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Les Couleurs d'Héléna est une fiction contemporaine. Ce roman relate le quotidien d'une famille et plus particulièrement d'Héléna, la mère, artiste-peintre à ses heures perdues. Suite à la naissance de son quatrième enfant, Héléna éprouve des émotions inédites qui la perturbent plus que de raison. Au travers son tableau, elle va tenter d'exprimer son ressenti mais aura besoin de tout l'amour et le soutien de ses proches pour comprendre ce qui lui arrive. Le narrateur n'est autre que le fidèle compagnon de la famille, qui apporte par son regard extérieur une touche d'originalité. Thèmes abordés: Relation mère-fille, maternité, vie de famille, dépression post-partum, art, psycho-généalogie, rêve Ton: humour, sensibilité, optimisme
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Seitenzahl: 291
Veröffentlichungsjahr: 2024
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À ma mère
Le visage d’une mère est pour l’enfant son premier livre d’images.
Christian Bobin
Prologue
Chapitre 1 : Seize mois plus tôt…
Chapitre 2 : L’Omnichien
Chapitre 3 : En famille
Chapitre 4 : L’idée de génie
Chapitre 5 : Hannah
Chapitre 6 : Un dimanche ordinaire
Chapitre 7 : Un peu de changement
Chapitre 8 : L’accident
Chapitre 9 : La rentrée
Chapitre 10 : Une offre inédite
Chapitre 11 : Le tourbillon
Chapitre 12 : Dernière ligne droite
Chapitre 13 : L’événement
Chapitre 14 : Le grain de sable
Chapitre 15 : Une nouvelle odeur
Chapitre 16 : La rencontre
Chapitre 17 : La première nuit
Chapitre 18 : Paraître
Chapitre 19 : Les couleurs d’Héléna
Chapitre 20 : Deuxième cauchemar
Chapitre 21 : La tache
Chapitre 22 : Les vacances
Chapitre 23 : Coincée
Chapitre 24 : Un Noël en famille
Chapitre 25 : Un champagne amer
Chapitre 26 : Les heures sombres
Chapitre 27 : Les pas dans la neige
Chapitre 28 : Tenir bon
Chapitre 29 : Une vie de chien
Chapitre 30 : Endormir la méfiance
Chapitre 31 : L’ombre
Chapitre 32 : Le miroir
Chapitre 33 : Coupable
Chapitre 34 : La révélation
Chapitre 35 : Mars
Chapitre 36 : Le diagnostic
Chapitre 37 : Les conseils de Pierre
Chapitre 38 : Sylvestre Renard
Chapitre 39 : Des idées à foison
Chapitre 40 : Et moi, dans tout ça ?
Chapitre 41 : L’atelier d’écriture
Chapitre 42 : Le Louvre
Chapitre 43 : Dans l’antre de Sylvestre
Chapitre 44 : Le repas dominical
Chapitre 45 : En stand-by
Chapitre 46 : L’obsession
Chapitre 47 : La remise des diplômes
Chapitre 48 : Rechute
Chapitre 49 : Le puzzle
Chapitre 50 : L’aide de Pierre
Chapitre 51 : L’orage
Chapitre 52 : Monologue de Pierre
Chapitre 53 : Aziliz
Chapitre 54 : L’été
Chapitre 55 : Les résultats du bac
Chapitre 56 : La fugue
Chapitre 57 : Réminiscence
Chapitre 58 : Confidences
Chapitre 59 : 1
er
décembre 1981
Epilogue
Lettre aux lecteurs
Remerciements
En repliant la lettre qu’il venait de lire, Philippe sentit ses yeux se mouiller. Depuis combien de temps ne s’était-il pas autorisé à pleurer ? Ses cils s’humectèrent, puis une bille salée roula le long de son nez, suivie d’une autre, et enfin, des flots de larmes jaillirent de ses paupières closes, inondant ses joues glabres à la peau tannée par les ans. Sa poitrine large et virile était agitée de soubresauts incontrôlables, son corps entier tressautait. Rédigés par sa fille, les quelques mots qu’il tenait encore à la main avaient fait sauter le bouchon, laissant surgir en lui des sentiments refoulés depuis bien trop longtemps, et tout le chagrin qu’il avait si soigneusement contenu et circonscrit jusque-là se déversait à l’extérieur de sa personne, impitoyable, tel un raz-de-marée.
Submergé par l’émotion, il prit le temps de se recomposer un visage avant de rejoindre sa femme qui se mouchait dans la cuisine. Philippe prit Hannah dans ses bras, la serrant contre lui comme pour conjurer le sort. Ah ! Si seulement il avait pu lui épargner toute cette souffrance… Ses cheveux qu’il avait connus d’un noir d’ébène étaient devenus gris, mais elle les portait encore longs et souvent relevés en chignon. Malgré des épaules qui s’étaient peu à peu voûtées, sa femme avait conservé classe et dignité. Même en cet instant, c’était indéniable. Bien mise, habillée avec goût et sobriété, légèrement maquillée et arborant ce parfum, Neige, qu’il lui avait offert la première fois pour ses vingt ans, elle inspirait un respect infini. Ils restèrent de longues minutes ainsi enlacés, mesurant enfin toute l’étendue de leur décision passée.
Sans échanger une parole, tous deux eurent la même idée. Hannah caressa la petite clé dorée qu’elle portait au cou tel un talisman. C’était le moment de l’utiliser : de toute façon, la boîte de Pandore était déjà ouverte.
Ensemble, ils montèrent au grenier et commencèrent à déplacer caisses et cartons dans lesquels étaient entreposées des années de souvenirs avec Mathieu et Héléna. Puis, ils dévissèrent la latte renfermant leur secret contenu dans un petit coffre en fer blanc. Deux rais de poussière laissés par les interstices entre les lames de plancher zébraient son couvercle. Hannah souffla machinalement dessus, créant un petit nuage qui flotta un instant avant de retomber doucement sur le sol du grenier. Elle retira son collier et introduisit la clé dans la serrure. Celle-ci s’ouvrit facilement. L’intérieur du coffre était garni d’un unique cadre en bois de manguier qu’Hannah saisit et tendit d’une main tremblante à Philippe. Utilisant un pan de sa chemise en lin, il essuya la vitre ternie. La photo n’avait pas pris une ride.
Soudés, Philippe et Hannah contemplèrent longuement l’image qu’ils connaissaient pourtant par cœur. Comment auraient-ils pu imaginer que leur mensonge par omission aurait pris tant de poids avec le temps ? Devenu trop lourd pour eux seuls, ce fardeau avait dû être porté par d’autres. Et c’est exactement cela qu’ils n’avaient pas anticipé.
Plus tard, devant les roses, les lys, les hortensias à rempoter et les surfinias, ils arrêtèrent leur choix sur une petite bruyère, bien solide, bien résistante, qui pourrait tenir de nombreux hivers sans craindre le gel. La petite fille qui portait le prénom de la sainte patronne de la musique serait heureuse…
Il y avait longtemps qu’Héléna n’avait eu une soirée pour elle. Son mari en réunion, ses enfants au calme dans leurs chambres, la mère de famille soupira d’aise en réalisant qu’elle avait du temps. C’était tellement rare qu’elle s’en trouvait presque désœuvrée. La journée, qui avait commencé sur les chapeaux de roue car il avait fallu courir après le chien fugueur, s’était soldée par un bouquet final : la réunion parents-profs de Nathan. Avec un planning harmonieux et des rendez-vous de cinq minutes qui s’enchaînaient parfaitement, Héléna pensait n’y passer qu’une petite heure mais c’était sans compter les nombreuses marches à gravir et les longs couloirs à arpenter pour se rendre d’une salle à l’autre… En ressortant de l’établissement, deux heures plus tard, fourbue et courbaturée, Héléna était dans le même état que le jour où elle avait accompagné une amie pour son footing. Rouge, échevelée et en nage. « Plus jamais ! », s’était-elle dit, tout en sachant bien qu’elle ne raterait pour rien au monde ce rendez-vous annuel, que ce soit pour Nathan, Colin ou Adélaïde.
Tournant en rond dans sa chambre, Héléna se demandait de quelle façon employer ce temps si précieux après lequel elle avait plus souvent l’habitude de courir. Maintenant qu’elle en disposait, elle ne savait qu’en faire. Ayant terminé une saga passionnante la veille au soir, elle n’avait pas envie de se replonger dans un autre roman pour le moment. Le soleil avait décliné et elle ne se voyait pas non plus se remettre à son tableau sans la lumière du jour. Pourquoi ne tenterait-elle pas d’écrire un petit peu ? Héléna s’empara de quelques pages vierges, d’un stylo, et s’installa dans son lit, empruntant l’oreiller de son mari pour l’empiler sur le sien et se confectionner ainsi une place semi-assise des plus confortables. Ainsi calée, elle jeta un œil par la fenêtre de laquelle elle pouvait contempler les grands chênes frissonnant sous une légère brise printanière en guise d’inspiration. Ses pensées vagabondaient, lyriques, sans pour autant parvenir à se fixer. Héléna se souvenait avoir écrit par le passé. De temps en temps, comme ça, quelques lignes par-ci par-là, au gré de sa fantaisie. Où avait-elle bien pu mettre le cahier vert à spirale qu’elle utilisait alors ? S’extirpant de son cocon pour le chercher, elle fit tomber le stylo abandonné sur son drap et se dirigea vers la commode où elle avait dû reléguer ce cahier. Le tiroir était bloqué par tout un fatras de papiers aussi divers que variés fourrés à l’intérieur. La mère de famille reverrait sa façon de ranger ultérieurement. Sa priorité était à la récupération du cahier et elle secoua sans ménagement le meuble pour parvenir à ses fins. Le tiroir céda et Héléna put remettre la main sur le fameux cahier.
Elle l’ouvrit, le feuilleta, retomba sur d’anciens écrits : quelques ébauches de poèmes, des haïkus plus ou moins réussis, des textes composés à partir de mots imposés, des « to-do lists » (la première fois qu’elle avait entendu cette expression, elle avait compris « tout doux listes » et pensait qu’il s’agissait d’une sorte de séance bien-être à planifier). L’une des dernières pages noircies était une série d’engagements quotidiens pris au début des vacances d’été :
- Lire cinquante pages de roman,
- Pratiquer quinze minutes de yoga / gymnastique douce, matin et soir,
- Promener le chien deux fois par jour
- Effectuer une demi-heure de rangement / tri / ménage,
- Proposer une activité aux enfants, à réaliser avec eux
- S’accorder un moment en tête à tête avec Pierre
S’ensuivait un calendrier, allant du premier juillet au trente-et-un août, avec une case à cocher par jour selon la réussite ou non des objectifs fixés. Les premier et deux juillet, une grande croix fière était tracée avec application au feutre rouge, soulignant l’accomplissement des projets journaliers et mettant en valeur l’épanouissement personnel ayant découlé de ce Graal atteint. La case était demeurée vierge le trois. Le quatre juillet, la couleur était noire et seul un trait barrait la case en diagonale. Et à partir du cinq, plus rien. Un néant qui en disait long… Ce n’était pas si évident d’aller au bout de ses ambitions.
Mais ce n’était pas infaisable non plus. Héléna regagna son lit, avide de créer quelque chose. Malheureusement, impossible de retrouver le stylo. Il avait dû rouler quelque part. Où était-il donc ? Lasse de se relever, elle eut beau se tortiller, se contorsionner et tâtonner sous le lit, ses recherches demeurèrent infructueuses. Pas moyen de remettre la main sur le moindre « outil scripteur », comme disait Karine, sa belle-sœur professeure des écoles dont le vocabulaire regorgeait d’expressions, sigles et acronymes directement inspirés de l’Education Nationale. Qu’est-ce que ça pouvait agacer Héléna, parfois !
Héléna se retrouvait donc au chômage technique mais cela ne freinait en rien son imagination débridée. Elle se donnait la nuit pour mûrir son projet et dès le lendemain, sans faute, elle écrirait ! Elle qui aimait tant lire et jouer avec les mots, elle sentait le moment venu de s’y mettre sérieusement. Et elle voyait les choses en grand !
Ce serait… un roman ! Ou même une saga familiale, comme celle dont elle venait de terminer la lecture. On suivrait les traces d’une famille sur plusieurs générations, évoluant au gré des assauts de l’Histoire. Des parallèles entre les personnages se créeraient, des liens se noueraient... Bon. Peut-être pas en vingt tomes : elle ne s’appelait pas Zola, non plus, et n’était pas suffisamment au fait de l’actualité politique pour imaginer un roman à la Rougon-Macquart, mais elle avait bien aimé cette autrice irlandaise, Lucinda Riley, et ses Sept Sœurs. Peut-être qu’elle pourrait écrire quelque chose dans le même style ? Non. Finalement non. Elle se laissait trop influencer par ses lectures récentes et ne voulait pas céder à un effet de mode. Elle trouverait quelque chose de plus original, de plus personnel.
Ce serait plutôt… un polar. C’était bien, ça, un polar. Elle pourrait profiter de l’engouement pour les polars nordiques en amenant sa touche d’originalité puisque l’intrigue aurait majoritairement lieu dans un autre pays. C’est cela ! Elle tenait son sujet : un homme, jeune, serait retrouvé mort, pendu dans une forêt en Suède. Une enquête serait menée afin de l’identifier quand, au même moment, le même homme serait repéré en Espagne, menant une vie tout ce qu’il y a de plus normal pour un jeune homme espagnol. Cela supposait qu’elle se renseigne un peu sur l’Espagne. Ça, c’était jouable. Avec Internet, on avait accès à tout. Elle pourrait peut-être même convaincre Pierre d’aller passer des vacances à Madrid ? Oui mais voilà : comment allait-elle s’en tirer pour expliquer la présence de son héros, bien vivant, en Espagne ? Des jumeaux ? Un clone ? Un mirage ? Une machine à remonter le temps ? Mmmm… La science-fiction… très peu pour elle.
Alors quoi ? Un recueil de poèmes, peut-être ? Elle se dit que le format serait idéal : elle pourrait parfaitement rédiger quelques vers chaque soir au coucher et concilier ainsi ses envies d’écrire avec sa vie de mère-de-famille-qui-travaille. Mentalement, elle s’y essaya :
« Page blanche,
Que mon âme s’épanche !
Et bien vite,
Que les tracas m’évitent !
Page noire,
Ainsi les maux du soir,
Par les mots,
Me tourneront le dos. »
Rassurée, elle fut sur le point de s’endormir sur cette belle idée. Hésitante, elle se redit le poème plusieurs fois, à haute voix. Dubitative, elle finit par le trouver ridicule. Pour qui se prenait-elle ? Pensait-elle pondre un Albatros ou coucher sur le papier un Dormeur du Val à la première tentative ? Quelle prétention… Les poèmes qui la touchaient étaient bien souvent l’œuvre de poètes tourmentés, de personnes qui avaient vécu des choses tragiques, profondes, graves ! Pour produire des chefs-d’œuvre il aurait fallu qu’elle ait traversé des guerres, des famines, que ses parents la battent dans sa petite enfance, enfin, une tragédie bien inspirante, quoi. Or, du plus loin qu’elle se souvienne, elle ne voyait que le jour où elle avait dû conduire Nathan aux Urgences parce qu’il s’était foulé le poignet à la patinoire. Pas suffisant comme drame…
Se consolant tant bien que mal, elle accepta de revoir ses ambitions à la baisse. Un album, c’était déjà pas mal, pour commencer. Elle avait maintes fois accompagné ses enfants à Lire avec Bébé, à la médiathèque voisine, puis, plus tard, à l’Heure du Conte. Peut-être serait-elle en mesure d’écrire une jolie histoire d’un petit nounours ayant perdu son doudou ou même celle d’un Zorglub troglophage qui s’entrucherait avec des caillards ? L’illustration tiendrait alors une place prépondérante, donnant sens avec humour et sensibilité à des mots réels ou inventés… L’idée de s’amuser un peu lui plaisait mais illustrer un album se rapprochait trop de son métier actuel de graphiste : elle aurait l’impression de travailler et n’associerait alors plus ce temps d’écriture et de création à un moment de détente. Si elle voulait écrire, créer, composer, c’était avant tout pour son plaisir !
Elle finit par avoir l’idée du siècle avant de sombrer dans un sommeil peuplé de clones qui, sur plusieurs générations, composaient des poésies pour leurs doudous ergoludes avant de les retrouver au fin fond d’une forêt espagnole.
Il peut paraître étonnant que celui qui s’exprime à la première personne n’en soit pas une. Mais ici, c’est ainsi. C’est à moi que fut confiée la lourde responsabilité de raconter l’histoire de cette famille. Je suis le narrateur omniscient. Ma sensibilité et mon poste d’observation privilégié ont convaincu l’auteure de me choisir pour ce rôle dont je ne suis pas peu fier. J’ai dû tergiverser un peu afin d’avoir voix au chapitre, moi aussi, mais je suis parvenu à mes fins. En échange, il a bien fallu que j’accepte quelques concessions, comme utiliser un vocabulaire un peu plus soutenu ou parler de moi-même à la troisième personne le reste du temps. Que voulez-vous ? Tout est affaire de compromis. Bref, comme je vous le disais, c’est moi qui raconte tout haut ce que l’auteure me murmure à l’oreille, me conférant ainsi le statut d’omnichien, en somme.
Puisqu’il faut bien commencer quelque part, je vous situe le contexte: nous sommes vendredi. Qui dit vendredi, dit cinquième jour travaillé d’affilée pour mes humains. Et ce jour-là particulièrement, j’entends des cris, voire des pleurs le matin, je vois les cinq membres de la famille courir et claquer les portes puis m’abandonner en me confiant la mission de garder la maison tout en m’amadouant avec une gamelle remplie à la va-vite de croquettes bon marché. Cela ne me dérange pas. Je me jette dessus avec le même appétit le matin que le soir. Les fringales de mon espèce sont légendaires et je leur impute la responsabilité de notre condition de bêtes soumises et dévouées.
Pardonnez-moi, je m’égare. Parler bouffe me déconcentre rapidement. Nous sommes vendredi et cela fait bien trois jours que nul ici n’a pensé à m’accorder plus de quelques minutes pour que j’aille me dégourdir les pattes dans la forêt avoisinante. Il a fallu que je profite d’un bête oubli de clés de voiture et d’une porte entrebâillée pour aller récupérer mon dû : ma balade quotidienne dans les bois. Soit, j’y suis allé seul. La belle affaire ! Je connais mon chemin et quand bien même j’en emprunterais un différent, je fais confiance à mon flair pour me guider !
Cependant il faut croire que ma maîtresse n’a pas vu les choses sous le même angle : à peine avais-je commencé à courir, le poil alerte et la truffe au vent, que je l’ai entendue vociférer mon prénom dans la rue. Je n’aime pas ce prénom. Elle ne le sait pas. Mais revenir en entendant hurler : « Torpeur ! Torpeur ! » est au-dessus de mes forces. J’ai donc poursuivi quelques minutes mon escapade, jusqu’à ce que mon ouïe fine perçoive le tintement des croquettes dans ma gamelle. Un petit rab ? Je ne dis jamais non… Demi-tour, donc.
Satisfait de mon subterfuge pour gagner trois croquettes supplémentaires, je suis retourné docilement dans mon panier, ce qui sembla permettre à tout le monde de vaquer à ses occupations. Enfin au calme, j’ai pu à loisir m’adonner à mon passe-temps favori : débattre intérieurement sur la condition humaine (Malraux n’ayant rien à voir là-dedans) et la comparer avec notre statut canin. La plupart du temps, j’en arrive à la conclusion que nous autres, toutous, ne sommes pas trop mal lotis, et c’est rassuré par ce constat que je m’endors jusqu’au passage du facteur. Je ne manque alors jamais de le saluer d’aboiements frénétiques.
Tout cela pour vous dire qu’en vertu de mes longues heures de réflexions philosophiques, j’ai estimé que nul n’était mieux placé que moi pour narrer l’histoire, haute en couleurs, de ma famille d’accueil. Cette légitimité établie, je vous laisse poursuivre votre lecture et faire la connaissance de Pierre.
Il avait, comme à son habitude, dressé la table pour le dîner familial et préparé le repas. C’était un repas tout simple mais équilibré : un velouté de champignons accompagné d’une tranche de jambon braisé, suivi d’une petite salade verte assaisonnée de vinaigrette balsamique et, pour le dessert, la crème au chocolat maison qu’il avait confectionnée la veille. Pierre n’était pas du genre à opter pour la facilité en faisant bouillir une casserole d’eau pour les pâtes ou préchauffer le four pour y déposer une pizza surgelée. Il aimait passer le temps nécessaire en cuisine pour que tout le monde mange correctement et attendait désormais le retour de son épouse pour appeler les enfants à table. Comme elle devait rentrer plus tard ce soir-là, il avait eu le temps de passer chercher un petit bouquet de tulipes, les fleurs préférées d’Héléna, en sortant de son bureau et l’avait disposé au centre de la table.
Lorsqu’elle rentra, manifestement fatiguée, elle commença à lui raconter sa journée tout en jetant son manteau sur le canapé et en retirant ses chaussures. Elle fit à peine cas des délicates attentions de son mari et s’installa pour manger avec appétit tout en continuant à parler la bouche pleine.
Au lieu de s’en émouvoir, Pierre la regardait avec un sourire attendri. C’était un bel homme, dans la force de l’âge. Grand, élancé, cheveux châtain clair dans lesquels il prenait soin de passer un coup de peigne le matin pour leur donner du mouvement, des yeux clairs rieurs que de petites pattes d’oie rendaient malicieux et un bon sourire franc encadré par une barbichette et une moustache de trois jours. Il connaissait Héléna par cœur et savait qu’elle ne verrait les tulipes qu’à la fin du repas, une fois son estomac rassasié.
Sa femme était une tornade sur pattes : très active, elle se lançait dans mille projets, pouvait mener de front sa formation à distance d’architecte d’intérieur tout en poursuivant ses missions de graphiste en free-lance et elle trouvait le temps d’emmener les enfants à leurs rendez-vous médicaux ou d’assister aux réunions du collège.
Tout cela avec une toile toujours en cours à la maison. Après s’être passionnée pour les différentes techniques d’aquarelle et avoir participé à de nombreux stages dans cette discipline, elle avait jeté son dévolu sur la peinture à l’huile et il voyait le tableau évoluer de jour en jour, la matière s’épaissir, et le caractère de la toile s’affirmer petit à petit. A l’image d’Héléna, le tableau était solaire. Elle travaillait d’ailleurs essentiellement à restituer la lumière, cherchant les reflets en toute chose : des étendues d’eau aux plus petites gouttelettes, des objets métalliques aux soies des vêtements et des tissus d’ameublement. Elle prenait un soin particulier à rendre le plus réaliste possible l’aspect du verre. Elle était plutôt douée !
Tandis qu’il contemplait la toile en question, tout à ses pensées, il s’aperçut qu’elle s’était tue, fourchette en l’air, et l’observait, d’un air mi-interrogateur, mi-courroucé.
Plus Pierre regardait Héléna, plus il la trouvait jolie, même fâchée. Ses sourcils bien dessinés formaient comme de petits arcs-en-ciel au-dessus de ses deux grands yeux d’un bleu profond. Les fossettes marquées de ses joues et les taches de rousseur qui constellaient son visage lui donnaient du caractère, souligné par une coupe de cheveux assez courte et une frange balayant son large front intelligent.
Mais il fallait se reprendre : il avait manifestement raté quelque chose et essaya maladroitement de rattraper le coup :
— Excuse-moi, ma chérie, j’étais tellement absorbé par ta peinture que je n’ai pas entendu ta question…
Le fusillant du regard, elle était sur le point de lancer une réplique cinglante, lorsqu’elle aperçut le bouquet et se retint juste à temps, ne sachant plus comment réagir. Il avait suivi son regard et se dit qu’il l’avait échappé belle ! Elle reposa donc sa question, plus calmement :
— Penses-tu qu’il soit nécessaire que l’on envoie un message au professeur de français pour lui expliquer pourquoi Nathan ne peut pas avoir plagié le roman de Queneau et que la ressemblance du passage qu’il évoque était tout à fait fortuite ?
Franchement, non, ce n’était pas une bonne idée. C’est ce que Pierre tenta de faire comprendre à sa femme. Nathan ne lisait plus une ligne depuis qu’il avait un téléphone portable et c’était un sujet de tension quotidien entre leur fils et eux. Il n’avait jamais lu ni Queneau, ni quelque auteur digne de ce nom, et il trichait même pour les lectures imposées, se contentant de résumés grossiers ou de quatrièmes de couverture, son esprit vif et sa perspicacité lui permettant de faire illusion lors des devoirs surveillés. Mais sa moyenne en la matière commençait, lentement mais sûrement, à chuter de façon dangereuse. La poudre aux yeux ne fonctionnerait qu’un temps…
Héléna allait répliquer quelque chose lorsque Nathan reparut avec la carafe d’eau. On n’allait tout de même pas parler de ça devant le petit… L’avantage de l’irruption de Nathan dans la pièce, c’est que sa femme avait vite oublié sa colère fugace et retrouvé son entrain légendaire. Elle s’extasia sur les tulipes, sur le repas délicieux, et l’ambiance à table redevint légère et détendue malgré les chamailleries des enfants.
Entre Nathan en plein « âge bête », comme en témoignaient les petits boutons disgracieux qui lui grignotaient progressivement le visage, Colin, absorbé par ses résultats scolaires dont dépendait selon lui tout son avenir et Adélaïde, petite fille joviale qui passait son temps à jouer dehors où elle était plus heureuse que face à un cahier, du fait de ses difficultés à lire des lettres qui ne cessaient de s’emmêler devant ses yeux lorsqu’elle se concentrait pour déchiffrer un texte, ils n’avaient pas de quoi s’ennuyer ! Et l’avenir promettait d’être d’autant plus mouvementé qu’ils venaient d’apprendre qu’un petit quatrième allait bientôt pointer le bout de son nez !
La fin du repas, bien qu’animée, fut agréable. Chacun débarrassa son assiette et le père de famille prit congé, devant se rendre à une réunion. Héléna et Pierre avaient bien tenté d’établir des règles telles que desservir la table à tour de rôle, l’une des nombreuses idées consignées dans le cahier vert de la mère de famille, cela n’avait jamais fonctionné bien longtemps. Colin rouspétait, arguant que cela lui prenait trop de temps sur son travail personnel, Nathan filait aux toilettes dès que c’était son tour et Adélaïde, de bonne volonté mais plutôt maladroite, renversait systématiquement sur le tapis un verre d’eau, de la sauce ou une fourchette glissant d’une assiette.
Ce qui mit un terme définitif à ces débarrassages pour la communauté fut sans doute la chute d’un pot de cornichons, dont les stigmates olfactifs restaient encore bien présents malgré quelques semaines d’arrêt de cette pratique familiale.
L’Amour est un Bouquet de Violettes… C’est avec cette chanson en tête qu’Héléna s’éveilla, sourit et rectifia en son for intérieur : L’Amour est un Bouquet de Tulipes, plutôt ! Est-ce le souvenir des attentions de son mari la veille ? La nuit avait elle suffisamment porté conseil pour que son imagination débordante apporte de l’eau à son moulin ?
Toujours est-il qu’elle se leva du pied droit en sifflotant Luis Mariano et alla faire couler le café pour entamer, elle en était persuadée, une bonne journée. Elle enfila son manteau par-dessus son pyjama, ainsi qu’une vieille paire de baskets sans prendre la peine de mettre des chaussettes et sortit le chien une dizaine de minutes à la fraîche afin qu’il se dégourdisse les pattes et fasse ses besoins ailleurs que dans le jardin, ce serait toujours ça de moins à ramasser.
Elle lui apportait ce matin une attention plus soutenue qu’à l’accoutumée, le caressant et l’admirant longuement. Il y avait de quoi, il s’agissait d’un très beau chien. D’ascendance berger blanc suisse par sa mère et de père setter anglais, ce croisement involontaire des chiens des voisins du trente-quatre et du trente-huit, chemin de Quarante Sous était une pure merveille d’une trentaine de kilos, au poil mi-long noir et feu et au regard doux comme souligné d’un trait de khôl. Héléna garnit sa gamelle copieusement et le laissa se restaurer le temps de renouveler son eau qu’elle prenait toujours soin de laisser à disposition.
Tandis qu’elle effectuait ces gestes rituels, son esprit fonctionnait à plein régime. Quelle forme allait-elle pouvoir donner à son livre ? Quelle texture également, davantage encore que quel texte ? Serait-ce un livre à disposition ou simplement dans les mains du Maître ? Est-ce que des pages pourraient se détacher ? Cela, c’était fort probable, mais voulait-elle que cela puisse se faire de façon intentionnelle ? Qu’allait-elle choisir comme mots, comme illustrations ? Faudrait-il finir par installer une bibliothèque ? Si oui, où ? Dans la pièce de Torpeur ?
Ne doutant aucunement du succès retentissant qu’aurait nécessairement son invention, elle se posa la question de faire breveter son idée. Peut-être faudrait-il dans un premier temps réaliser un prototype ? Elle demanderait conseil à sa fille, c’était elle qui passait le plus de temps avec le chien et elle devait être en mesure de connaître ses goûts. C’était un comble : demander un conseil littéraire à une petite fille dyslexique et dysorthographique ! Mais peut-être cela aurait-il pour effet de réconcilier Adélaïde avec les livres ?
Si dépôt de brevet il y avait, il faudrait également trouver un nom à son invention, car « un livre pour chien » sonnait bien creux… Et l’édition ? La Can-idée ? Mordu de littérature ? Le chienlit ? L’os-au-bouquin ? Comme elle trouvait toutes ses idées excellentes, elle se dit qu’il s’agirait plutôt du titre des livres car elle ne pouvait pas faire de choix entre d’aussi spirituelles inventions !
Elle décida de garder secrètes ses pensées pour le moment et revint comme si de rien n’était à sa petite routine matinale. Réveiller Nathan, conduire Colin au lycée, revenir pour nettoyer la cuisine après le passage des enfants, son mari étant déjà en route pour le boulot, puis laisser partir les deux plus jeunes, Adélaïde sautillant devant, Nathan rêvassant derrière, traînant la jambe sous sa tignasse brune.
Le collège était à peine plus loin que l’école. Héléna et Pierre avaient veillé à ce que les enfants puissent se rendre à pied dans leurs établissements scolaires lors de l’achat de la maison, il y avait de cela une bonne dizaine d’années. L’arrivée d’un nouveau bébé était une vraie surprise, mais ils s’adapteraient : c’était même une aubaine de pouvoir bénéficier d’un petit congé maternité pour mettre en route son grand projet du moment ! Quoique… Aurait-elle un congé possible en démarrant sa nouvelle activité ? Au besoin, elle demanderait un mi-temps et travaillerait avec des collaborateurs afin de ne pas se retrouver seule à devoir assumer plusieurs commandes en même temps.
Bref, elle y arriverait, et ce projet, elle le mènerait jusqu’au bout ! S’il y en avait bien une qui avait de la volonté, c’était elle, que diable ! Quand on veut, on peut, tel était son adage.
Héléna ne supportait pas les gens qui se plaignaient, à qui toutes les misères du monde semblaient arriver sans qu’ils lèvent le petit doigt pour essayer de faire évoluer les choses dans le bon sens. Elle y voyait là de la mollesse, un manque de vivacité d’esprit et d’enthousiasme qu’elle abhorrait. Héléna avait l’impression que, de façon pernicieuse, fréquenter ce genre de personne risquait de l’atteindre et de la freiner dans ses ardeurs créatrices et optimistes.
Elle qui, ayant eu pour exemple une maman ne s’étant jamais plainte de quoi que ce soit malgré une vie parsemée d’embûches et de drames, ne pouvait concevoir que certains se noient dans un verre d’eau à la moindre difficulté ou se morfondent en ressassant leur vie sans intérêt. Sa mère était pour elle l’incarnation de la femme forte et courageuse et elle la vénérait en toute circonstance. D’ailleurs, tout ce que pouvait penser Hannah, Héléna le pensait aussi. Les goûts de la première se retrouvaient immanquablement chez la seconde.
Le cordon n’était pas vraiment coupé entre la mère et la fille…
Elle était arrivée en France seule, pour faire ses études, à l’âge de dix-sept ans. C’était une façon pour elle de tourner le dos à son passé.
Elevée par des grands-parents déjà âgés et d’une génération qui ne considérait pas que les enfants aient un quelconque intérêt, elle avait été nourrie, blanchie, éduquée, mais très peu aimée. Elle soupçonnait d’ailleurs ses grands-parents de se réjouir autant sinon plus de son éloignement qu’elle ne s’en réjouissait elle-même. Ils pourraient prendre soin de leur santé déclinante sans l’avoir dans les pattes et ce n’était sans doute pas plus mal pour eux comme pour elle.
La veille de son départ, elle était allée porter sur la tombe de ses parents un petit bouquet de myosotis, ou Vergiss-mein-nicht (ne-m’oubliez-pas), pour leur dire adieu. Elle avait eu la douleur de les perdre à l’âge de douze ans lors d’une agression antisémite comme il en subsistait encore en Pologne malgré les années qui les éloignaient de la guerre. Depuis la révolte étudiante de mars mille-neuf-cent-soixante-huit, douze-mille juifs avaient fui le pays. Ses parents n’en avaient pas eu le temps et ils avaient été piégés dans leur voiture par de jeunes néo-nazis qui les avaient repérés : un couple juif heureux sortant ensemble d’une pièce de théâtre était insupportable à leurs yeux.
Enfant unique, Hannah avait emménagé chez ses grands-parents paternels, les parents de sa mère étant morts en déportation. Elle ne connaissait alors que très peu Tadeusz et Weronika car ils avaient mal digéré le fait que leur fils unique épouse une jeune juive ashkénaze et prenne ainsi sciemment le risque de placer une épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes, à tous ! Sans se sentir antisémites, ils restaient néanmoins prudents et ce mariage pouvait représenter une menace. Ils se contentaient donc, depuis la naissance d’Hannah, de visites sporadiques, davantage par devoir (il fallait tout de même faire l’effort de rencontrer sa descendance) que par amour filial.
Les premiers moments d’Hannah chez ses grands-parents avaient été tendus et sans le soutien de son amie Magdalena, avec laquelle elle avait entamé une correspondance régulière depuis son déménagement à Danzig, elle aurait eu bien du mal à traverser cette période. Se réfugiant dans les études, elle parvint à s’extraire de sa condition d’orpheline recueillie par l’obtention d’une bourse réservée aux meilleurs élèves et lui permettant d’étudier à Paris.
La famille française qui l’accueillit alors représenta tout de suite à ses yeux sa planche de salut : parents de deux petites filles qu’elle gardait régulièrement le soir pour financer son logement, Jean-Charles et Marie-Françoise avaient aménagé les combles pour créer à leur invitée un espace personnel.
Ce n’était pas très grand mais suffisamment confortable pour qu’elle se sente en sécurité dans son nouveau foyer. Une table installée sous un Velux lui permettait de travailler à la lumière du jour la plupart du temps. Si ce n’était pas suffisant, elle allumait la petite lampe avec le pied aux teintes orangées qui lui rappelaient les morceaux d’ambre qu’elle ramassait, enfant, sur la plage de la mer Baltique, au nord de la Pologne. Le lit, dans la sous pente, était recouvert d’une épaisse couverture que Marie-Françoise avait tricotée elle-même. Elle disposait aussi d’un lavabo individuel et n’avait donc pas besoin de se rendre aux bains-douches municipaux, comme d’autres étudiants le faisaient à contrecœur. Ses études d’économie à la Sorbonne la passionnaient. Elle sentait enfin le vent tourner et baissa la garde qu’elle avait, par essence, apprise à monter de façon permanente.
Un soir, elle fut conviée à dîner chez ses hôtes. Ils avaient invité quelques amis, dont un collaborateur de Jean-Charles qui travaillait à la SETIMEG, une société d’études de travaux et de gestion. Cela intéressait Hannah qui, dans le cadre de sa Licence, avait mené des recherches sur l’évolution des bureaux d’études au cours des dernières années et c’était donc très attentivement qu’elle écoutait le collaborateur, assis face à elle, s’exprimer sur son métier, quand elle sentit un pied la frôler sous la table.
Pensant d’abord à un mouvement involontaire, Hannah recula sa jambe et posa une question relative à l’entreprise. Or, le pied revint se coller à elle. Hannah rougit violemment, fit mine de ramasser sa serviette afin de se donner une contenance, mais perdit le fil de la discussion.
