Les chaussettes à l'envers - Anne C. Richard - E-Book

Les chaussettes à l'envers E-Book

Anne C. Richard

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Beschreibung

Les chaussettes à l’envers raconte le chemin d’Alba, infirmière au cœur immense et à la sensibilité singulière. Lorsqu’elle perd soudainement l’odorat, ce sens qu’elle utilisait pour « sentir » le monde et les autres, c’est tout son équilibre intérieur qui vacille.

À travers les jours, les soins donnés, les rencontres avec ses patients et ses collègues, Alba explore ce bouleversement comme on traverse un territoire inconnu. Elle remonte à l’enfance, aux mots de sa grand-mère, à son besoin de solitude, à sa façon unique de percevoir la vie.

Porté par une écriture délicate et introspective, ce roman est une ode à la différence, à la richesse sensorielle de l’existence, et à la possibilité de s’épanouir en renouant avec ce qui nous ancre : la présence, la vérité, l’amour du vivant.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Passionnée par la philosophie et les sciences humaines, Anne C. Richard exerce dans le domaine de la psychiatrie avec une attention particulière portée aux perceptions, à l’approche holistique du soin, et aux relations humaines profondes.

Les chaussettes à l’envers est son premier roman. Il puise dans une expérience sensible du monde, dans une réflexion sur la différence, la perception, et le rapport à soi. À travers Alba, elle explore avec lucidité ce que signifie "se sentir vivant".

Anne C. Richard écrit pour explorer la complexité du réel et la beauté des singularités. Son roman ne cherche pas à expliquer mais à faire ressentir : à travers le personnage atypique d’Alba souvent en décalage, elle interroge la perception, la relation et le sens du soin, au sens le plus large du terme.









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Seitenzahl: 221

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Anne C. Richard

Les chaussettesà l’envers

© 2026, Anne C. Richard.

Reproduction et traduction, même partielles, interdites.Tous droits réservés pour tous les pays.

ISBN 9782889821464

Avant-Propos

Ce roman n’est pas mon histoire, mais de nombreux éléments réels m’ont inspiré.

Je l’ai écrit d’abord pour moi, comme un besoin, un élan du cœur mais aussi en hommage à celles et ceux que l’on remarque peu, les soignants en psychiatrie, les personnes atypiques, et celles qui vivent avec l’anosmie cette absence d’odeur qu’on évoque rarement.

Les odeurs jouent un rôle discret mais central dans nos interactions quotidiennes : elles nous informent sur l’environnement, signalent la présence ou l’humeur des autres et participent à la communication non verbale.

Les repères sociaux liés aux odeurs (repérer la nourriture, percevoir l’hygiène, sentir les émotions des autres) disparaissent, ce qui peut créer un sentiment d’isolement ou de décalage.

Les interactions humaines deviennent parfois plus difficiles : la personne peut se sentir moins attentive aux signaux subtils, ou être perçue comme distante ou distraite.

L’anosmie peut provoquer un inconfort relationnel, notamment dans des situations sociales où les odeurs jouent un rôle implicite (restaurants, rassemblements, vie de couple).

Ainsi cette déficience sensorielle transforme la perception du monde et modifie la façon de se connecter aux autres, obligeant à développer d’autres sens et stratégies pour compenser.

 

Pour Alba, autiste de surcroît avec ses perceptions particulières, cette perturbation exacerbe son attention aux autres et devient plus intensément, source d’introspection, enrichissant paradoxalement sa sensibilité humaine.

L’autisme au féminin se glisse souvent dans les interstices du quotidien, derrière l’adaptation, la politesse, l’effort de comprendre ce qui semble évident pour les autres. Ce fonctionnement discret peut être source d’inconfort, de décalage, parfois d’épuisement mais il porte aussi des qualités précieuses : la loyauté, la sincérité, la capacité à percevoir ce que d’autres ne voient pas.

 

Après tout mettre ses chaussettes à l’envers n’est peut-être qu’une manière d’être au monde, une différence qui ne se remarque parfois, que lorsque l’on retire les chaussures.

Anne C. Richard

« Ce n’est pas en devenant parfait que l’on trouve la sérénité mais en cessant de le vouloir »

Rien

Lorsque le réveil sonne à cinq heures, Alba ouvre un œil, laisse échapper un petit grognement et se lève en traînant les pieds. Le sol froid, comme une caresse glaciale, la réveille en sursaut. Elle songe un instant à investir dans des chaussons confortables, mais cette pensée s’efface rapidement, balayée par le brouillard du sommeil.

Dans la pénombre, un souvenir léger de la veille lui traverse l’esprit et un sourire se dessine sur ses lèvres. Cette simple évocation suffit à adoucir l’austérité du matin, transformant cette heure matinale en un instant un peu moins redoutable.

Le café s’écoule lentement et la brioche attend patiemment. Elle s’installe, serrant la tasse chaude entre ses mains et prend sa première gorgée… mais quelque chose ne va pas. Aucun goût ne se révèle. Elle repose la tasse, intriguée, essaie à nouveau, toujours rien. Elle croque dans la brioche, s’attendant à un réconfort sucré, mais c’est le même constat.

Elle fronce les sourcils, un soupir s’échappant de ses lèvres et dans un geste presque automatique, elle attrape le flacon d’huile essentielle sur la table, le débouche et inspire profondément, mais, toujours rien.

Alors que Pepsi la fixe avec attention, Alba lui lance un regard un peu perdu avant de laisser échapper un rire léger, comme si la situation, bien qu’absurde, lui semblait finalement amusante.

– Bon, eh bien… on dirait que mon nez a décidé de faire grève.Elle hausse les épaules et porte la tasse à ses lèvres pour une dernière gorgée, comme si elle cherchait à se rassurer, même si l’espoir s’amenuise. Le matin se déroule, un peu chancelant, mais vibrant d’une énergie singulière, prêt à se déployer malgré l’inertie ambiante.

Pour ne pas laisser ce manque l’assaillir, Alba décide de se concentrer sur tout le reste. Elle s’attarde sur les petits détails du quotidien : le chant lointain des oiseaux qui commencent à s’éveiller, les rayons du soleil qui percent lentement à travers les rideaux. Chaque élément devient une distraction, une manière de remplir le vide et d’accueillir la journée qui s’annonce. Le claquement du carrelage sous ses pas, le souffle tranquille de Pepsi, le petit bruit sec du papier d’aluminium quand elle emballe son sandwich, tout lui paraît soudain plus net, plus présent, comme si le monde essayait de compenser.Elle entend tout, presque trop : le frigo qui ronronne, la cuillère qui tinte dans l’évier, même le froissement du pull quand elle l’enfile. C’est curieux, un peu comme si quelqu’un avait monté le volume sur tout, sauf sur ce qui lui manque.

Pour rompre ce silence un peu trop pesant, Alba lance une musique japonaise. Des mélodies claires, presque éthérées, s’épanouissent dans la cuisine créant une atmosphère apaisante. Immédiatement, son esprit s’envole vers des paysages lointains, où les cerisiers en fleurs dansent au gré du vent et où le murmure des rivières accompagne les chants des oiseaux. Chaque note lui permet d’échapper un instant à la routine, lui offrant une parenthèse douce et réconfortante. Tokyo, les rues pleines de néons, les temples immobiles et le mont Fuji qu’elle imagine toujours sous un ciel bleu parfait. Ce voyage, prévu pour 2027, représente sa ligne d’horizon, une promesse d’évasion. Elle s’initie au japonais doucement, un mot par-ci, une phrase par-là, comme si elle souhaitait amorcer son aventure depuis sa cuisine. Chaque syllabe apprise est une passerelle vers ce monde lointain, une façon de se projeter au-delà des murs familiers de son quotidien et dans chaque leçon, elle ressent l’excitation d’un départ imminent, même si le voyage n’est encore qu’un rêve en gestation. Mais, derrière les images, il y a toujours cette ombre familière : la peur de l’avion et rien que d’y penser, son ventre se serre. Elle sait comment apaiser ce tumulte intérieur : un quart de bêtabloquant avec un demi comprimé d’alprazolam mais elle redoute aussi la torpeur qui s’ensuit, cette impression désagréable de sortir d’une anesthésie.

Un autre souvenir lui revient, plus libre : le Canada, le Saint-Laurent, et surtout les baleines. Elle se rappelle ce moment magique, alors qu’elle se tenait sur le pont d’un bateau, le vent frais caressant son visage, le cœur battant d’excitation. Les immenses créatures marines surgissaient de l’eau avec grâce, leurs silhouettes sombres se découpant contre l’horizon. C’était un spectacle à couper le souffle, une danse majestueuse qui l’avait remplie d’émerveillement.

Ce souvenir s’impose à elle, résonnant avec son expérience passée, sur l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon. Lors de sa mission intérimaire, elle avait eu le temps de contempler l’immensité de l’océan, de s’imprégner du bruit des vagues et de l’odeur salée de l’air marin. Elle se souvient avoir rêvé de ces mêmes baleines, de leur liberté et de leur puissance, tout en observant l’horizon, se sentant à la fois petite et connectée à quelque chose de bien plus grand qu’elle. Ces instants de contemplation lui rappellent que, malgré les tempêtes intérieures qu’elle traverse parfois, il existe encore des moments de pure beauté et de liberté à chérir.

Ce souvenir, elle le garde précieusement, tel un refuge où elle peut se retirer. Il lui suffit de fermer les yeux pour retrouver ce silence plein, celui des profondeurs, où le monde extérieur s’efface.

Quand elle rouvre les yeux, son petit déjeuner a perdu toute saveur. Les couleurs des fruits semblent s’être estompées, et le café, désormais tiède, n’apporte plus la chaleur qu’elle espérait. Elle termine son assiette par réflexe, sans vraiment y penser, puis se lève pour se rendre à la salle de bain, sans véritable élan.

Dans son esprit, elle anticipe déjà un autre moment de silence : le gel douche qui glisse sur sa peau, la serviette chaude qui l’enveloppe comme un cocon, la vapeur qui s’élève lentement dans l’air.

Dans la salle de bains, elle répète ses gestes dans un ordre précis, presque sacré. L’eau de rose d’abord, qu’elle laisse glisser sur sa peau avant de l’éponger avec un linge doux, puis le brossage des dents, régulier, ponctué par le clapotis de l’eau. Vient ensuite la coiffure, chaque mèche ajustée avec patience, comme si l’équilibre du monde se jouait dans ces détails. Quelques touches de maquillage, non par coquetterie mais pour se rendre présente à elle-même, comme un voile de lumière déposé sur le visage.

Enfin, le parfum. Elle saisit le flacon de Mademoiselle Coco, incline légèrement la tête, vaporise son cou. Ce geste, plus qu’un habillage, est sa signature intime, un repère discret, un fragment de son identité, mais, ce matin, rien, pas le moindre effluve, pas même une trace fugace. Elle inspire encore, plus fort, et le vide s’impose, lourd, comme une faille nette dans le tissu de ses perceptions.

En sortant, Pepsi bondit, impatient pour la promenade. Alba enfile sa veste et murmure avec une ironie douce :

– Aujourd’hui, c’est toi qui vas sentir pour deux, mission impossible pour moi.

Le chien se contente de lui lécher la main, comme pour répondre : « T’inquiète, je gère. »

Dehors, l’air est calme, la lumière encore pâle. Elle avance d’un pas égal, mais son corps frissonne malgré elle. D’ordinaire, les odeurs de la ville humide, de l’herbe fraîche et de la rosée lui parviennent comme des balises invisibles mais, ce matin, tout est muet. Elle tend l’oreille ; les sons semblent amplifiés, comme s’ils tentaient de combler le manque : bruissement des feuilles, battement des pattes de Pepsi, souffle régulier de sa propre respiration.

Le chien s’arrête, renifle longuement une haie, puis se tourne vers elle, oreilles frémissantes. Alba sourit, mais la frustration sourde demeure : le monde olfactif lui échappe et, avec lui, une part de ses repères. Alors, elle se concentre sur ce qui reste : la texture des feuilles qu’elle effleure, la fraîcheur de l’air sur sa peau et le froissement de son écharpe, et chaque détail devient un repère.

Un chat surgit, Pepsi bondit ; elle le retient d’un geste ferme. Ce contact familier, la tension de la laisse qui cède puis s’apaise, la rassure un instant. Même privée d’odeurs, le monde continue de s'animer tranquillement.

Quand elle ralentit, observant les volets qui s’ouvrent, les passants qui s’emmitouflent, les fenêtres où s’accroche la lumière, elle comprend que l’absence, au lieu de l’isoler, la force à s’ancrer plus fermement encore dans les formes, les mouvements, la présence muette de son chien.

De retour chez elle, l’appartement ne lui livre pas son parfum habituel et le silence olfactif la suit jusque dans la cuisine. Elle range sa veste, prépare sa tenue avec application : chemisier sobre, pantalon confortable, chaussures familières. Chaque geste est précis, méditatif, comme une manière de rétablir l’équilibre. Elle prépare son sac attentivement : carnet, stylos, fiches, encas. D’ordinaire, l’odeur du cuir l’apaise ; aujourd’hui, c’est le froissement du papier, le poids des objets, la texture des tissus qui l’accompagnent.

Pepsi l’attend près de la porte. Alba se penche, caresse sa tête, et Pepsi remue la queue, comme pour lui rappeler qu’elle n’est pas seule. Elle sourit, verrouille la porte et descend les escaliers.

La ville s’éveille. Les bruits du matin deviennent sa nouvelle boussole : le cliquetis des pas, le grondement des voitures, le vent dans les arbres. Même privée d’un sens, elle découvre que le monde reste lisible et, déjà chaque pas la rapproche de l’hôpital, là où d’autres présences, d’autres voix, viendront prendre le relais.

 

Alba est infirmière en Suisse depuis deux ans, dans un hôpital spécialisé en soins psychiatriques. Discrète, attentive, profondément engagée dans son métier, elle évolue à la frontière du visible et de l’invisible, là où les mots se font parfois rares et où il faut apprendre à écouter autrement. Passionnée par la psychiatrie, fascinée par la complexité des âmes et les labyrinthes intérieurs, qu’elle explore avec patience, elle s’investit pleinement dans son travail.

Mais derrière ce calme apparent se cache une lucidité piquante et des goûts affirmés. Elle nourrit une aversion assumée pour l’injustice, le Coca-Cola et pour Tesla. À la moindre occasion, elle ne se prive jamais de glisser ses phrases fines et acérées :

– Je n’ai jamais accepté qu’ils aient changé la couleur du Père Noël en rouge, alors qu’à l’origine il portait un costume vert.

– Tesla ? Deux tonnes de métal et cinq cents kilos de batteries présentés comme un progrès technologique… Je ne vois pas comment c’est écologique.

À l’inverse, certains plaisirs lui apportent du réconfort, comme le sirop de violette, les filets de perches du lac, les poètes, Éluard, Artaud, Prévert, et les baleines. Alba observe le monde en décalé, avec une lucidité douce, une sensibilité aiguisée. Elle écoute plus qu’elle ne parle et ressent parfois autant, si ce n’est plus, qu’elle analyse.

Dans son service, elle n’est ni une figure imposante ni une présence qui écrase. Ses collègues la perçoivent avant tout comme quelqu’un de fiable, capable de comprendre les nuances des situations et d’intervenir avec précision. On sait qu’elle écoute vraiment, que ses silences ne sont jamais vides, qu’ils portent toujours une attention discrète mais sincère.

Elle n’a pas besoin de faire valoir son autorité ; sa compétence se lit dans la manière dont elle bouge, parle, ajuste ses gestes aux besoins des patients et de l’équipe. Ses collègues sentent qu’elle observe avec soin, sans jugement hâtif, et qu’elle comprend plus qu’elle ne dit. Cette qualité lui confère une forme de crédibilité silencieuse, qui ne se manifeste pas par des démonstrations, mais par la confiance naturelle qu’on finit par lui accorder.

Certains, au départ, la trouvent un peu à l’écart, trop réservée peut-être, mais cette réserve n’est jamais froide. Elle se place simplement là où son attention est la plus utile, et ceux qui l’ont observée savent qu’il est agréable de compter sur elle dans le tumulte quotidien du service. Sa sensibilité fine, qu’elle maîtrise avec soin, n’échappe pas aux regards attentifs. Elle peut paraître douce et discrète, mais elle capte des détails que d’autres ignorent, des indices subtils sur l’état des patients ou sur l’atmosphère du service.

Dans ce discret équilibre, Alba est à la fois présente et distante, attentive sans se laisser submerger, efficace sans imposer sa présence. Ses collègues la respectent, souvent avec un mélange d’admiration discrète et de reconnaissance silencieuse. Elle est, pour eux, cette présence stable sur laquelle on peut compter, celle qui entend ce que d’autres ne disent pas et qui, par ses gestes souvent mesurés, participe à apaiser le rythme de la journée.

Son enfance avait déjà dessiné les contours de cette singularité. Alba avait toujours été réservée, observatrice plus que participative. Elle aimait rester à l’écart des jeux bruyants, préférant le silence d’un coin, d’un livre ou les bruissements de la nature. Ses parents, attentifs mais prudents, l’avaient respectée telle qu’elle était, avec cette conscience tranquille que chaque enfant suit son propre rythme. Son père, instituteur, savait décoder ses silences, ses gestes subtils, sa façon de se concentrer sur des détails qui échappaient aux autres. Sa mère, rigoureuse mais affectueuse, percevait sa sensibilité sans toujours pouvoir l’exprimer, tâtonnant entre inquiétude et encouragement.

Très tôt, Alba avait montré des signes de perception particulière. Elle mémorisait les sons, les odeurs, les textures avec une acuité que peu possédaient. Les discussions superficielles la fatiguaient, tandis qu’elle se délectait d’observer les nuances des situations et de comprendre les émotions derrière les mots. Ces instincts précoces, qu’elle avait appris à maîtriser et à canaliser, étaient les prémices de ce regard attentif et mesuré qu’elle portait aujourd’hui sur le monde.

Hier, elle est rentrée d’un séjour en France fatiguée, enrhumée, avec un mal de gorge pesant, mais elle savoure malgré tout ces moments passés avec ses parents. Ses visites, bien que ponctuées de petites maladresses et de silences, sont des instants précieux qu’elle s’efforce de garder pour elle. Depuis son départ pour la Suisse, tout ne s’est pas encore apaisé entre eux, mais la distance a transformé chaque rencontre en un cadeau fragile, un temps suspendu.

Deux ans déjà, il y avait eu cet appel… sa grand-maman. Trop Tard ! trop tard pour être là, trop tard pour l’embrasser, lui dire au revoir. Alba avait perdu la personne la plus importante, la plus aimante, celle que sa mère jalousait en secret pour la tendresse qu’Alba avait toujours reçue. Le vide s’était installé et avec lui la culpabilité, la conscience d’avoir manqué ce rendez-vous irréparable.

Alba n’en parle jamais à ses parents, non pas par rancœur, mais par pudeur. Ce lien relève d’une intimité qu’elle protège farouchement, d’un territoire secret où elle cultive en silence tout ce qui nourrit son jardin, son bonheur et sa paix intérieurs.

 

 

 

Sur le chemin qui la mène au travail, un léger sourire effleure ses lèvres. Elle avance avec une lenteur mesurée, laissant le rythme de ses pas s’accorder aux sons de la ville qui s’éveille doucement. Elle est heureuse de pouvoir exercer un métier qui la passionne : Alba sait que ce n’est pas seulement un emploi, mais une manière d’être au monde, presque une vocation viscérale. Profondément humaine, empathique, réceptive au moindre frémissement dans une voix, au moindre éclat dans un regard, elle possède cette sensibilité qui, loin d’être un fardeau, guide ses gestes, affine sa perception.

Elle soigne dans les silences, les tensions et les vibrations imperceptibles ; un art délicat qu’elle cultive autant par l’expérience que par ses lectures et réflexions philosophiques.

Tandis que le jour naissant éclaire doucement les façades, son esprit vagabonde, glissant entre souvenirs et idées, trouvant refuge dans ses pensées comme on se réfugie dans un vieux manteau familier. Les idées de Merleau-Ponty – la complexité du lien entre corps et esprit, la manière dont le monde se révèle à travers les sens – s’entremêlent avec son quotidien et l’apaisent, juste assez pour accueillir la journée qui commence.

Son ouvrage préféré, Phénoménologie de la perception, résonne profondément en elle. Selon Merleau-Ponty, c’est par la perception que l’on accède au réel ; les émotions et la personnalité relèvent de l’imaginaire, et le social appartient au symbolique. La perception immédiate, authentique, dépourvue de tout filtre, l’intéresse tout particulièrement. Alba sait qu’au moment même où l’émotion surgit le réel se nuance, se transforme. Ce n’est pas une simple pensée abstraite mais une sensation intime, une vérité ressentie dans l’instant.

Elle retrouve ce réel à travers les enfants et les animaux. Chez eux, tout est spontané, sincère, sans rôle ni masque, et cette authenticité instinctive lui offre un répit dans un monde saturé de conventions, un écho à sa propre quête de justesse. Chez les adultes, elle perçoit aussi l’invisible, l’inexprimé, et chaque patient devient pour elle une carte sensible, à lire avec les yeux, les sens et l’intuition.

Mais, ce matin, Alba ne sent rien. Ce détail, si discret habituellement, lui échappe complètement. Elle pense à Pepsi, dont l’odorat est un langage, un radar affectif, et l’imagine privé de cette faculté, de ses repères, et le désarroi qu’elle projette sur lui devient presque le sien. Une question traverse son esprit : comment continuer à percevoir ce qui ne se voit pas, ne se dit pas, sans ce détecteur insaisissable ?

Ce qui l’inquiète, ce n’est pas tant la perte elle-même, mais ce qu’elle révèle sur elle, sur sa manière d’être au monde.

Malgré sa singularité, Alba a toujours eu conscience de ses fragilités, mais aussi de ses ressources et, même lorsque les émotions la traversent, que ses perceptions se brouillent ou qu’elle ressent des souffrances qui ne lui appartiennent pas toujours, elle ne se laisse pas submerger. Ce n’est ni froideur ni fuite, mais une forme d’exigence, un savoir-faire qu’elle a minutieusement acquis : observer sans se perdre, accueillir sans se confondre. Tout est éprouvé avec intensité, mais avec cette capacité à se tenir à juste distance, à respecter ses propres limites.

 

Bientôt, le bâtiment blanc de l’hôpital se dessine devant elle, Alba ajuste son sac sur l’épaule et inspire profondément. Dans quelques instants, elle franchira le seuil de son service, prête à observer, écouter, agir et, malgré le vide qui habite ses sens, malgré l’absence de certains repères, elle sait qu’elle restera fidèle à elle-même, attentive et présente, capable de percevoir les nuances que d’autres ne remarquent pas.

Les couloirs blancs du service de psychiatrie lui sont familiers, peut-être trop. Alba les traverse chaque jour avec la lenteur choisie de quelqu’un qui refuse de banaliser la souffrance. Elle ne marche jamais vite, elle observe, écoute, ajuste son regard et ses gestes. Chaque pas est un point d’ancrage, chaque bruit un signal à interpréter et même les sons les plus infimes peuvent parfois la surprendre ou la faire sursauter.

– Bonjour Alba.

– Salut Vincent.

– Encore en avance !

– Tu sais bien…

Vincent, infirmier depuis dix ans, le dos légèrement voûté, cheveux poivre et sel ébouriffés, est d’une gentillesse silencieuse. Il a appris à lire les regards et à percevoir le non-dit ; Alba apprécie ce type d’attention discrète. Elle sourit timidement ; elle est toujours là avant les autres, avant le tumulte des transmissions, le flot des plaintes, des angoisses et des silences trop lourds. Elle aime ce moment suspendu, fragile, entre la nuit et le jour. C’est là qu’elle prépare son espace intérieur, un sas personnel avant que le monde du jour ne reprenne son rythme.

Les collègues arrivent peu à peu, le visage encore froissé de sommeil, pas toujours bien ancrés dans la journée qui commence. Chloé, jeune infirmière récemment arrivée, hésite dans ses pas et sa voix trahit encore un mélange de timidité et de curiosité. Alain, le psychomotricien, passe la tête dans l’embrasure de la porte avec un sourire discret mais franc, toujours prêt à proposer un mot ou un geste léger pour détendre l’atmosphère.

Les transmissions de nuit sont brèves, fonctionnelles, presque mécaniques, mais ces premières interactions, même subtiles, sont autant de balises pour Alba.

Avant de rencontrer les gens, elle sent qu’elle a besoin de quelques minutes pour respirer. Elle sort sur le palier, retrouvant Marie pour une cigarette, un rituel tacite et silencieux, complice.

– On y va ?

Alba acquiesce d’un léger mouvement de tête. Elles marchent côte à côte, sans se presser.

– C’est toujours un peu étrange, ce moment juste avant… murmure Marie.

– Oui… comme si tout retenait son souffle.

Marie, pragmatique et directe, avec ce petit rire qui dissout instantanément la tension, est la confidente tacite d’Alba. Elles n’ont pas besoin de mots superflus, juste de cette présence qui rassure, de ce fil invisible qui les relie.

De retour à l’unité, le masque se met dès qu’elle franchit la porte. Les rires fusent, les plaisanteries circulent. Alba devient ce rayon de soleil inattendu, souriante et légère, et son énergie donne de l’élan à la journée. La plupart des soignants aiment travailler avec elle : elle semble sûre d’elle, dynamique, pleine d’entrain, capable de capter les nuances et d’apaiser l’atmosphère.

En fait, personne ne connaît vraiment Alba ni sa fragilité intérieure, qui est comme une pièce fermée à double tour. Ce que l’on remarque parfois, ce sont ses maladresses, son franc-parler, son humour décalé et ses petites bizarreries qui la rendent unique, intrigante. Elle parle peu, mais toujours avec justesse, chaque mot semble choisi avec soin et, lorsqu’un collègue vacille ou qu’une tension monte, elle sait glisser ce qu’il faut pour alléger l’ambiance.

Ce matin-là, en revenant à l’unité, elle jette un regard à la salle d’entretien vide et souffle à Marie :

– Voilà la salle des miracles. On y entre pour « parler calmement », on en ressort soit en pleurs, soit avec un autre médicament.

Marie éclate de rire. Voilà Alba : lucide, légèrement cinglante, toujours surprenante.

Arrivées dans le bureau alors qu’une collègue exprime son anxiété face à la journée chargée, Alba s’installe sur le coin de la table :

– Moi, j’ai une technique infaillible pour survivre ici : j’imagine que chaque patient est une version alternative de moi-même dans un univers parallèle. Jean, là, qui parle aux murs… cela pourrait être, moi si j’avais poursuivi ma carrière de poétesse mystique en Ardèche.

Quelques rires étouffés, détendus, le ton est donné. Alba est sérieuse sans se prendre au sérieux et même les plus stressés finissent par sourire.

Dans ces premiers instants, les visages, les gestes, les habitudes de ses collègues deviennent une cartographie silencieuse qu’elle lit comme un livre ouvert : Léo et son calme rassurant, Chloé et sa curiosité retenue, Marie et sa complicité discrète, Alain et sa légèreté attentive. Tous ensemble, ils forment un rythme, un tempo, une manière d’entrer dans le tumulte quotidien tout en conservant un équilibre fragile mais précieux.

Simon

Aujourd’hui, son premier patient est Simon, trente ans, mutique depuis deux semaines. Un retrait si radical qu’il semble s’être effacé de la scène du monde, comme si la peur du réel l’avait poussé dans une grotte invisible, sans lumière, sans écho. Alba aurait pu formuler cela ainsi si elle n’avait pas appliqué ses filtres professionnels, le langage usuel nécessaire pour assurer la compréhension commune et la cohésion de l’équipe. Ce langage, utile, presque indispensable, ne lui procure pourtant qu’un confort relatif : ce qu’elle déteste, ce sont les diagnostics posés à la va-vite, comme les étiquettes cousues sur les vêtements qu’elle ne supporte pas tant cela l’irrite, des repères figés pour rationaliser l’inexplicable.

Quand les signes cliniques et le diagnostic posé ne font pas sens pour elle, Alba ose parfois cette phrase cinglante :

– En milieu hospitalier, ces diagnostics servent surtout à justifier les traitements, la prise en soin et le coût de l’hospitalisation auprès des assurances maladies.

Elle se fiche bien des réactions : ce n’est pas une question de raison ou de confrontation. Pour elle, accueillir quelqu’un, c’est l’accepter dans sa singularité, en dépit des symptômes, des silences, de la distance. Elle fait de son métier une rencontre humaine, là où beaucoup ne voient qu’un dossier ou une pathologie.

 

D’ailleurs, ce matin, l’étiquette cousue à sa culotte semble vouloir la rendre folle. Alba se tortille dans le couloir, tirant, grattant, essayant de la décoller comme si c’était un ennemi personnel. Marie, passant par-là, éclate de rire :

– Hé, Alba, t’as attrapé des vers dans le derrière ou tu danses juste le twist pour faire passer le temps ?

Alba lui lance un regard mi-exaspéré, mi-amusé, avant d’arracher enfin la maudite étiquette d’un coup sec.

– Mission accomplie, murmure-t-elle, l’étiquette bien loin dans sa poche.