Les Chrononautes - Tome 1 - Bourassa Martin - E-Book

Les Chrononautes - Tome 1 E-Book

Bourassa Martin

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Beschreibung

Dans le futur, la race humaine est au bord de l’extinction, épuisée et anéantie par les guerres sanglantes menées contre une mystérieuse race d’extraterrestres qu’on appelle : les Autres. En désespoir de cause, la Coalition formée par les dernières armées humaines dépêche six élus dans la Rome antique afin de modifier le cours du temps et de donner une chance de survie à l’humanité.
Parviendront-ils à stopper le légendaire Hannibal et à jeter les bases d’une civilisation occidentale plus forte ou seront-ils vaincus par les conquérants de la Terre ?
Découvrez le premier roman de l’auteur Martin Bourassa qui a su allier roman historique avec science fiction.


À PROPOS DE L'AUTEUR

Ayant toujours eu une imagination débordante, Martin Bourassa crée des histoires depuis l’enfance. Il a étudié en théâtre, en littérature, en histoire, mais il est toujours revenu à ses premières amours, l’écriture. Maintenant enseignant de français et traducteur, il se consacre à la création sous toutes ses formes, alors qu’il écrit des romans, des poèmes, des nouvelles, des pièces de théâtre et des scénarios. Sa première série se veut un mélange entre ses deux genres favoris : le récit historique et la science-fiction.

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Seitenzahl: 512

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Martin Bourassa

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Éditions Lo-Ély

www.editionsloely.com

 

Facebook : Éditions Lo-Ély

Auteur : Martin Bourassa

Facebook : Martin Bourassa

 

Correction: Anne-Laure Perez

Direction littéraire : Tricia Lauzon

Mise en page : Lydia Lagarde

Graphiste pour la couverture : Philip Girard

 

Dépôt légal –

Bibliothèque et Archives nationales du Québec 2023

Bibliothèque et Archives Canada 2023

 

Toute reproduction, intégrale ou partielle, faite par quelque procédé que ce soit, photographie, photocopie, microfilms, bande magnétique, disque ou autre, est formellement interdite sans le consentement de l’éditeur.

 

 

Subventionné par :

Imprimé au Canada

ISBN EPUB : 978-2-89855-005-8

ISBN PDF : 978-2-89855-004-1

ISBN collection : 978-2-89855-000-3

 

 

À toi qui tiens ce livre entre tes mains, je ne pourrai jamais assez te remercier de me lire. J’espère que tu trouveras à l’intérieur de ce roman tous les ingrédients qu’il te faut pour rêver et imaginer, comme je le fais moi-même depuis longtemps. Encore une fois, merci du fond du cœur. 

J’aimerais également remercier toutes les personnes qui à un moment où un autre m’ont accompagné sur le chemin de l’écriture. Je pense entre autres à Laurence, Audrey, Cédric, Stéphanie, Philippe, Lise, Véronique et Kathleen. Merci également à Tricia Lauzon et à toute l’équipe des Éditions Lo-Ély pour la réalisation de ce rêve qui m’habite depuis l’adolescence. 

Un merci tout particulier à Jessy, dont l’énergie contagieuse et la bonne humeur me donnent sans cesse envie de créer et de me dépasser. 

Je dédie ce livre à ma merveilleuse fille, Éléonore. Ta présence dans ma vie est un bonheur de tous les instants, et jouer et imaginer avec toi est un des grands privilèges de ma vie. Je t’aime, ma beauté. 

À tous et à toutes, bonne lecture ! 

Martin Bourassa 

 

 

 

Prologue

 

C’était le beau milieu de la nuit. William dormait paisiblement. Il revenait d’une mission de plusieurs semaines en territoire ennemi, au cours de laquelle il avait été séparé de son peloton. En rêve, il voyait encore les terres dévastées par les Autres. Plusieurs réveils en sursaut avaient déjà ponctué son sommeil, lorsqu’une main le secoua pour le réveiller. Instinctivement, William braqua son arme et ouvrit le feu, avant de se rappeler où il se trouvait.

– Tout va bien, caporal, ce n’est que moi.

– Commandant? Heureusement pour vous que c’était une mitrailleuse imaginaire que je tenais à la main.

– Levez-vous sans faire de bruit et habillez-vous. Vous partez en mission.

– Quoi? Je viens à peine de rentrer.

– Ne discutez pas mes ordres. Je vous attends dans la salle de lancement dans vingt minutes. Exécution!

Avec raideur, William descendit du lit et entreprit de revêtir son uniforme. Que lui voulait-on encore? Retrouver le chemin de la base avait été un coup de chance inouï, sans parler de simplement survivre à l’extérieur pendant aussi longtemps… Sa seule motivation alors que les volcans crachaient leur lave sur lui et que l’air lui empoisonnait les poumons, c’était la perspective de revoir Juliette. Il avait passé plus d’une semaine en chambre de décontamination, et lorsqu’on lui avait enfin donné son congé, elle l’attendait à la sortie, à la fois inquiète de le découvrir amaigri et heureuse de le savoir en bonne santé. Le prenant par la main après un baiser dans lequel elle abandonna toute l’inquiétude qu’elle avait ressentie, elle l’avait conduit à un dîner surprise en amoureux : champignons sautés, tomates tranchées, une portion de riz et de l’eau pure. Un véritable festin.

Ce soir-là, elle lui avait dit qu’elle l’aimait. William n’avait pas su quoi lui répondre. Il appréciait énormément sa compagnie, aucun doute là-dessus. Elle n’était pas comme les autres filles. Ce n’était pas une chrononaute, mais Juliette travaillait au département des renseignements pour le compte de la Coalition, alors elle comprenait son quotidien. Elle acceptait ses longues absences, et comme lui, tenait farouchement à son indépendance. William était déjà sorti avec des civiles, mais elles ne supportaient jamais son style de vie bien longtemps. Sa relation avec Juliette lui convenait beaucoup mieux. Mais était-ce de l’amour?

En prenant garde de ne pas réveiller ses camarades de chambre, William marcha jusqu’à la salle de lancement. Le jeune homme se demanda si on le laisserait au moins prendre son petit déjeuner. Sans doute pas. Quand on venait vous chercher pour une mission en plein milieu de la nuit, cela signifiait généralement qu’on vous envoyait séance tenante sur le terrain. Toutefois, il était surpris de n’apercevoir aucun de ses camarades ; les couloirs étaient déserts. Une mission en solo peut-être? Pour lui, ce serait une première.

Une fois dans la salle de lancement, Holt l’accueillit. Alors que généralement, on avait besoin d’une vingtaine de personnes pour faire fonctionner les capsules, cette fois-ci, il n’y en avait que trois. Pourquoi lui avait-on donné rendez-vous ici? Où étaient les animaux qu’on utilisait habituellement pour les tests?

– Que se passe-t-il, commandant? J’ai déjà assisté à plusieurs lancements, vous savez. Vous manquez de personnel? Vous voulez me former comme technicien de lancement?

– Non. Nous vous envoyons dans le passé.

William reçut le choc de la nouvelle de plein fouet.

– Moi? Vous êtes bien certain? Je ne comprends pas, je n’ai pas été choisi pour me rendre dans le passé. Et le premier lancement ne doit avoir lieu que dans trois semaines, non?

– Le lancement d’aujourd’hui a été classé ultra-secret, vous comprenez sans doute pourquoi. Il y a eu beaucoup trop de fuites ces derniers temps. Seuls les plus hauts gradés de la Coalition et les membres indispensables de l’équipe technique étaient au courant. Nous avons hésité longuement avant de choisir le candidat idéal pour cette mission. En raison des brillantes qualités de survie dont vous avez fait preuve lors de la dernière mission, mon choix s’est arrêté sur vous.

La surprise passée, William retrouva sa verve habituelle.

– Alors, je serai le premier homme à voyager dans le passé ?

– C’est bien cela.

– Pas mal, pas mal, ça me fera sûrement gagner quelques points auprès des filles lorsque je leur raconterai mes aventures.

– C’est bien le moment de faire le paon, grommela le commandant.

– Excusez-moi. J’essayais simplement de voir le positif de la situation. Quelle sera ma mission?

– Dans les grandes lignes, vous remonterez jusqu’aux balbutiements mêmes de Rome pour participer à sa fondation et vous assurer que les bases d’un futur empire puissant sont jetées. Toutes vos instructions sont là-dessus.

Le commandant tendit un petit écran vidéo à William, qui le prit avec hésitation.

– Aussi simple que cela?

– Oui…

– Combien de temps durera la mission?

– Pas très longtemps, si tout se passe comme prévu…, répondit Holt, que les questions répétées de William agaçaient. De toute façon, votre date de retour est programmée pour trois semaines après votre lancement, vous rentrerez donc au même moment où les autres chrononautes s’apprêteront à partir, alors vous n’aurez pas manqué grand-chose. Bon, assez discuté. Enfilez ceci.

William se vêtit de l’espèce de combinaison caoutchouteuse qu’un technicien lui avait tendue. Dedans, il ressemblait à un homme-grenouille. On lui passa un pendentif autour du cou, puis on l’aida à s’installer dans la capsule de départ, qui contenait trois malles de taille moyenne.

– Je n’aurai pas le temps de dire au revoir à mon frère et à Juliette, n’est-ce pas?

– Je les préviendrai de votre départ, soyez sans crainte. Je suis désolé, fils. Nos espions nous rapportent que les Autres préparent quelque chose de terrible. Des rumeurs circulent selon lesquelles ils connaissent l’emplacement approximatif de notre base. Vous savez ce que cela signifie. Nous ne pouvons plus attendre. Si ce n’était cette maudite taupe…

– On la démasquera, commandant, ne vous inquiétez pas. Bon, on va s’y mettre, je crois. Quand vous voulez.

Alors qu’on refermait le capot de son véhicule, l’ironie de la situation n’échappa pas à William. Le commandement avait sans nul doute eu vent de ces rumeurs, grâce en partie à l’excellent travail de Juliette. Et à cause de cela, on les séparait encore…

La procédure prit beaucoup plus de temps qu’à l’ordinaire puisqu’il manquait les trois quarts du personnel. William pria pour qu’ils ne ratent pas leur coup… Quand enfin la capsule s’ébranla, le commandant lui fit un signe de pouce vers le haut, auquel William répondit de bonne grâce. On commença le décompte… une minute… Pourvu que tout fonctionne parfaitement… trente secondes… Reverrai-je un jour Arreva?… 10 secondes… 9… 8… 7… 6… 5… 4… 3… 2… 1… Juliette…

Par une force irrésistible, William fut catapulté dans le passé.

Seul.

 

 

Chapitre 1

La fin du monde

 

Jacob observait l’est. C’était de là qu’arriveraient les missiles. Il ne les distinguait pas encore pour l’instant, mais d’ici trois heures environ, ils apparaîtraient à l’horizon. Impossible d’en être sûr, car les nuages couleur charbon tachant le ciel s’amalgamaient aux colonnes de fumée jaillissant de la terre chauffée au rouge. Le soleil, pratiquement invisible, aurait tout aussi bien pu ne pas exister. C’était le décor parfait pour contempler la fin du monde.

Il n’arrivait pas à détacher ses yeux du firmament. La majorité de sa vie avait été vécue sous terre, et l’occasion de l’admirer ne s’était pas souvent présentée. À sa sortie, le jeune homme avait tristement constaté qu’il ne restait pas grand-chose de beau à la surface, contrairement à ce qu’il avait espéré. Des ruines éparses alternaient chaotiquement avec des rochers de magma. Pas d’animaux ou de végétation, sinon un peu de lichen. Tout avait disparu à cause de la guerre. De réellement remarquable, il ne restait plus que le ciel lorsque l’astre solaire parvenait à déchirer la toile grisâtre et révéler une parcelle de bleu. Jacob guettait avidement ces furtives apparitions qui le comblaient de joie. Le ciel était l’une des seules choses qui n’avaient pas encore été souillées par les Autres. S’ils avaient pu, ils l’auraient sans doute fait.

Depuis sa naissance, il n’était sorti que deux fois à la surface, pour des entraînements spéciaux lors desquels il n’avait pas particulièrement brillé. Entre chaque sortie, rien n’avait changé. Tout autour de l’écoutille qui conduisait à la ville souterraine d’Arreva subsistait le squelette d’une forêt carbonisée. Jacob se souvenait de l’émerveillement qu’il avait ressenti en touchant un arbre pour la première fois, même lorsque celui-ci s’était désintégré sous son contact. Les seules autres textures qu’il avait touchées au cours de sa vie avaient été le béton, le métal, le plastique, le tissu de ses vêtements et sa propre peau. L’écorce calcinée était rugueuse et salissante, mais on devinait qu’elle abritait jadis une étincelle de vie, contrairement à tout ce qu’on pouvait trouver dans le bunker.

La forêt – dont personne n’avait jamais pu ou voulu lui révéler le nom – avait disparu après les bombardements bionucléaires. Tout comme les villes à la surface de la Terre, à ce qu’on lui avait raconté. Les Autres avaient gagné. Il n’y avait presque plus d’êtres humains dans le monde. Même si par un coup de chance extraordinaire, leurs ennemis jurés décidaient de remonter à bord de leurs vaisseaux étranges et de repartir vers leur planète, les humains n’étaient plus assez nombreux pour que l’espèce ait une chance de survivre. Il n’y avait plus de nourriture, l’eau douce avait été siphonnée, les océans étaient en flammes, et l’air vicié était saturé d’isotopes radioactifs.

– Qu’est-ce qui te manquera le plus? lui demanda Becca, qui l’avait invité à une première et dernière promenade à l’extérieur.

Le jeune homme se tourna vers son amie. Toi, avait-il envie de lui répondre, mais les mots lui manquaient. Rien d’autre ne lui vint à l’esprit. Âgé de seulement dix-sept ans, il lui semblait avoir bien peu vécu. Depuis sa naissance, il n’avait connu que l’entraînement militaire et la guerre, et rien de tout cela n’allait lui manquer. Jacob réfléchit, espérant trouver une réponse qui ferait plaisir à son amie :

– Mes amis. Les chiens. J’aime beaucoup les chiens, je crois.

– Tu crois? se moqua gentiment Becca.

– Je ne sais pas, répondit Jacob en riant, je n’en ai jamais eu. Heinrich, mon voisin de cubicule, en a eu un pendant un temps. J’aimais beaucoup jouer avec lui. Il s’appelait Grisou. (Le jeune homme prit un instant pour réfléchir.) Oui, je crois que j’aurais aimé avoir un chien à moi. Surtout, j’aurais voulu qu’il y ait encore des chiens quand on ne sera plus là.

– Moi aussi.

– Et toi? Qu’est-ce qui te manquera le plus?

– Les livres.

Jacob ne put s’empêcher de sourire. C’était lui qui avait offert à Becca son premier roman, qu’il avait découvert au milieu d’une pile de débris. Les trois mousquetaires, par Alexandre Dumas. Les livres en bon état ou auxquels il ne manquait pas de pages étaient une rareté. N’étant pas porté sur la lecture, Jacob l’avait offert à Becca. Elle l’avait lu des dizaines de fois, puis elle l’avait supplié de lui en faire la lecture. Pour l’amuser, il adoptait une voix différente pour chaque personnage. Une voix caverneuse pour Porthos, un ton arrogant pour D’Artagnan et un timbre fluet pour Aramis. Pour Athos, c’était encore plus facile : Jacob imitait le ton autoritaire et robotique de Frank Schervack, son ancien chef d’escouade. Becca rigolait immanquablement lorsqu’il interprétait Milady. Sa voix grave l’empêchait d’imiter convenablement les intonations d’une femme. Faire la lecture à Becca le rendait heureux. Depuis, chaque fois qu’il tombait sur un livre, même en piteux état, il le lui rapportait et improvisait les chapitres manquants.

– Ces missiles, ce sont les leurs ou les nôtres?

Jacob soupira.

– Les nôtres. Ils les ont détournés avant qu’on ait eu l’occasion de les utiliser.

– Combien il y en a?

– Je ne sais pas. Beaucoup.

– Et même tout au fond du bunker, on ne pourrait pas survivre?

– Non. Il y en a trop.

– Ah.

D’un geste sec, Becca déboucla son casque et le retira.

– Qu’est-ce que tu fais? s’alarma Jacob. Les radiations…

– Vont me tuer? Pas avant les missiles. Et puis la combinaison antiradiation m’empêche de profiter de l’extérieur, s’entêta la jeune fille en retirant également ses gants.

Après une hésitation, Jacob l’imita. Ce serait son expérience finale sur Terre ; voir, respirer, toucher et entendre sans que tout soit déformé par le nylon et le caoutchouc de la combinaison. Il rougit un peu lorsque son amie glissa sa main dans la sienne.

– Tu ne trouves pas que c’est dommage? reprit Becca après un long silence. De mourir comme ça. Je suis quand même heureuse d’avoir un peu vécu, c’est juste que… Il y a tellement de choses que j’aurais voulu faire. Que j’aurais voulu voir…

Becca baissa la tête et pleura en silence. Jacob comprenait son chagrin. Tous les membres de la famille de Becca avaient été tués au cours des luttes sanguinaires des dernières années. Contrairement à lui, elle avait connu une vie relativement paisible pendant une partie de sa jeunesse. Le bunker qu’elle habitait avait si bien su se rendre invisible qu’il avait été miraculeusement épargné par la destruction causée par les Autres. Hélas, il avait été finalement repéré par ces créatures maudites. C’était à l’époque où les différents bunkers intercontinentaux communiquaient encore. Le commandement avait été étonné de recevoir un message de détresse provenant d’un endroit sur la carte où normalement il n’y avait plus rien. L’armée d’Arreva, manquant cruellement d’équipement et de sang neuf, avait tout mis en œuvre pour voler au secours de l’un des seuls secteurs d’humanité encore inviolés avant qu’il soit détruit par leur ennemi commun. Les batailles avaient été rudes, les pertes, conséquentes, mais pour le commandement, la victoire avait été totale, car on avait ramené bien des survivants et du matériel de cette expédition. Jacob n’y avait pas pris part, mais il s’était porté volontaire pour aider les nouveaux arrivants à s’installer. C’était à cette occasion qu’il avait rencontré Becca. La jeune fille venait de perdre tous les membres de sa famille. Jacob avait fait de son mieux pour l’aider à traverser ces traumatismes successifs, et les deux jeunes gens étaient rapidement devenus amis. Pour lui qui n’avait jamais connu ses parents, il ne pouvait même pas s’imaginer ce que c’était que de perdre les êtres qui vous étaient le plus chers. Malgré toutes ces souffrances, la jeune fille avait conservé son optimisme naturel et n’avait jamais abandonné l’espoir qu’un jour, les Autres seraient détruits et que le monde reviendrait en paix. Il avait espéré que Becca grossirait les rangs de l’armée de la Coalition afin qu’ils puissent passer plus de temps ensemble, mais elle avait préféré prendre un poste d’ouvrière dans les serres. D’abord déçu, Jacob avait vite réalisé que cela convenait beaucoup plus à son tempérament doux et pacifique.

Une chose était certaine, il se rappelait à peine ce qu’était sa vie avant que Becca trouve refuge à Arreva, le tout dernier bunker d’Amérique…

L’observant du coin de l’œil, Jacob la trouva encore plus belle en cet instant de vulnérabilité. Contrairement aux femmes qu’il côtoyait dans l’armée, Becca portait les cheveux longs qu’elle coiffait en deux tresses d’un blond cendré. Les plants de légumes dans lesquels ses mains trempaient sans cesse imprimaient sur sa peau une délicieuse odeur de terre mouillée. Sur son visage ovale miroitaient des yeux noisette et rieurs dont la chaleur était accentuée par un sourire engageant. Dans tous ses gestes, Becca était d’une grande douceur. Il aurait tellement aimé pouvoir la réconforter. Ne sachant pas trop comment s’y prendre, il se contenta d’entourer ses épaules de son bras pour l’inviter à se blottir contre lui.

S’il l’avait osé, Jacob lui aurait parlé du projet Tempus pour qu’elle ne passe pas ses dernières heures dans un profond abattement. Mais il jugeait qu’il serait tout aussi cruel de lui donner de faux espoirs. Et puis l’opération était ultra-secrète. Les Autres avaient un peu trop souvent réussi à découvrir leurs secrets les mieux gardés. Le commandant croyait qu’une taupe se dissimulait parmi la populace d’Arreva. Malgré tous les efforts déployés en ce sens, on n’avait jamais réussi à découvrir son identité. Cela n’avait plus beaucoup d’importance de toute façon ; la taupe avait dû quitter le bunker pour rejoindre ses maîtres dès que les missiles avaient quitté leur silo.

Maintenant assise tout près de lui, Becca tendit son visage vers le fragment de soleil, accueillant sur sa peau les quelques rayons qu’il dispensait. C’est elle, la dernière beauté du monde, songea Jacob en l’observant à la dérobée. À cette idée, sa gorge se noua. Il ne pouvait rien faire pour la sauver, ni elle ni les habitants d’Arreva. Il aurait pu, mais il avait échoué, malgré des années d’entraînement et de préparation. Toute sa raison d’exister, c’était le projet Tempus. On ne l’avait même pas sélectionné. Vingt-quatre apprentis chrononautes, et seulement le quart avait été choisis pour la mission. L’élite des armées terriennes. Lui n’était qu’un remplaçant en cas de pépin. Luke, Winter, Caleb, Galahée – que ses amis surnommaient Lahée –, Mortie et David partiraient en mission d’ici quelques minutes. À eux six, ils représentaient le dernier espoir de l’humanité.

Pourrait-il à tout le moins conclure sa courte vie sur une note positive? Devrait-il avouer ses sentiments à Becca? L’aimerait-elle en retour? Jacob ne s’était jamais réellement demandé s’il pouvait lui plaire. Le trouvait-elle attirant? L’entraînement militaire lui avait conféré un corps robuste, mais il n’aurait su dire s’il était beau. Jacob ne réalisait pas qu’avec ses grands yeux bruns aux pupilles tristes et ses cheveux châtains bouclés, il aurait pu conquérir bien des cœurs, s’il en croyait les sous-entendus de Luke, son camarade du projet Tempus.

Les deux amis attendaient patiemment l’arrivée des missiles quand un tintement métallique les prévint que quelqu’un s’apprêtait à sortir de l’écoutille. Sans doute un autre habitant d’Arreva qui venait profiter de ses derniers instants à la surface.

Jacob se leva et mit sa main en visière pour essayer d’apercevoir qui jaillirait du sol. La sueur qui lui coulait dans les yeux l’aveuglait, mais il réussit à distinguer une silhouette qui courait vers eux en agitant les bras.

– Tu vois qui c’est? s’informa Becca.

– On dirait… le lieutenant Schervack, mon ancien chef d’escouade, murmura Jacob.

Remettant ses gants et son casque, le jeune homme se dirigea à grandes enjambées vers son supérieur, se demandant pourquoi il sortait alors qu’une mission cruciale était sur le point de débuter.

– Tout va bien, monsieur?

– Jacob, nous t’avons cherché partout, bredouilla l’officier à bout de souffle. Tu dois te rendre immédiatement à la salle de lancement.

– Il y a un problème?

– Tu dois remplacer Mortie. Allons, dépêchons, on n’a pas le temps de discuter.

– Quoi? Qu’est-ce qui est arrivé à Mortie?

– Peu importe, tu dois venir tout de suite, on ne peut pas retarder le départ, insista le lieutenant Schervack en reprenant le chemin de l’écoutille sans attendre.

– Qu’est-ce qui se passe Jacob? demanda Becca d’un ton inquiet après les avoir rejoints.

– Becca, répondit Jacob en lui prenant spontanément les mains. Je te promets un ciel bleu et des nuages, des arbres et des fleurs, et une maison pour tes enfants. Quand je reviendrai, tu auras tout ça, Becca, je te le promets!

– Jacob, je ne comprends pas…

Le jeune homme voulut la prendre dans ses bras pour la rassurer, lui dire que tout irait bien, mais le lieutenant revenu sur ses pas le tirait avec conviction par le bras pour qu’il le suive.

– Une maison, Rebecca! Un jardin pour tes enfants, et des légumes tous les jours! C’est promis! lui cria Jacob alors que Schervack l’entraînait vers Arreva et la salle de lancement temporel.

Chapitre 2

Le projet Tempus

 

Pour atteindre la ville enfouie, Jacob dut d’abord dévaler une vingtaine d’échelons qui débouchèrent sur un sas. Une fois dans le sas, il se dévêtit et se doucha. Puisqu’il avait eu l’imprudence de retirer une partie de sa combinaison, Jacob se frotta frénétiquement tout le corps et avala une capsule d’iode, craignant d’empoisonner les gens avec qui il entrerait en contact. Cela fait, il fut rejoint par le lieutenant Schervack et franchit une nouvelle porte conduisant à un ascenseur, qui, lui, descendait à des centaines de mètres sous terre. Finalement, après avoir traversé un couloir de béton pauvrement éclairé, ils débouchèrent devant les grandes portes blindées derrière lesquelles se cachait Arreva.

Jacob et l’officier effectuèrent à grandes enjambées ce trajet sans échanger une seule parole. Les sentinelles de garde les laissèrent passer sans les arrêter, les saluant au passage. Jacob fut frappé d’étonnement lorsqu’il remarqua qu’on avait laissé les portes ouvertes en attendant leur retour, ce qui illustrait bien toute la gravité de la situation. En effet, les ouvrir – et les refermer – prenait un certain temps. Enfin, ils atteignirent la cité souterraine.

Parmi le béton et le roc se pavanaient les vestiges d’un centre-ville jadis actif. Certains commerces y avaient prospéré pendant longtemps : lupanar1, tisserand, apothicaire, forgeron et marché noir où se troquaient contre des piles ou d’autres sources d’énergie les objets trouvés à la surface par des pilleurs aguerris. Le dernier pilier de cette activité à fermer ses portes avait été la taverne, et depuis quelques mois, celle-ci ne distillait plus une eau-de-vie qui vous écorchait la gorge. À quelques pas de ces bâtiments, on avait construit au mieux un espace où les enfants pouvaient s’amuser, et à l’aide de craies, les plus talentueux avaient dessiné sur les murs le ciel, les étoiles, le soleil, la lune et les paysages enfuis afin que les nouvelles générations ne les oublient pas.

Des néons gigantesques par lesquels le soleil avait été remplacé ne subsistaient que quelques ampoules diffusant une clarté jaunâtre. Des ombres sortirent les habitants d’Arreva, dont on ne percevait jusque-là que les chuchotements. Les deux hommes choisirent de continuer leur chemin sans prêter attention aux questions dont les bombardaient immanquablement les habitants qui les reconnaissaient.

Jacob aurait voulu s’arrêter pour les rassurer un à un. La plupart des citoyens d’Arreva étaient restés cloîtrés dans leurs quartiers à attendre l’inéluctable, mais certains d’entre eux s’étaient rassemblés sur la place publique ou la cafétéria, espérant entendre le commandement prendre la parole pour leur annoncer que tout n’était pas perdu et qu’on pouvait encore vaincre les Autres. Le premier passage de Schervack vers l’extérieur avait semé l’émoi, et plusieurs citoyens avaient attendu son retour avec impatience en s’imaginant que la Coalition n’avait pas encore dit son dernier mot et qu’elle s’apprêtait à déclencher quelque action décisive. Est-ce qu’on s’apprêtait à détruire les missiles? Avait-on trouvé une façon de survivre à leur effroyable pouvoir de destruction? Jacob eut le cœur brisé en abandonnant derrière lui ses amis et voisins, dont il dut ignorer les suppliques malgré l’envie qui le taraudait de leur révéler le secret qui les sauverait tous : le voyage dans le temps.

Le silence revint à mesure qu’ils s’éloignaient de la place publique pour s’approcher du secteur résidentiel. Pour économiser l’espace, chaque résident n’avait droit qu’à un cubicule d’environ deux mètres sur deux mètres, et les familles, à deux cubicules contigus, tous les autres espaces plus volumineux étant réservés aux besoins de l’armée. Ces modestes appartements étaient empilés les uns par-dessus les autres à la manière des rayons d’une ruche. Deux autres secteurs complétaient ce premier niveau : une caverne adjacente dépourvue de béton où on cultivait encore des champignons, ainsi que la zone agricole dans laquelle se trouvaient les serres et l’élevage de porcs. Hélas, la pénurie d’eau et d’énergie avait eu raison des derniers plants de choux, mais quelques porcs étaient encore en vie.

Jacob et Schervack s’engouffrèrent bientôt dans un second ascenseur, qui s’enfonça dans les entrailles de la Terre, à un endroit où personne d’autre que les chrononautes et les maîtres d’œuvre du projet Tempus ne pouvait descendre.

Le jeune homme sentit une pointe d’angoisse se former au creux de son estomac. Après la déception engendrée par son renvoi, il se joindrait après tout à l’équipe. Or, il n’avait pas suivi l’entraînement jusqu’au bout. Il ne connaissait même pas la nature de la première mission. Le commandant des forces armées humaines, Victor Holt, n’aurait sans doute pas le temps de le briefer. Est-ce qu’il serait à la hauteur? Même s’il savait qu’il avait en partie échoué aux tests, le commandant ne lui avait pas révélé s’il était l’un des premiers remplaçants sur la liste ou l’un des derniers. Sans doute qu’il se trouvait en tête de liste, puisqu’après tout, il remplaçait Mortie. Cette pensée le réconforta un peu.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur un couloir aux murs d’un blanc aveuglant qui conduisait à la salle de lancement temporel. Ici, l’éclairage était encore en parfait état de marche. Trois soldats les entourèrent aussitôt qu’ils mirent le pied à l’extérieur de l’ascenseur, dont le commandant Holt.

– Mortie est hors circuit, commença Holt sans préambule. Vous vous rappelez la respiration à adopter pendant le transfert?

– Oui.

– Bien. La position?

– Euh, je crois bien, oui…

– Parfait. Enlevez tout ce que vous portez sauf vos sous-vêtements. La ceinture aussi. Vite, mettez cette combinaison, elle régularisera vos signes vitaux et vous protégera de la pression exercée par le voyage temporel.

Jacob tenta tant bien que mal d’enfiler la combinaison, mais la nervosité le rendait maladroit, surtout qu’il essayait de ne rien manquer des directives émises par le commandant Holt.

– Tout le matériel dont vous pourriez avoir besoin se trouve dans cette malle. Le costume et l’équipement d’époque se trouvent dans ce grand sac ici.

Jacob leur jeta un regard furtif. Le coffre avait été maquillé en malle de bois ordinaire fermée par un vieux cadenas rouillé. Même si le cadenas avait une apparence banale, il était fabriqué dans un matériau beaucoup plus résistant qui serait extrêmement difficile à briser, et impossible à crocheter. En outre, si d’aventure, un voleur parvenait par miracle à forcer le cadenas, il y avait une serrure microscopique sous le coffre que seul l’un des chrononautes pouvait ouvrir en apposant son empreinte digitale. Quant au sac, il s’agissait simplement de morceaux de cuir cousus auxquels on avait ajouté une poche à rabat.

– Ne prenez rien dans les malles sans la permission de votre chef d’escouade. Vous vous changerez une fois là-bas. Vous serez briefé plus en détail par vos coéquipiers.

Sa combinaison enfilée, Jacob se permit de contempler la salle de lancement dans laquelle il n’était encore jamais entré. Sans contredit, c’était la pièce la plus spacieuse de tout Arreva. Partout, des ordinateurs derrière lesquels des techniciens nerveux s’affairaient. Mais ce n’était rien en comparaison de la machine gigantesque qui recouvrait le mur arrière. De celle-ci s’échappaient d’énormes cylindres dont l’extrémité était connectée à huit capsules où reposaient déjà cinq membres de l’équipage.

Du côté gauche, il distingua Luke, Lahée et David, alors qu’à sa droite se trouvaient Winter et Caleb, ainsi que la capsule qui aurait dû contenir Mortie. Les navettes encore vides serviraient de substituts en cas de bris ou lors de l’envoi éventuel d’un groupe plus important.

Des masques à oxygène couvraient déjà le visage de ses compagnons, et ils étaient tous plongés dans une méditation profonde. Winter ouvrit tout de même un œil et lui fit un signe discret de la main. Jacob lui renvoya son salut, puis monta à bord de sa capsule, talonné par le commandant Holt, qui le laissait à peine placer un mot.

– Tu seras séparé du groupe. Vous faire tous apparaître au même endroit serait trop voyant. Où que tu atterrisses, reste en place le temps que Winter vienne te chercher. Voici l’appareil qui te permettra de revenir. Il n’est bon que pour une seule fois, alors ne l’utilise que si la mission est un succès ou en cas d’absolue nécessité.

Il sangla Jacob au siège et lui plaça le masque à oxygène sur le visage, puis balança un autre petit sac dans la capsule avant de la refermer.

– Bonne chance, fils. Le futur de l’humanité dépend de vous six maintenant.

Les moteurs de son véhicule commencèrent à chauffer. Le départ était imminent. Devant ce constat, l’air lui manqua. Retirant le masque qui l’oppressait, et alors qu’Holt s’apprêtait à retourner au poste de commandement, Jacob cogna frénétiquement contre la vitre pour le retenir.

– Dites-moi au moins où je vais!

– À Rome, au IIIe siècle avant Jésus-Christ.

Chapitre 3

Le voyage dans le temps

 

La capsule fut propulsée vers l’avant à une vitesse vertigineuse. Jacob n’avait pas eu le temps de se positionner convenablement ou d’ajuster sa respiration pour rendre le voyage le plus confortable possible. C’était tout juste si on lui avait laissé le temps de renfiler le masque à oxygène avant le départ.

Bientôt, le véhicule avança si rapidement que toutes les couleurs se fondirent en une seule pour ne former que du blanc, un peu comme si la réalité venait d’être gommée et qu’on l’avait repliée au creux d’une feuille de papier blanc. Où étaient le bas et le haut? La gauche et la droite? Était-il seulement encore dans son vaisseau? Il n’en distinguait plus les contours, ne sentant que le cuir du siège contre son dos. Le plus troublant était le silence absolu dans lequel se déroulait le voyage, à tel point que le jeune homme aurait pu se croire à la dérive dans l’espace, aveuglé par une étoile particulièrement brillante, si ce n’était qu’il pouvait encore respirer. L’esprit de Jacob tentait activement d’interpréter les informations que ses sens lui acheminaient, mais tout ce qu’il en retira fut un mal de crâne abominable. Il se concentra sur sa respiration et essaya d’oublier la sensation de déchirement qui incendiait chaque particule de son corps.

Le transfert lui parut interminable tant son corps souffrait. La seule chose qui semblait empêcher les organes de Jacob de se liquéfier était la combinaison qu’on lui avait passée avant le départ. Pour éviter d’être malade, il jugea bon de fermer les yeux.

Puis subitement, la douleur s’estompa. Il ne se déplaçait plus. Des pépiements d’oiseaux remplacèrent l’absence de sons tandis qu’un vent frais au parfum agréable lui fouetta le visage. Ne sachant trop s’il rêvait ou non, Jacob ouvrit avec prudence les paupières. Lorsqu’il découvrit le monde que ses autres sens lui avaient suggéré, le doute ne lui fut plus permis.

Il avait reculé de vingt-six siècles dans le passé.

Étourdi par l’incroyable périple au travers des flots du temps qu’il venait de vivre, Jacob peina à déboucler les sangles qui le retenaient. Relever le capot de la capsule et en descendre fut une épreuve pénible. Dès que ses pieds touchèrent le sol et que ses affaires furent déchargées, le véhicule se dématérialisa pour reprendre le chemin du futur.

Sa lumière immaculée l’éblouissant, Jacob se plaça dos au soleil afin de reprendre contenance. Il y avait vingt minutes à peine, il se trouvait à la surface en compagnie de Becca à attendre la fin du monde, et voilà qu’il atterrissait en Italie. Tout cela lui donnait le vertige.

Alors qu’il relevait la tête, un tintement agréable attira son attention. Tentant de ne pas trébucher sur les racines, pierres, branches et mottes de terre ponctuant le sol meuble, Jacob avança craintivement de quelques pas en direction du frémissement qu’il avait entendu. Enfin, contournant un rocher qui lui bloquait la vue, il découvrit ce que jamais il n’aurait cru voir un jour : un cours d’eau claire coulant paresseusement. N’ayant jamais eu le loisir d’en contempler un auparavant, Jacob se laissa hypnotiser par son frémissement musical et en perdit tout discernement. Il s’en approcha, encore vêtu de sa combinaison, puis trempa une main dans l’eau la plus limpide qu’il ait jamais contemplée.

Jacob trempa ses lèvres dans le liquide froid, ému par cette chance inestimable et peinant à absorber toute la beauté de ce qu’il découvrait. Abandonnant toute prudence, il fit couler de la terre entre ses doigts, lança une pierre dans le fleuve, caressa les feuilles des arbrisseaux et cueillit des bouquets d’herbe. Pour la première fois de sa vie, il ne craignait pas de se trouver à l’extérieur. Il ne craignait pas d’être attaqué par un Autre, ou de tomber malade à cause de la biopollution ou de la radioactivité. Il prit une profonde inspiration et toussa violemment tant l’air était pur. Les larmes lui montèrent aux yeux, mais il s’en moquait. Il y avait des arbres, des collines, un fleuve magnifique, des oiseaux et des gens.

Des gens? Oui, des gens au loin. Qui marchaient dans sa direction.

Jacob espéra qu’il s’agissait de Winter et des autres venus le chercher, mais en examinant les silhouettes plus attentivement, il réalisa que ce n’étaient pas ses amis. Était-ce l’arrivée de la capsule qui avait attiré leur attention? Le commandant Holt lui avait bien dit quelque chose à ce sujet avant le départ, mais dans l’excitation, Jacob avait oublié ce que c’était exactement. Par ailleurs, le jeune chrononaute n’était pas exactement certain de ce qui se produisait lorsqu’on se matérialisait dans le passé à la fin d’un voyage dans le temps. Une explosion? Un éclair de lumière blanche? Un bruit intense? S’il s’était passé quoi que ce soit de ce genre, il ne l’avait pas remarqué. Normalement, le commandement avait choisi un endroit relativement désert pour l’arrivée, mais puisque Jacob s’était stupidement éloigné de son point de chute, il était bien naturel qu’on l’ait remarqué, surtout si de surcroît le transfert ne s’était pas terminé discrètement…

En toute hâte, Jacob retourna auprès de sa malle et de ses sacs, essayant de descendre sa fermeture éclair afin d’enlever sa combinaison de voyage. Il fallait absolument éviter que les Romains la remarquent. Ce n’était pas très facile de la retirer, car la fermeture était située dans le dos, et dans sa maladresse, il n’arrivait pas à l’atteindre. De loin, ces citoyens romains devaient croire qu’il pratiquait une sorte de danse rituelle, et Jacob imaginait déjà avec horreur leur air incrédule en le voyant vêtu à la mode du XXIIe siècle. Quel sort pourraient-ils bien réserver à un voyageur venu du futur?

Après avoir triomphé de la fermeture éclair récalcitrante, il fourgua sa tenue dans un sac, mais garda ses sous-vêtements futuristes. Pas le temps de les changer. Une à une, il récupéra les différentes pièces de son costume, les enfilant sans trop se soucier de la façon de les porter. D’abord, la tunique, puis les sandales, et pour finir, la toge, qu’il drapa de son mieux.

Les curieux étaient maintenant trop près de lui pour ne pas avoir remarqué son petit manège. Formant un demi-cercle devant Jacob, la plupart le toisèrent avec méfiance. Le plus costaud d’entre eux s’approcha de lui, l’air menaçant.

– Vous êtes Romain?

– Bien sûr, quelle question! répondit-il dans un latin approximatif. Euh… J’ai longtemps été le captif d’Hannibal en Ibérie2, et on a enfin payé la rançon pour me libérer il y a quelques mois, alors je rentre chez moi.

– Vous parlez bizarrement.

– La vie chez ces barbares m’a profondément transformé, tenta Jacob.

Le géant hocha de la tête, semblant avaler son histoire.

– Qu’est-ce que vous faisiez juste avant?

– Rien du tout, euh…, je venais de terminer ma baignade, alors je me rhabillais.

Les Romains se dévisagèrent, stupéfaits.

– Ah. Drôle d’idée. Et dans ce grand sac, il y a quoi? continua son interlocuteur.

– Rien qui vous concerne, citoyen.

Devant l’air agressif du costaud, Jacob perdit de son assurance et voulut l’amadouer en lui répondant.

– Euh…, des vivres…, pour un pique-nique.

– Vous venez de me dire que ça ne me concernait pas, ce qu’il y avait dans le sac, alors pourquoi vous me répondez?

– J’ai… changé d’avis. Tout simplement. Allez hop! Retournez à vos affaires, c’est un ordre!

Les Romains s’éloignèrent à contrecœur. Jacob se morigéna à voix basse de sa propre stupidité. C’était sans aucun doute son déguisement qui lui avait sauvé la mise. Puisqu’il portait une toge de lin luxueuse par-dessus sa tunique et des sandales rouges, ces hommes l’avaient reconnu comme un patricien3, une personne riche et influente, alors qu’eux, avec leurs tuniques élimées, n’étaient que des plébéiens4.

Il rajusta sa tenue. Ces Romains pouvaient bien l’avoir regardé comme s’il était tombé du ciel : il avait placé sa toge sur la mauvaise épaule, et ses sandales étaient à demi lacées. Généralement, un esclave aidait toujours un Romain à s’habiller, et il comprenait maintenant pourquoi.

Une fois sa garde-robe bien en ordre, Jacob repensa à ce commentaire insipide sur la baignade… C’était exactement pour cette raison qu’il n’avait pas été sélectionné pour être chrononaute ; il était anxieux de nature et peinait à improviser. À l’avenir, il devait être plus prudent et ne pas perdre son temps avec des bêtises comme respirer de l’air pur. Au moins, il n’y avait plus personne à proximité pour venir l’embêter, ce qui était une bonne et une mauvaise chose à la fois. Les chances que d’autres personnes l’aient repéré étaient minces, mais il n’apercevait toujours pas Winter et le reste de l’équipe.

Il profita de ce moment de répit pour vérifier une dernière fois que sa tenue était impeccable, puis il ouvrit le grand sac que lui avait laissé Holt. La première chose qu’il trouva fut un superbe glaive. L’arme n’était pas factice, c’était une copie parfaite de ceux maniés par les soldats de l’armée romaine, mais on y avait intégré quelques améliorations modernes : lame de carbone ultralégère, tranchant affûté au laser et boussole cachée dans le pommeau… Même chose pour le javelot ; un vétéran n’aurait pu faire la distinction entre ce dernier et celui manié par les armées romaines. Pour s’amuser, Jacob fit quelques passes avec le glaive.

Il examina ensuite le petit sac qu’Holt avait lancé avant de refermer la capsule. En découvrant son contenu, le jeune homme émit un sifflement admiratif. Le commandement n’entendait pas à rire. Ces engins-là surprendraient certainement tous les habitants du monde antique au moment de leur détonation. Quant à l’unité de retour que lui avait remise Holt, elle avait été cachée dans une sorte de pendentif sur lequel était gravée une effigie à deux têtes qu’il se passa autour du cou. Pour ce qui était du coffre, il ne parvint pas à l’ouvrir malgré tous ses efforts ; probablement que son empreinte digitale n’avait pas été programmée.

Jacob s’amusait avec le javelot lorsque de nouvelles silhouettes se découpèrent à l’horizon. Cette fois-ci, il s’agissait bien de ses camarades. Le jeune homme remarqua tout de suite que quelqu’un manquait à l’appel. Caleb, à première vue. Même s’il ne l’aimait pas beaucoup, Jacob souhaita qu’il ne lui soit pas arrivé malheur pendant le transfert. Les voyages dans le temps étaient dangereux. On n’était jamais certain d’atterrir en un seul morceau.

Arrivée à sa hauteur, Winter le prit avec urgence par le bras.

– Où est Mortie?

Chapitre 4

Le disparu

 

– Comment? On ne t’a pas dit que je le remplaçais?

– Non, j’étais en profonde méditation, alors j’imagine qu’ils n’ont pas voulu briser ma concentration, répondit Winter d’un ton inquiet.

– J’étais convaincu que tu m’avais aperçu? Tu m’as salué, non?

– Ce n’était pas un rêve? marmonna la chef d’escouade avant de reprendre son interrogation. Qu’est-ce qui s’est passé ? Juste avant que je ferme les yeux, Mortie était dans la navette à côté de la mienne.

– Je ne sais pas, avoua Jacob. Schervack est venu me chercher à la surface peu avant le transfert. Il n’a rien voulu m’expliquer, et le commandant ne m’a pas laissé le temps de poser de questions. Je ne peux rien t’apprendre de plus malheureusement.

Un pli soucieux barra le front de Winter, qui entreprit de se mordre nerveusement la lèvre inférieure. Winter aimait tout planifier et organiser dans les moindres détails. Elle détestait les imprévus, mais surtout, elle se faisait du souci pour quiconque était sous ses ordres. Bien qu’ayant à peine dix-sept ans, c’était elle qui avait été choisie pour diriger l’équipe des chrononautes, car elle n’acceptait rien de moins que la perfection, de sa part et de celle des membres de toute équipe dont elle prenait la tête. Un as du combat au corps-à-corps, elle inspirait le respect par ses prouesses martiales et son ardeur déployée à l’entraînement. Souvent en proie au doute, Winter passait des heures entières à fignoler ses stratégies militaires et ses méthodes de commandement. Rien au monde ne lui importait plus que le bien-être des personnes dont elle avait la charge.

– Tu crois que les Autres ont réussi à saboter le lancement? demanda Lahée.

– C’est possible, je suppose, marmonna Winter. Tu es bien certain de n’avoir rien remarqué dans la salle? demanda-t-elle à Jacob. Ou de l’avoir croisé en arrivant? Peut-être qu’il a eu un malaise et qu’on le conduisait à l’infirmerie?

– Tout s’est passé très vite, tu sais. Peut-être qu’il était là et que je ne l’ai pas remarqué.

Winter secoua la tête et s’enferma dans le mutisme. Il valait mieux ne pas la déranger. En attendant que leur chef décide ce qu’ils devaient faire, le reste du groupe se rassembla plus loin pour discuter de leur premier transfert temporel.

– C’était génial! s’extasia Lahée en utilisant le châle de son costume pour s’éponger le visage et les cheveux. C’est comme si mon corps avait été complètement dématérialisé molécule par molécule avant d’être reconstruit juste ici, en plein IIIe siècle avant l’ère commune5!

– Il n’y a vraiment que toi pour qualifier la sensation d’être écorché vivant de « géniale », marmonna Luke.

– Tu es trempée? remarqua Jacob.

– Oui, j’ai atterri dans une petite rivière par là-bas. Je suis tombée dedans en essayant de descendre de ma navette, avoua piteusement la jeune fille. Pour être certaine que personne ne me voit dans mes vêtements du futur, je me suis changée avant de sortir de l’eau.

– Ils en ont de la chance, les poissons, la taquina Luke, qui reçut une chiquenaude sur le bras de la part de Lahée pour le rappeler à l’ordre.

– Winter m’a trouvée la première, puis on s’est mises à la recherche de David. Le pauvre, il s’était matérialisé dans un sous-bois. Il n’avait jamais vu d’arbres, alors ça l’a rendu un peu nerveux.

La jeune fille tapota affectueusement le bras du géant, qui, fidèle à son habitude, ne répondit rien.

– Ç’a été tout le contraire pour Luke, quand on l’a trouvé, il était perché sur une branche!

– Je ne pouvais pas laisser passer une telle occasion, se défendit Luke en affichant un sourire béat. J’ai toujours voulu grimper à un arbre au moins une fois dans ma vie. En revanche, je suis un peu déçu de n’avoir croisé personne. On m’a tellement vanté les beautés de Rome que j’ai bien hâte d’en découvrir les plus jolis spécimens, termina-t-il en envoyant un clin d’œil complice à la volée.

– Toi, tu es arrivé où ? reprit Lahée en l’ignorant. Et pourquoi toutes tes affaires sont déballées? Quelqu’un pourrait les voir.

– Euh… Je suis arrivé à peu près ici. C’est qu’ensuite, j’ai voulu voir le fleuve, tu comprends…, et des gens sont venus à ma rencontre, peut-être parce qu’ils ont été alertés par le transfert. Rassurez-vous ; ils ont bien failli me démasquer, mais je crois que j’ai réussi à leur donner le change.

Lahée, Luke et David le dévisagèrent en silence. Winter, qui jusque-là ne s’était pas intéressée à ce qu’ils racontaient, apostropha Jacob avec férocité :

– Quoi? Tu n’es pas resté où tu étais? Holt ne te l’avait pas ordonné ?

– C’est-à-dire que… oui.

– Et tu es tout de même allé voir le joli fleuve? Tu es sérieux, là ? Tu te crois en vacances peut-être? La prochaine fois qu’un supérieur te donnera un ordre, tu l’exécuteras, un point c’est tout, c’est clair? le houspilla Winter en lui enfonçant l’index dans la cage thoracique.

– Très clair.

Jacob baissa la tête, penaud. Au-delà de la colère de Winter, il avait bien senti qu’avec ses enfantillages, il avait déçu la jeune femme. Il en rougit de honte. Enfin, on lui donnait sa chance d’être chrononaute, et il aurait pu bousiller des mois de préparation en une fraction de seconde.

Luke, pour détendre l’atmosphère, fit le pitre :

– Tu as eu de la chance, rigola le jeune homme. J’aime bien les arbres, mais la forêt, ça craint. Je n’ai aucun sens de l’orientation et j’entendais toutessortes de bruits bizarres. Saleté d’animaux. Je parie que ces bois sont truffés de loups, d’ours et de Minotaures!

– Ne sois pas ridicule, rétorqua Lahée, les Minotaures n’existent pas.

– Ils n’existent pas à notre époque, mais qui te dit qu’il n’y en a pas ici?

– Parce que ce sont des créatures mythiques, non pas des animaux disparus comme les loups et les ours.

– Comment sais-tu que les loups et les ours ne sont pas des créatures mythiques? Tu en as déjà vu?

– Non, mais si tu ouvrais un livre de temps en temps, tu aurais vu des photographies, idiot.

– Et il existe des gravures et des dessins de Minotaures. Ce n’est pas la faute de ces pauvres gens de l’Antiquité si l’appareil photo n’avait pas encore été inventé. Échec et mat, assena Luke, triomphalement.

Lahée roula des yeux, et tout le groupe rit, même Winter, ce qui dissipa un peu la tension. Les cinq jeunes gens en avaient bien besoin. Bien qu’ils eussent tous participé à des missions pour le compte de la Coalition par le passé, jamais encore l’une de ces missions ne s’était déroulée à une autre époque. Et cette fois-ci, l’enjeu était beaucoup plus élevé.

Voulant poursuivre la conversation, Lahée demanda à chacun ce qu’il avait pensé du transfert temporel :

– Je vais être parfaitement honnête avec vous, répondit Luke, j’ai vomi sur le tableau de commande. Je ne sais pas si après nous avoir déposés dans le passé, la navette retourne directement dans le futur, mais ils ne vont pas être contents, les gens du commandement. (Il prit une pause pour réfléchir.) J’y pense… Quand j’utiliserai l’unité de retour, est-ce que je retrouverai mon vomi?

Jacob, pour ne pas en entendre davantage, partagea sa propre expérience :

– C’est comme être broyé par deux mains géantes. Sans la combinaison, je ne sais pas si le voyage temporel aurait pu être possible.

– Oui, elle est plus ou moins faite du même matériau que les capsules, expliqua Lahée. Il permet de mieux résister aux impulsions électromagnétiques générées par les déplacements temporels. En gros, c’est ce qui empêche tes organes de se liquéfier et le véhicule d’être écrabouillé.

Souriante, Lahée se tourna vers David pour entendre l’opinion du colosse de l’équipe :

– Et toi, David, comment as-tu trouvé ton premier voyage? demanda Lahée, que tout sujet scientifique passionnait.

– C’était déroutant, répondit le jeune homme en haussant les épaules.

Toujours aussi bavard, celui-là, songea Jacob. Il ne savait pas encore s’il appréciait David ou non. Quelque chose d’inquiétant se dégageait de lui. Les deux chrononautes avaient très peu travaillé ensemble. On décrivait David comme une véritable force de la nature, capable de changer à lui seul l’issue d’une rencontre opposant les humains aux Autres grâce à son incroyable puissance physique. Et de tous les chrononautes, c’était également le seul à avoir été fait prisonnier par les Autres et à avoir réussi à y survivre…

La réponse laconique de David ayant brisé le rythme de la discussion, chacun alla vaquer à ses occupations. Jacob en profita pour détailler les costumes que portaient ses camarades, car cela pourrait lui donner un petit indice sur le rôle que chacun jouerait au sein de la mission. Luke portait des vêtements semblables aux siens : une toge de lin blanche par-dessus une tunique de laine allant au-dessus du genou. Les costumes de Lahée et de Winter, bien qu’elles soient des femmes, ne différaient pas tellement de ceux de Jacob et de Luke. Une tunique en laine tombant aux chevilles, des souliers fermés et un grand châle leur couvrant les épaules. David, quant à lui, portait des vêtements à l’apparence modeste, et si lui aussi avait revêtu une tunique, elle était de couleur beaucoup plus sombre et de beaucoup moins bonne facture que celle de ses amis. En outre, il ne portait pas de toge, contrairement à Luke, et Jacob en conclut que Winter, Luke, Lahée et lui-même appartenaient à une famille patricienne et que David était leur esclave ou leur serviteur.

– Bon, venez par ici, commanda Winter. Il est essentiel que la disparition de Mortie n’affecte pas notre mission. Je sais qu’il est notre ami, mais on ne peut pas se laisser distraire pour le moment. Puisqu’on n’a pas retrouvé Caleb, le briefing devra attendre qu’on soit en ville. Normalement, il aura atterri dans un rayon d’un kilomètre au maximum. David, tu partiras chercher à l’est ; Luke, à l’ouest ; Lahée, au sud ; et Jacob et moi, au nord. Ne perdez pas de temps en chemin, il faut être en ville avant la fermeture des portes. Si vous le trouvez, prévenez-moi tout de suite, et surtout, utilisez vos communicateurs avec beaucoup de discrétion. Et n’oubliez pas qu’à partir de maintenant, on doit toujours parler en latin.

Tout le monde acquiesça et se mit au travail. Winter fit transférer tout ce qu’ils ne pourraient pas transporter avec eux dans l’une des deux malles, confiant la première à David et conservant la seconde. Quelques minutes plus tard, le groupe se sépara pour partir à la recherche de Caleb. Jacob et Winter agrippèrent chacun une poignée du coffre, puis se mirent en marche sans mot dire.

– Si tu veux, tu peux attendre ici, et je vais…

– Non.

– Mais je peux très bien…

– J’ai dit non.

Jacob se tut, vexé par le ton glacial de sa coéquipière. Il savait qu’il avait gaffé, mais comment pourrait-il faire ses preuves si Winter ne lui faisait même pas assez confiance pour marcher pendant un kilomètre vers le nord?

Pendant près d’une heure, ils fouillèrent les environs dans l’espoir de trouver Caleb. Ils ne repérèrent aucune trace du jeune homme, hormis de l’herbe aplatie là où la capsule avait sans doute atterri. Winter décida qu’il valait mieux rejoindre les autres pour le moment.

– Est-ce que tu as un problème avec le fait que je sois ici? demanda Jacob une fois qu’ils se furent remis en route.

– Quoi?

– Est-ce que tu m’en veux pour quelque chose? Ou bien est-ce à cause de cette erreur stupide avec le fleuve?

– Ne sois pas ridicule. Crois-moi, j’ai aussi envie que toi de gambader dans l’herbe et de respirer le parfum des fleurs.

– Alors, pourquoi est-ce que tu me traites de cette façon?

Winter s’arrêta net et dévisagea Jacob en silence, les poings sur les hanches.

– Je ne t’en veux pas pour quoi que ce soit, Jacob, mais la réalité, c’est que je suis responsable de toi. Si tu meurs, ce sera ma faute. Tu as suivi l’entraînement général des chrononautes, mais tu n’as pas suivi celui de cette mission particulière, ou du moins, pas en entier. Et pour tout te dire, j’étais préparée à l’éventualité que quelqu’un de l’équipe soit remplacé, mais je n’aurais jamais pensé que ce serait par toi.

– J’étais si bas sur la liste?

– Jacob, tu étais le DERNIER. Tu es bien trop gentil pour être un soldat efficace, encore moins un chrononaute.

– Lahée aussi est quelqu’un de gentil, se défendit Jacob, piqué au vif par la remarque.

– Oui, mais Lahée est un génie. Toi, tu as une intelligence moyenne, une force moyenne et des talents moyens. Franchement, je ne sais pas ce que tu es censé apporter à l’équipe. Tu mets en péril tout le plan par ton inexpérience, et je vais devoir le réviser en entier pour prendre en compte ta présence. Le commandement n’a même pas eu la décence de m’expliquer pourquoi ils t’ont envoyé ici plutôt que n’importe lequel des seize autres chrononautes beaucoup plus compétents que toi.

– Ah, bon. Désolé que tu le penses.

Jacob se remit en route sans attendre Winter.

– Jacob! plaida la jeune fille.

Il l’ignora. Est-ce qu’il n’apportait vraiment rien à l’équipe? Pourquoi l’avoir choisi alors? Les autres remplaçants n’étaient-ils plus disponibles, comme Mortie? Tous les chrononautes possédaient des qualités particulières ou des talents hors du commun, comme la mémoire phénoménale de Lahée et le leadership naturel de Winter. C’était pour cela que le commandement les avait choisis pour devenir les chrononautes du projet Tempus. Lui, quel était son apport au groupe?

Non, elle a tort, pensa Jacob. Je sais que je peux les aider à sauver le monde, peu importe de quelle façon.

Le reste du trajet se déroula dans le plus absolu silence. Winter s’en voulait d’avoir été aussi dure avec le jeune homme. Elle se culpabilisait déjà de la disparition mystérieuse de Caleb et s’inquiétait pour Mortie, et elle ne voulait pas en plus avoir la mort de Jacob sur la conscience. Au moment où elle s’apprêtait à lui présenter ses excuses, elle aperçut David qui se dirigeait vers eux au pas de course.

– Alors?

– Il nous attend à l’entrée de la ville.

En poussant un soupir de contrariété, Winter prit le chemin de Rome, furieuse que Caleb ait déjà désobéi à l’un de ses ordres.

 

 

 

Chapitre 5

Arrogance

 

Caleb patientait depuis plus d’une heure. Winter et les autres devaient maintenant être en route pour le rejoindre. Aussitôt après l’avoir trouvé, David s’était empressé d’aller prévenir sa chef d’escouade comme un bon petit toutou. Il aurait cru que la jeune fille serait plus maligne. En ne le trouvant pas, elle aurait dû déduire qu’il ne les avait pas attendus. Le travail d’équipe n’était pas son point fort, et il en voulait encore à Winter d’avoir été désignée chef d’escouade à sa place. Il était beaucoup plus intelligent qu’elle, mais les autres chrononautes ne l’appréciaient pas. Il avait perdu un concours de popularité, et cela l’enrageait. Au moins, ce n’était pas ce grand benêt de Mortie qu’on avait placé comme responsable.

Le ciel se couvrant de nuages sombres, il se réfugia sous un arbre pour attendre l’arrivée de ses compagnons. Un marchand ambulant lui vendit une miche de pain et du fromage. Caleb mastiqua la nourriture lentement, savourant le goût délicieux des aliments. Dans le futur, tout avait un goût de cendre et de conserve. Le jeune homme ricana en pensant que la nourriture de l’Antiquité avait meilleur goût que celle de son époque. Comment la race humaine avait-elle pu tomber si bas?

Tout cela, c’était la faute des Autres. Caleb les haïssait. Les nations et États de l’Amérique du Nord opposant une farouche résistance, les Autres avaient perdu patience et l’avaient systématiquement ravagée sans ne plus prendre garde à préserver ses ressources, satisfaits de piller les richesses naturelles du reste du monde. Certains de ses compatriotes cherchaient encore à comprendre les motifs des Autres. Il avait extensivement interrogé les quelques extraterrestres que la Coalition était parvenue à capturer afin de comprendre l’essence de leur esprit. Ils semblaient tous avoir la même chose en commun : le plaisir de la destruction et une haine farouche de l’humanité. Pourquoi? Caleb n’avait jamais réussi à le déterminer. Cela semblait programmé dans leur ADN. Et à cause d’eux et de cette barbarie génétique, il n’y avait plus de civilisation, seulement un chaos et une désolation généralisés. S’ils n’avaient pas existé, peut-être aurait-il encore une famille aujourd’hui. Peut-être serait-il moins amer ; peut-être se serait-il même fait des amis à Arreva.

Caleb, reprenant ses esprits, se morigéna de s’être laissé aller ainsi à toutes ces suppositions. En se fourrant un énorme morceau de pain dans la bouche, il réfléchit à ce que David lui avait rapporté. Mortie avait raté le lancement. Pourtant, il était entré tout comme eux dans la salle temporelle. Il avait vu les techniciens le sangler et lui faire quelques ultimes recommandations pour faciliter le transfert. En théorie, environ dix minutes auraient dû s’écouler entre l’installation dans la capsule et le lancement. Avait-il disparu pendant ce laps de temps? Bien sûr, c’était la première fois que l’homme voyageait à travers le temps, alors les probabilités que quelque chose soit allé de travers étaient très élevées.

Ou peut-être les Autres avaient-ils quelque chose à voir avec la disparition de Mortie?

À sa connaissance, ils n’avaient jamais réussi à s’introduire dans Arreva, mais s’ils avaient eu vent de ce que la Coalition préparait, il était fort possible que ces créatures aient tout tenté pour saboter leur départ. À moins que les Autres n’aient absolument rien à voir dans tout cela et que Mortie ait été catapulté à une autre époque, à dessein ou par accident. Car comment aurait-il pu être victime des Autres sans que Caleb ou un autre chrononaute se rende compte de quoi que ce soit? La seule autre hypothèse envisageable était que Mortie avait tout simplement été retiré de la mission.

Et dire que c’était Jacob qui le remplaçait. Jacob! L’idée était si farfelue que cela déclencha encore l’hilarité