Les Croque-Mitaines du peuple - Marie-Noëlle Fargier - E-Book

Les Croque-Mitaines du peuple E-Book

Marie-Noëlle Fargier

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Beschreibung

« Dresde a changé depuis la dernière visite de France à son père. Une grande partie des bâtisses a été reconstruite. Le même bourdonnement y règne. Les blindés soviétiques qui circulent dans la ville et les quelques chantiers sont l’unique animation de la ville. Seuls les corps des trimeurs affairés confirment l’existence humaine. France est bouleversée par les traces encore vivantes des bombardements, elle est mortifiée face à ces tonnes de fer, ce mastodonte d’acier dans ce lieu public destiné à la promenade. Le monstre diurne est là pour signifier à chaque conscience la force de son maître, le pouvoir de l’oppresseur. Son poids écrase et stérilise la terre allemande à l’instar de ses habitants. Aucune pensée, aucun mot, aucune musique. »


À PROPOS DE L'AUTRICE


Issue d’un milieu populaire, Marie-Noëlle Fargier, après l’obtention d’un baccalauréat, entre dans la vie active. La littérature sera pour elle la première porte de ce que fut « l’Éducation populaire ». Par ailleurs, elle signe, avec Les Croque-Mitaines du peuple - De l’Elbe à la Loire, entre autres, la transmission de cette expérience.

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Seitenzahl: 390

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Marie-Noëlle Fargier

Les Croque-Mitaines du peuple

De l’Elbe à la Loire

Roman

© Lys Bleu Éditions – Marie-Noëlle Fargier

ISBN : 979-10-377-9149-8

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

À mon fils

De la même auteure

- La Bukinê d’Anna – Tome 1 – Chloé des Lys – 2014 ;
- Le Camaret d’Achille – Tome 2 – 2017 ;
- Je ne sais ni lire ni écrire – 2019 ;
- Moi aussi j’ai deux maisons – Hello Editions – 2022

Toute ressemblance avec des faits ou personnages existant ou ayant existé serait purement fortuite. Ce roman est une pure fiction. Les sites et les prénoms évoqués ne peuvent être rattachés à la vérité de mon histoire familiale.

Préface

Depuis la parution de son premier roman « La Bukinê d’Anna » en 2014, l’écriture de Marie-Noëlle Fargier ne cesse de creuser plusieurs sillons apparemment dissemblables, mais étrangement convergents.

« La Bukinê d’Anna » révèle l’existence du peuple Ligure dans cette contrée de Haute-Loire autrefois nommée « La vallée du tombeau » où de drôles d’habitations appelées « chibottes » croisent le chemin de Saint-Jacques de Compostelle.

En 2017, son deuxième roman « Le Camaret d’Achille » joue avec l’espace et le temps. L’auteure campe ses personnages dans les mêmes lieux, mais les fait surgir au milieu du vingtième siècle à une période particulièrement dramatique.

Aujourd’hui, « Les Croque-Mitaines du Peuple » se contentent d’un modeste cycle de quelques décennies, mais franchissent le Rhin, frontière chargée d’histoire.

Dans toute œuvre littéraire, parfois en filigrane, de temps à autre à découvert, s’insinue à travers des lieux de prédilection, des époques désignées et des personnages engagés, un fil rouge qui s’ingénie à relier auteur et lecteur au sein même de l’écriture devenue aventure serpentant dans un dédale plein de mystères.

C’est éminemment ce qui se joue entre les trois livres de Marie-Noëlle Fargier dont « Les Croque-Mitaines du Peuple » sont le point d’orgue. Les lieux s’accroissent grâce aux facéties de l’Histoire, mais aussi aux échanges artistiques. Le temps galope, traverse des périodes complexes et agitées sans perdre le moindre souffle. Les personnages s’engagent dans des luttes terribles sans perdre leur âme. Voilà peut-être le trait majeur de l’écriture de Marie-Noëlle Fargier, à savoir l’exaltation des combats des peuples pour la justice et l’égalité.

Le style de l’écriture, souvent lié à la beauté de la nature vénérée, réserve beaucoup d’attentions à l’importance de la création artistique. On dirait que l’art et la nature sont chargés de sublimer les actions humaines pitoyables.

En ce lieu béni des dieux du peuple Ligure, Marie-Noëlle Fargier a transcrit une évocation de femmes et d’hommes ordinaires que les hasards de l’Histoire précipitent dans des actions communes et grandioses, des joies et des malheurs, des échecs et des réussites. En quelque sorte, le plein emploi de la vie…

Philippe Couillaud

Waagal 1975

Ma seconde peau me laisse tranquille. Elle fout le camp au murmure du vent, à l’ondulation du fleuve, au chant des oiseaux, au parfum de l’herbe. Je suis assis face à la Loire, à la forêt, sous le camp d’Antoune. La pierre m’isole des vibrations de la terre. Ma seconde peau se tait. Je rêve. Tout se met en ordre. Pas besoin de codes. Ma pensée est claire, logique, structurée. Si elle s’écrivait sur un papier, elle prouverait que je ne suis pas l’idiot du village, que je sais, que je comprends. Il suffit que ma seconde peau ferme sa gueule. Comme ici dans mon univers. Comme dans les bras de papa lorsque j’étais petit. Enveloppe. Comme la voix de maman quand elle chante. Évasion.

Confiné. Seul. Libre.

J’observe ma seconde peau. Brunie par Hélios et par le souvenir d’autres dermes, le bleu translucide de mes yeux, la toise. Ils sont ma seule porte au monde codé et au mien. Ils sont ceux de mon père, Côme. Je les aime. Ma chevelure noire, bouclée, espère et attend la main de France. Je l’appelle « ma sœur ». Elle seule sait les coiffer sans déranger ma seconde peau. Le peigne aux dents acérées et alignées glisse délicatement sur chaque mèche. La main le dirige, elle s’échappe parfois sur ma joue. Elle me caresse. Seuls Côme, mon père, Victoria, ma mère et France, ma sœur traversent ma seconde peau sans la réveiller.

Je suis bien. Tous les trois le savent. Et la Loire, et la forêt, et le Camp d’Antoune.

Les autres bousculent ma seconde peau. Me l’endossent de force. Alors elle s’énerve. Me démange jusqu’au sang. Ses membres s’agitent, s’entrechoquent, se cognent contre le dur, se brisent contre le verre. Je suis impuissant. J’ai mal. J’ai peur.

« Mes trois » sont obligés de me l’enfiler parce que je vis dans le monde de l’entier. Toujours avec délicatesse et douceur. J’ai confiance.

La pierre m’avertit. Elle résonne de pas. Ma seconde peau gesticule. Peur. Le chant de Matobe m’enveloppe. C’est maman. Ma seconde peau se calme.

« Waagal1, regarde ce que je t’apporte. »

Il prend l’enveloppe, elle a le parfum de sa sœur. La lavande chatouille ses narines. Il la sent.

— Veux-tu que je te la lise ?
— Non maman. Merci. Je sais bien lire, j’ai 20 ans. Ma sœur écrit pour moi. Je sais lire ses mots. Son écriture est belle.
— C’est vrai. France s’applique particulièrement pour toi. Je te laisse.

La pierre entend les pas de Victoria qui s’éloignent. Sa canne tape le sol à un rythme lent, prudent. Waagal tient du bout des doigts cette odeur délicate puis replie lentement le bras droit, redresse le torse. Le courrier délicatement s’incline sous les yeux du jeune garçon. Il confie son bonheur à la Loire avant de l’ouvrir. Waagal inspecte l’enveloppe. Il reconnaît l’écriture de France et peut lire son nom et son prénom. Il retourne l’objet et scrute avec une curiosité réelle chaque lettre noire de cet espace blanc. Il inspecte l’écriture, dit à voix haute le prénom « France ». Il voit la fleur « le lys » dessinée par sa sœur. Oui, c’est bien elle. Il peut l’ouvrir. Il commence alors avec application à décoller un petit coin du ruban. Il a souvent observé son père le faire ou parfois utiliser un coupe-papier. Lui ne peut pas, il ne sait pas trancher. Son père est capable aussi de coller, d’un petit coup de langue, chaque enveloppe destinée au voyage. Le petit coin se détache. Waagal soulève cette ouverture naissante puis de son index la tapote pour lui redonner sa fonction initiale. Décollage-collage, décollage-collage, décollage-collage… Inlassablement, il recommence ce geste sur toute la patte de fermeture jusqu’à ce que la colle n’exerce plus sa fonction. Enfin, il extrait le papier fin. La lettre pliée en quatre conserve son énigme. Il la déplie. Il la plie, il la déplie, il la plie, la déplie. De belles couleurs couvrent des groupes de lettres. Chaque syllabe se différencie par un violet, un jaune, un vert, un bleu, un rouge, un indigo, un orange. Waagal regarde le ciel. Serait-ce le reflet de l’arc-en-ciel ? Il se souvient.

C’était un après-midi, un jeudi. Il faisait chaud. Côme chantait en dessinant des formes que l’enfant ne connaissait pas. Un orage éclata. À l’abri sous la tonnelle, sa deuxième peau le secoua. Son père lâcha les crayons de couleur qui s’étalèrent sur la table noire. Côme le prit dans ses bras, le berça. La Loire écumait tant il pleuvait. Les roches basaltiques tambourinaient. Il colmata ses oreilles avec ses mains. Côme le serra plus fort. Il fixait les crayons de couleur, emmailloté par le corps qui le balançait doucement jusqu’à ce qu’enfin le silence se fasse. Son ouïe se libéra. Un piaillement complice bâillonna sa seconde peau. Son père relâcha son étreinte.

« Regarde ! »

Waagal comprit que chaque crayon était parti dans le ciel pour faire ce dessin. Un arc magique.

Chaque fois qu’il utilisait un crayon de couleur, l’enfant épiait le ciel. Côme qui l’observait eut l’idée d’écrire à son fils un beau conte où le vert, le rouge, le bleu… étaient frères et sœurs. Chacun d’eux dansait sur la passerelle afin d’apporter un lien entre la terre et le ciel. Chacun avait son rôle à jouer. Waagal adora cette histoire. Le monde codé s’était aventuré vers le sien. C’est ainsi que plus tard Côme utilisa la couleur pour apprendre à lire à son fils. France, de dix ans l’aînée de Waagal, s’était prêtée au jeu et continue aujourd’hui à lui écrire de cette manière.

France ne s’est pas limitée à l’arc-en-ciel. Chaque paragraphe est séparé par quelques notes de musique. Des dessins représentant une ville bordent les deux feuilles. Un fleuve serpente sur les rives des mots irisés.

Waagal commence le déchiffrage coloré.

Dresde – 1947

Dresde-Retour de Franz

Face à sa ville, le crâne rasé, cachectique, affaibli, abattu, Franz ne reconnut pas Dresde2. La cité avait été complètement détruite par les bombes. Son corps était dans le même état. Sa maison aurait-elle le même sort ? Puis il pensa à son fils, à sa femme qu’il savait vivants. Là était l’essentiel. Ragaillardi, il traversa les restes de Dresde. Il ignorait encore qu’un autre destin s’était dessiné pour sa ville avec en 1945 « Les accords de Yalta3 » qui stipulaient le démembrement de l’Allemagne. Cette même année, il fut capturé. Franz fit partie des 700 000 prisonniers allemands cédés par les armées américaines aux Français. Une nouvelle fois avec ses infortunés camarades, il regagna la France. Un camp, une mine, des barbelés et des geôliers qui de leurs mâchoires revanchardes serraient l’étau afin que l’objet qu’il était demeure à sa place, celle d’un prisonnier.

Une odeur âcre de moisissures, de poussières cadavériques envahit chaque trace des rues disparues. Cette même puanteur poursuit Franz depuis des années. Celles de la guerre, du camp. L’Elbe claire, serpentant librement, est aujourd’hui boueuse, engorgée d’éboulis de pierres. Franz s’apparente à son fleuve, tous deux salis par le dictateur. Des monts des géants où elle prend sa source, l’humain lui a fait perdre toute sa grandeur ; du virtuose qu’il était avant la guerre, amaigri, le teint blafard, Franz n’est plus qu’un survivant résigné. Péniblement, l’ancien prisonnier traverse sa ville grâce à des chemins étroits libérés des décombres, encombrés de blindés. De la plupart des maisons, il ne reste que des murs squelettiques, sans toits ni fenêtres. Les autres sont en chantier. La poésie des œuvres d’art, qui enchantait la ville, n’est plus que putréfaction. Franz pense à toutes ces villes qui ont connu le même sort, à tous ces civils qui ont perdu la vie lors de cette guerre mondiale. À Dresde, entre le 13 et le 15 février 1945, il y eut environ 30 000 morts recensés. Franz est désorienté, il chemine, essayant de se repérer afin de retrouver sa famille. Son fils avait deux ans lorsqu’il partit à la guerre. La ville grouille d’hommes, de femmes, d’enfants juchés sur ces montagnes de ruines. Ils déblaient, espèrent reconstruire. Ces miraculés en deuil luttent. Ils lui rappellent ces résistants français. Il n’a pas le droit de baisser les bras. Demain, il les rejoindra pour que Dresde soit viable.

Enfin, il identifie son quartier. Il est surpris. Deux maisons de ce secteur qu’on disait huppé sont déjà pratiquement restaurées. La sienne en fait partie. Il remarque un gigantesque réservoir d’eau qui doit alimenter les deux habitations. Lentement, il s’approche de la porte d’entrée, frappe à l’aide du heurtoir. Il attend. Il imagine les retrouvailles avec son fils. Il attend. Déjà, il le serre dans ses bras. Il attend. La poignée grince. Hendricke apparaît. Derrière sa jupe noire, un gamin se cache.

« Bonjour Franz, entre ! »

Pas d’embrassade, le gamin joue avec la jupe de sa mère pour ne pas se montrer.

« Ludwig, va saluer ton père ! »

L’enfant sort des jupes de sa mère, s’approche cérémonieusement de Franz, lui tend la main.

« Bonjour, père. »

Franz s’accroupit, ignore la main tendue et serre son fils dans ses bras, l’embrasse tendrement. L’enfant reste figé.

— Bonjour Ludwig, je suis si heureux de te revoir ! 
— Va donc te changer, Franz, nous allons déjeuner. 

Franz, se tenant à la rambarde, gravit lentement l’escalier. Il arrive devant leur chambre, ouvre la porte. Ce ne sont plus les meubles qu’il avait achetés. Ce mobilier appartenait à sa belle-famille. Il n’y a plus de partitions en vrac sur le bureau. Éreinté, Franz s’assoit sur le lit à côté de deux paires de pantalons, deux chemises et deux pull-overs, quelques sous-vêtements usagés censés lui appartenir. Un ordre parfait règne dans la pièce d’une propreté irréprochable. L’armoire est vide. Il surmonte autant qu’il peut sa fatigue, se dirige vers le petit lavabo, évite le miroir. Après une toilette sommaire et s’être changé, il décide de reprendre sa place dans ce qui était sa famille et son rôle de père. Affublé de ses fripes, il découvre cette maison devenue étrangère.

Une nappe blanche, assiettes, verres et couverts protocolairement disposés donnent raison à la maîtresse de maison exemplaire. Ludwig, assis, le dos droit, attend sagement. Aucun son. Aucun mot.

Franz prend place à ses côtés.

— C’est la place de mère.
— Aujourd’hui c’est ma place, mon fils, celle que j’avais avant de partir à la guerre. J’aurais préféré l’occuper toutes ces années.

Hendricke, dans un silence absolu, apporte le premier plat.

— Ce n’est pas trop difficile de t’approvisionner ?
— Père veille à me fournir la nourriture nécessaire.
— Comment va-t-il ? Le décès de ta mère a dû être une rude épreuve. J’en ai été très touché lorsque tu m’as appris cette terrible nouvelle. Je l’aimais beaucoup.
— Je sais les sentiments que tu lui portais. Néanmoins, c’était une femme tellement effacée que sa disparition n’a pas bouleversé les habitudes de père. Et puis, il a sa bonne.
— Comment oses-tu parler de cette façon ?
— Tu n’as pas changé, toi et ton romantisme, tes rêves !
— « Rêves » ! Ces dernières années, ma vie a été un cauchemar. En as-tu conscience ?

Hendricke ne répond pas. Elle sert délicatement et copieusement son fils, lui adresse un sourire auquel il répond spontanément. Elle présente le plat à son mari. Il remplit succinctement son assiette. Puis d’une voix calme et chaleureuse, d’un sourire attendri, il poursuit :

— … Hendricke, nous avons beaucoup de chance d’être tous les trois sains et saufs. Il va falloir se réhabituer à notre vie commune. La guerre a fait des ravages et chacun de nous en porte les traces. J’ai tellement pensé à ce que toi et Ludwig aviez subi lors des bombardements. J’ai besoin de savoir ce que vous avez vécu. Comment avez-vous réussi à vous en sortir ?
— Lorsque tu es parti, nous sommes restés quelque temps ici. Puis, père m’a conseillée de venir vivre avec Ludwig chez lui dans sa villa de Radebeul. Nous étions à l’abri. Il suffisait d’obéir au régime. C’est ce que nous avons fait.
— Pourquoi ne m’as-tu pas informé ? Imagines-tu mon angoisse de vous savoir peut-être morts lorsque j’ai appris les bombardements sur Dresde ?
— Je t’ai écrit pour t’informer que nous allions bien. Bien sûr, tu as dû recevoir la lettre tardivement, mais j’avais tant à faire ou elle a dû se perdre.

Franz, tête basse, les mains plaquées sur le haut de son front, ne sait que répondre. Il n’espérait pas un accueil chaleureux de sa femme, il ne s’attendait pas à un tel mépris de sa part. Il se redresse, son fils mange, ses avant-bras posés sur la table. Il ignore son père.

— Je suppose que mes effets personnels, mes livres, mes partitions sont à Radebeul ?
— Non. Je n’ai pu apporter que mes affaires et celles de Ludwig, des habits, de la vaisselle, de la lingerie, des bibelots, bref ce qui avait de la valeur. De toute façon, le mobilier que nous avions n’était que de la pacotille. Père, comme tu as dû le remarquer, m’a transmis une partie de ses meubles très raffinés.

Hendricke s’apprête à changer les assiettes pour servir le deuxième plat.

— Ne change pas les assiettes, Hendricke, ce n’est pas la peine et ça t’évite de la fatigue. 
— Ton séjour en France t’a fait oublier les bonnes manières. D’ailleurs, on dit que les Français sont des souillons.
— Ce ne sont que des commérages de mauvais goût. C’est un peuple digne et courageux qui a énormément souffert sous notre joug, celui d’Hitler. Et je crains que ce ne soit notre tour. Je pressens que nous vivions bientôt sous l’égide soviétique.
— Tais-toi ! Ludwig monte dans ta chambre ! 

L’enfant obéit.

— Comment oses-tu évoquer de telles idées devant notre fils ? Staline apportera plus d’égalité, plus de justice !
— Et toi comment te permets-tu d’utiliser un tel ton pour me parler et devant notre fils ? Je suis ton mari et je suis son père. Jusqu’à ce jour, je ne t’ai jamais entendu me parler de cette façon. Il faut dire que j’étais une notoriété qui t’apportait un salaire très confortable pour combler tes envies de « pacotille » comme tu dis. Et depuis quand t’intéresses-tu à la politique ?
— Je m’intéresse à la politique depuis que père m’en explique le fonctionnement. Toi, tu ne pensais qu’à ta musique !
— Je vois, tu reprends donc les paroles de ton père.
— Tu n’as pas le droit de dire du mal de mon père. S’il n’avait pas été là, comment aurais-je fait avec Ludwig pendant que tu prenais du bon temps en France !
— Je faisais la guerre, Hendricke. J’ai vu les pires horreurs que notre peuple infligeait à chaque pays qu’il traversait. J’ai participé à ces horreurs. Alors s’il te plaît, n’aborde plus ce sujet. Jamais ! Je me tairai sur ce que mes camarades et moi avons vécu pendant notre captivité. Me croirais-tu seulement ? Seul mon corps en témoigne, mais l’as-tu remarqué ? 

Hendricke se tait, baisse les yeux. Après un long moment :

— Père a proposé de t’offrir un violon afin que tu reprennes tes concerts.
— Non. Je travaillerai et paierai moi-même mon violon.
— Tu ne peux pas travailler, tu vas abîmer tes mains.
— La guerre s’en est déjà chargée. 

Franz ouvre les paumes des mains. Ongles cassés, la plupart bleuis, peau crevassée. Sa femme affiche une moue de dégoût et tourne la tête. Le regard de Franz est glacial. Poings serrés, il ajoute :

— Je travaillerai. Demain avec Ludwig, nous participerons à la reconstruction de Dresde.
— Tu ne vas pas rejoindre cette bande de petites gens !
— C’est ce que tu appelles « l’égalité », n’est-ce pas ?
— Je refuse que Ludwig aille avec toi.
— Ça lui fera le plus grand bien. Merci pour ce repas. Je vais m’étendre, je suis fatigué. Je ne dînerai pas ce soir, je dois m’habituer progressivement à une alimentation quotidienne. Je dormirai. Demain, nous discuterons. 

Hendricke, seule dans la cuisine, soupire ; elle ne sera pas confrontée à la vue de cet homme osseux, diminué, jusqu’au lendemain. Comme d’habitude, ce soir, elle dormira dans la chambre adjacente à celle de son fils.

Franz se réveille. Il ne sait plus où il se trouve. Enfin, il réalise qu’il est chez lui, conforté par la lumière matinale si particulière. Il se lève, se dirige vers la fenêtre, ouvre un pan du rideau gris clair, il salue l’Elbe à ses pieds qui s’écoule lentement, gênée par les détritus humains, mais il sait qu’elle reprendra sa vigueur, qu’elle sera la plus forte. La nature sait ce que l’homme ignore. Il ne la domptera pas. Déjà, des hommes, des femmes, des enfants vêtus de vieux pantalons, de robes usagées cachées par un tablier, s’aventurent à travers les rues pour continuer le déblaiement et commencer la reconstruction. Le réveil posé sur la table de nuit indique sept heures. Il est seul dans le lit. Il aimerait penser qu’Hendricke a voulu respecter son repos. Il décide de prendre une douche. Il pense à tous ces gens sans toit. Cet accessoire luxueux lui fait honte.

Propre, vêtu d’un vieux pantalon et d’un pull à la laine râpée, il rejoint sa femme et son fils déjà installés devant la table de la salle à manger qui déborde de victuailles. L’odeur du café, la vue du pain frais, du beurre et des confitures lui donnent la nausée.

— Change-toi, Franz ! Ces guenilles sont à jeter ! D’ailleurs, je te remercie de bien vouloir trier ces quelques vêtements qui m’ont été donnés pour ton retour.
— Tu veux dire que je bénéficie d’une garde-robe offerte charitablement ?
— Je dirais plutôt « solidairement ».
— Tu as raison, ce ne sont que les riches qui manient chrétiennement « la charité » ; les pauvres n’ont pas ce bénéfice, ils pratiquent la solidarité. D’ailleurs comment as-tu fait pour te procurer ces « guenilles » comme tu dis ?
— Que t’arrive-t-il, Franz ? Tu n’as jamais tenu de tels propos ! Je ne te reconnais pas ! Pour ta garde-robe, c’est Lisa qui me l’a donnée.
— Qui est Lisa ?
— La bonne de père. Je lui ai dit que j’avais perdu tes habits lors du déménagement. C’est une femme généreuse. Je n’ai pas osé refuser.
— C’est vrai, tu as toujours manqué d’audace, surtout envers « les petites gens ». N’est-ce pas ? D’un air dédaigneux, Hendricke détourne son regard et s’emploie à tartiner copieusement sa tranche de pain de beurre et confiture.
— Afin d’apaiser ta conscience à l’égard de la solidarité dont tu as bénéficié, avec Ludwig nous apporterons du pain, du beurre et des confitures à nos voisins qui déblaient.
— J’entends, mais ensuite vous revenez.
— Non, comme je te l’ai dit mon fils et moi allons leur donner un coup de main. Tu trouveras bien quelques haillons pour Ludwig.
— Non, Ludwig ne sera jamais habillé de la sorte !
— Dans ce cas, il viendra avec moi tel qu’il sera vêtu.
— Je ne veux pas venir avec toi ! s’écrie Ludwig
— Finis ton petit déjeuner et nous partons !
— Mon cher Franz, prends un café, tu ne vas pas partir l’estomac vide.
— Je ne veux rien. Je donnerai nos rogatons aux enfants du quartier. Leur maigreur m’a frappé. Donne-moi un panier, je te prie. Et toi Ludwig, va te préparer, habille-toi avec de vieux vêtements ! Je t’attends. 

Franz, toujours debout, garnit le panier de victuailles sous le regard désapprobateur de son épouse. La porte s’ouvre lourdement. Ludwig, tête basse, traîne les pieds derrière son père. Il pense à son grand-père. Cet homme qui l’appelle « fils ». Franz n’est qu’un imposteur. Il est bien celui que son grand-père lui a décrit, un bon à rien.

« Je le déteste, je le déteste, je le déteste… » Ces mots rythment les pas de l’enfant. Puis, son père se retourne :

« Viens Ludwig, on est bientôt arrivé. Je suis fier d’être avec toi ».

L’enfant obéit. Près de son père, il ignore la main tendue. Franz ébouriffe affectueusement les cheveux de son fils. Aussitôt, Ludwig de ses mains les recoiffe de manière à leur redonner la démarcation capillaire du peigne.

— C’est moche ici, je veux rentrer à la maison.
— Regarde, il y a plein d’enfants, tu vas travailler avec eux et tu te feras des amis.
— Ils sont sales. 

Habillé simplement, Ludwig a toujours l’air d’un prince.

— Quand on reviendra, tu seras aussi sale que les autres, mais tu te sentiras utile, car tu auras participé à la reconstruction de Dresde.
— Mon grand-père l’a déjà fait ! Il a donné de l’argent pour que la maison de notre voisin soit rebâtie.
— Je sais Ludwig. Nous, nous n’avons pas d’argent, c’est pourquoi nous aidons d’une autre manière.
— TOI tu n’as pas d’argent ! Grand-père et mère en ont parce qu’ils ne sont pas des bons à rien comme toi !

Franz est surpris et blessé par ces paroles. Il décide de ne pas y répondre. Le temps fera les choses.

Un visage vieilli, creusé et souriant, un autre enfantin, joufflu et furieux n’incitent pas à deviner qu’ils sont porteurs des mêmes gènes. Un groupe de gamins plus maigres, plus débraillés les uns que les autres s’approchent d’eux. Le plus hardi s’adresse à Franz :

— Que tu cherches, toi ?
— Nous sommes venus vous aider. Va chercher ton père.
— Mon père est mort. Je vais chercher mon frangin. Reste là !
— On rentre à la maison ! ordonne Ludwig.
— Non. 

Le gamin revient avec son frangin, très grand, les épaules larges, il affiche un air effronté en s’adressant à Franz :

— Tu veux nous aider ? Ben, dis donc, t’as l’air d’avoir rencontré le diable ! Qui est ce gamin ?
— C’est mon fils, Ludwig. Je m’appelle Franz.
— On dirait pas que c’est ton môme ! lance le petit qui se tortille fièrement devant son grand frère. Ludwig ne retient pas un sourire.
— C’est bon Franz, on veut bien de ton aide. Moi je m’appelle Fred, et mon p’tit frère c’est Otto. Viens avec moi. On est en train de dégager les grosses pierres, les mioches sont chargés de mettre les gravats en tas.

Franz s’accroupit, les mains sur les épaules de son fils, face à lui.

« Ludwig, tu vas aller avec Otto. Moi je pars avec Fred. Si tu as un souci, viens me rejoindre. D’accord ? »

Ludwig ne répond pas et part nonchalamment avec Otto. Les enfants s’éloignent, l’un grand, tête haute, avec une démarche pesante et l’autre plus petit, sautant allègrement sur les pierres.

— Bouge-toi Ludwig, on a du boulot !
— Fous-moi la paix, Otto !
— T’es pas marrant toi. 

Le tas de pierrailles dépasse la taille de la plupart des enfants travailleurs, il continue de grossir sous les pelles des plus forts et les mains nues des plus petits. Certains d’entre eux commencent juste à savoir marcher. Des rires, quelques pleurs, des jurons fusent sur ce lieu qui autrefois était leur école. Les objets éducatifs, tableaux, craies, ardoises, cahiers, encriers, etc. se sont métamorphosés en décombres, en cendres et poussières. Les lectures, récitations et chansons en lettres incultes et notes disharmonieuses. Les tabliers d’écolier s’accrochent définitivement au souvenir. Leurs propriétaires changés en manœuvres.

— Qu’est-ce que tu fous, Ludwig ?
— Je contrôle, Otto.
— Quoi ? J’comprends rien.
— Vous ne travaillez pas assez vite ! crie Ludwig.
— Je vais te faire voir moi, si on bosse pas assez vite !

Un gars, le visage noir de poussières, le froc percé s’avance en courant vers Ludwig, le saisit par le col de son pull, le soulève et s’apprête à lui mettre un coup de tête.

— Arrête ! Son père a rencontré le diable !
— Qu’est-ce que tu racontes, Otto ?
— Son père est avec Fred à la pierre.
— M’en fous.
— Arrête, je te dis. Je crois que son père a amené un panier. Pt’être qu’on pourra grailler. Viens, on va aller les voir. 

Le froc percé lâche Ludwig qui atterrit lourdement dans une flaque boueuse. Le teint blafard, l’enfant a perdu toute sa superbe. Otto l’aide à se relever et chuchote à l’oreille de Ludwig.

— Surtout, ferme ta gueule ! Lui, il rigole pas avec les bourges.
— Allez ! On va voir celui qui a rencontré le diable et si t’as dit vrai pour la graille.

Deux doigts entre les lèvres, « Froc percé » émet un sifflement. Immédiatement, les travailleurs courent et s’agglutinent autour de lui. « Allez, on va bouffer ! » Tous les gamins poussent un cri de joie.

Franz les voit arriver en courant. Il cherche des yeux son fils. Soudain, il l’aperçoit, Otto le soutient. Franz en grandes enjambées court à sa rencontre. Ludwig est devant lui, les cheveux ébouriffés, le teint d’une blancheur maladive, les habits souillés. Il ignore son père et avance de quelques pas, il boite. Un gars dont la taille dépasse tous les autres enfants, s’approche d’eux.

— C’est toi qui as vu le diable ? Il est à toi ce mouflet ?
— Oui, j’ai vu le diable et oui il est à moi ce mouflet. C’est toi qui l’as mis dans cet état ?
— Ouais.
— Alors viens faire pareil avec moi mon gars !

Franz pousse « Froc percé », l’autre l’empoigne, Franz se dégage et lui envoie un coup de poing dans le nez.

« Stop ! » Fred sépare les deux bagarreurs.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé, Otto ?
— Ludwig a dit qu’on travaillait pas assez vite et lui foutait rien ! Nous on peut pas aller plus vite, on a faim, tu sais.

Franz comprend tout. Il s’approche de « Froc percé », lui tend son mouchoir pour essuyer le sang qui coule de son nez. Il prend vivement Ludwig par le bras, l’oblige à s’agenouiller devant le grand gaillard en lui ordonnant de s’excuser. Ludwig obéit.

— Va chercher le panier et tu distribueras la nourriture à chacun des enfants.
— J’ai mal à ma jambe, père.
— Ta douleur n’est rien par rapport à ce qu’ils endurent. Leur servir à manger n’effacera pas ton arrogance, j’espère juste que cet acte te remettra à ta place. Tu n’es pas supérieur aux autres enfants qui sont là, bien au contraire ! Ils devraient te servir de modèle. Obéis !

L’enfant en clopinant va chercher le panier, il distribue la nourriture aux affamés. Il pique pour lui une tranche de pain et de la confiture. Franz arrache à son fils ce qu’il convoitait pour le donner à « Froc percé » assis à côté de Fred.

« Désolé, les gars, j’espère que je ne reviens pas trop tard pour mon fils. »

Une femme s’interpose entre eux.

— C’est toi ?
— Ida !

Dans cette enceinte d’éboulis, Franz et Ida se pétrifient. Pour cet homme et cette femme, se rencontrer ici et vivants, relève de l’irréel. Cet instant cède la place à une étreinte spontanée, nécessaire à leurs retrouvailles. Explosion des sens pour anéantir l’hallucination. Ils ne rêvent pas ! Enfin, les corps se détachent l’un de l’autre dans un rire salvateur. Il est l’exclamation de l’émotion trop forte, le retour au présent.

— Je croyais ne jamais te revoir, Franz.
— Je reviens de loin, de la guerre, de la prison. J’ai un peu changé, tu ne trouves pas ? demande Franz avec une pointe d’ironie.
— Dès que j’ai entendu ta voix, j’ai su que c’était toi. Je suis passée ici par hasard, je suis sur un chantier à côté d’ici avec les « Trümmerfrauen »4.
— Ida, as-tu des nouvelles… de… mon cher… Markus ?
— Il est en vie.
— En VIE ! Comme je suis soulagé ! Franz essuie une larme.
— Il va bien. Il a un petit garçon, Léo, il a six ans.
— Je n’en reviens pas !
— Je lui dirai que je t’ai vu.
— Tu veux dire qu’il n’est pas loin d’ici ?
— Il habite un petit village proche de Dresde.

Franz se souvient des instructions : ne jamais dire de lieu, de nom, rester évasif.

« L’anonymat », mot clé pour rester en vie, et protéger les autres. Franz se dit qu’Ida est encore imprégnée des consignes, des règles de leur ancien mouvement. Ce dernier avait vu le jour en 1935 lors de la promulgation des lois de Nuremberg5. Ces trois textes avec ses mesures discriminatoires avaient renforcé la violence, prenant la forme d’un pogrom. Les brutalités n’avaient plus de limite. Franz, Ida, Markus et d’autres décidèrent d’agir. Leur mouvement s’employait à sauver des juifs, des politiques, des Tsiganes, etc. Les membres du mouvement fabriquaient de faux papiers, dénichaient des planques, parfois ils parvenaient à les faire sortir d’Allemagne.

— Je viens ici tous les matins, peux-tu lui dire ? J’ai hâte de le revoir.
— J’ai longtemps pensé que vous étiez frères.
— Nous n’avons pas les liens du sang, mais nous avons partagé notre enfance, notre adolescence et nos années de jeunes adultes. Une forte affection et la même idéologie nous lient pour toujours.
— J’admirais votre détermination commune au sein de notre mouvement et votre humilité.
— En réalité, nous étions souvent découragés et perpétuellement frustrés. Nos actions nous semblaient parfois vides de sens, nous sauvions si peu de personnes et nous étions si peu nombreux à combattre le nazisme.
— Aujourd’hui, nous sommes toujours en minorité. Nous combattons des couleurs différentes, mais nous craignons qu’elles ne deviennent autant féroces.
— Tu veux dire que le mouvement existe toujours ?
— Oui, sous une autre appellation. Markus t’expliquera… Mais qui est ce môme derrière le tas de pierres ?
— Ludwig, sors de là ! Que faisais-tu ?
— Je m’étais endormi.
— Je te présente mon fils, Ludwig.
— Bonjour Ludwig. Je connais ton père depuis longtemps, on fréquentait la même école quand nous étions enfants. Et toi, quel âge as-tu ?
— J’ai 9 ans.
— Tu dois beaucoup travailler pour t’endormir aussi facilement ?
— Euh… oui.
— Je dois partir, au revoir, Franz, comme convenu, je dirai à notre camarade de classe que je t’ai rencontré. À bientôt, Ludwig, heureuse d’avoir fait ta connaissance.
— Allez, mon fils, on rentre à la maison.

Ludwig suit son père en boitillant. Crotté des pieds à la tête, il pourrait passer pour un miséreux. Franz se demande comment il va pouvoir justifier cet état à Hendricke. La conversation d’Ida avec Ludwig le rend perplexe. A-t-elle pensé que son fils les espionnait ? Non, Ludwig n’irait pas jusque-là. Il est juste un enfant trop gâté.

— Viens Ludwig, je vais te porter.
— Non père, ce n’est pas la peine.

Sans écouter son fils, Franz soulève Ludwig et le grimpe sur ses épaules. Le gamin est surpris de la force de son père. « Je le déteste, je le déteste, je le déteste. Mon père est un faux jeton, mon père est un faux jeton, mon père est un faux jeton », se répète l’enfant. Son corps se raidit. Il ne cédera pas à l’abandon, à la confiance. L’allure du père est agréable, Franz évite les pierres afin que son fils ait le plus de confort possible. Au fil des kilomètres, il sent que Ludwig se relâche. Franz entonne une chanson. Il est soulagé, convaincu que son fils partage la même émotion.

Père et fils arrivent dans leur quartier. Les deux maisons défient les cailloux, la crasse. Franz n’a pas le temps de frapper à la porte, Hendricke est déjà sur le seuil. Choquée de voir son fils dans cet état, elle ne dit pas un mot. Elle l’enlève des bras de son père, le console, le cajole, l’embrasse. L’enfant se tait jusqu’au moment où il voit surgir son grand-père sur le pas de porte.

— Grand-père !
— D’où viens-tu ? Qui t’a mis dans cet état Ludwig ?
— Les explications viendront après, d’abord je vais le soigner, intervient Hendricke.

Ludwig et Hendricke montent à l’étage, le bruit des robinets ouverts ne tarde pas à couvrir les mots de la mère. Franz ignore son beau-père. Il se rend dans sa chambre. Après une brève toilette, il enfile des habits propres. Franz sait que le bonheur ne se fabrique que dans de courts instants, comme celui qu’il vient de vivre avec Ludwig. Au diable son beau-père et sa femme ! Et puis, Markus est en vie et il a un fils ! Déjà, il imagine leur tête-à-tête. Comme ceux d’autrefois. Les deux hommes se disaient souvent « Il ne nous manque que l’arbre à palabres 6». Markus et Franz étaient capables de discuter pendant des heures, voire des soirées, des nuits entières. Aucun sujet n’était tabou entre eux. Ils abordaient la politique, la philosophie, l’art, leurs vies sentimentales sans l’ombre d’un jugement l’un envers l’autre. Sa rencontre avec Ida fait remonter tous ces souvenirs, réveille toute l’affection qui les unissait. Il prend conscience que finalement la lutte, le combat affectent encore une partie de son pays. Celle où il vit. Seraient-ils un virus indestructible ? Il assumait la défaite de son pays (l’avait même espérée), la reconstruction à réaliser, il voyait le régime soviétique comme une épée de Damoclès. Il était loin de se douter que le régime était déjà passé à l’action, sans quoi Markus n’aurait pas recréé leur mouvement. Hier encore, il pensait pouvoir être lui-même, ne plus devoir cacher ses traits de caractère, ses convictions. Les propos d’Ida le rappellent à l’ordre. À nouveau avec sa propre famille, il devra user de subterfuges, passer pour un faible presque un ignorant, leur faire croire que ce sont eux qui dirigent sa vie. Un coup d’œil dans le miroir, sa tenue est correcte. Il redevient le Franz d’avant-guerre. Il est prêt à faire semblant, dissimuler, mentir. L’unique façon d’affronter sa famille et les oppresseurs. Ida, Markus et les autres le soutiendront.

— Je veux aller chez toi grand-père.

Franz vient d’entrer dans le salon. La sentence est tombée, elle le vampirise, il se revoit dans la mine. Son visage reste impassible.

— Je tiens à te présenter mes excuses Ludwig. J’avoue m’être laissé envahir par l’émotion. Dresde en déliquescence fut pour moi un grand choc. Je m’excuse de ma réaction impulsive et irréfléchie. Ta mère avait raison, tu es bien trop jeune, mon fils, pour vivre une telle expérience.
— La guerre vous a laissé des séquelles. Vous devez vous reposer. Afin de vous rétablir au plus vite, je pense qu’il est préférable pour vous que je vous libère de Ludwig et que je le prenne en charge, le temps qui vous sera nécessaire. Vos priorités doivent être votre santé et la reprise de votre travail. À ce propos, je vous offre ce violon. Je pense que votre sens de la responsabilité va de pair avec mes suggestions. N’est-ce pas mon beau-fils ?
— Vous avez raison, cependant, votre proposition me gêne. Vous avez déjà tant fait pour Hendricke et Ludwig. Je sais que votre entreprise vous oblige à travailler sans relâche et je ne veux pas abuser de votre générosité… Hendricke l’interrompt.
— Tu as raison, mon cher Franz, c’est pourquoi je propose d’aller également à Radebeul pour assurer l’intendance de la Villa et ainsi alléger le poids de travail qui pèse sur les épaules de mon pauvre père. Et toi, mon cher Franz, tu pourras récupérer. Tes nerfs sont à vif, toi, qui étais si calme, qui faisais toujours confiance à mes décisions…
— La guerre m’a malmené. Je vais tout faire pour redevenir ce que j’étais. Je te demande pardon pour ce que je t’ai fait subir pendant ces deux jours. Puis s’adressant à son beau-père.

« … Je vous remercie pour le violon. J’en suis très touché. »

Ludwig ne dit rien. « Je le déteste, je le déteste, je le déteste. C’est un menteur, c’est un menteur, c’est un menteur. »

— Dis-moi Ludwig, j’ai remarqué que tu boîtais, comment t’es-tu blessé ?
— Je suis bêtement tombé dans une flaque de boue.
— Mon pauvre enfant. « Radebeul » va te remettre sur pieds. Et si nous déjeunions ! 

Le repas solennel ponctué de mots protocolisés s’achève. Franz sort de table. Il doit se reposer. À l’unisson, le père et la fille approuvent sa décision. Ainsi ils pourront faire leurs valises et déguerpir à 16 heures vers leur somptueuse villa.

— Ludwig, dis au revoir à ton père. Il dormira encore lorsque nous partirons.
— Au revoir, père.
— À bientôt mon fils. 

L’enfant part se réfugier dans les bras de sa mère.

Franz, allongé sur le lit, pense à Marlène, sa petite Française. Elle lui manque tant ! Il est revenu pour son fils, Ludwig l’aimera-t-il un jour ? Pourra-t-il rivaliser avec l’influence exercée par sa femme et son beau-père sur son enfant ? À cet instant précis, il se sent de trop. Son corps abîmé, meurtri, flirte avec sa pensée, l’égratigne de ses douleurs, la cyanose. N’aurait-il pas dû rester en France auprès de Marlène ? Non ! Le rebelle du nazisme, le père de Ludwig, l’effiloché va coudre chacune de ses plaies du fil indestructible fabriqué par Markus, Ida…, les vivants, les torturés et les morts. En souvenir de son père, du père de Markus. Leurs paroles, écho de la réconciliation de son être et d’avec l’humain, résonnent dans sa chambre de leurs mots. L’Elbe en est-elle la gardienne ? 

« N’oubliez jamais vos origines et poursuivez la lutte. »

C’était l’année de leurs 12 ans.

Franz et Markus 1930

Nés tous deux en 1918, Franz et Markus furent les enfants sacrifiés du « traité de Versailles 7», politique sanctionnatrice. L’un et l’autre, issus de familles ouvrières, vivaient dans les quartiers les plus pauvres de leur ville. Le seul privilège dont bénéficiait cette population s’exerçait par la solidarité, échappatoire inévitable pour surmonter les conditions de travail inhumaines gratifiées par la misère. L’empire allemand, soumis à un blocus par les pays de la Triple-Entente8, connaissait une grave inflation. Rationnements et restrictions conditionnèrent la révolte du peuple affamé. Des grèves, des mutineries de plus en plus nombreuses, de plus en plus intenses émergeaient en Allemagne. Des conseils d’ouvriers et des conseils de soldats s’organisèrent. C’est lors d’une de ces assemblées que le père de Franz et le père de Markus se retrouvèrent. Ils s’étaient rencontrés en 1916, plus exactement le 1er mai 1916 à Berlin. Ils faisaient partie de ces milliers d’ouvriers et de jeunes qui manifestaient contre la guerre.

En novembre 1918, la révolution allemande éclata. La « Novemberrevolution » et la signature de l’armistice de 1918 virent la fin de l’Empire allemand pour une République : la République de Weimar9.L’histoire de cette république fut marquée par de nombreuses tensions et des conflits internes. Ce fut une période où régna une grande confusion.

En décembre 1918, Karl, le père de Franz et Thomas, le père de Markus adhérèrent à la Ligue Spartakiste10 dont les cofondateurs étaient Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. La Ligue créa avec d’autres groupes moins importants le Parti communiste d’Allemagne (KPD).

En janvier 1919, date de la révolution à laquelle les spartakistes participèrent marqua l’histoire allemande. Thomas et Karl laissèrent leurs femmes avec leurs bébés pour se rendre à Berlin.

En ce jour de l’année 1930, le krach boursier de Wall Street11 a des incidences terribles en Allemagne sur le plan économique et social. La misère s’accentue encore en Allemagne, celle dont les Spartakistes ne voulaient plus. Les travailleurs mangent dans leur gamelle le bouillon de la soupe de la veille. Il n’y a plus de pain. Karl s’adresse à Thomas à voix basse :

— Mon camarade, nous devons parler à nos enfants de notre participation à la « semaine sanglante ».
— Karl, ils n’ont que 12 ans !
— L’enfance, la jeunesse sont pour les privilégiés. Tu le sais bien. Nous avons commencé à travailler à l’âge de 8 ans et pour nos pères, nos grands-pères et leurs ascendants ça a été la même chose. On gagne un an ou deux par génération grâce à l’école quand elle est possible, mais dans le fond rien n’évolue. Les enfants des travailleurs n’ont pas la distraction de grandir. Les patrons ne font pas la différence entre nous et les enfants. Pour eux, nous ne sommes que des productifs. À partir de la majorité, on a toutes les chances de changer de maître. On passe du patron au militaire pour aller sur leur terrain de jeux favori : la guerre. Tu vois, mon camarade, on est que des produits, des pantins entre leurs mains. Peu de chances de devenir vieux. Aujourd’hui, l’extrême droite gagne du terrain, ça sent mauvais, et nous sommes peu nombreux à le comprendre. Il faut leur parler.
— Je reconnais bien ta sagesse et ta bravoure, mon ami. Tu as raison, ils doivent savoir pour leur permettre un jour, à leur tour, de réagir et d’agir comme nous le faisons. 

Les deux familles se donnent rendez-vous chez Karl. Ils ne seront pas obligés de chuchoter. Autour de la table en bois, bancale, deux vieux bancs sont les uniques sièges. Karl se lève pour saisir la bouilloire sur le fourneau qui s’éteint. Il ne reste que quelques fagots qui serviront à le rallumer pour la soupe de ce soir. Le pan de rideau jauni par le temps s’accroche à la vitre givrée. Karl, le visage tendu, verse de la bouilloire tiède, un liquide brun clair qui semble être du café dans les quatre verres. Les deux enfants y posent immédiatement leur main en quête d’un peu de chaleur. Le regard des deux hommes est aussi sombre que cette minuscule cuisine. Les femmes ne partagent pas leur piètre collation, assises sur la marche en pierre de la porte, elles reprisent les falzars. De temps à autre, Markus et Franz échangent un regard inquiet. Enfin, Karl prend la parole.

— Avec mon ami Thomas, nous avons décidé de vous parler des spartakistes et de la révolution de janvier de 1919 qui faisait suite à la Novemberrevolution12.
— Oui, papa, nous savons. Vous nous en avez déjà parlé !
— C’est vrai Franz, mais nous vous avions caché notre participation à la « semaine sanglante ». Thomas va vous raconter.
— Je vous rappelle les faits. Nous sommes le 4 janvier 1919. « Le Conseil des commissaires du peuple » qui n’est autre que le nom du gouvernement donné après la révolution de novembre décide de révoquer Emil Eichhorn, Préfet de Police, cet homme lié à la gauche de l’USPD (Parti Social-Démocrate Indépendant). Alors que c’est la révolution de novembre qui l’avait porté à ce poste ! Nous le soutenions. Ce n’était pas le cas du Chancelier Friedrich Eber, membre du SPD (Parti Social-Démocrate), il supervisait toutes les décisions du Conseil. Depuis le « Noël sanglant », le Chancelier ne faisait plus confiance à son Préfet de Police. En effet, Emil avait refusé de participer à la répression des marins qui s’étaient mis en grève