Les chroniques Le Ret - Sébastien Coudrin - E-Book

Les chroniques Le Ret E-Book

Sébastien Coudrin

0,0

Beschreibung

En 1899, sur l’île de Sein, Angèle grandit au rythme des bourrasques et des jours âpres, là où la mer impose sa loi et où les silences pèsent autant que les tensions familiales. Trop tôt confrontée à l’exigence des responsabilités, elle devient le pilier discret d’un foyer menacé. Mais voici que la tempête se lève – puissance souveraine, miroir des fractures intérieures – et semble décidée à balayer jusqu’aux certitudes. Dans ce combat contre les éléments et contre soi-même, le roman interroge la résistance des êtres, l’élan qui les tient debout, et ce moment précis où l’épreuve, loin de briser, sculpte un destin.




 À PROPOS DE L'AUTEUR

Influencé par le film Tom et Lola de Bertrand Arthuys, Sébastien Coudrin puise dans les classiques de la science-fiction et les récits d’aventures pour enrichir son écriture. Dans ses œuvres, il aborde des thèmes de résilience et de quête, mêlant réalité et fiction.





Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 224

Veröffentlichungsjahr: 2026

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Sébastien Coudrin

Les chroniques Le Ret

Roman

© Le Lys Bleu Éditions, Paris, 2026

www.lysbleueditions.com

[email protected]

ISBN : 979-10-437-0165-8

L’hiver au bout du monde

Île de Sein, hiver 1899

On aurait dit que le monde s’arrêtait là.

Au-delà des rochers noirs, il n’y avait plus que la mer, grise, lourde, qui frappait l’île comme si elle voulait la décrocher de la carte. Le vent passait en hurlant entre les maisons basses, cognant contre les volets, arrachant des touffes d’embruns pour les jeter en pluie froide sur les façades blanchies à la chaux.

C’était un hiver comme l’île de Sein en connaissait, mais plus long, plus mordant que les autres.

Les jours étaient si courts qu’on aurait juré que la lumière se fatiguait, renonçant d’avance.

Pourtant, au cœur du bourg serré contre la tempête, il y avait un signe que la vie tenait bon : les cheminées.

Partout, des fumées épaisses s’élevaient en colonnes brisées, couchées aussitôt par le vent. De loin, l’île ressemblait à un petit navire en perdition dont tous les feux auraient été allumés à la fois. Dans chaque maison, on brûlait ce qu’on pouvait : bois rare, charbon, tourbe, parfois des morceaux de vieux meubles sacrifiés à la survie.

Dans l’une de ces maisons, près du port, une fumée plus fine s’échappait d’un conduit rafistolé de fil de fer et de pierres plates. À l’intérieur, il faisait sombre et chaud, ça sentait la soupe, la laine humide et le sel.

C’était la maison d’Angèle.

Elle avait dix ans, les cheveux bruns coincés tant bien que mal dans un ruban qui n’y tenait jamais longtemps, et, ce jour-là, elle avait les manches retroussées jusqu’aux coudes, un tablier trop grand noué deux fois dans le dos.

— Laisse pas traîner la bûche comme ça, tu vas te brûler, Marie ! grogna-t-elle.

Sa petite sœur, de deux ans plus jeune, tirait maladroitement une bûche vers l’âtre avec un crochet de fer. Les flammes léchaient déjà ses doigts rougis. Angèle lâcha son torchon, attrapa le crochet, remit le bois en place d’un coup sec.

— Regarde, dit-elle, on pousse par le côté, pas par le dessus. Et tu restes pas là à rêver comme une poule.

Marie fit la moue, mais elle recula, frottant ses mains sur sa jupe.

Plus loin, accroupie à même le sol, Jeanne, la plus grande des sœurs, épluchait des pommes de terre dans une bassine cabossée. Elle leva un instant les yeux, un sourire au coin des lèvres.

— Tu joues à la patronne, maintenant ?

Angèle haussa les épaules, mais il y avait un sérieux dans son regard qui n’appartenait pas tout à fait à une enfant.

— Si moi, je ne le fais pas, qui va le faire ? Maman est au lit, tu l’as bien vu. Et si les garçons reviennent et qu’il n’y a rien de prêt…

Elle n’eut pas besoin de finir. Toutes savaient ce que cela signifiait : des voix qui montent, des portes qui claquent, des reproches lancés trop vite pour qu’on ait le temps de répondre.

Dehors, une rafale fit vibrer les vitres. Les bourrasques entraient dans la cheminée avec un sifflement aigu, faisant danser la flamme comme une chose vivante. Le feu, ici, ce n’était pas un confort, c’était une frontière : de l’autre côté, il y avait le froid, les maladies, la nuit.

Angèle se retourna vers le coin de la pièce où étaient entassés les enfants du voisin, envoyés chez eux pour la journée parce qu’on disait que leur maison prenait l’eau. Il y en avait trois, collés les uns aux autres, les nez qui coulaient, les genoux découverts.

— Ne bougez pas trop, vous allez renverser la soupe, dit Angèle. Après, on dira encore que c’est de ma faute.

— On a faim, murmura le plus petit.

— Tout le monde a faim, répondit-elle sans méchanceté. Attends.

Elle traversa la pièce, enjamba un panier de linge, remua la marmite qui pendait au-dessus des braises. Une odeur d’oignon, de chou et de poisson séché se répandit dans la pièce.

La maison n’était qu’une seule grande pièce, coupée en deux par un rideau : d’un côté, la table, les bancs, l’âtre, les coffres ; de l’autre, les lits, alignés comme des cercueils. Au fond, sous une couverture grise, on devinait la silhouette de leur mère, petite montagne immobile qui toussait parfois, les yeux fermés.

Angèle jeta un coup d’œil vers le lit. Elle se demanda si sa mère dormait vraiment ou si elle faisait semblant pour ne pas les voir s’agiter. Puis elle chassa cette pensée. Elle n’avait pas le temps pour ça.

Un nouveau coup de vent fit claquer la porte. Cette fois, on entendit les sabots sur le seuil, des voix, un bêlement affolé.

— Ouvre ! cria quelqu’un de dehors.

Jeanne se redressa d’un bond, mais Angèle était déjà devant la porte, tirant sur le loquet. Le battant s’ouvrit brusquement, laissant entrer une bourrasque glaciale et un nuage de pluie. Avec eux, deux silhouettes s’engouffrèrent en trombe : Yves et Hervé, les frères d’Angèle.

Leurs cheveux étaient collés à leurs fronts, leurs manteaux ruisselaient. Entre eux, ils tiraient presque de force une chèvre paniquée, les yeux fous, qui glissait sur le sol en laissant des traces humides.

— Ferme, ferme, ça va tout envoler ! hurla Yves.

Angèle tira de toutes ses forces sur la porte jusqu’à ce qu’elle claque, coupant net le hurlement du vent.

La chèvre beugla, tenta un bond vers la table, manqua de peu de renverser la bassine de pommes de terre.

— Pas ici ! s’exclama Jeanne. Vous êtes fous ou quoi ?

— Tu préfères la laisser dehors ? répliqua Hervé en essuyant son visage du revers de la main. Les bêtes deviennent dingues, tu sais même pas… On a failli perdre un mouton, il s’est jeté contre la clôture comme si le diable était derrière lui.

Il parlait vite, à bout de souffle. Angèle remarqua que ses doigts tremblaient. Pas seulement à cause du froid.

— On en a déjà perdu un, de mouton, ajouta Yves d’une voix dure. Emporté par la vague près du petit pré derrière la chapelle. J’ai rien pu faire, la mer l’a pris comme ça.

Il claqua des doigts, le regard perdu un instant.

La mère se mit à tousser derrière le rideau, un son sec, douloureux. Personne n’osa aller voir si elle appelait ou non.

Angèle sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Des moutons, des chèvres, des hommes… ici, tout ce qui approchait trop près de la mer pouvait disparaître.

— On les mettra où, toutes les bêtes ? demanda Marie, qui s’était rapprochée, les yeux écarquillés.

Hervé poussa la chèvre vers un coin, près de la porte, en essayant de la calmer.

— On a rentré les plus faibles dans l’écurie. Tant pis pour l’odeur. Pour les autres… on verra cette nuit.

Il dit cela, mais son regard évitait celui d’Angèle. Elle comprit que « on verra » voulait dire : si on les retrouve demain, tant mieux. Sinon…

Yves s’approcha de l’âtre, tendit les mains vers le feu.

— Ça chauffe à peine, ce truc, grogna-t-il. Vous avez mis quoi dedans ? Des cailloux ?

— On a ce qu’on a, répondit Angèle, un peu trop vite. Le bois ne pousse pas sur la mer, tu l’as souvent dit toi-même.

Il eut un sourire, malgré tout.

— Toi, tu parles comme un vieux marin.

— C’est toi le vieux, c’est pas moi, répliqua-t-elle. De petite fille des tempêtes.

Hervé éclata de rire, un éclat bref qui allégea un peu l’air lourd de la pièce. Les enfants entassés dans le coin levèrent la tête, comme si ce rire ouvrait une fenêtre invisible.

Angèle revint à la marmite.

— Il faudra plus d’eau, dit-elle. Avec vous quatre de plus, il n’y en aura pas assez.

— Fais ce que tu veux, répondit Yves en se déchaussant près de la porte. Du moment que ça remplit un peu l’estomac.

Elle attrapa un seau, le remplit à la cruche. Le couvercle de la marmite grinça quand elle l’ouvrit. Une bouffée de chaleur lui caressa le visage. Elle versait l’eau quand, soudain, un bruit sourd secoua la maison.

Pas le vent. Pas la mer.

Un bruit comme un poids qu’on lâche sur les rochers, juste à côté.

Tout le monde se figea.

— C’était quoi, ça ? murmura Marie.

Yves et Hervé se regardèrent. Sur l’île, les menaces venaient toujours du même côté, et elles avaient des noms : tempête, vague, rocher, naufrage. Mais ce son-là… Il avait quelque chose de différent.

— Peut-être un morceau de falaise qui s’effondre, dit Hervé après un silence. Avec la houle qu’on se prend depuis trois jours, c’est pas étonnant.

Angèle, elle, ne trouvait pas ça si normal que ça. Elle avait entendu un écho métallique, presque. Mais elle ne dit rien. Elle savait déjà que, quand elle parlait de ce qu’elle « sentait », on se moquait d’elle.

Dehors, le vent reprit comme si de rien n’était, doublé maintenant de la pluie qui cinglait les murs.

— Angèle, appela Jeanne, tu peux m’aider pour le linge ? Ça ne va jamais sécher comme ça.

Les cordes à l’intérieur de la maison ployaient sous le poids de chemises, de bas, de torchons. L’humidité était partout : dans les murs, dans la laine, dans les os. Angèle posa le couvercle sur la marmite, s’essuya les mains et se remit au travail.

Elle aimait bien ce moment-là, malgré la fatigue : quand il fallait décider de tout, organiser tout, alors que dehors la tempête décidait de rien. Elle sentait confusément que tenir la maison, c’était comme tenir un navire dans la tourmente. Si quelqu’un lâchait la barre, tout partirait à vau-l’eau.

— Donne-moi les plus épais, dit-elle à Jeanne. On les mettra plus près du feu. Les petits, là-bas, près de la fenêtre. Et garde ce drap pour la nuit, il nous servira pour les gamins s’ils ont trop froid.

— Tu parles comme maman, fit Jeanne avec une ombre de tristesse.

Angèle ne répondit pas. Elle pensa à sa mère telle qu’elle l’avait connue avant : debout devant l’âtre, toujours en mouvement, les mains partout à la fois. Maintenant, cette énergie-là gisait derrière le rideau, retenue par la toux et la fièvre.

Elle noua un drap, le hissa sur la corde. Ses doigts, malgré l’habitude, glissaient un peu à cause du froid.

— Tu crois qu’on va tenir tout l’hiver comme ça ? demanda Marie, à voix basse.

Angèle ne répondit pas tout de suite. Elle observa la pièce : le feu, les vêtements, les enfants, la chèvre qui reniflait les planches, les frères, la masse immobile de leur mère.

— On n’a pas le choix, dit-elle enfin. Alors oui.

La porte vibra sous un nouvel assaut du vent. Cette fois, on entendit en plus un long gémissement, quelque part dehors, qu’Angèle ne parvint pas à identifier. Ni humain ni animal. Un son étrange, emporté aussitôt par la bourrasque suivante.

— Tu l’as entendu ? chuchota Marie.

— Un volet qui s’arrache, sûrement, répondit Angèle, sans y croire tout à fait.

Elle retourna à ses tâches. Mais dans un coin de sa tête, l’écho du bruit restait, comme une note mal jouée dans une chanson que l’on connaît par cœur.

Cette nuit-là, on dirait que l’île entière se débattait contre quelque chose qu’elle ne connaissait pas encore.

Plus tard, bien plus tard, lorsque Angèle serait grande et qu’elle entendrait parler de choses comme les ondes, les courants invisibles et les machines à capter les voix lointaines, elle repenserait à cet hiver de 1899. À ces bruits que personne ne savait nommer, à cette impression que l’air lui-même se chargeait d’autre chose que de sel et de pluie.

Mais pour l’instant, elle n’était qu’une fillette aux mains rougies, qui veillait sur un feu trop petit pour une maison trop pleine.

Elle s’accroupit près de la marmite, remua encore, goûta la soupe avec la pointe d’une cuiller en bois. Ce n’était pas très bon, mais c’était chaud. Ce serait assez pour tenir jusqu’au lendemain.

— À table, lança-t-elle. Et vous, là-bas, venez aussi. On partage.

Les enfants du voisin se levèrent, hésitants. Yves et Hervé prirent place, l’air déjà un peu apaisé par la seule perspective d’un bol fumant.

Dehors, la tempête redoublait, griffant les murs, et la mer rugissait contre les rochers. Mais à l’intérieur, au milieu des rires maladroits, des chamailleries et des bols ébréchés, Angèle sentait autre chose naître, discret, têtu : une force qui n’avait rien à voir avec le vent.

La force de tenir bon. De mettre de l’ordre dans le chaos.

Cette force-là, elle ne le savait pas encore, l’accompagnerait bien plus loin que les limites de son île.

Jusqu’aux rivages du temps lui-même.

Le toit qui voulait partir

Île de Sein, hiver 1899

La nuit était tombée depuis longtemps, mais sur l’île de Sein, ça ne changeait pas grand-chose : depuis trois jours, le ciel était tellement bas qu’on aurait dit qu’il touchait les cheminées.

Le vent n’avait pas faibli. Il tournait autour des maisons comme un chien enragé, revenant sans cesse à l’attaque, trouvant chaque fois une fente, une tuile mal posée, un volet fatigué. La mer, elle, répondait par vagues, rythmant la nuit de grondements sourds.

Dans la maison d’Angèle, on avait terminé la soupe depuis un moment déjà. Les bols, empilés dans une bassine, attendaient qu’on trouve le courage de les laver à l’eau glacée. Les enfants baillaient, certains s’étaient endormis assis contre le mur, la tête tombant sur leurs genoux.

Près du feu, la marmite vide pendait encore, noire et luisante. La chaleur commençait à retomber.

— Mets une bûche de plus, dit Angèle à Marie.

— On n’en a presque plus, répondit la petite sœur, hésitante. Si on brûle tout, demain…

Angèle pinça les lèvres. Elle prit quand même une bûche, la plus petite, et la glissa entre les braises.

— Demain, on verra demain, dit-elle. Si on gèle cette nuit, il n’y aura plus de demain du tout.

Jeanne replia soigneusement un torchon, jetant un coup d’œil vers le rideau derrière lequel leur mère dormait d’un sommeil agité.

— Tant qu’on n’est pas malades, nous, ça ira, murmura-t-elle. On tiendra.

Le feu crépita, jetant sur les murs des ombres déformées. On aurait dit que la maison respirait, haletante, au rythme des rafales.

Puis le vent changea de son.

Ce n’était plus le sifflement habituel dans la cheminée ni les coups contre les volets.

C’était un grondement plus grave, suivi d’un craquement long, douloureux, comme si quelque chose se tordait au-dessus de leurs têtes.

Angèle se figea.

— Vous avez entendu ?

Elle n’eut pas le temps d’obtenir une réponse.

D’un coup, un fracas secoua la maison, faisant trembler la vaisselle dans le buffet. De la poussière tomba du plafond, des petits éclats de plâtre piquèrent les visages levés.

Les enfants du voisin se mirent à pleurer.

— C’était quoi ? cria Marie.

Un nouveau bruit retentit, plus net :

FLAP-FLAP-FLAP

Comme une voile qu’on arrache à un mât. Puis un sifflement aigu traversa la pièce, suivi d’un souffle glacé.

L’air se refroidit en un instant.

Angèle leva les yeux. Entre deux poutres, là où le plafond d’ordinaire restait d’un gris uniforme, une ligne noire venait d’apparaître. Une fissure. On voyait, par moments, un éclat plus pâle derrière : le ciel, ou la mer, ou le rien.

— Le toit, dit-elle, la gorge serrée. Le toit s’en va.

Yves fut déjà debout.

— Hervé ! cria-t-il. Où t’es ?

Hervé, qui examinait les sabots près de la porte, se retourna d’un bond.

— J’ai entendu, répondit-il simplement.

Un nouveau coup de vent arriva, plus violent. La fissure s’écarta, un bout de tuile glissa, puis tomba à l’intérieur dans un petit bruit sec, rebondissant sur le sol. Une goutte glacée tomba sur la joue d’Angèle.

Elle sursauta.

— Non, non, non… souffla Jeanne. Pas ça…

Sur l’île, tout le monde savait : quand le toit commençait à partir, la maison entière pouvait y passer. Le vent entrait, s’engouffrait, soulevait les ardoises une à une, jusqu’à tout emporter.

— Faut monter, dit Yves. Tout de suite.

Hervé hocha la tête.

— Je prends les cordes. Toi, regarde si l’échelle tient encore.

Il se précipita vers un coffre, en sortit un tas de serpillières, de vieux tissus roulés, et une bobine de corde râpée. Angèle le suivit des yeux, le cœur battant.

— Vous n’allez pas sortir maintenant ? s’étrangla Jeanne. Vous êtes fous !

— Tu préfères qu’on dorme sous la pluie ? répliqua Yves. Si on laisse faire le vent, demain, on n’a plus de toit.

Une nouvelle tuile se décrocha, tomba à l’intérieur. La fissure, désormais, laissait passer un mince filet d’air si froid qu’il faisait mal aux doigts.

Angèle serra les poings.

— Je viens avec vous, dit-elle.

— Non, toi, tu restes ici, trancha Yves. Tu tiens la maison, comme tu sais si bien le faire. Empêche les petits de paniquer, protège le lit de maman. Si de l’eau commence à tomber, tu mets des bassines, des draps, n’importe quoi.

Il parla vite, mais ses yeux accrochaient les siens avec une intensité inhabituelle. Il n’avait pas peur, ou il le cachait bien. Mais il savait qu’il n’y avait pas le droit à l’erreur.

Hervé lui lança un paquet de vieux draps.

— Garde-les prêts. Si le vent arrache encore, tu bouches les trous de l’intérieur. Nous, on essaie de retenir par-dessus.

Le vent s’engouffra dans la cheminée, fit danser les flammes dangereusement près de la marmite vide. Une étincelle jaillit, manqua d’atteindre un torchon.

— Toi, ordonna Angèle à Jeanne, occupe-toi du feu. Qu’il ne s’éteigne pas et qu’il ne mette pas le feu à la maison. Marie, toi, tu ramasses tous les seaux, toutes les bassines, même celles pour le linge. On les mettra sous les fuites.

Elle parla sans réfléchir, comme si quelqu’un d’autre en elle donnait les ordres à sa place. Les petites obéirent, soulagées de savoir quoi faire.

Yves enfila sa vieille veste, déjà trempée, et attrapa l’écharpe pendue derrière la porte.

— Ouvre-moi, dit-il.

Angèle se posta devant la porte.

— Vous… faites attention, quand même, ajouta-t-elle, la voix plus douce.

— C’est le toit, pas un monstre, répondit-il avec un demi-sourire.

Mais quand la porte s’ouvrit, la tempête entra comme un animal furieux. Le vent arracha presque le battant des mains d’Angèle. Yves et Hervé se faufilèrent dehors en baissant la tête, serrant contre eux les cordes et les chiffons.

Angèle referma de toutes ses forces. La maison vibrait. On entendait déjà leurs pas qui couraient le long du mur, le frottement de l’échelle qu’on tirait, les cris étouffés par le hurlement du vent.

Elle se retourna.

— Bon. Au travail, dit-elle.

Les enfants du voisin pleuraient à chaudes larmes, convaincus que la maison allait s’envoler comme un bateau sans ancre. Angèle prit une bassine, la posa sous l’endroit où des gouttes commençaient à tomber.

Ploc.

Ploc.

Ploc.

— Vous venez avec moi, dit-elle aux plus petits. On va jouer à un jeu.

Ils la regardèrent, surpris au milieu de leurs sanglots.

— Quel jeu ? Renifla le plus jeune.

— Le jeu de « celui qui a le moins peur ». On s’assied tous près du feu, et on compte. Chaque fois qu’une tuile tombe ou que le vent tape très fort, on compte jusqu’à dix sans crier. Celui qui crie a perdu.

Marie le regarda, les yeux grands ouverts.

— Et si c’est toi qui cries ?

— Moi, je ne perds jamais, répondit Angèle. Tu le sais bien.

Elle réussit à arracher un sourire au coin de la bouche de Marie. Jeanne leva les yeux au ciel, mais elle aussi semblait un peu rassurée.

Dehors, un coup sourd retentit : l’échelle contre le mur. Puis des pas lourds sur les tuiles, des glissades, des jurons emportés par le vent.

Hervé grimpait en premier, plus agile. Yves le suivait, pesant, se tenant aux arêtes du toit comme un marin sur le mât d’un bateau. Le vent s’acharnait, tentant de les arracher, de les déséquilibrer.

— Là ! cria Hervé, en désignant une zone où plusieurs tuiles s’étaient déjà soulevées.

Un pan de toit, simplement posé sur des lattes fatiguées, battait au rythme du vent, prêt à s’envoler comme une aile.

— Passe-moi la serpillière ! hurla-t-il.

Yves se traîna jusqu’à lui, à genoux pour ne pas être emporté. Il lui tendit un chiffon trempé, grossier, mais solide.

Ils travaillèrent à quatre mains, nouant les serpillières, les vieux draps, les attachant à la corde. Ils les glissèrent sous les tuiles branlantes, les coincèrent tant bien que mal, puis passèrent la corde par-dessus, la fixant à une cheminée, à une poutre, à ce qu’ils trouvaient.

— Ça ne tiendra pas si le vent tourne, souffla Hervé.

— Alors, on priera pour que le vent ne tourne pas, répondit Yves entre ses dents.

En bas, dans la maison, on entendait chaque choc, chaque glissement, comme si le toit n’était plus au-dessus, mais juste derrière leurs oreilles.

Angèle comptait.

Un coup de vent : un.

Une tuile qui tape : deux.

Un seau qui vibre : trois.

Elle serrait les draps entre ses doigts, prête à bondir si une nouvelle fissure s’ouvrait. Une goutte lui tomba dans le cou ; elle frissonna, mais elle ne bougea pas. Les enfants, collés autour d’elle, la regardaient comme si elle était la seule chose solide dans la pièce.

— Tu crois qu’ils vont y arriver ? murmura Marie.

Angèle leva les yeux vers le plafond.

Par la fissure, elle aperçut quelque chose.

Pas seulement le ciel.

Pendant une fraction de seconde, entre deux rafales, une trouée s’ouvrit, laissant passer une lumière étrange, plus blanche que la lune, plus fixe aussi. Comme une étoile qui ne tremblait pas, accrochée exactement au même endroit, malgré le vacarme.

Elle cligna des yeux. La lumière disparut. Il ne restait plus que l’ombre des nuages.

— Bien sûr qu’ils vont y arriver, répondit-elle. Ce toit, c’est le nôtre. Il ne partira pas comme ça.

Elle se garda bien de parler de la lumière. De toute façon, qui la croirait ?

Au-dessus, Yves serra un dernier nœud, ses doigts engourdis. La corde entaillait ses paumes, les chiffons claquaient comme des drapeaux de fortune.

— Ça tiendra jusqu’au matin, au moins, dit-il.

Hervé jeta un coup d’œil vers la mer invisible dans la nuit.

— Si on a encore un matin, oui.

Yves lui donna une tape sur l’épaule.

— Tu parles trop, petit frère. Descendons avant que le vent ne nous garde pour lui.

Ils redescendirent, pas après pas, l’échelle tremblante sous eux, le cœur battant au même rythme que la tempête.

Quand la porte se rouvrit enfin, apportant avec elle une dernière bouffée d’eau et de sel, Angèle se précipita.

— Alors ? demanda-t-elle, sans pouvoir retenir sa question.

Yves, ruisselant, les cheveux collés au front, eut un sourire fatigué.

— Alors, le toit a voulu s’en aller. On lui a rappelé qu’il appartenait à la famille Le Mélé…

— Le Le Mélé, c’est chez les voisins, corrigea Angèle malgré la tension. Ici, c’est les Le…

Elle s’interrompit. Sur l’instant, elle eut l’impression que son propre nom flottait dans l’air, comme une chose à venir. Puis tout se mélangea dans le bruit du vent.

— … ici, c’est chez nous, conclut-elle simplement.

Hervé secoua son paquet de chiffons restants.

— On a mis toutes les vieilles serpillières et les draps. De dehors, ça a l’air solide. Mais surveille quand même dedans. Si ça fuit encore, bouche avec ça.

Il lui tendit une dernière bande de toile, épaisse et rêche.

Angèle la serra contre elle comme un trésor.

La nuit continua, longue, bruyante, sans pitié. Mais le toit ne s’envola pas. Les cordes tinrent, les draps claquèrent, les serpillières se gonflèrent, se tordirent, mais restèrent en place.

Au petit matin, quand le vent se calma un peu, l’île ressemblait à un champ de bataille. Mais la maison d’Angèle était toujours debout.

Elle sortit un instant sur le seuil, les yeux plissés. Là-haut, quelque part dans la pâleur du ciel, elle chercha la lumière étrange qu’elle avait cru voir dans la nuit.

Rien. Juste une brume salée et des nuages lourds.

Elle referma la porte.

Pour aujourd’hui, il y aurait encore du feu à allumer, des bêtes à nourrir, des enfants à habiller. La mer pouvait bien hurler, le vent se mettre en colère : tant qu’ils tenaient leur toit, ils tenaient leur monde.

Et dans ce monde-là, sans qu’elle le sache encore, quelque chose grandissait peu à peu en Angèle : une certitude tranquille que, face au chaos, on pouvait toujours trouver une façon de réparer.

Avec des draps, des serpillières, des cordes… ou un jour, avec des idées bien plus étranges encore.

Deux contre la tempête

Hiver 1899 – Sur le continent

Chez Joseph, l’hiver ne faisait pas seulement trembler les murs.

Il faisait aussi trembler les voix.

La maison des Le Ret était plantée au bord d’un chemin boueux, entre un champ noyé de pluie et une grange qui tenait debout par habitude. De loin, on aurait pu croire à une ferme comme les autres, avec son toit bas, sa cheminée maigre, son tas de bois qui rétrécissait trop vite.

Mais de près, on voyait la différence : les volets toujours à moitié fermés, comme si la maison voulait se cacher, et la porte qui claquait souvent, trop souvent, accompagnée de cris.

Ce soir-là, le vent s’engouffrait par toutes les fentes. La tempête venait du large, roulait sur la campagne, cognait contre les toits, aplatis par la pluie. La grange, surtout, gémissait, son vieux toit de tuiles penché comme un dos fatigué.

— Si ce truc s’effondre, on est foutus, marmonna Julien.

Julien, c’était le frère jumeau de Joseph. Ils avaient le même âge, bien sûr, le même front, les mêmes yeux foncés. Mais là où Joseph avait une manière silencieuse de tout regarder, Julien, lui, parlait vite, bougeait vite, riait vite aussi – quand il y avait encore quelque chose qui donnait envie de rire.

Ils étaient accroupis tous les deux sous l’auvent, les épaules serrées l’une contre l’autre, à regarder la grange battre au vent.

— On est déjà foutus, corrigea Joseph, sans méchanceté. Mais ce sera pire.

À l’intérieur de la maison, derrière eux, les voix montaient.

— Bon à rien ! Tu m’entends ?

— Tu veux qu’on mange quoi, hein ? Du vent ?

Le père avait bu. La mère, elle, répondait à moitié, à moitié se taisait, comme d’habitude. Des coups claquèrent contre la table, puis contre quelque chose d’autre. On entendit un verre se briser.

Julien serra les dents.

— Si on reste là, il va nous trouver quelque chose à faire dedans, grogna-t-il. Et ça va finir sur nos oreilles.