Les confessions d'un journaliste - Patrick Morceli - E-Book

Les confessions d'un journaliste E-Book

Patrick Morceli

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Beschreibung

Ce texte introduit le lecteur dans le petit monde du journalisme de province.

L'histoire se passe dans une petite ville au pied des Alpes. Stéphane Jourdain, jeune poète rousseauiste, tente sa chance au Journal, l'unique quotidien de sa région. Pendant sept longues années, l’apprenti journaliste va connaître bien des déconvenues. Tour à tour correspondant local de presse, chroniqueur littéraire, pigiste pour une revue municipale puis rédacteur d’agendas, Stéphane Jourdain va enfin voir ses efforts récompensés en obtenant un contrat de travail au service multimédia du Journal. Mais l’aventure, comme on le verra, sera de courte durée…

Écrit dans un style journalistique, ce roman autobiographique est aussi une réflexion sur l'évolution d’un métier soumis à une dérive mercantile. La morale de l'histoire ? Le journalisme mène à tout, à condition d’en sortir !

EXTRAIT

Quand j’ai lu l’annonce dans Le Journal, je me suis dis : « Après tout, pourquoi pas ? Le journalisme, ça ne doit pas être bien compliqué. Et puis, j’aime écrire... »
L’écriture m’a toujours procuré un vif plaisir. Un plaisir partagé. Ma prof d’histoire me l’avait dit un jour au lycée : « Tu écris bien. » Ma prof de psychanalyse, quelques années plus tard à la fac, ne me l’a pas dit explicitement les psys sont moins expansifs-, mais elle me l’a fait sentir, à sa façon. À l’issue d’un partiel, elle s’est jetée sur ma copie. On devait être deux cents dans la salle, je n’ai toujours pas compris comment elle m’avait remarqué. Je l’ai sollicitée pour un rendez-vous, prétextant un intérêt subit pour la cause freudienne. Lucile était d’une blondeur translucide. Elle me déclara qu’elle me connaissait, qu’elle appréciait mon écriture, et que j’étais l’un des rares étudiants de deuxième année à avoir compris ce qu’elle racontait. J’ai quitté son bureau avec une liste de psychanalystes jungiens. Cette liste, je viens de l’exhumer d’une sacoche, noyée parmi les lettres, les cartes postales et les vieux billets de concert. Comme l’a écrit un grand romancier cité dans ces mémoires, « nous sommes les otages de nos souvenirs ».

À PROPOS DE L'AUTEUR

Patrick Morceli : habite aujourd’hui en Savoie. Journaliste rédacteur pendant une quinzaine d'années dans la presse quotidienne régionale à Grenoble.
Parisien d’origine, j’ai grandi en Haute-Savoie avant de faire des études en sciences humaines à l’université de Grenoble. Je travaille depuis plus de quinze ans comme journaliste rédacteur dans la presse régionale.
Passionné de sport et de littérature, j’ai créé en juillet 2014 le blog Russie 2018, « pour les amateurs de football et pour les amoureux de la Russie ». Mes auteurs de référence : Rousseau et les grands écrivains russes.

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Seitenzahl: 623

Veröffentlichungsjahr: 2017

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PREMIÈRE PARTIE

Le plus beau métier du monde

Quand j’ai lu l’annonce dans Le Journal, je me suis dis : « Après tout, pourquoi pas ? Le journalisme, ça ne doit pas être bien compliqué. Et puis, j’aime écrire... »

L’écriture m’a toujours procuré un vif plaisir. Un plaisir partagé. Ma prof d’histoire me l’avait dit un jour au lycée : « Tu écris bien. » Ma prof de psychanalyse, quelques années plus tard à la fac, ne me l’a pas dit explicitement-les psys sont moins expansifs-, mais elle me l’a fait sentir, à sa façon. À l’issue d’un partiel, elle s’est jetée sur ma copie. On devait être deux cents dans la salle, je n’ai toujours pas compris comment elle m’avait remarqué. Je l’ai sollicitée pour un rendez-vous, prétextant un intérêt subit pour la cause freudienne. Lucile était d’une blondeur translucide. Elle me déclara qu’elle me connaissait, qu’elle appréciait mon écriture, et que j’étais l’un des rares étudiants de deuxième année à avoir compris ce qu’elle racontait. J’ai quitté son bureau avec une liste de psychanalystes jungiens. Cette liste, je viens de l’exhumer d’une sacoche, noyée parmi les lettres, les cartes postales et les vieux billets de concert. Comme l’a écrit un grand romancier cité dans ces mémoires, « nous sommes les otages de nos souvenirs ».

L’annonce avait été publiée un 1er avril. L’agence du Journal était située dans le centre-ville de Daubignan. Les bureaux se trouvaient au deuxième étage d’un vieil immeuble dont les façades auraient mérité un ravalement. L’ascenseur, qui semblait dater du Second Empire, portait péniblement ses occupants jusqu’à la salle de rédaction. Le premier étage et le rez-de-chaussée étaient réservés aux services commerciaux. Je me présentai au secrétariat peu avant 14 heures.

- Dominique n’est pas encore arrivée, prenez un exemplaire du Journal et allez vous installer dans la salle du fond, me dit calmement une secrétaire à lunettes.

la seconde hôtesse m’adressa un gentil sourire. Une femme un peu plus âgée, en retrait des deux autres, sans doute la responsable du service, bougonnait en trifouillant dans une pile de dossiers. L’attente dura une trentaine de minutes. Ma dernière pensée fut de ne commettre aucun lapsus- nulle référence à « La Daube », sobriquet communément donné au Journal.

- Désolée, je suis toujours en retard, lâcha la journaliste en entrant dans la salle.

Dominique était une grande gigue à l’allure volontaire. Elle me tendit une main ferme dont j’eus toutes les peines du monde à me dégager. Nous prîmes place autour d’une table ronde en Formica. Des miettes de pain tapissaient la surface plane, zébrée de traces de stylos.

- Cette pièce fait office de salle de réunion, de salle d’interview et de cuisine, fit remarquer Dominique.

La journaliste sortit ses documents, ajusta ses lunettes, puis me regarda intensément.

- Ainsi, vous voulez devenir CLP…

- Pardon ?

- Vous voulez devenir correspondant local de presse, c'est ça ?

- J’aimerais bien, oui.

- Et pourquoi donc ?

- J’aime écrire.

- Ah…

S’ensuivit un long silence précédé d’une grimace ne laissant rien augurer de bon pour la suite de l’entretien.

- Écoutez, si vous voulez faire de la littérature, vous vous trompez d’adresse. Ici, nous fabriquons de l’information. Le rôle du CLP est de nous fournir cette information sans que nous ayons à nous déplacer… Désolée, mon langage est un peu cru, mais mieux vaut savoir où vous mettez les pieds. Ou les mains, car j’espère que vous n’écrivez pas comme un pied ! Trêve de plaisanterie. Vos textes doivent aller à l’essentiel. Des phrases courtes : sujet, verbe, complément. Pas d’effets de style, soyez lisible.

- Lisible ?

- Trente lignes + photo. On ne vous demande rien de plus. Il se passe un truc dans votre commune, vous y allez, vous interviewez une ou deux personnes, vous prenez quelques photos, vous rentrez chez vous et vous rédigez une trentaine de lignes… Ça vous intéresse toujours ?

- Pourquoi pas ?

- Très bien. Voici une fiche de renseignements. Remplissez-là et venez me rejoindre à mon bureau, en face en sortant de la salle. Dernière précision : correspondant local de presse, ce n’est pas un métier. Vous n’êtes pas salarié du Journal. C’est une activité annexe et votre statut est celui de travailleur indépendant. Lisez attentivement cette fiche avant de la remplir. Si vous ne comprenez rien, criez fort, je suis à côté… Au fait, vous connaissez Cergy ?

- J’y ai fait mes études.

- Je ne parle pas du campus mais du village de Cergy. Demain soir, il y a un concert à l’église de Cergy. Notre correspondant sur place s’est fait porter pâle. Allez-y, envoyez-nous trente lignes et une photo, profitez du spectacle si ça vous chante et ensuite on fera le point. La semaine prochaine, je vous présenterai au responsable des pages quartiers. Dès que vous m’aurez rendu le formulaire, on se tutoie. C’est la règle dans le métier : tous les journalistes se tutoient.

- Les correspondants ne sont pas des journalistes…

- C’est pareil, sauf que vous n’avez pas le statut, donc on vous paie moins. Mais sur le terrain, personne ne voit la différence.

Je pris connaissance des clauses du « contrat ». Le CLP a le statut de travailleur indépendant. Si sa rémunération dépasse un certain seuil, il doit cotiser à l’Urssaf…

- Voici le formulaire, dis-je à Dominique en sortant de la pièce. Qu’entendez-vous par « activité annexe » ?

- Les CLP sont censés avoir un vrai boulot à côté. Ça, c’est pour la théorie. Dans la pratique, la plupart sont retraités, chômeurs ou étudiants. Je vais te présenter au directeur, il est dans son bureau.

Le bureau du directeur se trouvait face à l’entrée, à gauche du secrétariat. Pierre Kienast affichait une dynamique cinquantaine. Grand et massif, affublé d’imposantes bretelles multicolores, cet homme au sourire carnassier semblait tout droit sorti d’une salle de rédaction américaine.

- M. Kienast, je vous présente Stéphane Jourdain, notre nouveau correspondant à Cergy.

- M. Jourdain, votre prose nous intéresse, déclara, hilare, le directeur.

- M. Kienast a beaucoup d’humour, gloussa Dominique.

- Bienvenue dans les locaux du Journal, poursuivit le directeur. Notre institution compte deux cents journalistes et plus de deux mille correspondants. Vous savez, M. Jourdain, le journalisme est le plus beau métier du monde !

Et on en resta là.

Dominique me raccompagna jusqu’à la porte avant de me glisser une ultime recommandation.

- Kienast a de l’humour en privé, mais sur le plan professionnel, c’est un apôtre de la sobriété. Donc, pas de titres « à la Libé ». Des textes lisibles, sans fioritures…

- Trente lignes + photo ?

- Je vois que tu comprends vite.

- Une dernière question. Tu m’as dit que tous les journalistes se tutoyaient. Kienast, lui…

- Kienast, ce n’est pas un journaliste. C’est un joueur de bridge !

En avant la musique !

La place de Cergy était déserte. Je m’étais garé à une cinquantaine de mètres de l’église. J’attendis de longues minutes dans ma voiture. Un à un, les spectateurs se présentèrent devant l’édifice. Je ne bougeais pas, paralysé par une peur incontrôlable.

Je suis timide, et contrairement aux idées reçues, ça ne se soigne pas. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours répugné à prendre la parole en public. Je n’aime pas être au centre des attentions. Je préfère la périphérie, cet espace où je peux tout voir sans être observé. Je préfère l’écriture, cet univers abstrait et lointain qui me protège du monde extérieur.

L’autoradio de ma Golf tambourinait une vieille chanson de Renaud, « Laisse béton ». J’y vis comme un signe, un appel à battre en retraite. Mais j’avais pris des engagements vis-à-vis de Dominique, il était trop tard pour reculer. Après avoir éteint la radio, je lus pour la cinquième fois le document que m’avait remis la journaliste : « Concert classique organisé par La Clé des Chants. Mardi, 20h30, église de Cergy. Contact : Nathalie Kirche, présidente de l’association. »

L’église était faiblement éclairée. Trois personnes discutaient à l’entrée. Une femme un peu forte dominait par sa taille le petit groupe. Son visage s’éclaira lorsqu’elle me vit approcher.

- Vous venez pour le concert ?

- Oui, j’espère ne pas être en retard.

Ma remarque était idiote. Aucun musicien n’avait pris place sur l’estrade.

- Voici un billet. C’est 10 francs l’entrée.

- Je ne viens pas pour le concert…

- Vous venez de me dire le contraire !

- Enfin oui, je viens pour le concert, mais je viens aussi pour faire un article...

Le visage de Nathalie Kirche s’éclaira une seconde fois.

- Vous venez pour Le Journal ? Il fallait le dire plus tôt !

La présidente me prit par le bras et m’entraîna à l’écart du groupe.

- Vous êtes nouveau ? D’habitude, c’est M. Jacquin qui suit nos manifestations.

- Je ne connais pas M. Jacquin. On m’a dit qu’il était souffrant.

- Il est de plus en plus souffrant depuis quelques temps, ironisa la jeune femme. M. Jacquin est très âgé, il approche les quatre-vingts ans. Longtemps, il a tenu la maison de la presse de la commune, tout en écrivant des articles pour Le Journal. Aujourd’hui, il est moins présent, excepté pour les cérémonies d’anciens combattants.

- Il n’y a pas d’autre correspondant à Cergy ?

- Pas à ma connaissance. Vous êtes le premier que nous voyons depuis des lustres.

Nathalie m’expliqua que La Clé des Chants était une association constituée à 100 % d’amateurs.

- À l’origine, nous étions un petit groupe de passionnés à nous retrouver régulièrement dans les concerts. Un jour, nous avons décidé de nous voir pour jouer ensemble. L’idée est née lors d’une soirée bien arrosée : créer une association musicale. C’était il y a cinq ans. Aujourd’hui, La Clé des Chants compte une cinquantaine d’adhérents. Nous proposons des cours et nous organisons des concerts. Voici notre plaquette.

Je me saisis du livret et lus sur la couverture : « La musique à portée de tous. »

- C’est votre philosophie ?

- Plutôt notre concept. Chacun peut devenir musicien, à son niveau, sans se prendre au sérieux. L’objectif est de se faire plaisir… Vous ne prenez pas de notes ?

- Excusez-moi, c’est mon premier reportage, je manque d’expérience, répondis-je en souriant. Mais j’ai retenu tout ce que vous m’avez dit.

- De toute façon, tout est dans la plaquette. Voici le programme du concert.

Nathalie me remit le document avec un ticket d’entrée. Je lui tendis un billet de 10 francs.

- Que faites-vous ? s’exclama la présidente dans un geste de recul.

- Je paie ma place !

Cette fois-ci, je perçus une lueur de pitié dans son regard.

- On ne paie pas pour travailler ! Vous êtes ici comme journaliste, pas comme spectateur. Ils ne vous ont vraiment rien expliqué au Journal ?

Le concert dura une heure. Une trentaine de spectateurs avaient pris place dans l’église. Chaque morceau fut ponctué par de timides applaudissements. Je pris quelques notes et trois photos.

- Ça vous a plu ? s’enquit Nathalie Kirche à l’issue de la représentation.

- Je ne suis pas très calé en musique classique, mais c’était très bien.

- Vous nous ferez un bel article ?

- Je vais essayer.

- Eh bien, bon courage…

J’ignorais alors à quel point ces propos allaient se révéler prémonitoires.

Première ligne

Je n’ai jamais connu l’angoisse de la page blanche. Enfin, presque jamais. Le bon côté du journalisme, c’est qu’on ne part jamais de rien, même s’il faut bien reconnaître qu’on arrive rarement quelque part. Le bon journaliste doit d’abord s’informer. Et pour bien s’informer, rien ne vaut une bonne plaquette.

Nathalie Kirche m’avait remis le précieux sésame. Il suffisait d’y puiser, en ajoutant quelques commentaires de mon cru. Cette technique éprouvée, je ne la maîtrisais pas encore à l’époque. Je partais dans l’inconnu.

Il me fallut une journée pour écrire les trente lignes exigées par Dominique. Je m’y repris à cinq ou six reprises. Les versions se succédaient sans que j’en sois pleinement satisfait. Je lisais et relisais mon article, corrigeant une ponctuation, vérifiant dans le dictionnaire l’orthographe d’un mot. Lors d’une ultime lecture, je remarquai une énième étourderie. J’avais écrit « audience » au lieu d’« auditoire », induit en erreur par mon bilinguisme. J’ai vécu un an aux États-Unis.

Ainsi ma première ligne fut-elle la plus difficile à composer. Une heure passée à disposer, démembrer, juxtaposer les différents éléments de la phrase, pour le résultat suivant : « L’association musicale La Clé des Chants a organisé mardi soir un concert de musique sacrée en l’église Notre-Dame de Cergy. » Le résultat me parut concluant. Tout était concentré en une phrase : qui, quand, quoi, où. C’était limpide. Ne restait qu’à développer mon propos, avant de conclure sobrement : « Le concert s’acheva en apothéose sur l’interprétation magistrale de l’Ave Maria par la soliste Michèle Vernant, lumineuse beauté toute de noire vêtue, qui quitta la scène sous les applaudissements d’un auditoire conquis. »

J’arrivai au Journal à 17 heures. Dominique buvait un café devant le distributeur de boisson.

- T’en veux un ? Ici, c’est pas cher, et même les correspondants y ont droit.

- Merci, je ne bois pas de café l’après-midi. J’ai déjà du mal à m’endormir le soir...

- Insomniaque ? Tant mieux pour toi : la plupart des reportages sont en soirée. Alors, ce premier sujet, tu t’en es sorti ?

Je suivis Dominique jusqu’à son bureau. Les papiers s’empilaient autour de son ordinateur. Journaux, dossiers de presse et plaquettes menaçaient à tout moment de s’effondrer sur le bureau voisin. Dans son dos, à deux mètres de hauteur, une télévision était allumée sur une chaîne d’information en continu. Face à elle, un journaliste frisé manipulait un talkie-walkie, le grésillement de l’appareil emplissant d’une sonorité désagréable l’espace rédactionnel.

- Tu arrives à travailler avec tout ce bruit ?

- Ce bordel ? J’y suis habituée, répondit mécaniquement Dominique. Les journalistes sont des excités, enfin certains. Et puis ici, c’est la salle Rabelais. Ceux qui veulent du calme vont de l’autre côté, dans la salle Bossuet. Moi, ça ne me dérange pas. Tu me montres ton papier ?

Dominique se saisit du feuillet. Son regard se figea, avant de se diriger une nouvelle fois vers moi. Je crus y percevoir la même expression que dans celui de Nathalie Kirche, la veille, lorsque je lui avais tendu le billet de 10 francs.

- Tu écris toujours à la main ? Sérieusement, tu n’as pas d’ordinateur ?

- Non, je n’ai pas d’ordinateur, et même si j’en possédais un, je continuerais à écrire à la main. Cette machine ne m’inspire pas.

- Bien, alors il va falloir faire des efforts d’écriture : ton texte est illisible.

- Il est mal écrit ?

- Je ne t’ai pas dit qu’il était mal écrit, je t’ai dit qu’il était illisible. Mon médecin écrit mieux.

- Désolé… Et le fond, ça va ?

Dominique reprit sa lecture. Une minute plus tard, elle rendit son verdict.

- Ça va… Dis donc, tu es amoureux ?

- Pardon ?

- La fille du concert, tu es tombé amoureux d’elle ou quoi ? Parce que ta dernière phrase, dans le style pompeux et ampoulé… Enfin, fais comme tu le sens. Après tout, beaucoup de correspondants écrivent comme ça.

L’essai fut jugé concluant. Dominique m’accompagna jusqu’au secrétariat pour me préciser quelques « détails techniques ».

- Pour les photos, tu prends cette feuille et tu notes la ou les légendes, tu enroules la pellicule dans le papier, tu mets le tout avec ton texte dans une enveloppe que tu déposes ensuite là-bas, dans la corbeille. Les secrétaires te donneront des enveloppes et des pellicules. Tu peux aussi récupérer un calepin et des stylos si tu en as besoin. Concernant la pellicule que tu as utilisée hier, tu te la feras rembourser dans ta note de frais.

- Ma note de frais ?

- Pardon, ta note d’honoraires. On en reparlera à la fin du mois. Note bien toutes tes dépenses. J’ai un autre sujet pour toi à Cergy.

- Justement, je voulais t’en parler. Lundi, tu m’as présenté au directeur comme votre « nouveau correspondant à Cergy ». Mais je n’habite pas à Cergy !

- Je sais, on te remboursera aussi tes déplacements. Pour l’instant, à Cergy, nous n’avons plus personne. M. Jacquin est hospitalisé. Pour te faire la main, je te propose de travailler quelque temps là-bas. Ensuite, on te rapatriera sur Daubignan.

C’est ainsi que je devins le correspondant officiel du Journal à Cergy.

Gazon maudit

Je ne connais rien au sport et encore moins à la gymnastique sportive. Pour mon deuxième reportage, Dominique m’avait demandé d’interviewer le responsable du club de gym de Cergy. « Les Cergeoises sont vice-championnes académiques », m’avait-elle appris. D’abord, j’étais ravi de découvrir que les habitants de cette petite commune étaient des Cergeois. Ensuite, j’étais impatient d’apprendre de quelle académie il s’agissait, la seule me venant spontanément à l’esprit étant celle fondée par Platon il y a bien longtemps.

François Dominion m’attendait devant le gymnase. On ne pouvait pas le manquer. L’air sévère, le cheveu ras, les bras croisés, l’imposant prof de gym était vêtu d’un survêtement bleu marine.

- Bonjour, je suis l’entraîneur du GCC, me dit Dominion en me tendant une main souple.

- Stéphane Jourdain du Journal, répondis-je en affectant une neutralité bienveillante.

- Venez, nous allons nous installer dans mon bureau.

Le vieux gymnase était recouvert d’un toit en tôle ondulée. Une partie du bâtiment était réservée aux sports collectifs- « l’équipe de basket joue là-bas », m’indiqua Dominion. L’autre partie, beaucoup plus exiguë, servait de salle d’entraînement aux gymnastes.

- Enlevez vos chaussures avant de monter sur le tapis, ordonna l’éducateur.

Son bureau s’avéra tout aussi exigu. Les murs étaient tapissés de coupures de presse à la gloire de ses protégées.

- Bien. Ce week-end, nous organisons nos portes ouvertes annuelles au gymnase des Pies. Voilà pourquoi je vous ai demandé de venir aujourd’hui. Vous vous y connaissez en gymnastique ?

- Absolument pas !

- Tant mieux ! Ces journées s’adressent à des gens comme vous, des ignorants en quête de savoir. Je suppose que vous êtes curieux de nature ?

- Comme tout journaliste.

- À la bonne heure ! Je vais vous dresser un tableau complet du Gymnase Club Cergeois.

La démonstration dura une demi-heure. J’appris que l’académie en question était un championnat régional et que les gymnastes locales avaient fini deuxièmes de cette prestigieuse compétition.

- Vous savez, à Cergy, la gymnastique est le sport numéro 1, me dit fièrement Dominion. Malheureusement, il n’y en a que pour les manchots.

- Les « manchots » ?

- Les footballeurs ! Il n’y en a que pour eux. À Cergy, le club de foot est une véritable institution, un État dans l’État.

J’en pris note. Dominion était un homme de caractère. Je me dis que les gamines qui passaient quinze heures par semaine sous ses ordres devaient en baver.

- Ici, nous visons l’excellence, poursuivit l’éducateur. Les petites doivent énormément s’investir, ce qui n’est pas facile à l’adolescence. Mais il y a des résultats au bout.

Curieusement, cet article me posa beaucoup moins de problèmes que le précédent. Dominique m’avait accordé soixante lignes pour ce sujet. Ma prose a besoin d’espace pour se déployer. L’affaire fut réglée en deux heures. Je me précipitai au Journal et trouvai la journaliste au même endroit que l’avant-veille, devant le distributeur de boisson.

- Toujours pas de café, le Cergeois ?

- Toujours pas. Je t’amène le papier sur la gym.

- Très bien. Rejoins-moi à mon bureau. Mais avant, va récupérer le Journal au secrétariat.

Je me saisis du canard. Mon article sur le concert se trouvait en page locale, à côté d’une publicité pour une tondeuse à gazon.

- Mon texte a été publié, dis-je à Dominique en la rejoignant.

- Bienvenue au club ! Tu as envoyé ton papier sur la gym ?

- Tu ne veux pas le relire avant ?

- Je te fais confiance. J’ai une page 3 à boucler pour demain. Et je dois rappeler une dizaine de correspondants.

- Tu as un autre sujet pour moi ?

- Attends… Conseil municipal lundi à Cergy, 19 heures, salle des mariages. Tu sais où c’est ?

- Non, mais je trouverai.

Les deux jours qui suivirent furent très calmes. J’en profitai pour relire mon « Guide de la rédaction ». Dominique m’avait invité à repasser au Journal lundi matin. Pour la première fois depuis trois mois, j’avais l’impression de profiter de mon week-end. Le chômage déstructure. L’inactivité forcée m’avait beaucoup pesé.

Le téléphone sonna en fin d’après-midi. Mon père, sans doute. Depuis mon retour en France, papa avait pris l’habitude de m’appeler chaque dimanche en début de soirée.

- Allo ? Dominique à l’appareil. Il y a un problème avec ton article, celui sur la gym. Il faut que tu rappelles ce mec, Frontignon…

- Tu veux dire Dominion ?

- Oui, ça doit être ça. Appelle-le tout de suite, il n’a pas l’air content.

Je composai le numéro de l’éducateur sportif.

- Stéphane Jourdain du Journal. Il paraît que vous voulez me parler.

J’entendis un hurlement au bout de la ligne.

- Pascaaaale ! C’est le journaliste. Oui, le gars du Journal ! Excusez-moi Jourdain, ma femme est dans la cuisine. C’est elle qui s’est fait engueuler à cause de votre article.

Je ne répondis pas. Dominion sentit mon trouble et reprit la parole.

- Écoutez Jourdain, vous avez mis un sacré bordel ! Les gens du foot sont furieux. L’adjoint aux Sports a passé un savon à ma femme, ce matin, à la boulangerie.

- Mais qu’est ce que j’ai fait ?

- Le début de votre texte, Jourdain. Les deux premières phrases ! Comprenez, je suis employé municipal et donc soumis à un devoir de réserve. Je ne peux pas me permettre de critiquer publiquement un autre club sportif de la commune.

Je compris enfin. Les deux premières phrases de mon texte, celles dont j’étais le plus fier. Une accroche dynamique destinée à susciter l’intérêt du lecteur.

- Attendez, je vais chercher mon article… Le voici. Je vous le lis ? « François Dominion est formel : n’en déplaise à certains, en termes de résultats sportifs, le Gymnase Club Cergeois est bien le club numéro 1 de la commune. Si Zinedine Zidane était licencié à l’US Cergy, ça se saurait ! » Vous trouvez que j’y suis allé un peu fort ?

- Le problème n’est pas là, Jourdain. Le problème, c’est que les footeux sont fous de rage !

- Vous voulez un rectificatif ?

- Pascaaaale, le journaliste propose un rectificatif. On fait quoi ?... Ma femme est d’accord. Dites bien que je n’ai jamais porté le moindre jugement sur le club de foot. Je peux vous faire confiance cette fois-ci ?

- Pas de problème ! Si vous voulez, j’envoie une lettre d’excuse au président de l’US Cergy.

- Bonne idée, mais promettez-moi une chose : ne me refaites jamais un coup pareil !

Une journée particulière

Petit, je détestais le lundi. J’ai toujours eu du mal à me lever ce jour-là pour aller à l’école. À mon retour des États-Unis, quand j’ai commencé à travailler à La Poste, ce fut pire. « Le lundi, tu fais toujours une tête d’enterrement », me disaient toujours mes collègues. Mon contrat s’était achevé fin décembre. Les semaines suivantes, j’avais beaucoup dormi. Je me levais rarement avant midi. Je passais mes soirées et une partie de mes nuits à écrire des poèmes.

Ce lundi, je m’étais levé de bonne humeur. J’avais une lettre à expédier. Dominion m’avait donné l’adresse de Dupont. J’avais envoyé au président du club de foot un courrier mielleux, soulignant les mérites de son équipe, promue en Ligue régionale. Je lui avais précisé que je ne connaissais rien au foot et que Dominion n’avait jamais dit du mal de son club. Ça me semblait suffisant.

Le rendez-vous avec Dominique était fixé à midi. Elle devait me présenter à Paul Hus, le responsable des pages quartiers de Daubignan.

- Désolé, Paul est malade, tu ne pourras pas le voir aujourd’hui, lança la journaliste, un café à la main. Tu as réglé ce problème avec le mec de la gym ?

- Il veut un rectificatif.

- Tiens, prends ce calepin et va me pondre une dizaine de lignes dans la salle du fond. Dépêche-toi, les secrétaires vont bientôt aller manger.

Le rectificatif partit à la navette de 12h30.

- À propos, où vont les textes ? demandai-je à la secrétaire la plus souriante.

- Au centre de presse. C’est à Viry que les textes sont corrigés.

Dominique me cueillit entre deux portes, alors que je prenais le chemin de la sortie.

- Stéphane, ne te fais pas de bile pour la gym. Ce genre de truc, ça arrive souvent. Les gens disent n’importe quoi et ensuite, lorsqu’ils lisent leurs propos dans le Journal, ils paniquent. Il y a à boire et à manger dans ce qu’ils racontent. À toi de faire la part des choses. Tu verras, ça viendra avec l’expérience.

La mairie de Cergy était excentrée. Une route départementale traversait le village. Il fallait emprunter une voie étroite pour parvenir sur l’Esplanade du 24-avril-1915. Au rez-de-chaussée d’un immeuble, je remarquai un local que je pris dans un premier temps pour une librairie.

- Bonjour, puis-je vous aider ?

Une jeune femme tout en rondeur m’avait interpellé de son accent chantant.

- Moi, c’est Jacinthe. Je ne suis pas d’ici, comme vous l’avez remarqué.

- Cet accent, je le connais… Vous êtes québécoise !

- Gagné ! Je viens de Gaspésie. Je fais mon stage de fin d’études au PIJ.

- Le quoi ?

- Le PIJ, Point Information Jeunesse. Ici, vous être au PIJ… Vous connaissez mon pays ?

- Je ne connais pas la Gaspésie, mais j’ai passé un an aux États-Unis.

- Vous avez vécu aux States !

- Oui, à New York.

Je donnai rendez-vous à Jacinthe le jeudi suivant, avec pour objectif de réaliser son portrait.

J’entrai dans la salle des mariages peu avant 19 heures. Je m’assis discrètement sur l’une des six chaises disposées contre le mur. Une quinzaine d’élus s’étaient déjà installés autour d’une grande table ovale. Personne ne remarqua ma présence. La séance démarra à 19h15. Vingt-cinq conseillers municipaux avaient pris place dans la salle.

- Le quorum est atteint ? Allons-y ! commença le maire socialiste de Cergy.

Antoine Manavian était un homme grand et sec. J’avais appris en lisant le guide de la commune que le premier magistrat de Cergy était professeur d’université. Économiste de renom, Manavian avait publié un ouvrage de référence, « Commerce et macroéconomie au pays du cassoulet ». Le maire de Cergy était toulousain de naissance.

Manavian reprit la parole. Sa voix puissante laissait percer un fort accent du Sud-Ouest.

- Bien ! Commençons par les questions d’actualité. Je souhaiterais que notre municipalité adopte une motion pour soutenir le vote de reconnaissance du Génocide arménien à l’Assemblée nationale. Vous savez combien ce vote me tient à cœur… M. Gagnaire, une remarque ?

Marc Gagnaire était un élu de l’opposition. J’avais remarqué ses boucles blondes dans le trombinoscope du guide de la commune.

- M. le maire, je ne pense pas que notre assemblée soit le lieu idéal pour un tel débat. La représentation nationale a en charge le dossier. Nous sommes ici pour parler des problèmes cergeois, notamment ceux rencontrés par les petits commerçants…

- M. Gagnaire, l’ordre du jour est fixé par le maire. Si vous ne voulez pas prendre part au débat, libre à vous. Je donne la parole à Georges Morel, qui va nous présenter la motion.

La motion fut adoptée à l’unanimité, moins une abstention. La suite fut plus confuse, du moins dans mon esprit. Le conseil dura trois heures. Aujourd’hui encore, je suis dans l’incapacité de donner le moindre détail sur son contenu. Imaginez-vous pris dans un ouragan : cette impression étrange, je la ressentis tout au long de la soirée, submergé par le flot des quarante-huit délibérations proposées au vote des élus. J’en sortis vidé, exténué.

- Alors mon vieux, vous êtes largué ?

Dans un état second, je ne fis guère attention au fort accent pied-noir de l’adjoint à la Culture et aux Relations internationales. Georges Morel me tendit une bouteille d’eau puis héla un collègue.

- Tourneur, par ici… M. le journaliste est mal en point.

Tourneur me parut très grand. Ses lunettes de myope me semblèrent démesurément larges.

- Jacques Tourneur, secrétaire de mairie. Vous allez mieux ?

- Oui, ça devrait aller. Mais je vous avoue que je n’ai rien compris. Ça allait tellement vite…

- Aviez-vous récupéré une copie des délibérations ?

- Non !

Dans ces conditions, vous n’aviez aucune chance… Venez me voir demain à mon bureau. Je vous donnerai un jeu de délibérations et nous essayerons de reconstituer le puzzle ensemble.

Tourneur me raccompagna jusqu’à la sortie. Je mis dix minutes à retrouver ma Golf.

Sans toit ni loi

Mardi matin, Tourneur me fit une synthèse du conseil de la veille. Mon premier compte rendu de conseil municipal fut publié en milieu de semaine. Dominique le jugea « un peu trop scolaire », tout en reconnaissant que je ne m’en étais pas top mal sorti vu les circonstances.

- Le premier conseil, c’est comme un dépucelage, me confia la journaliste.

Je retournai à Cergy pour interviewer l’animatrice québécoise. Mon article parut le dimanche suivant. Le soir même, je reçus un coup de fil de Georges Morel.

- Super, ce portrait ! Écoutez Jourdain, j’aimerais vous voir pour un truc urgent. Je ne peux pas vous en parler au téléphone, mais c’est très, très important. Venez demain, je vous attendrai à 14 heures dans mon bureau. D’accord, c’est noté ? Inch Allah !

J’avais passé le dimanche après-midi en montagne. Un message avait été laissé sur mon répondeur en mon absence. C’était Dupont, le responsable du foot à Cergy. Il me demandait de passer au stade le lendemain matin.

Je m’apprêtai à subir les foudres du président. Il n’en fut rien. Robert Dupont était un petit homme affable à la voix très douce. Il m’accueillit au local du club. Plusieurs documents étaient punaisés au-dessus de son bureau, dont ma lettre manuscrite. Il n’y fit aucune allusion.

- Voici les résultats du week-end, dit-il en me tendant une feuille.

Je lui proposai de passer tous les lundis pour récupérer les résultats. Il me raccompagna jusqu’au parking.

- Je te laisse, Stéphane. Je dois retracer les lignes du terrain « Honneur ».

Robert Dupont s’éloigna en direction du rectangle vert. Je compris que le football, pour cet avenant retraité, était beaucoup plus qu’un loisir : un véritable sacerdoce.

Georges Morel m’attendait dans son bureau à la mairie.

- Alors, M. le journaliste, vous vous êtes remis de vos émotions ? Tant mieux, parce que lundi soir, vous n’étiez pas beau à voir. Bon, écoutez, je vais avoir besoin de vos services…

Morel m’expliqua en quelques mots l’objet de notre rencontre.

- Un jeune Albanais nous a demandé un coup de main. Il préside une association d’aide aux réfugiés. Une famille kosovare vient d’arriver dans l’agglomération : le père, la mère et leurs trois enfants. Nous avons mis à leur disposition un appartement inoccupé au centre du village.

L’appartement était situé au 9, Grand Rue. Georges Morel me présenta le chef de famille, M. Kolza. Le pauvre homme ne parlant pas notre langue, Ismaël, le jeune président d’association albanais, fit office de traducteur.

- M. Kolza a fui son pays en guerre, commença Ismaël. Au Kosovo, il était garagiste… M. Kolza a été menacé de mort. Peu après sa fuite, sa maison a été brûlée… M. Kolza est arrivé en France il y a huit jours. Il va demander l’asile politique…

Je pris la famille Kolza en photo. Le petit dernier, à peine deux ans, pointa un doigt en direction de l’appareil lorsque je pris le cliché.

Quai des brumes

La neige était tombée dans la nuit de dimanche à lundi. Le matin, un long manteau immaculé recouvrait les montagnes alentour. J’adore la neige, j’aime regarder les flocons voleter aux quatre vents. Je peux rester des heures devant ma fenêtre à m’enivrer du spectacle improbable de ces millions de particules brillant et dansant gaiement dans un ciel cotonneux.

La promenade sous la neige me fit le plus grand bien. J’arrivai à la rédaction à 10 heures. Dominique était debout devant la machine à café.

- C’est déjà mon troisième, me dit-elle, honteuse. Paul est là. On va le voir ?

Paul était un type grand et maigre. Il ne devait pas posséder de fer à repasser car son T-shirt était tout froissé. Dominique agita une main dans ma direction.

- Stéphane Jourdain, correspondant à Cergy. Stéphane habite à Daubignan.

- Il est bon ? demanda Paul Hus sans m’adresser le moindre regard.

- Oui, il est même très bon, mais je te préviens, il n’est pas très discipliné. Ça t’intéresse ?

Paul me regarda enfin.

- Viens avec moi, j’ai quelque chose à te proposer.

Je suivis le journaliste dans un coin de la salle Bossuet. Son bureau était impeccablement rangé. Il se saisit d’une feuille et me la tendit.

- Il y a une journée porte ouverte dans un squat d’artistes. Tu me fais un texte court, trente lignes avec deux ou trois photos. C’est d’accord ?

- Pas de problème ! Tu le veux pour quand ?

- Ce soir avant 19 heures.

Paul me raccompagna à la porte et me jeta un petit regard ironique.

- Bon courage…

La neige s’était arrêtée de tomber. Un épais brouillard recouvrait la cité. Le squat d’artistes était situé quai de France, dans un hangar désaffecté. Un grand Black avec une crête iroquoise distribuait des tracts à l’entrée du bâtiment : « Bienvenue à la Glacière, le squat hystérique de Daubignan ! » Le cerbère m’alpagua alors que je tentais une incursion.

- Eh mec, pas de ça ici !

Il pointa du doigt mon appareil photo.

- Je suis journaliste, je viens faire un reportage.

- Tu travailles pour qui ?

- Le Journal.

- C’est bon, tu peux entrer.

Une jeune artiste édentée me fit faire le tour du propriétaire.

- Je m’appelle Élodie. Ma spécialité, ce sont les peintures de phallus…

Élodie me mena dans une salle obscure. Au centre de la pièce, un matelas à ressort était agité de violents soubresauts. Sur le matelas pointait un long et épais phallus.

- Ce n’est pas un vrai, c’est une saucisse, précisa Élodie.

- Au moins, ce soir, vous aurez quelque chose à manger, faillis-je lui répondre.

Je continuai la visite escorté par mon hôtesse.

- Voici mes peintures, s’émerveilla la jeune fille. Celle de gauche est ma préférée...

Élodie avait peint un gros phallus noir. Un liquide crémeux s’échappait de son extrémité.

- Le type à l’entrée vous à servi de modèle ? demandai-je perfidement.

- Oui ! Comment avez-vous deviné ? C’est vrai que vous êtes journaliste…

Deux autres peintures attirèrent mon attention. Des portraits de Sylvester Stallone et de Joseph Staline trônaient côte à côte.

- Stallone- Staline ! C’est bien vu, non ? Vous y aviez pensé ?

Non, je n’y avais pas pensé. Et je commençais à avoir mal à la tête. Le squat n’était pas chauffé, il faisait un froid de canard. Élodie me mena dans une autre pièce. Une dizaine de squatters étaient étendus sur des matelas.

- Allongez-vous, on va regarder un film.

Des images floues, en noir et blanc. Une vache, une clochette, une fillette se mouchant bruyamment. Des nuages, un brusque mouvement de caméra, la vache, le pie de la vache…

Dix minutes plus tard, n’en pouvant plus, je quittai la pièce.

- Vous partez déjà ? Vous aller manquer la scène avec le taureau…

J’ai manqué la scène avec le taureau. Au retour, je me suis arrêté à la pharmacie pour acheter de l’aspirine. À 18 heures, j’étais au Journal pour rendre mon texte. À 20 heures, j’étais bien au chaud dans mon lit. Il y avait du foot à la télé. Curieusement, ce soir-là, je n’ai pas zappé.

Des chiffres et des lettres

L’équipe de correspondants de Paul Hus se réunissait chaque lundi à 11 heures dans la salle du fond. Paul me présenta à mes nouveaux collègues avant d’ouvrir la pochette qu’il avait posée sur la table. Cette pochette contenait une vingtaine de feuilles volantes annotées au feutre noir.

- Pour Stéphane, je vais réexpliquer le but de cette réunion. Vous êtes ici pour compléter le travail des professionnels. Donc, pas de conseil municipal, pas de faits divers, pas de papiers de fond. On vous demande surtout de couvrir les petites manifestations : inaugurations, fêtes de quartiers, spectacles, vernissages, cérémonies d’anciens combattants... Tout correspondant doit couvrir au minimum deux manifestations par semaine, une le soir, une le week-end. On y va ?

Les dix premiers sujets furent distribués à mes collègues. Comme j’étais nouveau, je n’osais pas intervenir. Paul annonça la commémoration du Génocide arménien. Bizarrement, tous les regards se tournèrent vers moi.

- OK, je prends. Mais tu n’as rien d’autre pour cette semaine ?

Paul me confia encore deux sujets : la remise d’un gros chèque en euros et une rencontre organisée par les Petites Sœurs des Pauvres.

Je garde un excellent souvenir de la commémoration. Les Arméniens sont des gens très accueillants. Ils me firent découvrir leurs spécialités culinaires, ainsi qu’un apéritif anisé dont j’ai oublié le nom mais qui me rappela l’ouzo des Grecs.

Le second sujet me valut une visite au dernier étage de la Chambre de Commerce et d’Industrie, là où se trouve la moquette et où sont servis les petits fours. Comme j’étais le seul journaliste présent, le président de la CCI fit grand cas de ma personne, ce qui m’amusa beaucoup car j’avais croisé cet homme à plusieurs reprises sans qu’il ne m’accorde la moindre attention. Je pris en photo le gros chèque de 50 000 €, remis par la CCI à La Poste pour je ne sais plus quelle raison. L’objectif était de médiatiser le prochain changement de monnaie. L’euro devait bientôt remplacer le franc.

Mon dernier reportage fut celui qui me rapprocha le plus de mes aspirations sociales. Les Petites Sœurs des Pauvres voulaient lancer un appel aux dons par le biais du Journal. Je promis de faire de mon mieux pour soutenir leur noble cause.

Les trois articles ne me posèrent aucun problème rédactionnel. Ma plume alerte volait d’un sujet à l’autre. Seule la brièveté des textes me laissait parfois sur ma faim.

Je revis Paul Hus en fin de semaine. Il était encore plus livide que d’habitude.

- Stéphane, Ducoin veut te voir.

- Qui est Ducoin ?

- Le chef d’agence. Son bureau est là-bas, dans le coin… enfin, sur la gauche après la porte. Fais gaffe, il est en rogne.

Ducoin était une tête d’œuf dont on apercevait le crâne avant le visage. J’avais remarqué sa voix stridente et son rire en cascade lors d’une précédente visite. Le bonhomme me fit patienter dix bonnes minutes devant la porte de son bureau. Il m’invita d’un geste brusque à entrer dans la pièce.

- Installez-vous, Monsieur…

- Jourdain. Stéphane Jourdain.

- M. Jourdain. Bien. J’ai lu vos premiers textes cette semaine. C’est bien écrit, le style est enlevé, mais… Avez-vous fait une école de journalisme ?

- Non. J’ai un diplôme universitaire en lettres modernes.

- En lettres modernes…. Parfait ! J’ai sous mes yeux deux textes qui, comme je vous le disais, sont bien écrits, mais…

Ducoin fut soudain saisi d’un étrange rictus. Sa voix monta d’un cran dans les aiguës.

- Vos titres ne conviennent pas.

Je sentis des gouttes de sueur perler sous mes aisselles.

- Il me semble qu’un titre doit attirer l’attention du lecteur…

- Un titre doit informer ! Vous travaillez pour un journal d’information. Dans la mesure du possible, évitez les chiffres dans les titres. Vous pouvez expliquer dans le corps du texte que 50 000 euros égalent 327 978,50 francs, mais votre titre doit être clair, précis et compréhensible.

- Très bien, j’en prends note.

- Deuxième sujet sur la religion. Les Petites Sœurs des Pauvres. Vous titrez : « Jésus Marie Joseph ! ». M. Jourdain, vous vous moquez du monde ?

Je rougis de confusion.

- L’humour est la plaie du journalisme contemporain, M. Jourdain. La sobriété, voilà la première qualité d’un bon rédacteur.

Ducoin se tut enfin. Je le vis fouiller dans un tas de feuilles empilées à droite de son clavier.

- Il me semble qu’il y a un autre problème avec les militaires…

- Je n’ai assisté à aucune cérémonie d’anciens combattants.

- Bien. Parfait ! Vous pouvez disposer.

Je sortis du bureau aussi livide que ne l’était Paul Hus quelques minutes auparavant. Christian Vasseur vint à ma rencontre. Nous avions échangé quelques mots à l’issue de la réunion de lundi. Christian avait enseigné l’histoire. Il était correspondant depuis un an.

- Alors, Ducon t’a fait son numéro ?

- Pardon ?

- Ducon ! Oui, Ducoin… Tout le monde l’appelle Ducon ici. On va boire un coup ?

Voyage au bout de l’enfer

Le Café des Amis était situé en face de la rédaction. Une fringante sexagénaire en était la propriétaire. Cette minuscule bonne femme dégageait une énergie peu commune. Le bar était placardé de directives pour les rares clients : « Il est interdit de fumer dans l’établissement » ; « Le hors-sac est interdit dans l’établissement » ; « Toute conduite incorrecte sera sanctionnée d’une expulsion définitive de l’établissement »...

Christian prit un scotch. Je m’en tins au café. Mon collègue me regarda fixement et but une longue rasade de son breuvage avant de prendre la parole.

- Ce type est un psychopathe ! Hier, il m’a convoqué dans son bureau pour m’engueuler. Et tu sais pourquoi ? Je venais de couvrir une réception à la mairie. J’avais oublié de mentionner dans l’article la présence du vice-président du conseil général. Chaloin a appelé au Journal pour se plaindre. Ducoin était dans ses petits souliers. Il m’a convoqué illico et m’a traité de tous les noms.

Le discours de Christian me surprit. Fallait-il obligatoirement citer toutes les personnalités présentes dans les articles ?

- Oui, me répondit Christian. C’est un impératif catégorique au Journal. La plupart des élus sont des m’as-tu-vu. Comme ils se tirent la bourre entre eux, si on en oublie un, on est mort !

- Tu ne crois pas que tu exagères un peu ?

- Non, je n’exagère pas. Il faut que tu saches que tu travailles pour un journal institutionnel. La quasi-totalité des sujets traités le sont en réponse à une invitation officielle. Les journalistes n’ont aucune marge de manœuvre. Ducoin ne leur laisse pas la moindre initiative. Et nous encore moins.

Christian paraissait complètement désabusé. Il commanda un deuxième scotch et poursuivit d’une voix de plus en plus pâteuse.

- On m’a dit qu’il fallait au moins un an pour obtenir un contrat ici. Je suis correspondant depuis quinze mois. Ducoin ne m’aime pas. Kienast non plus. La semaine dernière, Kienast m’a dit que mes textes étaient trop « scolaires ».

- Écoute Christian, j’ai lu un de tes textes et il ne m’a pas du tout semblé « scolaire ». Si vraiment ces types ne t’aiment pas, tu devrais peut-être chercher du travail ailleurs, non ?

- C’est exactement ce que j’ai fait ! Et tu sais quoi ? J’ai trouvé un job aux Nouvelles de Daubignan. Le rédacteur en chef me proposait des piges régulières. Kienast s’y est opposé ! Il l'a rencontré et lui a demandé d’arrêter de débaucher les meilleurs correspondants du Journal. Donc, non seulement, on ne me donne aucun contrat, mais on m’empêche de travailler ailleurs.

Christian commanda un troisième scotch. Son regard était devenu vitreux.

- Parfois, je songe à en finir…

- Tu veux quitter Daubignan ? Tu pourrais trouver du boulot dans un autre département...

- Non, Stéphane. Sérieusement, je songe à en finir.

- À ce compte, tu ferais mieux de passer Ducoin par la fenêtre !

Christian resta silencieux de longues minutes. Subitement, il commanda un café.

- Je vais continuer à me battre ! Ceux qui dirigent ce journal sont des cons, mais il y a quand même d’excellents journalistes dans cette boîte. Paul Hus, par exemple, est un grand professionnel. Il est passé par la meilleure école de journalisme du pays. J’ai beaucoup appris à son contact. Paul me soutient, si un jour on lui donne plus des responsabilités, il me proposera quelque chose.

Christian avait retrouvé son calme. J’en profitai pour l’interroger sur le Journal.

- J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de chefs ici. Qui dirige vraiment la rédaction ?

- Kienast est le directeur départemental, Pedroso son adjoint, Ducoin le chef d’agence.

- Je connais Kienast et Ducoin, mais pas Pedroso.

- C’est un Marseillais, il est sympa, je te le présenterai à l’occasion. En plus, il s’occupe de la culture. Je crois que tu as fait des études en lettres ?

- Oui, je suis diplômé en lettres modernes.

- Bon, je te laisse. Je dois aller au CRDP pour une exposition réalisée par des handicapés mentaux. A lundi !

Un dimanche à la campagne

La neige avait disparu aussi vite qu’elle était apparue. Ce dimanche, il faisait un temps magnifique à Daubignan. Corinne me proposa un pique-nique à la campagne. Mon amie travaillait à Radio France depuis neuf mois. Nous nous étions connus sept ans plus tôt à la fac de lettres. Corinne adorait le débat d’idées. Elle voulait créer un journal universitaire. « Lettres info » vit le jour en quelques semaines. Nous étions les deux uniques rédacteurs de la publication. Nous devînmes amants et le restâmes jusqu’à mon départ pour les États-Unis.

Nous nous étions retrouvés chez des amis communs au dernier réveillon de la Saint-Sylvestre. Une bouteille de Porto avait suffit à faire renaître une relation chaotique, mais pas dénuée d’intérêt.

Je passai prendre Corinne en voiture pour une longue course en direction du lac de Moissan. À cette époque de l’année, il était encore peu fréquenté.

Corinne installa une grande couverture marron sous un arbre au bord du lac. La glacière débordait de boissons, de fruits et de boîtes Tupperware.

- J’ai préparé une salade. Tu veux des chips ?

- Merci, je ne touche plus à ces cochonneries depuis mon retour des États-Unis.

- Tu m’as dit pourtant que tu te plaisais là-bas…

- Oui, je m’y plaisais, mais la nourriture était infecte. Un jour, j’ai commandé un café et un croissant au kiosque situé en face de l’université de Harvard. C’était vraiment dégueulasse. Quand je suis rentré à Paris, à l’aéroport Charles-de-Gaulle, la première chose qui m’a frappé, c’est l’odeur du café et des croissants frais du matin.

- Tu ne vas pas me dire que tu as quitté les États-Unis pour des raisons culinaires ?

- Non. Je suis francophone. Le français est ma langue maternelle, ma langue d’écriture.

- Tu aurais pu t’installer à Montréal.

- J’y ai songé. Ce n’était pas loin. Mais moi, le froid…

- Tu n’es jamais satisfait de rien !

- C’est une qualité lorsqu’on écrit.

- Et la vie, tu y as pensé ?

Oui, j’y avais pensé. Simplement, le mode de vie des Américains ne me convenait pas. J’aime les paysages, les grands espaces, j’aime le sentiment de liberté qu’ils inspirent, mais le matérialisme des habitants de ce pays m’horripile. Les Américains ne pensent qu’à l’argent. En gagner, en dépenser toujours plus. Je ne vis pas pour ça. Je vis pour la vérité, pour la justice. Je vis pour l’amitié et l’amour. J’aime la beauté immatérielle d’un sous-bois. J’aime la vie, tout simplement.

- Oui, j’y ai pensé, répondis-je enfin à Corinne. J’y ai tellement pensé que je suis rentré.

- Je t’ai manqué ?

- Sans doute.

- Tu m’énerves tellement, Stéphane ! On n’arrive jamais à savoir ce que tu penses.

- Si seulement je le savais moi-même…

Je me sentais bien avec Corinne, même si son insistance pour que je lui dévoile mes sentiments m’agaçait prodigieusement. « Un poète suggère, il ne dit pas », lui répondais-je parfois. Elle ne voulait rien entendre. Les femmes sont parfois pénibles.

Corinne m’interrogea sur ma nouvelle activité de correspondant local de presse.

- À Radio France, sur le plan intellectuel, c’est un vrai désert. Comment ça se passe pour toi au Journal ?

- J’ai l’impression que ça ne vole pas haut. Moi, l’ancien étudiant en lettres, j’entends surtout parler de chiffres : trente lignes, cinquante lignes... Le contenu leur importe peu.

- C’est pareil pour moi à la radio : deux minutes, deux minutes trente…

J’aimais parler avec Corinne. Cette jolie blonde détestait l’hypocrisie. Elle disait toujours ce qu’elle avait sur le cœur.

- J’ai discuté avec un collègue cette semaine, repris-je après avoir fini ma salade. Christian est correspondant depuis plus un an. Ce qu’il m’a raconté est inquiétant. Il boit, il est profondément déprimé. Ce garçon est doué mais les chefs ne l’aiment pas. J’ai eu affaire à l’un d’entre eux, il faut reconnaître que c’est un vrai connard. Mais de là à parler de suicide…

- Il t’a parlé de suicide ?

- Indirectement… Les mœurs journalistiques sont dures. Pas de place pour les faibles !

- Tu es sérieux ?

- Christian m’inquiète. Ce que j’ai perçu depuis le début du mois n’est guère réjouissant. Je m’interroge. Ce qui est certain, c’est que je me battrai pour mes idées.

- Vérité et Justice ?

- Justice et Vérité ! Je ne renoncerai jamais à ces valeurs.

La couleur de l’argent

Dominique me donna rendez-vous pour remplir ma première « note d’honoraires ». Je pensais que les honoraires étaient réservés aux notaires et aux médecins. Je me trompais.

- Pour chaque article, tu notes le jour de parution, la commune, le titre, le nombre de lignes et de photos. Ensuite, tu comptes le nombre de lignes rédigées et de photos prises durant le mois. Tu les reportes sur la première page et tu fais les totaux. Chaque ligne est payée 50 centimes, chaque photo 10 francs. Tu as conservé tes articles ?

- Euh, non…

- Les journaux du mois sont disponibles au secrétariat. Ils sont rangés dans un grand classeur.

J’allai chercher la collection. Aline, la plus jeune des secrétaires, me la remit en souriant.

- Tu as oublié de conserver tes articles ? Bon courage…

Je n’avais écrit qu’une quinzaine d’articles, mais ils étaient dispersés sur plusieurs pages. J’avais rédigé plus de sept cents lignes et douze de mes photos avaient été publiées. En ajoutant les frais kilométriques, j’arrivais au total mirifique de 592 francs. Je rendis ma note à Dominique.

- Voilà, pour mon premier mois, j’ai gagné 600 francs. Ce n’est pas terrible…

- La plupart des correspondants touchent moins de 1 000 francs par mois. Si tu veux gagner plus, il faut travailler plus !

- On est payé quand ?

- Le 11 du mois suivant.

- Donc, le 11 mai.

- Non, le 11 juin !

- Tu plaisantes ?

- J’en ai l’air ? Pour ton boulot d’avril, tu seras payé le 11 juin. Seuls les professionnels sont payés le 11 mai.

- Et pourquoi donc ?

- Parce que c’est comme ça ! Je suis la première à reconnaître que ce n’est pas normal, mais la règle est la même pour tous les CLP.

Dominique perçut mon agacement. Elle me proposa un café.

- Écoute Stéphane, si tu bosses bien, je me débrouillerai pour te faire augmenter. Tu passeras à 80 centimes, puis à un franc la ligne. Sois un peu patient.

Elle changea soudain de sujet et me parla de basket, sa grande passion.

- Michael Jordan est le meilleur basketteur de tout les temps, mais je préférais le jeu de Magic Johnson.

Je lui dis que j’allais me pencher sur la question, puis je pris congé.

Papy fait de la résistance

Mes indemnités de chômage me laissaient tout juste de quoi vivre. Je percevais 3 500 francs par mois. Selon Dominique, si mes notes d’honoraires n’étaient pas trop élevées, je n’aurais pas à faire de déclaration à l’Urssaf. Le plafond annuel s’élevait à 25 000 francs. Même en travaillant régulièrement pour le Journal, je serais loin du compte.

J’étais néanmoins inquiet. Les honoraires que j’allais percevoir devaient être déclarés aux Assedic. Les sommes perçues seraient alors déduites de mes indemnités. Autrement dit, je travaillais pour rien.

J’en parlai un matin avec Christian Vasseur. Son haleine dégageait une forte odeur d’alcool.

- Moi, je déclare tout, déclara fermement mon collègue. C’est une question d’honnêteté. J’ai fait beaucoup de remplacements dans l’Éducation nationale. Je perçois 6000 francs d’allocation chômage. Je ne veux pas prendre de risques.

Les 2000 francs d’honoraires perçus par Christian étaient donc déduits de ses indemnités. Je comprenais sa position. Une autre correspondante me tint un tout autre discours.

- La plupart des CLP ne déclarent rien du tout, m’assura Nadia Carbone. Moi, je perçois 2 500 francs d’indemnités après mon CES. Tu ne sais pas ce qu’est un CES ? Un CES est un Contrat emploi solidarité. J’ai travaillé pendant un an dans l’animation culturelle, mais ça n’a débouché sur aucune embauche. Je n’ai pas le choix. Je ne déclare rien. Les 2 500 francs d’allocation chômage ajoutés à ce que je gagne ici me permettent à peine de joindre les deux bouts.

Ces deux discours opposés me laissèrent perplexe. Ma situation financière était proche de celle de Nadia. Je décidai, au moins dans un premier temps, de ne rien déclarer.

Les gens commençaient à me connaître à Cergy. J’étais devenu une sorte de célébrité locale.

- Le maire apprécie beaucoup vos papiers, me confia Georges Morel. Depuis que vous travaillez sur la commune, on sent que ça bouge dans le Journal.

Si j’avais d’excellents contacts à Cergy, mon activité à Daubignan me donnait plus de satisfaction sur le plan intellectuel. Un lundi, Paul Hus me proposa un sujet très intéressant.

- La compagnie Troudbal présente son dernier spectacle, « CRS, SS ! », à la salle Louis-Aragon. Il y aura ensuite un débat avec un universitaire, Daniel Ayoub. Tu peux faire une soixantaine de lignes, avec un petit commentaire sur le spectacle et le compte rendu du débat.

J’aimais traiter ce genre de sujet. Chez moi, écriture et réflexion sont indissociables. « CRS SS ! » racontait l’histoire d’un ancien résistant communiste dont le petit-fils, policier, avait adhéré au Front National. Encore aujourd’hui, j’estime avoir écrit un bon papier. Tout le monde ne fut pas du même avis. Le lundi suivant, Paul m’apostropha un peu vivement.

- Stéphane, il faudrait que tu appelles le SR. Il y a un problème avec un de tes articles.

J’ignorais ce qu’était le « SR ». Paul m’expliqua que le secrétariat de rédaction était installé à Viry. Une dizaine de journalistes y travaillaient. Ils étaient chargés de la relecture des articles et de leur mise en page. Une femme me répondit. Elle n’avait pas l’air commode.

- M. Jourdain, bonjour. Votre dernier texte nous a tous choqués.

- Excusez-moi, Madame, mais de quoi s’agit-il ?

- Il y a des limites à l’ironie, M. Jourdain.

- Je ne vois pas quelle ironie il y a à condamner les idées véhiculées par l’extrême droite.

Mon interlocutrice marqua une longue pause.

- Je crois que nous ne parlons pas du même texte… Celui qui nous a choqués concerne l’inauguration des nouveaux locaux du Parti Communiste.

Je marquai une pause à mon tour. J’avais effectivement couvert l’inauguration du nouveau siège du PC à Daubignan. Rien dans ce que j’avais écrit ne m’avait semblé répréhensible.

- Lorsque vous parlez des « camarades » ravis de pouvoir réunir tous les « travailleurs » dans des locaux flambant neufs afin de lutter plus efficacement contre le « Grand Capital », vous ne croyez pas que vous vous fichez du monde, M. Jourdain ? Le PC est déjà sinistré, inutile de tirer sur une ambulance !

Je reconnus mes torts. Monique Sanchez en profita pour me glisser un conseil.

- Vos textes sont illisibles. Nos clavistes n’arrivent pas à les décrypter. Vous n’avez pas d’ordinateur chez vous ?

- Je n’ai pas les moyens d’en acheter un.

- Tapez-les à la rédaction !

- C’est possible ?

- Bien sûr ! Adressez-vous à Paul Hus, il vous montrera comment fonctionne le logiciel.

J’allais raccrocher lorsque je me souvins de mon article sur le Front National. Il était intitulé « Quand papy fait de la résistance… ».

- J’espère que cet article ne vous à pas choqués ?

- Moi non, mais il n’est jamais parvenu jusqu’au SR, me répondit Monique Sanchez. Claude Ducoin l’a « bloqué » à Daubignan. Il vous dira pourquoi…

Une semaine plus tard, je n’avais toujours aucune nouvelle de mon texte. À bout de patience, je finis par confier mon désarroi à Dominique.

- Il parlait de quoi, ce texte ?

- De la Résistance et de la montée du Front National. Paul m’avait demandé de traiter à la fois le spectacle et le débat, ce que j’ai fait, il me semble, sobrement. Je ne comprends pas.

- C’est un sujet sensible, Stéphane. Il y avait des paroles fortes ?

- Oui. L’universitaire a par exemple affirmé qu’à partir du moment où un président de la République stigmatise, je cite, « le bruit et les odeurs des immigrés », il ne fallait pas s’étonner que les idées de l’extrême droite progressent.

- Tu as repris les propos de ce type ? Tu l’as cité entre guillemets ?

- Absolument !

- D’accord Stéphane, dans ce cas, je vais voir Ducoin.

Dominique revint dix minutes plus tard. Elle était furieuse.

- Ce mec est un con !

- Mon article ne passera pas ?

- Non, il ne passera pas.

- Il t’a dit pourquoi ?

- Laisse tomber Stéphane. Viens, je t’offre un café.

Buffet froid

Le correspondant local est le parent pauvre de la presse écrite. Je compris très vite que, pour subsister, il fallait se payer sur la bête. Je pris l’habitude d’accepter toutes les invitations de la mairie de Daubignan. Mes collègues rechignant à s’y rendre, je devins le grand spécialiste des réceptions en tout genre. Toutes les manifestations organisées par la Ville offraient aux invités un buffet abondamment garni. Champagne et petits fours devinrent mes compagnons de sortie.

La réception débutait par un discours lénifiant du maire- « Daubignan, laboratoire français du progrès social, Daubignan, capitale européenne des nanotechnologies, Daubignan, cité cosmopolite aux soixante-quinze nationalités… » S’ensuivait un jeu de cache-cache avec les attachés de presse de la commune, lesquels mettaient un point d’honneur à me remettre le discours de Michel Corbeau. Ce pensum excédait rarement trente minutes. Puis on passait aux choses sérieuses. L’essentiel, pour la centaine d’invités, était de jouer des coudes pour se remplir la panse. Je me postai à l’une des extrémités du buffet, une coupelle de cacahuètes à portée de main. Mon seul effort consistait à tendre mon verre à intervalle régulier afin qu’un des serveurs le remplisse.

Je me rendis pour la première fois à la mairie de Daubignan un soir de mai. La poignée de main molle et le sourire niais du maire, dont la tête penchait légèrement sur la gauche lorsqu’il vous lançait : « Bonjour, vous allez bien ? », ne laissèrent pas de m’étonner. J’étais pourtant certain de ne jamais avoir rencontré cet homme-là !

L’objet de la réception ? La visite d’une délégation d’enseignants albanais dans notre région. Je revis avec plaisir Ismaël, l’étudiant rencontré à Cergy.

- Comment vont tes réfugiés kosovars ?

- Ils vont bien. Cergy fait beaucoup pour nous. M. Morel est un saint homme !

- C’est vrai, Morel est généreux. Son coté pied-noir sans doute… À propos, tu étudies quoi ?

- Les sciences politiques. Je rédige une thèse sur les relations internationales.

- Et ensuite ? Tu comptes retourner en Albanie ?

- J’aimerais aider mon pays à entrer dans l’Union Européenne.

- Et selon toi, c’est pour bientôt ?

- Oh non ! Il faudra beaucoup de temps.

Ismaël rit de bon cœur tout en enfournant une poignée de cacahuètes. Comme j’avais les mains poisseuses, je fus soulagé de voir le maire s’esquiver sans me saluer.

La pêche aux moules

C’est à l’occasion de l’une de ces réceptions que je fis la connaissance de Serge Guillot. J’avais remarqué sa tignasse blanche dans les locaux du Journal. Serge semblait faire une cour assidue à la jolie secrétaire chargée de l’accueil des visiteurs. Il était l’un des rares correspondants à ne jamais assister aux réunions du lundi.

- Le journalisme ne l’intéresse pas, il ne vient ici que pour draguer, me dit Christian Vasseur.

Serge Guillot était présent à la mairie pour le lancement de la Semaine contre le racisme. À vrai dire, il n’aurait jamais dû se trouver là. J’avais pris ce sujet lors de la réunion du lundi. Les secrétaires avaient oublié de noter mon nom sur le planning affiché à l’entrée de la rédaction. Serge avait été appelé en urgence, une heure avant le début de la réception.

Quelques mots échangés suffirent pour découvrir la méprise. Serge me proposa de prendre les photos, à charge pour moi de rédiger le texte.

Nous nous retrouvâmes après le discours du maire autour du buffet.

- Tu travailles au Journal depuis quand ?

- Presque un an. J’ai répondu à une annonce en septembre. Ils cherchaient des correspondants pour les pages quartiers.

- On m’a dit que tu travaillais au musée. Pas trop difficile de concilier les deux ?

- Non, ça va. Je prends deux ou trois sujets par semaine. Les secrétaires m’appellent la veille du reportage et je fais mon choix. Je suis divorcé, ma fille a quatorze ans, elle commence à prendre son indépendance… En fait, ça m’occupe. Et ça me permet de rencontrer de jolies filles !

Serge m’indiqua du regard une belle femme d’origine maghrébine. Malika était l’une des organisatrices de la Semaine contre le racisme.

- J’ai récupéré son numéro, elle m’a dit de la rappeler si je voulais « plus d’informations », me glissa-t-il dans un clin d’œil.

Serge me proposa de finir la soirée chez lui. Il venait d’acheter un trois pièces dans le quartier des Poètes. La solitude lui pesait. Je fus surpris par le caractère austère de son logis. Je m’attendais à découvrir une garçonnière, lumière tamisée et coussins multicolores sur le canapé. Son intérieur était d’une grande sobriété. Une des chambres était réservée à sa fille.

Serge apporta une bouteille de vodka et du jus d’orange.

- Je suppose qu’on t’a dit que j’étais un tombeur ? C’est vrai, j’aime les femmes. Je suis un grand pécheur devant l’éternel… Viens, je vais te montrer mon matériel.

J’eus un mouvement de recul. Serge me rassura en m’indiquant le balcon.

- Je vais te montrer mon matériel de pêche.

Un angle du balcon avait été aménagé pour accueillir cannes, moulinets, épuisettes et hameçons. Serge était un passionné. Ses week-ends étaient consacrés à ce qu’il définissait comme « un art ».

- J’ai deux amours, les femmes et la pêche.

- C’est compatible ?

- C’est complémentaire !

Serge me parla de son ex-femme, une beauté qui l’avait quitté cinq ans plus tôt.

- Je travaille à l’accueil du musée depuis une quinzaine d'années. C’est un boulot sans intérêt, si ce n’est celui de mater les jolis petits culs à longueur de journée. J’ai demandé à faire une formation en communication. J’attends la réponse.

- Tu as quel âge ?

- Quarante ans. C’est le moment où jamais pour changer de métier… Et toi, tu as une copine ?

- Oui, elle est journaliste à Radio France.

- Elle est jolie ?

- Elle est blonde…

- À forte poitrine ?

- Pas vraiment. Pour moi, ce n’est pas l’essentiel. Et toi, tu vois quelqu’un ?

- J’ai ramené une fille chez moi vendredi après un vernissage à la Galerie des Arts. C’était une intello névrosée. Je l’ai virée à minuit…

Serge se leva pour allumer la télé.

- Tu aimes le foot ? Il y a Lyon-Bordeaux ce soir sur Canal +.

- Je veux bien rester, Serge, mais je crois que ta bouteille de vodka est condamnée !

La leçon de piano

Je tiens mal l’alcool. L’escapade chez Serge Guillot me valut une belle gueule de bois. Dominique m’accueillit le lendemain matin à son poste de garde. Elle me tendit un café sans même me demander mon avis.

- Tu es bien matinal aujourd’hui !

- Je dois rendre un texte à Paul. Le SR m’a demandé de taper mes articles à la rédaction car mes manuscrits sont illisibles. J’appréhende un peu car je ne me suis jamais servi d’un ordinateur.

- Quoi ? Tu ne sais pas se servir d’un ordinateur ? Tu as vécu où ces dernières années ?

- Dans une réserve indienne du Montana.

Je gagnai la salle Bossuet. Paul était déjà sur son ordinateur. Il me salua en tournant la tête tout en continuant à pianoter sur son clavier.