Les chants du possible - Séverine Vaniez - E-Book

Les chants du possible E-Book

Séverine Vaniez

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Beschreibung

Parsa, jeune syrien réfugié aux États-Unis, apprend qu' il a hérité d' une terre en France de par ses origines ancestrales. Désireux de se donner une seconde vie (ou seconde chance) il décide de partir malgré ses craintes. A travers une quête de sens, il retrouve la connexion perdue à son monde intérieur et fait la connaissance de Stella une jeune femme française en souffrance physique. Par un dur labeur sur eux-mêmes, ils parviennent, grâce à un amour sincère, à transmuter leurs difficultés existentielles et ensemencer le potentiel d' un nouveau futur, créateur de vie. Ce conte aborde les thèmes de l' amour inconditionnel, d' une idée des mécaniques karmiques, l' importance de la transmission générationnelle, et approche la philosophie de la verticalisation de l' Etre dans la réalité cyclique de la vie.

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Seitenzahl: 187

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Cette histoire est mon histoire, elle relate comment j'ai été projeté d'une vie à une autre.

Les écrivains parlent souvent de légende personnelle, voilà la mienne. Elle a changé ma conception de la vie, de l'univers, m'a guéri de mes blessures.

C'est une histoire qui parle du chant des étoiles et de destins croisés, de connexion cosmique et d'amour intemporel.

Sommare

YOU AND ME

THE ART OF TAKING FLIGHT

LOVE AND THEM

LOVE AND POSSIBILITY

HEAR AND SEE

MY DARLING

GIFT AND PRAYER

A WORLD OF OUR OWN

SITTING BACK AND WAITING

MY LIFE, MY LOVE

ON THE ART OF ENJOYING THE RAIN

YOU AND ME

«Une grosse clé dorée, à l'ancienne, dotée d'une grande tige et d'un anneau ouvragé lévite devant moi, derrière, un espace flou sans limite. Je tente de l'attraper par de grands gestes saccadés et maladroits, en vain, mes mains se referment sur le vide. Je sens soudain une grande aspiration au milieu du torse, rappelé par une force tourbillonnante je ne peux lutter et me réveille, déboussolé».

Mes nuits échouaient souvent sur les rives de ce rêve étrange et frustrant, accompagné par une désagréable sensation d'impuissance à saisir cette fichue clé. Un nouveau jour sur le sol américain. A moitié endormi, je transitai vers la cuisine, aimanté par l'arôme fruité de l'expresso. Mon colocataire, Lounis, un de mes cousins et complice de fortune, avait préparé et étalé royalement, comme à l'accoutumée, un copieux et trop riche petit déjeuner composé de keshke, un mélange de yaourt et de boulgour, ou de labneh, yaourt salé arrosé d'huile d'olive et assorti de menthe séchée, le tout servi avec du pain fait maison.

A la radio la voix veloutée de Bill Withers caressait mes oreilles juste assez pour ne pas brusquer mon réveil peu enthousiaste. A coté de ma tasse une grande enveloppe marron ornée de plusieurs timbres illustrés, attira mon regard. Je reconnus de suite la provenance de ses timbres colorés qui ravivèrent le malaise diffus que je m'évertuais à anesthésier depuis plusieurs mois. Je recevais très peu de courrier papier en dehors de ceux officiels de l' administration américaine.

Lounis confirma ma déduction en soulignant son origine syrienne. L'écriture fine et tremblante de ma mère se distinguait nettement sur le papier fatigué tamponné par l'administration américaine de contrôle. A l'intérieur, elle avait glissé une autre lettre adressée de France, datée de plus d'un mois.

De France? La tête vide, je ne trouvais pas d'explication, le seul avantage immédiat qui me vint à l'esprit pour comprendre la situation résidait dans mes aptitudes à lire et à parler le français. Et de tout évidence cette particularité en lien avec les événements à venir revêtait une certaine importance.

Perplexe, et tout en chauffant ma mémoire embrumée, je finis par ébranler les rouages rouillés d'un souvenir lié à une enfance bercée par les témoignages d'une obscure relation à la France. La terre d'un de mes ancêtres, la France, pays d'origine de mon arrière grand-père paternel.

Ce courrier était-il en lien? Il provenait d'une étude notariale française qui m'informait de la mise à disposition d'un titre de propriété, sous la forme d'un héritage, un legs plus exactement, une parcelle de terre. Après avoir lu plusieurs fois le document je traduisis en arabe le contenu à mon cousin interloqué.

Il n'y avait pas d'erreur. Le nom et le prénom de mon père puis mon prénom en tant que descendant direct et aîné des enfants, figuraient en toute lettre sur le document officiel. Lounis me conseilla d'appeler ma mère, qui s'avérait être, en effet, la seule personne susceptible de me renseigner sur l'imbroglio de mes ascendances paternelles.

Après avoir vérifier le décalage horaire, je composai le numéro de portable de mon frère cadet. Heureusement le téléphone décrocha rapidement, et au bout, ma mère, soulagée de m'entendre, après avoir attendu patiemment depuis plusieurs jours un retour de ma part. Travaillant à rassembler les pièces éparses de ce puzzle familial, elle avait élaboré une série de suppositions sur l'origine et les raisons de ce courrier.

Pour être clair, il fallait remonter aux origines françaises de mon arrière grand-père paternel, Georges Dulac, petit commerçant provincial , qui, dans les années 1925, aimanté par le charme d'une Syrie convoitée, envoûté par sa beauté, par ses mystères, son histoire, ses effluves coloniales sans le dire, et qui par d'heureuses circonstances avait réussi à monter un négoce autour du célèbre savon d'Alep, avait développé un concept commercial à base de produits cosmétiques, lesquels vantaient les qualités naturelles de certaines plantes, dont l'olivier, et de certains minéraux.

Il avait fini par épouser une syrienne et s'était établi définitivement sur place, profitant de l'énergie foisonnante qui régnait alors en Syrie. Sa fille unique, se maria avec un syrien et c'est ainsi que le nom français, Dulac, tomba dans un oubli relatif.

_Ouah, le scoop, s'écria Lounis scotché, écrasant sa cigarette dans le beurre et oubliant les oeufs-bacon qui caramélisaient sur le feu.

Nous mangions du porc à l'occasion. J'avais rejeté toute confession et toute pratique religieuses. Mon scepticisme dépassait les grattes-ciel de la City. Je me voulais sans religion. Seuls les sentiments humains étaient religion à mon sens. Les souffrances du déracinement, l'absurdité des velléités humaines et de leurs intérêts triviaux, avaient enfoui en moi tout intérêt relatif à un questionnement spirituel, du moins religieux.

D'après les informations données, et après un an d'enquête, je comprenais que Georges avait un frère, propriétaire terrien, dont la descendance directe s'était éteinte récemment. Le dernier membre qui, sans héritier, et mû par une passion pour la généalogie s'était amusé à remonter la filière syrienne, et avait établi son testament en ce sens, désireux de rendre un dernier hommage au voyageur d' Alep.

Fixant à nouveau du regard la liasse de documents, je commençais à soupeser les obligations et contraintes se profilant à l'horizon. J'avais construit, au prix d'un certain effort, une stabilité relative en Amérique. J'habitais New York et il fallait me rendre en France pour réclamer un dû.

Un héritage!

En France, rien que ça. Quelle étrange tour de manivelle s'engrenait au-dessus de mes fragiles épaules? Par quel chemin détourné la vie m'éprouvait-elle encore? Une conjonction d'événements avaient abouti aujourd'hui au phénomène complexe du retour légitime d' une appartenance ancestrale.

J'entrevoyais la portée vertigineuse d'une telle opportunité et les énergies à mobiliser si jamais je donnais suite. D'abord, une persévérance illimitée face aux méandres des obligations administratives, puis le poids des responsabilités dans le choix à effectuer et enfin l'exigence d' un important investissement personnel dans l'effort d' intégrer une énième culture étrangère.

Le courrier stipulait qu'à défaut de revenir à mon père, le legs serait géré par l'aîné des enfants. Lourde charge que de succéder à mon père, ce dernier n'étant plus en course. Une clause stipulait que si l'option de la revente bénéficiait de la préférence du légataire, le notaire était tenu d'activer et de finaliser les démarches de transaction financière à l'avantage des héritiers. Et quelle coïncidence de pouvoir pratiquer aisément le français. J'étais le seul à aussi bien le maîtriser dans ma famille.

J'avais rejoint Lounis aux États-Unis améliorant ainsi mon anglais universitaire et j'enseignais le français à des New-yorkais au sein d'une association de quartier de Brooklyn.

Débarqué depuis presque un an, je constatais une adaptation assez médiocre à ma nouvelle vie, me positionnant assez fréquemment en décalage avec mon environnement. Le bonheur, réel ou fantasmé de cette ville, me renvoyait à ma propre impuissance à le vivre. Malgré une volonté affichée de me fondre dans le paysage, je me voyais décentré, polarisé dans mes émotions, errant à l'intérieur de moi-même.

Migrant syrien voilà ce que j'étais. La guerre m'avait expulsé loin de chez moi.

Étrange résurgence des connexions familiales au moment même où un spleen teinté de désillusion sociale impactait mon moral. Une fois le cursus universitaire en lettres et langues étrangères à Damas achevé, j'avais commencé en parallèle une vie professionnelle hésitante mais assumée pleinement.

Jonglant entre les cours de français, les traductions d'articles universitaires, parfois d'ouvrages, et l'activité rémunérée de guide pour les quelques touristes européens et turcs bien représentés avant guerre, parlant également le turc, je savourais des choix de vie plus idéalistes qu'ambitieux.

Ceux-là même qui furent atomisés par la tragique expérience du néant. Exil forcé, drame sordide, départ déchirant pour des milliers de jeunes adultes, au milieu d'une insécurité grandissante. Motivé par un désir puissant et instinctif de maintenir une vie décente, loin de la fatalité ambiante, nous étions nombreux à avoir abandonné les anciens, à fuir l'absurde.

Je n'avais personnellement pas été victime ni du parti en place, ou du gouvernement, ni des «terroristes» ou «rebelles» bien que plus d' une fois, j'avais échappé aux tirs. Rejoignant la foule anonyme des hommes à qui le droit de prétendre à un avenir sur le sol natal avait été soustrait, dans un pays à l'économie affaiblie, aux relations sociales chaotiques et qui, le souffle coupé, avaient fui les armes et les enrôlements de tout bord, aidés pour certains, par la diaspora syrienne. Je ne pouvais justifier ni de grande richesse, ni d'études supérieures très valorisantes, ni de fort potentiel professionnel.

Difficile de se faire entendre, lorsque que votre seul désir émergeant est de se sentir accueilli avec respect et mansuétude, parce qu'un instinct brûlant de survie vous transperce viscéralement.

L'empathie s'émousse avec l'oubli des mémoires victimes du 20e siècle et la prééminence des tactiques politiciennes.

Lorsque la souffrance matérielle s'éloigne, les coeurs se ferment. C'est vrai en général, pour tout types de civilisation gangrenée par la corruption et le laxisme des institutions. Un homme, blessé dans sa dignité, soit rebondit sur ses acquis éducatifs et familiaux, soit transgresse sa propre morbidité, désintégré de l'intérieur, quitte à disparaître définitivement, détaché de cette vie de servitude, échoué et échouant.

Parti tardivement, je m'étais arraché douloureusement à ma famille, basculant dans la valse de la résilience transitant jusqu'aux États-Unis, non pas par conviction mais par pragmatisme car plusieurs membres de la famille élargie proposaient d'épauler les derniers arrivants dans un accueil accompagné.

J'aurais pu choisir la Russie ou l'Argentine mais faute de contacts rapprochés j'avais préféré y renoncer. L'anglais constituait un atout majeur d'intégration.

Lounis cuisinait et vendait des hot-dog, enfin une version améliorée. Il avait réussi à convaincre les New-yorkais de manger des saucisses de poulet épicées à l'orientale. Cuisinier de restaurant en Syrie, vendeur sur les trottoirs à Manhattan maintenant, mon cousin, très fier de sa trouvaille, avait transmuté sa frustration professionnelle par une création culinaire urbaine qui lui apportait l'autonomie dont il rêvait. Les saucisses agrémentées de riz iranien marchaient très bien. Adoubé par la sainte corporation des vendeurs de rue, il se contentait de jouir de la paix apportée par un quotidien normalisé, conscient de la chance d'être simplement en vie. Les quelques invendus finissaient souvent au menu du soir.

Dans la petite communauté syrienne, ces repas riches de réconfort et partagés dans l'intimité des appartements se conjuguaient souvent au pluriel sur une note toujours fraternelle et se concluaient souvent par l'évocation de notre terre natale et de sa culture, si imparfaite soit-elle.

Le lendemain, après une journée de travail à l'association, et toujours incertain dans la décision à prendre, je décidai d'aller marcher et méditer dans les rues humides de Brooklyn afin de clarifier mes idées. Dissimulé par ma capuche, anonyme sous la pluie fine, je me sentais plus disposé à énoncer clairement. Mes tensions internes se délitaient au contact de cette eau apaisante.

Le capital issu de la vente offrait en effet un tremplin matériel providentiel. Cette alternative gagnait les faveurs du cercle familial. D'un autre côté, la curiosité de l'événement, sa signification profonde et la découverte d'un pays en lien avec mes racines, m'intriguait et m'attirait, contrebalançant mes peurs primitives et mes craintes de déplaire à la communauté.

Je convenais que rien ne me retenait vraiment à New York.

La trajectoire de ma vie m'avait fragmenté, et là, maintenant, je sentais confusément que cet ovni familial allait contribuer à ma quête de réponses relatives à mes errances existentielles, à mes frustrations d'homme. Une envie soudaine de croire à l'impossible me saisit au ventre. Une volonté nouvelle infusa dans mes veines. L'impression de pouvoir maîtriser un authentique choix me taraudait.

Lounis bénéficiait de la possibilité de retrouver rapidement un nouveau colocataire tant la demande explosait. Il connaissait que trop bien ma curiosité naturelle. Ma maîtrise du français ne représentait-elle donc pas une invitation évidente, une coïncidence provocatrice, une étrange logique?

Quittant d'un pas alerte le petit parc où je déambulais, j' heurtai une dame qui laissa échapper un énorme et sonore trousseau de clés. Encore des clés! Pensai-je enthousiaste.

Tout cela avait peut-être un sens particuliers, conclus-je, convaincu de la justesse de mes pensées, du bien-fondé de mon raisonnement.

Au petit trot, montant quatre à quatre les marches usées de l'escalier de notre immeuble, je surgis trempé dans l'embrasure de la porte de la cuisine, fixant mon cousin sans rien dire. Il comprit à mon mutisme, à ma tête penchée et à mon sourire mystérieux, la trame de mes pensées.

_ Non tu vas y aller? Sans blague, et moi et l'appart?

_ J'y ai réfléchi, demande à Wael ou Nordine.

_Peuvent pas. L'un veut repartir en Jordanie, l'autre vient de se mettre en ménage .

_Samir?... Mansour?... Nael?

_Samir, Son père lui a demandé de venir au Liban. Man- sour il est en Californie. Quant à Nael, humm, tu veux parler de Nael le frère de Rady?

_ Oui.

_ Je n'ai pas de nouvelles depuis des mois.

_ Attends voir...Issam? oui Issam! Je l'ai croisé il y a quinze jours, je crois qu'il cherche une location.

_ C'est possible!, soupira Lounis, je verrai avec lui s'il est toujours en quête. Hé!, sinon il reste Tamim, son studio ne lui plaît vraiment pas. Pensif, il alluma une cigarette, puis reprit.

_ Alors, c'est plus fort que toi, tu cherches vraiment les complications. Tu aurais pu manoeuvrer toute cette affaire de New York, sans te déplacer. Tu vends et c'est bouclé. Mais j'y pense..., continua-t-il, cherchant les mots justes, tu désires vraiment partir! Attends voir, il y a tant de choses à mettre en place, se coltiner une autre administration et pas des plus faciles. Comment vas-tu vivre? Ne veux-tu donc pas en savoir un peu plus avant de tout larguer? Je peux patienter et attendre ta décision définitive avant de prendre un nouveau colocataire.

Lounis me persuada de temporiser. Je pouvais donc revenir ou pas en fonction du dénouement de la situation. Il me restait deux mois avant la date du rendez-vous fixé par le notaire pour organiser mon voyage, mettre mes papiers en règle. Comment allait s'agencer ce séjour touristique en tant que «visiteur»? Que me réservait-il? L'horizon allait-il s'éclaircir ou au contraire charrier de plus lourds nuages?

Que se dissimulait-il derrière cette destination énigmatique, loufoque et romantique.

Un regain d'énergie me maintint sous tension pendant la préparation de mon séjour, impatient que j'étais de poursuivre cette aventure. Mes nuits toujours agitées, ne me laissaient pas indifférent.

Des rêves angoissés occasionnaient un sentiment de frustration irritant, dans une crainte évidente de manquer quelque chose à une intersection donnée. Dans tous les cas, il était question d'un départ. Il m'était impossible d'embarquer ou d'arriver à destination quelque soit la manière dont démarrait le processus. En conséquence, je traînais toute la journée une impression peu agréable d'état brouillon qui glissait sur moi tels les grains d'un sable s'échappant d'entre les doigts.

Les derniers jours précédant mon départ, mon temps libre fut dédié à de longues lectures consacrées à la France. Je consultai fiévreusement tous les guides touristiques mais aussi juridiques sur le net ou à la bibliothèque de mon quartier.

Une frénésie compulsive m'habitait. J'avalais tout ce que je trouvais. La littérature française n'avait plus de secret à me révéler, ni l'histoire qui liait la France à mon pays.

Toute ma famille restée en Syrie, et d'ailleurs, suspendue à mon histoire, réclamait avec autorité un rapport circonstancié d'autant plus attendu que la diaspora syrienne avait largement contribué à financer mon escapade. Dans un joyeux bazar, les préparatifs touchèrent à leur fin. Lounis toujours très protecteur et prévenant, m'avait préparé un énorme plat de riz iranien avec des boulettes de viande à déguster une fois arrivé, prétextant la qualité médiocre des plateaux d'avion.

Dans le taxi, en route vers l'aéroport, je scrutai les lumières de la nuit urbaine qui défilaient en silence. Sur l'écran de mes pensées de jeune homme de vingt six ans en mal d'identité, elles projetaient le tableau mélancolique d'une aube solitaire mais désirée. Loin d'imaginer les conséquences du virage initié, découlant d'un choix audacieux, je songeai au parcours du combattant qui m'attendait, dans la nécessaire conciliation entre idéal et réalité.

Contre toute attente, mon corps physique et spirituel échauffé allait se transformer en météore vivant. Le premier jour du reste de ma vie débuta dans une salle d'embarquement où les conversations en français l'emportaient sur toutes les autres.

THE ART OF TAKING FLIGHT

A la gauche de mon siège, côté couloir, un français à l'air sympathique mais perturbé, recroquevillé sur ses écouteurs mal réglés, tentait de calmer le stress qui le tourmentait depuis le décollage en s'absorbant dans l'écoute répétée d'une chanson dans laquelle il était question de s'arracher à la fatalité ambiante par une élévation existentielle. Je distinguais nettement les paroles de ce partage musical forcé.

De manière amicale, à la lumière de la signification de cet hymne à la liberté, je lui fis remarquer avec humour, le lien involontaire que j'avais établi entre sa peur du vol aérien et la prière évoquée de celui qui voulait être «envolé».

Concédant à ma bonne humeur il se détendit et me gratifia d'un sourire chaleureux. Heureux d'exercer mon français, nous entamâmes une conversation qui s'avéra intéressante sur plus d'un plan. Bientôt marié à une américaine, il rentrait en France pour faire son préavis avant de quitter l'entreprise qui l'employait depuis quinze ans en tant que...serrurier-mé- tallier. Il avait rencontré sa future épouse à une exposition de ferronnerie d'art programmée à New York lors d'un séjour touristique. Soudeuse de métier, elle se passionnait pour cette technique.

Je pris cette rencontre originale pour une invite optimiste et consignai l'allusion renouvelée à la mystérieuse et envahissante symbolique des clés. Il n'était pas dans mes habitudes de m'attarder sur les signes et autres symboles qui traversent la vie, mais depuis quelques semaines, les circonstances m'y incitaient. Balayant du regard l'espace autour de moi, je sentis gonfler dans mon imaginaire tendu le souffle puissant du grand large, porteur de tous les possibles.

Perdu dans ma méditation et bien calé dans mon fauteuil, j'observai les traînées nuageuses rosissantes. Je scannai l'immensité azurée comme pour trouver une confirmation de ma décision, cherchant un équilibre entre impatience et prudence. Cet état d'entre-deux aérien propice au lâcher prise, se traduisit par une sensation de lourdeur corollaire à un relâchement des tensions. Je devais abdiquer, remettre ma confiance entre les mains du destin sans faiblir. Je m'assoupis enfin, momentanément libéré d'une incarnation dense et mouvementée, plongeant dans un sommeil trouble et comateux.

La clé, toujours cette clé, en suspension, dans une substance étrange, mi-aérienne, mi-aquatique. Et soudain, émergeant du brouillard, un énorme chat persan à l'air de bravade se matérialisa, bondissant et sautant dans un mouvement ralenti, sur la dite clé, la gobant comme une proie.

En pleine extension, l'oeil brillant, le poil lustré gris perle balayant l'air d'un sillage ondoyant par une queue touffue et interminable, il impressionnait par sa beauté et son élégance félines. Sa voltige aérienne émettait une onde dorée, à la manière des aurores boréales. Me fixant du regard au passage, il s'échappa dans un néant brumeux. Confus, je me voyais gesticuler dans cette matière éthérique résistante, dissuadant toute velléité à poursuivre l'intrus. Se détachant du flux, une onde parmi les autres, frappa délicatement mon front et me réveilla.

Encore sous l'effet du rêve, je repris contact avec le réel lentement et d'humeur maussade. Grelottant, je remontai l'anorak qui avait glissé de mes genoux pendant mon sommeil.

Un nouveau protagoniste s'était ainsi introduit dans mes délires oniriques. Il y avait donc une construction interne à cette suite d'épisodes. Bientôt je pourrai monter un petit théâtre d'animation : la clé, le chat, le syrien et plus si affinités. Ma faim d'explications ne trouvant pas de réponse satisfaisante et miné par un état plutôt vaseux, j'entrepris une lecture rapide de la presse du matin, tout en sirotant un café bien fort, pour au final repartir à nouveau dans une introspection fébrile.

Un terrain, un bout de terre. Ironie du sort de vouloir ré- enraciné un déraciné! Enfant sacrifié, comme tant d'autres, au karma écrasant, emporté par le devenir incertain, figé d'une nation. Mon salut résidait peut-être dans cette originalité du destin.

Ma réflexion fut interrompue par l'hôtesse de l'air, charmante française, qui m'offrit par un large sourire, certes professionnel, mais quand même, une caresse d' humanité.

Frappé par l'état de manque affectif dans lequel je baignais, je me surpris à souhaiter davantage. Waouh, que m'arrivait-il? Je n'avais regardé ni pensé à une femme depuis un temps qui défiait la chronologie rudimentaire de ma petite vie! Pire, privée de saines pulsions, ma libido frôlait le black- out. Trop préoccupé par l'état de mon ego et les charges du quotidien, j'avais remisé le langage du corps en classe économique depuis un bon moment. Je cultivais le mal-être obstinément, avec un plaisir évident, érigeant des limites pseudo- imaginaires dans tous les domaines de ma vie. Barrières sociales, barrières physiques, barrières morales. Je me sentais complexé dans mon identité de migrant, boudant les opportunités éventuelles, bâillonnant l'expression de mes désirs refoulés.

Pourtant, physiquement je me défendais plutôt bien affichant fièrement mes origines méditerranéennes avec ma barbe de trois jours et ma coupe, en brosse, classique. Malgré tout, j'avais perdu toute confiance en moi, fragmenté par des courants contraires, immobilisé dans les sables mouvants de ma dégringolade existentielle.

Le vol touchait à sa fin. Les reliefs européens pointaient à l'horizon et annonçaient l'approche de Paris.

La France. Même dans mes projets les plus ambitieux cette éventualité ne m'avait pas effleuré, car pragmatique, j'avais tout misé sur les appuis et contacts solides résidant sur le sol américain. L'anglais me paraissait une option plus aisée, plus naturelle. L'obtention du statut de demandeur d'asile exigeait selon moi, beaucoup de patience et d'abnégation, au coeur du dédale administratif français.