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Faites un bond dans l'Histoire aux côtés de quatre femmes liées par le destin...
À quelques encablures du Cap Béar, nichée entre Banyuls et Port-Vendres, la baie de Paulilles, joyau de la Côte Vermeille, recèle tout un pan de l'histoire du Roussillon.
Madeleine, Marie, Maria ou Marion, les « Dames de Paulilles », ouvrières à l'usine Nobel, sont les actrices d'une épopée humaine qui entrelace le quotidien de femmes et d'hommes à la fois humbles et nobles, confrontés au mépris de quelques intérêts particuliers et à la violence d'un XXe siècle traversé par les guerres.
Une Histoire dont les soubresauts et les zones d'ombre marquent chaque personnage de leur empreinte. En 1916, des Annamites ne furent-ils pas contraints de quitter leur pays pour servir la « mère patrie » et remplacer les ouvriers envoyés au front ?
Marine, la descendante des quatre ouvrières, s'attache à préserver leur riche mémoire, tout en poursuivant sa propre quête qui, de silences en secrets bien gardés, apportera un jour d'apaisantes révélations.
Génération après génération, l'aventure des « Dames de Paulilles » tisse des destins poignants, hésitant entre amours et tragédies, plaisirs simples et souffrances.
Un récit prenant, dédié à l'humanité, la dignité et la solidarité, servi par une écriture intense et imagée.
Un hymne émouvant, rythmé par les passions, les espérances et la fierté des « Dames de Paulilles » !
EXTRAIT
En se frayant un passage à travers les herbes envahissantes du site de l’usine, Marine éprouve des sensations presque semblables : les lieux qu’elle reconnaît sans hésiter lui semblent étrangers et la tristesse plane.
Elle croyait pourtant qu’en revenant ici, elle trouverait les vérités qui lui échappent. Seulement, rien n’est plus comme avant. Aucun oiseau ne chante. Ce silence insolite la frappe. Autrefois, une véritable volière habitait les arbres et les buissons.
Tous les bâtiments sont en ruine. Aucune toiture n’a résisté. Des bouts de ferraille traînent partout. Sur un mur, des tags agressifs et colorés témoignent du passage de jeunes marginaux. Ils sont incongrus mais au moins, ils redonnent vie à ce que l’abandon a tué. Sur la gauche s’ouvre brusquement un labyrinthe que Marine se rappelle très bien : elle et ses copains ont souvent joué à se faire peur en se hasardant dans les couloirs étroits. Elle se souvient même avoir vu un jour la silhouette d’un petit fantôme tout blanc tracée par une main inconnue. Elle se demande s’il est toujours là, il fait trop sombre pour pouvoir distinguer quoi que ce soit, il faudrait une lampe de poche comme celle qu’elle prenait soin d’emporter jadis quand elle partait ainsi à l’aventure. « Jadis », ce mot suranné lui est venu à l’esprit mais ce n’est pas si vieux ! Il lui semble parfois que son enfance remonte très loin.
La jeune fille a traversé presque sans le vouloir un immense bâtiment délabré, encombré de poutrelles tombées à terre, de tuyaux, de cuves, de morceaux de ferraille impossibles à identifier. Difficile de ne pas trébucher sur ce passé qui refuse de disparaître tout à fait.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Les Dames de Paulilles", un livre bien construit qui plaira, dans son développement fluide, à tous les lecteurs curieux de l’histoire humaine, solidement ancrée, ici dans une famille et une région. -
Rotko - critiqueslibres.com
À PROPOS DE L'AUTEUR
Raconter, inventer, écrire, ce plaisir remonte à l'enfance de
Nicole Yrle. Née à Lyon, elle a longtemps vécu en région parisienne. Devenue professeur de Lettres classiques, elle a cherché à faire partager son amour de la littérature. Elle a terminé sa carrière au lycée Arago de Perpignan où elle habite depuis seize ans.
Désormais, elle y cultive son jardin, au propre comme au figuré, et consacre une grande partie de son temps à l'écriture de récits, nouvelles et romans.
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Seitenzahl: 387
Veröffentlichungsjahr: 2017
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À tous les enfants de Paulilles et à leurs descendants
« Il n’est point de secrets que le temps ne révèle. »Racine – Britannicus
Sur la Côte Vermeille, entre le cap Béar et le cap Ullestrell, s’ouvre la baie de Paulilles qu’entoure le massif des Albères. Son nom garde le souvenir des marécages qui bordaient sa plage et expliquent la luxuriance de sa végétation.
Longtemps inhabitée, fréquentée seulement par des pêcheurs, cette anse au paysage contrasté de roche et de verdure vit naître à la fin du XIXe siècle une usine Nobel. Durant près de cent ans, dans ce site paradisiaque, des hommes et des femmes travaillèrent, un village ouvrier s’installa, des enfants grandirent.
Ce lieu unique marqué par l’implantation d’une dynamiterie sert de cadre à l’intrigue romanesque de mon livre. Même s’ils ressemblent parfois aux habitants qui l’ont peuplé, tous mes personnages sont des êtres imaginaires. Ce qui leur arrive s’inscrit dans l’Histoire de la France et du Pays Catalan mais reste une pure invention. Il serait donc vain de chercher à reconnaître des personnes précises ou de croire que ce qui est raconté a été réellement vécu.
Ceux qui se souviennent de ce lieu magique sont encore nombreux. Puissent-ils ne pas voir autre chose dans mon livre qu’un hommage à tous ceux qui furent et restent les enfants de Paulilles.
N. Y.
Elle emprunte le chemin de la plage Bernadi. Par les rochers noirs, elle contourne le cap et atteint la sienne, celle de son enfance, celle où elle a joué toute petite, celle où, adolescente, elle a échangé fous-rires et secrets avec ses copines et connu ses premiers émois amoureux …
Marine n’est pas revenue ici depuis plusieurs années. Elle n’en avait pas le courage. Comme autrefois, elle franchit le mur des Allemands qui sépare la plage del Mitg et l’espace défendu de la dynamiterie abandonnée. C’était dangereux, rappelaient les panneaux, mais tout le monde y allait, adultes et enfants ! De temps à autre, les intrus se faisaient interpeller et rappeler à l’ordre, lors d’une patrouille de gendarmes. Dociles, ils repartaient, pour revenir presque aussitôt et personne n’était dupe de ce manège qui durait depuis la fermeture officielle du site en 84.
Allez donc interdire un lieu à ceux à qui il a appartenu ! Les habitants de la région considéraient tous qu’ils étaient chez eux. Ils y avaient travaillé, ou leurs parents, parfois depuis des générations. Beaucoup, comme Marine, y avaient passé leurs premières années. Quand on a grandi dans un vallon aussi joli, tout près d’une pinède et de sa grève, on n’oublie pas et on ne saurait être ainsi délogé ! C’était impensable !
Aujourd’hui, personne à l’horizon ; la tramontane a balayé le ciel et peut se calmer maintenant qu’il est redevenu bleu ; l’air encore tiède fait oublier l’arrivée de novembre. L’été s’est éloigné et de toute façon les touristes ne s’aventurent guère par ici. Le coin reste celui des autochtones. Les souvenirs se bousculent dans la tête de Marine. Ses lèvres dessinent un sourire et elle se sent envahie par une douce quiétude qu’elle croyait avoir perdue. Hier encore, elle se sentait lasse, oppressée, inquiète. La mer était grise sous l’épaisse couche nuageuse. En cette après-midi finissante, l’anse de Paulilles a retrouvé ses couleurs sous un soleil éclatant.
L’année universitaire de la jeune fille s’annonce difficile : la préparation au concours exige un niveau élevé qu’elle n’est pas sûre d’avoir. Elle rêve de devenir archéologue, un rêve nourri depuis l’enfance. « Je me demande où tu as été pêcher une idée pareille ! » lui répète souvent sa mère. C’est vrai qu’a priori rien ne destine une enfant d’ouvriers à entamer des études longues pour embrasser une carrière où les places sont comptées. Mais le passé, l’histoire l’ont toujours passionnée. Chaque fois qu’il lui a été donné de contempler d’anciens vestiges, elle en a été émue ; pour elle, les vieilles pierres parlent, il suffit d’apprendre à les écouter.
Ce n’est pourtant pas cette perspective qui l’angoisse depuis quelque temps. Elle est reconnaissante à ses parents des sacrifices qu’ils consentent pour lui permettre de suivre sa vocation. Est-ce à cause de l’éloignement indispensable à ses études, est-ce parce qu’elle a changé depuis qu’elle évolue dans un milieu plus intellectuel ? Ou y a-t-il autre chose ? Hier, en retrouvant sa chambre à Banyuls dans la petite maison paternelle, elle a eu une drôle d’impression, un peu comme si elle ne se sentait plus chez elle.
– Je n’ai touché à rien, j’ai juste fait les poussières ! a déclaré fièrement sa mère en lui ouvrant la porte.
Et c’était vrai : en apparence tout était à sa place.
***
En se frayant un passage à travers les herbes envahissantes du site de l’usine, Marine éprouve des sensations presque semblables : les lieux qu’elle reconnaît sans hésiter lui semblent étrangers et la tristesse plane.
Elle croyait pourtant qu’en revenant ici, elle trouverait les vérités qui lui échappent. Seulement, rien n’est plus comme avant. Aucun oiseau ne chante. Ce silence insolite la frappe. Autrefois, une véritable volière habitait les arbres et les buissons.
Tous les bâtiments sont en ruine. Aucune toiture n’a résisté. Des bouts de ferraille traînent partout. Sur un mur, des tags agressifs et colorés témoignent du passage de jeunes marginaux. Ils sont incongrus mais au moins, ils redonnent vie à ce que l’abandon a tué.
Sur la gauche s’ouvre brusquement un labyrinthe que Marine se rappelle très bien : elle et ses copains ont souvent joué à se faire peur en se hasardant dans les couloirs étroits. Elle se souvient même avoir vu un jour la silhouette d’un petit fantôme tout blanc tracée par une main inconnue. Elle se demande s’il est toujours là, il fait trop sombre pour pouvoir distinguer quoi que ce soit, il faudrait une lampe de poche comme celle qu’elle prenait soin d’emporter jadis quand elle partait ainsi à l’aventure. « Jadis », ce mot suranné lui est venu à l’esprit mais ce n’est pas si vieux ! Il lui semble parfois que son enfance remonte très loin.
La jeune fille a traversé presque sans le vouloir un immense bâtiment délabré, encombré de poutrelles tombées à terre, de tuyaux, de cuves, de morceaux de ferraille impossibles à identifier. Difficile de ne pas trébucher sur ce passé qui refuse de disparaître tout à fait. Le vent s’est remis à souffler, soulevant une poussière rougeâtre, donnant une voix plaintive aux murs encore debout.
Marine s’est éloignée si vite qu’elle en a les jambes écorchées. Elle reconnaît à peine ce qui fut le jardin du directeur mais il y a des survivants, ici un oranger, plus loin un eucalyptus dont les longues feuilles argentées frissonnent, et voici un figuier de Barbarie, une ondulante herbe de la pampa. La maison est toujours là, imposante, veillant encore sur ce qui reste. En écartant les herbes et les ronces, Marine retrouve l’ancien lavoir dont il était interdit de s’approcher alors que c’était si tentant de l’escalader pour voir un peu ce qu’il y avait au fond !
Les buissons épineux se multiplient comme pour barrer la route à l’imprudente qui veut aller toujours plus loin. Un parfum de fenouil flotte dans l’air, rappelant le souvenir de plusieurs ouvriers qui mâchaient les tiges anisées sous les yeux de Marine amusée mais nullement tentée par ce goût étrange. Du regard et de la main, elle caresse quelques ombrelles fines de la plante gracile.
La jeune fille cherche à s’enfoncer davantage, elle aimerait bien aller jusqu’à la voie ferrée entrevue à plusieurs reprises. Se frayant un passage à travers une végétation qui s’est densifiée, elle se glisse à travers un trou dans le mur d’enceinte et franchit la route puis un grillage tordu.
Elle n’a pas oublié les jardins entretenus avec tant de soin par les uns et les autres. On arrivait à faire pousser de tout car la terre était riche et bien arrosée. Aujourd’hui, la nature sauvage a repris ses droits mais se souvient des cultures d’autrefois car, ici ou là, on peut voir de l’oseille, de la sauge, du fenouil, de la sarriette, de la menthe et même de l’ail. Marine reconnaît des fleurs dont elle a perdu le nom mais qui poussaient en abondance sur les merlons1, tendrement ensemencés par des générations de femmes désireuses d’oublier qu’elles travaillaient sur une poudrière. Emportées par le vent ou les oiseaux, les graines sont allées germer jusqu’ici. Et cet églantier encore en fleurs, n’est-il pas le rejeton vivace d’un rosier délicat ?
Après plusieurs détours, elle arrive enfin au pied de la butte sur laquelle court la ligne de chemin de fer. En contrebas, les vestiges des anciens rails du funiculaire à crémaillère subsistent encore.
Il est temps de rentrer à Banyuls. Si elle ne devait pas reprendre sa voiture laissée au parking Bernadi, elle serait tentée de revenir à pied, par les sentiers tant de fois foulés qu’elle y retrouverait son chemin les yeux fermés.
Poussant un soupir, elle retourne à la route pour contourner le cap Nord par l’arrière et retrouver la vie moderne un moment laissée de côté.
La Clio blanche la ramène au bercail en quelques minutes.
***
1 Merlons : Levées de terre suffisamment hautes et larges, destinées à isoler les uns des autres les bâtiments et baraques susceptibles d’exploser dans la dynamiterie.
À la cuisine, Marion s’active. Quand sa fille ouvre la porte, elle ne se retourne pas, elle sait que Marine est là. Elle sourit de contentement, heureuse de ces retrouvailles toujours attendues.
Un parfum d’enfance flotte dans l’air : le gâteau à l’orange, le préféré, finit de cuire au four. Le rôti de bœuf, paré, ficelé, attend son tour sur le plan de travail. Sur la gazinière, la soupe de légumes parfumée aux herbes mijote à petit feu.
Les narines palpitantes, Marine s’assied sur une chaise de paille et contemple sa mère toujours de dos, occupée à quelque mystérieuse et ultime préparation pour le repas du soir.
– Bonne promenade ? interroge Marion, soucieuse de ne pas paraître indiscrète.
– Oui, répond Marine qui, sans trop savoir pourquoi, ne veut pas dire qu’elle vient de Paulilles.
Le silence s’installe. On n’entend que le tic-tac familier de l’horloge et le murmure de la soupe sur le feu.
– Papa n’est pas rentré ?
– Il ne va pas tarder. Il est juste allé faire un tour sur la place.
Ce rituel tient lieu d’apéritif au père, même s’il ne boit pas. Non, c’est histoire de se dégourdir les jambes avant la fin du jour, de croiser les amis, d’échanger quelques mots, de sentir les odeurs qui tantôt montent de la mer, tantôt glissent le long des pentes à vignes, selon le sens du vent. Une fois vérifié que tout est en ordre, François rentre chez lui, l’esprit en paix. Un réflexe de sa vie d’autrefois ? Peut-être. Du temps de l’usine, les ouvriers partis, il entamait sa tournée de surveillance avant la fermeture du soir. Cela faisait partie de son travail et il accomplissait sa mission avec rigueur et minutie, soucieux de garantir la sécurité de tous en ces lieux qui ne souffraient aucune négligence.
***
– Bonsoir les filles !
François aime utiliser cette formule insolite quand il rentre chez lui, satisfait de retrouver ses « femmes » à la maison. Il a écourté sa promenade, impatient de voir sa fille. Elle lui manque. Il est fier de savoir qu’elle poursuit ses études avec succès mais les repas en tête à tête avec Marion lui paraissent bizarres. La place vide en face de lui le gêne. Surtout pour le souper, quand la nuit descend et qu’il se demande si la petite est bien rentrée chez elle. Toulouse est loin et il ne peut s’empêcher de redouter pour elle les dangers d’une grande ville, dangers qu’il n’identifie pas vraiment.
Les années ont beau passer, il ne s’y fait pas. « Marine n’est plus une gamine ! » lui rappelle souvent Marion plus réaliste que son époux. Mais pour lui, elle n’a pas fini de grandir. C’est comme si le temps où elle venait s’asseoir à table après qu’on l’eut appelée deux ou trois fois datait d’hier. Jamais pressée, celle-là ! Elle avait toujours quelque chose à finir ! L’a-t-il assez grondée de se faire ainsi attendre, alors que le respect de l’heure est essentiel à ses yeux. Elle arrivait en agitant ses couettes, l’air pressé, la moue enjôleuse avec un : « Pardon, pardon, j’arrive ! »
Maintenant qu’elle est là, il a presque du mal à y croire. Elle vient si peu à Banyuls, toujours en coup de vent. Les couettes ont disparu. François n’est pas sûr d’aimer les cheveux courts et lisses de sa fille, avec sa frange qui lui mange la figure et une couleur qu’il ne reconnaît pas : ce sont des reflets, paraît-il, pour illuminer la chevelure. Comme si elle avait besoin de ça pour être une très jolie fille…
Marine se lève pour embrasser son père. Sa peau rugueuse lui rappelle des souvenirs :
– Tu piques toujours autant !
– Je ne crois pas que ça puisse changer, tu sais.
Lui aussi entend l’écho des paroles d’autrefois quand en riant, il frottait sa barbe contre les joues tendres, qu’elle protestait à grands cris et courait devant la glace pour constater qu’elles étaient devenues toute rouges.
– Allons, à table, le rôti n’attendra pas, fait la mère qui sort les assiettes du buffet.
Marine prend les couverts et les serviettes dans le tiroir, attrape les verres et le dessous de plat tandis que Marion apporte la soupière ventrue.
La famille s’installe. Un instant, Marine attarde son regard sur le portrait qui orne le mur juste derrière son père. C’est celui de son arrière-grand-mère maternelle qu’elle n’a pas connue. La couleur sépia de la photo estompe les contours et donne de la douceur à l’ovale régulier du visage juvénile. La jeune femme esquisse un demi sourire et semble fixer quelque chose ou quelqu’un au loin. Marion ne sait pas dire si le portrait date d’avant ou d’après le mariage de l’aïeule. Qui sait, peut-être la photo a-t-elle été réalisée pour que le jeune mari mobilisé en 14 l’emporte avec lui au front ? Dans une boîte à biscuits, mêlé à d’autres, un cliché plus petit, aux bords cornés, est en tous points semblable à celui-là. Marine a souvent essayé d’imaginer le soldat au fond de sa tranchée, cherchant un peu de réconfort avec cette image de son aimée tirée de sa poche dans un moment de répit.
À la maison, on parle peu du passé et Marine le regrette. Elle est curieuse de tout et aimerait bien savoir comment on vivait autrefois. Elle n’y met aucune malice mais ses questions sont peut-être maladroites ou trop directes. Elle a souvent essayé d’interroger aussi bien son père que sa mère mais ils ne répondent que par monosyllabes, au point que la jeune fille s’est demandé s’ils ne cherchaient pas à dissimuler quelque secret. Son amie Christine prétend que tous les gens de leur génération réagissent de cette façon. Ils n’aiment pas se raconter, font preuve d’une pudeur surprenante comme si on leur volait un peu de leur intimité et ils sont encore plus réservés quand il s’agit de leurs parents ou de leurs grands-parents.
Et pourtant, des générations se sont succédé ici, à Banyuls et dans ses environs. Marine sait que dès la création de l’usine Nobel, ses ancêtres ont vécu et travaillé à Paulilles, des hommes et des femmes aussi bien du côté de sa mère que du côté de son père.
Sa nostalgie à elle tient au fait qu’elle a grandi dans une caserne du site mais peut-être aussi aux souvenirs qu’y ont forcément laissés tous les siens pendant plus de cent ans. « Une caserne ? » Le terme utilisé intriguait Christine.
– Pourquoi une caserne ? Vous ne viviez pas sur un terrain de l’armée ! Ton père n’était pas militaire !
– Oh non ! C’était un ouvrier. Mais toutes les maisons, on les appelait des casernes, je ne sais pas pourquoi. C’était comme ça.
Tout en écoutant d’une oreille distraite ses parents parler de choses et d’autres, Marine se promet de retourner dès demain à Paulilles. La caserne où elle habitait est en ruine mais elle voudrait la revoir. A y bien réfléchir, ce mot qui a surpris son amie s’explique. Les familles qui vivaient dans ces logements n’étaient pas à proprement parler chez elles. Ils appartenaient à la compagnie qui les prêtait comme l’armée ou la gendarmerie loge ses hommes et leurs familles sur place.
Cela n’empêchait pas chacun de se sentir chez soi. Elle-même regagnait le cocon familial avec bonheur et leur appartement lui paraissait totalement différent de ceux d’à côté ! Il faut dire que sa mère, habile couturière, s’y entendait pour enjoliver et personnaliser les lieux d’une tenture, d’un bout de tissu, d’un rideau ou d’une nappe.
– La nappe, Marine…
– Quelle nappe ?
– Tu rêves, ma parole ! Tu veux bien aller la secouer dehors ? dit la mère lui tendant le morceau de toile coloré qui a égayé la table en son honneur.
Marine sourit et s’exécute aussitôt.
– Demain, j’irai voir Iaia.
– Vas-y. Tu sais, elle ne rajeunit pas, elle sera contente de te voir.
Maria vit seule dans sa petite maison de Cosprons, au-dessus de Paulilles. C’est un charmant village qui émeut sa petite-fille chaque fois qu’elle y monte et pas seulement parce que sa grand-mère y habite. Toutes les maisons ou presque lui racontent un événement heureux : une fête, une cargolade en famille ou entre amis, un goûter au retour d’une balade dans les vignes alentour et surtout LA fête de Cosprons toujours impatiemment attendue.
Sa Iaia est plus bavarde que François et Marion. Et si elle perd un peu la mémoire, c’est plutôt pour des souvenirs récents car, pour ce qui est de son jeune temps, elle se rappelle tout, dit-elle, et Marine n’est pas loin de penser que c’est vrai tant elle l’a entendue raconter avec force détails des événements qui remontaient parfois à plus de cinquante ans.
Quand elle était petite, elle se lassait vite d’écouter le bavardage de la vieille dame et son esprit vagabondait vers des univers enfantins plus captivants, croyait-elle. Aujourd’hui, elle prend conscience que Iaia Maria a beaucoup à lui apprendre sur le passé de la famille mais qu’elle ne sera pas toujours là pour le raconter.
***
Maria est assise près de la fenêtre de la salle à manger dans sa petite maison douillette. Les lunettes au bout du nez, elle confectionne un napperon ouvragé comme de la dentelle avec un crochet d’une extrême finesse. Ses doigts sont moins agiles, affirme-t-elle, mais personne ne la croit. Elle a vu Marine pousser le portillon du jardin.
– Entre, crie-t-elle. La porte n’est pas fermée.
– Ce n’est pas prudent, Iaia. On te l’a dit cent fois !
– Que veux-tu qu’il m’arrive ? Tout le monde me connaît et puis, ici, il n’y a pas de voleurs !
– Ils peuvent venir d’ailleurs, Iaia ! Et tu dis toi-même qu’il y a de plus en plus d’étrangers au village !
– Dis donc, tu es venue pour quoi ? Pour me faire des remontrances ? On dirait ta mère !
Marine plaque deux baisers sonores sur les joues parcheminées de l’aïeule et approche un tabouret près d’elle, comme elle le faisait quand elle était enfant.
Elles bavardent un bon moment. L’étudiante doit décrire par le menu sa vie à Toulouse, raconter ses projets. La vieille dame écoute d’une oreille attentive, posant parfois son ouvrage sur ses genoux pour mieux écouter. Elle a toujours été curieuse de ce qui se passait ailleurs, spécialement quand cela concerne « ses petits ».
– Alors tu es en vacances maintenant…
– Oui, pour quelques jours.
– Tu n’as pas peur de t’ennuyer ? À cette époque de l’année, il n’y a plus beaucoup de distractions pour une jeunesse.
– Tu sais, je suis venue me reposer, voir les parents et te voir, toi !
Marine ne sait pas comment s’y prendre pour faire parler sa grand-mère et aborder les sujets qui l’intéressent. Elle ne veut pas l’inquiéter en lui faisant part de ses doutes, de ses interrogations personnelles, ni courir le risque qu’elle la trouve indiscrète, se taise et ne veuille plus dire ce qu’elle sait.
Maria conserve dans sa chambre, en haut de son armoire, plusieurs albums de photos qui sont autant de trésors. Après une hésitation, elle accepte que Marine aille les chercher.
– Ils doivent être pleins de poussière, il faudra les essuyer !
– Pas grave. Je m’en occupe.
On dirait de gros livres anciens. Les trois sont maintenant sur la table. Ils sont d’un marron noir austère avec des arabesques gravées dans l’épais carton qui leur tient lieu de couverture. Rien ne les distingue les uns des autres mais la grand-mère sait que le premier de la série c’est celui-là !
Pas d’erreur, il s’ouvre sur le portrait de Marie en première communiante. Marine la reconnaît tout de suite. Elle a l’air d’une petite mariée avec son voile sur les cheveux et sa robe d’organdi immaculée. La vie de son arrière-grand-mère va jaillir des pages tournées. Marine retourne s’asseoir près de Maria, conteuse d’une histoire déjà lointaine qui remonte au temps de la Grande Guerre.
***
Des rumeurs insistantes annonçaient l’imminence de la guerre. Augustin serait mobilisé, c’était certain. On avait beau dire que le conflit, si conflit il y avait, serait court, Marie était désespérée. Les promenades sentimentales avec son fiancé se transformaient en errances sans but, ponctuées d’interrogations et de larmes difficilement retenues.
Augustin voulait se montrer brave et rassurant. Il avait fait son service deux ans durant mais était conscient qu’il n’était pas quitte de ses obligations militaires. Depuis l’année précédente les nouveaux conscrits faisaient trois ans et les réservistes aussi partiraient. La guerre, il la sentait venir, comme tout le monde. Il ne comprenait pas tout de la complexité de la situation mais tant de pays se trouvaient concernés qu’il en était impressionné. Et même si l’Alsace-Lorraine perdue était difficile à imaginer depuis le pays catalan, il était influencé par le courant de pensée nationaliste du moment et le désir général de revanche qui animait tous les Français.
Entourant de ses bras les épaules menues de Marie, il lui jurait qu’il serait très vite de retour, soulignait qu’il n’était pas encore parti ! Ils avaient toute la vie devant eux, et ils seraient heureux, il le lui promettait.
Quand la menace se précisa davantage encore, le jeune homme eut envie de sceller leur amour, comme il disait, par quelque chose de fort. Marie n’avait que dix-huit ans, elle était toute innocence et il s’en serait voulu de lui demander ce qu’elle n’imaginait pas du tout accorder avant les noces. La seule solution était d’avancer la date du mariage ! Il fallut convaincre les parents des deux côtés et ce ne fut pas facile. Le père de Marie rappela qu’il avait toujours été dit qu’ils attendraient un peu, sa fille était si jeune. D’ailleurs les fiançailles officielles n’avaient pas encore été célébrées, ajoutait la mère et il était sage, comme le voulait l’usage, de laisser passer ensuite au moins une année.
– Une année, vous n’y pensez pas ! J’ai besoin de savoir qu’elle est devenue ma femme pour toujours, avant de partir.
Marie ne disait rien mais n’en pensait pas moins. Et quand on lui demanda son avis, elle avoua en rougissant que son plus cher désir était de s’unir à Augustin avant son départ.
Cédant aux instances des amoureux et par peur d’une « bêtise », on finit par fixer la date du mariage au 20 juin.
C’était un samedi. Dès le matin, la journée s’annonça radieuse. Pas un souffle de vent, un ciel limpide, c’était de bon augure. La mariée avait l’air d’une enfant à cause de sa petite taille, de son apparence menue et de ses joues roses d’émotion. Quand elle s’avança dans la nef de l’église Notre-Dame de Bonne Nouvelle à Port-Vendres, au bras de son père méconnaissable dans son beau costume, toutes les têtes se tournèrent vers eux. Suivaient derrière les quatre nièces de la mariée, toutes imprégnées de leur importance. Les deux familles étaient connues et estimées. Chacun avait tenu à être là. Pas un banc n’était vide. Il resta même du monde sur le parvis, tous ceux qui n’avaient pu trouver place ou qui étaient arrivés en retard ou encore qui ne tenaient pas à entrer dans un sanctuaire religieux.
À l’issue de la cérémonie, toute la noce s’attarda un moment devant l’église, imposante avec son clocher-tour surmonté d’une coupole. A ses pieds, de paisibles barques de pêche se balançaient dans le port. Le paysage familier offrait les couleurs changeantes de la mer sous un ciel uni. Les yeux clignaient au soleil et le voile de la mariée s’envolait dans la brise légère tandis que les enfants, enfin libérés, s’amusaient à monter et descendre les escaliers. Quelques Port-Vendrais, venus en voisins, retournèrent chez eux par les quais. Tous les autres reprirent ensuite le chemin de Paulilles, qui en voiture, qui en charrette, qui à pied. Le repas de mariage devait se dérouler dans la grande salle de la cantine, décorée pour la circonstance d’une multitude de fleurs et de rubans.
Mais auparavant, il était indispensable de fixer sur le papier l’image de l’événement. Le photographe était déjà là, s’épongeant le front avec un mouchoir blanc aussi grand qu’une serviette, car le soleil était haut et dardait sans pitié ses rayons sur les abords de l’usine.
Augustin, qui lui aussi transpirait, tenait à faire bonne figure. Plus heureux qu’un prince, il se redressait, bombant le torse et sa princesse, souriante, n’en paraissait que plus petite. Leurs mains se rejoignirent et ils regardèrent l’homme de l’art, prêt à disparaître sous son drap noir.
Pas moins d’une cinquantaine de personnes, hommes, femmes et enfants, assis ou debout, entourent les mariés. Les toilettes rehaussées de chapeaux ou de coiffures compliquées embellissent ces dames. Presque tous les messieurs tiennent à la main leur couvre-chef mais quelques-uns ont tenu à le garder sur la tête. L’un d’eux arbore de façon crâne – c’est le cas de le dire – un canotier. Des fillettes aux belles boucles regardent Marie et on devine dans leur regard levé l’admiration la plus vive.
Ainsi fixée pour l’éternité, la photo traversera les années et fera rêver ceux et celles qui ne sont pas encore de ce monde.
La noce, elle, ne pensait pas du tout à cet avenir lointain et ne voulait surtout pas envisager les lendemains angoissants qui attendaient tout un chacun. L’heure était à la fête et l’on avait hâte de se restaurer. Le père de la mariée donna le signal des réjouissances en pénétrant dans la vaste salle et en conviant les invités à s’installer. Le menu était impressionnant mais Marie n’y toucha guère et l’avait oublié dès le lendemain. Pourtant, son époux l’encourageait de la voix et du geste, parvenant à lui faire boire un peu de ce vin de Banyuls qui répandait sa chaleur dans la gorge et le cœur.
Augustin travaillait à la dynamiterie mais ne disposait pas encore d’un logement. Il avait donc été convenu que le jeune couple s’installerait pour l’instant chez les parents de Marie.
– D’ailleurs, lui avait dit sa mère, pragmatique en toutes circonstances, si ton mari part à la guerre, il vaut mieux que tu ne restes pas seule. Là-dessus, Madeleine avait rabroué sa fille en voyant les larmes lui monter aux yeux. Il importait de réagir, de ne pas se laisser aller, de se comporter en femme et plus en petite fille.
Comme toutes les épouses et les mères, Marie dut affronter une réalité qui ne cessa de se durcir. Les événements se précipitèrent dans le monde entier. Le souvenir de la fête s’estompa dès les jours suivants. Une semaine après le mariage, à Sarajevo, un étudiant bosniaque assassina l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie. L’Europe retint son souffle quelques semaines ; l’ultimatum adressé par Vienne à la Serbie précéda de peu la déclaration de guerre.
***
Le premier août, partout en France, fut placardé l’ordre de mobilisation générale. Au climat d’angoisse et de résignation apparente des quelques jours qui avaient précédé, succéda une effervescence inimaginable. Les préparatifs de départ commencèrent aussitôt à Paulilles comme ailleurs.
Avec quelques camarades, Augustin se précipita chez le marchand de chaussures de Port-Vendres. À la demande des autorités militaires à court, les réservistes s’étaient vus recommander de se procurer des chaussures de marche qui leur seraient remboursées. Arrivé parmi les premiers, Augustin trouva facilement sa pointure, mais d’autres, moins chanceux, durent se contenter d’un chaussant approximatif, source ensuite de bien des déboires !
À l’usine, le travail se trouvait désorganisé depuis plusieurs jours. La direction avait entamé des démarches dans l’espoir qu’un certain nombre d’ouvriers seraient affectés sur place, au moins pour les plus qualifiés, et pourraient donc assurer la continuité d’une production utile à l’effort de guerre. Néanmoins dès les premiers jours plusieurs postes allaient se trouver vacants.
Au moment de quitter Paulilles pour rejoindre son unité, Augustin serra fort sa femme contre lui sans rien dire. Elle se blottit en silence contre sa poitrine rassurante et sentit un air glacé l’envelopper quand il la lâcha. Pourtant, août promettait d’être chaud car, dès les premières heures du matin, le soleil plombait.
À la gare de Perpignan, le 15 août, la cohue était indescriptible. Le 253e régiment était sur le départ. Marie contempla son homme si beau dans son uniforme. Il portait le pantalon garance, serré aux mollets par des guêtres de cuir, une capote gris bleuté ornée d’une double rangée de boutons dorés et un képi bleu clair. Elle le reconnaissait à peine mais il gardait son sourire confiant et ses yeux moqueurs. Elle trouva impressionnantes ses trois cartouchières accrochées au ceinturon et surtout sa baïonnette heureusement dans un fourreau. Un havresac de toile cirée complétait l’ensemble. Qu’il fût aussi bien équipé la rassurait d’une certaine façon. Elle ne réalisait pas combien cet accoutrement le rendrait voyant sur un champ de bataille. Ils s’embrassèrent dans la bousculade et le brouhaha. Bientôt il fut englouti dans la masse des soldats tous semblables à lui, il lui cria quelque chose qu’elle n’entendit pas et très vite elle ne le vit plus.
Figée sur place, elle ne savait que faire. Des femmes la dépassèrent en la bousculant. Elle les suivit avec l’espoir de l’apercevoir encore une fois dans le train. Mais elle ne sut pas le trouver. Quand le chemin de fer s’ébranla dans un puissant jet de vapeur assorti du roulement caractéristique, une clameur sourde monta de la foule des parents et amis éperdus. Elle eut l’impression que son cœur se mettait à battre au même rythme que le train et qu’il allait s’arrêter à l’instant où le bruit cesserait.
Son père l’attendait sur la place de la gare pour la ramener.
– Il est parti.
Le vieil ouvrier hocha la tête sans qu’on sût s’il marquait ainsi sa résignation ou son émotion.
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Une atmosphère lourde pesa sur la cité ouvrière dans les jours qui suivirent. On aurait dit que le temps s’était mis à l’unisson des pensées des femmes et des ouvriers restés sur place. Le ciel bas et plombé étendait une couleur grisâtre sur la mer, la plage et même l’arrière-pays. L’orage grondait sur les hauteurs par intervalles irréguliers sans que la pluie se décidât à tomber. Jour et nuit, les peaux étaient moites.
Pourtant, on s’était remis au travail. Il fallait bien. La dynamiterie ne pouvait pas s’arrêter de fonctionner. Pas maintenant. Nitreurs et pétrisseurs culpabilisaient parfois, sachant que certains de leurs camarades étaient au front. Pourtant, eux non plus n’étaient pas à l’abri d’explosions meurtrières mais ils l’oubliaient.
Le lendemain du départ d’Augustin, Marie croisa l’instituteur, trop âgé désormais pour être mobilisé. Ils avaient été tous les deux ses élèves à la petite école du hameau et le bon maître les connaissait bien. Posant son bras sur celui de la jeune femme qu’il appelait toujours « ma petite », il fit de son mieux pour l’encourager et la réconforter. Il savait qu’elle avait l’intention de solliciter un emploi à l’usine et s’inquiéta de savoir quel poste était envisagé pour elle. Quand elle lui dit qu’elle pensait devenir encartoucheuse, il soupira :
– Ta mère ne voulait pas pourtant…
– Oui, mais maintenant c’est plus pareil.
– Elle pourra t’aider, te guider à l’atelier. C’est un métier dur, mais je ne t’apprends rien.
– Je m’y ferai. Comme les autres.
– J’en suis sûr. Comme ta mère et ta grand-mère avant elle. Elles ont commencé à dix-huit ans, comme toi.
Il soupira de nouveau mais n’ajouta rien de plus. Les parents de Marie avaient rêvé d’un autre métier pour leur fille devant ses bons résultats scolaires. Le sort, la guerre en décidaient autrement. Elle serait encartoucheuse.
Le premier jour, Marie prit la direction de la plage avec sa mère quelques minutes avant six heures. Au milieu de la baie coulait le Cosprons qui serpentait jusqu’à la mer en murmurant. L’heure était matinale mais déjà le ciel bleuissait et les premiers rayons du soleil ne tarderaient pas à dorer le paysage. Les deux femmes obliquèrent à droite vers « la montagne ». La colline ainsi nommée abritait le cœur de l’usine, l’enceinte clôturée de la dynamiterie. C’est là qu’on préparait et conditionnait les explosifs, dans des bâtiments légers reliés par des tunnels et isolés les uns des autres par des merlons, ces levées de terre protectrices.
Plusieurs ateliers d’encartouchage étaient alignés le long de trois allées. Les deux femmes passèrent d’abord par le vestiaire et Marie, imitant les autres ouvrières, enfila une longue blouse en toile un peu informe. Certaines ajoutaient une ceinture pour resserrer l’ampleur et peut-être garder un peu de féminité ; Marie, qui n’en avait pas, se promit d’en trouver une pour le lendemain. Puis elle chaussa les sandales à semelles de corde qu’on lui tendait. Ainsi équipée et marchant toujours dans les pas de Madeleine, Marie gagna l’atelier qui allait devenir son univers quotidien. Elle était émue. Dans sa tête, l’appréhension le disputait à la fierté car elle connaissait les dangers du lieu et la responsabilité qui serait sienne désormais.
L’exiguïté de l’atelier la surprit : presque carré, il ne mesurait pas plus de quatre à cinq mètres. Du plomb et du bois partout. Une épaisse couche de sciure sur le sol.
– Pour la sécurité, expliqua Madeleine, laconique. Faut pas qu’il y ait d’étincelle.
Elle fit signe à sa fille de s’approcher d’une table, pas très grande mais massive et lourde car elle était en plomb pour réduire les risques de l’encartouchage.
– Voilà, on va essayer ensemble. Tu vois, il faut être à deux, une qui bourre et une qui ferme. Regarde comment elles font.
Une deuxième équipe avait déjà commencé. Le travail se faisait entièrement à la main. Il fallait être adroite et rapide. Lucienne, debout, roulait le papier pour préparer la cartouche que Thérèse, assise, remplirait. Trois tubes d’avance étaient prêts. La « bourreuse » en saisissait un d’une main, de l’autre, elle prenait la poudre dans le pétrin juste à côté d’elle et la tassait avec le bourroir. Puis la « tubeuse » reprenait la cartouche pleine, la fermait d’un geste vif et précis avant de la poser dans le second pétrin prévu à cet effet.
La poudre était fine comme de la farine et Marie comprit pourquoi on parlait de pétrin comme dans une boulangerie !
– Tu vas d’abord bourrer, dit Madeleine. Mais attention, ne perds pas ton temps et ne va pas trop vite non plus. Pense que la « matière », c’est mystérieux et dangereux.
Ouvriers et ouvrières, tous parlaient de « matière » et non de dynamite. Le mot ne surprit pas Marie qui l’entendait depuis l’enfance. Vague et anodin, servait-il à conjurer le sort et à donner une apparence inoffensive à ce qui explosait dans le terme « dynamite » ? Ceux qui la manipulaient devinaient-ils d’instinct qu’elle tirait son nom de la « puissance » grecque ? En tout cas ils savaient qu’elle était dotée d’un pouvoir destructeur sans rapport avec son apparence.
Marie s’attela à la tâche et fabriqua sa première cartouche.
– Tasse bien, conseilla la mère. Tu peux quand même y aller un peu plus fort.
Il fallut trouver le rythme. Ce ne fut pas réussi d’emblée. Patiente et compréhensive, Madeleine s’adapta d’abord à sa fille mais peu à peu la cadence s’accéléra sans toutefois être comparable à celle de Lucienne et Thérèse que liait une longue habitude.
– Tu ne te débrouilles pas trop mal.
– C’est dur, murmura Marie qui avait déjà mal aux bras.
– Je sais. Dans un moment, nous changerons, tu feras la tubeuse.
La fatigue se faisant de plus en plus sentir, quand le rythme ralentit, Madeleine décida d’intervertir les rôles. Marie fut heureuse de se retrouver debout. Rouler un tube était moins facile qu’elle ne l’aurait cru. Le premier avait une drôle d’allure. Il fallut le refaire. Mais fermer la cartouche lui parut encore plus difficile, d’autant qu’elle voulut faire vite pour ne pas retarder Madeleine. Elle lâcha la cartouche qui ne tomba pas de bien haut. Le couple des deux autres ouvrières leva les yeux et Madeleine eut un geste d’agacement. Mortifiée, Marie rassembla tout son courage pour recommencer.
À la fin de la matinée, la jeune femme se sentit épuisée. Il y avait bien eu une petite pause en cours de travail mais si courte qu’ensuite elle avait eu encore plus de mal à reprendre sa tâche. Elle avait à peine eu le temps de se précipiter aux toilettes et de revenir. Elle avait couru en direction de la plage du Forat et, juste au-dessus de la mer, elle avait trouvé les deux petites baraques en surplomb qu’on lui avait indiquées, une pour les hommes, l’autre pour les femmes avec des WC à la turque des plus rudimentaires. Le vent s’était levé, des bourrasques s’engouffraient par la porte branlante et entre les planches disjointes.
– Je vais me retrouver à l’eau ! avait pensé Marie.
Cette idée l’avait fait rire tout haut et elle s’était demandé si par hasard ce n’était pas déjà arrivé à quelqu’un !
À l’heure du casse-croûte, à midi, elle n’avait pas faim du tout.
– Il faut manger, lui dit sa mère, sinon tu ne tiendras pas le coup.
Marie avait la nausée. Elle était sûre que rien ne passerait.
– Tiens, bois ! Il le faut ! Ça va te faire du bien…
Lucienne lui tendait l’antidote, une bouteille de lait. Par la suite, Marie emporta sa provision personnelle. Elle en but des litres et des litres.
Regardant ses compagnes qui riaient et plaisantaient en attendant la reprise, elle les envia. Elle se sentait de plus en plus mal et son estomac refusa de garder ce qu’elle avalait pour faire plaisir à sa mère.
– Ça passera, c’est le premier jour…
Madeleine n’était pas du genre à s’apitoyer. Dure pour elle-même, elle l’était aussi pour les autres. Sa fille s’habituerait, voilà tout. Elle avait un cœur d’or, tout le monde le répétait à l’envi. Mais le travail, c’était le travail. Depuis l’enfance, elle avait trimé, aussi bien à l’usine qu’à la maison. Comme sa mère, ni plus ni moins, se plaisait-elle à rappeler comme si, à ses yeux, la condition de la femme était tracée de façon immuable.
À cela s’ajoutait la conscience aiguë qu’on était en guerre. Les hommes se battaient au loin, dans le Nord. On attendait avec impatience les premières nouvelles qui n’arrivaient pas. On avait beau lire dans les journaux et entendre partout que c’était l’affaire de quelques semaines, quelques mois tout au plus, on n’était jamais sûr de rien. Une guerre, on sait quand ça commence, on ne sait jamais d’avance quand ça finit.
Madeleine ne disait rien mais n’en pensait pas moins et redoublait d’ardeur au travail comme si l’énergie de chacune pouvait renforcer l’effort demandé à tous et surtout aux combattants.
De retour dans l’atelier avec ses compagnes, Marie n’en menait pas large. Elle fut soulagée de s’asseoir au poste de bourreuse car elle sentait ses jambes flageolantes. Elle portait un fichu en coton, noué derrière la nuque, qui ne laissait voir qu’au-dessus du front ses cheveux sagement séparés par une raie en deux mèches lissées. Le fin tissu lui parut trop serré. Un mal de tête de plus en plus prononcé lui martelait les tempes. Elle desserra le nœud du foulard entre deux cartouches et faillit en lâcher une qu’elle rattrapa de justesse tout en retenant l’étoffe bleue qui avait glissé sur ses épaules. Sa mère fit semblant de n’avoir rien vu. Elle la surveillait du coin de l’œil car son visage pâli prenait au fil des minutes une teinte cireuse.
Tout à coup Marie glissa de sa chaise en un étrange mouvement ralenti. Sa tête pencha sur le côté, ses yeux se fermèrent malgré elle et ses mains s’abandonnèrent sur la table sans lâcher la cartouche à demi remplie. Madeleine n’eut que le temps de la soutenir ou plutôt de la retenir jusqu’à ce qu’elle se retrouvât allongée au sol. Les deux autres ouvrières vinrent lui prêter main forte et, à elles trois, elles portèrent Marie dehors, à l’air libre. Aucune ne s’affola. Les malaises étaient fréquents et on savait quoi faire.
On étendit Marie contre un merlon. Thérèse, partie mouiller un mouchoir dans l’un des seaux de bois posés à côté de la porte, revint passer le linge humide sur le front et les joues de leur compagne qui retrouva quelques couleurs et ouvrit les yeux, en se plaignant de la tête. Madeleine sortit de sa poche un cachet qu’elle fit avaler à sa fille avec un peu d’eau.
Entretemps, le contremaître était arrivé. C’était un brave homme sous des dehors bourrus. Il était respecté et on lui obéissait au doigt et à l’œil. Ce n’était pas toujours facile de contrôler les ateliers de femmes. Quelques-unes avaient de fortes personnalités qu’il fallait prendre en compte tout en restant ferme. Les meilleures ouvrières se trouvaient souvent parmi elles. Et dans un métier aussi éprouvant que celui-là, il était important de savoir à qui se fier. Quant aux encartoucheuses, elles appréciaient d’être dirigées par un homme sévère mais juste qui connaissait la difficulté et la pénibilité de leur tâche.
Il s’approcha du groupe et ordonna qu’on laissât Marie se reposer au grand air le temps qu’il faudrait.
– Elle n’a pas besoin que vous restiez agglutinées autour d’elle. Et pendant ce temps, les cartouches attendent. Retournez au travail !
Dociles, les femmes regagnèrent l’atelier. Le contremaître retint Madeleine par la manche :
– Vas-y doucement avec ta Marie. Tu sais ce qu’il en est. Laisse-lui le temps de s’y faire. Si, dans un moment, ça ne va pas mieux, renvoie-la à la maison. J’espère que demain, elle sera d’attaque.
– D’accord. Merci. Elle est jeune. On y est toutes passées, elle s’y fera.
Madeleine jeta un coup d’œil à sa fille qui semblait assoupie. Ses joues avaient retrouvé quelques couleurs. En rejoignant sa table où elle allait être seule pour la fin de la journée, la mère était rassurée mais une faille se dessinait dans son armure d’ouvrière dure au travail. Elle regarda Lucienne et Thérèse et réalisa brusquement à quel point elles étaient toutes les trois marquées dans leur chair par ce contact permanent avec la « matière ». Tous les lundis, Lucienne débarquait avec la migraine quand elle n’était pas prise de vomissements. Chaque semaine, elle devait réapprivoiser cette maudite poudre qui, au fil des années, leur jaunissait les cheveux et les ongles, leur rongeait la peau.
Une heure après, Marie vit revenir sa mère et crut qu’elle venait la chercher pour retourner à l’atelier. Aussi fut-elle surprise d’être renvoyée au logis sur un ton brusque dans lequel elle décela pourtant une tendresse inattendue.
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Les jours succédèrent aux jours. Comme l’avait prédit Madeleine, Marie s’habitua à son emploi d’encartoucheuse. Elle apprenait vite et d’apprentie, elle devint demi-ouvrière, demi seulement car elle n’était pas encore capable d’avoir le rendement attendu et sa paie s’en trouvait réduite. Elle attendait avec impatience le jour où enfin elle deviendrait ouvrière à part entière. C’était impératif car, pour l’instant, sa mère aussi se trouvait pénalisée, puisqu’elles formaient équipe mais ne parvenaient pas à atteindre à elles deux les trois cents kilos de dynamite exigés.
Le contremaître qui, chaque soir, procédait à la pesée globale des cartouches réalisées, en tenait compte et s’arrangeait pour que Madeleine touchât un complément car c’était une excellente ouvrière, l’usine entière le savait. Marie regardait son carnet de travail sur lequel tout était noté et rêvait du jour où elle franchirait la fameuse barre des trois cents. Rien à espérer avant au moins une année. Ses compagnes l’avaient prévenue : c’était le temps qu’il leur avait fallu pour surmonter la fatigue et acquérir la dextérité nécessaire. Marie, toujours un peu impatiente, soupirait et se disait que, puisque Simone, de l’atelier voisin, se vantait d’y être parvenue en huit mois, il n’y avait pas de raison pour qu’elle n’y arrivât pas aussi !
Sa mère tempérait son ardeur : c’était bien joli de vouloir aller plus vite que la musique mais il ne fallait pas oublier que le travail devait être irréprochable. Elle avait peur que Marie ne se souciât pas assez du danger. Toutes les ouvrières chevronnées, celles qui, après des années de pratique, parvenaient à aller au-delà de ce qui était demandé et, pour cette performance, touchaient des primes, connaissaient bien le délit d’habitude. Il coûtait très cher aux imprudentes et elles avaient toutes en tête le terrible accident survenu à l’atelier trois, sept ans auparavant. Beaucoup n’y pensaient plus, d’autres étaient trop jeunes pour avoir connu cette époque-là.
Marie s’énervait et haussait les épaules quand Madeleine lui disait :
– N’oublie jamais Alberte !
La poudre de dynamite était si fine que parfois, maniée un peu trop vivement, elle s’envolait et il suffisait de pas grand-chose pour qu’elle prît feu. Un jour, c’était arrivé. Toutes les ouvrières avaient quitté l’atelier en courant et en criant pour appeler le chef. Toutes, sauf Alberte qui, l’instant d’avant, rigolait et faisait son intéressante. Elle était restée comme pétrifiée. Saisissant les seaux d’eau à l’entrée, le contremaître accouru avait éteint les flammes mais pas assez vite pour la malheureuse restée à l’intérieur. Elle avait été grièvement brûlée au visage, aux mains et aux jambes. Se retrouver défigurée à vingt-cinq ans, c’est dur.
– Plus grave, ajoutait Madeleine, elle n’a jamais retrouvé l’usage de ses mains. Ses doigts ont été tellement déformés par les brûlures qu’ils sont restés tordus et ont perdu toute souplesse.
Marie n’était pas sûre que, pour une jeune femme, le problème des doigts abîmés était pire que celui du visage ravagé par les cicatrices. Elle se souvenait vaguement d’Alberte qui avait quitté Paulilles et vivait, disait-on, chez son frère, au fin fond du Vallespir. Elle trouvait aussi que sa mère et quelques autres ouvrières de l’ancienne génération leur parlaient un peu trop souvent d’accidents. Autant ne pas y penser ! Sinon, il valait mieux partir en courant et faire autre chose ailleurs !
