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Des années après la fin de la seconde guerre mondiale, d’anciens rexistes ayant échappés à la justice disparaissent mystérieusement du village de Sartmesnil en Belgique. Nostalgiques du régime Nazi, tous appartenaient à un groupuscule d’extrême droite, chapeauté par un certain Antoine Van Steen. Ces individus responsables de nombreuses exactions commises sur la population d’un village voisin en décembre 1944 vivaient en toute impunité depuis des années.
Les investigations menées par la police locale piétinent. Excédées, les autorités parachutent les inspecteurs Hauchard et Valendieu chargés de diligenter l’enquête à Sartmesnil. Ils ignorent encore que celle-ci va leur pourrir la vie et les plonger dans l’horreur. Enlèvements, tortures, meurtres, inhumations clandestines, des faits sordides susceptibles de déstabiliser des inspecteurs pourtant bien rodés. Les soupçons vont cependant peser sur une certaine Erna Paindeville, une femme au comportement étrange suivie comme son ombre par un géant qui lui sert de garde du corps. Qui est réellement cette femme ? Agirait-elle par esprit de vengeance ? Pourquoi un tel acharnement, une telle cruauté ? Et si en fait, il y avait plusieurs tueurs ?...
À PROPOS DE L'AUTEUR
Ex-collaborateur de la Banque BNP Paribas Fortis à Bruxelles,
Bernard Dupuis est membre de l'Association des Écrivains belges de langue française et Sociétaire du Cercle littéraire «La Plume Vagabonde». Auteur de neuf romans publiés en Belgique et en France, il a notamment été lauréat du Grand prix du roman de la Société des Poètes et Artistes de France en 2003.
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Seitenzahl: 446
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Bernard DUPUIS
Les Disparus
de Sartmesnil
Roman
Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected] rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN Papier : 978-2-38157-050-1ISBN Numérique : 978-2-38157-051-8Dépôt légal : 2020
© Libre2Lire, 2020
Niché entre l’Ourthe et l’Amblève, Sartmesnil grelottait sous un vent glacial. La nuit était d’encre et profonde, la pluie fine et continue. Un vrai temps de chien. À la sortie du village, la Simca Aronde accéléra sur les pavés gras et humides pour filer tout droit sur la route déserte. Après avoir anticipé un carrefour et négocié un virage serré, la voiture freina puis bifurqua sur la gauche pour s’engager dans un chemin fait de terres et de gravillons, une voie de desserte locale entre deux lignées d’arbres barbés de mousse. L’exiguïté du passage interdisait à deux véhicules de s’y croiser. Il fallait juste espérer que rien ne se présente en sens inverse, ce qui était peu probable à une heure aussi incongrue quoique, aussi longtemps que perdure la nuit, on est à la merci du moindre aléa. Le faisceau des phares arrivait à peine à trouer l’obscurité, les essuie-glaces à évacuer l’eau ruisselant sur le pare-brise. Après quelques sinuosités apparut le mur ceinturant le cimetière. L’ouvrage datait de Mathusalem et tombait en décrépitude. Le conducteur entreprit de le contourner par la droite, sachant qu’il existait un passage latéral, un vieux portail en fer forgé qui n’était pas cadenassé. La dame assise à ses côtés semblait vouloir ralentir le rythme de sa respiration alors que sa tête fourmillait d’images lugubres et insolites. Enfermée dans une espèce de bouderie solitaire, elle n’avait pas desserré les dents depuis leur départ. De temps en temps, elle lui jetait des regards obliques et furtifs, par plaisir ou par défi, aurait-on dit. Arrivé à la hauteur du grillage, l’homme se gara sur le bas-côté et coupa le contact. Il enleva ses gants et se mit à se ronger les ongles tout en fixant un point invisible droit devant lui. Drôle de façon d’apprivoiser le silence. De contrôler ses nerfs ! Son anxiété ! De se dire qu’il y avait des choses à ne pas faire ou de tirer un trait sur celles déjà faites ! La pluie l’empêchait de se concentrer, elle tombait dru, sans discontinuer. Les minutes s’écoulèrent sans que rien ni personne ne vienne troubler l’étrange atmosphère régnant dans l’habitacle. La tension était palpable, contagieuse. Le visage crispé, Léopold serra les dents. Il se dit qu’il n’allait pas craquer maintenant. Il était hors de question qu’il se dégonfle. Il songea qu’il était un peu tard pour réveiller sa conscience. Une manière de se légitimer. Encore un petit effort et tout serait bientôt terminé, du moins pour cette fois. Sans doute excédé par la trop longue attente, il s’adressa à sa passagère sans laregarder : « Alors ? Qu’est-ce qu’on fait Erna ? ».
Des traits cernés. Un front plissé et soucieux. Une tête qui balance, qui semble prise de vertige, qui hésite et puis se tourne. De grands yeux fixes qui regardent sans voir et enfin une bouche qui s’ouvre.
D’un revers de main, le dénommé Léo repoussa une mèche rebelle qui lui chatouillait le bout du nez tout en émettant un borborygme en signe d’assentiment. Enfant, il s’était entiché d’histoires effrayantes, de récits peuplés de monstres et de vampires qui prenaient aux tripes. Des lambeaux de mémoire tirés d’un vieux tiroir à souvenirs resté entrouvert ! Cette fois, c’était différent. Fini de fonctionner à vide. D’avoir un rôle passif. De jouer au figurant. Aujourd’hui, il était l’acteur principal. C’était lui le grand méchant, le malfaisant, le diabolique, le semeur d’angoisses. La peur avait changé de camp. Les autres n’avaient qu’à bien se tenir. Pourtant, le grand méchant craignait toujours le noir et dormait avec une lumière allumée en permanence !
À ce stade, tout s’était bien déroulé, sans aucune effervescence ni improvisation, comme si cette petite balade nocturne programmée et méticuleusement ordonnancée depuis des semaines était aussi naturelle que d’aller à l’église ou au marché le dimanche matin. Aucune raison de s’inquiéter. Le couple préférait imaginer que cette nuit serait le témoin privilégié de jeux interdits et que tous les deux en frissonneraient de plaisir. Quoique… Chaque jour apporte ses oublis, exception faite pour Erna pour qui l’essentiel était de pouvoir affronter au quotidien ses éternels démons, étouffer sous son oreiller ses souffrances et ses larmes silencieuses. Elle tressaillit lorsque son acolyte lui ouvrit la portière comme l’aurait fait un chauffeur en livrée, hésita un moment, puis s’extirpa de la voiture, accrochant au passage un pan de son loden. Du coup, elle étouffa un juron et se redressa en soufflant. Sa silhouette paraissait bien minuscule à côté de ce géant haut de près de deux mètres et pesant dans les cent-vingt kilos. Un véritable colosse à l’image de Bill Balantine, ce rouquin écossais, compagnon fidèle de Bob Morane, grand amateur de whisky et de hot-dogs. Deux héros mythiques sortis de l’imagination légendaire d’Henri Vernes pour la collection de poche Marabout Junior.
De par sa stature, l’homme en imposait et semblait lui vouer une obéissance servile, une bien curieuse dévotion. Bref, quelqu’un de rassurant, de protecteur, dont le sourire hélas se figeait trop vite et qui pouvait parfois s’avérer amnésique sur injonction ou simple demande. Au premier abord, il avait plutôt l’air débonnaire. Toutefois, si l’on y prêtait attention, on pouvait déceler dans la brillance de son regard la trace fugace d’une folie passagère et imprévisible.
Des éclairs déchirèrent le ciel par intermittence. Gênés par la pluie et le vent, les deux complices se portèrent à l’arrière de la Simca, une voiture qui avait fait l’objet d’un achat récent. Faut dire que la nouvelle ligne de la Simca Aronde, dite Océane, à la carrosserie bleu ciel, était très séduisante. Les sièges recouverts d’un simili bleu et écru étaient confortables, nettement plus élégants que le vilain tissu rayé des premiers modèles que l’on avait surnommé leDrap des Déportés. Comble du luxe : les vitres s’ouvraient à l’aide d’une manivelle gainée de cuir. De plus, le volume du coffre offrait un espace appréciable. Rares étaient les heureux propriétaires d’un tel véhicule car, à la campagne, les gens ne roulaient pas sur l’or. Erna pesta contre son parapluie indiscipliné qui refusait de s’ouvrir alors qu’il pleuvait toujours des cordes. Le cabas en toile cirée, sorte de fourre-tout qu’elle tenait dans l’autre main ne lui facilitait pas la tâche. Quant à Léopold dit Léo, vêtu de son seul blouson à capuche, il était trempé jusqu’aux os. Il devait en avoir vu d’autres car le déluge n’avait vraiment pas l’air de le contrarier. « Allez, c’est parti », dit-il à mi-voix en déverrouillant le coffre de la voiture dont il extirpa, non sans difficulté, un sac lourd et encombrant, l’ensemble faisant étrangement penser à une housse mortuaire.
Le fait de le vouvoyer de temps à autre la grisait, lui donnait aussi l’impression de détenir un pouvoir absolu sur son esprit et d’être maîtresse de son âme. Dans un tel environnement, aussi peu accueillant, le moindre bruit pouvait surprendre et faire frémir. Alors que la lune clignotait entre les nuages, le vent se mit soudain à siffler et un frisson lui parcourut l’échine.
Paralysée par le froid, une clématite anémique, sorte de sentinelle en méditation, enserrait le grillage donnant accès aux tristes enclos des vies perdues. Comme chaque année, elle lui conférerait au printemps un air de majesté grâce à une parure généreuse et abondante : des petites fleurs mauves groupées en pannicules qui dissimuleraient les ravages de la rouille omniprésente. Léopold fit une pause avant de hisser le sac sur son dos et de rejoindre sa partenaire qui trépignait d’impatience en tenant le grillage entrouvert. Inquiétant, immense, le cimetière leur tendait les bras. Tous deux y pénétrèrent en pestant contre le vent pour ensuite longer le mur d’enceinte sur quelques dizaines de mètres, lui devant, elle derrière, traînant ses pieds comme des queues de rats. Sans l’ombre d’une hésitation, ils empruntèrent une transversale sous le regard noir d’un trio de corbeaux rangés au garde-à-vous sur un parapet. Entre les entrelacs infinis des allées, la nuit se dévoilait, glaciale, inerte, silencieuse. Pour les amateurs de sueurs froides, rien n’est plus troublant et effrayant qu’un cimetière la nuit, surtout lorsque des inconnus y traînent un cadavre avec une seule idée en tête : s’en débarrasser au plus vite. À vous donner la chair de poule !
L’air ne sentait pas la rose, le mort non plus. Les fortes rafales de vent et de pluie noircissaient davantage un décor de fin du monde. Avecses rangées serrées de tombes, de caveaux, et de stèles dressées telles des fantômes, le cimetière apparaissait surréaliste. En dépit de son aversion pour ce genre d’endroit, Léopold y était allé en repérage, seul, le jour de la Toussaint. Il s’était mêlé à la masse des visiteurs endimanchés, des gens de tout poil, de toutes conditions sociales : une foule d’anonymes composée de grands échalas aux cols de chemises empesés, de petites vieilles en voilettes noires et d’une myriade de gosses indisciplinés. Certains gugusses semblaient méditer, d’autres prier face aux sépultures. Des dandys faussement affligés, genre nécrotouristes, paradaient dans les allées avec les mêmes chrysanthèmes dans les bras.Déifier les chers disparus avec la Fleur des Veuves un premier novembre, c’était leur rendre un bref hommage. Un jour, une pensée, une visite, une corvée ! La sacro-sainte fête des Morts, une coutume ! Un rituel ! Rien de tel pour se donner bonne conscience, anesthésier ses peines et ses chagrins. Il y a vraiment quelque chose d’inexprimable dans la mort. Les défunts ne pensent pas, ne parlent pas. Ils sont morts. Rien ne peut être compris ni mesuré.
Afin de ne pas éveiller les soupçons, Erna avait estimé que la présence de Léopold devait paraître la plus naturelle possible. Aussi avait-elle décrété qu’il ne pouvait y aller les mains vides. Il devait sacrifier à la tradition. La décision s’imposait d’elle-même. Très discipliné, il avait déposé une potée de chrysanthèmes mauves sur la tombe de ses parents, et c’était bien la première fois qu’il agissait de la sorte. Les années précédentes, Erna s’y rendait à sa place parce que lui, Léo, il détestait ça ; les cimetières noyés de pomponettes à la Toussaint sous un ciel gris et désolé, ce n’était pas trop sa tasse de thé. Dénicher un emplacement en toute discrétion pour y dissimuler un futur macchabée non plus. C’était à priori une corvée, une tâche ingrate et inhabituelle.À force d’effectuer d’incessantes allées et venues, la ténacité de Léopold avait fini par payer. L’endroit repéré était situé au fond du cimetière près de la chapelle, à l’ombre des grands ifs, non loin de la pelouse d’honneur, là où reposaient les fantômes des sacrifiés de 14-18 et de 40-45.
Le choix de la sépulture s’était opéré de manière sélective, un peu plus compliqué que prévu car il y avait eu matière à discussion. Léopold avait penché pour un caveau de famille datant d’unevingtaine d’années avec une ouverture située à l’avant, surélevée d’un demi-mètre par rapport au niveau du sol. Le travail y serait plus aisé. Le cercueil à réutiliser serait bien entendu celui du dessus, le dernier arrivé, en espérant qu’il soit accessible et qu’il ne se déglingue pas trop au cours de la délicate opération. Comme promis, Léopold avait fait son rapport et, après moult questions et tergiversations, Erna avait fini par l’approuver, non sans avoir effectué au préalable une dernière reconnaissance en solitaire.
Léopold se libéra enfin de son pesant fardeau en le laissant choir sur le sol sans ménagement. Soucieux, il contempla ses semelles de crêpe crottées, puis son regard se porta sur la forme recroquevillée et il se dit qu’il n’aurait pas été convenable de garder un cadavre à domicile, non seulement à cause de la puanteur mais surtout parce qu’il n’y avait pas d’endroit discret où le caser. Et ça ne se faisait pas. Il était hors de question d’avoir un locataire, même mort. C’est le genre de défunt qui finit par s’incruster et, à la fin, on n’arrive plus à s’en débarrasser. De toute façon, Erna n’en aurait pas voulu. Bref, il arrêta de gamberger et dressa l’oreille. Pas le moindre bruit, hormis celui du souffle infatigable du vent dans les arbres.
Après s’être grattouillé le bas du dos de façon énergique, il jeta un coup d’œil à sa montre : il était pile une heure du matin.
« Famille Lissoir-Joneau », pouvait-on à peine déchiffrer sur la pierre bleue souillée par le temps.Les noms et prénoms des défunts et leurs dates de naissance et de décès y figuraient : deux hommes, deux femmes, l’égalité des sexes dans la mort. Hortense Joneau décédée en 1934 était la dernière à avoir été inhumée. L’illustre inconnue qui était demeurée célibataire toute sa vie allait, bien malgré elle, avoir de lacompagnie et pas la meilleure qui soit.
Léopold sentit l’adrénaline courir dans ses veines quand il s’attela à desceller la pierre marquant l’ouverture du caveau. Un instant redouté. Faire le moins de bruit possible. Ne pas attirer l’attention. Maîtriser chacun de ses mouvements. Surtout éviter de déranger les locataires ! Certains plus grincheux, plus susceptibles que d’autres pouvaient s’avérer belliqueux. Tout en œuvrant, il eut la désagréable sensation d’être épié. Du coup, il se souvint qu’un jour un taré lui avait fait croire que les morts observaient les vivants à leur insu. Il en avait été obsédé au point d’en faire des cauchemars. Le joint de mortier déjà bien fissuré ne résista pas longtemps aux coups répétés du marteau sur le burin. « Voyons, pas si fort, pas si fort », ne cessait de répéter Erna dont la tension montait. Une fois la pierre enlevée et déposée, Léopold souffla et s’épongea. Il semblait passablement épuisé. L’ouverture ainsi pratiquée apparaissait comme une blessure béante, un gouffre sans fond, mélange d’horreur et d’éternité. Le cercueil d’Hortense reposait à une profondeur d’environ trente à quarante centimètres. À première vue, il était en meilleur état que celui de sa sœur situé juste à côté, lequel apparut vieilli et délavé avec de nombreuses fissures sur les côtés. Restait à extraire la caisse d’Hortense du caveau. Un jeu d’enfant pour le colosse qu’était Léopold. Erna se tordit le cou pour mieux voir et implora le dieu des enfers pour qu’il n’y ait pas un cercueil en zinc à l’intérieur, auquel cas l’opération aurait dû être annulée.
Léopold, que la chair de poule fit frissonner, réclama le pied-de-biche. Erna lui jeta un regard évasif, se passa les doigts dans les cheveux et s’exécuta. Après un moment d’intense concentration, il positionna le pied-de-biche et appuya dessus avec prudence. Le mouvement se fit un peu hésitant. Même s’il était habile de ses mains, il craignait d’abîmer le cercueil déjà bien fragilisé. Après quelques gémissements et craquements sinistres, le couvercle finit par céder. Soulagé, quoique rempli d’appréhensions, Léopold le déposa sur le sol détrempé. Puis, sans dire un mot, il dirigea sa propre lampe torche à l’intérieur. À ses côtés, Erna ressentit de drôles de picotements dans la nuque. Elle releva le menton et eut un geste brusque de répulsion tout en détournant volontairement son regard qui se perdit dans l’obscurité et la valse des ombres.
La tête basse, Léopold fit la grimace et reprit sa respiration. Inconsciemment, il serra les poings car il n’appréciait guère d’être bousculé. C’était un caractériel. Tout en maugréant, il souleva le sac en tissu de cretonne à hauteur de ses hancheset le laissa glisser dans le cercueil. Ensuite, il se releva non sans peine et entreprit de le tasser avec ses pieds au risque de passer au travers. Sorte de rituel païen, de petite danse macabre qui faillit lui faire perdre l’équilibre. C’est alors qu’il s’immobilisa et parut méditer.
Piqué au vif, il rougit comme un gamin. Néanmoins, il prit cela pour un compliment. Il est vrai que les vieilles habitudes ont souvent du mal à mourir ! La réaction d’Erna avait été instinctive, une sorte de détentenerveuse. À peinequelques minutes lui suffirent pour reclouer le couvercle et réintroduire le cercueil dans le troude la même façon qu’il aurait fait passer un sac de charbon à travers un soupirail. Ilreplaça ensuite la lourde pierre dans l’ouverture et mit un peu plus de temps pour la rejointoyer avec soin. Dans la foulée, il rassembla les outils à la hâte et les jeta dans un fourre-tout. « Surtout pas de conneries, ne rien oublier sur place », se dit-il tout en piétinant les traces au sol.Et d’ajouter face au caveau, à l’attention du macchabée dont il venait de se débarrasser : « Désolé vieux, mais on n’a pas trouvé mieux ». Le temps écoulé avait semblé durer une éternité. Erna était demeurée fascinée par la scène d’horreur à laquelle elle venait de participer et qui, aussi surprenant que cela puisse paraître, lui avait coupé la respiration et laissé un arrière-goût… alléchant.
La grande crainte d’Erna était d’être, elle-même, enterrée vivante. Une réelle obsession ! Un beau jour, elle avait lu dans un quotidien qu’à la fin du siècle dernier, une femme enceinte de huit mois, décédée quelque part en Rhénanie du Nord, avait été inhumée alors qu’elle était toujours en vie. Le lendemain des funérailles, le gardien du cimetière avait entendu des bruits étranges provenant de la tombe. Aussi le cercueil fut-il déterré en présence des autorités. Une fois celui-ci ouvert, ils constatèrent que la jeune femme avait bien été inhumée vivante et qu’elle avait accouché dans sa bière. Elle et son bébé étaient morts d’asphyxie. L’histoire était glauque. La réalité, abominable. Erna n’était jamais parvenue à évacuer tout à fait cette image de son esprit. Le simple fait d’y penser faisait monter en elle les spasmes d’une angoisse incontrôlable. Toutefois, l’idée trottait dans sa petite tête que si cette horrible mésaventure devait arriver par hasard à certains salauds, ça ferait assurément monter son adrénaline et, compte tenu des circonstances, elle n’en ferait pas une maladie.
Quoique flambant neuve, la belle Aronde avait ses caprices, autant qu’une diva ou une star de ciné. Or, le moment était très mal choisi. Au démarrage, le moteur avait d’abord commencé par râler, puis à hoqueter de façon inquiétante. Ce n’était pas bon signe. Léopold avait alors insisté à plusieurs reprises en appuyant à fond sur la pédale d’accélérateur. Sans succès. Malgré les multiples coups de démarreur simultanés, assortis d’une volée de juronsinnommables, le moteur refusait toujours d’obtempérer. Le grain de sable ! Immense solitude et chape de plomb ! Au moment de mettre les voiles, le sort allait-il s’acharner ? Léopold n’était pas doué en mécanique automobile. En vérité, il n’était pas doué pour grand-chose. Il tenta de faire le vide dans sa tête. Cet incident n’avait pas été envisagé parce qu’il était tellement improbable, d’autant plus que la voiture était neuve. D’habitude maîtresse de ses nerfs, même dans les pires circonstances, Erna en eut des sueurs froides. Un sentiment de paranoïa remplaça soudain la satisfaction dont elle avait fait preuve jusqu’ici. Contre toute attente, elle réussit à se calmer et retrouva subitement l’usage de la parole.
Quelque peu échaudé par la virulence du ton auquel il n’était pas coutumier, il se tourna vers elle, la fixa d’un air agressif, hésita un moment (son cerveau fonctionnait moins vite que les autres), puis s’éjecta comme un diable de la Simca malgré une pluie toujours aussi diluvienne. Bien décidé à régler le problème, sans pour autant en avoir la compétence, il souleva le capot, promena sa lampe de poche à l’intérieur et demeura dubitatif.
À la fois surpris et agacé, Léopold laissa échapper sa lampe. Erna se tenait à ses côtés, occupée à se dépatouiller avec un parapluie toujours aussi rebelle. Le froid semblait s’être installé à l’intérieur même de son corps et un nuage de vapeur matérialisait son haleine. Elle venait à l’instant de se rapprocher à pas de loup, sans qu’il ne l’ait vue ni entendue arriver, ce qui avait provoqué son émoi.
Erna ne se le fit pas dire deux fois et pivota sur elle-même. Il la suivit des yeux. Tout à coup, elle s’immobilisa. Un bruit suspect ! Elle pâlit. La nuit, tous les bruits sont insolites et, à proximité d’un cimetière, ils prennent une tout autre dimension. Celui qu’elle avait perçu était assez proche.Commeun rat devine la présence d’un danger, elle scruta l’obscurité et tendit l’oreille.Elle sentait de suite quand il y avait un truc qui n’était pas normal. Pourtant l’endroit était toujours aussi désert. Il n’y avait âme qui vive au pays des morts. Méfiante, elle se garda bien d’utiliser sa lampe et marcha à reculons. C’est alors qu’il y eut un autre bruit et, pour ajouter à l’angoisse, une chouette se mit à hululer. Du coup, elle sursauta et agrippa Léopold par le bras. Il fut sommé de se taire. Voilà que le malheureux se faisait rabrouer alors qu’il ne disait rien ! Avec une tendresse qu’elle ne lui connaissait pas, il lui chuchota à l’oreille qu’ils étaient bien seuls et qu’elle n’avait rien à craindre parce qu’il était là pour la protéger. Et il ajouta pour tenter de la rassurer au mieux que ce qu’elle avait cru entendre n’était en fait qu’un bruissement dans les feuillus. Il est vrai que le vent n’en finissait pas de gémir. Convaincue qu’elle était loin d’être folle, Erna finit cependant par capituler et s’engouffra à l’intérieur de la voiture où elle garda tous ses sens en alerte. Ce n’était pas le moment d’avoir une confrontation avec un quelconque revenant ! Elle chercha en vain une explication valable. Après un long moment, ne l’ayant pas trouvée, elle scruta le ciel avec anxiété à travers le pare-brise. Il y avait comme une absence d’étoiles. Ce n’était pas de bon augure. Tandis que Léopold fourrageait dans le coffre de la Simca à la recherche d’un chiffon, elle se cala au fond du siège, ferma les yeux et inspira un grand coup. Non loin de là, dans un angle sombre, une silhouette basse et ramassée retenait sa respiration. Attiré par une activité inhabituelle, l’homme regrettait déjà d’avoir pris le risque de se déplacer. Après avoir hésité un moment, il quitta prudemment sa cachette improvisée et choisit de contourner le mur du cimetière. Il marchait vite et courbé, un peu comme s’il venait de commettre un délit ou qu’il avait eu la peur de sa vie. Le quidam était trempé de la tête aux pieds. Il avait la goutte au nez et faisait de gros efforts pour ne pas éternuer de crainte qu’il ne soit découvert.
Deux à trois coups d’accélérateur bien dosés suffirent. Le moteur récalcitrant de la belle Aronde redémarra et enfla dans l’air au grand soulagement d’Erna. De son côté, Léopold poussa aussi un gros ouf. Il leva alors les fesses de son siège pour aller rabattre le capot avec une certaine mollesse. Un mouvement un peu trop lent au goût d’Erna qui n’avait qu’une seule envie : foutre le camp au plus vite.L’instant d’après, la Simca reprit le chemin de terre dans l’autre sens, à allure modérée et tous feux éteints. Léopold sifflotait une sorte de marche militaire. Tous poils hérissés, Erna le somma d’appuyer sur le champignon et de rallumer ses phares, ce qu’il fit dans la seconde sans discutailler. Après tout, c’était son véhicule et elle l’avait payé de ses deniers. La voiture parcourut encore une centaine de mètres et finit par se planter suite à un coup de frein intempestif. Surprise et, malgré qu’elle se tenait accrochée à la portière, Erna faillit valser dans le pare-brise. Quant à Léopold, imperturbable, il avait anticipé en se cramponnant auvolantsans pour autant arrêter de siffloter.
Léopold renifla bruyamment à plusieurs reprises et sa maudite mèche de cheveux lui retomba devant les yeux pour lui masquer la vue. Dire qu’il avait toujours refusé de la couper. Il affirmait qu’elle faisait partie de lui, de sa personnalité, que sans elle, il se sentirait perdu et vulnérable à l’instar de Samson l’israélite qui avait perdu sa force lorsque Dalila lui avait coupé ses sept tresses.À court d’arguments, il préféra ravaler ses protestations et baissa d’un ton. N’empêche qu’elle lui tapait sur le système. Il n’en continua pas moins de l’épier du coin de l’œil tout ensongeant que s’il voulait la faire taire définitivement, quelques secondes lui suffiraient. Il se mit à respirer très vite à cause de l’adrénaline. Un cou si mince, si fragile ! La peau blanche et délicate à cet endroit céderait facilement sous une lame bien effilée. Il imaginait déjà le sang prêt à jaillir, rouge, écarlate. En même temps, il songea qu’il aurait aimé l’accompagner jusqu’à son dernier souffle. Une petite voix intérieure l’incitait à creuser l’idée. Cette voix, il la connaissait, elle lui était familière, il l’avait si souvent entendue dans son sommeil qu’elle lui polluait les neurones en permanence. Subitement, il revint à la réalité.
Léopold ne trouva pas la réplique. Il se contenta de cligner des yeux avant de redémarrer et d’appuyer sur le champignon. Une fraction de seconde suffit pour transformer la malheureuse bête en une infâme bouillie. Le visage d’Erna ne trahit aucun état d’âme, aucun trouble. Sous l’emprise d’un état affectif dépendant, Léopold avait obéi sans rechigner. Il avait même esquissé un sourire rapidement effacé. Curieux ! Avait-il trouvé l’épisode amusant, comme l’avant-veille, lorsqu’il avait étranglé de ses grosses mains tavelées ce pourri d’Oscar Sarlet ? Il l’avait attiré et piégé chez lui, dans la buanderie, sous un prétexte fallacieux.Bien que futé, l’homme au profil de rapace, aux cheveux longs et poisseux, ne s’était guère méfié. Néanmoins, Léopold avait dû ruser et rester prudent car le dénommé Sarlet était loin d’être une mauviette. Lorsqu’il lui avait tourné le dos, il l’avait empoigné et, bien qu’il se soit défendu avec l’énergie du désespoir, il ne lui avait laissé aucune chance. Il lui avait carrément explosé la figure, puis comprimé le larynx et écrasé la trachée d’une poigne de fer tout en prenant soin, par sadisme, de relâcher la pression de temps à autre. Ainsi l’avait-il amené lentement au bord de l’asphyxie.Ensuite, il avait attendu qu’il revienne à lui. Trop fébrile ou trop excité, il s’était toutefois laissé emporter par son tempérament excessif. Dans un état second, comme sous hypnose, il avait serré de plus en plus fort et il s’était régalé quand il avait vu ses gros yeux sortir de leurs orbites.Dans un ultime sursaut,Sarlet avait bien tenté de se dégager en gigotant et en donnant de grands coups de pied désespérés dans le vide sans cependant y parvenir.
Lorsque Erna paniquée était enfin intervenue, il était trop tard, l’homme venait depasser l’arme à gauche. Au départ, il avait été question de l’assommer ou de le chloroformer avant de l’inhumer vivant. Le scénario idéal. Hélas, il était mort trop vite. La déception d’Erna fut immense à tel point que Léopold culpabilisa comme jamais. Il se dit qu’il avait gâché le plaisir de son amie à cause de sa bévue. Toutefois, il avait éprouvé une sensation bizarre, de courte durée, très forte et très intense : le goût inégalable de donner la mort. Attendre, retenir cette petite mort qu’il avait au bout des doigts et puis la libérer de façon progressive selon son envie, son humeur. Ah ! Toucher ce corps inerte, sentir cette effrayante rigidité ! Caresser cette figure de cire, cette peau tendue, si froide, si morte, si blanche. Fermer ces yeux si vides en salivant comme un vieux chien. De l’excitation, de l’adrénaline à n’en plus finir !
Quoique déçue, Erna ne pouvait se permettre de lui en tenir rigueur ni de se le mettre à dos. Elle avait encore des tâches à lui confier. Et puis, il lui avait promis, la main sur le cœur, qu’il essayerait de se maîtriser à l’avenir. Le personnage se complaisait dans la position de celui qui suit. Seul, il ne pouvait rien gérer même si parfois il essayait de se persuader du contraire. C’est que son système émotionnel fonctionnait au ralenti. Erna exigerait de lui bien plus encore, convaincue qu’il lui appartenait et qu’elle obtiendrait tout d’un simple claquement de doigts. Elle savait qu’elle le fascinait, tout en étant consciente que la moindre erreur de jugement à son égard pouvait tout faire basculer. Les deux protagonistes n’en étaient qu’aux prémisses, une sorte de mise en bouche préalable. En fin de compte, ils avaient encore du pain sur la planche.
Tout en conduisant à son rythme, Léopold se tourna vers Erna et lui fit un clin d’œil comme s’il partageait en secret le privilège inestimable d’être son complice, ou le contraire. Entre eux existaient une étrange solidarité, une entente profonde, une fraternité doublée d’une obscure excitation, une espèce de magnétisme.Logique, puisqu’ils étaient détenteurs de projets communs, même si parfois il leur arrivait d’être envahis par le doute. Qu’est-ce qui était bien ?Qu’est-ce quiétait mal ? Autorisé ? Interdit ? Difficile pour Léopold de se confier, de pouvoir exprimer librement son ressenti, son désarroi, ses angoisses, ses délires, ses excès.
Le retour parut plus long que l’aller. La route empruntée était pourtant la même, tout aussi déserte, à peine éclairée par un mince croissant de lune. Hormis l’incident du hérisson et les réticences du moteur de la Simca, l’expédition nocturne s’était bien déroulée. Dans son rôle, Léopold avait été presque parfait. En dehors du fait qu’il n’avait pas le profil d’un véritable tueur, puisqu’il ne prenait aucune initiative, ou alors d’instinct, il était néanmoins capable de commettre des actes malveillants, de faire preuve de violence, de mépris, de cruauté, voire de sadisme, alors qu’il n’avait, semble-t-il, pas de passé psychiatrique particulier.
Le couple diabolique ne croisa aucun autre véhicule. Si ça, ce n’était pas de la chance ! Un quidam aurait très bien pu reconnaître la Simca Aronde et se demander ce qu’elle faisait là en pleine nuit. Et plus tard, pourquoi ne pas faire le rapprochement avec la disparition de Sarlet ? La voiture était bien connue dans le village et quand on sait la vitesse à laquelle les rumeurs sont colportées, ils auraient eu de quoi se faire du mouron. C’était juste un peu dommage pour ce con de hérisson qui s’était retrouvé au mauvais endroit et au mauvais moment. « C’est de sa faute », décréta Léopold qui se dédouana de toute responsabilité. Le garçon avait reçu un ordre et il l’avait exécuté comme un brave petit soldat. On ne pouvait rien lui reprocher. La seule note discordante était peut-être ces bruits inquiétants qu’Erna, alors sur les nerfs, avait cru percevoir à la sortie du cimetière.
Les mains gantées posées sur le volant, la tête haute, Léopold conduisait tranquillement. Le paysage défilait. Dans la lueur des phares, une chapelle ou une potale glissait de temps à autre au bord de la route. La nuit appelle davantage à la réflexion. Il y avait en lui des pensées obscures mêlées à des sentiments mitigés qu’il essayait tant bien que mal de cadenasser. Depuis qu’il avait mis le doigt dans l’engrenage en étranglant Oscar Sarlet et en se débarrassant du cadavre aussi simplement que s’il avait sorti sa poubelle un lundi matin, il était passé de chrysalide à papillon tueur.
Prudent, attentif à la route noyée d’ombres et déjà en partie inondée, il continuait de rouler à une allure d’escargot tout en mâchonnant un carabouilla, sorte de bonbon noir sucré et anisé. De part et d’autre de la chaussée, des champs détrempés, des fossés gorgés d’eau et de grands arbres qui ressemblaient à des squelettes.Engoncée dans son siège, Erna reprenait peu à peu ses esprits. Lui ne pipait mot. Il avait l’air de chercher à comprendre pourquoi il n’y avait rien à comprendre. Bref, autant ne pas s’embarrasser de questions, ne pas se compliquer la vie. C’était aussi simple que ça. Excepté l’incident du hérisson, qu’il n’avait pas encore tout à fait digéré, il s’estimait satisfait. Craignant qu’il ne travaille un peu trop du chapeau à la suite de cette expédition, Erna lui sut gré de demeurer silencieux tout en s’efforçant d’oublier qu’ils avaient peut-être été observés. Son anxiété, il est vrai, ne semblait pas le concerner car il s’était déjà réfugié dans son autre monde, sa bulle, son jardin secret. À la réflexion, elle se dit que personne n’était assez fou pour se balader dans un cimetière en pleine nuit par un temps aussi dégueulasse. Personne, sinon unpervers, un malade, un désaxé, un zombie. Ou s’appeler Erna !Ou encore Léopold ! Mais, pas de défaitisme ; peut-être que lebruitentendu n’était en fait que le fruit de son imagination ou tout bonnement dû au surmenage et à la fatigue. Elle se conforta dans l’idée qu’il était plus confortable de penser de cette façon, de renverser la logique des choses afin de se rassurer.Engourdie par le froid malgré son épais loden, elle appuya sa joue contre la vitre embuée. Il lui sembla alors avoir la conscience désactivée. N’ayant pas consulté sa montre, elle ignoraitquelle heure il était. La route balayée par la pluie lui parut tout à coup inconnue. Sensation bizarre ! Ses paupières se firent lourdes. Elle tenta de résister mais finit par s’endormir comme un bébé. Quand la voiture stoppa devant la maison, Léopold émit un soupir et ses traits se détendirent. Après s’être passé la main dans sa tignasse et mis un peu d’ordre dans sa tenue débraillée, il se tourna vers elle et l’épia en silence. Son visage n’était qu’une simple tache pâle, sans aucune expression. Le sommeil ne semblait pas l’embellir. Finalement, il osa, il prit le parti de la secouer doucement par les épaules. Prise en flagrant délit d’endormissement, elle eut un bref mouvement d’humeur et ouvrit un œil. Le regard attendri de Léopold la surprit. Encore tout ankylosée, elle ne s’en formalisa pas sur le moment, sachant que c’était sa façon à lui de tenter de l’émouvoir. Elle avait le don de pouvoir l’observer au microscope. Aussi, le connaissait-elle par cœur. Jusque là, elle avait pu tirer le meilleur de ses faiblesses et elle estimait qu’il n’y avait qu’elle qui pouvait y parvenir sans trop le perturber. Ses maladresses, ses incohérences et sa naïveté ne la faisaient pas toujours rire, mais elle les acceptait, consciente de prendre chaque jour un peu plus de risques. Il était évident qu’elle n’avait pas trop le choix.
Les gros nuages menaçants s’étaient barrés en masse et le vent perclus de fatigue avait décidé de faire une pause. Presque aussitôt, la pluie diminua d’intensité pour finir par s’arrêter tout à fait. « C’est le bon moment », se dit Erna qui profita de l’accalmie temporaire pour s’extirper de la Simca, le parapluie dans une main, le fourre-tout dans l’autre. Un mouvement sans précipitation aucune car il fallait évidemment que cette expédition nocturne paraisse la plus naturelle possible aux yeux d’éventuels curieux et espions en tout genre. Léopold qui avait anticipé la sortie d’Erna se tenait à côté de la portière, immobile, les talons joints, les bras le long du corps. Il se voulait attentif et discipliné. Envie de l’impressionner, de lui cirer les bottes, crainte de la décevoir !
« Quelle élégance ! Une vraie dame de La Haute », marmonna l’amateur de carabouillas en la regardant s’éloigner à petits pas, son fourre-tout en bandoulière, fière comme un beau héron cendré, faussement fragile, séduisante et mortelle.
Suivie par son âme damnée qui s’efforçait de bien marcher, Erna emprunta l’allée pavée menant à la maison, une grosse bâtisse qui avait l’air de vouloir se dissimuler derrière un rideau de troènes. Elle s’arrêta sur le perron le temps de se remémorer le cimetière et l’enfouissement de Sarlet, ce qui la força à réfléchir et la ramena à sa propre condition de mortelle. Machinalement, elle leva les yeux. Besoin de s’éclaircir les idées ? D’évacuer un étrange sentiment de malaise ? De culpabilité ? De se dire que son existence ne tournait qu’autour d’un seul mot : vengeance et se persuader, qu’au fond, elle n’était coupable de rien ? Dans quelques heures naîtrait un nouveau jour bruineux et maladif qui effacerait toutes les étoiles, une à une. Ici, à Sartmesnil, malgré les reflets d’un dernier quartier de lune, le ciel lui apparaissait un peu plus sombre qu’ailleurs.
Au premier étage, de la lumière brillait encore derrière les rideaux tirés et de la fumée sortait de la cheminée, ce qui laissait supposer qu’il y avait de la vie à l’intérieur. Plus ou moins apaisée par cette vision, elle prit une profonde inspiration et s’octroya un grand bol d’air.
« Et de un. Le juste châtiment à celui qui le mérite. Un pourri en moins sur cette terre et un de plus en enfer », murmura-t-elle, tout en fouillant dans les poches de son loden à la recherche de ses clés.
Au moment où elle franchit le seuil de la porte cochère avec Léopold sur les talons, elle constata avec effroi que ses mains étaient moites et que ses jambes tremblaient. Sa vision se brouilla et elle peina à introduire la clé dans la serrure. Quand elle actionna l’interrupteur pour s’avancer dans le corridor, la maison l’engloutit toute entière, glissant de la réalité vers l’étrange.
Plus tard, à la veille d’un week-end, alors qu’un gros orage sévissait au loin, l’Albatros partit en fumées durant la nuit. L’Albatros, c’était l’un des trois débits de boissons situés sur la Grand-Place de Sartmesnil face à l’église, jouxtant l’Académie de Musique qui n’accueillait plus d’élèves depuis une éternité faute de moyens financiers. Le Cercle Catholique et la Maison du Peuple étaient dans la même lignée, implantés un peu plus loin en amont. Le tenancier de l’Albatros, Antoine Van Steen, un homme imbuvable, bâti comme un roc, ne logeait pas au café mais bien dans une demeure cossue située en dehors du village. S’il avait été présent, il ne se serait sans doute jamais sorti vivant de la fournaise. Réveillé chez lui par le garde-champêtre vers les quatre heures du matin, il était accouru sur les lieux du sinistre en vociférant. Pieds nus dans ses pantoufles et vêtu de son seul pyjama rayé, il s’en était pris à la foule agglutinée pour ensuite invectiver les pompiers et les forces de l’ordre qui durent intervenir et s’y mettre à plusieurs pour tenter de le calmer. Au bout du compte, il dut être maîtrisé et emmené au poste. L’homme avait la réputation de péter les plombs quand il était éméché et il l’était encore de la veille. Ne pas savoir, ne pas comprendre et personne sur qui cogner, tout cela l’avait rendu fou furieux. Vraiment pas le genre de personnage qu’on a envie de contrarier ! L’Albatros mit des heures à se consumer sous la surveillance permanente des hommes du feu. Lerapport établi par les experts conclut à un incendie criminel. Un acte délibéré, insensé, gratuit. Un ou plusieurs individus inconscients et malintentionnés auraient volontairement bouté le feu à l’établissement et un bidon d’essence aurait été retrouvé sur le trottoir. Pas très malin ! Sans doute des amateurs. Des murs noircis bons pour la démolition et une annexe en partie calcinée, c’était tout ce qui restait de l’estaminet. Qui pouvait en vouloir au patron de l’Albatros ? Il était de notoriété publique que Van Steen s’était adonné à un négoce très lucratif pendant et après la guerre. Il n’était pas le seul. D’autres avaient également engendré de plantureux bénéfices grâce aux scandaleux marchés noirs auxquels ils s’étaient livrés. Ces comportements inciviques avaient généré au sein de la population pas mal de jalousie, de haine et de rancœur. Toutefois, aucun d’entre eux n’aurait eu l’audace de remuer le tas de fumier ni de jouer le jeu de la provocation avec Van Steen, surtout après autant d’années.
Gendarmes et enquêteurs s’intéressèrent de près à la clientèle particulière de l’Albatros, une pléthore de piliers de comptoir composée de désabusés, d’idéalistes, d’illuminés et de dérangés du cerveau. Quelques chasseurs et colombophiles aussi. Ceux-là n’étaient guère dangereux. Par contre, une autre catégorie apparaissait bien plus inquiétante. Des nostalgiques du nazisme et du rexisme, des hommes violents et subversifs, relégués dans l’ombre par l’Histoire dont certains avaient été privés de leurs droits civiques et politiques en 1945, droits qu’ils avaient d’ailleurs récupérés cinq ans plus tard. Relaxés suite au désistement de témoins lors de leurs procès et aux dossiers trop minces établis par la commission d’enquête sur les crimes de guerre, certains avaient rejoint plus tard un groupuscule d’extrême droite sous la houlette d’Antoine Van Steen. Si quelques Sartmesnilois parlaient du Naziland, d’autres préféraient le Zoulouland. Leurs réunions, soi-disant secrètes (beaucoup étaient au courant) se tenaient à l’Albatros dans une petite salle confinée à l’arrière. Le spectacle débutait par le Deutschland über alles entonné en chœur par un panier de crabes chauffé à blanc. L’ambiance était dingue, bruyante, surréaliste, et labière coulait à flots. Diatribes enflammées, empoignades verbales et grosses rigolades salaces étaient monnaie courante. Il se chuchotait que tous ces barakis s’entraînaient au tir dans les bois et qu’ils y organisaient des stages de survie. Leurcampement était souvent installé au milieu d’une vaste clairière, toujours la même. Ces gars-là ne ressemblaient en rien aux disciples de Baden-Powell, ni aux témoins de Jéhovah et encore moins aux membres de l’Armée du Salut. À première vue, rien d’illégal. Juste de la provocation. Aucune plainte n’avait été déposée à la police. Mais pour quelles raisons avoir choisi Sartmesnil et ses environs pour exercer leurs activités subversives ? Et pourquoi ces mystérieuses patrouilles nocturnes ?À quoiservaient-elles ? Et si ce n’était qu’un jeu idiot imaginé par quelques irresponsables en manque d’activités cérébrales, des êtres nuisibles aux ambitions avortées, remplis de rancœur et au niveau intellectuel peu élevé ? Excepté Oscar Sarlet, un ouvrier agricole au passé trouble, engagé dans la Légion Étrangère après la guerre, les autres cocos étaient tous natifs de Sartmesnil. Curieusement, cela faisait un petit bout de temps qu’on n’avait plus aperçu le dénommé Sarlet.Absent au boulot, invisible à l’Albatros où il passait des soirées entières à jouer d’interminables parties de cartes avec des partenaires peu recommandables, les mêmes avec qui il allait vadrouiller en uniforme dans les bois, sa disparition ne fut guèrejugée inquiétante. Personne ne s’en souciait. Qu’importe en somme s’il était mort ou vivant. Il estvrai que sa présence parmi les membres de la milice était mal perçue. C’était d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle il n’y exerçait aucune responsabilité. L’homme à la tête découpée à la machette, teint jaune, grande galoche et dents pourries, était bagarreur, imprévisible et peu enclin à se lier d’amitié. Une vie de paumé, de raté, de rat mort. Auteur de nombreux méfaits, il avait toujours réfuté toute accusation. Même pris en flagrant délit, il se réfugiait dans le déni, ce qui était plus confortable. Qui aurait pu imaginer, ne fusse qu’un seul instant, qu’Oscar Sarlet squattait depuis plusieurs jours un cercueil déjà occupé par une jeune femme décédée il y a bien longtemps, une malheureuse dont il n’avait jamais entendu parler, ni même soupçonné l’existence ?
Antoine Van Steen, personnage narcissique, chef incontesté du groupuscule des troublions de Sartmesnil bénéficiait lui aussi d’un passé plus que sulfureux.Si Henriette, sa propre femme, ignorait le rôle exact qu’il avait joué durant la guerre,elle savait qu’il avait été impliqué dans la déportation de réfractaires en Allemagne et qu’il s’était fait beaucoup d’ennemis. Certains lui auraient bien fait la peau avec plaisir. Et ce n’était pas le pire, car elle le soupçonnait aussi d’être l’auteur de faits bien plus graves sans en connaître les détails. Tout cela restait néanmoins assez nébuleux,ce qui arrangeait forcément notre homme lequel n’avait aucun intérêt à ce que l’on dévoile son pedigree. Voilà pourquoi les gens convenables ne fréquentaient pas l’Albatros, comme si une gêne collective planait sur l’endroit.
À l’époque, Van Steen avait clamé haut et fort que des soldats allemands avaient distribué des barres de chocolat aux enfants de Sartmesnil. De braves militaires en somme ! Il avait tout simplement oublié de préciser que seuls les enfants des rexistes en avaient profité ! Le patron du Naziland avait la réputation d’être un sanguin, une brute, surtout avec les faibles. C’était un deuxième Sarlet. Aucun habitant de Sartmesnil n’aurait osé lui chercher des poux. Et gare à celui qui avait osé incendier l’Albatros ! Si ce dernier était découvert, il avait intérêt à s’expatrier car Van Steen, lui, ne le raterait pas.
Quoique costaud, Antoine souffrait d’un bel embonpoint, ce qui ne l’avantageait guère. Conscient de ne pas avoir été gâté par la nature (une gueule à chier, disaient ses détracteurs), il avait adopté une attitude franchement agressive envers la gent féminine. Une façon comme une autre de se venger.La pauvreHenrietteen faisait les frais au quotidien.Toujours mal accoutré et souvent sur la défensive, il se déplaçait rarement sans son chien, un berger malinois de belle taille.« Tel maître, tel chien », disait-on. Même poil, même denture, même regard, même aboiement.
Parti en fumées, l’Albatros n’existait plus. La poisse ! Van Steen se cassa les méninges pour dénicher un local susceptible de l’accueillir avec ses potes. Pas simple, car il n’était pas imaginable que les réunions mensuelles de sa bande de guignols se tiennent au Cercle Catholique ou à la Maison du Peuple qui les avaient toujours considérés persona non grata. D’autre part, aucun d’entre eux n’était chrétien ni socialo. Bref, personne n’en voulait. En désespoir de cause, il décida d’organiser les réunions chez lui, dans son propre salon. Henriette jouissait d’un seul droit : celui de se taire. Elle ferma donc les yeux et la bouche tout en pestant en silence sur l’intrusion de ces nouveaux envahisseurs aux élans tapageurs.
Entre solitude, désœuvrement, tristesse, excès de boissons et coups de gueule d’un mari déjanté, l’existence d’Henriette n’était guère enviable. Aurait-elle pu se dégoter un amant, elle qui n’était pourtant pas exempte de tout reproche ? Quel homme aurait voulu d’une femme vieille avant l’âge, toujours en cache-poussière, souvent dans les vapes et parfois prise de delirium tremens ? Deux bouteilles de vin à bon marché, l’une au cours de la matinée, l’autre en soirée, sans compter les rafales de pékets derrière la cravate, ça faisait forcément office de somnifère.Le côté positif était qu’Antoine avait sa tranquillité assurée. Il n’en demandait pas plus. Que du bonheur en somme ! Il était bien comme il était et s’en fichait pas mal que son Henriette tantôt rousse, brune ou blondasse, fasse quelques efforts pour paraître plus appétissante. D’autre part, il était persuadé qu’être marié à une jolie femme ne pouvait lui attirer que des ennuis. Si Henriette avait ressemblé à Marlène ou Marilyn, il aurait dû la partager et la laisser cavaler. Avec elle, le problème ne s’était jamais présenté. Il pouvait être tout à fait rassuré, on ne viendrait pas la lui piquer. Pourtant, il aurait bien aimé être secondé à l’Albatros !
Avant l’incendie, le bistrot ne désemplissait pas : une clientèle de gros soiffards qui consommait plus que de raison, des hommes en majorité. En journée, il y avait pas mal de chômeurs attablés, ce qui faisait beaucoup jaser ; on les appelait les chômeurs de luxe. Les jaloux parlaient d’une affaire en or et que seul comptait pour le patron le bruit agréable de l’aller-retour du tiroir-caisse. Bien évidemment, Van Steen avait songé à Henriette pour l’aider. Diable, une main d’œuvre gratuite ! Ce n’était pas à négliger. Hors de question cependant d’installer un épouvantail derrière le comptoir sous peine de voir les clients filer à la concurrence. Depuis qu’il ne la touchait plus et ça faisait un sacrébout de temps, Henriette savait qu’il fréquentait d’autres femmes, qu’il était un habitué des maisons closes et de parties de jambes en l’air dans des ruelles sombres ou dans la cabine de son pick-up. Son couple était carrément à la dérive. Irrécupérable. Au fil du temps, elle se fit une raison. Tout le monde savait qu’elle s’en fichait royalement. D’ailleurs, elle ne se gênait pas pour claironner sur tous les toits que son mari préférait les putes. Un enfant aurait-il pu les rapprocher ? Pas sûr du tout. Antoine n’aimait pas les enfants. Il disait qu’avoir des enfants était une plaie, une punition. Quant à Henriette, à vrai dire, elle ne s’était même jamais posé laquestion.
Le docteur Albert Paindeville, homme charitable, humaniste, catholique, féru de musique classique et de littérature, fut une figure emblématique de Vaudrenelle. Doté d’une nature généreuse, il acceptait volontiers, en contrepartie de ses prestations, de modestes présents tels des victuailles et produits de ferme en raison de la précarité qui régnait dans les campagnes.
