Les Carillons du Narcosistan - Ibrahima Cissé - E-Book

Les Carillons du Narcosistan E-Book

Ibrahima Cissé

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Beschreibung

Un humanitaire tué en Afghanistan, quoi de plus banal ?
Simon, médecin ivoirien issu d’une famille puissante, silencieux et coupable, cherche à se racheter une conscience.
Julieta, révolutionnaire, fille d’exilés chiliens, journaliste passionnée, refuse le silence. Hermann, lanceur d’alertes, spécialiste des enjeux géopolitiques mondiaux, est un névrosé qui ne lâche rien. Les existences se mêlent et s’entrecroisent. Ils vont fouiller comme des rats pour connaître la vérité.
Avez-vous vraiment envie de la connaître ?
Oserez-vous la reconnaître ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né en Casamance au sud du Sénégal, Ibrahima Cissé est un grand voyageur, humaniste et humanitaire. Amoureux des cultures, passionné d'histoire, de politique, de géopolitique, de musique et de philosophie, il a à cœur de transmettre, au travers de son écriture, ce qu'il a pu découvrir et apprendre au gré de ses voyages et expériences. Ses ouvrages sont d'une profondeur frappante et d'une actualité évidente. Ibrahima Cissé, autodidacte, se distingue par le parcours qui l'a amené à l'écriture et qui fait de lui un auteur original et plein de promesses.

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Seitenzahl: 306

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Ibrahima CISSÉ

Les Carillons du Narcosistan

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN papier : 978-2-38157-022-8ISBN Numérique : 978-2-38157-023-5Dépôt légal : 2020

© Libre2Lire, 2020

Gracias Madicito☺

Elle doit tout savoir…

Préambule

Simon parle :

Comment peut-on prétendre au pouvoir en balançant des cadavres brutalement par-dessus les montagnes et les lois ? Comment ne pas compromettre Dieu Lui-même dans le dégel mondial qui menace l’intégrité des femmes et des hommes au-delà des frontières ? Tant pis pour ceux qui croient encore à la morale d’une guerre, autant pour eux, que pour ceux qui gobent la propagande internationale et une mondialisation équitable. La pureté idéologique a disparu, pourtant, le roman national pourrait être un formidable sujet à poésie tant ce pays est beau. En effet, cet endroit immaculé peut induire en erreur, la notion sociale est couverte de folies et de doctrines, les unes plus meurtrières que les autres. L’injustice est partout, il n’y a pas d’éducation, pas de santé. Les uns sont exploités par les autres, ils subissent un long dictat religieux, chaque nuit ressemble à une nuit d’avant chirurgie. Comment ne pas y perdre tout besoin de tendresse ? Comment ne pas voir l’effondrement de toutes les lettres de noblesse des stéréotypes politiques et humains quand on se dit bonjour avec des armes, quand on rit avec des armes, quand on négocie avec ces mêmes armes, quand on dort, voire quand on fait l’amour avec ?

Si seulement, si seulement les liens de causalités étaient établis…

Et les influences extérieures qui jouent la partie participent à la chute au fond du gouffre d’une géographie à l’échelle mondiale. Si seulement les frontières n’étaient pas plus perméables qu’une passoire à pâtes italiennes. D’un côté à l’autre, des centaines de milliers d’apatrides n’ont plus de sort, malgré tout, les prières et les souffrances les font vivre. L’accoutrement y rend toute forme de portrait de femmes impossible, leur corps caché par les tuniques, elles semblent toutes identiques, toute différence se dissimule derrière les soutanes. L’insouciance fait courir les enfants dans les rues ou sur les places, comme dans une vie ordinaire, dans un endroit où tout est tout sauf ordinaire. Les hommes, grands et secs, ne font pas rêver. Tuer ou se faire tuer est une tradition familiale, c’est l’apocalypse en temps réel, on dirait des moineaux sous une fervente canicule. Le sort du monde se joue sous le reflet de leur pays, les dichotomies et les discordes religieuses qui s’y déroulent sont devenues planétaires sous nos yeux.

Les similitudes entre politique, humanitaire, religion et vente de drogue n’ont en aucun cas jamais présenté tant de ressemblances dans leurs rapports et impacts sur les sociétés. Le pays est privatisé, sous transfusion. Même la guerre, source de revenus et de vie, y est privée, ce sont les étrangers qui la proposent, l’offrent et viennent l’exécuter à leur frais et sang. Du lundi au dimanche, les repentants divins d’Allah y récitent la grande messe du djihad. Face à ces multiples conflits pervers et vicieux, le rythme de la vie reste la course derrière la paix, une quiétude qui a malheureusement une bonne longueur d’avance. Sur le regard témoin des drones ou autres oiseaux de guerre, on guette les fleurs de la douleur poussant librement dans ce sol pierreux et rocailleux. Tous ces islamistes, ces capitalistes, ces communistes ont lancé une Fatwâ internationale, l’heure de la frayeur et de la brutalité a sonné, tous ceux qui sont différents, tous ceux qui n’ont pas d’attirance pour leur Dieu se transforment désormais en cadavres errants. Les merveilles du monde n’ont pourtant pas disparu, c’est plutôt la virtuose des femmes et des hommes qui fait peine à voir. Ils n’ont plus le temps de sécher les larmes du voisin tant les leurs coulent.

Même la guerre de l’eau n’empêchera guère ce liquide humide, aqueux et lacrymal de déborder de nos yeux.

Prologue

J’étais très loin d’imaginer l’ampleur du désastre dans le monde. Mon fils est mort dans cette ampleur, loin, si loin de chez nous. Je ne l’avais pas vu depuis quinze ans, mais je pensais à lui chaque jour, avec amour. Mon fils faisait du bien aux autres, car il était médecin, un bon vrai médecin. Il a soigné beaucoup de monde dans le monde, c’est si vaste. Mais il est mort par la folie humaine. Il est mort alors qu’il partait aider des gens, à cause de la drogue, de l’argent et du pouvoir. Les hommes deviennent fous pour le pouvoir. Je n’imaginais pas mon fils vivre au milieu de tant de dangers, je n’aurais pas pu dormir une seule nuit si je l’avais su. Maintenant, il est à nouveau au milieu de nous, il a été ramené sur sa terre natale, et c’est bien comme ça.

La mort de mon fils et l’acharnement de ses amis à en connaître la cause m’ont apporté la vérité, qui est très difficile à entendre, à reconnaître. Pourtant, c’est la réalité du monde dans lequel nous vivons. Alors, soit on accepte de la reconnaître ou alors on continue de l’ignorer. Mais si l’on choisit de l’ignorer, alors les choses ne changeront pas, et les puissants avides de pouvoir pourront continuer à tuer des gens impunément, comme l’a été Franco.

Je ne peux que remercier Julieta, Simon, et leurs amis de m’avoir apporté la vérité et m’avoir rapporté Franco. C’est important pour une maman de connaître la cause de la mort de son enfant. Car cela lui donne une chance de se reconstruire.

Merci

Éphygénie Agbégniadan Agassa

SUISSE

« Genève n’a jamais été aussi chaud », disaient les gens de la gare.

Pourtant le grand blond aux cheveux longs portait des gants. Je fus encore plus surpris à la réponse de Julieta face à mon étonnement :

— Bin quoi ? me dit-elle, presque choquée. Il mange ses ongles. Il avait les mains infectées et, puisqu’il n’arrivait pas à s’arrêter, il a mis des gants pour être en paix ! Je ne vois pas pourquoi tu fais cette tête, ça s’appelle un tic. Il y en a bien chez toi des tics de comportement ou de langage ?
— Où ? Chez moi, en Afrique ? répondis-je. Probablement, mais un adulte qui n’a pas faim et qui mange ses ongles, excuse-moi, ma chère, mais je n’en croise pas souvent. Tu sais, je crois que quand tu travailles dur avec tes mains, pendant douze heures sous le soleil, le soir, tu as mieux à faire que de les manger, cela explique éventuellement pourquoi je n’en ai jamais rencontré en Afrique.
— Encore heureux ! conclut-elle, soulagée et songeuse. Tu sais Simon, chaque monde a ses problèmes, ce serait presque injuste si l’Afrique portait à elle seule tous les maux des hommes. Vous avez vos problèmes et nous les nôtres. Que veux-tu mon cher ? Une société dans laquelle les enfants sont devant la télévision, travaillent devant des ordinateurs, par ennui ou par la lassitude d’attendre devant l’écran, ils finissent par manger leurs doigts, ça s’appelle un tic comme je viens de te dire.

Elle avait raison, on avait d’autres chats à fouetter et le grand blond aux cheveux longs était notre Messi.

ROYAUME-UNI

Au bord de la Manche, dans la ville balnéaire de Brighton, au sud-est de Londres, au Royaume-Uni, une jeune maman cède à la panique : femme seule – son mari étant toujours en mission humanitaire – son fils de dix ans vient de se faire prendre en selfie par deux hommes inconnus. D’après le portrait qu’en a fait ce dernier, elle ne les connaît ni d’Adam ni d’Eve. La police britannique se montre à la fois rassurante et moqueuse :

— Madame vous savez, les selfies sont à la mode, on ne va quand même pas faire appel à la Scotland Yard ou au procureur pour une affaire de selfie. Rentrez chez vous et revenez si cela venait à se reproduire.

PAKISTAN

Au bord de mer d’Arabie à des milliers de kilomètres de là, à Karachi, au sud du Pakistan, les équipes de la DEA (Drug Enforcement Administration) – cette police fédérale américaine anti stupéfiants – accompagnée de la police pakistanaise et d’Interpole encerclaient l’abattoir Bab-ul-Islam. Visiblement, ils n’étaient pas venus pour acheter de la viande. Vu les moyens déployés, Tarek Shahzad Imran, le directeur du plus grand abattoir de la ville la plus peuplée du Pakistan avait quelque chose à régler avec eux. Avant d’arriver dans les veines des stars hollywoodiennes ou les junkies de Berlin, de San Francisco, de Madrid, Dublin, Genève, Moscou ou encore de Paris, la quasi-totalité de l’héroïne mondiale, autrement dit afghane, transitait par Karachi et probablement par l’abattoir Bab-ul-Islam deTarek Shahzad Imran. À juste titre, Karachi n’était pas seulement la ville la plus peuplée d’un pays déjà bien peuplé et suffisamment brisé. À sa souffrance bien élevée – attentats permanents, chamailleries chiites versus sunnites – venaient s’ajouter les enjeux de son rôle de plaque tournante internationale de la production de l’héroïne et du hachich afghans. Même la cocaïne sud-américaine arrivait par le port de la ville avant de partir outre-monde. Les marchands d’armes en avaient fait leur Mecque. En effet, la drogue et les armes y surgissaient et disparaissaient aisément. La drogue y transitait par les montagnes, les routes, puis partait par avion, depuis l’aéroport international Jinnah ou par le port qui donne accès à la mer d’Arabie, le golfe Persique via l’Iran ou le golfe d’Aden, parfois via le Yémen ou encore par la corne de l’Afrique.

AFGHANISTAN

Pendant ce temps, à Kandahâr, en Afghanistan, les acheteurs de bétail préparaient les acheminements des pauvres vaches et vachettes pour Karachi. Puisque la drogue était devenue un enjeu politico-économique, il fallait donc recruter des personnes ingénieuses. Tout se passait en Afghanistan, la culture du pavot, l’extraction de l’opium et sa transformation en héroïne. Seulement, on devait également trouver des astuces pour acheminer toute cette came d’un pays à un autre. Deux jeunes amis vétérinaires avaient finalement compris que les panses des génisses étaient bien spacieuses et sécures pour déplacer au moins vingt kilos d’héroïne chacune, histoire de remplacer les mules ou passeurs qui existaient d’antan. Les vaches arrivaient des zones tribales et partaient de Kandahâr les panses remplies de drogue. Facile comme bonjour : par une sonde gastrique, les jeunes vétérinaires introduisaient dans les estomacs des pauvres ruminants une poche plastique ; par la voie des mêmes sondes, ils injectaient l’héroïne dans la panse de chaque vache et vachette. Les génisses terminaient leur voyage à Karachi, sans même le besoin d’une endoscopie, car elles étaient directement acheminées à l’abattoir Bab-ul-Islam de Tarek Shahzad Imran. Mais ça, maintenant, la DEA était au courant et les Gringos américains n’avaient pas investi autant de milliards de dollars dans leur lutte antidrogue pour accepter le comportement des deux vétérinaires scabreux.

ALLEMAGNE

Sur la rive droite du Rhin, à Düsseldorf, dans l’Allemagne de l’Ouest, le procureur ordonne à la police allemande et à Interpole de perquisitionner un bureau de change tenu par une certaine madame Gürcan, dans le cadre d’une enquête internationale. À première vue, madame Gürcan n’a rien à se reprocher, mais un procureur n’ordonne jamais une perquisition au hasard, surtout pour une structure qui travaille avec l’argent. Le local de madame Gürcan, des plus banals, est indiqué par un panneau discret. « Une ordinaire affaire de famille », dit-on de l’entreprise. La police va tout de même confisquer les ordinateurs et se rendre très vite compte qu’en dehors de ses activités légales, il est aussi question de transfert d’argent et même de transfert international. Donc madame ment, ce qui change tout, elle va être mise sur écoute et observée à la loupe. On reprocherait à ce lieu le blanchiment d’argent de la drogue afghane via Karachi. On dit que madame a le don de rendre l’argent propre comme un linge blanc après 90°.

CÔTE D’IVOIRE

La même phrase résonnait inlassablement dans mon esprit « Désolé vieux père, désolé Simon, désolé docteur, on a appris pour ton ami Franco ».

Un verre de whisky à la main, le regard planté sur les photos étalées devant moi, sur lesquelles Franco était entouré de mariols au sourire forcé, son visage à lui toujours aussi triste et malheureux, un visage qui reflétait bien sa vie, un visage d’un long chagrin d’amour. Je voulais lui dire adieu, mais l’émotion était impossible à décrire. Tout stagnait, j’étais dans une solitude effroyable, j’avais surtout peur de la vie qui m’attendait, une vie sans lui, une vie encore plus solitaire, une vie inhospitalière, une vie sans arbres, une vie dans le désert au sol torride. Sa mort était telle une épée enfoncée dans mes entrailles, genoux à terre, je devais maintenant vivre en marge de cette perte, la perte d’une partie de moi-même. Empêtré dans mes pensées, je me disais : m’a-t-il considéré comme ami avant de mourir ? Lui qui était et restera mon ami ! Je lui avais pourtant dit que le temps d’une vie était trop court, trop court pour nous laisser la possibilité de construire quelque chose. Il m’avait répondu :

— Et alors ! Ce sont des violonades tes théories sur le temps mon frère. Assieds-toi confrère et finis ta bière avec moi, buvons justement à la vie. Tu dis qu’elle est courte, par conséquent elle doit être précieuse, il faut la savourer à chaque instant, mais chacun à sa façon, et n’oublie pas qu’on n’a pas le même palais pour ressentir les mêmes choses, trinquons mon frère.

Mourir aussi loin de chez lui était une conséquence logique de sa vie, une posture de victime qui n’avait eu pour but qu’une fuite interminable de lui-même. Le cœur lourd, j’étais seul dans mon grand bureau, à l’endroit exact où j’avais reçu la nouvelle mortifère. Il aimait l’humanitaire, sans se rendre compte des dangers auxquels il s’exposait et sans voir que c’était devenu une drogue légale pour lui.

Sans doute sous l’effet de l’alcool, mes souvenirs étaient aussi intrépides que son visage éthéré sur les photos. Immobile dans ce bureau, entouré de longues murailles, mon regard s’accrocha aux deux lustres décoratifs suspendus au plafond. Le bureau d’un bon médecin à Abidjan se devait d’être imposant et c’était le cas. J’exerçais dans une vieille villa coloniale française. Mais le grand luxe dans lequel je me trouvais ne pouvait rien contre ce que je ressentais. Je pensais sans arrêt à Franco, mes collègues savaient qu’il ne fallait pas me déranger, ils avaient pris en charge tous mes patients. Maintenant, je lisais article sur article, mais je n’arrivais toujours pas à y croire.

Je n’étais pourtant pas de sa famille, mais j’étais presque la seule personne de sa vie, aucun mot n’était assez fort pour décrire le lien qui nous unissait, j’étais terré dans un profond silence. Le chagrin et la crainte de devoir rendre des comptes un jour m’avaient plongé dans un long moment de mea culpa, un moment qui m’amenait à penser que Franco serait certainement encore là s’il ne m’avait pas eu dans sa vie.

L’humanitaire avait chamboulé nos existences respectives. Nous aurions pu faire le choix d’exercer la médecine dans notre propre pays, notre propre continent, blessé lui aussi. Apporter notre savoir-faire à nos frères, nos mères, nos enfants, panser par ce biais les plaies de notre terre, celle sur laquelle nous étions nés. Pourtant, nos destinées nous avaient conduits loin de tout cela, et Franco s’était éteint si loin de chez lui, qu’avaient-ils fait de lui, de son corps, pourquoi ?

La douleur m’était insoutenable, et les regrets m’oxydaient de l’intérieur. Même si ma conscience refusait d’admettre que Franco était mort, mon inconscient, lui, me laminait. Comme pour me protéger de la chute dans la folie, j’essayais de trouver la raison, le choix, l’instant fatidique qui nous avait amenés là, à cette conséquence si terrible pour moi et pour tant d’autres. Je voulais définir à quel moment j’avais pris la mauvaise décision…

*

Pourquoi suis-je parti en mission humanitaire ? Pourquoi ai-je quitté ma Côte d’Ivoire ? Après des années de silence et de pratiques cliniques, voilà une grève générale qui vint jouer un rôle de détonateur, un véritable moteur au démarrage. La moitié du pays était dans les rues, pour contester les hausses du prix de l’huile végétale. Le mécontentement social était palpable, le slogan commun était « Nous aussi on veut huiler notre vie ». Cela ressemblait aux germes d’une révolution communiste. Je me suis dit « et si c’était la fin ? » Même le communisme avait bien pris fin un jour, alors peut-être était-ce le bout de la dictature ? Le peuple prouva, par cette crise, qu’il était capable de réfléchir à l’unisson et de façon rationnelle sur le départ sans condition du vieux président Dia Nanan Houphouët Boigny. Mais comment résister face à la force d’une armée formée sur mesure pour mater les masses ? Malgré le grand espoir des cœurs, vingt-deux personnes perdront la vie dans la répression qui deviendra « la grève de l’huile ». En qualité de médecin, je n’étais pas un pro de l’huile, et encore, il fallait voir la qualité de ce dont on parlait. Je regrettais douloureusement la tragédie, l’huile s’était métamorphosée en sang. Mon propre père fut présent dans tous les médias : radios, télé et même organes de presses écrites. Je connaissais le nom des responsables de cette tragédie, mais probablement pour des raisons de lâcheté, je ne voulais pas les nommer. Pour la première fois, je me sentis coupable de ne rien dire, coupable de la politique de mon père. Copieusement coupable d’être coupable. Et pour la première fois également, nous fûmes traités de métis, d’étrangers et même de blancs dans notre propre pays. La nature des évidences était que je devais prendre position dans les premiers signes avant-coureurs qui précédaient l’orage, mais quand on a la maladie de la lâcheté, on finit par en mourir.

Après sept années de silence ou de fidélité à mon paternel, je bus pour essayer de comprendre, d’examiner en bon clinicien la situation de mon pays, de ma vie, de mes choix, mais rien n’y fit, un exil moral et volontaire était mon seul recours. Partir très loin, partir fut la réponse de mon esprit. Les vingt-deux morts de la grève de l’huile représentèrent un triste moment révélateur pour mon avenir. Je décidai de m’expatrier, d’épouser une carrière humanitaire, pour fuir ou me racheter une nouvelle conscience. Lorsque les beaux temps d’Abidjan devinrent plus moroses que les automnes de Prague, il me fallut partir pour pouvoir revenir autrement. Partir vivre d’autres choses avec de nouvelles personnes et une façon différente de pratiquer la médecine.

Les Turpin, mes aïeuls, étaient les plus grands propriétaires terriens dans le sud et le centre du pays et les premiers exportateurs de cacao de la Côte d’Ivoire. J’appartiens donc à la plus connue et la plus vieille famille métisse de la Côte d’Ivoire. Avant que naisse le capitalisme sauvage du marché de l’extraction de la fève de l’amande du cacao pour en faire du chocolat en Suisse ou ailleurs en Europe, ma famille amassa une fortune colossale. On était devenu tellement riche qu’on ne savait plus quoi faire de tout cet argent. Par exemple, quand on allait faire du shopping, c’était à Genève ou à Paris. Et vu le lien étroit entre le pouvoir de l’argent et le pouvoir politique, nous nous retrouvâmes dans le pontificat ivoirien. Avec ce statut de fils d’un haut dignitaire, membre de la grande sphère de l’armée au pouvoir dans une dictature qui ne portait pas son nom, chaque matin, j’avais mal, un mal de vivre dans une tyrannie absurde et un écosystème dément.

Je naquis dans ce monde, adorable et déplorable, je fus bon élève, puis excellent étudiant en médecine à Abidjan, et continuai quatre années de spécialisation à Prague, dans l’ancienne Tchécoslovaquie. C’était justement sous un printemps de Prague que je finis mes études en Maladies infectieuses et décidai de rentrer à Abidjan, y vivre en qualité de praticien dans mon domaine. À mon retour, il y a donc sept ans, je n’émis pas d’avis sur la politique qui bousculait la cohésion sociale, une politique dans laquelle mon propre père était considéré par le peuple comme le gendarme du régime, autrement dit, une expression semblable à celle du mal. Dans cette Côte d’Ivoire, les forces militaires réprimaient orgueilleusement les mouvements de révolte, qui eux n’étaient pas très organisés : outrageusement claniques et très fratricides. Mon silence pouvait donc se traduire par un partage des idéaux de la dictature, ce qui n’était pourtant pas le cas, je voulais juste ne pas choisir, par lâcheté. Même si je respectais la fierté des mouvements pacifiques qui étaient en jeu, je ne ressentais pas pour autant une conscience nationaliste pour agir. En réalité, je n’aimais pas la politique sous n’importe quelle forme, même si j’avais bien en tête que l’État avait un allié de taille qui était l’armée et ses armes ; même si je savais que le pays était nationalisé et que la critique n’était pas tolérée, je n’aimais pas la politique pour autant et j’étais, à ma façon, du côté du peuple exclu et délaissé. On me dira plus tard que ne pas choisir est une position politique en soi. Pourquoi pas, si je pouvais trouver dans ma lâcheté une position politique, que demander de plus !

RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

Voilà comment je me suis retrouvé sur la piste d’atterrissage de l’aéroport de Goma, dans le Nord-Kivu, en République Démocratique du Congo. Dans ce petit avion, après six heures d’escale à Addis-Abeba, je pouvais admirer une grande brume épaisse qui couvrait la forêt, en distinguant malgré tout des bouts de montagnes et quelques creux que formaient les lacs. L’Afrique Centrale n’était pas l’Afrique de l’Ouest, tout y était différent : la couleur des paysages, des hommes, des femmes, les bruits, les odeurs, les chants de rues…

J’avais été recruté en qualité de médecin spécialiste par l’ONG B.U.I (Belgique Urgences Internationales), dans une mission d’apport médical aux enfants de la rue et aux Enfants Soldats. Très vite, une nouvelle vie s’offrit à moi, dans la peau d’une personne différente. En signe de respect en langue swahilie, je devins Dr Mzée. Et comme dans toute nouvelle vie, mes débuts s’avérèrent compliqués : dans quel monde avais-je atterri ? Pourquoi autant d’argent pour aider ? Depuis quand les Hommes étaient-ils si bons ? Qui allait mettre fin à toutes ces guerres et ces misères ? Il fallait voir Goma ! Cette ville était à elle seule la concentration de tout ce qui existait au monde comme organisme à but humanitaire, sans parler des milliers de soldats de maintien de la paix, les fameux Casques Bleus. J’eus du mal à y trouver ma place, et ce, malgré ma forte volonté. Forcer les choses ne dénoue pas nécessairement la situation. Pourtant, je tentai de dépasser mes propres déceptions, puis je finis par me dire que peu importait le résultat, il me fallait juste savourer le courage d’essayer, de participer. Je tentai d’accepter les contradictions des Hommes, des organisations d’Aides Internationales, des réalités de la politique absurde congolaise et dire oui à la vie.

Par pur hasard ou accident de circonstances, au bord du lac Kivu qui arrose la ville dans toute sa longueur, dans un de ces bars somptueux pour expatriés, j’allai rencontrer Julieta, jeune femme charmante et charismatique. Ah ! « Julieta », puisqu’elle tenait à ce que son prénom soit prononcé avec sa « Jota Español ». Elle ne supportait pas qu’il soit francisé alors nous passâmes un bon moment à trouver la meilleure prononciation à adopter. À première vue, elle était comme un avatar de ma propre conscience. Face à elle, je me voyais soudain autrement. Je trouvais des réponses sans questionnement. Ses yeux me parlaient dans plusieurs langues. Avec sa longue chevelure latina, qui entourait un joli visage fort de ses nombreux métissages, elle me parut être la plus belle du monde. De manière totalement impromptue, elle éclairait lumineusement ma soirée. J’étais allé dans ce bar pour assister au pot de départ d’un collègue, c’est une tradition en mission, et cela arrive régulièrement au vu du grand turnover. Et me voilà face à cette jeune femme remplie de mystères et surtout de beauté, elle représentait une caverne de générosité physique et intellectuelle. Et je devinais que, plus que moi, elle avait vu le monde. Car contrairement à moi, elle avait l’habitude de prendre ses propres décisions. Je sus plus tard qu’elle avait voyagé grâce notamment à ses parents, exilés chiliens, et qu’elle était arrivée à Barcelone à l’âge de six ans, ayant par la suite grandi dans la culture catalane. Puis, elle fit un semestre d’étude à Buenos Aires en Argentine, avant d’effectuer un stage de journaliste reporter en face de la mer des Caraïbes, à Carthagène des Indes, une ville dite très populaire sur la côte nord de la Colombie. Elle travailla également un moment en France, d’abord à Paris puis à Lyon. C’était une femme brillante et bouillonnante, elle était aussi forte que l’application Google Translate tellement elle connaissait de langues : catalan, espagnol, français, anglais, portugais et même chilien me dit-elle en plaisantant. Comme moi, elle était de passage au Congo pour écrire quelque chose sur une nouvelle page blanche de sa vie. Elle était contractuellement venue dans le Nord-Kivu pour transcrire des articles journalistiques et prendre quelques photos des enfants congolais. Ces enfants des rues de Goma aux rêves cauchemardesques et éphémères, ces enfants déjà anciens tueurs, ces enfants orphelins ou abandonnés. Dans ce bar club pour expatriés, entre moi, le lâche, le fils de militaire au pouvoir rude et tyrannique et cette fascinante fille d’exilés d’un Chili sous Pinochet, le face à face s’avérait logiquement délicat et embrouillé. Naïvement, dans un laps de temps relativement très, très court, je m’étais laissé croire que quelque chose allait arriver dans ma vie, quelque chose de nouveau, de progressif, d’authentique et de durable. Pour l’heure, je n’étais qu’un homme déterminé à la recherche d’une révolution personnelle, alors si l’alternative d’aimer s’y invitait, je ne pouvais désapprouver une telle volonté divine. Seulement, il y avait un léger problème. Galvanisée par les horreurs dont elle était témoin au Congo, Julieta avait de moins en moins les capacités de contenir ses colères. Malgré elle, le Congo lui rappelait un Chili sous Pinochet, qu’elle n’avait pas connu en réalité, mais qui avait tout de même marqué sa vie. Ses souvenirs du Chili pouvaient être récapitulés par les discours irascibles et anti-chiliens que tenaient ses parents depuis leur appartement d’exil barcelonais. Face à moi, son masque tomba rapidement sur son océan de vie. Ça sautait aux yeux, elle méprisait les dominateurs et les pouvoirs contemporains de cette Afrique malade et mal gouvernée. Que sais-je, dans une autre vie peut-être, un autre monde ? Mais ici, au Congo, dans ce bar au décor paradisiaque pour expatriés, devant un fils de militaire, impossible d’aller plus loin, se jeter dans mes bras aurait été une véritable auto trahison, un jeu dangereux. Voilà, ce fut ma conclusion.

Désormais, avec du jazz en fond sonore, je me trouvai nettement en face d’elle, sous une lumière tamisée, autour d’une table remplie de bières, de blancs et de dollars américains. J’écoutai sa vie, nous nous racontâmes nos péripéties et aventures. Malgré sa tête pleine de savoir, je finis par comprendre qu’elle aussi n’était pas à l’image de ses parents, elle était devenue, comme moi, une personne sans histoire. Comme moi, son histoire s’était construite par celle de ses parents. Sous le regard des belles étoiles du Kivu et le bruit pondéré de l’eau calme du lac qui portait le même nom, un grand désir de vivre quelque chose avec elle usurpa mon esprit. Ces chaînes de montagnes étouffantes qui empêchent de voir l’horizon étaient tellement majestueuses, en qualité de témoin d’une union romantique. Les chagrins perdus dans son jardin secret formèrent un si considérable bouquet de roses que je lui en offrirai sans hésitation. Son intérieur caché ressemblait à quelque chose de doux, de pur et de légèrement torturé. Sans le savoir, elle était comme un peintre qui, avec un pinceau, dessinait le tableau de ma propre existence. Je perçus dans ses propos toutes les images qui me hantaient tant, les événements que je refusais, par crainte, de voir ou de nommer. Elle me faisait, avant tout, prendre conscience que j’étais un peureux, que je manquais volontairement de courage pour affronter ma vie. Et plus je l’écoutais, plus j’avais une envie époustouflante de lui offrir le monde, la belle partie du monde, lui offrir le possible et l’impossible. Mais ce n’était pas elle le médecin, c’était moi, elle, elle était journaliste. Je me remis les idées en place : elle ne pouvait pas diagnostiquer aussi promptement ma maladie de la lâcheté, elle ne pouvait pas non plus savoir que c’était un mal incurable dont seule la mort nous sépare.

*

Dans mon existence, jamais un choix n’a été aussi facile à faire. Je finis dans son lit, puis dans sa vie. J’en étais arrivé à partager tous les rêves de Julieta, même les plus fous, par exemple, celui de quitter la médecine pour l’agriculture. Comme si je n’avais pas assez de cultures… Très vite, on emménagea ensemble chez moi, à Abidjan, une aventure de plus pour elle et un nouveau chapitre pour moi. Quand quelque chose vient s’ajouter à rien, rien devient instantanément quelque chose. Julieta savait parfois se faire détester, mais sa qualité première était d’être à l’image de Manu Chao, « Manuelito » comme elle l’appelait tendrement, son chanteur favori. Comme Manuelito, elle pouvait facilement rendre meilleur tout ce qu’elle touchait. Son amour pour la partie de mon pays que je méconnaissais faisait de moi quelqu’un et quelque chose. Au regard de la population, ma Latina était la renaissance même de Mère Teresa et, accessoirement, je devins l’heureux élu qui partageait la vie de la fausse sainte. Elle, l’agnostique, l’anarchiste, l’anti-capitaliste, la pro-socialiste était à des années-lumière de Mère Teresa. Cependant, dans l’orphelinat qu’elle avait monté, elle personnifiait explicitement la figure d’une mère supérieure, ce que sa propre mère n’avait jamais su être quand elle était dans le célibat sacerdotal, dans les massifs de la Sierra Maestra à Cuba. À travers elle, ma vie n’était plus liée aux performances décousues de mon père, ni à mon rang social de médecin. Je devins soudainement Docteur mari de, j’étais le compagnon de la Latina. Dans les boîtes de nuit animées d’Abidjan ou sur les belles terrasses de Grand-Bassam, au bord de l’Atlantique, elle ne s’y sentait pas bien. C’était à 350 kilomètres de là, à Bouaké, en territoire baoulé qu’elle avait décidé de vivre heureuse. Le pagne traditionnel, venu du Ghana, et l’agriculture de la pastèque étaient devenus un mouvement de révolte et un symbole d’unité nationale qu’elle voulait défendre coûte que coûte. Elle avait suffisamment éveillé ma conscience politique, parfois même un peu trop. Elle me faisait assurément remarquer les éparpillements et les incohérences de nos gouvernants. C’était flagrant et navrant de se rendre compte que ma Côte d’Ivoire exportait sa matière première pour ensuite importer les mêmes produits, une fois transformés d’Europe, des États-Unis, de Chine et maintenant des pays du Golf. Elle avait raison quand elle affirmait que c’était l’intérêt des politiques de dépolitiser les Ivoiriens, de négliger l’éducation, c’était pour mieux les anesthésier afin de ne pas sentir la douleur sociale. Une fille d’exilés communistes qui écoute Manuelito sait remarquablement discerner ce genre de faille dans les systèmes des pays du sud. L’économie solidaire et ses bienfaits étaient devenus une philosophie magnétique chez elle. Elle jouissait pourtant d’un bon niveau de vie, elle aurait pu s’en contenter, mais quand on est militant, c’est comme ça, c’est l’envie d’aider les autres qui rend plus fort et plus stable mentalement. Le bonheur, pour elle, ne se mesurait pas sur ce qui pouvait lui arriver de bien, mais sur sa capacité à transformer la vie des autres. Elle disait toujours que l’individualisme n’existait probablement dans aucune des langues ivoiriennes et elle avait raison : c’était la pire invention des envahisseurs occidentaux. Son engagement lui avait été transmis directement par le sang, ce qui faisait qu’elle avait un rapport laborieux avec le temps, le passé était comme une maladie chronique qui la rongeait sans qu’elle ne s’en rende compte. Cette période de notre vie fut belle et fascinante, mais construire un couple solide requiert quelques principes de base : apaisement, tranquillité, équilibre et amour de soi. Vivre dans une révolution permanente risquait soit de détruire la révolution ou de ravager le révolutionnaire. Son libre arbitre animal lui faisait parfois croire qu’elle était programmée pour choisir ses partenaires et ses combats, mais l’Afrique est un gros village rempli de mystères. L’itinéraire spirituel de la jeune fille d’exilés et ses colères allaient devoir changer de formes et de trajectoires, c’était ça ou rien. Le monde des hommes est très vaste pour être résumé à son propre chemin de vie. Aider c’est bien, mais en mettant dans l’embarras l’attributaire, cela n’est plus acte honorable pour l’aidant. Lorsque l’on est guidé par la colère, certaines choses nous échappent. Et quand on stagne dans son monde et son confort, on est incapable de comprendre certaines causes. Dans un rapport si conflictuel, l’un doit accepter de prendre sur soi, sinon la casse risque d’être féroce et désobligeante.

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Pour des raisons politiques, très vite, ma Julieta s’était retrouvée dans une grande tourmente. Elle en perdit ainsi son titre de « Mère Teresa Latina ». Pour ces mêmes raisons politiques, elle était dans le collimateur de la police secrète ivoirienne. Mais elle connaissait beaucoup de monde maintenant et rassemblait les masses autour d’elle. Dans son orphelinat se tenaient des réunions dans lesquelles on utilisait la langue locale, et même si elle en parlait plusieurs, elle ne comprenait pas le baoulé. Seulement pour elle, ce n’était pas plus gênant qu’autre chose et, de toute façon, le peuple n’était pas compris alors pourquoi ce serait elle qui allait essayer de le comprendre ? Par le biais de mon père et de ses services secrets, j’avais su qu’il se préparait un soulèvement depuis Bouaké. Par stupidité, Julieta ignorait qu’elle était une parfaite couverture pour élaborer le pire. La révolte sociale n’avait pas dit son dernier mot et malgré sa clairvoyance, elle ne pouvait le sentir venir. Ma Julieta n’avait peur de rien, du moins c’est ce qu’elle croyait. Elle pouvait se montrer très arrogante quand ses valeurs humanistes étaient remises en question. Comme bon adepte de la démocratie, elle n’était pas démagogue d’un iota, car même moi, avec mon titre très spécial de compagnon, je ne pus l’arrêter ni la raisonner.

SÉNÉGAL

Ma vie était composée de deux parties : l’une intelligible et l’autre plus métaphysique. Parfois, je me voyais dans un état statique ou horizontal contemplant volontairement les éléments qui m’échappaient, je suppose que cela appartenait aux choses d’ordre spirituel. Je pouvais percevoir le compréhensible, je pouvais même le toucher, l’embrasser, lui parler ou encore l’entendre, c’était l’évidence par excellence. Le compréhensible ne pouvait être que l’amour. Mais pouvait-il aussi avoir une dimension surnaturelle ? Celui que je ressentais pour ma Latina avait quelque chose de plus, certainement de la passion ou autre chose d’inexplicable. J’avais fini par me persuader que mon amour pour Julieta était probablement d’ordre métaphysique et que la passion était ma touche personnelle, donc normalement contrôlable et compréhensible. Seulement, dans ce vague domaine inconnu, je m’y perdais tout bêtement, rien n’y était concret ni rationnel. Et Julieta avait une personnalité transcendante et un caractère intangible, donc très imprévisible et qui faisait beaucoup de dégâts.

Très rapidement, en dépit de mes conseils lorsque je pouvais encore lui parler, elle se retrouva en garde à vue dans le but d’une expulsion définitive du pays. Pour avoir impliqué directement mon père dans ses excès d’engagements, elle était déclarée persona non grata en Côte d’Ivoire. Une fois de plus, je ne sus que faire : je ne pouvais plus l’aider, je n’avais pas non plus le courage d’affronter le regard critique de mon procréateur, pas plus que l’envie d’ailleurs. Si j’étais comme j’étais, c’était à la fois grâce à ma famille et par sa faute. Je n’avais jamais connu la souffrance. J’avais toujours tout eu, dans mon existence facile. Mais je n’avais jamais été capable de prendre de décisions par moi-même, même pas quand il fallait le faire. Mon dilemme était trop fort, j’aimais ma famille, mais je vouais une plus grande passion à Julieta. Je fus lâche et minable à nouveau.

Dans ce dilemme troublant, je la regardai partir à perte de vue, dans le vol de jour de la compagnie Iberia. Elle décolla avec sa playlist de Manuelito