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À la poursuite de l’auteur d’un meurtre sordide, l’inspecteur Gross découvre peu à peu les histoires d’un village montagnard. Jalousies familiales, internement forcé et corruption s’entremêlent et forcent le policier à s'immiscer toujours plus profondément dans la vie des habitants.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Valentin Decoppet est né en 1992 à Lausanne. Après des études de français, d’allemand et de traductologie, il obtient un Master en écriture créative à la Haute école des arts de Berne. Il traduit de l’allemand et du suisse allemand et vit à Berne.
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Seitenzahl: 184
Veröffentlichungsjahr: 2022
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PERSONNE ne lève jamais les yeux pour admirer les fresques du grand hall. Si l’on est en avance, on entre dans l’ancien buffet de la gare pour commander un café ou un indian chai latte sans sucre. À l’emporter. On sort le boire sur la voie au soleil en observant les piliers d’acier qui soutiennent la verrière historique. Derrière eux, entre les immeubles, il y a le lac.
Les trains sont toujours à l’heure donc en avance. Il faut emprunter l’un des sous-voies, slalomer entre les gens, sauter dans le wagon au moment où le contrôleur siffle. Le train s’ébranle et prend de la vitesse en direction de l’est.
On voit d’abord de vieux immeubles couverts de tags et d’échafaudages. Puis arrive la banlieue bourgeoise, il y a plus de maisons, entrecoupées de vignes, les jardins sont soignés. Le train quitte enfin la ville, longe le lac et les villages vignerons. Des promeneurs escaladent les collines terrassées, les rives sont occupées par de grandes propriétés.
Dix minutes plus tard, le paysage change. L’air se réchauffe. Les vitres se colorent peu à peu de façades à l’italienne. Çà et là, les passagers assistent à l’éclosion de quelques palmiers. Puis le train freine, il s’arrête en pleine Méditerranée. La ville est plus petite, un mélange entre vieux hôtels et grands complexes modernes. Il doit y faire bon vivre.
La silhouette du château se dessine sur les Alpes. Les cimes sont encore couvertes de neige, les forêts s’emparent ensuite des flancs montagneux avant de rencontrer les villes tout en bas, minuscules, massées sur les rives.
À mesure que l’on s’approche du Rhône, les arbres tendent à disparaître, le terrain s’aplatit, un paysage de grandes étendues cultivées tachetées d’habitations s’offre au regard. Puis l’ombre des montagnes ressurgit, la grisaille s’intensifie. Les parois rocheuses se rapprochent, les flancs perpendiculaires des montagnes se dressent pour cacher la vue du soleil, pour se refermer sur la plaine qui s’industrialise peu à peu. Le train ralentit, passe devant de grands centres d’achat, de grandes entre-prises, de grands parkings entourés de petits immeubles locatifs coincés dans le paysage morne. Ce n’est déjà plus le lac, ce n’est pas encore la montagne. Les pans rocheux pèsent de toute leur masse sur la prochaine ville. Rien ne semble pouvoir la sauver des chutes de pierre. Le train s’y arrête.
Cette gare fait partie d’un réseau de lieux intermédiaires, étapes obligatoires pour atteindre la montagne, on y prend un autre train ou un bus qui disposent d’espaces de rangement pour les skis ou les snowboards. Personne ne prend la peine de s’arrêter, d’explorer ces villes, de discuter avec leur population. Les connections sont rapides, elles laissent peu de répit pour réfléchir, tout juste assez pour vérifier sa destination, il faut s’embarquer dans le prochain train, les bagages tanguent puis se calment lorsque la locomotive passe la dernière maison qui marque le début de la forêt. Le train zigzague sur les pentes, il tourne tout doucement en grimpant la montagne, le cahin-caha des roues qui écrasent les branches d’arbres tombées sur les voies, les ténèbres des tunnels précèdent le sifflement strident qui trouble la tranquillité des montagnes. Le voyage offre quelques instants de beauté quand le train croise une station intermédiaire, un sentier qui se perd ou une biche, quand le lac transparaît entre les arbres ou qu’une ouverture donne à voir le sommet des montagnes. La locomotive poursuit sa marche obstinée en direction du sommet sans que personne ne puisse l’arrêter. Quand elle ralentit finalement sur une place de village transformée en parking, c’est qu’elle est arrivée à destination.
On a le temps de boire un café ou un chocolat chaud avant de monter dans le prochain car, par l’avant, pour saluer le chauffeur et lui acheter un billet. Le réseau postal couvre toute la région, mais il faut parfois attendre longtemps le lent véhicule jaune qui traverse paresseusement les hameaux. Les habitants des villages possèdent de toute manière une voiture, les jeunes apprennent à conduire sur des boguets et des tracteurs avant de passer leur permis quelques semaines après leur majorité, et les vieux conduisent tant qu’ils le peuvent, tant qu’ils n’ont affaire qu’avec la police locale. Celle-ci ferme les yeux sur les accidents qui se produisent sur son territoire, ses membres font partie de la communauté, s’il n’y a pas mort d’homme, on peut toujours s’arranger. Augmenter la fréquence des cars ne servirait d’ailleurs à rien, les gens sont trop attachés à leur liberté, il n’y a que les touristes et les écoliers pour se satisfaire d’horaires fixes, rigides, qui limitent le temps passé dans la vallée. Augmenter la fréquence des cars ne ferait qu’accroître les coûts d’exploitation, donc les impôts, les cars postaux sont une entreprise publique qui vit de subventions. Celles-ci servent à payer les chauffeurs, les véhicules et le conseil d’administration. Personne ne semble avoir envisagé d’utiliser cet argent pour optimiser les arrêts, parfois placés de telle sorte qu’on ne les voit pas, à des endroits incongrus, si éloignés des maisons que les voyageurs doivent marcher un quart d’heure avant de monter dans le car.
Le véhicule jaune remonte péniblement la pente goudronnée, il ne transporte que quelques passagers. Les roues tourbillonnent dans tous les sens, frôlent les ravins et ralentissent pour croiser des collègues qui redescendent. Les noms des arrêts sont improbables : les Plats de la Lé, Sorebois, Niouc, La Tzarmettaz. Peu avant d’arriver à La Rochaz, le car s’arrête une dernière fois devant un panneau marqué La Tribuché, nom du ruisseau qui longe le village. Il marquait à l’époque la frontière avec la commune voisine. La fusion des deux hameaux a rendu cette limite caduque. Aujourd’hui, le cours d’eau sépare encore physiquement les deux pans de la montagne. La route goudronnée est l’un des seuls points de passage. Il faut sinon remonter jusqu’à sa source, près du sommet, pour traverser un pont. On sort à cet arrêt en saluant le conducteur, puis deux chemins s’offrent au regard. Celui qui descend est recouvert de graviers, celui qui monte de plaques de béton. Il faut monter. Par chance, l’hiver est passé. Les plaques ne sont désormais qu’à peine humides, à peine glissantes. On voit un peu plus haut se dessiner la silhouette d’une exploitation agricole, une ferme avec des géraniums, devant la porte un vieux bouleau, on entend des meuglements, il y a des voitures de police, une ambulance. À droite de la ferme, dans un recoin à l’ombre, subsiste encore une tache blanche que des perce-neige tentent vaillamment de traverser, donnant ainsi à la scène de crime un air bucolique.
Mais ce matin-là, l’inspecteur Gross ne prend pas le train. Il s’engouffre dans sa voiture après l’appel qui l’a surpris en plein déjeuner et s’engage sur l’autoroute. Des vignes, du lac et des montagnes, il ne voit rien. Il sort à Aigle et remonte la montagne jusqu’à la ferme.
LA VOITURE vibre sur le pas canadien avant de se parquer à gauche, en face de la fosse à purin. L’inspecteur Gross sort du véhicule, le fumet des déjections bovines lui emplit les narines. On entend les bêtes qui meuglent, le brouillard commence à se lever. De l’étable, un uniforme affublé d’un masque de protection s’approche en faisant un signe de la main.
« Bonjour Perret. »
« Salut l’inspecteur ! », répond l’uniforme avec familiarité.
« Alors ? »
« C’est pas beau. »
Seuls les yeux de Perret sont visibles sous le masque, de grands yeux doux. Le policier retire la protection, révélant une barbe fraîchement rasée et une bouche qui ne sourit pas. Gross est surpris. Il apprécie la franchise du sergent, sa foi dans la justesse de leur travail. Mais ce qu’il aime vraiment chez Perret, c’est qu’il sourit tout le temps. Aujourd’hui, cependant, il a les traits tirés, sa peau semble éteinte. Il se passe la main dans ses cheveux courts.
« On a deux victimes avec des blessures par balle, un couple. Ça s’est produit hier soir, il y avait les tirs obligatoires dans le stand d’à côté. Personne n’a rien entendu. L’homme est dans l’étable, la femme au salon. »
« Un suspect ? », demande Gross.
« Pas encore, mais la piste du meurtre-suicide est exclue. »
« Pourquoi ? »
Perret sourit enfin, brièvement.
« Les victimes ont été touchées à la tête, au cœur et au ventre. »
Gross demande qui les a trouvées, il est tôt mais l’inspecteur est l’un des derniers sur les lieux.
« La mère d’une des victimes. Elle vient traire les vaches vers six heures du matin. C’est elle qui a donné l’alerte. La première patrouille l’a trouvée en train de baragouiner des trucs en suisse allemand, ils n’ont rien compris. Elle leur a montré sa fille, ils sont tombés sur l’homme. On a prévenu la famille, le fils est venu la chercher, on n’a rien pu en tirer. Il a laissé son numéro et embarqué la vieille. »
Gross se tait, sort la cigarette électronique de son manteau.
« Tu ne fumes plus de roulées ? »
« Le chef m’a fait une remarque. »
Il hausse les épaules.
« De toute manière c’est mieux pour la santé. Autre chose ? »
« Pas vraiment. Vu les blessures, on cherche une arme militaire du genre fusil d’assaut, mais on ne l’a pas encore trouvée. »
Gross hoche la tête, expire un nuage de fumée douceâtre en se tournant vers le bâtiment d’où sortent des meuglements et un cortège de policiers.
Il faut à l’inspecteur quelques secondes pour s’habituer au clair-obscur bestial de l’étable. Une vingtaine de vaches sans cornes couvertes de mouches, attachées et nerveuses, observent les policiers au travail. L’une d’entre elles tire sur sa corde, roule des yeux affolés. Le fumier n’est qu’à moitié enlevé. Le paysan a été fauché en plein nettoyage. Au milieu des bêtes, un rai de lumière descend doucement sur le cadavre couvert d’un drap jaune que le sang perce en trois points : tête, poitrine, ventre. Flashs. Les photographes de la police scientifique s’affairent autour du corps. Gross suit des yeux le rai de lumière jusqu’à la fenêtre cassée. Il voudrait s’en approcher mais les vaches s’agitent, leurs queues fouettent l’air, elles lui lancent un regard l’invitant à remettre ce projet à plus tard. Gross s’en contente. Un mouvement brusque ramène son attention sur la victime. Derrière le corps, la vache meugle et secoue sa tête couverte de sang, le rouge brunit lentement, des morceaux de chair entourés de mouches lui collent à la gueule, le liquide ruisselle de la tête à son épaule puis sur le sol, jusqu’à la rigole à purin. La bête pousse des cris inhumains. Gross l’observe en silence.
« On a appelé le vétérinaire cantonal. La balle a traversé la tête de la victime avant de se loger dans l’épaule de l’animal. »
Gross détourne son regard du sang, c’est Lopez, la légiste. Elle veut caresser l’animal, mais il tire violemment sur sa corde.
« Et ? »
« Il faudra l’abattre. Pour récupérer la balle. »
« Dommage. Et lui », demande l’inspecteur en pointant des traces au sol, « vous l’avez déplacé ? »
« Non. On pense que le tueur l’a retourné, ça nous permet de voir ce qui reste de son crâne. La première balle », dit-elle en montrant la tête, « a traversé la fenêtre et atteint la victime à l’arrière du crâne. C’est le projectile qui se trouve dans la vache. Il n’a rien vu venir, il est tombé en avant, tué sur le coup. Le tireur devait être placé dans la forêt, il est venu par après, il a retourné la victime et lui a encore tiré une balle dans le cœur et une autre dans le ventre. »
Sans rien dire, Gross se penche et soulève le drap. Il a un mouvement de dégoût. Un homme d’une trentaine d’années se trouve dessous. Du visage, on reconnaît encore la moustache, il porte une combinaison de travail bleue, les ongles sont sales et, sur le poignet, on voit une marque blanche. L’inspecteur reste un instant devant le corps inerte, puis il hausse les épaules et recouvre la victime. Il quitte l’ambiance étouffante de l’étable et la vache qui meugle sans arrêt. Gross plonge les mains dans les poches de son manteau pour attraper sa blague à tabac mais n’y trouve que la cigarette électronique.
L’étable est un bâtiment moderne, alliant bois et béton, des panneaux solaires sont installés sur le toit. Devant, la fosse à purin, un pré, et derrière, un verger court jusqu’à la forêt et longe l’arrière de la maison. Adossé à celle-ci, un avant-toit protège deux voitures japonaises carrées, laides, pratiques, qui cachent des stères empilés méthodiquement. L’habitation est traditionnelle, massive, fenêtres à croisées avec bacs de géraniums. Gross se retourne et observe la vue. Au loin il y a le lac, à moitié caché par les sapins, puis la route communale qui monte à droite sur La Rochaz et descend à gauche dans la vallée, le chemin qu’il a emprunté tout à l’heure et, après le pas canadien, une boîte aux lettres neuve. Une voiture boueuse remonte le chemin. En sort un homme en jeans. Il a l’air un peu rude, pas à sa place, il évite le regard de l’inspecteur et se dirige droit vers l’étable. Gross l’interpelle et lui demande ce qu’il fait là, il a instinctivement mis la main sur son arme. L’autre s’arrête, il est pressé, on lui a demandé un service, voilà, mais il a d’autres choses à faire, c’est la semaine, après il faudra travailler encore plus que d’habitude, et si c’est pour qu’on le menace, il préfère rentrer chez lui.
« Nom, âge, profession, s’il vous plaît. »
Gross s’impose, il sort son carnet.
Emmanuel Jotterand, trente-huit ans, paysan. Il n’a rien entendu, rien vu, ne veut pas d’ennui. Gross lui demande ce qu’il fait ici. Il rend service à un collègue du Conseil communal, on lui a demandé de traire les vaches et de les sortir. Bien sûr qu’il connaît les victimes, La Rochaz est un village, on croise toujours les mêmes personnes au Volg ou sur la route ou à l’école. À l’école ? Oui, il a été à l’école avec Alexandre, l’homme qui habite cette ferme, mais ils n’ont jamais été vraiment amis. Elle, il la connaît aussi, mais moins bien. Gross le presse, veut d’autres informations mais Jotterand répond d’un ton bourru qu’il fait beau. Ses mains sont nerveuses, c’est un temps parfait pour réparer les barrières. Gross comprend, mais il a une dernière question.
« Qui habitait ici avant Alexandre ? »
L’autre se tait, ne sait pas quoi dire.
« C’était la ferme à Jean », finit-il par répondre, « le cousin d’Alexandre. Il l’a vendue il y a quatre mois, maintenant il habite au village. »
Gross note tout, puis il tend sa carte à Jotterand, qui s’en va traire les vaches sans lui serrer la main. Cinq minutes plus tard, une première génisse s’échappe de l’étable, elle saute et meugle de joie dans l’air encore matinal.
La maison est pleine de policiers, l’inspecteur en salue quelques-uns puis avance en évitant les gouttes de sang marquées par des panneaux jaunes. Gross rentre dans une pièce sur la gauche, il n’y a personne. Elle sent les pieds et les animaux, des blouses de travail sont suspendues au-dessus de bottes vertes.
« Tu vois les oiseaux ? », dit Perret en rentrant, « c’est des milans noirs, oiseaux innocents ou diaboliques, qui naviguent en troupes, en légions, par milliers, et écrivent et effacent sur le damier du ciel des signes et des constellations à l’usage des humains. »
« C’est beau. »
« Je trouve aussi. »
« C’est de qui ? »
« Je sais plus, j’avais appris ça à l’école. C’est le seul oiseau que je reconnais. »
Gross ne dit rien.
« Bon, j’y retourne », et Perret repart comme il est venu.
L’inspecteur fait un tour de la pièce, mais il n’y a rien à voir. Il sort et remonte le couloir, les gouttes de sang au sol grossissent à chaque pas. Il arrive devant une porte défoncée qui donne sur le salon. Plus loin, une autre porte, marquée par trois impacts de balle. Gross rentre dans la pièce, son regard suit les gouttes jusqu’aux pantoufles jaunes de la victime, seule partie du corps que le drap ne couvre pas. Le sang tache le tissu en trois points : tête, poitrine, ventre. En face de lui, une horloge silencieuse incrustée de morceaux de chair séchée, le balancier stoppé dans sa course par une balle. L’inspecteur reconstruit la scène dans sa tête : la victime sort sur le pas de la porte après le coup de feu. Le meurtrier la voit, lui tire dans le ventre. Gross s’imagine qu’elle veut fuir par derrière mais que, blessée, le tueur la rattrape. Elle se réfugie dans le salon quand il tire dans le couloir, elle essaie d’appeler les secours mais c’est trop tard, il a défoncé la porte.
« Paul », Gross interpelle un policier, « on a retourné le corps ? »
Non, on n’a touché à rien. On lui a tiré en pleine tête, c’est un carnage.
« Un carnage méthodique », pense Gross en faisant le tour de la pièce. Les victimes ont été abattues selon le même rituel. L’inspecteur n’a pas envie de soulever le drap, il regardera les photos de l’autopsie. Des prospectus pour des machines agricoles, des factures de téléphone, d’électricité, une lettre avec le logo de Caritas-Montagnards et une autre de l’église avec les horaires des prochains cultes. Toute la paperasse s’empile sur l’un des canapés. L’autre est affublé d’une couverture de laine piquetée de rouge. Le garde-manger est entrouvert, les restes du repas sur la table, quelques objets sont posés dans le passe-plat. Les assiettes ne laissent pas deviner ce qu’elles ont contenu, l’inspecteur passe sa tête dans le conduit pour le découvrir. Mélange méconnaissable d’aliments, cela restera un mystère jusqu’à l’autopsie des victimes.
« T’as pas déjeuné ? »
Gross sursaute, se cogne la tête et se retourne en maugréant, sans toutefois insulter Perret, le chef lui a aussi fait une remarque là-dessus.
« Si, si, de toute manière on s’en fout », grommelle Gross, « tu as trouvé autre chose ? »
« Non, rien de neuf, le tueur est venu pour tuer et puis il est parti. »
« En voiture ? »
« Je dirais à pied, vers la forêt, la porte de la cuisine était ouverte. »
Gross se frotte le crâne, il va dans la cuisine. Les casseroles sont vides et sales, une grande table en chêne trône au milieu, la cuisinière est au bois. La porte arrière est en effet ouverte, elle donne sur le verger où les premières fleurs de pommiers commencent à apparaître. L’inspecteur sort, tire sur sa machine à fumée et aperçoit un homme à l’orée du bois. Gross et lui se regardent dans les yeux, puis l’individu se retourne et saute par-dessus la barrière. Gross crie et lui court après, seul, ses collègues n’ont encore rien remarqué.
L’INSPECTEUR s’élance en jetant à peine un regard sur la grande table en bois à l’abri d’un vieux cerisier. Les arbres du verger laissent apparaître les premiers bourgeons qui deviendront des pommes, des pruneaux ou des poires. L’homme a de l’avance sur Gross, le policier escalade la barrière et s’enfonce dans la forêt.
Les arbres défilent autour de lui, il fixe le manteau brun de l’individu. Gross s’est lancé dans cette poursuite sans trop réfléchir, il commence déjà à s’essouffler. Il jure et maudit sa cigarette de malheur. L’inspecteur est sportif, il nage, fait des randonnées, et il déteste courir. Réussir les tests d’entrée pour la police avait été dur. Il s’est entraîné, courait le matin tôt et le soir tard, entre les deux il révisait ses derniers examens de droit. Une fois policier, il a cessé de courir mais pas de fumer. Et là, il crapahute dans cette forêt dont les racines à moitié gelées le font s’encoubler, et il ne porte pas les chaussures appropriées. Personne ne l’a averti qu’il devrait poursuivre un fugitif entre les sapins, Gross a donc mis des chaussures à semelles plates qui font résonner chaque enjambée dans ses articulations. Au début, il est parvenu à réduire l’écart qui le séparait de l’homme. Maintenant, alors qu’il s’essouffle, son suspect reprend de l’avance. Loin derrière lui, l’inspecteur entend ses collègues qui tentent de les rattraper et crient son nom.
Un sentier apparaît. Gross y pose un pied plein de gratitude sans lire le panneau d’information sur la faune locale, notamment un papillon rare, le Luccatis Ursipedes, dont les ailes sont marquées d’un rond noir entouré de virgules, spécimen que l’on rencontre surtout dans les contrées bernoises mais qui apprécie parfois les forêts clairsemées des montagnes vaudoises.
Les animaux ont tracé ce sentier qui longe la Tribuché, puis les promeneurs s’en sont emparés avant que Gross ne l’emprunte pour sa course d’endurance. Les cailloux roulent sous ses pieds, la rivière chantonne, éclabousse ses rives. L’homme vient de quitter le chemin. Il est parti vers la droite, désormais caché par une aiguille rocheuse. Gross accélère malgré ses poumons qui brûlent, il arrive au rocher et n’y trouve qu’une décharge sauvage. L’individu a disparu. Un autre sentier, tout au bout du replat rocheux, monte vers le sommet. L’inspecteur s’assied sur un tronc d’arbre pour reprendre son souffle et jure. Un frigo couvert de tags, des restes d’assiettes, de verres, de canettes jonchent le sol, une table massacrée, des meubles à peine reconnaissables. Son regard se pose sur ces déchets abandonnés dont il ne peut déterminer à quoi ils avaient servi tant ils sont dégradés.
L’endroit est silencieux. La végétation a repris ses droits, les animaux préfèrent attendre. Il reste encore quelques plaques de neige à l’abri du soleil.
