Les cherche-vent - Raoul Rigeade - E-Book

Les cherche-vent E-Book

Raoul Rigeade

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Beschreibung

Une famille de vignerons en Dordogne, noueux comme leurs ceps, un peu philosophes, un peu rebelles, amoureux de la vie qui pourtant ne leur épargne rien. C’est la saga des Rigault sur plus d’un siècle et trois conflits : 1870, 1914, 1939.
C’est aussi l’appel du vent et des nuages qu’ils guettent, le nez en l’air, en décodant leurs mystérieux signes, le souffle de la vie qui les entraîne loin de chez eux, l’attrait impérieux du Grand Sud qui les porte vers le Sahara.
Dans ce tourbillon incessant, sauront-ils garder leur âme, leur cap, leur quête essentielle : l'amour des autres et de la vie ?


Une invitation au voyage, dans un roman miroir. Une plongée dans le passé pour éclairer le présent.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Passionné par la langue et les mots, Raoul Rigeade a enseigné en tant qu’agrégé de Lettres dans le secondaire et le supérieur. Il vit dans la Drôme et se consacre désormais à l’écriture en essayant de cerner, de livre en livre, la richesse et la complexité des situations humaines.

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Seitenzahl: 265

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Raoul RIGEADE

Les Cherche-Vent

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-248-2ISBN Numérique : 978-2-38157-249-9

Dépôt légal : 2022

© Libre2Lire, 2022

À tous les anonymes, les inconnus, les ordinaires, révélés par le tourbillon de la vie.

« — Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?— J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages ! »

L’Étranger, Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose.

Partie 1 : Pierre

Enfin, la pluie menaçait de tomber. Depuis plusieurs jours déjà, on sentait bien que quelque chose avait changé et se tramait en secret dans les recoins du ciel, à l’insu des hommes. Les bouffées noires de l’orage gonflaient d’impatience tout là-bas et noircissaient peu à peu l’ouest, vers l’océan. La touffeur de cet été, commencé très tôt, dès les premiers jours de juin, avait fatigué les hommes et les bêtes, au point que l’on cherchait sur le coteau, dès le matin, un peu d’ombre, où l’on pouvait, quand on le pouvait : un pêcher encore un peu pimpant au bout des rangs de vigne, un figuier sauvage qui ouvrait ses bras rachitiques en éventail, le mur écroulé de la vieille remise, à la croisée des chemins… Les chiens qui suivaient l’équipe au travail grattaient la poussière pour trouver le frais de la terre et se laissaient tomber en soupirant. Ils tiraient et rentraient une langue démesurée, au rythme de leur halètement.

Pierre se redressa soudain en se tenant le dos à deux mains sur la large ceinture de flanelle. C’était le signal. Tous les ouvriers firent de même. L’âne gris chargé de deux bassines d’eau claire et qui attendait patiemment au bout des rangées, leva la tête et tourna ses oreilles vers les hommes. Toutes les heures, malgré le ciel menaçant, il fallait aller boire, s’éponger, souffler avant de repartir au pied des ceps chargés. Au loin, dans la brume de chaleur, le bourg dansait, incertain. On suivait de loin, sur les routes, la poussière blanche derrière les roues des carrioles. Les hommes baissaient alors la visière de leur casquette et grimaçaient en plissant les yeux. On se mit à envier l’ombre fraîche et odorante des cuisines sombres, dans les maisons serrées là-bas, ou bien, près de l’église, les recoins ombragés de la place centrale où gargouille une fontaine, ou encore le frissonnement des peupliers le long de la Dordogne qu’on suivait du doigt… Lente et large, la rivière se prélassait au soleil en miroitant, sûre de sa beauté. Mais la journée était encore longue et la vigne n’attendait pas. Il fallait encore et encore, écarter délicatement les feuilles, découvrir une à une les grappes, ôter les baies pourries ou trop sèches, mettre au soleil les rafles ombragées, tailler les sarments, éliminer les gourmands inutiles, sarcler, buter…

— Les raisins ont un mois pour gonfler et prendre en sucre. 80 sera peut-être une superbe année ! Enfin !

Pierre rameuta ses troupes et cracha le grain aigrelet qu’il avait éclaté dans sa bouche.

***

La terre, la vigne, le vin, c’était toute sa vie, depuis qu’il avait hérité du domaine de ses parents : quelques hectares de terre rouge, caillouteuse à souhait, plantée de ceps épais et tordus sur un coteau ensoleillé, au sud de Bergerac, dans cette Dordogne âpre, fière et généreuse. Enfant unique, il avait eu à cœur de faire fructifier cette terre en mémoire de ses parents et en avait tiré, à force de labeur et de passion, un « Château Rigault » de bonne réputation. Sans rivaliser avec les grands crus du Bordelais tout proche, il se classait honorablement parmi les cuvées régionales reconnues. Sa robe, d’un rouge profond, tournait dans les verres en déployant des reflets tuilés du plus bel effet. Ses arômes gras et immédiats faisaient claquer les langues dans les foires et concours régionaux, accumulant les « grands prix » à chaque fois. Un grossiste parisien avait fait le voyage en train tout exprès et achetait désormais sur pied une grosse partie de la récolte. Au port de Bergerac, les fûts s’entassaient dans les gabares qui glissaient lentement sur la Dordogne, en direction de Bordeaux. Pourtant rien n’avait été simple dès le début. Les vieux Rigault, nés au début du siècle, auraient pu être happés par cette tradition paysanne et séculaire qui associe toujours le travail de la terre au rendement qu’elle peut rapporter. Certains même, comme la famille Chalard, étaient prêts à tout pour engranger le moindre bénéfice. Mais non, au contraire ! Originaux, vivant de peu, mettant l’accent sur un autre essentiel, les Rigault se contentaient d’une production locale et modeste qui leur suffisait, ce qui les démarquait fortement des autres. Après la mort d’une première fille à la naissance, Pierre était né sur le tard, en 1850, et avait immédiatement fait leur bonheur. Le garçonnet, dès son plus jeune âge, avait accompagné dans les vignes son père qui lui disait souvent :

— Bien sûr, les ceps, il faut les choyer, les respecter. Le vin, il faut l’élever avec amour, comme nous faisons avec toi, ta mère et moi. Mais n’oublie pas. La vie, c’est autre chose aussi, pouvoir trouver son chemin, surmonter les peines, savoir être heureux, apprendre des autres. C’est plus important.

Passionné d’histoire et lecteur insatiable, débordant d’énergie, il était abonné à toutes les gazettes parisiennes qu’il dévorait dès leur arrivée par la malle de Bordeaux. Son regard se perdait au loin, quand il évoquait à demi-mot l’histoire des hommes, les révolutions manquées du début du siècle, la misère de la classe ouvrière, ce régime « Louis-Philippard » insupportable, autant de sujets auxquels le gamin ne comprenait strictement rien. Mais il avait lu aussi Montaigne, son « voisin » comme il aimait à le dire en plaisantant, et il était, à sa manière, une sorte de philosophe. Il se plaisait à évoquer la farce de la vie des hommes, suivant ses mots, l’aspect dérisoire de toutes les activités humaines :

— Attention, Pierre, il ne s’agit pas de ne rien faire ! J’ai horreur de l’oisiveté. L’homme est fait pour agir, peser sur son destin. Mais il faut toujours rester humble, modeste, admiratif du grand théâtre du monde qui se joue sans nous…

Il s’asseyait souvent avec son fils à la tombée du jour et admirait contemplatif la marche du monde : la fuite des nuages éperdus poussés par le vent marin chargé d’iode, leur ombre qui courait à travers champ, épousant les creux et les bosses, le théâtre grandiloquent du coucher du soleil ensanglantant les villages et les vallons. Il lui avait appris les mille et un détails de cette vie de paysans accrochés à la terre, amoureux de la nature. Il s’enflammait souvent.

— Tout ça nous parle, Pierre, tout ça nous parle ! Mais il faut savoir l’entendre. Les hommes sont fous… Tu verras, tu verras ! La nature est une fête, elle danse pour nous sur une scène, ouverte à tous… Mais fragile, fragile… C’est cela l’essentiel. Tu comprends ?

Mais c’est le vent, surtout, qui le faisait vibrer et la danse des nuages. Dès qu’il entendait le moindre souffle, il sortait, la peau frémissante et les narines dilatées. Il humait longuement le ciel, questionnait l’horizon. D’où lui venait cette intuition de comprendre et de prévoir le monde en décodant ses signes les plus discrets ? Lui-même ne le savait pas… Il sentait les directions, le tournant des vortex, la grande agitation du ciel. Le vent froid et sec des plateaux du nord, le vent de mer, violent, tiède et poisseux, les brises têtues et régulières de l’automne, annonciatrices de pluie…

— Écoute, Pierre, le vent se lève. Il veut nous dire quelque chose. Toujours. À toi de l’écouter et de l’entendre. Il nous oriente, nous prévient… Il chante pour l’instant, mais il va se mettre en colère et alors…

Le gamin buvait ses paroles et, à son tour, le nez en l’air, regardait les nuages affolés, humait, s’imprégnait.

Les peupliers s’inclinaient avec respect. Le vent violent tordait alors follement les hautes herbes, au bas de vignes. Des vols d’étourneaux, saoulés par les rafales, faisaient front à la tempête et s’abattaient dès qu’ils le pouvaient dans le creux abrité des vallons. Il plissait alors ses yeux gris bleu et admirait l’architecture mouvante des nuages.

— Le vent se lève, balaye tout, les choses, les hommes, le monde… Tu le diras plus tard à ton fils… 

Parfois aussi, les jours de beau temps, en plein été, il levait soudain un index et forçait Pierre à tendre l’oreille. Derrière le silence immense de l’air, un bruit infime finissait par s’inviter, qu’il fallait deviner, comprendre, définir comme un nouveau signal.

— Tiens ! Les perdreaux remontent à pied les marnes, sur les pentes des talus. Ils vont sagement se coucher. La journée est finie, mon garçon ! Pas besoin de montre ! 

On entendait alors le fin cliquetis des petites pierres grises, éclatées en ardoise, qui ravinaient en minces éboulis derrière les pattes des oiseaux.

La mère Rigault, elle aussi à sa manière, se démarquait des autres femmes. Toujours de bonne humeur, en avance sur son temps, elle militait, dès qu’elle le pouvait, pour une école qui n’était pas encore laïque, gratuite et obligatoire. L’instruction des filles, voilà le combat qu’il lui fallait mener, elle qui avait eu la chance d’acquérir une culture solide, grâce à l’aisance financière familiale et au savoir-faire d’un précepteur audacieux et compétent.

— Un homme éduqué en vaut deux, alors, une femme ! disait-elle avec humour lorsqu’elle terminait ses réunions de « parole libre », chez elle, dans la grande cave sombre.

La lampe à huile dessinait un cercle de lumière jaune sur les visages féminins radieux et quelque peu échauffés. Il faut dire qu’elle offrait toujours directement tiré du tonneau un bon verre de vin rouge qui ne manquait pas d’animer les conversations et les rires. Les yeux fiévreux brillaient et on se mettait alors à espérer un monde meilleur.

Pierre avait donc hérité de tout cela : une énergie familiale, la terre et cette éducation un peu originale, entre un père philosophe contemplatif et une mère engagée. Que lui avaient-ils transmis ? Peu de choses, dans le fond, et pourtant l’essentiel : la soif de connaître, le respect, l’humilité, la générosité… Un humanisme solide, fiché dans le sol.

L’élection surprise du Prince-Président en 1848 avait plongé les vieux Rigault dans une morosité sombre. Ils avaient la certitude que ce Louis-Napoléon était capable de tout, du pire plus que du meilleur. Et ils enrageaient véritablement quand on l’annonçait de passage dans la région. L’empereur Napoléon III allait alors en grande pompe à Biarritz profiter des casinos et des bains de mer. Ils avaient depuis inculqué à Pierre cette aversion pour le tape-à-l’œil et le clinquant qui l’a habité durablement.

Ainsi grandit Pierre, entre les ceps noueux, les coteaux de cailloux et de terre rouge et les livres de sa mère, qui tapissaient tout un pan de la « librairie » familiale, comme Montaigne le faisait pour une aile de son château. Un garçon heureux, aimé, intelligent, aux grands yeux clairs, émerveillés et à la santé robuste, comme tous les habitants de ces terroirs, bien plantés. Les années passèrent ainsi, rythmées par l’alternance des travaux et des saisons. Le vert tendre du printemps et le sarclage profond entre les rangs. L’été brûlant et la préparation des grappes dans la brume de chaleur étouffante, l’automne et l’ensanglantement des vendanges, joyeuses et pleines du rire des filles, l’hiver, la taille sévère, main coupée par le sécateur, dans la lumière pâle et la gelée blanche.

Bien que sociable et souvent entouré d’une troupe de garçons et filles de son âge aux genoux écorchés, Pierre aimait se retrouver seul dans la remise à mi-pente, encore pimpante à l’époque. Il s’asseyait là, seul, face à la nature et questionnait silencieusement le théâtre du monde, en cherchant la moindre brise comme son père le lui avait appris. Ou alors, dans les moments plus orageux, il attendait la pluie en lisant de la poésie. Les tempêtes hugoliennes, surtout, lui parlaient en secret. Il ouvrait un volume de sa mère à n’importe quelle page et, sans vraiment comprendre, il murmurait cette poésie pure, drue, vivante qui cascadait entre ses lèvres et mourait à la rime pour mieux repartir…

Bon élève à l’école primaire du village, il fut très tôt remarqué par « Mademoiselle Léonetti », une vieille fille comme on disait à l’époque, institutrice, laïque avant l’heure et républicaine à souhait, que tout le monde craignait, y compris le curé. Douée d’une culture remarquable et d’une humanité qu’elle tentait en vain de cacher, elle en imposait à cette bande de gamins plus ou moins attentifs qu’elle dirigeait d’une main ferme et bienveillante. Son autorité naturelle, sa haute taille et son énergie à toute épreuve donnaient un élan formidable même aux plus démunis. Pierre, élève intelligent et curieux, accumulait les prix, sans forfanterie. D’ailleurs, elle eût tôt fait de calmer ses ardeurs et de le remettre dans le rang, d’un simple regard. Elle le proposa donc « aux bourses », comme on disait alors. Un examen destiné aux plus méritants et qui leur ouvrait les portes du lycée et de l’internat. Les fils Chalard, du même âge, étaient invités, eux, à reprendre au plus vite l’exploitation familiale. On ne discutait pas les décisions de l’institutrice, mais les rancœurs et les jalousies enflaient en secret. Les vieux Rigault, convoqués solennellement un soir de juin après la classe, étaient ressortis de l’entretien, les joues rosies et les yeux brillants de fierté.

Pierre était admis au Lycée Impérial de Bordeaux, rebaptisé depuis peu Lycée Montaigne, pour sa classe de sixième. Quel choc ! Auréolé de cette promotion, il devint aussitôt une attraction pour les autres gamins qui l’admiraient, l’entouraient et l’enviaient en silence. Sauf les frères Chalard qui le regardaient par en dessous en crachant par terre. Tout ça ne servait à rien, à leurs yeux. C’était de l’argent « foutu en l’air ». D’ailleurs, il n’y avait qu’à voir l’état de la propriété Rigault par rapport à la leur ! De fait, ils n’avaient pas tort sur ce point. Le « Château Chalard » prenait une vingtaine d’hectares sur tous les coteaux voisins et se pavanait ostensiblement. Sa cave, opulente, faisait la fierté de Bergerac.

Une petite brune à couettes, depuis quelque temps, jetait sur Pierre un regard qu’il ne connaissait pas, à travers la frange de son front. Elisa Boyer, fille d’un viticulteur voisin, continuait, elle, en Cours Complémentaire, à Bergerac. Bonne élève, elle était vive et souriante, volontiers blagueuse. Combien de fois avait-elle glissé par surprise un escargot bavant dans le col ouvert de la chemise de Pierre qui arrachait soudain son vêtement et se retrouvait torse nu et penaud, devant la gamine qui pouffait. Jolie et souriante, elle ne manquait pas d’« amoureux ». Alphonse, le fils aîné des Chalard, était lui aussi sur les rangs. Grand, costaud, il avait toujours un sourire narquois sur les lèvres. À Pâques, à l’église, lors des rares incursions des vieux Rigault dans « la maison du Bon Dieu », Pierre et ses amis lorgnaient souvent, entre les prêches, le rang des jeunes filles, jupes plissées et socquettes blanches. Elisa soutenait hardiment le regard de Pierre et finissait par lui sourire en baissant les yeux. Depuis quelque temps, ils allaient ensemble à la remise, s’asseyaient sur un ballot de paille et regardaient au loin, en silence, en se tenant la main. Parfois, Pierre l’initiait aux mystères du ciel, du vent, des nuages, une passion qu’il tenait de son père et qui l’habitait. Une communion muette s’installait alors, pudique et merveilleuse. Alphonse, qui les avait surpris, nourrit de ce temps-là une haine viscérale envers eux. Pierre garda à jamais au fond de son âme, le souvenir de leur premier baiser d’amoureux, lèvres pudiques et tremblantes, un matin d’octobre, quand il prit la malle de Bordeaux, avec son trousseau d’interne. Ces deux-là étaient faits pour être ensemble, de l’avis général. L’éloignement ne fit que renforcer leur idylle.

Les années d’étude à Bordeaux furent une fête, un enchantement, pour le gamin avide de connaissances. Les humanités, surtout, comme on disait à l’époque, furent pour lui une révélation, réveillant sa fibre littéraire et artistique, héritage maternel qui couvait en lui depuis longtemps. Le grec le stupéfia, par sa finesse et sa rigueur. Le latin le surprit, l’intrigua et finit par l’amuser. La rhétorique et la grammaire le passionnèrent. Il aimait fouiller la mécanique secrète des mots et des phrases. On lui paya aussi des leçons de musique et de violon pour parfaire sa culture d’honnête homme. Les économies des vieux Rigault y passèrent mais qu’importe ! Ses professeurs aussi le passionnèrent, surtout un certain Charles Bareinbaum. Cet universitaire de haut niveau, en place à la Sorbonne, avait été muté directement par le ministre et l’inspection générale à Bordeaux pour relancer et moderniser l’université assoupie. Il tenait avec brio au lycée une chaire supérieure en latin-grec et enseignait la littérature comparée à la faculté. Il avait pris sous son aile le jeune Pierre, pressentant chez lui des capacités et une curiosité intellectuelle précoce. Mais son père le ramenait à une autre réalité :

— Va à l’essentiel, Pierre, et l’essentiel, c’est le beau ! Va boire à la source des connaissances. Pense aux abeilles ! Fais ton miel de tout cela, sans oublier d’où tu viens, le quotidien des hommes… Et écoute le vent. C’est toujours lui qui décide.

Pierre hochait la tête en silence.

L’éloignement n’était pas un problème. Il rentrait une fois par mois par la malle de Bordeaux et passait aussi avec ravissement toutes les vacances au domaine. Il retrouvait alors avec une joie profonde les lieux magiques de son enfance, les endroits secrets et intimes qui lui envoyaient des signes, malgré l’animosité visible des Chalard. Il revoyait ses amis, changés eux aussi. Des robustes petits paysans, aux mains larges et rougies par les travaux des champs, fiers et souriants, un peu gênés devant ce garçon de la ville, plus cultivé qu’eux. Mais Pierre ne les écrasait pas, bien au contraire, et accueillait les leçons de bon sens qu’ils lui donnaient en retour. Curieusement, son idylle avec Elisa le bouleversait et le mettait mal à l’aise. Elle travaillait sans compter ses heures au domaine de ses parents et s’apprêtait à reprendre l’exploitation. Mais sa soif de culture enflammait toujours ses yeux. Elle dévorait tous les livres que Pierre lui rapportait de Bordeaux. La jeune fille avait mûri, plus vite que lui, et ne cachait plus ses formes et ses avances. Leurs jeux cessèrent d’être innocents. Un après-midi du mois d’août, après une longue promenade au pied des coteaux, ils s’assirent à l’ombre d’un noyer adossé à un muret de pierres sèches. Une fraîcheur bienfaisante les accueillit. L’eau claire de la gourde chanta dans les gobelets. Elisa sortit du sac quelques fruits juteux. Ils souriaient, heureux de partager ces moments d’été radieux et de bonheur simple. La moiteur de cet après-midi ne les quittait pas, échauffant les peaux et les esprits. Un orage se préparait, là-bas, vers la mer lointaine. Un lent roulement de tambour assourdi, inoffensif pour l’instant. Une brise tiède se leva, qui fit sursauter Pierre, le nez au ciel.

— On va avoir de la pluie, dit-il. Tant mieux !

Elisa, étendue sur l’herbe, le dévisageait amoureusement. Soudain, elle se redressa sur le coude et son regard changea d’expression. Une gravité attentive, inhabituelle. Pierre la regarda sans comprendre. Elle se leva soudain et lui prit impérativement la main. Ils partirent en courant tous les deux à la remise. Leurs cœurs battaient la chamade et ce n’était pas à cause de la pente. Elisa ferma derrière eux la porte. Ils s’assirent tous les deux sur la paille des ballots défaits. Elle respirait fort et chaque inspiration gonflait ses seins tendus. Elle dégrafa son corsage, libéra sa gorge blanche offerte. Elle n’avait pas peur. Ses yeux brillaient et un tendre sourire éclairait son visage. Elle guida la main de Pierre, affolé devant ce corps resplendissant, rêvé depuis longtemps mais dévoilé pour la première fois. Il embrassa cette peau blanche frémissant sous ses caresses. Elisa rejeta la tête en arrière et le pressa contre elle. Il s’enfouit entre ses seins tièdes. Pierre se déshabilla et la prit longtemps dans ses bras. Puis sa main descendit lentement et trouva la source humide de son sexe. Elisa gémit et se cambra. Ils firent l’amour, simplement, maladroitement, en se mangeant des yeux… Elisa pleura deux larmes de bonheur quand le plaisir les emporta. Ils restèrent longtemps l’un contre l’autre. L’orage éclata, enfin. Des gouttes lourdes tambourinèrent fortement sur les tuiles de la remise. Un air frais fit frissonner Elisa. Leurs corps se rapprochèrent à nouveau. Ils se fondirent l’un dans l’autre avec délice…

Elle était maintenant sa « fiancée », sa « promise » comme on disait sous cape en le voyant. Un amour vrai, fort comme une évidence, les tenait profondément. Elisa avait à son égard des attentions et des gestes de femme qui le surprenaient et le bouleversaient. Ces deux-là s’aimaient, personne n’en doutait, surtout pas « mademoiselle Léonetti » connaissant les deux tourtereaux par cœur.

On fit une fête mémorable lorsque Pierre obtient son baccalauréat haut la main, en 1868 ! Les Rigault et les Boyer firent le déplacement dans la cour d’honneur du Lycée Montaigne, pour la proclamation solennelle des résultats par le proviseur, un homme d’âge mûr en costume noir et barbe grise. À chaque nom prononcé d’une voix sonore et lente, un regard d’acier par-dessus les lunettes et un temps d’arrêt. Pierre eut du mal à retenir son émotion lorsqu’il vit les yeux d’Elisa se remplir de larmes muettes, à l’appel de son nom. Les mères serraient leurs mouchoirs près de leurs joues. Les pères, eux, jouaient les fanfarons, sûrs qu’ils étaient des résultats depuis longtemps et se raclaient la gorge curieusement. Le repas du soir dans un grand restaurant chic du bord de la Garonne fut sublime et raffiné. Après dîner, les hommes fumèrent un cigare en regard au loin le fleuve filer son courant vers la mer. Les femmes papotèrent en faisant quelques pas. Pierre serra Elisa dans ses bras et appuya ses lèvres entrouvertes sur celles de la jeune fille qui lui rendit longuement son baiser.

À Bergerac, dans l’été qui suivit, il fut décidé qu’on fiancerait les jeunes au plus vite et qu’on prendrait le temps qu’il faudrait pour organiser un mariage digne de ce nom. Les deux domaines viticoles ne feraient plus qu’un, à la grande joie des parents qui songeaient déjà à passer la main. Une dizaine d’hectares quand même. On se mit à rêver d’une exploitation moderne, avec pressoirs et cuves en métal, salons de dégustation pour accrocher les voyageurs, les grossistes, les riches particuliers amateurs de bouteilles rares…

Mais le vieux Rigault arborait une mine préoccupée depuis quelques jours.

— Le vent, Pierre, le vent… Il veut me parler depuis quelques jours. Écoute ! Tu vois, tu vois ? J’ai peur que…

Pierre, le nez au ciel, hochait la tête. Des tensions internationales commençaient à gonfler de travers, comme des soufflets ratés. La chute de la reine Isabelle d’Espagne avait bousculé la table, rebattu les cartes en Europe. Bismarck, intelligent, politique, stratège, avait des vues sur l’Autriche et l’Espagne, ainsi démunie.

— Connaissant notre cher Empereur, je suis sûr qu’il ne va pas supporter cette tenaille prussienne qui le cisaille au nord et au sud, en l’isolant du reste de l’Europe, dit le vieux Rigault en plissant le front.

Pierre avoua alors que la plupart de ses professeurs à Bordeaux pensaient comme lui.

Après un hiver clément, particulièrement doux, le printemps 1870 avait commencé en beauté. Les saisons avaient fait leur cycle juste, sans se soucier des hommes. Les petits lièvres de l’année couraient entre les rangs des vignes, dès le début de mars. Leurs pirouettes insensées faisaient voler les ardoises fines des sentiers. Les amandiers sauvages explosaient en pétales de neige et frissonnaient délicatement dans la brise. La taille d’hiver s’était faite parfaitement, sans retard, dans la bonne humeur générale.

— Coupe ras, coupe ras ! Cette année sera bonne. Les pieds ont besoin de vigueur !

Les hommes travaillaient en souriant, sûrs de leur force. Pierre et Elisa s’aimaient comme des fous. Elle avait pour lui des attentions de femme aimante qui le faisaient fondre. Il lui offrait dès qu’il pouvait la force rassurante de sa poitrine sur laquelle elle posait souvent sa tête en fermant les yeux.

La nature jubilait, prête à exploser. Mais les nouvelles du monde des hommes n’étaient pas bonnes. On s’arrachait la gazette de Bordeaux dès qu’elle arrivait. Les cafés ne résonnaient plus des éclats de voix et de rire habituels. À la place, un bruit sourd et confus. On parlait à voix basse, le front pensif. Les bruits de bottes inquiétaient. Quelques exaltés s’emballaient, appelaient à la lutte armée, sûrs d’une victoire facile, évidente… Mais le regard des femmes en disait plus long que les beaux discours. Elles hochaient la tête et se tordaient les mains. Pierre et son père, dès qu’ils le pouvaient, scrutaient le ciel, la course des nuages, entendaient les signes muets du vent, les souffles et les murmures qui échappaient à tous. Dieu sait d’où leur venait ce don.

— Ce sera pour demain, dit un jour le vieux Rigault, la mort dans l’âme.

Le matin du premier mai, on placarda sur toutes les mairies les annonces de passage du régiment recruteur, le « 5ème régiment de chasseurs à pied » de Bordeaux. Le lendemain, un capitaine, deux sergents et une section de soldats s’installaient pour la journée sur la place centrale. Sur ordre du préfet et sous l’égide du maire et des officiers d’état civils, on procédait au tirage au sort des conscrits appelés à renforcer l’armée de métier déjà en place. Pierre, vingt ans, en pleine santé physique et mentale, fut « tiré » comme une dizaine d’autres et accueillit la nouvelle avec sérénité et fatalisme. Il refusa même de se faire remplacer, de se « payer un homme », comme les plus riches pouvaient le faire. Mais son code d’honneur et plus prosaïquement la situation financière de l’exploitation le lui interdirent. De toute façon, l’idée de faillir publiquement à son devoir ne lui traversa pas l’esprit. L’aîné des Chalard, Alphonse, lui aussi « tiré », avait déjà son remplaçant, un pauvre gars qui s’était fait rouler par le père.

— Allons Pierre, disait-il en faisant semblant de s’apitoyer, tu n’es pas un guerrier ! Regarde-toi, au milieu de tes livres et de ton latin ! La France n’a pas besoin de ça !
— Tais-toi, Chalard. Fais ce que tu veux, ça ne m’intéresse pas !

La fibre patriotique l’animait soudain, alimentée par son père les yeux en coin…

— À moins que, à moins que… tu ne puisses pas payer…

Un mauvais sourire éclairait sa face. Mais très vite, il eut une autre idée. Et si Pierre ne revenait pas… Et si, de nouveau, Elisa était libre…

Quinze jours plus tard, les adieux furent pudiques et déchirants de dignité. Elisa lui prit longuement le visage entre ses mains et murmura une prière inaudible. Les mères pleuraient en silence. Les pères tâchaient de sourire, plaisantaient même, disant que tout cela serait fini à Noël. On sentait que leurs dires manquaient de conviction.

Un millier d’hommes fut réuni et incorporé à Bordeaux, destiné à épauler l’armée de métier, déjà en place. Dragons et Chasseurs à pied, habillés de neuf. Ils avaient fière allure, les pioupious ! Veste bleu sombre, pantalon garance à bande jaune, guêtres noires… On pouvait même parler d’élégance. Certains, grisés, paradaient fièrement sur les grands boulevards, lors de la dernière sortie. Le lendemain, les choses changèrent. On les dota d’un fusil « Chassepot 11 mm » d’une lourdeur incroyable et de tout le barda nécessaire à la campagne qui venait. On toucha du doigt la réalité brute quand chacun reçut sa boîte de survie : bandes, épingles, pinces, ciseaux, fiole d’alcool fort… On leur expliqua dans un silence de mort, les gestes de premiers secours sur les blessures les plus fréquentes : éviscération, membre arraché, thorax soufflant, large entaille de sabre… Plus aucun n’eut envie de plaisanter. On embarqua au petit jour. Les wagons réquisitionnés attendaient dans la fumée épaisse des locomotives à vapeur. Les convois s’ébranlèrent, toutes sirènes hurlantes. Certains partaient pour l’Armée de Loire. Pierre, lui, embarqua pour Lyon, première étape avant de rejoindre l’Armée de l’Est mobilisée sur place.

Après un voyage lent et interminable où chaque gare apportait son contingent de jeunes appelés, hagards dans la fraîcheur de la nuit, on finit par arriver au camp d’entraînement dans les Dombes. Le Chassepot était une arme redoutable, de longue portée, à réarmement rapide, mais l’artillerie semblait défaillante aux yeux de tous, même des moins avertis. La « pièce de quatre » avait l’inconvénient de n’envoyer que des obus fusants, réglés pour une explosion à distance. Combien de fois les obus éclataient en l’air, sans dégâts pour les cibles visées ! On savait bien que le canon Krupp utilisait, lui, des obus à percussion ! Détail redoutable ! Mais les officiers instructeurs enchaînaient, balayaient d’un revers de main cette avance technique en exaltant notre patriotisme et notre bravoure naturelle.

Le début de l’été était encourageant. Les soldats, sûrs de leur supériorité et de leur bon droit, accueillirent avec satisfaction la déclaration de guerre du 18 juillet. On était presque soulagé et on allait voir ce que l’on allait voir… Pierre fit partie du premier contingent de Chasseurs à pied, envoyé à Châlons-sur-Marne dans une inorganisation bruyante. Un fameux remue-ménage. Les chevaux piaffaient et ruaient en tapant fort sur les ridelles des wagons. Les hommes s’entassaient dans les voitures de tête, gesticulaient aux fenêtres, braillant à tue-tête. On fumait, on buvait, on se donnait de grandes claques dans le dos. À chaque gare, la population applaudissait. La clique municipale jouait un air martial, à grands coups de cymbales. On allait, la fleur au fusil, grossir l’Armée de Loire et l’Armée du Rhin ! C’est qu’il fallait faire taire au plus tôt les prétentions prussiennes, l’arrogance du Kaiser Guillaume 1er, que l’on disait à l’affût dans les parages, et que les caricatures présentaient comme un ogre assoiffé de sang. L’Empereur Napoléon III, lui-même, était à Sedan, entouré du gros des troupes et campait sur ses positions.

Et puis, et puis la tempête folle de la guerre emporta tout sur son passage, les hommes, les chevaux, le matériel, les villages abandonnés, les civils dans les fossés et les bas-côtés, les bras ballants, les yeux vides, maigres et sales comme des chiffons abandonnés, les ruines fumantes et le tocsin interminable des églises encore debout. Un vent mauvais soufflait, que Pierre sentait bien. Une tornade folle qui ramasse tout, qui emporte tout, comme le vent du nord fait tourbillonner les dernières feuilles mortes en début d’hiver…

Au hasard des scissions et des regroupements, Pierre se retrouva dans le contingent qui stationnait entre les villages de Saint-Privat, Rezonville et Gravelotte, sous le commandement du général Canrobert. Au loin, à la longue vue, on pouvait voir les hauteurs de Metz, hérissées de forts. C’est là que le Maréchal Bazaine installait son quartier et ses troupes, en attendant la jonction avec le corps d’armée du général Mac-Mahon. Une guerre de positionnement, de résistance, d’attente, qui avait ses partisans. Au loin, on entendait le grondement grave du canon Krupp. À chaque tir, une épaisse fumée noire, chassée par le vent. La nuit tomba lentement sur le cantonnement de Gravelotte. Un crépuscule magnifique. Pierre regardait les coteaux qui l’entouraient et pensait à sa vigne, à ses parents et surtout à Elisa, son amour, sa vie. Il murmurait son nom à voix basse, lui parlait dans les moments difficiles, retrouvait en fermant les yeux le goût de ses baisers.