Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Parfois, on pourrait se demander si toutes les conditions ne sont pas réunies pour tomber précisément sur la personne qui vous fera chuter.C'est le cas de Jocelyne. Enfant de six ans, elle devra endurer régulièrement les sévices sexuels d'un jeune adulte, son ogre. Elle partagera avec son lectorat son vécu ; elle nous révélera que toutes les femmes de cette famille détraquée auront également été victimes de violences sexuelles.Elle dévoilera avec sa vision de petite-fille leur sort commun : subir, souffrir, se taire.Un témoignage, une histoire vraie...
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 106
Veröffentlichungsjahr: 2023
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’Auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Droit de citation : conformément à l’article L. 122-5 du Code de la propriété intellectuelle, les courtes citations sont autorisées, sous réserve que soient indiqués clairement le nom de l’auteur et la source. La citation doit être brève et intégrée au sein d’une œuvre construite pour illustrer un propos. La citation ne doit pas concurrencer l’ouvrage original, mais doit plutôt inciter le lecteur à se rapporter à celui-là.
À toutes celles qui un jour ont subi de grosses pattes sales sur leur corps.
Les bonbons au caramel
Notre « sweet home »
Conditions de vie
Les vêtements du dimanche
Travail domestique orchestré par ma mère
La bouteille d’eau de Cologne
Le pigeonnier de Régis
Les fesses de Régis
Les bonbons au caramel ou un terrible secret
Questions à ma mère… qui ne répondra jamais
Mon père et May
Passivité de ma mère
Ma mère après la guerre
Mon père a trouvé un poste au village voisin
La quête du vin
L’école le lendemain de cette virée nocturne
Le monde des instits
Fête des écoles
Escapade entre gamins, on s’amuse bien !
Mes lapins
La visite de mon oncle
Corvée du lait
La carabine
Les femmes de mon père
Ma mère craque
Autres violences de mon père
Décès de mon père
Voyage avec May
Retour et réinstallation à Nuits-St-Georges
Ma mère se cherche quelqu’un
May veut se suicider
Nous arrivons en région parisienne
Maman est enceinte
La séduction de May
May malade
Aventure de ma mère
Déménagement aux Mureaux
Rappel de mes liens avec Régis
Torgnole de ma mère
Compte à rebours, ma première colo
Ma mère fouille mon sac
Encore des enfants à garder
Mon passage en seconde
Je suis virée du lycée
Retour au lycée
Bac français
Stupéfaction au lycée
Femme de ménage chez un célibataire
Je choisis l’internat
Rencontre d’Antoine et Jean-Pierre
Départ du lycée, installation chez mon frère
Mes débuts en politique
Laurence
Se relever
Ma chance : la politique
Que faire ?
Lettre à Régis
Lettre à Laurence
Lettre à ma mère
Les habitants de Nuits-St-Georges se sont réveillés surpris ce matin de cette année 1964. Le Meuzin est sorti de son lit. C’est une rivière habituellement sans histoire qui traverse une petite ville du milieu de la France. Bousculé par une fonte tardive des neiges, le Meuzin dévale à toute vitesse dans notre quartier. C’est inattendu. L’eau au débit capricieux jaillit bruyamment des caniveaux, qui dégorgent une eau sale, boueuse, un mélange de sable, de remontées nauséabondes d’égouts. Les habitants se collent aux maisons pour éviter d’être aspergés par les grosses gouttes projetées.
Tous les curieux, nos voisins, sont rassemblés en petit groupe sur le trottoir, cette crue est un événement local rare. Les voisins papotent, se lamentent sur les futurs dégâts, stipulent sur les chiffres des pertes potentielles. Ils évoquent d’autres grandes inondations du passé, bien pires, avec des morts bien sûr.
Le couple Morin de la boucherie, l’élégante bijoutière Madame Roux que ma mère déteste, le boulanger Monsieur Raoul Ratinole, patron de mon père, sa femme Louise Ratinole, leur fils unique Régis, et moi-même Jocelyne, observons ces petits geysers qui émergent des fossés.
L’eau se répand bruyamment dans tous les coins. Tout d’un coup, la pomponnée Madame Roux, perchée sur ses chaussures à talons hauts, pousse un cri strident. Nous sursautons, alertés. Nos regards se portent d’abord vers Madame Roux — qui tremble tellement que l’on pourrait craindre pour ses talons hauts et fins — puis vers un énorme rat, affolé, qui déboule de l’égout.
Terrifiée, la bête court dans tous les sens. Madame Roux hurle. C’est un rat énorme, peu habitué aux escapades à l’air libre. Il n’attire pas vraiment la sympathie, son sort est rapidement fixé.
Veut-il impressionner la blonde Madame Roux ? Notre influent commerçant du quartier Monsieur Ratinole — qui n’a pas encore trouvé une balance pouvant lui indiquer son poids — coince en une fraction de seconde le rat contre le trottoir. Sous nos yeux, il l’écrase de son pied, le plaque contre le muret, le réduit en bouillie sanglante. Subjugués, les badauds éberlués aux sourires soudainement figés se taisent.
Je saute d’un bond en arrière, c’est répugnant. La bête est pulvérisée, ses viscères éjectés. Le sang de l’animal se perd dans les flots, son corps est emporté par le cours rapide du Meuzin. Je m’inspecte de la tête au pied, j’ai peur que mes vêtements ne soient tachés du sang de l’animal. J’ai envie de vomir, je suis secouée par cette scène d’une violence vertigineuse. Quelques secondes s’écoulent avant qu’un premier voisin, sorti de la torpeur ambiante, exprime ses remerciements. Il hoche la tête, applaudit : « Merci Monsieur Ratinole, quel commerçant serviable ! Quelle rapidité, quel courage ». Monsieur Ratinole est tellement heureux de toutes ces louanges qu’il se redresse encore plus, bombe le torse de fierté, se confortant plus que jamais dans sa position du « mâle du quartier ». Si je raconte cette scène chez nous d’une cruauté inouïe, sanguinaire, dont les images vivaces traînent dans ma tête, ma mère me dira que c’est « la faute à Madame Roux ». Monsieur Ratinole a voulu l’impressionner. Donc c’est inutile d’évoquer cet événement. D’ailleurs, nous nous moquons bien des petites aventures de nos voisins. Ma famille subit aussi cette inondation. À Nuits-st-Georges, mon père est boulanger, employé de notre héros éphémère, Monsieur Ratinole. Malgré tout, ce jour-là, mon père est au fournil. Il travaille. Avec de l’eau jusqu’aux genoux, affublé de très grandes cuissardes, il fait le pain du quartier. Son patron en a décidé ainsi. Les eaux sont montées, ma mère m’interdit de descendre au fournil, qui est au niveau de la cave, mais je passe outre et décide d’aller le voir. J’ai 6 ans, je suis médusée par ce spectacle : mon père, en lutte contre l’eau qui a envahi le fournil. Il a du mal à se mouvoir, le courant l’en empêche, l’eau l’entoure. Je l’observe travailler. C’est un peu comme si je lui exprimais mon soutien, cette horrible scène du rat m’a tellement choquée, que je suis effrayée de le voir ainsi dans l’eau, à manipuler la pelle. J’ai peur pour lui. « Allez, ouste ! Ne reste pas là, j’ai du travail, on ne sait pas ce qui peut arriver ».
Je remonte, triste de le laisser ainsi, cela m’inquiétera toute la journée. Peut-être qu’il va lui arriver quelque chose, que les rats vont débouler dans le fournil. Je m’imagine une cohorte prête à l’attaque, les crocs sortis pour mordre, dévorer les miches de pain cuites. Ou bien il va tomber dans l’eau sans que personne ne s’en aperçoive ni le l’entende, et qu’il finira noyé. En fin d’après-midi, il remonte, épuisé, je suis soulagée. Le lendemain, il aura droit à un encadré bien mérité dans le journal local.
Nous sommes cinq enfants, nous nous débrouillons pour grandir « à la va comme je te pousse ». Martial 14 ans, né d’une première union de ma mère, grandit chez son oncle. Jean, 13 ans, et May 11 ans sont les enfants d’un second mariage. Laurence, 1 an, et moi-même, sommes issues du troisième mariage de ma mère. Mes parents et les quatre enfants, nous vivons tout en haut de la boulangerie. D’un côté il y a la rue principale, avec les commerçants, la vie quotidienne. De l’autre côté, une cour commune à tous les voisins, les hangars, et un pigeonnier.
Nous occupons deux étages, ou presque. Au quatrième, il y a la cuisine, une salle à manger, la chambre de mes parents avec ma petite sœur Laurence. Mon frère Jean dort dans un coin aménagé du salon. Dans un petit renfoncement, à peine protégé d’un rideau, on trouve un pichet, une bassine, c’est notre salle de bain. Avec May, ma sœur aînée, nous partageons un même lit au cinquième étage, dans le grenier. La nuit les souris occupent l’espace. Les étés y sont chauds, les hivers glacials.
Nous vivons du salaire amputé remis par mon père à ma mère. Plus mon père s’enfoncera dans l’alcoolisme, moins nous aurons à manger. En été, ma mère ramasse les fruits au village voisin : « Pour mettre du beurre dans les épinards », comme elle dit. Mais il n’y a même pas d’épinards ! Les repas ne sont pas copieux, très monotones. Une paie de boulanger pour six personnes offre peu de possibilités, sans compter les dépenses pour la vinasse.
C’est à Nuits-St-Georges que j’ai pris conscience de notre état de précarité. Ma première visite à la boucherie de Monsieur Morin m’inculquera mes premières notions de classes sociales. Il me demande ce que je souhaite. « Et pour toi, cela sera ? « Je voudrais du mou s’il vous plaît ». « C’est pour un chat ? » « Non, ce n’est pas pour un chat, c’est pour nous, chez nous on mange du mou ». Du haut de sa caisse, Monsieur Morin essaie de me voir, je suis trop petite, il prend le mou dans l’étalage, l’emballe dans une feuille de papier journal. Je repars avec mon achat. Je sens son regard dans mon dos, qui me rend mal à l’aise. J’ai honte, je crois. En remontant je me surprends à me questionner : Ah bon, le mou c’est pour les chats, alors on mange comme les chats ? Quand je pose la question à ma mère, elle me répond « oui, mais c’est bon quand même ».
Tous nos vêtements nous sont donnés. Une vraie plaie. Je récupère toujours ceux de ma sœur aînée. C’est une règle immuable, dans tous les milieux sociaux d’ailleurs. À l’époque on économise, on n’achète pas, on ne gaspille pas. Nous sommes très loin de la société de consommation actuelle. Les habits sont toujours laids, trop grands. Ils sont dans les tons gris, marron, c’est triste, c’est strict. En 1964, en province, nous portons encore une blouse. Le pire c’est peut-être l’hiver, ma mère nous oblige à porter des fuseaux, des aprèsskis. Je supporte mal d’être fagotée ainsi. Il y a des choses auxquelles on ne s’habitue pas, même enfant. Il y a bien la robe du dimanche, tant désirée, mais je suis trop jeune. Dans les milieux catholiques, à 12 ans, c’est le temps de la communion avec la robe blanche appropriée, dans le milieu ouvrier qui est le nôtre, c’est l’âge pour la robe du dimanche.
Ma mère ne travaille pas, sauf en été. Elle nous dresse une longue liste répétitive, hebdomadaire de travaux divers. Les filles aident au foyer, cela n’a rien de surprenant pour l’époque. Faire les courses, c’est plutôt mon domaine, le ménage, nettoyer ceci ou cela, cuisiner pour toute la famille, faire la vaisselle, etc. Au début des années 60, nous n’avons pas de machine à laver, la lessive se fait à la main, dans de grandes bassines, ce qui occupe beaucoup de notre temps, d’énergie. Laver, faire bouillir, sécher, repasser, ranger. C’est un éternel recommencement, un protocole orchestré par ma mère, exécuté par May et moimême. Laurence n’est encore qu’un bébé. Toutes ces tâches reposent sur les filles, certainement plus sur May, mon aînée, qui n’a que 11 ans.
Madame Louise Ratinole a une boutique, une droguerie juste à côté de la boulangerie de son mari Monsieur Ratinole, notre propriétaire et patron.
Je suis en admiration devant les bouteilles d’eau de Cologne. Il y a plusieurs formats, des petites bouteilles, des grandes avec de belles étiquettes colorées. Tous les jours, je passe devant ce rayon, juste pour le plaisir.
J’adore parcourir les longues allées. Les rayons sont pleins à craquer. Tout y est bien rangé. On y trouve de tout, pour la maison, l’hygiène. Une vraie caverne d’Ali Baba. Pour l’époque c’est une boutique assez moderne, mais bien trop chère pour nous.
Et puis un jour, je n’y tiens plus, je vole une bouteille, une petite de cette fameuse Eau de Cologne ; je l’attrape, la cache sous mon pull. En bonne propriétaire qui se respecte, Madame Ratinole connaît avec précision le contenu des multiples étagères de son magasin.
