Les chaînes du chef - Paul Oulaï - E-Book

Les chaînes du chef E-Book

Paul Oulaï

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Terraouladé 1776. Sur la terre d'Eburnie où il règne, Guéhégnonnonyou Kpouhogbé est un homme incontesté et respecté par les siens tant il a, plus d'une fois, fait preuve d'une sagesse et d'une droiture sans égales. Bien que redoutable chef de guerre, un jour où les dieux ne lui sont pas favorables, il se fait prendre par l'ennemi, l'homme blanc ou plutôt, la femme blanche. Heureusement, une attaque de ses fidèles lieutenants va permettre un renversement de situation. Désormais sa captive, il va la conduire dans son village, sans savoir que par cet acte, il va boulverser leur destin à tous les deux... à tout jamais. Les chaînes du chef c'est le récit d'un passé douloureux qui en appelle aussi au devoir de mémoire, à l'amour, au pardon et à la tolérance. Cette première oeuvre de l'ivoirien Paul Oulaï révèle le talent d'un conteur hors pair qui vous offre une plongée dans une des plus sombres époques de l'histoire de l'humanité.

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Seitenzahl: 222

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Paul OULAÏ

LES CHAINES

DU CHEF

Roman

© Iwari Editions – 2019

PARTIE I

térraouladé, terre des ancêtres

1

Il avait appris à connaître l’homme à la peau blanche, l’affrontement avait été éprouvant. Mais jamais il n’avait eu l’occasion de sentir cette odeur de fauve de près. Le gros et pesant métal qui étreignait ses mains ne l’empêchait pas de renifler cet effluve nouveau pour lui. Ce qui l’intriguait ce n’était pas tant la couleur de l’être qui le manœuvrait, mais plutôt le genre. C’était un être du sexe opposé, il en était sûr. Sa longue chevelure sombre et son abondante poitrine trahissaient sa féminité.

Dans ses cauchemars les plus effrayants,Guéhégnonnonyou Kpouhogbé n’avait jamais vécu pareille chose. Lui le digne descendant du légendaire guerrier Oulawêhi. Vainqueur de toutes les tribus de la terre d’ébène. Lui, si craint, manœuvré par une femme, fût-elle de teinte blanche, c’était le monde à l’envers. La trahison dont il avait été l’objet exigeait un prix de sang. Peu importait le temps que cela prendrait. Lorsqu’il mettrait la main sur l’auteur de ce sacrilège, sa tête resterait exposée jusqu’à la putréfaction la plus complète à la tribune de son palais.

Il avait été surpris à l’aube. Endormi dans un campement de fortune alors qu’il venait de se battre trois lunes durant contre de farouches adversaires. Le bâton de foudre avait eu raison de lui et de ses soldats d’élite. À l’exception des vaillants et fidèles Pohan Zohé et Oulasson Thé, ses lieutenants avaient tous péri dans cette attaque. L’escarmouche leur avait été fatale. Sur la centaine de braves revenant de l’expédition guerrière, plus de la moitié avait trépassé. Seule une poignée avait réussi à prendre la poudre d’escampette. Outre ceux grièvement blessés, tous furent ferrés et placés en file de fourmis magnans. Il aurait pu se faire la belle, mais il n’avait de sa vie jamais tourné les talons à l’ennemi. Lui, digne descendant de ses pères. Lui qui avait étendu les frontières de son canton jusqu’à la gorge de l’ancêtre des eaux. Lui qui était rompu à l’art de la guerre. Jusqu’à ce jour, aucun adversaire n’avait réussi à atteindre la moindre mèche de sa crinière sacrée. Il aurait pu invoquer Dibinant, l’esprit de l’invisibilité, et disparaître du champ de bataille. Mais il était d’un instinct loyal. Jamais il n’aurait abandonné ses hommes au front, et encore moins fui face à l’adversité, aussi féroce fût-elle.

Cependant, la magie de l’adversaire avait eu raison de lui et de ses farouches et redoutables lieutenants. L’ennemi faisait tonner un simple bâton comme une foudre et ses hommes tombaient les uns après les autres. L’épaisse fumée qui sortait de chaque bâton était la preuve que l’homme blanc détenait le suprême secret du pouvoir du feu.

Dans ce tintamarre de guerre, il avait reconnu Batailles, un affranchi qu’il avait pris sous son aile. Il lui avait offert le gîte et le couvert ainsi qu’une éducation de chef. Il avait eu accès à la cour sans restriction. Sa traîtrise ne souffrait d’aucun doute. Le commando de plus de vingt personnes noires qu’il pouvait estimer dans le feu de l’action était certainement son œuvre. L’agilité avec laquelle il se déplaçait aurait pu être stoppée net si ce dernier ne maniait pas aussi bien cet instrument diabolique. Cette arme, il l’avait aussi eue en sa possession autrefois. Lorsqu’il avait commercé avec l’homme blanc pour l’obtenir. Mais jamais il n’avait eu l’occasion de s’en servir. Son utilisation s’accompagnait d’ustensiles qu’on ne lui avait pas fournis. Aussi, l’instructeur noir qui avait été commis à la tâche n’avait réussi qu’à faire tonner un seul de ses bâtons sans d’ailleurs préciser l’importance cruciale des ustensiles. En réalité, il avait été trompé à dessein. Ils avaient abusé de son ignorance. Le bâton en lui-même ne représentait aucun danger. Son efficacité résidait dans sa combinaison avec ses accompagnements.

La clairière qu’ils avaient définie comme camp de transition pour passer la nuit s’était avérée la pire des options. Les sentinelles postées pour la sécurité avaient toutes été abattues avant qu’elles ne puissent donner l’alerte. L’aube avait été noire. Le meilleur guerrier n’était pas celui qui choisissait de mourir au combat, mais celui qui savait éviter de verser le sang lorsque la cause était perdue d’avance. La supériorité numérique n’était pas la force qu’il redoutait en comparaison à celle des armes. En à peine un doigt du temps, toutes leurs réserves de flèches et de lances s’épuisèrent. Le sabre ancestral qu’il sortit pour le corps à corps n’eut pas le temps d’étancher sa soif sanguine, qu’une vive douleur sur la tête lui fit perdre conscience.

Il scrutait l’horizon. Les pesantes chaînes qu’il traînait et ce frêle visage à l’apparence austère lui parurent surréalistes. Traînaillé comme un étalon sauvage, il s’agrippa au premier buisson qu’il trouva. Sa stratégie consistait à marquer le plus possible la piste de son rapt pour se faire repérer au plus vite par ses guerriers ayant pu s’échapper de l’étau qu’avait dressé l’ennemi.

L’air humide et parfois salé témoignait de la proximité de l’ancêtre des eaux. Cette grande eau qui montait à la source du ciel avait été le point d’arrivée de l’homme blanc. Les gigantesques pirogues avec lesquelles ils avaient dompté la mère de toutes les eaux y étaient stationnées. Leurs stratégies consistaient à regrouper les captifs des différents sites sur le rivage avant de les embarquer vers une destination inconnue. Ce schéma, il le connaissait depuis sa plus tendre enfance. Il avait, à maintes reprises, entendu parler des histoires effroyables à propos des manières d’agir de l’homme blanc, mais jamais il n’avait imaginé en être la victime. Jamais il n’en serait la victime. Ses guerriers étaient sûrement à leurs trousses. L’avantage du terrain leur était acquis. Ils étaient en lieux conquis. Les extrémités de son canton s’étendaient jusqu’aux limites de l’ancêtre des eaux. Outre les traîtres qui conduisaient la cohorte à travers cette forêt dense, seuls ses éclaireurs en connaissaient les moindres recoins. L’ennemi n’aurait pu réussir ce coup s’il n’avait été aidé. Les arbres, les racines et les buissons étaient généralement infestés de dangereuses bestioles aussi venimeuses les unes que les autres. La marche en elle-même était lente et difficile.

De la clairière qui abrita le camp, ils traversèrent la forêt clairsemée en une demi-journée de marche. Le soleil au zénith, ils arpentèrent la crête des Djibétoua, berceau du peuple Krou qu’il avait vaincu et soumis quelques années auparavant. Cette farouche et disciplinée tribu lui avait donné du fil à retordre. Leurs guerriers, même en nombre réduit, se battaient jusqu’au dernier souffle. Les combattre conduisait généralement à un affrontement violent et sanglant. Lors de leur dernière confrontation, tous les hommes en âge de combattre de leur clan avaient été capturés au prix de corps à corps sans merci. Il avait été obligé de capituler sous la menace de la déportation de tous les membres de leur clan, femmes, enfants et vieillards y compris. Il avait placé un administrateur en guise de chef sur ce clan. Guéhégnonnonyou Kpouhogbé savait qu’ils ne traverseraient pas les environs de cette tribu sans une intervention musclée de ses hommes. Surtout ceux du clan Djibétoua, loyaux par nature.

Le soleil crépusculaire retirait ses derniers rayons lorsqu’ils amorcèrent une descente vers une clairière à l’air humide. Un chant de cygne mélodieux se fit entendre. C’était un code lorsqu’ils étaient en embuscade. Un chant qu’il reconnaîtrait entre mille.

Le cri à fendre l’âme émis par un ennemi à l’agonie et la furieuse lance qui transperça la poitrine d’un homme blanc fit monter de façon exponentielle son taux d’adrénaline. Il invoqua Gladignon, l’esprit du combat. Transfiguré et puissant comme un fauve, par une force ancestrale, il brisa ses chaînes et engagea la lutte. Une première salve des bâtons de foudre crépita. Une deuxième puis une troisième. Les hommes tombèrent de part et d’autre. Des cris et des hurlements emplirent l’atmosphère. Le sang giclait de toute part et les corps dépossédés de vie s’amoncelaient. La cible de son sabre, qu’il avait réussi à reprendre à son ange gardienne, était Batailles Quabland. Ce traître qu’il avait pris sous son aile, un véritable serpent qu’il avait gardé dans le panier.

Il avançait vers l’adversaire comme immunisé contre les projectiles. Occupé à recharger son bâton de foudre, Batailles était vulnérable. Alors qu’il dressa la main bien haute pour porter l’estocade, un fort coup de tonnerre retentit et assombrit le champ de bataille. Un deuxième coup l’ébranla. La tribu Djibétoua venue à leur rescousse essuyait des tirs d’armes lointaines, mais extrêmement destructrices. Une troisième explosion le fit basculer avec une poignée d’hommes dans un ravin inondé. Du tintamarre à la débandade. Les multiples décharges de cette arme invisible obligèrent les secours à battre en retraite.

Leur chute avait été salvatrice. L’eau de la rivière voisine avait amorti cette descente. Nageur émérite, sa surprise fut grande lorsqu’en étendant sa main, il réalisa la présence de l’adversaire au visage d’ange. C’était la femme qui l’avait traînaillé, enchaîné comme une bête. Lui saisissant la main, elle sortit juste à temps pour éviter les rapides et la cascade à l’embouchure de la rivière et du grand fleuve.

2

La nuit s’abattit de tout son poids sur la dense forêt. Le brouhaha s’estompa et laissa place aux vociférations des babouins et des cynocéphales. Si Guéhégnonnonyou Kpouhogbé n’était pas étranger en ces lieux, il lui était tout de même difficile de retrouver son chemin dans pareilles ténèbres, de surcroît amplifiées par une tempête tropicale en formation.

Depuis qu’ils s’étaient éloignés de la rivière, l’homme et la femme n’avaient guère échangé un mot. Cette dernière, hébétée, marqua une pause et voulut prendre une autre direction. Elle hésitait. Il la savait inquiète et voulut la rassurer en lui tenant la main. Elle eut un vif mouvement de recul. Figée, tétanisée par la peur et l’incertitude, elle semblait perdue dans des réflexions insensées. C’était certes l’ennemie, mais il ne pouvait se résoudre à laisser une femme à la merci de la jungle, des bêtes sauvages, d’un environnement si hostile. Il prit de force sa main et tous deux s’enfoncèrent dans la forêt à la recherche d’une clairière ou d’un site propice pour passer la nuit. Avec ses dents, il sectionna une longue liane, brisa quelques arbustes avec lesquels il fabriqua un échafaudage de fortune. Il l’invita à y monter tout en pointant le doigt vers le ciel pour lui faire comprendre que la tempête était proche. Dans un silence de sourd, ils s’abritèrent.

Les premières gouttes de pluie s’abattaient sur la forêt. Les grondements de tonnerre étaient violents, l’orage redoublait d’intensité. La femme se mit à grelotter nerveusement. Il tendit les mains vers elle pour la réchauffer, mais elle repoussa ses avances. Il fit une deuxième tentative alors qu’elle semblait avoir perdu conscience. Elle se laissa tirer dans ses impressionnants bras et trouva refuge contre sa corpulente poitrine. Assise à califourchon sur lui alors qu’il lui frottait le dos du plat de la main, elle sombra dans un profond sommeil.

Les chants d’oiseaux et les gazouillements interminables de la forêt sonnèrent à ses oreilles comme un réveil dominical. Peu à peu, elle reprit ses esprits. Elle regardait comme hypnotisée ces bras puissants qui lui avaient porté secours la nuit précédente. La pluie, qui ne s’était pas totalement arrêtée, restait fine. Elle lui dit un mot dans sa langue. Il acquiesça d’un mouvement de tête sans vraiment comprendre ce que cela signifiait. Il pensait en réalité à une simple salutation qu’elle lui donnait. Puis elle le dévisagea intensément. Des hommes noirs, elle en avait tellement vu qu’ils avaient fini par être tous les mêmes à ses yeux. Mais celui-là avait quelque chose de différent. Était-ce sa longue chevelure qui se terminait en queue-de-cheval, ses yeux de chat ou leur promiscuité qui le rendaient si particulier, si bouleversant ? Il manifestait l’humanisme en lieu et place de l’animosité qu’elle lui avait fait subir.

Victoria Freeman, elle s’appelait. Unique enfant de James Freeman, un négrier notoire originaire de la Caroline du Sud, un État d’Amérique. Déçu de ne pas avoir eu le fils souhaité, le père avait éduqué sa fille à la manière d’un homme. C’était un garçon raté, espiègle et d’un courage certain. Depuis sa tendre enfance, elle avait écumé la mer avec son mentor. La recherche effrénée d’or et des cargaisons d’esclaves ne lui avait pas donné le temps d’avoir une vie sentimentale. Du haut de sa quarantaine, elle était appelée « la vieille demoiselle ». Et voilà qu’elle s’était endormie dans les bras d’un être qu’elle détestait sans motifs et s’éveillait dans une sécurité qu’elle n’avait pas ressentie depuis la disparition de sa génitrice.

Guéhégnonnonyou Kpouhogbé, s’étant aperçu de l’intérêt qu’elle lui témoignait depuis son réveil, fit signe de rester sur le banc de branches pendant qu’il allait chercher à manger. Il revint quelques instants plus tard avec des grillons et des cochenilles tirés d’un raphia en décomposition. Ce mets, qu’il adorait particulièrement, s’avéra un objet de dégoût pour Victoria. L’insistance pour l’amener à se refaire des forces fut vaine. Après son frugal repas, il l’invita à descendre et à le suivre. Son intention était de contourner la cascade et de traverser la rivière au point le moins profond. Ce chemin devrait les conduire droit au siège de la chefferie de la tribu Djibétoua. Si ce trajet pouvait être couvert à pas de guerrier en une demi-journée de marche, à pas normal, une estimation objective s’étendait à une journée entière. Avec le poids qu’il portait avec lui, une journée et demie devrait faire l’affaire.

À peine deux doigts du temps1 qu’ils marchaient dans la forêt que sa compagne d’infortune demanda du repos. Elle réclama ensuite de quoi manger. Il leva les yeux, scruta l’horizon et aperçut à une certaine distance de gigantesques avocatiers pourvus de gros fruits verdâtres. Cet en-cas, typiquement tropical, était certes très agréable au goût, mais sa quête restait très difficile. De loin, l’arbre fruitier semblait prenable à la grimpe, mais de près, c’était tout autre chose. La fragilité des branches rendait l’ascension périlleuse. Prenant son courage à deux mains, l’homme se hissa jusqu’au sommet à pas de singe. Un à un, il fit tomber les fruits mûrs. Alors qu’il redescendait, son esprit fut assailli par des interrogations. Commen pouvait-il mettre sa vie en danger pour une inconnue qui faisait partie de ceux qui avaient tué plusieurs de ses guerriers et qui l’avaient par la même occasion manœuvré et maltraité tel un vulgaire animal ? Lui, un chef si redoutable et si craint.

Victoria dévora avec empressement les avocats qu’elle tenait entre ses deux mains et ne tarda pas à réclamer à boire. Après plusieurs détours dans l’immense jungle, Guéhégnonnonyou Kpouhogbé grimpa à un jeune fromager au tronc entrelacé par un feuillage de pastèque, cueillit plusieurs fruits qu’il lui offrit. Après avoir étanché sa soif, elle fit signe qu’elle avait besoin de s’allonger. La nuit n’avait pas été de tout repos pour elle. Outre la rude chute dans le ravin, elle avait à peine réussi à fermer l’œil, la faute aux moustiques et autres moucherons qui lui avaient dévoré la peau jusqu’au petit matin. Le froid et le mal de tête monstrueux qu’elle traînait depuis son réveil devaient en être le résultat.

De son côté, le langage de sourd qu’ils utilisaient pour communiquer lui devenait de plus en plus insupportable. Il aurait voulu lui dire ses quatre vérités avant de la laisser à la merci de la forêt tropicale. Mais dans son tréfonds, une conscience inexplicable l’en dissuadait. Pire, un magnétisme incompréhensible semblait le lier à ce frêle corps éperdu.

Ils continuaient la marche à travers les épines et les roseaux. Il évalua leur arrivée sur les terres des Djibétoua à trois doigts du temps, lorsqu’il remarqua que sa compagne était à bout de souffle. Sa respiration était accélérée et de légers spasmes secouaient son corps. Il s’approcha d’elle pour sonder son pouls. Elle voulut le repousser, mais manquait de force. Son pouls était régulier, or sa température frôlait la canicule. Il décida de la porter sur le dos.

Lorsqu’il s’approcha, il remarqua qu’elle était apeurée et troublée. Son front moite de sueur trahissait l’évidence du djakouadjo, la malaria. L’habitude des mers ne l’avait pas immunisée contre cette maladie courante des tropiques. Il n’en connaissait pas l’origine, mais savait le traitement qu’il fallait pour la mettre d’aplomb s’il lui était vite administré. À peine avait-elle accepté d’être portée qu’elle sombra dans un sommeil presque comateux.

Il lui fallut plus de six doigts du temps pour approcher la crête des Djibétoua. À bout de souffle avec le corps surchauffé de sa compagne d’occasion sur le dos, il avançait à pas pesants lorsqu’il remarqua, dans les fourrés, la présence de quelques guerriers qui assuraient l’avant-garde du territoire Djibétoua. Dans l’état où il était, la moindre des attaques pouvait lui être fatale. Il était certes fatigué, mais son point faible serait la femme. Le clan des Térraoula auquel il appartenait avait l’honorabilité séculaire de défendre leurs invités par tous les moyens, jusqu’au péril de leur vie si c’était nécessaire. Raison pour laquelle sa terre était réputée être un refuge. Batailles, le traître, y avait trouvé l’abri. Cette tradition séculaire, il allait la défendre s’il le fallait, au risque de périr.

Il continua, faisant mine de ne rien voir. Puis, en quelques instants, il fut encerclé et obligé de poser sa charge. Pas d’arme à la main. S’il n’était pas reconnu, il était au moins sûr qu’aucun des Djibétoua n’allait l’attaquer en traître dans le dos. En plus d’un signe de déshonneur, la croyance disait que l’âme du guerrier ayant commis tel sacrilège serait damnée et qu’il ne survivrait pas au prochain combat. La seule option qu’il leur resterait serait de l’affronter dans un combat singulier. Ses yeux firent un tour d’horizon rapide. Ils étaient une dizaine à l’avoir encerclé et plusieurs autres se terraient dans les fourrés et les arbres aux alentours.

L’un d’eux s’approcha et lui demanda sur un ton vindicatif de décliner son identité. Il ne répondit pas à cette question qu’il estima irrespectueuse, mais à la place détacha son collier en ivoire de son large cou, symbole de la chefferie suprême, et le leur présenta. Le guerrier reconnut l’objet d’apparat des Térraoula. Ce collier existait depuis des temps immémoriaux. Il n’était pas transmis de père en fils, mais de grand chef en grand chef. Son détenteur possédait un pouvoir illimité sur les terres ancestrales Térraoula,y compris celuide vie ou de mort sur ses vassaux.

D’une voix forte, un homme au gabarit imposant héla le chef du commando éclaireur. Il le reconnaissait. Ils avaient eu l’honneur de s’affronter en combat singulier. Il était redoutable, mais d’une dignité sans égale. Ce guerrier n’était nul autre que Sioblo Gnépa. Une force de la nature, un roc, sinon une montagne. Lors de la guerre de conquête qu’il avait menée pour étendre ses terres jusqu’au gosier de l’ancêtre des eaux, ce peuple Djibétoua lui avait donné du fil à retordre. Il l’avait décimé par des embuscades et des escarmouches, mais il n’avait jamais abandonné. Il fallut avoir recours à une tradition héritée de leur ancêtre, celle d’un duel au combat. Le guerrier le plus apte à l’affronter était Oulasson Thé, malencontreusement blessé la veille au combat. Lui, le chef, s’était porté volontaire, à la grande désapprobation de ses frères d’armes. Le combat avait été rugueux, mais il avait fini par prendre le dessus en utilisant une technique qui mêlait coups de pied et coups de poing dans une sorte de transe spectaculaire. Ce colosse avait été mis hors d’état de nuire par un coup de pied qu’il avait verticalement levé et placé sur la tête de l’ennemi afin de l’assommer. Le sabre avec lequel il lui tenait la gorge n’avait pu étancher sa soif parce que l’adversaire s’était avoué vaincu. Le code du guerrier Djibétoua leur recommandait l’humilité en cas de défaite, mais jamais l’humiliation.

Le respect que le colosse manifesta à sa vue fut digne d’un chef. Il fut précipitamment déchargé de sa cargaison sur ordre du meneur. Sioblo lui exprima ses regrets à la suite de cette incompréhension et expliqua que ce corps de guerrier était novice. Sans attendre, ils étalèrent la femme dans un brancard de fortune fait de bois d’arbustes et de lianes avant de se mettre en route vers la crête des Djibétoua qui n’était, heureusement, plus très éloignée.

1Expression empruntée à l’ethnie Guéré, située à l’ouest de la Cote d’Ivoire, représentant une subdivision du temps.

3

Le village qui le reçut était à quelques lieues du chef-lieu de la tribu. Il voulut poursuivre le chemin, mais l’état de son invitée d’occasion se détériorait à vue d’œil et requérait une prise en charge immédiate. On les installa dans une grande hutte rectangulaire coiffée d’un toit en feuilles de raphia tissées. Sioblo fit venir avec empressement une guérisseuse pour s’enquérir de l’état de santé de sa visiteuse. Elle lui diagnostiqua un sévère djakouadjo qu’il fallait traiter le plus rapidement possible au risque de connaître une issue fatale. Heureusement pour la malade, cette pathologie n’était pas étrangère dans ce lieu et son traitement était connu depuis des lustres. Il fallait faire une décoction de feuilles et d’écorce d’acacias et ajouter à la tisane obtenue des citrons pour pallier le goût très amer du breuvage.

Alors qu’il finissait de s’installer, on lui présenta deux jeunes filles pour être à son service. On lui fit porter par la suite le message de la venue du chef du village accompagné de sa notabilité.

Victoria Freeman frissonnait, de violents spasmes secouaient de temps à autre son abdomen et la chaleur que dégageait son corps était réceptive jusqu’à un mètre alentour. Elle fut installée sur un lit de bambou et drapée par une peau de panthère. Une tisane d’acacia au citron lui fut servie et la guérisseuse lui massa le thorax avec une boule d’herbes médicinales. Alors qu’il s’attardait sur ce spectacle fascinant, il remarqua l’attroupement de la population villageoise autour de la case qui les abritait. Le messager revint pour signaler la présence de la notabilité.

Il fut reçu avec tous les égards dus à son rang. On lui offrit plusieurs noix de cola, des épices locales et de l’eau. Après s’être abreuvée elle aussi de ce mélange qu’on dit aphrodisiaque, la notabilité, avec le chef à leur tête, lui présenta de nouveau ses excuses. Ils lui confirmèrent qu’une partie de ses hommes avait péri dans l’expédition et que d’autres avaient été capturés et faits prisonniers. Les plus chanceux avaient réussi à prendre la poudre d’escampette.

Sioblo lui expliqua que, perché sur la crête, il avait observé, depuis cette confrontation, des mouvements inhabituels chez les hommes à la peau blanche amarrés dans leur grande pirogue aux immenses voiles. Ils les avaient vus débarquer de lourds métaux et un arsenal impressionnant de bâtons de foudre. Il avait entendu dire par ses éclaireurs postés en avant-garde sur les rives de l’ancêtre des eaux qu’ils étaient à la recherche d’une femme blanche. En l’occurrence, pensa-t-il, celle qui était en train d’être soignée par la guérisseuse.

Guéhégnonnonyou Kpouhogbé leur expliqua la mésaventure qu’ils avaient vécue après leur chute dans le ravin. Il leur expliqua la stratégie qu’il comptait utiliser si l’homme blanc insistait pour récupérer la femme. Il l’échangerait contre tous ses hommes qui avaient été capturés par l’ennemi. Mais avant, il ferait monter les enchères s’il le fallait jusqu’à exiger l’ensemble de la cargaison humaine en contrepartie de la femme.

Pendant qu’il distillait ce discours à ses interlocuteurs, son cœur se serra encore plus. Il savait que chaque fois qu’il était sur le point de prendre une décision et que pareille chose se produisait, cela signifiait que dans le fond il désapprouvait ce chemin. Mais pour le cas particulier de cette femme qui l’avait mis dans les fers et l’avait maltraité, il ne comprenait pas l’ambivalence de ce qu’il ressentait. Que se passait-il dans son for intérieur? Il fallait qu’il se l’avoue : même si l’échange lui paraissait plus que nécessaire, il resterait en proie à des doutes concernant ses sentiments.

D’ailleurs, comment expliquer cela? Des femmes, il en avait jusqu’à six. Les unes aussi belles que les autres. Ses choix étaient faits au gré de ses conquêtes. Chaque tribu vaincue devait lui offrir une femme en guise de soumission et de présent. C’était généralement des femmes au prototype parfait selon les critères de beauté de la région. Elles devaient être primordialement en chair avec un postérieur de la forme d’une kora malinké, le cou strié jusqu’au menton, les seins fermes ainsi qu’une dentition d’une blancheur éclatante, idéalement accompagnée d’une brèche qui contraste parfaitement avec des lèvres noircies. À tous ces atouts, il fallait ajouter qu’elles devaient être douces, soumises et surtout bonnes cuisinières.

Toutes ces choses, ses femmes les avaient en commun. Mais comment pouvait-il expliquer ce qui se tramait en lui?

Revenu à la réalité, il accepta le jus de palme qu’on lui offrit. Il le savoura lentement, toujours aussi pensif. Elle était svelte, presque sans postérieur, avec une abondante poitrine, des cheveux qui sentaient le fauve et le tout couronné par une attitude qu’on devinait belliqueuse. Sérieusement, elle ne pouvait rivaliser avec la dernière de ses épouses. Mais alors quoi? Qu’avait-elle de si spécial pour troubler à ce point sa quiétude?

La délégation partie, il se retira en ayant pris soin de demander au préalable qu’il soit envoyé un messager au chef-lieu de sa tribu. Il fallait non seulement les avertir qu’il était vivant, mais aussi qu’on lui envoie une escorte pour le conduire à son canton. Lorsque les servantes commises quittèrent les lieux, il s’approcha du lit en bambou et dévisagea avec intensité l’objet de son tourment.