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Quatre personnages aux quatre coins du monde. Mille et une voix qui les obsèdent et les poussent, à la croisée des chemins, à arpenter les mille et une voies magiques. Présent et futur se télescopent pour tisser une trame vers un futur désirable, loin de toutes les prédictions apocalyptiques. Une Magicienne, une shamane, un danseur et un mathématicien se rencontrent à la lisère de la physique quantique pour tenter de sauver une humanité délivrée des chaînes du passé.
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Seitenzahl: 492
Veröffentlichungsjahr: 2020
24 Décembre 2078
1 er février 2020_
5 avril 2077_
5 avril 2077_
5 avril 2077_
6 juin 2025_
10 mai 2077_
8 septembre 2026_
5 avril 2077_
21 septembre 2031_
10 septembre 2078_
11 septembre 2078 _
1 er janvier 2033_
12 juillet 2078_
5 avril 2078_
6 février 2045_
1 er octobre 2078 _
2 octobre 2078_
10 septembre 2078_
26 mars 2045_
25 août 2078_
12 juillet 2078_
15 octobre 2078_
16 octobre 2078_
17 octobre 2078_
20 octobre 2078_
30 octobre 2058_
20 octobre 2078_
20 octobre 2078_
20 octobre 2078_
20 octobre 2078_
4 novembre 2078_
5 novembre 2078_
5 novembre 2078_
1 er décembre 2078_
5 décembre 2078_
15 décembre 2078_
20 décembre 2078_
24 décembre 2078_
1 er janvier 2079_
Les 1 001 voix nous appellent pour la dernière fois. Ce qui n'avait commencé que comme un bruissement léger dans le foisonnement du monde, l'a rempli tout entier et manque de l'engloutir définitivement. Nous ne sommes pas prêts.
Enhtuya est adossée au mur derrière moi, les paupières mi-closes, dans un état à mi-chemin de la vie et du rêve. Comment arrive-t-elle encore à avoir la force d'une communication ? La coupure sur son front lui lézarde le visage de minces filets de sang en faisant baver la marque imprimée sur sa gorge. Je me surprends à penser que je n'aurais jamais songé qu'elle puisse un jour souffrir ou simplement en montrer les signes. C'est de loin la plus forte d'entre nous mais toutes nos épreuves sont aujourd'hui trop présentes en elle. Je sais néanmoins qu'elle me portera encore, une fois de plus, sur ses chants, je sais qu'au bord de l'épuisement sa voix résonnera de nouveau d'une force qui ne lui appartient pas. Elle me hissera sur son loup gigantesque, je plongerai bientôt avec elle au centre d'une plage dont le sable noir nous raclera le visage et la gorge et nous nous enfoncerons au cœur du monde. Elle me poussera de son ultime souffle, de sa dernière pensée, je le sais. Mais comment s'en convaincre quand je la vois ainsi, à demi prostrée, oubliant ce goutte-à-goutte qui lui perle au visage, faisant abstraction de nous et des 1 001 voix qui hurlent.
Nous sommes les décompteurs. Et les temps nous sont comptés. Les temps qui viennent et ceux qui sont encore dans l'incertitude. Comme toujours, et de toute éternité, tout est superposé, tout est en possible. Mais un fil se tend, une trame plus forte que les autres, la corde vocale des voix qui hurlent.
Nous les avons toutes comptées. Pas une ne manque à l'appel. Leurs dissonances sont absolues, elles labourent l'éther d'un concert muet pour le profane. Nous ne sommes pas prêts mais l'horloge ne nous laissera pas cette chance. La pendule céleste est bien réglée, nous ne pouvons que nous mettre au diapason de cette harmonie qui va nous fondre dessus, y aura pas de retardataire pour la grande distribution mystique. Je commence à redevenir grandiloquent. Les circonstances s'y prêtent mais je me méfie, les mots n'ont jamais vraiment été mes alliés, c'est bien pour ça que j'ai pris soin pendant longtemps de les faire évoluer dans une autre sphère et de me servir de mon corps comme d'un canal, d'une interface que je me suis efforcé de perfectionner jusqu'à l’extrême.
Alphonse a déteint sur mon moi de toute évidence. Son humour décalé a troué ma superbe, mon armure de circonstances est maintenant constellée de ses éructations acerbes. Je suis contaminé par les mots j'en ai peur mais sans la virulence, je suis encore à la phase incubatrice de l'ironie désespérée, un peu comme une varicelle de la pensée, quelques rougeurs mais pas beaucoup plus loin. À défaut d'agir sur les autres avec mes mots d'esprit, je me fais de l’effet en pensée et je m'en contente. Et aujourd'hui je m'y raccroche du bout des ongles, car divaguer en pensée allège ce qui nous attend dans les voix.
Que peut bien faire Alphonse ? Il devrait déjà être rentré. On lui a tous dit que ce n'était pas nécessaire qu'il sorte pour une babiole. Personne ne sait à quoi elle sert exactement à part lui. C'est certainement pour ça qu'on la juge inutile. Mais, avec le personnage, difficile de faire la part des choses. Quand tout est absolu, tout devient absolument relatif. Alphonse navigue entre ces deux concepts comme un poisson dans l'eau. Comme pour nous tous, cette aptitude lui vient d'un certain décalage par rapport à la réalité. Le relatif, l'absolu, l'infini, le fractionnaire, la perfection, l'incomplétude... À chacun ses démons. Nous qui passons notre vie à les côtoyer intimement, nous ne les approchons jamais d'aussi près que lui et ses concepts mathématiques, embarqués sans répits dans sa caboche, à le tirailler aux opposés. Penser l'irrationnel est beaucoup plus délicat que de le vivre.
Bon j'en suis là, adossé à ce bus, avec mes amis. Ne pas anticiper c'est déjà la clé. Ne rien entrevoir, ne rien décider pour ne rien figer. Laisser au maximum les potentialités s'exprimer. C'est un peu la base dans notre activité. Faut miser sur la confiance, sur l’entraînement et miser sur l'instant. Je sais de toute façon que je ne contrôlerai plus rien, qu'au moment de l'action je ne serai plus vraiment là, me regardant en miroir inversé par-delà le temps et l'espace. Il ne restera de moi, ici, qu'un réseau de neurones connectés par mes expériences, une masse de réflexes coordonnés, fruit de l’héritage de toutes ces heures d’entraînements devant la glace. Au fond qu'est-ce que je suis de plus que ces enchaînements de mouvements conditionnés par ces années de pratique. ? Je ne serai que mon corps mais est-on jamais autre chose finalement. Ce rapport corps-esprit est déjà la première illustration de notre si cher concept d'intrication quantique, infiniment déclinable. Voilà ça revient. Les phrases remplies d'adjectifs, bientôt les superlatifs.
C'est étrange j'ai envie d'une tarte aux pommes. Vraiment bizarre!Pourquoi pas des chips, ou un steak soja! Non, une tarte aux pommes. Mais cette pensée est-elle à moi. ?
Ça ressemble plutôt à du Priska tout craché. Mais comment savoir maintenant ce qui est d'elle et ce qui reste de moi dans ce que je ressens ? Notre intrication intime est la clé de l'aventure. Je tourne doucement la tête vers elle afin que je puisse l'observer à loisir, à la dérobée. La dérobée ça, c'est moi. Toujours à chaparder quelque chose malgré tout ce temps! Ça, ils ne me l'enlèveront pas, même en fouinant bien au fond de mes pensées. Ce n’est pas à un voleur qu'on apprend à dissimuler.
Priska à ceci de formidable qu'elle est parfaitement prévisible. J'aurais pu écrire à l'avance sa posture, son activité, sa moue. On peut dire ce qu'on veut mais dans ce monde d'impermanence, Priska rassure au-delà du raisonnable. J'aurais pu vendre mon château en Espagne, miser ma culotte, hypothéquer ma vie sur trois générations sur le fait qu'elle serait assise en tailleur, le dos voûté par le poids des livres arpentés, les mots rétroéclairés dansants sur ses lentilles connectées. Elle doit certainement lire trois ouvrages en même temps, un pour chaque œil. Le troisième, tourné vers l'intérieur, est de loin, chez elle, le plus actif mais en ce moment même il doit lire très loin un livre qui n'existe plus, dans une langue inconnue. Je ressens l'odeur chaude de la tarte qu'on sort du four. C'est très perturbant. Cela me rassure tout compte fait. Je ne sais pas si c'est un souvenir, un désir, un divertissement. Je ne sais pas si cette odeur est à moi ou à Priska ou bien Enhtuya ; mais elle est à nous. Et cela me suffit.
En attendant Alphonse, en bon Décompteur que je suis, je vais dérouler les événements en sens inverse, déplier le temps, en soupeser les couches, les strates, en faire resurgir la vérité cachée. Dans les replis de mon âme, je vais remonter au début du compte à rebours où tout a commencé.
L'épaule avait été dure à encaisser, surtout lancée à pleine vitesse. Quand Mathéo avait entraperçu, du coin de l'œil, ce colosse de 120 kg en lévitation les mains pleines d'envies tendues vers lui, les yeux exorbités par le désir de posséder, la bouche déformée par la perspective de s'emparer de ce trésor tant convoité, il sut que ça allait faire mal. Le pilier gauche avait heurté avec fracas ses côtes préalablement massées affectueusement en première mi-temps par le demi de mêlée. Le ballon lui avait échappé avec espièglerie et finit dans les bras, après un rebond démoniaque, du trois-quarts adverse qui avait conclu sa course entre les poteaux. Une absence, guerre plus qu'un trou noir abyssal. Score final 28-19 pour les visiteurs. Ce score lui aurait paru tout à fait honorable s'il ne s'était pas accompagné, quand il reprit connaissance, de cette douleur persistante au côté.
Assis à la lourde table en chêne du salon, il fallait bien avouer que la troisième mi-temps n'était plus ce qu'elle était, un peu à son image finalement. Elle s'était assagie, raccourcie, radoucie, ramollie. Les gars se retrouvaient habituellement l'après-midi dans la ferme de l'un ou de l'autre, pour l'apéro du dimanche d'après match. Une heure ou deux qui permettaient de sortir du quotidien et justifiaient par ce simple fait, d'avoir les côtes endolories de temps en temps. Les copains se consolaient en se disant que la semaine précédente, c'étaient les autres qui avaient moins rigolé. Et puis bon, entre quarantenaires c'était déjà beau de continuer à gambader derrière le ballon le dimanche matin sur un terrain gelé et parsemé de bouses de vaches.
Ce dimanche-là, chez Mathéo, ne restait plus avec lui, après le café Calva, que Pierre et Riton. L'horloge du salon égrenait sa litanie, dans cette maison rustique de Normandie, perdue au milieu des prés comme un bateau échoué dans la boue. Les trois gaillards s'offraient un moment de silence, profitant de ce moment simple et rare. Tous les trois se connaissaient depuis l'enfance et se permettaient entre eux de pouvoir être des Taiseux, comme on dit chez eux.
Ils avaient écumé les mêmes bas-côtés, ratissés les mêmes bals pourris du samedi soir, convoités les mêmes filles. Ils avaient fait le même lycée agricole, ils avaient joué dans le même club de rugby depuis les poussins. Ils n'étaient jamais partis du patelin et avaient repris la ferme familiale, Mathéo par choix, Pierre par négligence et Riton par peur de l'ailleurs. Ils faisaient le même métier mais pour des raisons radicalement différentes. Cela ne les empêchait pas, lors de l'apéro dominical, de partager sur leur quotidien, leurs pratiques, leurs endettements, leurs paperasseries européennes. Rien ne ressemblait autant à un dimanche d'après match qu'un autre dimanche d'après match. Peu importait le score au fond, tant que subsistait cette évasion de quatre-vingts minutes. Après le coup de sifflet final, restaient toujours en substance, autour d'eux, les difficultés croissantes auxquelles ils devaient faire face au quotidien. L'insouciance de la jeunesse était depuis longtemps redescendue, et à défaut de troisième mi-temps arrosée, ils géraient tant bien que mal la gueule de bois de la politique agricole commune. Il y en avait toujours un pour faire diversion, raconter la bonne blague au bon moment, pour baver un peu sur les politiques locaux ou pour tout ce qu'on peut trouver pour éviter les sujets qui fâchent.
Mais ce dimanche-là, celui-là particulièrement, personne ne trouvait rien, ne restait que le métronome de l'horloge. Ne restait que ce qui ne pouvait s'éclipser. Ce qui ne pouvait pas disparaître d'un coup de désherbant ou de motoculteur 38 tonnes s'invitait pesamment autour de la table. Était-ce le café calva, qui ce jour-là, agit différemment ? Les côtes meurtries de Mathéo qui déclaraient net qu'il fallait arrêter les conneries ? La légère commotion cérébrale qui avait bouleversé son ordre intérieur ? Ou bien tout simplement, comme un fruit trop mûr qui tombe de l'arbre, les choses adviennent car c'est leur temps ; la physique décide d'après ses lois obscures.
On savait déjà en 2020 que la conscience pouvait influer sur le réel, au niveau quantique, dès qu'on le regardait de près. On savait déjà en 2020, peut-être pas au sein de ce salon normand, qu'au niveau des particules on ne peut jamais connaître exactement dans le même temps, la position ou la vitesse. Il faut faire un choix pour lever un tant soit peu le voile sur l'une ou sur l'autre de ces deux natures. Et ce jour-là, Mathéo décida de ne plus regarder la position de sa vie mais de faire le focus sur le mouvement qu'il pouvait initier.
Dans le silence de l'après-midi qui s'étirait, seul leur parvenait au travers des fenêtres, les cris joyeux de leurs enfants qui perpétuaient la tradition séculaire du lancer de caillou dans la mare. Mathéo reposa brusquement sa tasse sur la lourde table en chêne. Pierre et Riton sursautèrent, tirés de leurs rêveries.
– « Je ne peux plus continuer ! » Mathéo avait tenté de se maîtriser mais sa voix laissa transparaître tout le poids de ce qui s’apprêtait à sortir. Lui-même en fut le premier surpris. Rien n'avait été prémédité. Quelque part, au fond de son cerveau, un discours remâché jusqu’à l’écœurement, rabattu à coups de raison froide, avait germé malgré lui, en dehors de toute conscience. Une fois lancés, les mots s’échappèrent, ivres de cette liberté inattendue.
– « Économiquement, physiquement, humainement, c'est mort, je suis au bout, reprit-il.
– De quoi tu parles ? Ce n’est pas beau de vieillir mais tu es comme tout le monde mon gars, t’inquiètes pas. Tes côtes ça ira mieux la semaine prochaine, lança Riton. Si tu veux je passerai te filer un coup de main pour la traite de ce soir.
– Je ne parle pas de ça, mais de tout. Je ne peux pas continuer comme ça. Mais toi non plus, Riton, tu ne peux pas continuer comme ça. Ni toi Pierre, Ni aucun agriculteur de ce pays. On est au bout les gars. On fait quoi ? On use la corde jusqu'à la trame pour refiler la dette de la ferme à nos gosses. ? Je ne me suis pas payé depuis 6 mois ! Je bosse comme un con, levé 5 heures, pas de vacances, pour quoi ? Est-ce qu’il y en a un de vous deux qui peut me dire pourquoi ? Est-ce que quelqu'un peut venir ici et me dire en face quel sens ça a ? Ça n'a pas de sens, ça n'a plus de sens. »
Le silence retomba sur la table et entre les amis. Tous les trois connaissaient très bien le nombre de suicides dans la profession, de divorces, de dépressions. Les jeunes fuyaient le plus loin possible dès que possible, les fermes du coin ne trouvaient pas de repreneur ou bien les plus grosses exploitations englobaient les plus petites, reprenaient un crédit pour un plus gros tracteur espérant tirer encore plus sur les volumes afin de dégager une marge qui s'évanouirait dans celle de la coopérative. La marge d'erreur avait sauté depuis longtemps. Ils étaient dans l'impasse, au fond du trou dans lequel s'entassaient les lendemains qui chantent et les mondes meilleurs. La fuite en avant de la productivité sans fin arrivait en bout de course et ils étaient en première ligne.
– « Je me suis pas mal renseigné sur la conversion en bio de ma parcelle, » risqua Pierre. « Ça peut prendre du temps et il y a une période de transition qui va être difficile mais c'est peut-être le bon moment. Les marges sont plus intéressantes, il y a un truc à creuser.
– C'est le miroir aux alouettes ça, Pierrot ! » Riton, connu pour la blague facile, avait emprunté un ton particulièrement grave, indiquant par là même qu'il était lui aussi dans une situation inextricable. La pudeur les empêchait, le plus souvent, de s'avouer l’ampleur de leurs difficultés. Les soirées devant les tableaux Excel à tordre dans tous les sens les bilans inexorables, les accès de colères en famille et puis la perte progressive de l'envie, l'envie d'y croire et de se lever tôt pour creuser un déficit quotidien. C'était le genre de sentiments que chacun gardait pour soi.
– « Le bio ça va marcher encore quelque temps et tu verras que ça fera comme le reste. Tu auras toujours un Polonais, un espagnol, un Chilien ou un Martien pour t'en produire à moins cher que gratuit. Ça marche pour ceux qui s'y sont mis il y a déjà quelques années, là c'est foutu. Mais je te le dis, la seule chance qu'on a encore par rapport aux autres, c'est qu'on est mieux équipé, qu'on a de bonnes coopératives qui nous soutiennent, et surtout on produit beaucoup. Et c'est ce qu'on nous demande. Du beaucoup à pas cher. » Le discours sentait l'auto-persuasion féroce. Riton se tenait agrippé à ces convictions, comme à un parapet au-dessus du vide.
– « En même temps, tu as autre chose ? reprit Pierre plus déterminé. C'est quoi l'option ? Je ne peux plus m'agrandir, j'ai du matériel à changer et plus de possibilité d'emprunter, et tiens! pas plus tard que le mois dernier, les prix du lait ont encore chuté. Je ne peux même pas vendre. Je suis déjà trop gros. Je ne peux pas arrêter, ni continuer. Faut changer, le bio, c'est la seule porte de sortie que j'entrevoie. En plus, de toi à moi, j'en ai marre de serrer les fesses à chaque fois que j'allume les vannes de l'épandage des produits phyto. Regarde-nous, sérieusement, on est des cosmonautes. Cabine pressurisée filtrante. Tenue jetable. On va finir Seveso. Bientôt c'est à La Hague, qu'on va envoyer directe la production, en retraitement immédiat.
– Tu veux te mettre de nouvelles normes bio sur le dos ? continua Riton, te faire chier avec des cahiers des charges de 3 kg quand en face tu as des guignols qui vont t'arroser tout ça de roundup en mettant l'étiquette bio qui va bien dessus et c'est marre ?
– Et toi tu veux continuer à fuir ta glace tous les matins ? On va se faire lyncher par la populace si on continue. C'est le mur devant ! C’est le mur, tu vois pas ? »
Le ton montait graduellement entre Pierre et Riton. Le calva ne devait pas arranger cette affaire. Mathéo, qui avait entrepris cette conversation, était resté en retrait, perdu dans ses pensées, sans rien à apporter au débat qui allait une nouvelle fois tourner en rond. Tout le monde connaissait les tenants et les aboutissants.
– « Écoute. On ne va pas refaire le monde, reprit Riton. On ne nourrira pas la planète avec les rendements du Bio. Je ne fais pas de l'agriculture pour les Bobos parisiens. Donc moi je peux me regarder en face. Je donne à bouffer à tout le monde, à tout le monde. !
– Et moi, je veux donner à bouffer à ma famille. Pas au monde entier.
– Vous avez raison ! » Mathéo venait de calmer ses deux amis en entrant dans le jeu. « Vous avez raison tous les deux. Pas au monde entier et pas de la bouffe de luxe. Faut changer de modèle et on va plus attendre que ça vienne d'en haut. On va le faire ici et maintenant. Et je pense que j'ai la solution. »
Mathéo, Pierre et Riton marchaient dans la campagne normande en luttant contre le vent qui forcissait et les obligeait à avancer, courbés en avant. Le petit café calva se dissolvait dans les nuages. Les courbatures du match se réveillaient à chaque pas. Ils allèrent s'abriter derrière une haie qui leur offrait un abri fragile pour admirer les collines vallonnées où ils avaient usé leurs guêtres et leurs fonds de culottes.
– « Si c'est pour nous montrer ça que tu nous as fait crapahuter jusqu’ici, franchement ! » attaqua Riton, après une minute de consternation silencieuse.
– « La voilà ! La solution ! » répondit Mathéo.
Pierre et Riton échangèrent un regard interrogateur et restèrent perplexes devant cette immensité brune qu'ils connaissaient par cœur. Des champs labourés à perte de vue, à peine égayés par quelques haies qu'ils s'échinaient à replanter après que leurs parents aient tout arraché suivant les recommandations nationales… Des champs à perte de vue. Un océan de collines sages qui ondulaient sous le vent.
– « Pourrais-tu, si cela ne te dérange pas trop, bien évidemment, éclairer notre lanterne de paysans crottés ? Ce n’est pas la solution que tu montres, c'est bien le problème ! lança Riton.
– Cette terre, elle nous appartient non ? » Les deux autres acquiescèrent mollement. « Avec elle, on essaie de nourrir le monde et je crois que le problème est là. On est subventionné pour produire plus. Grâce à ça, on vend à bas prix et un autre gars à l'autre bout du globe est obligé d'acheter notre blé car ça lui revient moins cher que de produire tout seul sans subventions. Et nous pareil ; sur autre chose. On est obligé d'acheter des produits qu'on pourrait très bien faire ici mais qui nous coûtent plus. Par exemple Pierre, on est obligé d'acheter notre fourrage à la coopérative alors qu'on a des terres dont on pourrait se servir en pâturage si on produisait un peu moins. Un peu con non ?
– « Tu as raison. On peut essayer de revoir pour gagner sur nos dépenses mais ce sont des bouts de ficelles gagnés par-ci par-là, ça ne résout pas grand-chose.
– Parfaitement. On peut toujours optimiser mais c'est la machine qui est cassée. Écoutez, je n'ai pas fait l'ENA, mais comme vous, je vois bien qu'il y a un truc de pas normal ! Regardez d'ailleurs ? Vous voyez quoi ? »
Mathéo d'un large geste désigna toute la campagne avoisinante. Le vent s'était durci et força les trois amis à aller s'abriter derrière le seul arbre planté au milieu du chant. Les trois silhouettes se dessinaient sur l'horizon, trois rescapés d'une tempête de sable en plein désert, accrochés au mât d'un navire englouti. Pierre et Riton avaient beau scruter l'horizon, l'habitude leur ôtait l'imagination.
– « Rien, y a rien mais bon c'est la campagne, il y a des champs mais c'est pas les champs Élysée, pas de Lido ou moulin rouge. » Riton avec son air goguenard cherchait la connerie. « Eh ! Ce n’est pas ça que tu voudrais nous faire Mathéo, un cabaret en rase campagne ? Là je te suis si tu veux, je te fais le casting. » S'ensuivirent cinq bonnes minutes de blagues sur la perspective de danseuse en porte-jarretelles au milieu de ses vaches. Après la salve comique, Mathéo reprit :
– « C’est la campagne comme tu dis. Mais ça ne devrait pas être un synonyme pour désert. Quand nos parents étaient petits, il y avait plein de fermes à droite à gauche. Y avait du maraîchage, de l'élevage, des céréales… Quant aux rares rescapés qui vivent encore ici, ils n'y travaillent plus. Il n’y a plus que nous pratiquement, on fait tourner nos fermes quasiment seuls quand, avant, y avaient au moins cinq salariés. On est les derniers des Mohicans. Ils étaient trois d'ailleurs dans le bouquin. Tu vois Riton, mets-toi une plume d'Indien dans le cul et tu l'as ton cabaret.
– Le monde a changé que veux-tu ? soupira Pierre en s’asseyant sur un talus. C'est comme ça partout. Si tu ne suis pas, tu plies boutique.
– Non ! Si on suit, on plie boutique ! répliqua Mathéo.
– Et tu proposes quoi bordel de merde ? tempêta Riton. La situation on la connaît, on ne va pas se retourner le couteau dans le bide tous les quatre matins.
– Tu as raison Cornecouille, on va changer ça, s'exalta Mathéo
– Allons-y ventre saint gris ! », éructa pierre dans le même ton grandiloquent. Ils traînaient ce genre de blague moyenâgeuse depuis le collège. Elle remontait de temps en temps à la surface, comme une bulle qui crève la surface d'une eau croupie.
Riton se campa face à l'immensité et hurla :
– « Par ma barbe fleurie, tu la craches ta valda ? » Mathéo se rapprocha de pierre en hurlant :
– « Morbleu, je vais te la balancer ta vérité, rognure de bidet »
Pierre se leva d'un bond théâtral et enchaîna :
– « On n'a jamais dit autant de conneries sur cette terre que depuis 5 minutes, palsambleu. Eh bien soit, débaroulle que diable !
– On vend ! » Mathéo cassa le jeu d'un coup, par deux syllabes. « On vend et on crée un autre monde ».
Les deux autres larrons se regardèrent sans trop savoir si le jeu continuait ou non. La suite leur parut tout aussi floue.
– « On vend une partie de nos terres et on produit plus petit.
– C'est ça ta solution miracle ? Mais personne ne va acheter un bout de parcelle à patates. Une multinationale sera peut-être intéressée si on fait un lot de nos trois exploitations, bradées jusqu'à la moelle, sinon…lança Pierre dépité. Franchement, c'est pour nous dire ça qu'on est là ?
– Attendez, je vous explique. Je crois qu'on n’est pas les seuls à rêver d'autre chose. Mais on a ce que tout le monde veut et qui nous, nous plombe.
– Quoi ? » questionnèrent les deux autres de concert, commençant à perdre patience.
– « La terre !
– La terre ? Duo.
– La terre! Solo
– La terre ? » de concert en bis-repetita
– « La terre ! Plein de gens souhaitent un retour à la terre. On peut leur permettre ça. En leur vendant des petites parcelles de nos terrains »
Mathéo plantait son regard dans celui de ses amis comme une ancre à la mer.
– « Ce sont des terrains agricoles, ça ne vaut rien si tu n’es pas agriculteur.
– Eh bien vendons des parcelles de 1 000 m2 à des gens qui s'engagent à vivre et à produire sur place, en bons paysans.
– Qu'est-ce que c'est que cette connerie ? enchaîna Riton. Tu ne fais rien avec 1000 m2!
– Si c'est pour ta famille c'est suffisant ! Pour échanger avec tes voisins c'est suffisant !Pour transformer la production de ton voisin c'est suffisant. Pour avoir une activité au sein de ton village c'est suffisant.
– Ça, tu ne le sors pas de ton chapeau comme ça. C'est quoi ce truc ?
– Venez rentrons à la maison je vais vous expliquer ça plus en détail. Et après vous avoir convertis, je vous contraindrais à m'appeler maître jusqu'à la fin de vos jours. »
La flamme dansante de la bougie projetait des ombres lascives sur les murs froids de la cave. Priska descendait prudemment les marches, se tenant éloignée des parois humides, suintantes de salpêtre, afin de ne pas salir sa robe de cérémonie. Elle s'était donné assez de mal pour en confectionner une qui cache bien ses rondeurs généreuses. Elle sourit de cette coquetterie et cela la rassura.
Un léger murmure lui parvenait en contrebas. Sa conviction chancela légèrement quand elle reconnut les syllabes entonnées. Les dernières années d'apprentissages avaient été austères et rigoureuses, il ne fallait pas que l'enjeu bloque ses capacités. Elle savait, comme on le lui avait martelé, que seule la décontraction pouvait être son alliée aujourd'hui. Toute tension, toute question ou doute se dresserait entre elle et son destin. Elle ralentit l'allure malgré elle et s'arrêta sur un palier intermédiaire.
Elle se remémora son début de journée afin de remettre de l'ordre dans ses pensées.
Avril était enfin arrivé et avec lui la promesse de semis fertiles. La terre de son potager se réchauffait de jour en jour. Les plants cultivés sous la serre collective n'attendaient maintenant que de pouvoir s'épanouir au grand air. Les mois d'hiver, avec leur longue période d'inactivité au jardin, lui avaient permis de se plonger avec avidité dans les livres et d'apprendre à connaître plus intimement les arcanes magiques. Elle avait été heureuse de ces mois d'autarcie studieuse car elle savait que les portes du savoir allaient pouvoir s’entrebâiller ce soir. Mais cette activité printanière de plantation l'avait ramené ce matin à la terre, au soleil sur sa peau, au redéploiement de ce corps délaissé. Ce moment privilégié au grand air avait été l'occasion du contact primaire, animal, avec la vie souterraine et grouillante des vers de terre et des insectes fouisseurs. Ils avaient préparé, pour elle, ces derniers mois, le sous-sol prêt à accueillir les graines d'avril. L'écrin était mûr. Tout était là. La sève autour d'elle et en elle se mettait en mouvement. Elle se sentait faire partie de ce grand élan vers la vie. Les papillons sortaient de leurs chrysalides, les bourgeons des fruitiers offraient leurs promesses et emplissaient le jardin d'un parfum riche qui attirait des myriades de butineurs. Le monde renaissait et c'était maintenant à elle d'éclore dans les ténèbres. Cette renaissance aurait lieu loin de la vie, loin du tumulte du vent qui caresse et des couleurs qui jaillissent en explosions muettes. Cette renaissance allait avoir besoin du retrait, de l'absence, comme un tsunami qui se retire au milieu des océans avant de s'abattre.
Elle franchit les dernières marches qui la menèrent au centre de la cave voûtée de cet ancien couvent. Une dizaine de personnes en tenue cérémonielle se tenaient en cercle autour d'une petite estrade. Les toges blanches n'étaient pas uniformes mais reflétaient la diversité du vivant ainsi que son foisonnement. Certains hommes portaient de larges chapeaux de brindilles, des femmes avaient brodé des runes avec des fleurs sur leurs tuniques. D'autres étaient à demi-nus, enduits de terre, tel des golems revenus à la vie. Priska avait été préparée pour cet instant, on lui avait expliqué, on l'avait réconfortée mais le contexte solennel l'emplissait entièrement et engourdissait son esprit. À dix-sept ans, elle restait une jeune fille. Chaque jour apportait encore son lot de première fois, mais, cette fois-ci, elle savait intimement que cette journée ne se répéterait pas. Il n'y en aurait qu'une.
Elle connaissait tous ces gens près d'elle, c'étaient toutes des personnes de sa communauté qu'elle côtoyait lors des pratiques collectives ou des activités agricoles communes mais elle était projetée à cet instant dans un ailleurs où tout était devenu étranger.
Le cercle s'entrouvrit pour lui laisser le passage. Les murmures cessèrent. Elle s'avança, ôta ses chaussures et ses chaussettes, prit le calice qu'on lui tendit et bu une gorgée d'une eau de rosée récoltée sur des pétales de Bergénia, symbole d'éveil. Elle prit place au centre du cercle et s'assit en tailleur.
Des voix s’élevèrent, de plus en plus fort. Les chants magiques furent entonnés. L'encens fut allumé et cent odeurs lui assaillirent les sens. De la poudre colorée fut projetée autour d'elle et elle trôna dans un nuage multicolore. Les adeptes se rapprochèrent et tendirent leurs mains, pour la toucher, à travers la poudre qui envahissait l'espace. On lui empoigna les cheveux, palpa les cuisses, les bras, le ventre. On lui caressa tendrement le visage. Elle frissonna sous ses contacts inquisiteurs. Le cœur de Priska s'emballait, elle était saturée par toutes ces informations, ces stimuli. Les chants, les couleurs, les odeurs, les contacts. Tout se télescopait en ricochant à l'intérieur de sa tête. Elle n'arrivait plus à se concentrer sur une stimulation en particulier. Son mentor s'avança vers elle au milieu de cette agitation.
Sa robe cérémonielle était entièrement recouverte par des invocations qui parcouraient toute la superficie du tissu. On aurait dit que des dizaines de mains différentes avaient écrit, en leurs langages, des imprécations au fusain, à la hâte. La femme qui lui avait tout appris, approcha sa main et lui glissa une pastille dorée dans la bouche. Une multitude de saveurs inconnues explosèrent en elle. C'était le moment de faire le saut.
Elle s'efforça de se calmer peu à peu et fit le vide en reprenant le contrôle de sa respiration. Elle s'appliqua selon l'enseignement qu'elle avait reçu depuis l'enfance et rangea son cerveau avec méthode, classa toutes ces sensations par leur langage propre, les étiqueta pour se les approprier, et développa peu à peu un état d’extrême conscience. Elle sentait les grains de poussières flotter dans l'air. Les odeurs ne l'assaillaient plus mais elles étaient décortiquées et analysées. Elles habitaient le monde au même titre qu'elle mais légèrement distanciées. Elle sentait les légers courants d'air sur la peau nue de ses bras. Le contact de ses pieds et de ses fesses sur le sol l'arrimait au réel. Les sensations devinrent des objets qu'elle put agencer à sa guise. Chaque stimulus trouva sa place et cessa de créer du désordre.
Les chants gonflèrent et se turent, les pigments en poudre retombèrent lentement dans une sarabande de volutes multicolores, les mains s'éloignèrent, Priska finit de remettre de l'ordre en elle. C'était maintenant que tout devait advenir.
Un son lourd et inarticulé monta autour d'elle. Une fréquence basse et continue modulée par des stridulations familières. Tous les officiants lui ouvraient le passage. Elle s'efforça de s'imprégner de ces voix, d'entrer en résonance. Le temps commença à se retirer lentement et graduellement, telle une vague lointaine qui ne laisse qu'une écume sur le rivage. Priska entrouvrit une porte secrète en elle et le son prit possession d'elle par cet entrebâillement. Elle se laissa flotter une éternité, puis ouvrit les livres de savoir. Ses pupilles connectées firent apparaître les lignes sacrées qui se superposèrent au monde. La dissociation pouvait commencer.
Le corps, en harmonie, vibrant au rythme régulier de cette musique rituelle, accepta de se retirer devant le savoir antique. Priska prit une profonde inspiration et s'efforça de bien détacher toutes les syllabes des mots de pouvoir. Cette partie de l'initiation avait été la plus délicate et n'avait pu se répéter qu'avec un maître car il n'existe pas d'écrits sur ce processus. Les mots de pouvoirs se transmettent à l'oral car leur essence tient dans leur manière de vibrer et d'entrer en harmonie avec les fréquences magiques. Les modulations ouvrent les passages sur l'ailleurs. Les incantations sont des boussoles, des clés associées à un portail spécifique, une réalité particulière. Et ces portes ne s'ouvrent pas, elles s'apprivoisent comme des animaux sauvages.
Priska savait que le piège était de se laisser porter par cette vibration et de finir hypnotisée par sa propre voix. Elle devait dissocier son mental, imposer sa volonté à travers les mots. Le son était trop large, il prenait trop de place, il l'engloutissait peu à peu. Elle commençait à dériver dans l'éther.
Au gré du courant, Priska s'était laissé emporter. Il fallait qu'elle se reprenne. Elle convoqua sur ses rétines de nouveaux glyphes, de nouvelles runes, un son âpre et guttural s'éleva alors de sa gorge. Puis des trilles sautillants qui raccourcissaient les phonèmes bondirent. Son combat vocal distordait les fréquences et forçait une trame d'espace-temps. Une corde vibra doucement puis de plus en fortement ; de l'autre côté de l'univers, une résonance se mettait en place. Le lien se tendait de plus en plus fortement avec Priska, elle se sentit attirée en avant et tout à coup elle fut précipitée vers l'inconnu.
Sa tête explosa. Ou plutôt sa conscience fut expansée, jusqu’à englober l'univers entier. La connaissance de tout et de toute éternité la transperçait. Des flux d'énergies dansaient autour d'elle à l'échelle de galaxies. Tous les éléments chimiques du monde s'organisaient et se déstructuraient pour recréer le monde à l'infini. Elle sentit, au plus profond de son être, les rythmes qui sont les fondations des vibrations de l'univers. La matière est une onde qui danse, le monde un ballet de particules ; l'amour, la mélodie qui structure la partition cosmique. La danse, la danse, la danse.
Ce qui n'était qu'une vibration qui oscillait en rythme s'organisait progressivement autour d'elle et en elle. Des 1 et des 0 se mirent à luire, à scintiller comme des diamants sur la voûte d'une mine immense. Ils entamèrent une danse numérique. Une résonance forte naquit en elle, une vibration qui émergea de l'éther et se mit à articuler en hébreux :
– « Voie Priska, regarde au-delà !».
Elle était au centre de ces 1 et ces 0 qui se regardaient en miroir. 1,0 Priska 0,1. Brusquement, elle fut éjectée en arrière et là où elle se tenait précédemment, dans une danse de particules, apparut un mot, en français. Le mot « VOIX ». Les 0 et les 1 reprirent leurs sarabandes avec ce mot écrit en particule de feu. Les lettres se détachaient et se mariaient avec les chiffres.
- « 1 001 voix… » murmurait Priska dans les bras de la grande prêtresse. Celle-ci la souleva et la présenta au groupe qui laissa éclater sa joie.
Priska s'évanouit dans un monde sans rêve. Elle venait de connaître sa première transe mystique.
Je trouvais dans la table de nuit de Monsieur, une très belle collection de montre que je m'empressais de fourrer dans mon kishta en bandoulière. J'eus plus de mal avec le coffret de bijoux de Madame, judicieusement enchâssé entre deux piles de pulls. C'est au moment de m'en saisir que je ressentis que quelque chose ne tournait pas rond. J'avais appris à faire confiance à mon instinct qui jusqu'ici m'avait toujours permis de m'en tirer sans trop de bobos. Je mis mon intellect sur off et allumais tous mes sens ; en pareil cas, j'avais appris à m'en remettre à une certaine forme de conscience instinctive qui me dépassait par bien des aspects.
J'avais déjà expérimenté, dans ce genre de situation délicate, la suave glissade vers cet état primaire qui m'aspirait tout entier. Jusqu'ici ça avait marché, je n'en demandais pas plus.
Un léger bourdonnement provenait de l'extérieur, à peine perceptible. Je savais bien ce que ça signifiait et ne pris pas la peine de vérifier. Dans le même élan, je m'emparai du coffret et parti en trombe de l'autre côté de l'appartement. Les drones de surveillance m'attendaient déjà derrière les baies vitrées.
La porte d'entrée était fermée à clef bien évidemment et la retraite par les fenêtres m'était interdite par les drones qui n'attendaient que de m'envoyer une seringue hypodermique dans le cul. La milice devait déjà être sur le coup, impossible de m'éterniser à l'intérieur.
Mes gestes s’enchaînaient de manière automatique, reléguant tout sentiment de peur dans une frange périphérique de mon cerveau. Je me laissais guider par mes muscles et mon épiderme.
J'attrapais le siège le plus proche, le fis tournoyer à la manière d'un lanceur de marteau et l'envoyai fracasser la vitre de l'autre côté de la pièce.
Les drones braquèrent leurs capteurs dans cette direction mais je savais intérieurement que le répit serait très bref, une ou deux secondes avant que les scans thermiques et volumétriques n'invalident cette piste. Je profitai de l'élan procuré par le lancé du siège pour m'élancer vers la fenêtre ouverte à l’opposé, celle par laquelle j'étais arrivé. Le cerisier n'avait pas bougé et m'attendait patiemment. Je fus sur lui au moment où les drones se repositionnaient. J'empoignai déjà les branches et entamai ma descente. Les feuilles et l'enchevêtrement tortueux des ramures les empêchaient de m'ajuster mais cela ne durerait pas éternellement. Un éclat en contrebas me rappela la présence de la serre de quartier bâti à la place de l'ancien parking. Le coup allait être risqué mais je m'élançai déjà, le cortex nécessaire pour traiter cette information avait été court-circuité par des réflexes conditionnés bien plus rapides. Je pris mon appui sur le rebord d'une terrasse, bondis dans le vide et glissai le long d'un store antédiluvien qui céda sous mon poids, ce qui me sauva in extremis d'une fléchette qui siffla à mes oreilles. Je me réceptionnai en catastrophe un étage plus bas, d'un roulé instinctif. Avant même de me remettre sur mes pieds, mon buste s'était déjà engagé dans le gouffre des deux étages qui me séparaient encore de la serre en contrebas.
Mes yeux me délivraient les informations avec un léger décalage sur mon corps, me donnant l'impression fugace de me poursuivre avec un temps de retard, ce corps me précédait d'une longueur, la longueur suffisante jusqu'ici pour m'en tirer. Mon regard découvrit donc avec effroi la serre qui se rapprochait à une allure folle. Je pivotais sur moi-même par une torsion vive du buste et mes pieds prirent un appui éphémère sur le mur de l'immeuble. Cela me permit d'absorber une partie de l'inertie de ma chute et de me propulser plus à l'horizontal en direction d'une trappe d'aération ouverte dans le toit de la serre. Mes mains se projetèrent en avant dans l’embrasure pour empoigner le cadre et transmettre un peu de ma vitesse en encaissant dans les bras.
Quelque part en moi, l'ordre fut émis de ramener mes genoux sous mon buste et de se préparer à la réception. J'eus la chance d’atterrir sur une terre meuble qui m'absorba, faisant voler autour de moi un déluge de terreau et de semis de salade. Je roulais sur l'épaule afin de disperser l'énergie cinétique qui restait accrochée à mes basques et me remis debout dans le même mouvement. Il se passa bien une ou deux secondes avant que je me réintègre et une ou deux de plus avant que je refonctionne correctement du ciboulot. Désorienté, je levai la tête et vis les drones, survolant la serre, se diriger vers la trappe par laquelle je m'étais engouffré. D'un saut, je parvins au système de fermeture et pus la refermer d'un claquement sec. Un des drones ricocha dessus en la lézardant. J'avais gagné quelques précieuses minutes.
La serre avait été construite sur un ancien parking qui reliait les immeubles par un réseau souterrain. Je repérai une des portes qui en permettait l'accès et repris ma course. J'avais l'impression de courir avec des jambes de bois enflammées. Tout mon corps était ankylosé et tétanisé par les substances chimiques que je venais de secréter par hectolitres. Il fallait que je laisse cette information de côté et continue d'avancer. Je pénétrais dans un escalier qui menait à un premier sous sol, transformé depuis longtemps en champignonnière.
La ville avait investi ces anciens espaces dévolus aux voitures, pour les transformer en espace de stockage et de production industrielle. Tout ce qui nécessitait de la lumière pour pousser avait priorité à l'extérieur. Ce réseau souterrain avait été agrandi en récupérant tout le système des égouts qui avait été abandonné et rénové.
L'assainissement avait été totalement repensé à Paris comme dans beaucoup de grandes villes et chaque immeuble se devait d'avoir sa propre station de phytoépuration en guise de bassins aquatique. Les eaux issues de ces traitements individuels étaient recyclées pour l'irrigation des jardins potagers et fruitiers de la ville. Les anciens égouts étaient devenus entre-temps, depuis que le bitume avait disparu, le paradis des pressés, armés de trottinette ou de basket_roll.
L'ancien métro était néanmoins toujours en activité et j'espérais bien tomber, par une voie détournée, sur une bouche pour qui m'avalerait dans ses couloirs familiers.
Je finis par reconnaître une galerie commerciale souterraine que je connaissais bien et sus que je pourrais rentrer chez moi sans remettre le nez dehors avant un bout de temps. Les drones pouvaient toujours aller se brosser les ailettes. Par je ne sais quel miracle, ma sacoche était indemne et le léger cliquetis provenant du fond me rassurait quant aux perspectives qu'elle m'offrait. Autant aller de suite les refourguer à mon revendeur.
Je parcourais les étals sans vraiment y prêter attention. Paris était une ville où l'on pouvait encore trouver à peu près tout ce que la planète pouvait offrir. N'importe qui vivant dans une bourgade autonome de la périphérie aurait halluciné devant les marchands de mangue et d'avocats. Malgré la taxomètre, certains produits électroniques ou exotiques parvenaient encore de points du globe lointains et non répertoriés. Les puces d'identifications, objets de tous les trafics, étaient bidouillées pour parcourir de plus grandes distances ou réinitialisées en cours de route.
En me baladant, le souvenir d'une bagarre avec un des commerçants de cette galerie au sujet d'un multiplicateur de saveur du marché noir indonésien me revint en tête. Il avait cru être tombé sur un pigeon de province et je m'étais un peu emporté. La course-poursuite de l'après-midi m'avait vanné et je n'avais aucune envie de retomber sur lui et ses acolytes dans cet état.
Je m’apprêtais donc à trouver une voie de traverse quand je reconnus un attroupement familier.
Des jeunes dansaient sur des cartons dans une impasse latérale. Ils avaient fixé une enceinte ventouse au mur pour s'en servir comme d'un caisson de basse géant. Même loin de l'agitation de la rue commerçante, ils faisaient un barouf de tous les diables sur des sons amplifiés au delà du raisonnable.
Je m'approchai par curiosité. Ils étaient une vingtaine à s’entraîner, à se lancer sur un bras, une pointe, à défier les lois de la pesanteur et pour certains celles du bon sens. C'était des petits jeunes sans grand niveau qui venaient d'univers différents, cela se devinait aux styles éclectiques de leurs techniques et de leurs sensibilités. Je reconnus du bushuart, du pré classique, des phases acrobatiques traditionnelles ainsi que du hip-hop antique du siècle dernier. Les adeptes du soufixstreet tournaient sur eux-mêmes, comme des toupies, variant inlassablement les points d'appuis.
Harassé par la fatigue je me laissais aller à les regarder évoluer dans cet espace clos qu'ils n'habitaient plus. À tourner ainsi, leurs esprits décollaient. Inspirée par les derviches tourneurs, cette forme de danse alliait voyage intérieur, au travers d'une forme de transe mystique, et une certaine forme d'expression artistique liée à la fluidité continue du mouvement. La course ininterrompue du geste était la clé, la chorégraphie formait un chemin, un voyage qui les guidait en eux. L’élan ne devait pas s'arrêter et le corps devait explorer tous les appuis à sa portée. Coude, paume, front, genoux, torse, clavicule constituait une espèce de gamme, de passage obligé pour chaque variation. Et ces danseurs tournaient en orbite autour de leur centre de gravité, autour de la gravité du monde, décentré du réel. La pulsation des murs m'envahit insidieusement. Malgré moi, mon buste avait entamé des rotations intimes. J'étais épuisé de ma course-poursuite et ce balancement me berçait. Ce rythme commun nous reliait, dans cette impasse, à l'univers, au travers de cette pulsation hypnotique. Je levai la main et, comme précédemment, mon corps prit le relais.
Je me regardais en décalage et j'évoluai, une nouvelle fois, après moi. J'entamais une suite de tours non linéaires, une suite interrompue de vagues et de soubresauts, une succession aléatoire de lente dérive et de ressac. Je devenais liquide. Mes évolutions au sol évoluaient dans les gouffres insondables de l'océan. Je ne rampais pas mais je glissais, je surfais sur le sol de béton. Petit à petit, les danseurs autour de moi avaient arrêté leurs pratiques pour me regarder. Mes longues années de pratique de la danse et de tous les sports acrobatiques, me permettaient d'accéder à des niveaux de subtilités et de performance qui leur étaient inconnus. Mais ce n'était pas moi, c'était quelque chose en moi ; quelque chose que j'avais appris à ne pas contrôler et qui se servait de moi pour s'exprimer. Et ce jour-là, la fatigue et le rythme amplifié par ces murs de béton qui devenaient pour moi des murs cyclopéens de temple antique, avait joué le rôle d'accélérateur et d'amplificateur.
J'évoluais dans cette ronde, ce vortex physique. Je tourbillonnais au ralenti, je surgissais d'un bond de l'omoplate, du sternum, je me projetais entièrement et je descendais profondément dans un endroit secret de mon âme.
Je sentis confusément que je venais de me cogner violemment sur un mur, et une substance chaude me glissait sur le visage. Je descendis plus profondément encore et une routine de mouvement se mit en marche. Obsessionnelle. Mon front frottait le sol de manière cyclique, je pivotais sur mon talon et mes mains glissaient et étalaient ce liquide en lentes circonvolutions. Mes coudes raclaient cette surface dure jusqu’à trouer mes vêtements et ma peau. Cette évolution chorégraphique se perdit dans le temps. Après une infinité de siècles, j’émergeai peu à peu à ma conscience. Je refaisais surface dans une immense lassitude. Le monde tournait autour de moi et bien loin autour du monde. Je devais probablement être immobile mais mon liquide céphalorachidien n'avait pas fini sa danse et l'inertie de ce fluide entraînait ma conscience dans sa ronde endiablée. Les murs avaient du mal à se décider entre la chute et la fuite.
Mon torse n'en finissait pas d'onduler en cascades musculaires. La nausée montait, elle aussi, par vagues. Ma vision retrouva un tant soit peu de clarté. Les jeunes avaient coupé la musique. La peau de tambour des murs s'était refroidie mais je sentais le poids d'un silence effrayant. Je tournai la tête pour voir tous les visages abasourdis fixer le sol devant moi. Mon sang, qui gouttait encore de mon front, s'étalait en larges courbes dans la poussière, un saisissant mélange de carmin et de crasse. Je m'étais servi de mon corps comme d'un pinceau et cette danse était une écriture qui me parlait à travers le geste. Je dus prendre un peu de recul afin d'en discerner le sens. Et je pus lire sur le sol, sous la froide lueur des néons de cette impasse miteuse, un cri chorégraphique. 1 001 voix.
Je vomis avant de m’évanouir.
Enhtuya s'assit sur le vieux tabouret bancal face à l'immensité éternelle de la plaine qui s'illuminait des premiers rayons du soleil. Quelques flocons s'attardaient encore pour freiner l'avancée du printemps qui n'arriverait jamais vraiment, avant de s'éclipser face à un été timide. Elle fixa, sur le sommet de sa tête, son sempiternel bonnet aux larges rabats qui lui couvrait une partie du visage.
Le vieux camion de l'ex-Russie qui s'éloignait dans le couchant faisait partie du décor depuis plus d'une centaine d'années. Rien n'avait vraiment changé ici depuis la naissance du monde, pas même ces vieux camions diesels qui n'en finissaient pas de continuer à rouler à travers le pays. Aucun véhicule électrique ou à hydrogène n'avait réussi à les déloger. On ne trouvait pourtant plus d'essence depuis longtemps, d'aussi loin qu'elle s'en souvienne, c’est-à-dire au moins 40 ans, seule la contrebande arrivait encore à en fournir, tirée de quelques raffineries clandestine de gaz de schiste. Enhtuya pensait, en regardant ce véhicule moyenâgeux devenir un point sur l'horizon, que cette terre avait toujours résisté à tout, même à ce que l'on appelle le progrès, ce fléau inaltérable. Le Gengis-Khan de son temps. Mais sa Mongolie avait enfanté de fiers conquérants, d'indomptables guerriers qui résistaient à tout. Le temps et le progrès, ici, n'avaient pas de prise.
Les dérives industrielles du XXIe siècle avaient pris fin et l'éclatement des nations avait stoppé les incursions des Russes et des chinois. Avec la fin de l'économie de marché, les riches avaient abandonné leurs propriétés acquises sur le dos du nomadisme séculier. Sa terre était redevenue sauvage, elle avait retrouvé son âme, fouettée par les vents de la steppe. L’esprit des ancêtres pouvait de nouveau vagabonder librement, sans être arrêtés par les murs ou les barbelés. L'exode des jeunes vers les villes avait cessé depuis une bonne trentaine d'années et l'arrivée de l'internet généralisé avec la 7G avait de manière miraculeuse ramenée la jeunesse vers la terre, vers les montagnes, tout en restant connecté au monde. Le pastoralisme reprenait, les rares villes parsemaient encore le paysage tels des cimeterres fantômes. Avec la fin du commerce mondialisé, elles avaient perdu leur raison d'être, ne subsistaient plus que les bourgades éparses et leurs petites épiceries du quotidien.
Cela faisait longtemps, que Enhtuya n'était pas redescendue en ville. Elle n'en ressentait plus le besoin. Les denrées qui lui faisaient défaut lui étaient apportées par ses patients. Ceux qui s’éloignaient dans le lointain lui avaient laissé assez de farine et de fromage pour tenir quelques mois.
Enhtuya se laissa aller, les yeux fermés, offerte au soleil qui renaissait et se déployait à l'infini. Elle s'efforçait de s'apaiser, de retrouver une sérénité que lui avait volée la cérémonie de la veille.
La jeune femme était venue la voir avec sa mère, afin de comprendre pourquoi elle n'arrivait pas à avoir d'enfant. Elles avaient apporté les offrandes traditionnelles, la vodka et la nourriture que Erdenechimeg avait disposée sur un petit autel. Son assistante les avait accompagnés, comme d'ordinaire, et leur avait expliqué le déroulé de la cérémonie afin de les préparer et de les mettre en condition. Elle avait ensuite aidé Enhtuya à endosser le costume rituel et le masque sacré.
Le tambour est son guide. Le tambour ouvre le passage avec le royaume des esprits mais ce n'est pas Enhtuya qui décide du moment. Le temps décide pour lui-même. Le temps fait une brèche dans l'esprit de Enhtuya quand elle est prête. Quand le tambour a chauffé la peau, quand l'air vibre autour d'elle en résonance, quand elle s'enivre des chants et du rythme, alors le passage la coupe en deux et elle peut sortir d'elle-même. Voyager, contempler, comprendre, dialoguer. Les esprits apparaissent alors et lui expliquent, selon leurs caprices et leurs chemins intrinsèques, ce qu'elle doit faire dans son monde. Ce n'est jamais une conversation, mais presque toujours la réception d'un message dont elle ne comprend pas toujours le sens. Tout son travail est de décoder les symboles par lesquels les esprits ont bien voulu lui communiquer leur volonté.
À ce moment-là de la transe, tout n'est qu'images, son et odeur en Enhtuya. La nature lui transmet des visuels ancestraux qui ne prennent de sens qu'avec la connaissance de la tradition. Dans ses voyages mystiques, elle chevauche inlassablement un loup gigantesque qui lui fait parcourir la lande à une vitesse irréelle. Elle file dans les steppes, pénètre dans les montagnes et ressort dans un lieu qui symbolise le mal dont souffre son patient. À elle d'en comprendre le sens et d'y apporter le bon remède où la bonne parole. Plus rarement, elle doit affronter des esprits qui hantent ces endroits symboliques. Et la nuit dernière avait été, pour elle, le moment terrible d'une telle confrontation.
Le début du rituel avait d'emblée été surprenant, étonnamment rapide. Enhtuya était entrée en transe dès les premiers coups de tambours. Son loup Totem l'avait emporté aussitôt à une vitesse démentielle, Enhtuya avait eu du mal à s'arrimer à sa crinière et la peur avait commencé à s'exprimer à ce moment précis. Quelque chose d'inhabituel se produisait. Le maigre contrôle auquel elle pouvait se raccrocher avait instantanément disparu. Le vent fouettait son visage enfoui dans la fourrure de son loup, puis elle sentit qu'elle s'élevait. Le loup piqua droit vers le sol qui s'ouvrit devant eux pour leur faire découvrir une caverne aux dimensions titanesque.
La course s'arrêta instantanément. Enhtuya était debout. Le loup avait disparu. Elle était seule dans une pénombre épaisse. Les murs de la grotte reflétaient quelque obscure clarté indéfinissable. Elle attendit. Et un murmure lui parvint. Sa provenance demeurait inconnue et son écho lui répondit. À moins qu'une autre voix ne se soit invitée. Enhtuya ne discernait pas le sens des paroles ou des sons. Elle était là, témoin d'une conversation éthérée, une manifestation très ancienne d'avant la naissance du langage. Une troisième voix s'invita puis une autre, puis une autre. Elles paraissaient toutes distinctes. Il n'y avait pas de confusion. Elles modulaient toutes harmonieusement entre elles. Une autre voix plus grave arriva, suivit d'un cortège flamboyant de nouvelles intonations. Enhtuya pouvait les compter, elle savait combien d'êtres étaient ici avec elle, elle le sentait. Et de manière indescriptible, les voix se dédoublèrent, se décuplèrent. Une assemblée invisible se tenait tout autour d'elle, dans cette caverne immense qui avait la curieuse propriété de détacher chacune de ces voix entre elles et d'empêcher le tumulte. Enhtuya se tenait immobile et comptait ces voix qui prenaient part à ce conciliabule d'un autre âge, d'un autre univers. Elle sut qu'elles étaient mille exactement. Et quand elle le sut, les voix se turent. Le silence s'abattit comme un marteau et la frappa au cœur. Une éternité s'écoula. Puis en frappant le silence, à l'unisson, elles parlèrent et résonnèrent et lui dirent dans son langage.
– « Il nous manque ta voix. ! Nous devons être mille et une. »
Enhtuya attendit. Puis le son sortit de lui-même. Il naissait dans son être et fut enfanté dans un souffle. Ce son qui sortait d'elle était celui du vent courant dans les herbes des steppes, un frémissement, une modulation subtile de la musique des herbes, et à travers ce son Enhtuya s'évapora.
C'est alors que Erdenechimeg l'avait ramenée. Enhtuya l'avait entendu par-dessus les milles et une voix présente dans la grotte, les milles et la sienne qui était restée là-bas. Elle avait perçu les paroles de retour. Erdenechimeg était son ancre qui lui permettait de retrouver son chemin quand elle se perdait dans le voyage, quand elle s'égarait à la poursuite de quelque esprit sauvage. Si la transe devenait incontrôlable, c'est toujours Erdenechimeg qui savait comment l'apaiser et ses incantations devenait un phare dans la nuit.
Enhtuya avait été expulsé de la grotte, elle regagna son corps avec une soudaineté et une violence rare. Elle ouvrit les yeux. Elle était allongée sur le dos, la vue brouillée, tout était noir, elle manquait d'air. Elle sentit des mains qui grattaient et le noir s'effaça devant le visage de Erdenechimeg qui déposa le masque de cérémonie, la fit asseoir, lui donna de l'eau et épongea son front avec sa manche Le ciel se découpait au-dessus de sa tête, troué par le conduit du poêle qui traversait le toit de la yourte. Elle était visiblement inquiète mais Enhtuya n'arrivait pas à faire le lien. Son esprit était encore à mi-chemin des mondes.
Ce soir-là, la jeune fille et sa mère n'eurent pas de réponse. Elles savaient que la chamane pouvait être rude et qu'il était inutile d'intervenir dans les décisions des esprits. Elles gardèrent pour elles leur déception et restèrent dormir sous la yourte, décontenancée par la tournure de la cérémonie. Avant qu'elles ne partent le lendemain matin, Enhtuya leur remit des herbes afin de favoriser la fertilité et elle inventa, à sa plus grande honte, un message des esprits destiné à les rassurer : L'esprit malin avait été chassé et les herbes allaient la purifier.
Ce simple conseil allait de toute façon peut-être bien déverrouiller une situation qui ne pouvait être qu'un blocage psychologique. Dans bien des cas, c'était ce qui se présentait. Mais ce soir-là, autre chose s'était exprimée sous la yourte. En se levant de son tabouret, dans le jour naissant, Enhtuya se promit d'en apprendre un peu plus sur ces mille voix. Et sur la sienne qui depuis la veille avait disparu.
– « Et voilà, c'est fini ! »
L’électricien venait de raccorder le denier panneau à l'onduleur principal.
Mathéo prit du recul pour admirer l'ancienne grange à foin transformé au fil du temps en salle commune multi-activité. Il se rappelait qu'il garait son tracteur à l'emplacement du restaurant associatif, il n'y avait si longtemps, dans une autre vie. La couverture de panneaux solaire venait enfin d'être raccordée. Presque deux ans avant de faire aboutir ce projet d'installation photovoltaïque de grande ampleur. Un parmi tous ceux qu'il avait fallu mettre en chantier depuis cinq ans.
– « Ça y est le hameau est dorénavant autonome ! »
