Les Deux Princes - Lucien Vuille - E-Book

Les Deux Princes E-Book

Lucien Vuille

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Beschreibung

Le prince héritier du royaume et son homologue homme-chat partent à l'aventure pour vaincre Prospère le dragon, accompagné d'aventuriers hauts en couleurs. Évidemment, rien ne va se passer comme prévu et cette épopée prendra une tournure très surprenante.

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Seitenzahl: 355

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Fable

Déjà parus :

La Quête de l’Oiseau noir

Les Deux Princes

Les Trois Rubis rutilants

À paraître :

Les Quatre sombres héros

Le Cinquième Roux du carrosse

« Mais alors, dit Alice, si le monde n’a aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? »

Lewis Caroll

Sommaire

Prologue

DARDAUMIEL

COURTE-DAGUE

TARTISCO

TASSE-DENT

ENAXOR

TASSE-DENT

PIQUE-BROCHE

TASSE-DENT

JOSK

TASSE-DENT

SCHNIKBRUK

TASSE-DENT

OEIL-DE-TAUPE

TARTISCO

ENAXOR

APPENDICES

Prologue

Avant de se lancer dans le récit de l’épatante Fable des Deux Princes, nous profitons de votre attention encore intacte pour un bref mais concis rappel des événements précédents. Ce prélude à la narration, facultatif, peut s’adresser à différents lecteurs : celui qui aurait lu l’opus précédent mais ne s’en souviendrait pas bien1, celui qui n’aurait pas lu l’opus précédent2 et qui ne pourrait donc légitimement pas s’en souvenir, celui qui l’aurait lu et qui s’en souviendrait mais qui souhaiterait évaluer ses connaissances ou encore celui qui n’aurait pas lu la Quête de l’Oiseau Noir mais qui s’en souviendrait (ce qui serait toutefois très particulier).

Quel que soit le cas de figure qui vous concerne, ami lecteur, voici un rapide tableau de la situation :

Le seigneur des Terres du Loup, Krash, a été vaincu en combat singulier par son homologue des Montagnes de l’Ours, Bernon, lors de la bataille de Schnutzenpruf. Ce dernier a ensuite pillé villages et hameaux situés dans les terres de feu son voisin, pour y enlever les enfants et les livrer à une terrifiante et pourrissante Nécromancienne.

Blessée, cachée depuis des décennies dans son repaire de Château Perdu, cette magicienne du nom d’Enaxor ourdissait depuis belle lurette son retour.

Pour retrouver sa puissance d’antan, la Nécromancienne dégustait une décoction de sombresonge, une vilaine potion issue des cauchemars des enfants enlevés.

Une fois assez de pouvoir accumulé, la Nécromancienne fut en mesure de prendre possession d’une nouvelle enveloppe corporelle, s’infiltrant dans le corps de la jeune prêtresse Dardaumiel3. Enaxor avait choisi cette jeune femme pour le pouvoir unique que lui avait transmis la Déesse : son corps était invincible, ce qui est un avantage indéniable lorsque l’on désire devenir la souveraine d’un peuple de monstrueuses créatures.

Depuis son retour, afin de défendre son fief de Château Perdu, Enaxor commença à se constituer une légion de soldats morts-vivants, utilisant ses sortilèges afin de relever les cadavres et les lier à sa volonté.

Amie de Dardaumiel, survivante d’une lutte sans merci contre une terrible sorcière à la langue extensible, la jeune et prodigieusement courageuse Alis avait réussi in extremis à fuir Château Perdu en toute hâte, sur le dos d’un dragon4. Elle avait quitté les lieux en compagnie d’une trentaine d’enfants, délivrés de leur captivité par le barde Siffle-Abricot et le druide nain Crâne-Lard. Parmi les enfants se trouvaient notamment l’héritier du trône, Tasse-Dent, et la fillette sauvage Yuyiyine.

Voilà pour le résumé des événements. Il siérait pour approcher de l’exhaustivité5 de citer également Josk le capitaine mort-vivant d’Enaxor, l’orque domestiqué Paulain, le guerrier manchot Seize, l’invincible Morgrise ou le vil Darnu, qui ont tous contribué à l’élaboration du tableau précédemment dressé.

Cette seconde Fable racontera comment une poignée de héros a mis la main, un peu involontairement, un peu maladroitement, sur un ancien trésor, mystérieux et bien caché.

Elle expliquera comment ces héros ont vaincu une créature légendaire aux vertes écailles.

1 Ineffable et insouciant étourdi que voilà.

2 Il n’est jamais trop tard pour bien faire : « la Quête de l’Oiseau noir » complétera à merveille votre bibliothèque.

3 Une chouette jeune fille, un peu naïve et récemment déçue par l’amour.

4 En fait, ce n’était pas vraiment un dragon mais un druide nain qui réussit à prendre l’apparence d’un dragon doré qu’il avait aperçu dans sa prime jeunesse. C’est un peu long à expliquer en bas de page.

5 Celui qui recherche l’exhaustivité, il peut surtout lire «la Quête de l’Oiseau noir ».

DARDAUMIEL

« J’ai eu tort je suis revenu

dans ce château loin perdu

où j’ai laissé mon enfance

longtemps j’ai fermé les yeux

je crois que j’ai pleuré un peu

j’avais perdu mon innocence »

Barmabarbe, “Mon engeance”

Tout était comme éteint depuis des heures. Ou alors depuis des jours. Peut-être des siècles.

Non seulement Dardaumiel ne voyait plus, mais elle n’entendait pas, elle ne pouvait rien sentir. Comme si la prêtresse n’avait plus de corps, plus d’yeux, plus de doigts. Elle ne savait pas si elle rêvait ou si elle pensait, si elle était morte ou vivante, enfermée dans une étrange prison. Dardaumiel n’avait aucune idée du temps qui s’était écoulé depuis son dernier souvenir : son arrivée dans l’enceinte du Château Perdu. Elle se tenait alors à côté de Vertanor face à une grosse femme très laide, armée d’une fourchette géante... C’était il y a une heure, ou peut-être une semaine. Elle était incapable de le savoir. Que s’était-il passé depuis ? Que lui était-il arrivé ? Où était son amie Alis ? ? Sa conscience perdue au milieu du néant, Dardaumiel vivait un long tourment. Parfois, des images furtives s’imposaient à la prêtresse. Elle se voyait déambuler dans un château en ruines. Des squelettes animés s’agenouillaient à ses pieds. Ses mains se déchiraient pour devenir de longues griffes. Elle volait au-dessus de plaines enneigées infinies.

Et puis, enfin, sa solitude fut brisée. Une voix résonna, au milieu de rien.

– Écoute-moi. Jeune fille, écoute-moi…

Dardaumiel la reconnaissait. Impossible de dire à qui elle appartenait, mais elle en était certaine : elle l’avait déjà entendue, et souvent. Si le rythme des mots lui était inconnu, le son de cette gorge lui était familier. Elle n’aimait pas cette voix féminine, un peu mystérieuse mais étrangement proche.

– Jeune fille… Écoute-moi. N’aie pas peur.

Dardaumiel s’interrogeait : qui pouvait bien être en train de lui parler ? Cette femme pouvait-elle l’aider ? Ou était-ce une nouvelle embûche tendue sur sa route, l’un des innombrables pièges sur lesquels elle avait trébuché depuis son départ du Grand Temple ?

Et comme si elle lisait dans ses pensées, la voix lui répondit.

– Je suis là. Avec toi. Tu ne dois pas être effrayée… Reste calme. Tu vas bien, tu vas très bien. En fait, tu n’es jamais allée mieux de toute ta petite vie.

– Je vais bien ? Mais, sauf votre respect, je crois... J’ai cru que j’étais morte. Je… je ne vois plus rien. Je ne sens plus rien6.

– Tu n’es pas morte. Tu ne le seras sans doute jamais, grâce à moi. Grâce à la combinaison de nos deux âmes. Jeune femme, est-ce que tu as compris où tu étais ? Ce qu’il t’est arrivé ?

– Je ne sais pas bien. J’étais dans un château en ruines, en mission pour l’archipape, avec un prêtre et mon amie... Et puis... J’ai de la peine à me souvenir et à comprendre.

– C’est peut-être plus simple ainsi. Dis-moi : qu’est-ce que tu as ressenti ?

– Je ne sais pas, je ne sais vraiment rien. Il n’y avait plus rien. J’ai été si seule… Très longtemps. J’ai essayé de parler, de crier, de me débattre. Je n’entendais plus rien. Depuis, je ne peux plus rien faire, même pas dormir. C’est horrible, je suis toujours là, en train de penser, sans jamais pouvoir… sans jamais… Mais là, maintenant, je vous ai entendue. Et puis vous m’entendez aussi. C’est bizarre. Je me sens perdue et je me sens vraiment en sécurité. Et aussi, je ne vous connais pas, mais vous m’avez l’air vraiment très proche.

– Oui. Tu es avec moi. Pour toujours.

– Je ne comprends pas. Je suis désolée madame... Est-ce que vous pouvez m’aider ?

– C’est toi qui m’aide, jeune fille. J’avais besoin de toi. Vertanor t’a menée à moi. Et puis, tu m’as sauvée. Tu m’as fait renaître. Maintenant, j’ai encore besoin de toi.

– J’aurais bien voulu vous aider, madame, mais je ne peux rien faire, je ne peux plus rien faire…

– Calme-toi, écoute ma voix… Tu remarques comme elle est calme, apaisée ? Il ne t’arrivera rien, il ne t’arrivera plus jamais rien. Je sens la peur qui te ronge, la terreur qui te submerge parfois. C’est pour ça que je te permets de m’entendre. J’ai besoin que tu sois coite. Nous devons vivre ensemble, nous n’avons pas le choix. S’il le faut, si tu te débats, je peux t’enfermer à nouveau dans ces limbes sinistres et silencieuses. Tu souffriras. Très fort et très longtemps. Mais si tu acceptes ta nouvelle condition, tu seras une partie de mon âme et je te montrerai plus que tu ne pourrais jamais l’imaginer.

– Je crois que j’ai compris. En fait, vous êtes morte, vous aussi ? C’est ça ? Je loupe le paradis aux côtés de la Déesse à cause de l’histoire à l’auberge avec ce garçon et je vais errer aveugle et sourde dans les ténèbres jusqu’à être mangée par le Titan. C’est net, ça doit trop être ça.

– Non... Mais non ! Aucune d’entre nous n’est morte. Je vais tout t’expliquer.

– D’accord.

– Écoute-moi bien, on t’a appris beaucoup de choses dans le Grand Temple, pour te faire devenir une docile prêtresse de la Déesse. Mais tout n’était pas la vérité. On t’a expliqué qu’une divinité omnipotente qui vivait dans le ciel avait engendré un fils, le Titan. Que celui-ci avait dévoré des étoiles par centaines ; alors la Déesse avait été contrainte par d’autres divinités d’enfermer son enfant dans une prison, la Sphère. La Déesse, volontairement bannie, était venue à la surface de cette prison pour veiller sur son fils. Comme elle s’ennuyait, elle a créé les montagnes et les forêts, les lacs et les volcans, qu’elle a peuplé tout cela d’animaux… C’est juste, c’est ça qu’on t’a appris, n’est-ce pas ?

– Oui madame. C’est l’histoire de la Création. Enfin, à peu près.

– Et qu’est-ce que tu sais des pouvoirs qu’a transmis la Déesse aux humains ?

– Et bien... Ensuite, la Déesse a créé les humains à son image, pour avoir de la compagnie. Elle a fabriqué les nains qui devaient empêcher les montagnes de se battre entre elles et les elfes qui devaient faire pousser les forêts. Elle a créé les orques pour servir de main d’œuvre et les demi-hommes pour nourrir ses enfants sur la surface. Et puis, la croûte de la Sphère s’est fendue, les Brumes, en fait le souffle du Titan, se sont répandues presque partout… Cela a fait mourir des milliers de personnes, cela a fait dégénérer des humains qui sont devenus des hommes-animaux, des demi-hommes qui sont devenus des gobelins, des orques qui sont devenus des monstres… La Déesse a ensuite quitté la Sphère après avoir partagé à ses plus fidèles enfants, les prêtres, une partie de ses pouvoirs. Ainsi, les membres du Grand Temple pourraient continuer de régler les problèmes des habitants de la Sphère. Ha oui, elle a aussi récompensé ceux qui lui étaient venus en aide contre les monstres en leur accordant des terres et le titre de Chevaliers. Au début, il y en avait vingt-deux, mais…

– Peu importe les Chevaliers. Ils ne sont plus aujourd’hui que les marionnettes de l’archipape et du roi. Je voulais te dire qu’on t’a menti. Les prêtres ne sont pas les seuls à posséder des pouvoirs.

– Alors… Oui, je sais, il existait également des sorciers, qui utilisaient le souffle maudit du Titan pour faire le mal dans le royaume. Ils détournaient la puissance du fils de la Déesse. Mais ils ont tous disparu, ils ont tous été tués par la Glorieuse et Ultime Inquisition Libre d'Inquisiter du fier Lucius Von Klagenfuss. Et la sorcellerie est interdite depuis… depuis longtemps. Plus personne n’utilise de magie maintenant.

– Et pourtant, jeune fille… Et pourtant j’ai pris possession de toi. J’ai transféré mon âme dans ton corps, que l’on partage désormais pour l’Éternité. Si tu es docile, tu verras à travers les yeux qui nous sont communs nos mains secouer le monde jusqu’à ce qu’il n’en reste que des miettes.

6 Un certain écho se fit entendre durant cette conversation. Toutefois, pour ne pas compliquer la lecture de ce prologue, nous avons abandonné l’idée de répéter les derniers mots de chaque phrase. Soyez sympa de lire en faisant genre qu’il y a de l’écho, c’est une question d’ambiance.

COURTE-DAGUE

« J’suis voleur, je dérobe pour ma patronne

J’veux voler des bijoux, des rubis, des couronnes

J’veux voler une pièce unique

Quelque chose qui m’rapporte du fric

Un machin incroyable qui ferait malheur

Pour faire jaser dans la Guilde des Voleurs »

Frappeleblé, “Le Vil Voleur”

Le jeune Courte-Dague avait réussi à crocheter la serrure de l’ancienne chapelle de Vilvenin. Sans un bruit, tout de noir vêtu, il allait se faufiler dans le vieil édifice, réputé pour la beauté de ses vitraux et la qualité des ornements de ses cabinets de toilette. L’ancien bâtiment religieux dans lequel le voleur allait s'introduire introduit n’était plus un lieu de culte mais avait été acquis par la Guilde des Orfèvres de Bijoux Élégants Luisants Incroyablement Nettoyables7 qui en avaient fait leur quartier général et un lieu de débauche.

Cette organisation conservait de nombreuses armes, mais aussi des trésors de toute la région qui devaient être en sécurité en ces lieux. S’il réussissait à se montrer habile, preste et discret, en une seule soirée, Courte-Dague pouvait voler assez de bijoux et de pierres précieuses pour passer au prochain grade dans sa Guilde et, qui sait, être muté dans une autre partie du royaume, plus sûre : Vilvenin la malfamée ne valait pas mieux que les autres villes et villages des terres de la Fouine. Il n’en pouvait plus de devoir écumer exclusivement ce pays hanté par les gredins patibulaires et les sinistres bandits. Ses supérieurs au sein de la Guilde des Voleurs avaient été clairs : il devait ramener des pierres précieuses d’un poids équivalent au sien s’il voulait passer du statut de “Colibri” à celui de “Martin-Pêcheur”8. Il jouirait alors des avantages de son rang, comme celui de pouvoir opérer ses larcins dans tout le royaume. Et garder un pourcentage de ses rapines.

Un jour, il serait “Pie”, ou même “Pie de Luxe”, comme son père. Enfin, avant que son père ne soit emprisonné après avoir commis un acte innommable. Courte-Dague n’osait y penser, tant il avait vécu cette condamnation avec honte et infamie.

Courte-Dague avait observé les allers et venues des gardes de la Guilde des Orfèvres de Bijoux Élégants Luisants Incroyablement Nettoyables, leurs rondes, leurs manies, leurs défauts. Il savait exactement quand il aurait l’opportunité de déverrouiller la lourde serrure de la porte latérale de la chapelle et à quel moment il aurait le créneau de quelques secondes suffisant à user de ses excellentes compétences en crochetage. Normalement, deux gardes faisaient des rondes autour de l’endroit et un homme armé surveillait l’intérieur ; mais à cette heure-ci, ce dernier montait quelques minutes au premier étage, pour réveiller celui qui allait prendre sa relève. Courte-Dague fila jusqu’à la porte. Elle était fermée à clef, évidemment, mais il ne lui fallut pas plus de temps qu’il est nécessaire pour épeler Vilvenin à l’envers pour la déverrouiller, à l’aide d’un matériel de crochetage basique.

À l’intérieur, Courte-Dague traversa l’ancien temple, replié sur lui-même. Il avançait le long de la nef centrale, sans un bruit. Les tables de banquets couvertes d’aliments et de restes de boissons alcoolisées avaient remplacé les bancs de prière. Arrivé à l’emplacement du chœur, il s’appuya quelques secondes contre la pierre grise de l’autel (devenu une estrade pour danseuses de charme) et tendit l’oreille.

De la salle des trésors, il lui semblait distinguer quelques bruits, comme des grattements. Selon ses observations, cette pièce devait pourtant être vide pour les quelques minutes à venir. Courte-Dague réfléchit rapidement. S’il voulait être très prudent, il devait faire immédiatement demi-tour. Mais cela signifiait laisser tomber toute tentative de cambriolage pour la nuit.

Dans son métier, il valait mieux être patient que téméraire, comme le disait son père. Alors que le jeune voleur s’apprêtait à abandonner son méfait pour le remettre à plus tard, peut-être au lendemain, la porte de la salle des trésors s’ouvrit. Très rapidement, une demi-douzaine d’hommes-rongeurs, des rameks, en sortit. Toutes avaient sur le dos des sacs de toile, pleins à craquer. « Ils ont certainement déjà tout volé », estima Courte-Dague. Les petites créatures, semblables à des rats ou de vilaines souris d’un mètre de haut environ, vêtues de sombres tenues, serraient chacune entre leurs griffes crochues une dague noire, de laquelle coulait un liquide vert et brillant. Les narines des rongeurs géants se retroussèrent, reniflèrent, et les gueules poilues des rameks se tournèrent dans la direction de Courte-Dague, en feulant. « Dagues d’obsidienne, enduites de venin mycologineux. Crotte. S’ils ont sorti leur arme, c’est qu’ils savent que quelqu’un est proche : ils m’ont senti. »

Ce qui lui manquait en taille, en endurance, en force et en jeu de jambes, le jeune voleur le compensait par ses capacités mentales. Les uns après les autres, il aurait pu combattre à lui seul les six hommes-rats mais, en groupe, ils prendraient sans aucun doute le dessus ; et il y avait le venin mycologineux : un terrible poison, redoutable d’efficacité. Si ce venin touchait la peau d’un ennemi, celui-ci verrait ses mouvements extrêmement ralentis, ankylosés. Pire, si une seule goutte de ce poison entrait en contact avec son sang, d’horribles champignons pousseraient à toute vitesse sous sa peau, la transperçant en quelques secondes et se nourriraient de ses fluides corporels jusqu’à le tuer.

Courte-Dague fit parvenir d’un mouvement sec du poignet l’un des couteaux de lancer qu’il avait caché dans sa manche jusqu’à sa main droite. En bondissant en arrière, il lança son arme de jet sur l’un des hommes-rats. Agile comme tous ceux de son espèce, l’homme-rongeur bondit de côté mais le projectile, parfaitement lancé, lui entailla tout de même bien méchamment le flanc. Avant que les autres hommes-rats n’aient pu réagir et répliquer, Courte-Dague avait profité des quelques instants de surprise qu’il avait suscités pour disparaître. Les rameks décidèrent en quelques cris de s’en aller, sous les yeux du jeune voleur, habilement dissimulé à leur vue et à leur museau, en hauteur, sous la coupole.

Courte-Dague suivit leur départ, précipité mais organisé, puis il quitta la chapelle de Vilvenin à son tour. Il remarqua les deux gardes qui continuaient leur ronde, insouciants du cambriolage qui venait d’avoir lieu. Apparemment, les rameks avaient été aussi furtifs que lui et n’avaient pas eu recours à leur poison paralysant.

L’homme-rat blessé perdait du sang : ainsi, comme il l’avait prévu, Courte-Dague pouvait le suivre à la trace. Les rameks couraient plus vite, beaucoup plus vite que lui et le jeune voleur n’aurait jamais pu les rattraper, ou même tenir leur rythme, à distance. Peu importe ; il n’était pas pressé. Tout ce qu’il souhaitait, c’était savoir où les rongeurs géants allaient se réfugier et planquer leur butin. S’ils n’entraient pas dans un de leurs inextricables souterrains, il pouvait avoir une opportunité de récupérer une partie de leur récolte. Courte-Dague quitta ainsi Vilvenin par les plus petites et discrètes ruelles de la ville, suivant la trace sanguinolente des rameks.

Le voleur s’attendait à devoir ensuite passer par les égouts mais les rameks prirent la direction de la forêt qui s’étendait à l’ouest de la ville : Geôle-de-Vent. Ils s’enfoncèrent dans les bois de sycamores morts et Courte-Dague leur emboîta le pas, assez éloigné pour ne pas risquer de se faire repérer. La trace était plus difficile à distinguer sur l’herbe, la mousse et les fougères que sur les pavés de la ville. Le jeune homme n’était pas un pisteur hors-pair et plus il avançait, plus il avait de la peine à poursuivre les hommes-rats. Il s’épuisait, dans la nuit, à scruter le sol à la recherche de gouttes de sang ramek, entre les racines et les fougères.

Après une petite heure de poursuite, Courte-Dague se retrouva, plié en deux, à écarter les branches d’un arbuste à frangibouses pour repérer les traces de ceux qu’il poursuivait quand il découvrit le cadavre d’un des rongeurs-géants. La créature gisait, face contre terre, une fine flèche le traversant d’une épaule à l’autre. Courte-Dague vérifia qu’il ne s’agissait pas de l’homme-rat qu’il traquait, celui qui était blessé. Ensuite, il observa la flèche. C’était un projectile plus habilement fabriqué et travaillé que ceux que le voleur avait déjà vu par le passé. Les plumes utilisées pour l’empennage étaient très belles et Courte-Dague ne put s’empêcher de les frôler du bout des doigts. Il frissonna. « Qui a tué ce ramek ? ». Le voleur leva la tête en direction du sommet des sycamores sombres qui l’entouraient. Il ne savait pas s’il voulait se réjouir d’avoir compris que c’était une flèche elfique ou mourir de peur de savoir qu’une de ces créatures pouvait se trouver, invisible, près de lui. Rassemblant son courage, Courte-Dague chercha la piste pourpre qui le mènerait au repaire des hommes-rats et poursuivit son chemin à leurs trousses. Il frissonnait, imaginant qu’un elfe était peut-être en train de l’épier, hésitant à le transpercer d’une flèche et qu’il ne pouvait rien y faire.

Grâce à son étude de la cartographie des environs et aux repères que les étoiles lui offraient, il pouvait bien se situer géographiquement. Il avait pénétré dans la forêt de Geôle-de-Vent, qui s’étendait non loin de Vilvenin, et il progressait dans la direction générale du fort abandonné de Perd-la-Tête, au nord-ouest. C’était une ancienne tour de garde renforcée, édifiée au sommet d’une colline surplombant légèrement le reste de la forêt.

Courte-Dague sauta et attrapa une branche de l’arbre au-dessus de sa tête. Il choisit la plus épaisse à sa portée et grimpa jusqu’à son sommet. De là, il pouvait apercevoir, au loin, les ruines du fort. Il arrivait à voir que des torches y étaient allumées. Le voleur pouvait même distinguer des silhouettes se déplacer sur les remparts. Difficile pour lui de dire s’il s’agissait d’humains, d’hommes-rats… Ou d’autres humanoïdes. Mais son instinct lui chuchotait à l’oreille que les rameks planifiaient de se planquer là-bas.

Perché sur sa branche, le jeune homme sentit comme un courant d’air froid lui chatouiller la glotte. Quand il baissa la tête, par réflexe, il comprit qu’on lui avait glissé une lame sous la mâchoire en sentant la froide caresse du métal aiguisé sur son cou. Courte-Dague ne voyait que la main qui tenait la garde de cette dague. Il ne put s’empêcher de constater que l’arme était ma foi délicatement décorée et magnifiquement peinte. Quant aux doigts qui serraient le pommeau, ils étaient plus fins et beaux que ceux, sublimes, d’une fée. Aucune personne ne pouvait avoir des doigts si raffinés. Aucun humain. Alors qu’il allait être égorgé, le pendentif que portait Courte-Dague se refléta sur la lame de la dague. L’elfe qui le tenait en respect interrompit son geste.

– Vous êtes ceint du symbodaille ultime du Sésame d’Or ?

C’était un individu féminin, une elfe. Courte-Dague n’avait jamais entendu une phrase aussi joliment prononcée. Ses mots résonnaient aux oreilles du voleur comme un poème, sa voix comme une chanson.

– Heu…Ouais… C’est bien ça.

– Maltant vous n’êtes pas la mygendaire Pie de Luxe. Pourment se fait-il que vous arbortiez sa médatif ?

– Bin c’est mon… Mon père qui m’l’a donné.

– Votre péniteur est le légendathique vol-la-loi de luxe ?

Courte-Dague répondit doucement, en prenant bien garde de ne pas déglutir.

– Ou…Ouais. C’est ça. C’est la Pie de Luxe. Le mec qui a atteint le plus haut grade dans la Guilde des Voleurs... Enfin, c’était la Guilde du Sésame, à l’époque...

L’elfe retira sa lame du cou du voleur. Celui-ci se retourna, en se passant instinctivement la main sur la gorge. Face à lui, une resplendissante elfe aux cheveux mordorés se tenait, accroupie, en équilibre improbable sur une branche d’arbre.

– Vous êtes le fiscendant de Vasvo ?

Courte-Dague opina du chef.

– Vasvo, l’Amidial des Elfes, la mythidaire Pie de Luxe ?

– Heu...Oui… Comme j’vous l’ai déjà dit, quoi. C’est ça.

En équilibre sur une branche, l’elfe essuya du revers de son jupon sa lame, comme si le contact avec la peau de Courte-Dague l’avait salie. Elle dévoila ce faisant subrepticement sa délicate cheville. Courte-Dague n’avait pas la possibilité de détailler tout ce qu’il trouvait beau et magnifique sur cet être. Ses vêtements étaient splendides, ses cheveux semblaient faits d’or fin, même ses bottes étaient dignes d’être exposées dans un musée. Quant à son physique, il troublait profondément le jeune voleur. Un seul regard rapide posé sur la poitrine de l’elfe, sournoisement mise en valeur par un petit corset du plus bel effet, lui avait retourné le ventre. Son léger strabisme détecté par Courte-Dague n’entachait en rien sa grande beauté. Il n’avait jamais vu une elfe d’automne de toute sa vie. Tout ce qu’il connaissait des membres de ce peuple, c’est qu’ils étaient les plus belliqueux des quatre clans9, qu’ils étaient plutôt beaux gosses et qu’ils étaient incapables de répondre par oui ou par non.

– Voilà une coïncidrole si magnibelle qu’elle ne peut qu’être le fruit d’un desgique souricique. Je dois vous raconfier que j’hardicouperais de le voirontrer. Amenuisez-moi à lui, j’ose vous en prier tant.

Alors qu’elle lui avait passé la dague sous la gorge quelques instants plus tôt, la créature des bois voulait désormais qu’il la ramène chez lui. Enfin, chez son père. Est-ce qu’elle chantait lorsqu’elle parlait ou était-ce sa voix, si douce, qui lui donnait cette impression ? Fallait-il lui répondre et briser cet instant ou continuer de la regarder bêtement, la bouche grande ouverte ?

– Je m’appuis Viryanno de Pouloginie, éclaigeuse de la tribu elfique des Sorcomiers Courrouchés. Pour faire bride, notre cheverain m’a questifié très importante, ce qui a nécessifié que je quitte ma forêt bien-adorée. Je souhaisire plus que tout accomplir la tâche assidonnée. Pour le bien de mes peupliens, et pour retrouvarbrer au plus vite. Le desgique semble nous avoir réunis, car votre péniteur pourrait m’être d’un fiervours.

Courte-Dague avait plongé tellement intensément ses yeux dans ceux de l’elfe qu’il semblait complètement noyé.

– Messoiseau ? Mes discarlages ne sont pas assez corrects pour que nous nous comprenparlions ?

– Purée, non, ça va, je vous comprends. C’est comme si vous utilisiez des mots qui n’existent pas mais que je pige. C’est pas ça, c’est que j’étais vraiment… J’suis d’accord avec tout c’que vous me demanderez. Mais par contre, j’peux pas vous amener jusqu’à lui. Jusqu’à mon père. C’est qu’il a été emprisonné et vogue depuis sur le Hautvent, le navire-pénitentier.

– Saperlichtre, quelle trisception : ses qualitences de professionnel de l’effractiolage m’auraient si aidée. Son cambriolessionnalisme est connu et réputé parmi les gens de ma race.

– Attends, vous voulez dire qu’mon père c’est une pointure chez les elfes ?

– C’est le cas, effactivament.

– Je savais même pas qu’il connaissait des elfes.

– Ce n’est pas unilement cela, c’est que mon peuple ressède envers lui une déligenourelle, après qu’il ait préssauvé l’honneur de notre majéreine en retrouvant les bijoux de famille anciens. Il a relicité le titre d’Ami des Elfes.

– Ha ouais, c’t’histoire m’dit quelque chose.

– Bref, je ne saurais occiruer le mâlescendant de Vasvo, aussi je vous accecourtir sauf, jeune homme. Sachez que vous présevez à votre péniteur la vie, car si je n’avais reconçu par chansard son médaillentif, je vous aurais éganché la gorge sans barguigner.

– Heu… Merci, alors. Je... Je vais descendre de c’t’arbre et j’vais me barrer, pépère.

Mais Courte-Dague, même s’il venait d’échapper à une mort certainement pénible par égorgement, n’avait pas très envie de quitter l’elfe Viryanno. Elle était tellement splendide qu’il avait mal au cœur à l’idée de s’en aller et de ne plus pouvoir admirer son visage et ses yeux noisette.

– En fait, j’veux juste dire, sans vouloir me la péter, que si c’est des compétences de voleur dont vous avez besoin, je suis pas le dernier des manches dans cette discipline.

– Vous prétenlisez que vous héritauriez tout ou partie des talormes de votre pèrsionnier, la Pie de Luxe ?

– Ouais. Voilà. Alors j’me dis, comme ça, que j’pourrais bien vous aider, si jamais, vous aviez besoin d’un petit crochetage ou d’une effraction professionnelle. Un effractiolage.

– Une effractiolage.

L’elfe semblait hésiter. Sans trop insister sur son incroyable beauté parce que cela deviendrait redondant, il sied de préciser que même avec une moue de doute affichée sur le visage, elle était resplendissante.

– Les fierividus de notre peuple elfique répugnent à serruvioler, ce que l’on considère comme vil, malgré mon respect pour votre péniteur. Si cela fait de nous des êtres surpassant ces activités basses, cela a pour inconvénient que nous devons nous acoquiner avec des adeptochetages. Notre confiance est difficile à obtenir aussi nous sélectionnons avec soin nos mercenaires…

– J’suis un mec autant fiable et digne de confiance que mon père, je vous assure, m’dame l’elfe.

– Bien. Je ne saurais vous présumentir. Cela étant établi, sauriez-vous apporter votre aide bienvenue à l’accomplissement de ma quête, mâlescendant de Vasvo ?

– En fait, j’en s’rais très fier.

Courte-Dague savait qu’il ne connaissait pas exactement la nature de son engagement ni à quoi il venait d’accepter de participer, mais il aurait été prêt à tout pour rester en compagnie de la magnifique Viryanno.

– Soit. Au nom du clan des Sorcomiers Courrouchés, je vous ensermente… hum…

– … Courte-Dague.

– … Je vous ensermente, Courte-Dague, à m’assister sans faillir dans ma quête qui constective à empêcher le réveil imminent d'un terronstre pierreux des bois.

– Mortel. D’accord. Oui.

Le jeune voleur ne savait pas bien quoi dire.

– Êtes-vous prêt à me suivre séance tenante ? N’avez-vous aucun impérategement à tenir avant de m’accompagner ?

– Alors vu que vous en parlez, pour tout dire, j’étais sur la piste de rameks qui ont emporté un énorme butin… Pour faire court, je dois amener à mes chefs l’équivalent d’mon propre poids en bijoux et pierre précieuses. Ces enfoirés d’hommes-rongeurs ont emporté c’que je m’apprêtais à dérober, j’veux dire, j’avais préparé mon coup depuis des jours quoi, et je les ai suivis pour voir si je pouvais récupérer quelque chose. Vous en avez descendu plusieurs mais l’un d’entre eux a continué sa route avec tout l’butin.

– Saperlipristi, aurais-je manqué telle une impénitente étourdie l’une de ces imméatures par une coupable distraction ! Quelle piètrerchère je fais. J’en suis contrite. Malgré cela, je comprends votre dessein : vous souhaitez lui voler le propre fruit de ses rapines. Je me propose de vous accompagner à la trace de ce vil rongeur. Une fois cela accompli, vous m’accamaradez pour pour empêcher le trollois de se réveiller. S'il se désomnolais, il ravagerait tous les environs pendant des siècles.

Courte-Dague, votre fardeau sera le mien, je le jure par mon sang, ajouta-t-elle solennellement en s’entaillant la paume de la main avec sa jolie dague.

Courte-Dague estima qu’elle en faisait un peu trop et n’en rajouta pas. Ils descendirent de l’arbre, chacun de leur façon. L’elfe repéra aisément les traces du dernier ramek. Elle en avisa Courte-Dague et tous les deux en suivirent la piste10.

Le jeune voleur et l’elfe s’étaient approchés à croupetons et silencieusement de la tour en ruines qui, il est toujours opportun de le rappeler, surplombait la forêt de Geôle-de-Vent, du sommet d’une petite colline. Viryanno avait soudainement intimé à Courte-Dague l’ordre de ne plus avancer : ses parfaits yeux elfiques avaient repéré, malgré les hautes herbes et l’obscurité, une corde tendue tout autour du repaire des rameks. Les hommes-rats avaient piégé les environs. Sur les directives de Viryanno, ils évitèrent d’en déclencher le mécanisme complexe.

Les quelques meurtrières qui ornaient les parois de la tour laissaient entrevoir de la lumière à l’intérieur de celle-ci. À son pied se trouvait une lourde porte de bois.

– J’pourrais facile grimper jusqu’à la première des ouvertures, murmura Courte-Dague. Toi aussi ?

– J’en ai effectivement la physiquilité.

– La porte est sûrement gardée et verrouillée, on fait ça, on monte jusqu’à la première meurtrière ?

– C’est une riche idée, sagace voleur. Je passe devant.

Les deux compères escaladèrent facilement les quelques mètres du mur de briques et atteignirent l’embrasure la plus basse de la tour. Viryanno jeta un œil nyctalope et rapide à l’intérieur, puis s’y faufila. Courte-Dague la suivit sans trop de peine. Ils étaient tous les deux arrivés au premier étage de la tour, au sommet des marches provenant de l’étage inférieur. À leur niveau, une porte les séparait de leurs ennemis.

– Comment faites-vous d’habitude, lorsque vous cambriolisez un endroit ? Quel est l’usage ?

– Alors, dans l’idéal, j’trouve vite ce que je recherche, puis je décampe.

– Mais en ce qui concerne les occupantagonistes ? Vous ne vous battez pas ? Vous ne tuez personne ?

– En fait, j’essaie d’éviter ça le plus possible.

– Tenez-vous le pour dit : aux yeux de mon peuple, l’existence même des hommes-rats est une insultignoble. Le code d’honneur moral ancestral des membres du clan des Sorcomiers Courrouchés nous enjoint à les éliminucider dès que l’occasion se présente.

– Ouais, alors, moi je suis pas trop du genre “grand carnage sanglant”, je préfère opter pour le côté “furtivité et sécurité personnelle”.

– J’ai fait le sermolennel de vous aider, et je…

L’elfe fut interrompue par des sons stridents et bestiaux, qui provenaient du rez-de-chaussée de la tour. Les deux intrus se turent, attentifs, et perçurent bientôt en plus de ces éclats de voix aigus le bruit de pattes qui allaient et venaient, les cliquetis de griffes acérées sur le sol pierreux.

– … et je déteste les cris des hommes-rats, conclut-elle avec une mine de dégoût.

– En fait, madame, si j’ose, c’est pas vraiment des cris. Ils sont juste en train de papoter entre eux.

– Foutristi ! Vous déclaragez comprendre leur… langage ?

– Bin, en fait, oui, carrément. C’est ma maman, elle m’a appris à parler cette langue.

– C’est impressionnant… Je gage toutefois que votre mère n’a pas pu vous ensapprendre le lonal11, n’est-ce pas ?

L’écho de la conversation des rameks et de leurs bruits de pas se fit de plus en plus fort : leurs ennemis s’approchaient. Viryanno réagit prestement et bondit dans les escaliers en effectuant deux parfaites roulades très gracieuses, sexy et complètement maîtrisées. Arrivée au rez-de-chaussée, avant même de s’être rétablie sur ses deux pieds, l’elfe avait pris son arc en main, encoché une première flèche et lorsqu’elle s’immobilisa, elle tira coup-sur-coup deux projectiles en pleine gorge des hommes-rats qui patrouillaient en mangeant qui un sandwich fouine-moutarde, qui un fagot de cornichons grillés au romarin. Les rameks s’écroulèrent en silence. Courte-Dague s’approcha et s’accroupit pour fouiller les créatures.

– Continuons, mon odorat plus préfuté encore que ma lame m’indique que d’autres perfongeurs géants se terrent dans les environs.

Le voleur, déçu, se releva en grimaçant.

– Ceux-ci non plus n’ont rien sur eux. Ils ont certainement déjà entreposé le butin quelque part dans cette tour... On est bons pour devoir fouiller toute la cabane.

– Éliminons avec plaisir une à une ces immondes créatures ! Avez-vous ouï, lors de votre écoutuction de leur infect verbiage, si elles ont mentionné, à ce propos, combien elles étaient à errer dans ce sinistre endroit ?

– Non, je crois pas. Elles ont parlé d’un “engin titanesque numéro trois” et d’un mec appelé “Œil-de-Taupe”, qu’elles semblaient craindre. Ça doit être leur chef, il va arriver bientôt, de ce que j’ai compris. Ou bien il est sur le point de partir, parce que le verbe est le même chez les rameks.

Viryanno rangea son arc et s’arma de deux dagues effilées. Courte-Dague la suivit des yeux, alors qu’elle partait à la chasse aux rameks. Il la vit disparaître au coin d’un couloir, puis il entendit des “couic”, “schling” et des “heurg” explicites. L’elfe était redoutable ; en quelques instants, elle venait d’occire une demi-douzaine d’hommes-rats. Le rez-de-chaussée de la tour était désormais complètement silencieux. Dans la pièce principale éclairée par le feu d’une grande cheminée, le voleur fouilla les dépouilles des rongeurs géants. Mais aucun d’entre eux ne portait le butin qu’il convoitait.

– J’imapense que nos investicherches vont s’étendre aux étages supérieurs de ces ruines, dit Viryanno avec enthousiasme.

– Ouais, bin tu imagines bien. Ça a pas l’air de particulièrement te déranger d’avoir des rats à affronter.

Aussi silencieusement que possible, ils grimpèrent les escaliers qui menaient aux autres niveaux de la tour. Le premier étage était désert, semblant servir de dépotoir pour les créatures poilues. Entre quelques planches de bois, des outils divers et des morceaux de tissus mal coupés, Courte-Dague reconnut les sacs portés par les rameks. Ils étaient encore pleins. Le voleur se précipita vers eux et les ouvrit. Tout son enthousiasme s’évapora en un battement de cil : les baluchons étaient remplis de pièces de métal, de rouages, d’écrous et de ressorts. Les rameks avaient pillé l’ancien monastère pour des clous. Ils n’avaient pas emporté le moindre objet de valeur.

Depuis le deuxième étage, qui donnait sur une porte de bois, Viryanno héla doucement le voleur. Il n’avait jamais entendu “Courte-Dague” prononcé si joliement. Estimant qu’il ne ferait le bilan de la fouille de la tour qu’une fois celle-ci terminée, il se dépêcha de rejoindre l’elfe. Viryanno était en train de tenter de pousser discrètement une porte de bois, mais celle-ci était verrouillée. « Laisse, je gère » murmura Courte-Dague, habitué à l’exercice du crochetage. Tout d’abord, il colla l’oreille contre les planches. Il entendit ainsi la fin d’une discussion, en langage ramek. Deux rongeurs papotaient. Ils faisaient mention d’un engin titanesque, de villages à détruire et d’une diversion à faire. Puis, Courte-Dague entendit des pas légers s’approcher. Il prévint son acolyte elfe d’un regard et celle-ci se posta contre le mur, la dague prête à s’abattre sur celui qui ouvrirait la porte. Le voleur recula.

Un homme-rat surgit de la grande salle en roulant en boule. Il passa entre les jambes de Viryanno. Attentive, l’elfe abattit sa dague pour le pourfendre, mais celle-ci fut juste trop lente et le preste ramek était déjà passé derrière elle. Debout sur ses pattes, le rongeur géant se munit de sortes de petits soleils de métal tirés d’une sacoche accrochée à sa ceinture et les projeta dans le dos des deux visiteurs. Celui lancé sur Viryanno manqua sa cible de peu. L’elfe sentit le danger et sans même se retourner, elle sauta en l’air pour éviter le projectile. Courte-Dague fut moins prompt. Le petit soleil métallique entailla l’intérieur de sa cuisse droite, malgré sa tentative d’esquive. Blessé, le voleur bondit tout de même et, instinctivement, donna un violent coup de pied dans le rongeur. Le ramek dégringola sur le dos les marches les plus hautes de l’escalier.

La créature se rétablit immédiatement et se mit à invectiver Courte-Dague et Viryanno.

– Stupides sans poils, venez, venez affronter Schnikbruk, allez !

Le voleur trouvait ce ramek bien courageux, semblant prêt à affronter un humain et surtout une elfe alors qu’il aurait pu tenter facilement de prendre la poudre d’escampette. Viryanno réagit à la provocation, sans pourtant la comprendre, en fonçant sur l’homme-rat. Courte-Dague pensa à l’interlocuteur du ramek, qu’il avait entendu de l’autre côté de la porte. Estimant que l’elfe n’avait pas besoin de lui pour vaincre son adversaire, il entra dans la grande salle du troisième étage. La coupure fraîche lui démangeait la cuisse, mais le voleur faisait de son mieux pour ne pas y penser. Il y avait dans la pièce un bureau, recouvert de quelques grimoires et parchemins, une couche sommaire et quelques vêtements. Quelqu’un s’était installé depuis peu ici. Il ne vit personne dans cette pièce, qui devait autrefois faire office de dortoir. Un escalier de pierre montait en colimaçon au sommet de l'édifice. Courte-Dague grimpa prudemment. Au sommet de la tour, il découvrit quelque chose d’imposant, la plus grande construction mécanique qu’il eût jamais contemplée. Au-delà de la tour, il n’y avait que la nuit, tombée sur la forêt qui entourait la colline.

Pourtant, il avait entendu une conversation. L’un des rameks s’était caché pendant que l’autre les avait attaqués ? C’était le plus probable. Le voleur sentit une vive douleur, là où le soleil de métal l’avait frôlé. Il inspecta sa blessure pour constater qu’il avait une courte plaie, saignante. Courte-Dague savait qu’une simple coupure de ce genre n'aurait pas dû le faire souffrir autant. Résigné, il se souvint du poison mycologineux.

Quand il redescendit dans la salle du deuxième étage, le voleur trouva Viryanno, allongée sur le sol. Elle tremblait, très pâle et le teint livide. L’elfe était en train d’agoniser. Courte-Dague s’accroupit près d’elle, très près.

– Qu’est-ce qui t’es arrivé ?

– Je vais mourir. Je n’ai plus aucune vitarginie en moi.

– C’est impossible !

– C’est leur chef, celui dont tu as parlé...

– Oeil-de-Taupe ? Mais qu’est-ce qu’il t’a fait ? Où est-ce que tu es blessée ?

Courte-Dague venait de rencontrer la plus belle femme de tout le royaume, il refusait de la perdre si vite. Il fallait l’empêcher de mourir. Le voleur inspecta le corps de la mourante, respectueusement mais en se rinçant l’oeil. Effectivement, il n’y avait aucune blessure apparente.

– Il lui a suffi de poser la main sur ma peau et c’était comme s’il consomangeait ma vie. Ce n’était pas un ramek... C’était un...

Viryanno rendit un dernier souffle, léger et tremblotant. Lorsqu’il voulut se relever, Courte-Dague ressentit une douleur intense et soudaine lui transpercer la jambe droite, des orteils au haut de la cuisse. Paralysé, il tomba sur le dos. Le voleur ne pouvait plus bouger ses membres inférieurs. Il avait l’impression que quelque chose de vivant grossissait sous sa peau. Il souleva péniblement sa nuque, incapable de se relever. Courte-Dague regarda à ses côtés l’endroit où le projectile ramek l’avait frôlé et constata avec dégoût que d’immondes champignons blancs à chapeau violet transperçaient sa peau. Tout autour de la plaie, des dizaines de bubons dardaient, prêts à éclater pour faire apparaître d’autres champignons.

« C’était bien du poison mycologineux », comprit le voleur. Courte-Dague se savait condamné. Il laissa sa tête choir sur le sol et contempla une dernière fois la grande beauté de Viryanno qui gisait à ses côtés. Délicatement, il arrangea une mèche de cheveux qui s'était échappée sur le visage de l'elfe. Sa coiffure arrangée, il tendit la main pour saisir celle de Viryanno.

7 Sous couvert d’artisanat de haute précision, les membres de cette guilde s’adonnaient au racket, au chantage, au recel et à un nombre épatant d’activités criminelles, excepté le vol, histoire de ne pas créer de problème avec la Guilde des Voleurs, seul organisation ayant le droit d’exercer officiellement ce type de délit.

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