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"Ferdinand Palaud", un jeune soldat breton, est envoyé en mission sur la côte atlantique pour surveiller une installation militaire secrète. Il y découvre que les autorités françaises testent une technologie étrange, censée repérer les sous-marins allemands, mais qui, en réalité, ouvre des brèches temporelles et dimensionnelles. Ce phénomène plonge Ferdinand dans un tourbillon de visions du futur, de créatures mystérieuses et de réalités parallèles. Au cœur de la guerre, entre sacrifices et découvertes incompréhensibles, il devra naviguer à travers les âges pour saisir l’ampleur de ce qu’il a vécu et assurer la pérennité du nom Palaud.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Influencé par le film Tom et Lola de Bertrand Arthuys, Sébastien Coudrin puise dans les classiques de la science-fiction et les récits d’aventure pour enrichir son écriture. Dans ses œuvres, il aborde des thèmes de résilience et de quête, mêlant habilement réalité et fiction.
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Seitenzahl: 235
Veröffentlichungsjahr: 2026
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Sébastien Coudrin
Ferdinand Palaud
Roman
© Le Lys Bleu Éditions, Paris, 2025
www.lysbleueditions.com
ISBN : 979-10-422-9957-6
Personnage principal : Ferdinand Palaud.
Lieux : Saint-Pierre-Quiberon, Quiberon, Carnac et Plouharnel.
Cette technologie, censée détecter les sous-marins allemands, ouvre en réalité une brèche dans le temps et l’espace. Des visions du futur, des échos d’autres guerres, des créatures ou machines inconnues commencent à apparaître autour de Saint-Pierre-Quiberon, Quiberon, Carnac et Plouharnel.
On disait, au village, que Ferdinand Palaud avait grandi avec le bruit de la mer à l’intérieur de la tête.
Il était né un matin de novembre, dans une petite maison basse battue par les vents, non loin de la côte. Sa mère racontait que, pendant l’accouchement, la tempête faisait trembler les vitres et que chaque vague semblait vouloir entrer dans la chambre. Le père, marin comme tant d’autres à Saint-Pierre-Quiberon, n’avait pas pu être là : son chalutier avait pris la mer trois jours plus tôt, et on n’avait pas encore inventé des ordres de mission qui arrêtent l’océan.
Ferdinand grandit entre l’odeur du poisson, le sel incrusté dans les murs et les histoires qu’on racontait le soir, autour du feu. Des histoires de navires disparus, de phares éteints trop tôt, de marins revenus avec des yeux qui avaient vu « autre chose » au large. Mais il y avait aussi ces récits plus anciens, que son grand-père murmurait en breton avant de les traduire à moitié, en soupirant, comme si certains mots ne devaient pas franchir la barrière des langues.
— Tu vois ces pierres, là-bas, près de Carnac ? disait le vieux Palaud en pointant l’horizon de son doigt noueux. On dit qu’elles bougent la nuit. Qu’elles écoutent. Et que quand le vent souffle d’un certain côté, elles répondent.
Ferdinand avait cinq ans la première fois qu’il avait entendu ça, et il n’avait pas eu peur. L’idée que les pierres puissent être vivantes lui paraissait presque naturelle. Ce qui l’effrayait, c’était plutôt les hommes ivres qui titubaient devant l’estaminet, ou les voix qui montaient soudain dans la cuisine quand son père rentrait de la mer, fatigué, vexé par une mauvaise pêche.
Les jours de beau temps, il accompagnait sa mère jusqu’à la plage. Elle portait un panier d’osier, lui, une petite épuisette rafistolée. Ils ramassaient des coquillages, des bouts de bois flotté, parfois un objet étrange rejeté par la mer : un morceau de verre poli, un bout de métal tordu, un fragment de caisse portant des lettres étrangères.
— Ça vient d’où, ça, maman ? demandait-il chaque fois.
— D’ailleurs, répondait-elle. Toujours d’ailleurs. La mer rapporte ce qu’on lui donne… ou ce qu’on lui vole.
Ferdinand ne comprenait pas tout, mais il gardait ces phrases dans un coin de sa tête, comme on garde des cailloux dans une poche.
À sept ans, il entra à l’école communale, une petite classe où l’instituteur, un homme sec aux lunettes rondes, alternait les leçons de calcul et les sermons patriotiques. Au mur, un grand plan de la France montrait les frontières, les rivières, les montagnes. Pour Ferdinand, tout ce qui n’était pas la presqu’île paraissait terriblement loin, presque irréel. Il fixait les contours de la Bretagne comme on regarde la silhouette d’un animal familier, puis son regard glissait vers le bord de la carte, là où le papier s’arrêtait, mais où le monde continuait.
— Monsieur, demanda-t-il un jour, qu’est-ce qu’il y a après la mer ?
— D’autres pays, Palaud. D’autres nations. Des espaces à défendre, des intérêts à protéger.
— Et après ça ?
— Après ça… rien qui te concerne pour l’instant. Concentre-toi donc sur ta dictée.
Les autres élèves ricanaient parfois quand il posait des questions trop étranges. « Ferdinand rêve encore », disaient-ils. Pourtant, quand il sortait de classe, ce n’était pas les rêves qui le rattrapaient, mais les tâches très concrètes : aider son père à réparer les filets, porter des seaux, fendre un peu de bois.
Son père parlait peu. Il n’était ni brutal ni tendre, simplement économisé, comme ces hommes qui donnent tout à la mer et n’ont plus grand-chose à offrir au reste. Parfois, pourtant, quand la bouteille circulait moins vite que d’habitude, il posait une main lourde sur l’épaule de son fils.
— Tu ne feras pas ce métier-là, toi, disait-il. Tu sais lire. Tu sauras faire autre chose.
— Quoi, alors ?
— Je n’en sais rien. Mais pas ça. La mer prend toujours les mêmes.
À ces moments-là, la mère de Ferdinand levait les yeux du linge qu’elle raccommodait, avec un air à la fois inquiet et soulagé. Elle, qui avait déjà perdu un frère dans un naufrage, espérait pour son fils un avenir où l’on ne dépendait pas de l’humeur des vagues.
L’été, la lumière durait plus longtemps, et Ferdinand en profitait pour filer en douce vers les rochers. Il aimait grimper, sauter de pierre en pierre, jusqu’à se retrouver seul face à l’horizon. La mer, alors, se déployait devant lui comme une peau vivante, respirant au rythme de la houle. Il écoutait le cri des mouettes, le claquement des voiles au loin, et parfois… autre chose.
Ce n’était pas vraiment un son. Plutôt une sensation, comme un bourdonnement profond, très bas, presque trop faible pour être entendu. Un jour, il en parla à son grand-père.
— Tu les entends, toi aussi ? avait demandé le vieux Palaud, sans se moquer.
— Qui ça ?
— Les choses qu’on ne sait pas nommer.
— C’est comme… comme si la mer parlait.
— Peut-être bien qu’elle parle. Ou bien ce sont les pierres. Ou bien… autre chose encore. Mais surtout, ne le répète pas au curé. Il dirait que c’est le diable.
Le grand-père riait, mais son rire s’éteignait vite. Dans son regard, il y avait une ombre, un souvenir qu’il ne partageait pas. Un soir, après un verre de trop, il se laissa aller à quelques confidences.
— Quand j’étais jeune, moi aussi, j’ai entendu des choses. Pas seulement au bord de la mer. Près des alignements, à Carnac. On dit qu’ils gardent quelque chose, ces menhirs. Qu’ils marquent un endroit où le monde est plus… fragile.
— Fragile comment ?
— Comme une vitre fine. Suffit d’un choc, d’un cri, d’une tempête, et ça casse. Et derrière, va savoir ce qu’on trouve.
Ferdinand n’avait pas tout compris, mais cela avait suffi pour ancrer en lui une certitude : Saint-Pierre-Quiberon, Carnac, Plouharnel, tout ce coin de terre battu par les vents n’étaient pas seulement une fin du monde. C’était aussi un seuil.
Les années passèrent ainsi, rythmées par les saisons. L’hiver, on bouchait les fissures avec des chiffons, on restait près du feu, et les histoires prenaient plus de place que la lumière. L’été, la mer se faisait plus douce, des familles venaient parfois de loin pour « prendre l’air du large ». Ferdinand les observait, amusé : leurs vêtements propres, leurs mains sans crevasses, leurs questions curieuses sur les marées.
Parfois, un officier de marine ou un homme en costume passait au village. On parlait alors à voix basse. On disait qu’il y avait, non loin de là, des zones militaires, des batteries côtières, des surveillances discrètes. Le jeune garçon n’y prêtait pas grande attention. Pour lui, l’important, c’était de tendre l’oreille quand le vent tournait, d’essayer de distinguer, dans le souffle du large, le chuchotement mystérieux qu’il croyait être seul à entendre.
À douze ans, il fit sa première escapade jusqu’aux alignements de Carnac, sans adulte, avec deux camarades. Ils avaient volé quelques pommes et un quignon de pain, et étaient partis tôt le matin, suivant les chemins creux et les talus, le cœur battant d’excitation.
Quand ils arrivèrent en vue des pierres, le soleil était déjà haut. Les rangées de menhirs se dressaient là, tranquilles, gardiennes immobiles d’un secret qu’elles refusaient de partager. Les deux amis de Ferdinand se lancèrent aussitôt dans une course entre les alignements, en criant, en riant, en grimpant sur les blocs les plus bas.
Ferdinand, lui, resta un instant en retrait. Il s’approcha lentement d’une pierre plus haute que les autres, la main tendue. Le granit était rugueux, tiède sous le soleil. Il ferma les yeux.
C’est à ce moment-là que cela arriva.
Une image, brève, fulgurante, traversa son esprit : ce même alignement, mais de nuit, sous un ciel zébré d’éclairs silencieux. Une lumière étrange, ni tout à fait blanche, ni vraiment bleue, semblait sortir du sol, courir d’une pierre à l’autre, comme si un courant invisible les reliait. Au loin, une silhouette se détachait – une forme qu’il ne reconnut pas, mais qui n’avait rien d’un paysan, ni d’un soldat, ni d’un prêtre.
Il rouvrit brusquement les yeux et retira la main. Son cœur battait à tout rompre.
— Hé, Ferdinand ! T’es tout pâle ! lança l’un de ses camarades. Tu as vu un fantôme ?
— Non, non… C’est rien. La chaleur, peut-être.
Il n’en parla à personne. Ni à ses amis, ni à sa mère, ni même à son grand-père. Il avait peur qu’on se moque de lui, ou pire, qu’on lui ordonne de ne plus jamais approcher les pierres. Pourtant, à partir de ce jour-là, il sut avec une certitude muette que quelque chose, dans cette terre, était différent. Comme si un fil invisible passait sous les champs, entre la mer et les menhirs, prêt à vibrer au moindre choc.
L’adolescence arriva, avec ses doutes, ses colères, ses premiers désirs. Ferdinand s’éloigna un peu des jeux d’enfants, se rapprocha des conversations d’adultes. Il écoutait parler de politique au café, même s’il n’y comprenait pas tout. Il y était question de frontières, d’alliances, de tensions avec l’Allemagne, de choses qu’on réglait à Paris, loin de la côte. Dans le regard de certains, il voyait une inquiétude nouvelle.
— Tout ça finira mal, disait souvent l’instituteur, en rangeant les journaux. On joue avec le feu.
— La guerre ? demandait Ferdinand.
— On l’appelle encore « crise » ou « incident diplomatique ». Mais c’est le même monstre qui se réveille.
Le mot « guerre » restait, pour lui, une abstraction. Il avait vu quelques anciens, au village, qui boitaient ou portaient des médailles ternies, mais cela lui semblait appartenir à un autre monde. Le sien se limitait encore aux sentiers sablonneux, aux filets qui séchaient au soleil, aux menhirs silencieux.
Un soir, pourtant, alors qu’il rentrait de Carnac où il avait livré du poisson pour son père, il aperçut quelque chose qui ne ressemblait à rien de connu. Le ciel était dégagé, les étoiles commençaient à percer, et la mer reflétait une bande claire à l’horizon. Entre deux alignements de pierres, tout près de Plouharnel, un éclair sans tonnerre fendit soudain l’air. Ce n’était pas la lumière jaune d’un éclair d’orage ni le rouge d’un feu de signalisation. C’était… autre chose. Un trait de lumière froide, presque blanche, qui vibrait à peine une seconde avant de disparaître.
Ferdinand s’arrêta net, le souffle coupé. Aucun bruit. Aucun cri. Juste le vent dans les ajoncs.
Il resta là de longues minutes, à scruter l’obscurité, les mains tremblantes. Puis il reprit sa marche rapide, le cœur battant.
Ce soir-là, il n’osa pas prendre son carnet pour dessiner comme il le faisait parfois. Il se contenta de s’allonger dans son lit, les yeux grands ouverts, en se répétant que ce n’était rien. Un reflet. Une lanterne. Un phénomène naturel. Mais, au fond de lui, il savait que ce n’était pas la première fois que le monde se fissurait un peu autour de lui.
Quelques années plus tard, lorsque les journaux commencèrent à parler de mobilisations, d’ultimatums, de tranchées, Ferdinand Palaud avait déjà quitté définitivement l’enfance. Il portait désormais le manteau des hommes, mais une partie de lui restait, à jamais, ce garçon qui posait la main sur une pierre levée pour écouter ce qui vibrait derrière le silence.
Ce qu’il ignorait encore, c’est que la guerre qui s’annonçait, cette guerre-là justement, allait venir frapper jusqu’à ce coin de Bretagne, jusqu’à Saint-Pierre-Quiberon, jusqu’aux alignements de Carnac. Et qu’elle trouverait, en lui, bien plus qu’un simple soldat : un témoin, peut-être un gardien, de ce fragile seuil qu’il avait pressenti enfant.
La première fois qu’on parla des enfants fantômes, ce fut à table, dans le réfectoire du poste côtier.
Il pleuvait dru sur les vitres, un de ces crachins têtus qui donnaient l’impression que le ciel s’était mis au travail pour des semaines. Les hommes mangeaient en silence, cuillers heurtant le fond des gamelles, odeur de soupe trop claire et de café brûlé.
— J’te jure que je les ai vus, répétait le soldat Le Guen, la voix un peu plus forte que nécessaire. Trois mômes, pas plus hauts que ça, sur la plage du Port d’Orange.
Il montra la hauteur de sa ceinture.
— Des gamins du village, alors, dit quelqu’un sans lever les yeux.
— Non. Ils… ils n’étaient pas comme les autres.
Ferdinand Palaud releva la tête. Le Guen, breton lui aussi, n’était pas du genre à inventer des histoires pour se rendre intéressant. Il avait la figure large, les mains épaisses, et cette manière de garder pour lui ce qu’il pensait. Qu’il se mette à raconter des fantômes au milieu du repas avait de quoi intriguer.
— Qu’est-ce que tu veux dire, « pas comme les autres » ? demanda Ferdinand.
Le Guen hésita. Tous les regards se tournèrent vers lui. Le sergent, assis un peu à l’écart, continuait de manger comme si de rien n’était, mais Ferdinand remarqua que ses mâchoires s’étaient légèrement crispées.
— Ils jouaient près de l’eau, expliqua Le Guen. Y en avait un qui faisait semblant de tracer quelque chose dans le sable. Mais la mer était trop haute, y avait presque plus de plage. Et puis…
— Et puis quoi ?
— Et puis je me suis rendu compte que je n’entendais rien. Pas de voix, pas de rire. Juste le vent, les vagues. Comme si on les regardait à travers une vitre.
Un silence flottant s’installa autour de la table.
— T’avais trop bu, c’est tout, lança un autre, pour détendre l’atmosphère.
— J’étais de patrouille, répliqua Le Guen. On avait ordre d’être sobres, au cas où les Boches approcheraient par la mer.
— Et après ? fit Ferdinand, calmement. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— J’ai voulu les appeler. J’ai crié. Ils n’ont pas bougé. Et puis… ils ont disparu. Juste… pouf. Comme si la brume les avait avalés.
Un éclat de rire nerveux jaillit dans un coin du réfectoire.
— Tu ferais mieux de garder ça pour le curé, mon vieux, lâcha un soldat. Il te dira ce que t’as dans la tête.
— Et toi, tu ferais mieux de fermer ta gueule, répondit Le Guen, soudain tendu. J’suis pas fou.
Ferdinand sentit un léger frisson lui courir le long de la nuque. Ce n’était pas l’histoire en elle-même qui l’inquiétait – les légendes de fantômes avaient bercé son enfance –, mais la manière dont Le Guen la racontait. Pas d’effets, pas de grands gestes. Juste cette certitude butée dans ses yeux.
Le sergent finit par se racler la gorge.
— Ça suffit, vos bêtises. Les histoires de spectres, c’est bon pour les gamins. Vous êtes des soldats, maintenant. Mangez, dormez, et demain, vous reprendrez la garde comme d’habitude.
Mais Ferdinand remarqua qu’il évitait soigneusement de croiser le regard de Le Guen.
***
Les jours suivants, la rumeur enfla.
On parla d’abord d’un autre soldat, au poste avancé près de la plage de Port-Blanc, qui aurait aperçu « quelque chose » à la tombée du jour : des silhouettes petites, floues, courant le long de l’eau sans laisser de traces. Puis ce furent deux hommes en corvée de bois qui jurèrent avoir vu, au loin, sur la plage du Fozo, des enfants marchant au bord de la marée, pieds nus, vêtements collés au corps, sans que personne du village ne puisse les reconnaître.
— Toujours des enfants ? demanda Ferdinand à l’un d’eux. Pas des hommes, pas des femmes ?
— Toujours des gosses, oui, répondit le soldat, mal à l’aise. Et toujours en groupe. Trois, quatre, parfois cinq. Jamais un seul.
On commença à les appeler « les mômes de la côte », puis « les gamins de la brume », et enfin, tout simplement : les enfants fantômes.
La plupart en riaient. Il fallait bien s’occuper l’esprit, loin du front, à monter la garde face à une mer qui semblait n’avoir d’autre intention que de se répéter sur le sable. Mais certains riaient un peu trop fort, un peu trop vite. Ceux-là évitaient de sortir seuls quand la nuit tombait, et jetèrent plus souvent qu’avant un coup d’œil en direction des menhirs, là-bas, à l’intérieur des terres.
Un soir, à la fin du service, Ferdinand rejoignit Le Guen près du baraquement où l’on rangeait les caisses de munitions. Il fumait une cigarette roulée, l’air pensif.
— Tu en as revu ? demanda Ferdinand sans détour.
— Qui ça ?
— Tu sais très bien qui.
Le Guen tira une longue bouffée avant de répondre.
— Pas au Port d’Orange. Mais… j’ai cru en voir près du Fozo, avant-hier. Juste un instant. Comme des ombres plus claires que le reste de la nuit.
— Tu l’as dit au sergent ?
— Tu plaisantes ? Il m’a déjà dans le collimateur depuis la première histoire. Il dirait que je suis bon pour l’infirmerie.
Ferdinand resta silencieux un moment. Le vent portait l’odeur du large mêlée à celle, plus âcre, de la poudre et de l’huile de fusil. La lune montait lentement au-dessus des dunes.
— Viens avec moi demain soir, proposa-t-il soudain.
— Où ça ?
— Au Port-Blanc. La relève se fait à dix-neuf heures. On peut se débrouiller pour être de garde dans le secteur. On verra par nous-mêmes.
— Et si on ne voit rien ?
— Alors, on en sera quitte pour une promenade au bord de la mer.
— Et si on voit quelque chose ?
— Alors, on commencera une vraie enquête. Pas des histoires de chambrée.
Le Guen hésita, puis hocha la tête.
— D’accord. Mais si le sergent nous tombe dessus, je dirai que c’est ton idée.
— Il le sait déjà, sourit Ferdinand. Pour lui, c’est toujours ma faute.
***
Le lendemain, ils réussirent à arranger les tours de garde. Un autre soldat, un grand Parisien maigre surnommé « La Ficelle », accepta d’échanger son créneau contre une bouteille qu’on avait économisée depuis des semaines. Ainsi, à la tombée du jour, ce furent Ferdinand, Le Guen et un troisième camarade, Moreau, qui prirent la route du Port-Blanc.
Moreau était un gars de l’Est, parlé chantant, moustache fine. Il ne croyait ni aux fantômes ni aux histoires de pierres qui bougent, mais il avait accepté de venir par curiosité.
— Et puis, dit-il en ajustant sa capote, si un Boche sort de l’eau déguisé en marmot, j’aurai quelque chose à raconter à mes petits-enfants.
Ils marchèrent en silence jusqu’à la plage. Le sable était humide, tassé par la marée descendante. La mer se retirait lentement, laissant derrière elle des reflets métalliques. Le ciel se teinta de violet, puis de bleu sombre, percé de quelques étoiles.
— C’était à peu près à cette heure-là, expliqua Le Guen. Là-bas, près des rochers. Ils étaient…
Il s’interrompit.
Ferdinand sentit, avant même de les voir, que quelque chose changeait dans l’air. Le vent, pourtant constant depuis des heures, sembla perdre un instant sa vigueur. Le ressac lui-même parut s’étouffer, comme si quelqu’un avait posé un voile sur les sons.
— Vous sentez ? murmura-t-il.
Moreau fronça les sourcils.
— Quoi donc ?
— On dirait… un silence différent.
Le Guen releva brusquement le menton.
— Là.
À une vingtaine de mètres, près de la limite de l’eau, trois petites silhouettes se découpaient sur la bande plus claire de la mer. On aurait dit des enfants, en effet, de huit ou dix ans tout au plus. L’un d’eux paraissait agenouillé, les mains dans le sable. Un autre levait le bras vers le large. Le troisième restait légèrement en retrait, tête penchée.
Ferdinand sentit son cœur ralentir, comme si son corps hésitait entre la fuite et une étrange fascination. Il fit deux pas en avant. Aucun bruit de ses bottes sur le sable. C’était impossible, et pourtant, il n’entendait rien.
— Hé ! lança Moreau d’une voix qu’il voulait joyeuse. On regagne le village, les petits, c’est pas une heure pour se baigner !
Aucune réaction. Les silhouettes restaient immobiles.
— Ce sont peut-être des réfugiés, fit Moreau, moins sûr de lui. Des enfants perdus, qui ont débarqué d’on ne sait où…
Ferdinand, lui, savait déjà que ce n’était pas ça. Il ne pouvait pas expliquer comment ni pourquoi, mais tout en lui criait que quelque chose n’allait pas.
— Ne tirez pas, surtout, murmura-t-il.
Ils avancèrent encore, prudemment. À mesure qu’ils se rapprochaient, un détail frappa Ferdinand : il ne distinguait pas leurs visages. À cette distance, il aurait dû voir des traits, des ombres, des reflets de lumière sur des yeux, des mèches de cheveux. Mais les « enfants » n’étaient que des formes floues, comme des silhouettes dessinées à la craie, prêtes à être effacées.
Le Guen s’arrêta net.
— Je te l’avais dit, souffla-t-il. C’est comme la dernière fois.
Ferdinand, pourtant, n’arrivait pas à détacher son regard de celui qui était agenouillé. Ses mains remuaient dans le sable, comme s’il écrivait ou dessinait quelque chose. Un mot, une forme. Il lui sembla, un instant, voir se tracer des lignes, des cercles, peut-être un symbole. Mais à chaque fois que son esprit essayait de fixer les contours, une vague venait les effacer.
— Eh ! cria Ferdinand, plus fort cette fois. Qui êtes-vous ?
Rien. Pas même un sursaut.
Il fit encore un pas. Il lui semblait maintenant que l’air se refroidissait autour d’eux, malgré l’absence de vent. Une sensation de vide, presque de vertige, s’insinuait dans sa poitrine.
Soudain, l’un des « enfants », celui qui levait le bras vers la mer, tourna légèrement la tête dans leur direction.
Ferdinand sentit un coup dans son ventre, comme si on lui avait retiré l’air d’un coup. Il ne voyait toujours pas de visage distinct, mais il eut la certitude absolue que la silhouette les regardait. Droit dans les yeux.
— On devrait reculer, murmura Moreau. Juste un peu.
Mais, avant qu’ils aient le temps de faire quoi que ce soit, la mer sembla reprendre son souffle. Une vague plus forte que les autres vint s’écraser sur la plage, les éclaboussant jusqu’aux genoux. Ferdinand cligna des yeux.
Les enfants avaient disparu.
Pas de traces de pas, pas de silhouettes fuyant vers les dunes, pas de rires s’envolant dans le vent. Rien. Seulement le sable humide, l’écume qui se retirait déjà, et le cri lointain d’une mouette.
— Nom de Dieu… fit Moreau, blême.
— Tu les as vus, toi aussi, hein ? insista Le Guen, presque rageur. Tu les as vus ?
— Oui.
Ferdinand avait la gorge sèche.
— Oui, je les ai vus.
Ils restèrent longtemps immobiles, comme s’ils attendaient que quelque chose d’autre se produise. Mais le monde semblait revenu à son état normal. Le vent soufflait de nouveau, la mer reprenait sa respiration régulière, la nuit avançait.
— On rentre, dit enfin Ferdinand. On ne doit pas s’éterniser ici.
Sur le chemin du retour, aucun d’eux ne parla. Chacun ruminait sa propre manière de comprendre, ou de ne pas comprendre, ce qu’il avait vu.
***
Le sergent ne fut pas ravi quand ils lui firent rapport.
— Vous croyez que j’ai que ça à faire, moi, d’écouter vos histoires de marmots transparents ? rugit-il en écrasant son mégot dans une coupelle. Vous êtes des soldats, pas des vieilles qui racontent des contes au coin du feu !
Ferdinand garda son calme.
— Sergent, avec tout le respect que je vous dois, nous avons vu ces silhouettes clairement. À trois. Ce n’est pas une hallucination isolée. Et si ce n’était pas des enfants ? Si c’était autre chose ? Des signaux ? Des…
— Assez.
Le sergent se leva brusquement. Ses yeux lançaient des éclairs.
— Depuis plusieurs semaines, vous avez tous l’esprit qui divague. Vous n’êtes pas dans les tranchées, vous ne voyez pas vos camarades tomber tous les jours, alors vous cherchez d’autres façons de vous faire peur. Je vous interdis de parler de ça devant les autres. C’est clair ?
— Sergent… tenta Moreau.
— C’est clair ?
Ils saluèrent, la mâchoire serrée.
— Rompez.
En sortant du bureau, Le Guen grommela :
— Il me plaît de moins en moins, celui-là.
— Il a peur, répondit Ferdinand.
— Peur de quoi ?
— De ce qu’il ne comprend pas. Et de ce qu’on pourrait découvrir.
Moreau se passa une main dans les cheveux.
— Qu’est-ce que tu veux faire, maintenant ? On a vu ce qu’on voulait voir. On pourrait décider qu’on n’a rien vu du tout et retourner jouer aux cartes.
— Non, dit Ferdinand. Maintenant, on commence vraiment l’enquête.
Ils le regardèrent, surpris.
— Tu veux chasser les fantômes, c’est ça ? fit Moreau avec un sourire sans joie.
— Je veux comprendre, corrigea Ferdinand. Ce qu’on a vu n’est peut-être pas… des esprits au sens où l’entend le curé. Peut-être que c’est autre chose. Une sorte… d’écho.
— D’écho ? répéta Le Guen.
— Mon grand-père disait que, près d’ici, la terre est fragile. Comme une vitre. Et qu’il suffit parfois d’un choc pour qu’on voie à travers. Si la guerre secoue le monde assez fort… peut-être qu’elle secoue aussi cette vitre.
Les deux autres échangèrent un regard incertain.
— Tu crois qu’on voit… quoi, au juste ? demanda Moreau. Le passé ? Le futur ?
— Je ne sais pas encore, répondit Ferdinand. Mais je sais où on doit aller chercher des réponses.
Le Guen hocha lentement la tête.
— Carnac.
— Carnac, confirma Ferdinand. Et pas seulement les alignements qu’on montre aux touristes. Les pierres, les chemins, les vieilles histoires. Les gens d’ici en savent plus qu’ils ne le disent. Peut-être qu’ils ont déjà entendu parler d’enfants qui apparaissent sur les plages quand le monde va mal.
Il se tut un instant, écoutant le vent qui se glissait par les interstices de la porte.
— On commencera demain, dit-il. En dehors du service. Discrètement. On posera des questions, on prendra des notes. Et si les enfants fantômes reviennent, cette fois, on sera prêts.
— Prêts à quoi ? fit Moreau.
— À ne pas détourner le regard, répondit Ferdinand. Et, si possible, à comprendre ce qu’ils essaient de nous dire.
Au loin, derrière les baraquements, la mer continuait de respirer dans la nuit.
Quelque part entre les plages de Port d’Orange, de Port-Blanc, du Fozo, et les alignements silencieux de Carnac, quelque chose avait commencé à bouger.
Et Ferdinand Palaud, sans le savoir encore, venait de mettre le pied sur un chemin qui le mènerait bien au-delà de la guerre, bien au-delà même de son propre temps.
Le matin se leva sur la côte avec une lumière blanche, un peu fade, comme si le jour hésitait encore à prendre toute sa place. Ferdinand avait mal dormi. Chaque fois qu’il fermait les yeux, il revoyait les silhouettes sur la plage : les trois enfants muets, la main levée vers le large, le sable qui ne gardait aucune trace.
À la sonnerie du réveil, il était déjà debout.
— Tu as l’air d’un type qui a vu la mort, grommela Moreau en enfilant sa capote.
— Pas la mort, répondit Ferdinand. Plutôt… ce qu’il y a entre la vie et la mort.
