’appréhension dans sa gorge. Elle pressentait qu’il s’agissait d’un signe, mais d’un signe de quoi ? Un signe d’angine, aurait dit son amie Cécile Perset. Alix sourit en pensant à elle.

⸺ Je m’étais levée avec une étrange petite boule dans la gorge, pas bien grosse, trois fois rien, mais suffisante pour que chaque déglutition me procure une étrange sensation. Une conscience subite de certaines parties de notre corps qu’on ne remarquait pas, comme quand des courbatures nous révèlent nos muscles. Dès que j’ai senti la boule, j’ai pensé à Cécile. Quand même, c’est une curieuse association d’idées.

Mais ses dons de voyante resteraient méconnus faute d’avoir insisté… Elle en avait pourtant parlé à ses voisins, elle se remémorait très bien cette phrase rapide, glissante, que personne n’avait relevée. Elle avait prédit avant le drame qu’il arriverait quelque chose. Mais elle ne l’avait pas dit assez fort, et ses mots s’étaient perdus. Elle sentirait à nouveau la petite boule dans la gorge, mais elle saurait ce qui l’étouffait ainsi : un mélange d’ironie et d’injustice.

Elle avait une bonne heure devant elle, elle ne savait pas trop ce qu’elle allait demander, elle ne prévoyait que de lire les tendances énergétiques de la journée. Ayant enlevé le bijou de son cou, elle le tenait suspendu par la chaînette, puis, avec la plus grande minutie, lui imprima un mouvement d’avant en arrière. Elle lui avait demandé de dire oui. Lentement, avec le flegme d’une diva qui aime se faire prier, il avait tourné dans le sens des aiguilles d’une montre. Elle lui avait demandé un non, il avait changé de sens. Bien, la matinée était belle, la nature comme le pendule semblait regorger d’ondes positives.

⸺ Pendule, la journée sera-t-elle belle ? 

Il avait hésité, dans un sens, dans l’autre, il louvoyait. La question n’était pas assez précise.

⸺ Pendule, je ressens une angoisse sans raison. Suis-je angoissée ?

La course du lapis-lazuli se fit plus sèche, plus précise. La jolie pierre suspendue au doigt d’Alix dessina un cercle parfait, dans le sens horaire. Oui, disait la goutte bleue.

⸺ À cause de quelque chose qui va se passer ?
⸺ Oui.
⸺ Quelque chose que je peux éviter ?
⸺ Oui.
⸺ Quelque chose que je dois éviter ?
⸺ Non.
⸺ Quelque chose d’angoissant, mais qui ne doit pas être empêché ?
⸺ Oui.
⸺ Quelque chose de douloureux, mais qui doit se passer ?
⸺ Oui.
⸺ Qui nous apportera un mieux ?
⸺ Oui.

Elle devint songeuse. Un événement douloureux, mais positif à long terme allait se produire. De quoi pourrait-il bien s’agir ? Elle réfléchit à sa journée. Défilaient devant ses yeux les personnes qu’elle croiserait : d’abord les autres commerçants de la rue, avec qui elle prendrait son café. Puis les clients, nombreux espérait-elle. Pour le reste, elle n’avait rien prévu de spécial.

Une occasion à saisir dans la vie de quelqu’un ? Dans sa vie à elle ? Une rupture ? Peut-être cela, une crise conjugale chez le couple d’en face ?

⸺ Je vais prendre le café avec les commerçants de la Ville Haute. Serons-nous tous là demain ?
⸺ Non.

L’un d’eux ne serait pas là. Il s’agissait donc d’un de ses confrères commerçants ! La vie d’un de ses collègues connaîtrait un bouleversement. Un mélange de fierté et de voyeurisme s’empara d’elle. Elle continua à poser des questions, mais le pendule se contredisait. Elle en conclut qu’elle était trop perturbée par ces révélations et qu’elle n’avait plus l’esprit assez serein. Il était temps d’arrêter. Elle reposerait des questions, quand elle se sentirait plus apaisée. Si elle arrivait à s’apaiser. Une énergie perturbatrice était en route et allait leur arriver.

⸺ Voilà ce qu’il m’a dit ce matin-là, conclurait-elle plus tard en retraçant sa matinée.

Elle avait confiance en sa mémoire, elle savait que tout était parfaitement vrai. Le pendule lui avait révélé qu’un événement étrange allait se produire pour l’un des commerçants de la Rue du Pont-Levis. Et pourtant on la prendrait pour une affabulatrice qui réécrit son passé, on l’assimilerait à tous ces « Je le savais » et « Je m’en étais toujours douté » qui fleuriraient dans la région quelques semaines plus tard.

Chapitre 3

Dominant toute la vallée de son charme désuet, le château fort de Leyssac sortait tout droit d’un livre d’images romantiques. En ce matin d’octobre, tous les éléments du genre s’étaient donné rendez-vous : la rivière nonchalante paressait dans son lit, les arbres de la forêt, dans leur livrée d’automne, avaient été dorés à l’or fin, le brouillard filandreux donnait de l’épaisseur à l’air. Le donjon, sur la pointe des pieds, se dressait sur son belvédère pour tenter d’effrayer les visiteurs. Le château médiéval, trop à l’écart du reste de la ville, cultivait son aspect isolé et abandonné ; lugubre, disaient certains, quand un rideau de pluie sombre l’enveloppait. Le sommet de la falaise, surnommé la Ville Haute même si presque personne n’y habitait plus, changeait de statut au fil des saisons : de pôle touristique majeur en été, il n’était plus, en hiver, qu’un lieu désert et en ruine.

En bas, calée tant bien que mal entre la rivière et le promontoire rocheux, la Ville Basse concentrait la plupart des activités du village. La Ville Haute pour sa part n’abritait que quelques commerces, dont celui d’Alix. La jeune femme grimpait avec allégresse les escaliers qui s’agrippaient à la falaise, entre les deux quartiers.

Une vapeur s’échappait sur la rivière en contrebas, tout le paysage était encore brouillé par une gaze matinale. Un vol d’oies sauvages attira son attention, elle s’arrêta, la main sur la rampe en métal. Elle savait qu’elle retrouverait sur elle l’odeur de sang du fer brut et humide, sa mémoire la sentait déjà sans que ses narines ne l’aient détectée. Elle aimait cette odeur puissante que tant d’autres trouvaient sale, une odeur âcre, chtonienne, souterraine. Elle reprit son ascension.

Le brouillard estompait les couleurs d’automne, comme une plaque de verre dépoli sur une icône précieuse. Le ciel blanc rongeait la forêt alentour. Les chaussures de sport d’Alix agrippaient la pierre, elle montait souplement, un peu trop vite même, elle serait essoufflée en arrivant en haut.

Depuis sa séance de pendule, Alix était préoccupée. Elle se savait des dons de médium qui lui permettaient de sentir les bouleversements, elle avait confiance en sa vision, mais ne parvenait pas à la mettre en forme.

La saison touristique s’achevait, la petite ville médiévale allait retrouver le calme de l’hiver. Les habitants continueraient à faire vivre les commerces de la Ville Basse. Mais ceux de la Ville Haute, dans la petite rue pavée qui menait aux premières murailles du château, fréquentés principalement par les vacanciers, se videraient. C’était sa première année de commerçante, la saison d’été avait bien fonctionné, à ce qu’elle pensait, car elle ne savait pas trop comment faire des comptes. Elle garderait la boutique ouverte jusqu’en novembre, puis elle partirait travailler à l’étranger pour une agence de voyages. Sa première expérience de petite marchande de pierres et minéraux l’avait ravie. Elle aimait sa boutique, elle aimait les touristes qui achetaient ses pierres, qui simplement pour leur beauté, qui parce qu’il croyait sincèrement en leurs pouvoirs. Elle avait appris à sourire, à ne pas brusquer les clients dans leurs convictions. Certains ne la suivaient pas dans son ressenti des pouvoirs merveilleux des minéraux ? L’an passé, elle les aurait méprisés pour leur manque de foi, mais en quelques mois d’expérience elle était devenue accommodante. La jeune fille entière et obtuse cédait doucement la place à une femme plus souple, plus conciliante, plus adulte.

Alors qu’elle gravissait l’escalier qui montait au château, taillé dans le calcaire blanc, il lui semblait déjà sentir des modifications dans les vibrations de la falaise. Elle aimait ce moment, le matin, quand elle quittait les rues de la ville et prenait le chemin qui menait au rocher. La paroi blanche lui faisait face, occupait tout son champ visuel, grandissait, envahissait sa vie. Elle s’arrêtait toujours pour respirer un grand bol d’air, quel que soit le temps. Et elle grimpait l’escalier accroché à la falaise. Parfois, elle s’immobilisait, posait sa main sur le calcaire et attendait quelques instants. Elle sentait les puissances de la terre rayonner dans ses mains. En été, un petit lézard qu’elle avait dérangé courait se cacher dans une anfractuosité. D’autres fois, une mésange s’envolait à son approche. Elle aimait voir la petite vie qui grouillait dans la roche.

Mais ce matin, de la pierre froide et humide, rongée par le brouillard d’automne, sourdait une pulsation inhabituelle. Grave, lente et pourtant violente, un flot implacable qui la poussait vers le vide, vers la brume. Elle mit la sensation sur le compte de sa trop grande réceptivité. Il faudrait qu’elle en parle à un guide spirituel plus expérimenté.

Tous les matins, avant l’ouverture des boutiques, les marchands de la Ville Haute, c’est-à-dire des cinq commerces de la petite rue coincée entre les escaliers, le parking, et les murailles, se réunissaient au bar-restaurant « Le Pont-Levis » pour un premier café. On y trouvait, en plus des deux propriétaires du café, quatre autres personnes : le libraire, la marchande de jouets, l’épicier et elle-même, Alix, spécialiste en pierres et livres ésotériques.

Quand elle déboucha de l’escalier, les joues rosies par l’effort et les poumons gonflés d’air frais, ils se tenaient tous là, en manteau, prenant leur café debout à l’extérieur. Cinq personnes bien plus âgées qu’elle, installées depuis bien plus longtemps, et qui l’accueillaient avec bienveillance. Presque une famille. Elle leur lança un bonjour, et rentra se préparer un espresso à la machine du bar. Ce rituel matinal l’apaisait. Pendant que le liquide coulait, accompagné par le ronronnement de la machine et par l’odeur réconfortante, ses yeux vagabondaient à travers la pièce.

Elle sortit, sa tasse chaude au creux de la main.

Alix s’était immédiatement sentie intégrée dans ce groupe hétérogène. Elle catégorisait les personnes qui croisaient son chemin en trois groupes : celles qu’elle appréciait, et dont elle pensait l’affection et la bienveillance acquises de façon définitive. Celles que, pour une raison ou pour une autre, une parole de travers, une incompréhension, elle considérait comme des ennemis à vie. Et celles qui ne l’intéressaient pas, n’avaient rien à lui apporter, celles dont elle méprisait la vie creuse et vide. Elle ne voyait que la superficie, un sourire ou un regard détourné, les conversations légères, elle classait sur une première impression qui ne pouvait qu’être la bonne, car portée par son intuition infaillible. Elle jugeait sans appel.

Pas encore complètement adulte, pleine d’une illusion de toute-puissance enfantine, elle valorisait la franchise, l’absence de dissimulation, ne se doutant pas que ce refus de toute concession menait invariablement à une impasse.

Elle ignorait que si ses collègues lui souriaient, c’était avant tout pour éviter les conflits qu’ont en aversion la plupart des humains. À cause de leur besoin de chaleur, de reconnaissance, une terrible soif d’exister les poussait vers des voisins qu’ils ne s’étaient pas choisis. Il est si facile d’être oublié.

Alix pensait tous les connaître, et se sentait liée indéfectiblement à eux.

Le barman parlait d’un documentaire sur l’agriculture biologique qu’il avait regardé à la télé la veille. Il s’interrompit pour adresser à la nouvelle venue quelques mots d’usage :

⸺ Ça va ? Une bonne soirée ?
⸺ Oui, ça va, une bonne soirée, une nouvelle journée qui commence !

Son sourire forcé lui coûta un effort. Sa lâcheté lui fit honte : elle n’avait rien dit de ce qui la taraudait depuis le matin. Qu’aurait-elle pu dire ? Non, ça ne va pas, je m’inquiète pour l’un d’entre vous. Mon pendule m’a dit que quelque chose va arriver. Elle n’aurait reçu qu’une tape paternaliste sur l’épaule. Renonçant à partager sa vision, mais désireuse d’agir, elle bredouilla :

⸺ Des projets particuliers pour aujourd’hui ?
⸺ Cécile et moi allons ce soir à un apéro littéraire à la bibliothèque de Beudes. Il reste de la place dans la voiture si ça vous intéresse.

L’homme qui venait de parler, Éric Vigne, tenait la librairie, qui occupait avec la boutique d’Alix le côté gauche de la rue. À droite se succédaient le café-restaurant, le magasin de jouets de Cécile, et la plus proche du château, l’épicerie fine.

À ses côtés, un homme plus âgé, gras, aux yeux d’une langueur féminine, ne répondit rien à la question que venait de poser Alix. Le soir même, sa femme et lui avaient rendez-vous à la banque pour discuter de leur projet, et ce projet serait vécu comme une trahison par le groupe de commerçants qui l’entourait. Il y avait à Leyssac une rivalité de toujours entre les commerces de la Ville Haute et ceux de la Ville Basse. La Ville Haute, comprenant le château fort agrippé à sa falaise, attirait les touristes qui ne faisaient que passer entre le parking et les remparts. Les rares commerces étaient tous groupés dans la ruelle d’accès. En contrebas, la Ville Basse était un joli quartier d’époque qui invitait à la flânerie. Les boutiques y prospéraient toute l’année. Les propriétaires de l’épicerie fine et produits du terroir, Christian Fayeul et sa femme Estelle, avaient pour projet d’acheter un caveau dans la Ville Basse qu’ils transformeraient en taverne médiévale. Leur fils en serait le gérant. La famille entrerait ainsi en concurrence avec le bar-restaurant « Au Pont-Levis » et aurait des intérêts au développement de la Ville Basse. Les quelques commerçants de la Ville Haute constituaient une caste défendant leur petit quartier souvent oublié des investissements de la municipalité. Comment allait-il annoncer cette nouvelle, cette désertion, à ses voisins ?

Sa gêne le rendait mutique, lui d’habitude si bavard. Il eut l’impression qu’Alix aussi n’était pas très à son aise, quelque chose semblait la perturber. À moins qu’il ne projette sur elle son propre embarras. Persuadé d’être démasqué, convaincu que ses amis allaient découvrir à son attitude qu’il cherchait à leur cacher une information capitale, il fit diversion en demandant des détails sur la soirée littéraire. Une discussion organisée par la bibliothèque d’une commune à quinze kilomètres de là, sur le thème de la mémoire. Rien qui l’aurait intéressé en temps normal, mais il encouragea Éric à parler pour meubler le temps.

⸺ Vous ne devriez pas prendre la voiture ce soir.

Christian fronça les sourcils à la remarque d’Alix. Il ne s’était pas trompé, elle était réellement nerveuse. Sa tasse à café passait d’une main sur l’autre, les muscles de son visage se contractaient les uns après les autres, alors que ses yeux s’enfonçaient dans leurs orbites.

⸺ Vous allez me prendre pour une folle…

Un léger murmure de réprobation. Elle était la plus jeune, et la toute dernière installée, on lui pardonnait beaucoup. Et malgré tout, elle craignait leurs réactions. Elle n’attendait rien de méchant, rien de moqueur, ils la consoleraient avec un sourire en coin comme un enfant qui a peur du noir.

⸺ Avez-vous senti comme une modification de l’énergie ce matin ?

Les autres personnes qui prenaient leur café en terrasse la dévisageaient, perplexes. Elle ne savait que dire. Elle finit par avouer :

⸺ Mon pendule m’a annoncé un événement perturbateur, un événement douloureux, mais qui se révèlera positif.

Éric la regardait comme un moine du Moyen Âge aurait regardé un météore.

Christian, tout à sa mauvaise conscience, se demanda si elle était au courant du rendez-vous à la banque. Comment pourrait-elle l’être ? Il scrutait cette fille à l’allure bohème et essayait de deviner d’où elle tirait son information. Elle, avec ses cheveux roux ébouriffés à la garçonne, sa veste de velours vert bouteille et ses écharpes tricotées main, avait-elle pu se trouver avec le banquier ou le vendeur du local, qui l’auraient informée du projet ? Une chose était sûre, son secret était éventé. Alix annonçait une révélation pénible, et il n’en voyait qu’une de possible.

⸺ Et toi, Cécile, tu me crois ? 

Alix se tournait vers Cécile Perset, de la boutique de jouets « Pâquerette et Célia ». Cette femme blonde, entre deux âges, ne se déparait jamais de son allure hiératique de matrone romaine. Sa silhouette, sans être grosse, donnait une impression de pesanteur, de présence écrasante.