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Les bienveillances ennemies est un recueil de poésie contemporaine à propos du concept d'amour. Il s'agit d'une poésie en alexandrins résolument moderne dans son approche, ses thèmes abordés et la façon qu'elle a d'être nouvellement ludique - plutôt qu'uniquement lyrique. Le recueil questionne philosophiquement de près le sentiment humain, en épousant le cadre d'une pièce de théâtre classique ; avec de fait une sorte de chronologie amoureuse, dramatique et réflexive - cependant, rien n'oblige à la suivre strictement. L'amour se figure souvent par le discours car en lui, rien n'est cursif, immédiat ou donné. C'est une quête, enquête et investigation permanente de soi comme de l'autre. Le recueil évolue au rythme des sentiments et des questionnements philosophiques des deux protagonistes, qui se cherchent et se fuient pour se réunir autour d'un sentiment amoureux à l'état de ressenti, avant qu'il ne soit acte de démonstration. Mais qu'est-ce que l'amour sinon avoir de l'âme ?
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Seitenzahl: 217
Veröffentlichungsjahr: 2018
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À qui de droit le sait,
Il m’a toujours importé dans mes entreprises de vie ce que j’appelle le résultat humain. Dans tout ce que je fais, je ne trouve de mérite qu’à condition de toucher le cœur des hommes et réciproquement, les choses n’ont vraiment de valeur à mes yeux que lorsqu’elles ont pour intention, ne serait-ce que pour conséquence, de toucher le mien. On dira bien sûr que cela est normal, tout répond en parti d’un souci de reconnaissance. Pourtant, il ne faut pas y voir le plaisir égoïste de recevoir des autres mais, au contraire, celui altruiste d’avoir à leur donner. La réponse que l’art attend d’un public n’est pas celle de se voir encenser pour ce qu’il est, mais la joie inconsidérée de voir qu’il n’est pas le seul à être sensible à la belle évidence des choses et qu’un partage communiant est envisagé. L’acte est gratuit, l’art est d’abord pour l’art lui-même ; de même qu’Aristote expliquait que la récompense de la vertu n’est rien d’autre que la vertu elle-même.
Je pourrais louvoyer en de longues arguties pour t’expliquer, lecteur, l’ambition d’une telle œuvre. Pourtant, plutôt que de tomber de Charybde en Scylla dans un discours tentant de sublimer celui de la pièce elle-même, nous pouvons tenir ces plus brefs propos : on peut aimer pour mille mais on ne peut aimer pour deux ; les relations particulières sont plus difficiles que celles universelles. Le paradoxe veut que l’amour quête une conciliation folle entre l’égoïsme et l’altruisme. Egarés dans cette alternative, pour les hommes d’aujourd’hui, le courage de dire vrai est devenu le courage de mentir. Le courage d’être loyal est devenu celui de punir sans raison. Je t’aime, c’est pour cela que je te quitte ; tu m’attires, c’est pour cela que je ne t’aime pas. Tout cela ne semble bon qu’à faire de la mauvaise littérature. Si l’amour aujourd’hui à force d’obscurité, est devenu le lieu où règne à la fois ignorance, intempérance et inconstance, comment alors peut-on décemment rattacher ces trois ignominieux caractères à celui supérieur de l’amour ? Nous nous devons aujourd’hui de rendre à l’amour ses lettres de noblesse.
Fiat justitia et pereat mundus.
Grand nombre de balivernes ont été, depuis Mathusalem, épuisées dans les bribes de discussions de comptoirs sur le sentiment humain. Des plus optimistes au moins idéalistes, pas une n’est plus soupe-au-lait que l’autre et pourtant, le vulgaire commun des mortels y croit dur comme fer car, comme toutes les choses qu’on préfère croire ici bas, c’est semble-t-il ce qu’il y a de plus simple. Parmi le babillage le plus répandu, on reconnaîtra sans peine celui qui affirme que le grand amour n’existe pas. L’homme est donc résigné à se précipiter contre un mur car, quoiqu’il en soit de cette foutaise, il demeure qu’il se destine quand même à le trouver. Lorsqu’un esprit par faiblesse en vient à cette conclusion, il ne lui reste plus que les questions tragiques suivantes pour occuper ses jours : « Où suis-je, qu’ai-je fait, que dois-je faire encore ? ». Ravalé dans un blocage sentimental complet – incapable de dissocier les intérêts particuliers de son pauvre être inconséquent, de ceux universaux –, il pense que parce que chacun peut aimer comme il l’entend, l’amour n’a pas de lois et que c’est pour cela même que personne ne s’entend. Néanmoins, on ne peut guère encourager une vision subjectiviste et temporellement hasardeuse de l’amour. Il adviendrait alors de manière beaucoup trop minimaliste pour exister encore et prétendre à son universel.
Ce résigné ne voit pas que l’amour, dans les états les plus diversifiés qu’il prend, assume pourtant bel et bien une et unique forme concrète à sa constitution et qu’ainsi, ce n’est pas parce qu’il est propre à chacun qu’il n’est propre à personne. Si les échecs en amour ne sont pas inévitables, que chacun est en exploration, que chacun a des désirs, qui sont généralement assez éloignés de ce que le hasard décide, toute l’humilité sera de reconnaître en soi-même qu’en dehors du grand amour, tout ce qui gravite autours ne sont que des échecs, des sous-amours, des amours amoindris. Cela ne veut pas dire qu’ils sont interdits, bien au contraire. Chacun est libre d’être heureux à la hauteur qu’il l’entend ; mais qu’aucun ne se targue plus d’avoir atteint le point culminant de l’amour s’il n’en a pas vérifié les lois universelles1. La superbe surprise, la mauvaise surprise, le bout de chemin, le petit amour, la relation durable qu’on obtient à coup de sentiments, de confiance et de concessions, le plan régulier ou l’amitié améliorée ; tous ces chemins parallèles sont sans nul doute des mises en rapport de deux êtres se considérant, mais ils ont chacun ce même point faible qui les distingue définitivement de l’amour : ils ne goûtent pas la saveur de l’éternité. Si l’éternité effraie, on peut du moins comprendre cela d’évident dont il requiert d’être davantage convaincu que conciliant : on ne trouve pas le Grand- Amour si on se lasse trop facilement des relations qu’on a.
On dit qu’il faut du temps pour vivre mieux les choses,
C’est oublier qu’en lui, le temps n’a pas de pause,
Qu’une rencontre, un choix, un avenir se tracent,
De la craie sur l’ardoise et du vent qui l’effacent…
Le temps passe et souvent, chacun ne le suit pas,
Et à ne pas le suivre, on poursuit de faux pas ;
Ceux là qu’on a déjà enfoncés dans le sol,
Et qu’on veut ceux d’un autre où nos pensées s’affolent…
Le seul moyen pourtant de parcourir sans peine,
C’est d’oublier ses pas sur le chemin qu’on mène,
Et ne suivre jamais que ceux qui l’accompagnent,
Ceux qui montrent un cap bien plutôt qu’ils n’éloignent !
C’est beau, c’est vrai, c’est juste, oui, mais la condition,
C’est d’accepter que rien n’a d’avérée passion,
Que ce qui reconnaît en son vertueux confort,
Que la fleur vit de l’eau et non du soliflore.
C’est pourquoi vous verrez, sans le vouloir vraiment,
Qu’un bonheur peut très bien devenir un tourment ;
Qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli,
Tient pour toute fin, l’espoir ou l’agonie…
Faute d’être purs, puisse un jour que les rapports amoureux deviennent au moins humains ; loin des sots malveillants qui savent tirer profit de cette nébuleuse des cœurs. Il est en effet dans ce monde des traitres qui ont compris que l’amour, comme la vérité, pouvait être manipulé. Si l’on sait que seul veut dominer les autres qui se sait inférieur à eux, du moins les mauvaises mœurs sont souvent l’œuvre de misérables assez avertis pour se rendre égoïstes et vindicatifs. Ces gens-là sont de ceux qui s’estiment supérieurs à quiconque et n’avoir besoin de personne pour le rester. Ils ignorent, volontairement ou non, qu’il fait partie du sentiment humain d’agir dans sa vie en pensant toujours à autrui – de sorte même qu’il fasse partie de l’action qu’on entreprend. Tout l’art de la séduction amoureuse réside d’ailleurs en vérité dans la capacité de s’adapter à l’autre. Ainsi seulement, autrui augmentera ma puissance d’agir. On dira que si l’on ne veut pas agir, si l’on veut s’isoler, en quoi avons-nous encore besoin de l’autre ? Or là est le vrai amour : avoir besoin de l’autre même lorsqu’on n’agit pas. Qui osera dire aujourd’hui qu’il peut se passer d’autrui dans un monde établi en société de communication ?
On trouve même ici le principe amoureux et amical par excellence : il s’agit de toujours enrayer l’échange sans jamais le rompre, et les concessions ne doivent pas être des points de ruptures mais des points d’attache en vue de plus de partage. De fait, il ne faut pas craindre de communiquer avec n’importe qui dans les différences de langage à dessein d’asseoir un langage universel. Il est même fort probable que l’amour soit le seul qui fût jamais. Réciproquement : celui qui ne communique pas, qui ne partage pas, qui n’échange pas, n’est pas un amoureux. De celui-ci, il convient, mieux que de l’ignorer – car ignorer quelqu’un c’est encore supposer qu’on considère son existence – il convient d’éradiquer sa présence de notre entourage ; car quelqu’un qui n’est pas dans l’amour devient nécessairement quelqu’un de néfaste voire de dangereux pour nous. Cela est d’autant plus vrai que le caractère de toute personne à qui l’on se donne détermine notre évolution psychique à venir. Il s’agit donc de se protéger.
On fait de tout amour, l’élu illégitime,
Cela n’a aucun sens puisqu’aucun scepticisme,
Légitime est l’amour lorsqu’il est mérité,
Mérité n’est l’amour que lorsqu’il est élu.
Comprendre l’amour et sa liberté, c’est se rendre compte que toute subjectivité n’est jamais contre nous mais à prendre. Pour ce faire, il faut savoir se montrer ignorant face à autrui et admettre que ce que l’on doit chercher dans l’autre, c’est notre liberté. Comme la graine ne devient fleur qu’en mourant, on ne devient soi que si l’on meurt dans l’autre. Il faut s’anéantir pour se réaliser et l’âme n’est belle qu’à renaître sans cesse libérée de l’emprise d’elle-même. C’est pourquoi il faut réhabiliter l’amour tel qu’il doit être : un état de dépendance volontaire ; à l’autre, pour se détacher de soi. D’ailleurs, « certains disent qu’on reconnaît le grand amour lorsqu’on s’aperçoit que le seul être au monde qui pourrait vous consoler est justement celui qui vous a fait mal. »2 L’amour n’est donc qu’une reddition de soi. C’est-à-dire une manière de se rendre à l’autre, de se donner à l’autre mais en ce sens que l’autre m’apporte toujours plus même lorsque je lui donne tout. L’autre est celui à qui j’ai toujours à rendre, à me rendre, à me remettre. C’est ainsi une manière de se rendre à soi, de se retrouver dans l’autre et par l’autre. C’est une manière d’être en soi. L’amour n’est qu’une reddition de soi ; un syncrétisme des êtres.
Nécessairement l’amour va aussi de pair avec l’engagement ; il n’existe pas d’amour désengagé. Le sentiment de bonheur vérifie cette loi. Le cœur des hommes en son sein se trouve davantage rempli de solitude abattue par le refus de celui qu’il aime, plutôt que satisfait par la compagnie de n’importe qui d’autre. Nul n’est plus heureux que lorsqu’il trouve enfin celui qui s’engage et l’accepte dans sa totalité ; c’est dire, dans tout cela qui lui permet de donner sens à sa vie, et il suffit d’aimer du fond du cœur un seul être pour que tous les autres vous paraissent aimables. Il resterait tant encore à définir de l’amour et de ses causes. L’amour comme passion est autant pulsion que pathos, cela qui fait vivre également que cela qui tue : ce qui pousse à agir en même temps que cela qui empêche d’agir autrement.
Comment ce qui libère peut-il autant contraindre ? Comment cela qui nous fait vouloir tout pour nous, ne le peut-il que s’il veut aussi tout pour l’autre ? Qu’ajouter même de ceux qui se sont trouvés et trouvent encore le moyen de se formuler des reproches ? Par rapport à nous autres esseulés de l’amour, ces gens toujours ensembles ne se disputent jamais que pour bien moins qu’ils ne s’aiment et trouvent d’avantage de raisons de s’en vouloir dans ce qui cause toute la floraison de leurs sentiments que dans ce qui la sèmerait vraiment ou la déracinerait ; il la force, la critique et l’oblige au point de ne plus se rendre compte du regret effacé et pesant des solitudes célibataires qui les a quitté mais qui d’un jour ou l’autre peut juger revenir.
« La façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne. »3
La pièce est un monologue, entre deux amis, parce que l’amour en est un ; non pas qu’il doit l’être, seulement qu’il en est un. En effet, ce double monologue est l’illustration parfaite de ce répit torturé que quiconque prend en amour pour s’épancher du malheur qui le guette, sans se rendre compte que la simple raison de ne pas savoir aimer est celle de ne pas savoir écouter l’autre, de ne pas savoir l’entendre, c’est-à-dire le comprendre et cesser notre monologue. La notion de double monologue est à dessein bâtie de toute pièce ici pour exprimer cette idée qu’en cela qui divise, on ne parle jamais qu’à soi. S’il s’y trouve l’impression d’une discussion, pourtant aucune expression d’écoute de l’autre n’est vraiment certaine, et tout équivoques que semblent les avis, il n’est qu’une parole univoque qui ressorte jamais. La tristesse insulaire qui naît alors du continent de la solitude devient en fait la cause même de cette solitude et dans ce cercle herméneutique sans frontière, l’eau des larmes finit par submerger l’îlot de l’être jusqu’à le noyer. Le seul moyen de rejoindre les rives sèches et heureuses de l’âme morale est de parvenir à saisir que c’est en commençant par croire à l’amour unique, vrai et universel que l’amour sera ; ce n’est pas à la solitude de disparaître en premier, c’est au pessimisme.
Cela est vrai de tout système logique : la misère matérielle du monde vient de la misère intellectuelle et c’est en enrichissant d’abord les âmes que les sols parviennent ensuite à prospérer. De même que l’économie n’est pas la graine de l’intelligence et qu’au contraire, un pays ne peut se porter économiquement bien, que s’il se porte bien intellectuellement ; de même l’amour ne se portera bien en soi que lorsque les individus se comporteront bien eux-mêmes. Qu’est-ce que se comporter bien en soi-même ? En étant juste, droit et sincère et en refusant toutes les concessions de la lâcheté telle qu’on peut la reconnaître dans des phrases du genre : « Le monde est ainsi fait qu’on n’y peut rien changer et puisque tout le monde triche, alors je tricherai. Ah voilà bien l’enfant pour penser autrement, un jour tu vieilliras et tu t’aligneras. » Congédiez pour toujours quelconque importun oserait vous tenir tel propos car s’il est bien l’un de vous deux qui n’ait rien compris à la vie, c’est bien celui qui vous tient ce discours : par bêtise ou par flemme, il préfère suivre le courant de l’eau vers la chute, plutôt que de s’accrocher à des branches pour remonter en terres fermes ; le fait est que c’est son problème, pas le nôtre. Le monde n’est pas infâme en soi, il ne l’est que parce que nous le faisons l’être.
Assurément la vie est tout comme un roman,
Les choses n’y sont vraies que si l’on veut les croire.
Pourquoi fallut-il l’écrire ? Parce que la réalité est toujours trop brutale pour ne pas se trouver forcée de faire simple, tandis qu’à chacune des tensions de mes confrontations au quotidien humain, Adelin et Bastide se sont toujours faits connaître sous la forme d’une petite voix intérieure hystérique et sincère.
Ce double monologue est donc l’aveu de mon âme, celle-là qu’on ne dit jamais, qu’on montre tant bien que mal, mais qui toujours nous parle. C’est là, d’ailleurs, toute la force de l’écrit et des mots, que de pouvoir rendre l’écho à cela que l’affairement ordinaire, généralement, fait taire. Dans l’absolu, on pourrait tout dire mais l’écrit est là pour prendre ce temps que la réalité lui refuse. C’est là d’ailleurs la plus belle déférence de l’homme, et sa meilleure parcimonie contre la sporadicité des choses et des événements que de romancer sa vie. On pourra me reprocher d’avoir usé de choses bien intimes à ma vie ainsi qu’à celles de ceux qui l’ont accompagnée et modelée. Il est bien égoïste pourtant d’ignorer que le travail de l’art est de violer l’âme humaine. C’est pourquoi je répondrais simplement qu’il n’est rien de privé, tout est universel ; et que s’il faut pour montrer mon âme, montrer celles des autres, alors je montrerai les âmes.
Voilà pourquoi ces écrits. D’abord pour m’oublier, ensuite pour faire mémoire ; car s’il est vrai que l’on écrit toujours pour se laisser mourir un peu, il faut aussi que cette mort soit comme un suicide vertueux qui rende hommage à la vie. En l’occurrence, à une vie. Il m’a fallut défendre ce que les infâmes de ce monde tentent encore de nous faire passer pour louable : le mauvais individualisme égoïste et solitaire. S’ils ne peuvent se vaincre, ils ne pourront du moins nous abuser plus longtemps. Les derniers mots qui me sont parvenus et qui ont effleuré l’ambiant et la bouche de celle qui n’a jamais cessé de me porter même après m’avoir accouché furent : je ne peux pas vivre seule. C’est sûrement là que réside toute l’ambition d’une œuvre entamée bien avant d’entendre cette triste et immuable vérité.
L’amour nous porte en soi comme un beau geste tendre,
Et quand tout est donné, tout reste encore à prendre,
Je te dis là les mots que je ne t’ai pas dits,
Que tu voulais entendre et que j’ai trop proscrit.
Mon regard, mes passions, mes écrits, tout s’élude,
Et n’ont pas su porter, à Toi, mon inquiétude ;
Celle qui fait que loin, ici, là ou ailleurs,
Tu forgeais mon attente et forgeras mes sueurs.
Cette lave qui coule et qui aujourd’hui brûle,
Lave de ton amour et du mien qui t’adule,
Œuvre un fer aguerri de la ferveur du deuil ;
Mère de mes combats, ton fils t’aime et t’accueille.
Chaque baiser prochain, pour quiconque alentours,
Goûtera cette joie de t’embrasser toujours ;
Cet oubli qui t’a tué, du bonheur insolent,
N’aura jamais de part sur mon esprit dolent.
Chaque mot aujourd’hui, que j’ai toujours pensé,
Que j’aurai du crier, essaimer et pleurer,
Tous ces mots, dis-je, auront l’âme de ta personne,
Et ils résonneront mieux que le glas ne sonne.
Tu m’as donné la vie, tu t’es donné la mort,
Et combien t’ai-je dit qu’il fallait être fort,
Drôle ironie du sort, car c’est à mes dépens,
Qu’à l’heure ce conseil trouve un écho prégnant.
Qu’importe que tu crois d’avoir fait bien ou mal,
Tu as comblé tes fils jusqu’au geste fatal ;
Nos vies te rendront belle et d’eux, il le faudra,
Je veux que tu sois fière autant qu’on l’est de Toi.
Choses se disent mieux que lorsqu’elles se taisent,
Mes larmes te chantent ce doux lied qui apaise :
L’amour nous porte en soi comme un beau geste tendre,
Et quand tout est donné, tout reste à entreprendre.
*
1Ces questions font l’objet d’un essai philosophique, L’amour comme volonté, défendant la thèse que l’amour et la morale sont intrinsèquement liés car du sentiment humain, il ne saurait être d’attention sans intention préalable.
2Que serais-je sans toi ?, de Guillaume Musso.
3 Pierre Corneille, Le Cid.
Il s’agit certes d’un recueil de poésie ; la lecture n’a pas besoin d’y être linéaire. Chacun peut y piocher ce qu’il veut, quand il veut, où il veut. Pourtant. Pourquoi le théâtre ne pourrait-il pas être aussi une simple déclamation poétique ; douce pour l’oreille, au même titre qu’on se rend écouter un concert ? Pourquoi, dis-je, l’action ne pourrait-elle pas se situer moins dans les actes que dans les mots, leur réflexion et leur conversation ? La péripétie n’y serait alors nulle autre que celle de l’esprit et des esprits qui se rencontrent. Je sais ce théâtre possible. Une mise en scène, dense ou épurée, servira bien le texte - en l’appuyant par endroits ou ne le confortant pas dans d’autres - et enfin, au spectateur, pour intriguer, titiller et enthousiasmer son oeil. Cependant, seul vaudra et veillera la mélodie du langage et de son questionnement philosophique. C’est un théâtre plus dur, allégé de la scène mais non d’espace scénique - en terme de présence. C’est tenter de renouveler le théâtre en son fondement et lui donner une essence neuve avec un ton plus politisé et ludique que simplement divertissant et sans autre devise. Vrai, il est dit beaucoup et l’on doit élaguer, afin de laisser le dire ne pas en dire de trop et garder seulement les passages qui font comprendre les choses plutôt que ceux qui trop les expose. S’il n’est pas non plus l’évidence de personnages monomaniaques propres au théâtre, on peut néanmoins creuser une nouvelle manière de créer un personnage qui pense et fait penser ; à nouveau, plus par son dire que par son faire. Avant que votre mot je veux avoir le geste, disait Sand de l’Amour ; mais la parole ne sait-elle pas être plus performative que le geste parfois ?
S’il fallait mettre en scène la pièce, le décor serait tout à fait contemporain. Elle se déroulerait dans un grand lycée parisien squatté pour l’occasion d’une immense beuverie nocturne, adolescente et insouciante où chaque recoin sera exploité ; de l’entrée aux bureaux, des classes aux balcons d’appartement de fonction, des toilettes au toit. L’ivresse aidant, l’illusion romantique des deux personnages serait favorisée par le cadre privilégié de la festivité. Elle commencerait dans la cour et finirait sur le toit. Bastide y tient à la fois un ton moral et serein mais toujours, peu ou prou, sournois de raillerie. Il y a foule et souvent de la musique. Ils parlent à quiconque mais n’écoutent qu’eux deux. Il existe parfois des compatibilités inconciliables, des harmonies discordantes, des réciproques contraires qui dans leur symétrie adverse n’ont que des faveurs funestes. Cela s’explique souvent par des amours égoïstes qui s’ils se parlent toujours ne se répondent jamais. Dans leur écoute sourde, ces dilections cupides ne peuvent que mener à des accointances différées. Voilà le paradoxe du sentiment humain qui consiste à mettre l’indivisible en indivision. Nos époques commencent enfin à l’apprendre mais ceux qui continuent de l’ignorer, sciemment ou non, ne peuvent qu’alimenter des bienveillances ennemies.
Ils s’aiment tous deux ardemment mais jamais en même temps. Cela s’apparente bien au propre de l’amour : le manque. N’aime-t-on jamais qu’à manquer l’autre ? On peut aimer quelqu’un toute sa vie mais on ne peut l’aimer tout le temps. Aujourd’hui tu m’aimes, moi pas ; demain l’inverse. Le tout est de poursuivre. C’est une recherche de l’entente qui n’est jamais évidente. Ce que nos sociétés ont oublié. Leurs amours sont donc ennemies car sans cesse ajournées mais également car ces amours diffèrent aussi d’elles-mêmes. Bastide adore Adelin sans le savoir – ne serait-ce que parce qu’il l’écoute tant – mais ne se l’avoue pas. Adelin, au contraire, sait qu’il aime éperdument Bastide mais ne peut rien en dire. Craintif, parler serait prendre le risque de briser l’amour silencieux de Bastide, en brisant dans le même temps le cadre dans lequel son amour se reconnaît. Le seul stratagème qu’il ait, c’est d’amener Bastide à se déclarer ; d’abord à lui-même, afin qu’il se déclare à eux ensuite.
*
LES CHAPITRES
ACTE I
LE DESSEIN
LA LEÇON
L’IDEAL
LA MONDANITÉ
LE RÉEL
ACTE II
LA DÉCLARATION
LA ROMANCE
L’INCONSTANCE
L’AVEU
LA DIGRESSION
ACTE III
LE REFUS
LA DECHIRURE
LA DELECTATION MOROSE
LA TRAHISON
LA RECONCILIATION
ACTE IV
LA CRAINTE
LA RESURRECTION
LE TEMPS
L’EXPECTATIVE
LE SUICIDE MORAL
ACTE V
LE REGRET
LA CHUTE
LE DEUIL AMOUREUX
L’EXIL
LA SOLITUDE
Scène 1
Début de soirée, sur le parvis,
Adelin :
Vois-tu comme je marche et d’allure bien fière ?
C’est qu’Adelin te masque un dessein criminel,
Celui dont son cœur fait le vœu mortifère,
De n’aimer jamais plus que d’un feu éternel.
Tu me demanderas ce qui est assassin,
Dans l’amour que j’accorde aux lendemains cruels ?
C’est que d’aucuns voulant parjurer Adelin,
Ne sont prompts à lui rendre un souffle aussi fidèle.
Puisque nul ne saurait me rendre la pareille,
D’aimer sincèrement, en vrai je me condamne,
À n’aimer plus personne et somme à tout conseil,
Mon âme courtisée, de n’être courtisane.
Comment pourrais-je avoir quelconque sentiment,
Pour qui n’est rien bon qu’à bêler des boniments ?
L’honneur alors me presse à persister d’attente,
Mais ainsi perdurer fait perdre qu’on me tente.
Aussi par la sentence à laquelle je crois,
J’immole par avance un désir qui peut naître,
S’il n’est pas nourrisson de ma foi pour la loi,
Dont je deviens esclave autant que j’en suis maître.
Quelle est donc cette loi ? Bastide le sais-tu ?
Réponds-moi, qu’y a-t-il, ton heur semble pensive ?
Bastide :
Pour t’écouter encor faut-il bien qu’il se tût ?
Adelin :
Ecoute alors parler la vérité naïve,
Bastide :
Crains-tu que modestie puisse te compromettre ?
Adelin :
Ton humour en blâmant me fait un bel éloge,
Il donne à mes propos la qualité du maître,
Où tout mot à son sens que jamais nul n’abroge.
Pourtant, tu fais erreur, car tout ce que j’énonce,
Ne tient pas sa justesse à cause que je parle –
Voilà bien prétention qu’en effet je dénonce,
Car le vrai est en soi et quoiqu’on le déparle.
Rien du fait que « je dis » ne fait la chose vraie,
Mais le fait « d’être vraie » m’oblige à t’informer ;
Quoi de plus égoïste en effet d’un sujet,
Que croire détenir l’âme d’un énoncé ?
Bien chère politique, à nos démocraties,
D’autoriser chacun à vanter ou proscrire,
Généreuse imposture où l’on n’a que banni,
Les qualités d’un art au possible mentir.
La vérité jamais ne sera subjective,
Ou bien chacun pour lui la possède en lui seul ?
Mais n’est-ce donc pas là pensée bien exclusive,
Que laisser vérité à tous ceux qui la veulent ?
Quoique chacun, s’il veut, la possède en effet,
Faut-il entendre là que chacun à la sienne ?
Cela qui se partage est tout sauf partagé,
Et de la vérité, il n’est qu’une qui tienne.
Le paradoxe est là, de manière absolue,
Le vrai est moins avare à être dans l’objet !4
Et bref, lorsque j’annonce un principe pour su,
C’est relatif à lui et quiconque s’y tait.
Ah je t’entends hennir et déjà au galop,
Ton regard effrayé tuerait mille tyrans,
Mais tu ne comprends pas qu’il n’est pas pire maux,
Que de laisser chacun croire qu’il est voyant.
Enfin ! La vérité n’est jamais que formelle,
Un énoncé est vrai s’il s’applique partout,
Tel un chiffre, une lettre ; il n’est pas matériel,
Et n’est juste qu’utile au service d’un tout.
Voilà pourquoi le vrai n’est jamais tyrannique !
Il a beau être un tout, il n’est pas omniscient,
Et parce qu’il est fait avant tout de logique,
Il ne faut oublier que ses lois sont des liants.
