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Un jour, Mathilde reçoit une lettre qui l'emmènera plus loin qu'elle ne l'aurait cru...
Deux ans après un divorce douloureux, la vie de Mathilde subit un nouveau bouleversement à cause d’une convocation déconcertante d’un avocat, accompagnée d’un billet d’avion pour New York. Si elle n’apprend rien de ses parents sur cette histoire rocambolesque, elle perçoit cependant une gêne lorsqu’elle les interroge. Dans le cabinet de l’homme de loi, la lecture du testament d’Angie Simon, célèbre cantatrice, laisse Mathilde abasourdie : elle hérite de ses droits sur les enregistrements français, d’un appartement parisien et d’un terrain dans le village même où elle est née. Pour retracer l’origine de ce legs, elle décide d’entreprendre des recherches qui la conduiront à découvrir ses propres racines. Dans son long cheminement, elle prendra conscience que l’amour peut être différent selon les saisons de la vie, que les sentiments restent toujours aussi forts et que le cœur ne connaît pas les rides. Deux portraits de femmes tout en subtilité, deux histoires contées par touches, qui s’entremêlent sous l’effet d’une belle complicité.
Quel est donc le lien entre Mathilde et cette célèbre cantatrice ? Quelle découverte va-t-elle faire ? Découvrez, dans ce roman, la vie d'une femme sur les traces de ses racines jusqu'à New York.
EXTRAIT
Novembre s’installait, nappant, par places, de brouillards traînants une mosaïque de vignes roussies, que les premiers vents frais commençaient à dépouiller. Des fossés, humides de la nuit, s’élevaient des odeurs âcres d’une nature en fermentation. Pourtant, le ciel restait clair et la journée s’annonçait belle.
Ce matin-là, Mathilde se sentait légère. Après une nuit brumeuse, elle s’était levée décidée et sûre d’elle. Elle interrogerait son père, et tant pis pour les commentaires acerbes que sa curiosité entraînerait ! Quant à son indiscrétion, si elle devait l’évoquer, elle ne voulait même pas envisager la réaction de son père. Après tout, depuis le début, celui-ci ne lui avait-il pas caché la vérité, allant même jusqu’à lui mentir effrontément lorsqu’elle l’avait questionné sur la présence des photos d’Angèle dans le grand album familial ?
À son grand étonnement, elle le trouva affairé à remplir un sac de voyage. Avant même qu’elle ne le questionne, il lui précisa qu’il partait se reposer quelques jours à la montagne. Ce que Mathilde pouvait aisément comprendre. Après tout ce qu’il venait de traverser, malgré un âge avancé, il gardait la prestance qu’elle lui avait toujours connue, inspirant le respect de son entourage. « C’est encore un bel homme ! » ne put s’empêcher de penser Mathilde qui esquissa un sourire à la pensée de son père toujours séducteur.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Native de Marrakech,
Martine Pilate vit aujourd’hui dans le Var, face au massif de la Sainte-Baume. Sa plume est habitée par la mémoire. Petite-fille de Joseph Pitiot, l’inventeur de la pétanque, elle a signé
Pétanque, la fabuleuse histoire (2013).
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Seitenzahl: 317
Veröffentlichungsjahr: 2018
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En cette matinée lumineuse de juillet 1978, la fenêtre grande ouverte laissait entrer la douceur de cet été naissant. Des notes d’une musique atténuée dansaient sur la voix pure de la soprano, emplissant la pièce et s’échappant jusque sous les toits. C’était le moment privilégié de Mathilde, lorsque, en vacances, elle s’attardait à chasser les démons nostalgiques qui continuaient à envahir ses nuits solitaires.
Voilà deux ans que Pierre l’avait quittée, balayant sans appel leurs vingt-cinq ans d’une vie d’amour qu’elle avait toujours crue éternelle. Mais l’éternité n’était pas une notion humaine. Il avait suivi Nicole pour retrouver les élans qui s’étaient émoussés entre eux, au fil des ans.
La rupture de Mathilde et de Pierre consommée, Aline, leur fille, cette enfant dont la venue les avait comblés, en était arrivée à formuler des reproches insoupçonnés. Certes, elle n’approuvait pas le départ de son père, mais elle lui trouvait des circonstances atténuantes : le manque de fantaisie, le côté trop rangé et routinier de sa mère, la banalité des jours auprès d’elle. Des griefs que Mathilde ne parvenait pas à comprendre : comme si le bonheur pouvait être banal… Pendant tant d’années, elle avait cru à la perfection de leur union ! C’était si facile de se laisser bercer dans un quotidien rassurant et feutré.
Mathilde aimait ces heures de transition avant que ne s’impose l’écrasante chaleur de ces grands jours clairs du début de l’été. Le facteur était passé très tôt. Instinctivement, le regard de Mathilde s’enfuyait vers la colline boisée de la Ramasse. Mais, aujourd’hui, il revenait aussitôt se poser sur le billet d’avion qu’elle avait extrait de l’enveloppe bistre, frappée d’un timbre d’outre-Atlantique.
Lorsque, il y avait quelques jours, elle avait reçu cet appel téléphonique des États-Unis, elle avait cru à une plaisanterie de potache et n’en avait parlé à personne. Au fil des jours, elle avait même oublié l’épisode. Or, ce courrier, ouvert devant elle, était bien réel : une invitation, presque une convocation, à se rendre à New York, dans un cabinet d’avocats, celui-là précisément qui l’avait contactée.
Tout était organisé : son vol à l’aller était réservé, celui du retour était en « open », et, dans les deux cas, elle voyagerait en première classe ! Elle serait attendue à l’aéroport ; dans la lettre, on lui précisait l’adresse de l’hôtel où une chambre avait été retenue pour elle. Un formulaire de visa était déjà rempli et prêt à être expédié à l’ambassade américaine à Paris, après qu’elle l’eut signé. Et pour conclure, par le biais de quelques mots manuscrits, l’avocat lui souhaitait un bon voyage.
Perdue dans ses supputations, elle n’avait même pas remarqué que la musique s’était arrêtée et qu’elle avait été remplacée par le grésillement du disque qui continuait à tourner. Quand elle prit conscience que quelque chose manquait à l’harmonie ambiante, elle replaça le bras articulé du plateau sur la même face. Palmira d’Antonio Salieri, ce passage où la voix parfaite de la cantatrice, Angie Simon, s’épanchait suavement avec mélancolie. Cet air, particulièrement, avait l’art de la transporter dans un monde estompant toutes les difficultés d’un quotidien désormais envahi par l’absence. Ce disque revêtait pour elle d’autant plus d’importance qu’Angie Simon venait récemment de s’éteindre, emportée, en peu de mois, par une maladie impitoyable.
Mais cette missive captait toute son attention. Il fallait qu’elle en sache davantage. Elle en parlerait à ses parents. Peut-être eux sauraient lui apporter une réponse. En attendant, elle reconnaissait que cette aventure new-yorkaise la séduisait. Il y avait des années qu’elle n’avait plus voyagé. À bien y penser, depuis que Pierre avait commencé à se détacher d’elle. Elle avait toujours rêvé de s’envoler avec lui, au moins une fois, vers l’une de ces inoubliables destinations paradisiaques. Tandis qu’elle serait confortablement calée dans un large fauteuil réservé aux premières classes, une hôtesse attentive lui servirait une coupe d’un champagne délicatement fruité…
Seulement, depuis ces dernières années, ils étaient systématiquement retournés au même endroit, dans une pension de famille à La Ciotat. Elle aimait sincèrement ce petit port de Méditerranée, d’autant plus qu’il la rapprochait de la famille de son père qui vivait dans cette ville où elle était née, à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume. Cependant, plusieurs fois, elle s’y était retrouvée sans Pierre, rappelé intempestivement par son bureau. À présent, elle doutait du motif qu’il avait alors avancé.
En fait, quand Mathilde et Pierre s’étaient rencontrés, ils étaient tous deux étudiants à Montpellier : lui poursuivait des études de commerce international tandis qu’elle se préparait au professorat d’anglais. D’emblée, l’allure désinvolte du jeune homme, son aisance mêlée de tendresse, son élégance naturelle l’avaient séduite. Toujours dans la crainte de décevoir, elle affichait une retenue, voire une timidité, qu’il avait prise pour de la distinction, tandis qu’elle s’émerveillait du fait qu’il s’intéressât à elle.
Ils décidèrent de se marier alors qu’elle venait de terminer, avec succès, son année préparatoire lui ouvrant la porte de l’enseignement supérieur. Ses parents voyaient d’un mauvais œil cette union qui risquait de faire interrompre ses études à leur fille, avant l’obtention d’une licence titularisante. Ils l’avaient mise en garde, mais, devant son insistance et ses promesses, ils avaient fini par céder. Quelques mois plus tard, rayonnante, elle était devenue madame Desprades.
Médecin de campagne, le père de Mathilde, André Bolant, était un homme posé et grave, se départant rarement de son sérieux. Quant à Simone, de près de cinq ans plus jeune que lui, elle adoptait une attitude empreinte de la réserve et de la dignité qui convenaient parfaitement à l’épouse d’un docteur.
Le couple de Simone et d’André était déjà relativement âgé, lorsqu’en 1933 était enfin née Mathilde. Ils l’avaient particulièrement entourée de leur affection, même si André ne se montrait jamais très démonstratif. Son enfance avait été heureuse et laborieuse.
Elle était leur unique fille. Sur quelques photos, dans le grand album de famille, il y avait bien une autre petite fille, dont le visage lui évoquait vaguement quelqu’un et qui se tenait aux côtés de sa mère. Les quelques fois où elle avait interrogé cette dernière, elle lui avait répondu, avec un voile au fond de la voix, qu’elle avait « disparu ». Alors, par peur de raviver une plaie dans le cœur de ses parents, elle n’avait pas posé d’autre question sur cette jeune Angèle qui ne devait compter que peu d’années de plus qu’elle.
Puis les premières troupes allemandes étaient arrivées dans l’Hérault dès le mois de novembre 1942. La famille avait alors connu des moments difficiles, faits de peur, surtout lorsque, son lourd cartable de cuir noir à la main, André partait sur les routes pour venir en aide à une population partagée par des idéologies opposées.
Au cours de cette époque, bousculée par la guerre, Mathilde avait découvert cette appréhension face au monde qui l’entourait et ce sentiment ne l’avait plus quittée. Il fallait toujours faire attention, se méfier, réfréner ses élans. Par contre, ce fut grâce à l’amour de Pierre qu’elle s’était de nouveau épanouie, qu’elle avait retrouvé la spontanéité de sa prime enfance.
Puis, rassurée, petit à petit, elle s’était installée dans le rôle de la mère de famille qui s’efface devant le bonheur qu’elle tisse pour les siens. Elle en avait presque perdu sa personnalité, se laissant aveuglément guider par les désirs et les décisions de Pierre. Il occupait les fonctions de responsable du personnel dans une entreprise d’import-export et, à ce titre, se targuait de bien connaître la nature humaine.
Pourtant, après son mariage, Mathilde avait poursuivi ses études. Mais, dès l’obtention de sa licence, elle s’était consacrée à son foyer, d’autant plus volontiers qu’un heureux événement était attendu. Jamais elle ne s’était rebellée lorsqu’il lui disait : « Ma pauvre chérie, que ferais-tu sans moi ? » Bien au contraire, cette réflexion lui faisait chaud au cœur, la confortait dans sa passivité.
Lorsqu’il y a deux ans il lui avait annoncé qu’il la quittait, après des mois de tiraillements croissants, il lui avait semblé que le ciel s’écrasait sur elle. Elle l’avait supplié, lui avait promis qu’elle changerait. Il n’avait rien voulu savoir. Il était désormais trop tard : une autre l’avait remplacée dans le cœur de cet homme dont elle avait fait son guide.
Il lui avait fallu rompre avec tout ce qui avait été sa vie jusque-là. Elle avait eu du mal à déménager du grand appartement cossu, même si elle ne pouvait plus s’acquitter du loyer et des charges. Elle s’était alors enfuie de la région parisienne et s’était réfugiée chez ses parents, dans le petit village héraultais qui les abritait, depuis que son père avait commencé à exercer la médecine.
À présent, la vieillesse pesait lourd sur les épaules des parents de Mathilde, ralentissant leurs mouvements et les rendant presque fragiles. Toutefois, ils restaient ses références à l’enfance et elle revenait au nid en quête de protection.
La pension que lui versait Pierre, tandis qu’il s’acquittait des frais des études de leur fille, ne pouvait pas lui permettre de vivre décemment, en fait de « vivre » tout court. Elle s’était donc mise en quête d’un travail et, grâce aux relations de ses parents, avait eu la chance de décrocher, assez rapidement, un emploi de professeur d’anglais dans un collège privé de Clermont-l’Hérault.
Elle aurait très bien pu s’installer chez les siens, au village, mais elle tenait à respecter le délicat cocon dans lequel ils s’étaient dorénavant enfermés. Chacun avait ses habitudes. Elle ne se sentait pas capable de se soumettre aux leurs. Par contre, au volant de sa 2 CV, il lui suffisait d’une vingtaine de minutes pour être auprès d’eux.
À sa torpeur succéda une hâte inhabituelle devant cet étonnant courrier venu de si loin. Elle était certaine que ses parents détenaient la clé de cette histoire inconcevable. Quel lien pouvait-il exister entre les Bolant et les USA ?
Malmenée par une impatience grandissante, elle expédia ses tâches habituelles et regagna le petit parking, en bas de la rue Frégère, où elle avait l’habitude de garer sa voiture. Tout le long du trajet, elle échafaudait des hypothèses qu’elle abandonnait aussitôt, ne pouvant y apporter le moindre début d’explication. La route lui parut plus longue que d’habitude. La matinée était déjà bien avancée, lorsqu’elle arrêta son véhicule devant la maison familiale.
Ses parents l’avaient écoutée sans le moindre mot pour l’interrompre dans son récit. Finalement, sa mère, le regard baissé, comme prise en faute, murmura :
— Tu devrais y aller.
Mathilde sentit planer comme une ombre de gêne. Elle eut l’impression de tenir l’extrémité d’une pelote qu’elle pourrait dérouler entièrement si elle insistait. Ce qu’elle fit.
— Ta mère a raison, trancha abruptement l’ancien médecin. Après tout, apparemment, tout a l’air correct. Tu ne risques rien : tu as un billet de retour. Quant à nous, nous ne pouvons rien te dire de plus, ajouta-t-il après un court mais pesant silence.
André entreprit de parler du voyage, dissipant ainsi le trouble équivoque. Bientôt, la conversation s’enflamma sur la découverte, par Mathilde, de cette ville démesurée qui se posait en phare d’un monde ultramodernisé. Lorsqu’elle reprit la route de Clermont, Mathilde avait oublié le malaise qu’elle avait cru déceler.
Son esprit méthodique, voire pragmatique, reprenant le dessus, elle entreprit de préparer ce séjour outre-Atlantique. Elle envoya à l’ambassade à Paris le document adressé par le cabinet américain. Finalement, tandis qu’elle descendait la rue Nationale, la curiosité l’emportant, elle poussa la porte du libraire pour acheter un guide détaillé de New York.
La journée s’attardait, chaude et douce. Elle s’installa sur l’un des bancs abrités par les branches des marronniers, aux larges feuilles dentelées, qui ornaient les allées Salengro. Il était déjà fort tard quand elle se décida à regagner son petit appartement sous les toits.
Fébrile, elle eut du mal à trouver le sommeil, revenant sans cesse sur les mille et une questions qui avaient bousculé sa journée. Pour la première fois, elle en oublia sa triste solitude ; et l’image des gratte-ciel masquait grandement celle de Pierre.
Les quelque sept heures que dura le vol entre Paris et New York s’écoulèrent en fait trop rapidement au goût de Mathilde. Lorsqu’elle débarqua à l’aéroport JFK, elle n’était pas fatiguée. Pourtant, avec le décalage horaire, la journée s’annonçait particulièrement longue. Depuis la voiture qui la conduisait vers la ville, « Big Apple » lui apparut encore plus impressionnante qu’elle ne se l’était imaginée. Les yeux écarquillés, elle essayait de s’imprégner du moindre détail.
Elle n’osait pas poser de questions au chauffeur, de peur de lui paraître bien sotte. Ce fut lui qui lui apporta quelques précisions.
— Votre hôtel est proche des bureaux de messieurs Corks et Wills. Cinq à dix minutes à pied, maximum. À moins que vous ne préfériez que je vous y conduise en voiture, se reprit-il. Le rendez-vous est prévu pour 10 h demain matin.
Il fallut à peine plus d’une demi-heure depuis Long Island pour gagner Park Avenue. L’île de Manhattan, hérissée d’immeubles aux lignes pures, avait quelque chose d’accueillant avec ces squares plantés d’arbres, ces devantures de boutiques abritées de stores aux couleurs vives et cette foule de passants cosmopolites qui envahissait les trottoirs.
Au sortir de la voiture, elle eut l’impression de suffoquer : l’orage menaçait, l’air était pesant et englué d’humidité. Le vaste hall climatisé de l’hôtel la sortit de sa torpeur envahissante. Lorsqu’elle pénétra dans sa chambre, elle retrouva l’excitation de l’aventure au cœur de laquelle elle se trouvait subitement plongée. Jamais elle n’avait envisagé être logée aussi luxueusement. Tout était prévu pour son bien-être : le lit était immense, la décoration particulièrement raffinée.
Après s’être reposée, elle dirigea ses pas vers Times Square. Le soir commençait à voiler les détails de la journée pour offrir un spectacle différent. L’orage s’était éloigné et un petit vent frais se faufilait entre les gratte-ciel. Petit à petit, les néons publicitaires et les enseignes aux couleurs vives envahirent le décor. Les magasins géants ne désemplissaient pas, entretenant cette effervescence constante qui valait à Manhattan son surnom de « Ville qui ne dort jamais ». Mathilde se serait crue « au pays des merveilles » ! Elle ne cherchait plus à comprendre, elle s’étourdissait du spectacle grandiose, à la fois excessif et fascinant, qui s’imposait à elle. Quand enfin, épuisée par une journée de plus de dix-huit heures, elle se glissa entre des draps lisses et frais, elle sombra dans un épais sommeil fait de rêves psychédéliques.
Elle s’était présentée en avance au rendez-vous. Le cabinet, situé sur Madison Avenue, n’était guère éloigné de l’hôtel. Pour la circonstance, elle avait revêtu son tailleur des « grandes occasions » – une coupe classique dans un tissu clair – sur un léger corsage soyeux au ton plus foncé, accompagné du sac Hermès que Pierre lui avait offert pour ses quarante ans. Au cou, elle portait le rang de perles qu’elle avait reçu de ses parents pour la naissance de sa fille Aline. Ses cheveux lissés et légèrement laqués lui conféraient cette allure convenable qu’elle s’était toujours efforcée d’entretenir pendant sa vie maritale.
Quelques minutes plus tard, un couple se joignit à elle, dans la salle d’attente. La jeune femme, certainement à peine plus âgée qu’Aline, était très à l’aise. Habillée d’une soie délicate et aérienne, elle portait des bijoux d’une grande valeur. Ce mélange de sophistication et de désinvolture concrétisait la différence des mondes dans lesquels chacune des deux femmes évoluait. Le doute revint assaillir Mathilde qui se recroquevilla, regardant avec envie l’aisance de l’Américaine qui glissait sur elle, sans discrétion, des regards interrogatifs, presque désobligeants. La langue n’était pas une barrière pour Mathilde. Aussi avait-elle saisi les quelques apartés formulés à son sujet. Cependant, elle se garda bien de riposter.
— Maître Corks vous prie de bien vouloir entrer.
Après les salutations d’usage, les vérifications des identités, l’avocat ouvrit le dossier qu’il avait devant lui et en sortit une lettre manuscrite.
— Mesdames et monsieur, nous sommes réunis ici pour prendre connaissance du testament de madame Ginette Robin, plus connue sous le pseudonyme d’Angie Simon.
À l’évocation du document, Mathilde sursauta. En quoi cette succession pouvait-elle la concerner ? Ce nom officiel de Ginette Robin n’évoquait rien pour elle. Par contre, elle resta stupéfaite à l’évocation de la soprano dont les trilles l’avaient toujours subjuguée. Elle faillit intervenir, mais se retint sur un signe discret de l’avocat.
— Tout d’abord, avant de vous lire ce document rédigé de la main même de la défunte, je tiens à vous préciser, à sa demande, que, devant une éventuelle contestation de ses dernières volontés, son héritage irait, alors, à des œuvres de bienfaisance dont elle a elle-même dressé la liste. Elle n’aurait accepté aucune discussion. Vous avez donc, mesdames ses héritières, tout intérêt à l’accepter tel qu’il a été établi par Ginette Robin.
Selon l’usage, il précisa que cette rédaction avait été faite sans contrainte et en parfaite lucidité. Angie Simon, qui n’avait plus reparu sur scène depuis plusieurs mois, en raison de la dégradation de son état de santé, avait appris le peu de temps qu’il lui restait à vivre et tenait à tout mettre au point avant sa disparition.
— En ce qui vous concerne, madame Barbara Kates, sa fille, épouse de monsieur John Kates, ici présent, voici donc ce qui vous revient…
La liste des possessions qu’elle léguait à cette enfant était longue. Le seul mariage qu’elle avait contracté s’était soldé par un divorce qui avait, alors, fait la une des journaux mondains.
— « En ce qui concerne mes biens en France – l’appartement sis rue Murillo à Paris 8e, ainsi que son contenu, le terrain de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, acquis en mars 1976 –, reprit l’avocat, ils deviennent la propriété de Mathilde née Bolant. Elle bénéficiera des droits sur toutes les productions françaises de mes interprétations… »
Mathilde avait perdu le fil de l’énumération depuis qu’elle avait entendu citer cette ville du Var où, précisément, elle avait vu le jour. Tout se bousculait dans sa tête. D’une main tremblante, elle signa les feuillets qu’on lui présentait. Le rendez-vous touchait à sa fin et les deux femmes reçurent chacune un dossier ainsi qu’une copie de l’acte de décès de Ginette Robin. Elle aurait aimé interroger la fille d’Angie, mais, devant l’air pour le moins contrarié que celle-ci affichait, elle s’en abstint.
Maître Corks retint Mathilde après le départ du couple. Il lui remit une épaisse enveloppe renforcée et scellée ainsi que les documents attestant ses droits de propriété. Devançant la question qu’il lisait dans le regard de celle-ci, il s’empressa d’ajouter d’une voix calme et ferme :
— Même si notre cabinet est l’exécuteur testamentaire de madame Simon, je n’ai jamais été son confident. Par contre, soyez assurée que j’ai fidèlement suivi ses instructions, précisa-t-il devant l’incompréhension évidente de Mathilde.
— Madame Simon avait également réglé par avance tous les frais de sa succession en ce qui vous concerne. Votre chambre est réservée et payée pour la semaine. N’hésitez pas à en profiter et, si vous avez besoin d’une aide quelconque, je reste à votre entière disposition, ajouta-t-il en guise de conclusion.
Elle regagna avec hâte l’Hôtel du Parc. Le souffle court, elle brisa le sceau de l’épais pli. Elle espérait y découvrir une lettre, un mot, quelque chose qui justifierait cet héritage. Elle étala le contenu sur le lit. Il s’en échappa un étui de cuir fauve et lisse contenant diverses clefs. Chacune d’elles portait une étiquette cartonnée, sur laquelle était mentionnée une destination. Elle sursauta à la vue d’une enveloppe blanche. Son cœur se mit à battre plus fort. Aussi déçue qu’intriguée, elle gardait les yeux rivés sur le bristol qui ne précisait que l’emplacement d’un coffre-fort dans l’appartement parisien et son code d’ouverture. Elle vérifia une seconde fois s’il ne restait aucun autre document qui aurait pu lui échapper. Elle ne trouva rien d’autre.
Mathilde était sur une autre planète, hors du temps, essayant d’estimer la valeur de cette manne inopinée. Elle sortit finalement de ses errances pour retomber dans ses interrogations. Instinctivement, elle avait fait le rapprochement entre Angie et Angèle, cette petite fille sur la photo dans l’album de famille. Était-elle sa sœur ? À peine plus de treize ans la séparaient de la cantatrice décédée. Ses parents lui avaient parlé d’une « disparition » ; à bien y repenser, il ne s’agissait pas d’une mort, comme elle l’avait alors pensé. Mais cette hypothèse ne tenait guère face à ce prénom de Ginette. Toutefois, une petite voix, du plus profond d’elle-même, lui susurrait qu’Angèle restait la clef du mystère. Et quel était le lien avec cette ville du Var où elle était née ? Il ne pouvait pas s’agir d’une simple coïncidence !
Avant de quitter les États-Unis, Mathilde s’octroya quelques jours à New York. Perdue dans la mouvance de la foule, la découverte de lieux qu’elle ne connaissait que de nom, le contraste des immeubles qui se perdaient dans le ciel, alors que les échoppes du monde entier s’ouvraient sur les trottoirs, elle vivait pleinement l’instant présent. Sa curiosité provisoirement reléguée, et toujours animée de son sens du concret, elle s’efforçait de profiter pleinement de ces vacances inespérées.
Les questions recommencèrent à l’assaillir alors qu’elle était confortablement installée dans l’avion qui la ramenait vers Paris. Comme beaucoup, elle connaissait, du 8e arrondissement, principalement les Champs-Élysées. Elle ne savait pas situer cette rue où précisément se trouvait l’appartement dont elle détenait dorénavant les clefs.
Sa surprise allait croissante tandis que le taxi s’approchait de l’aristocratique parc Monceau, un quartier cossu et élégant qu’elle n’avait qu’occasionnellement fréquenté.
Plantée sur le trottoir, elle restait interdite devant l’immeuble où l’avait déposée le chauffeur de taxi. Elle vérifia le numéro : c’était bien sa destination. Le bâtiment néo-classique s’élevait sur cinq étages, imposant et majestueux. Une porte cochère, ornée d’une élégante grille noire ouvragée, s’ouvrait sur un hall qui conduisait à une cour intérieure.
Puis tout se déroula très vite : la concierge, informée de son arrivée imminente, se proposa de la conduire à son appartement. Il était situé au tout dernier étage. Mathilde suivit la gardienne dans l’étroite cage de l’ascenseur aux grilles travaillées en volutes. Elle essayait d’écouter les informations qu’elle lui donnait. Cependant, son cerveau, bousculé et curieux jusqu’à l’anxiété, n’arrivait pas à enregistrer la moindre consigne. Elle essayait vainement de faire le vide dans sa tête.
L’appartement était plus petit que ce que à quoi elle s’attendait. Par contre, il était d’une rare fonctionnalité, d’une chaleur accueillante et incomparable. Chaque objet y avait sa place et avait dû être choisi avec soin. Son aménagement avait certainement été conçu par un décorateur qui avait su rendre utile le moindre recoin. Du hall d’entrée, on accédait sur la gauche à la salle de bains ; une étroite cuisine se trouvait face à la porte qui donnait sur le palier, tandis que celle de droite débouchait sur un salon, puis sur une chambre. Aux murs étaient accrochées quelques photos d’Angie, le visage très fardé, dans ses plus prestigieuses représentations. Une collection impressionnante de disques, dont de nombreux enregistrements de ses interprétations, remplissait le côté d’une bibliothèque en bois exotique, au brun chaud et veiné.
Son regard s’arrêta sur le centre de table. Une bouffée de chaleur l’envahit devant le rectangle de tissu matelassé, orné de délicats motifs fleuris sur un fond écarlate. La présence de cette cotonnade provençale estompa l’impression incongrue qu’elle ressentait dans ces lieux. Elle caressa lentement la pièce de tissu, pour le simple plaisir de la reconnaissance : une indienne, certainement authentique, d’un beau rouge, que la qualité de la teinture à la garance avait préservée des siècles.
Le temps d’un bref intermède, elle se retrouva, en pensée, à Saint-Maximin, auprès de sa tante qui l’avait initiée, depuis son plus jeune âge, à l’histoire et aux techniques de ces tissus venus des Indes à la fin du XVIIe siècle.
S’extirpant de sa rêverie, elle replongea dans son inspection. Elle n’eut aucune difficulté à trouver le coffre derrière une toile abstraite aux couleurs primaires, une œuvre originale signée Jasper Johns, peintre américain en vogue. Ses mains tremblaient. Le cœur battant la chamade, elle inspecta son contenu, certaine d’y découvrir la raison de ce legs.
Sur l’étagère supérieure reposaient des écrins renfermant des bijoux de grande valeur, au milieu desquels elle repéra une petite bague de métal argenté, semblable à celle que lui avait offerte autrefois sa tante. L’anneau était griffé, pour avoir été souvent porté, mais la gravure du nom et l’effigie de Marie Madeleine restait parfaitement visibles. De la partie intermédiaire, elle retira des liasses de francs et de dollars, tandis qu’en dessous elle trouva plusieurs dossiers étiquetés relatifs aux contrats français d’Angie et à ses avoirs auprès de sa banque française.
Une chemise cartonnée retint tout particulièrement son attention : il s’agissait du plan de situation du terrain de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume. Il fallait qu’elle comprenne. Tandis qu’elle s’en saisissait, une feuille, visiblement arrachée à un cahier, s’échappa. Quelques phrases manuscrites y étaient jetées, sans rature, vraisemblablement écrites spontanément.
« L’enfance m’ayant été refusée, comment aurais-je pu comprendre ce qu’était une mère ? J’aurais dû accepter que cette histoire soit la nôtre, mais je n’ai pas su. L’ignorance a fait taire l’amour. Je t’en demande pardon. »
L’émotion gagna Mathilde devant ces quelques mots tout simples, empreints de désarroi. Elle revit la désinvolture de la jeune Américaine dans le cabinet de l’avocat. Les liens ne lui avaient semblé guère étroits entre la fille et sa mère. Un instant, l’idée de faire parvenir ce bref message à l’enfant d’Angie l’effleura. Elle ne connaissait pas son adresse, mais le cabinet d’avocats new-yorkais s’en chargerait. Cependant, du plus profond d’elle-même émanaient des objections diffuses mêlées à un sentiment de malaise. Après voir délicatement passé sa main sur les quelques lignes, comme pour essayer d’entrer en contact avec la chanteuse disparue par le biais de ces caractères appliqués et serrés, elle replaça le feuillet là où elle l’avait trouvé.
Elle avait d’abord eu l’impression d’être une voyeuse qui s’introduisait dans une intimité qui ne lui appartenait pas. Surtout lorsqu’elle ouvrit la penderie où était soigneusement rangée une garde-robe raffinée et coûteuse. Il lui semblait que la vie ne s’était pas arrêtée, que la cantatrice ne tarderait pas à pousser la porte de ce havre qu’elle avait façonné à son image et qu’elle la regarderait comme une subalterne, une femme de chambre.
Après quelques hésitations, elle enfila l’un des tailleurs : il était un peu large, mais, après quelques retouches, elle pourrait le porter sans problème. Elle ne résista pas à extraire, de sa house, le manteau de fourrure et, l’essayant, constata qu’il lui allait parfaitement. Ainsi vêtue, elle se planta devant le miroir. Essayant de ramener ses cheveux courts sur la nuque, elle prit une pose qui ressemblait à celle d’Angie sur l’une des photos. Il lui sembla retrouver le même sourire et elle ressentit comme un malaise.
Elle aurait aimé se glisser dans la peau de cette femme célèbre qu’elle avait toujours admirée. Même habillée de ses vêtements, et installée dans son appartement, elle n’en était qu’une mauvaise copie. La personnalité affirmée d’Angie se reflétait sur son visage, dans l’éclat de son regard vif et profond, dans sa posture assurée. Mathilde, à l’inverse, n’était que doute et amertume, un être sans charisme qui se posait en victime, tandis que la chanteuse appartenait à la race des gagnants.
Pourtant, elle se sentait à l’aise dans cet appartement, comme s’il avait été conçu pour elle. Il la protégeait du monde extérieur et lui redonnait confiance. Il lui fallait apprendre à changer, à s’accepter elle-même pour en arriver ensuite à accepter les autres et trouver sa véritable place parmi eux. Le destin lui offrait, là, l’occasion de franchir un premier pas pour s’échapper du carcan dans lequel, en fait, elle s’était laissé enfermer sans réagir. Cependant, elle ne parvenait pas à intégrer l’idée que cette réalité présente n’avait rien d’une aventure fugace.
Avant de s’endormir dans les draps au satin caressant, ses pensées s’envolèrent vers Pierre. Elle aurait aimé pouvoir se confier à lui et partager avec lui tous ces événements. Peut-être lui reviendrait-il ? Toutefois, une question s’imposa à elle : le retour de ce mari inconséquent serait-il motivé par l’énigme qu’était devenue sa destinée, ou par l’importance de l’héritage, ou encore tout simplement par leur amour qu’il ne pouvait pas effacer ? Elle écarta rapidement cette dernière hypothèse : le prénom de celle qui l’avait remplacée résonnait dans sa tête. Pour la première fois, elle inversa les rôles et se demanda si Pierre devait encore avoir une place dans sa vie.
Depuis deux jours qu’elle était arrivée à Paris, à plusieurs reprises, Mathilde avait vainement essayé de joindre ses parents au téléphone. Ce silence lui parut inhabituel. Elle commençait à s’inquiéter et songea à appeler la pharmacienne qui officiait au rez-de-chaussée de la maison familiale.
Ce matin-là, elle s’était levée avec un mal de tête perturbant qui lui dissimulait toute chose derrière un brouillard pesant qu’elle ne parvenait pas à dissiper. Elle n’aimait pas cette sensation obsédante et prémonitoire qui s’emparait d’elle, à chaque fois que quelque chose de désagréable survenait dans son quotidien.
Elle envisagea d’écourter son séjour rue Murillo. De toute façon, elle avait besoin de prendre du recul pour assimiler tout ce qu’elle était en train de vivre, apprendre à s’adapter et à s’organiser et, surtout, essayer de comprendre.
La matinée était déjà bien avancée, lorsqu’enfin ses tentatives d’appel aboutirent. D’emblée, le soulagement et la joie l’envahirent lorsqu’elle entendit son père. Mais cela ne dura qu’une fraction de seconde lorsqu’elle perçut qu’il s’exprimait d’une voix brouillée, comme s’il avait pleuré.
— Ta mère a été transportée à l’hôpital, à Montpellier. Elle a fait une hémorragie cérébrale. Elle est toujours dans le coma.
Les mots arrivaient, lapidaires, hachés, brutaux. La gorge nouée, André Bolant ne cherchait pas à la choquer : il lui était tout simplement difficile de parler. En tant que médecin, il était parfaitement conscient de la gravité de l’état de son épouse. Ce qui angoissa d’autant plus Mathilde.
Quelques heures plus tard, elle débarquait, sous un soleil écrasant, à l’aéroport de Montpellier-Fréjorgues et prenait immédiatement la direction de l’hôpital Gui de Chauliac. L’impatience s’était emparée d’elle et elle dut se retenir pour ne pas houspiller le chauffeur de taxi qui se faufilait tant bien que mal en dépit des multiples travaux urbains qui ralentissaient l’allure.
Néanmoins, elle ne se rendait pas compte qu’elle pourrait brutalement perdre sa mère. Pour elle, ses parents étaient immortels et elle n’avait jamais envisagé une échéance déchirante : « La vie est l’éternité du présent. » Elle n’en comprit la fragilité que lorsque, par la vitre de la salle de réanimation, elle aperçut sa mère allongée sur l’étroit lit-cage impersonnel, des appareils de contrôles branchés sur sa poitrine dénudée.
— Cela fait déjà près de quarante-huit heures que votre mère est dans le coma. Il est fort peu probable qu’elle en réchappe et, dans ce cas, malheureusement, ce ne se sera probablement pas sans dégât.
Mathilde gardait les yeux fixés sur ce corps inerte. Non ! Sa mère ne pouvait pas s’en aller ainsi, disparaître alors qu’elle avait encore tant besoin d’elle, tant de choses à lui raconter. Elle s’étonna de l’égoïsme de sa réflexion. Mais, avec la perte de sa maman, n’était-ce pas justement son enfance qui s’échappait à jamais ? Ce lien rassurant qui la guidait et la faisait grandir pouvait-il se briser irrémédiablement ? La mort n’avait pas le droit de la lui enlever, elle lui appartenait.
Mathilde se mit à penser à sa fille, Aline. Quelle serait sa réaction lorsque viendrait son tour, alors que cette dernière, du haut de ses vingt-deux ans, lui répétait qu’entretenir le passé c’était ne pas savoir vivre avec son temps. Son cœur se serra à l’idée qu’elle puisse souffrir à son tour et qu’elle en soit la cause.
Elle sursauta : une larme s’échappait du coin de la paupière fermée de Simone. Une larme, grossissant et coulant vers l’oreille, une larme lourde d’espoir. Enfin, une preuve de vie !
À près de quatre-vingts ans, André Bolant s’estimait désormais trop âgé pour affronter la circulation de Montpellier. Il dépendait donc de la bonne volonté des uns et des autres. Et apparemment, jusqu’à présent, il avait toujours trouvé quelqu’un pour le conduire jusqu’à l’hôpital. Mais ce jour-là, informé de la venue de sa fille, il était resté au village, à l’attendre.
Pour la première fois, il parut vieux à Mathilde, fragile et brisé. Avec des hoquets plein la gorge, il se répétait sans y prendre garde, retraçant dans les moindres détails ces dernières journées, sombres et angoissantes. Il se laissa aller dans les bras de sa fille, cherchant plus une protection qu’un réconfort. Les mots n’étaient pas nécessaires pour exprimer ses peurs.
Mathilde, le cœur envahi de tendresse pour ce père qui lui avait donné la vie et qui avait été son guide attentif, essaya de le rassurer et évoqua cette réaction qu’avait manifestée Simone. Il se reprit, face à ce désespoir dont il s’était laissé envahir, alors qu’il n’avait jamais toléré cette faiblesse pour son entourage.
Lorsque, finalement, il l’interrogea sur son voyage à New York, Mathilde lui parla de l’héritage sans entrer dans des détails qu’elle trouvait indécent d’étaler dans la situation présente. Elle crut le voir se raidir quand elle évoqua sa donatrice. Bien qu’elle en mourût d’envie, elle ne lui posa aucune question. Le moment n’était guère opportun. Dès que sa mère irait mieux, elle partirait pour Saint-Maximin ; là-bas, sa tante détenait peut-être des éléments qui lui permettraient enfin d’y voir plus clair.
Le téléphone sonnait fréquemment : des amis, des proches qui venaient aux nouvelles. À chaque fois, André reprenait les mêmes explications, s’égarant dans des détails qu’il était surprenant d’entendre de la part de cet homme habituellement circonspect. On aurait dit qu’il avait besoin de se répéter, peut-être pour mieux s’imprégner de la réalité ou, tout simplement, pour évacuer ses craintes.
Lorsque Aline appela, depuis Marseille où elle habitait, poursuivant un stage dans le cadre de ses études d’ingénieur, il passa le combiné à Mathilde. En entendant la voix de sa fille, celle-ci se sentit comme soulagée. La jeune femme se proposa aussitôt de venir en fin de semaine. Depuis qu’Aline avait quitté le domicile familial et menait une vie de couple, leurs relations avaient pris une autre dimension. Paradoxalement, l’éloignement les avait rapprochées, malgré leurs personnalités différentes. Parfois, Mathilde regrettait la détermination de sa fille. Toutefois, dans ce cas-là, l’idée de sa présence la rassurait. Ainsi, elle ne serait plus seule à affronter cette situation contre nature où le père devenait l’enfant.
Aline l’interrogea sur son voyage. Elle lui répondit évasivement, taisant instinctivement l’héritage qu’elle venait de faire. Il y avait trop de points obscurs et d’interrogations. Elle se sentait fatiguée et désorientée et n’avait pas envie d’affronter les multiples questions légitimes qu’entraînerait l’étrangeté de son histoire. Il était encore trop tôt et, qui plus est, le moment n’était guère propice.
Jour après jour, Simone revenait à la vie, très doucement, par petites étapes. Mathilde consacrait beaucoup de temps à son père. Elle le conduisait fréquemment à Montpellier. Pourtant, au bout de la deuxième semaine passée à Clermont-l’Hérault, elle constata que celui-ci avait repris le dessus et qu’il s’était organisé. À la limite, la fréquente présence de Mathilde à ses côtés le gênait et il se laissait parfois gagner par l’énervement. Dans un tel contexte, il était bien évident qu’elle n’obtiendrait guère d’informations sur son éventuel lien avec Ginette Robin et qu’il valait mieux laisser le couple se refermer sur lui-même.
De son côté, Mathilde songeait un peu plus chaque jour à se rendre dans le Var, auprès de sa tante Henriette, devenue Bolant par son mariage avec le frère aîné d’André. Cet oncle s’était, lui aussi, consacré à la médecine tandis qu’Henriette, une ancienne couturière, se penchait désormais avec passion sur la restauration de ces indiennes dont elle avait précisément retrouvé une pièce dans l’appartement parisien d’Angie. Depuis leur arrivée à Saint-Maximin, le couple avait toujours vécu sous l’ombre protectrice de la basilique, dans l’une de ces demeures anciennes, aux épais murs de pierre, qui ouvrait sur la place Barboulin où se dressaient encore, imposants et rassurants, des pans entiers des anciens remparts de la ville.
Les vacances d’été permettaient aux familles de se rapprocher. Les parents de Mathilde louaient une petite maison à la limite de la bourgade, le long du chemin de l’Argérie, proche de la route qui s’échappait du Montfleury en direction de Nans et de Saint-Zacharie, pour filer, ensuite, vers Marseille.
Mathilde gardait des souvenirs attendris de ces longues marches pour regagner le centre, des senteurs fortes des herbes séchées qui craquaient sous les pieds, des immenses platanes qui abritaient la place Malherbe. Elle aimait s’y retrouver lorsque, en août, après un voyage qui prenait des allures d’expédition pour la petite fille qu’elle était alors, son père les conduisait auprès des siens. Lui n’y restait que deux semaines, jamais plus, en raison de ses obligations, tandis que Simone et Mathilde y passaient le mois entier.
En juin 1940, elle venait tout juste d’avoir sept ans lorsque le gouvernement capitulait devant l’Allemagne et l’Italie. Rapidement, la peur s’installa aussi bien en ville que dans les campagnes. Le rationnement s’imposait et la famine sévissait particulièrement dans les villes. Cet été-là, et ceux qui allaient suivre, les Bolant étaient restés dans leur village héraultais. Une fois la paix enfin revenue, les liens s’étaient renoués avec le Var, peut-être même encore plus soudés qu’avant, comme pour rattraper ces quelques années d’éloignement.
Il était fort tôt lorsque Mathilde s’installa au volant de sa voiture. À la sortie de Clermont, la plaine s’ouvrait devant elle, luxuriante et réveillée par la fraîcheur matinale, striée de rangs de vigne au dense feuillage d’un vert presque bronze. Tandis qu’en fond de décor les collines d’Aumelas imposaient leur barrière naturelle.
Malgré la perspective de longues heures de conduite, elle se sentait légère. À présent, les vergers abrités de haies de cyprès avaient succédé aux prairies rasées du foin de juillet. La plaine de la Crau s’étirait, plate steppe aride et pâturée, dans une monotonie qui ramenait Mathilde vers ses questions. Sa quête de vérité atténuait le goût amer de sa solitude. Après une brève étape à Salon-de-Provence, elle entama la dernière partie de son périple.
