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Venise, XIVe siècle : la cité des Doges rayonne dans sa gloire. L’alliance immémoriale de la ville italienne avec le peuple des dragons assure sa puissance. Arrimés aux galères de guerre, les reptiles ailés contribuent à l’expansion de l’empire vénitien sur les mers.
La paix qui en résulte permet prospérité et bonheur à tous. Des sirènes batifolent dans les canaux de la Sérénissime, tandis que des licornes galopent dans ses ruelles splendides. Le lion de Saint-Marc fait sa sieste en écoutant un lutin jouer de la mandoline, à l’ombre des hauts dômes de la basilique. Mais les puissants sorciers de la cité de Gênes, la rivale de Venise, ourdissent un terrible complot.
Alors que la ville en liesse se prépare à festoyer pour le Carnaval, tout va basculer…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né en 1987,
Kévin Monfils est journaliste dans la presse quotidienne régionale. Il est diplômé d’un master en histoire et son mémoire de fin d'études, qui portait sur les ouvriers et la politique à l’époque contemporaine, l’a mis sur la voie du métier qu'il envisageait depuis plusieurs années : journaliste. Il a alors intégré une école de journalisme, tout en commençant à travailler en alternance dans la presse écrite régionale.
Il n'a cependant pas complètement oublié sa passion d'enfance, l’écriture, et en particulier ses thèmes de prédilection : l’aventure et le fantastique. Il fait paraître son premier roman en 2015. Dans son entourage, beaucoup de personnes qui le connaissaient en tant que journaliste ont été étonnées de découvrir cette autre facette. Ce n’est aujourd’hui plus un secret, et il ne regrette pas de l’avoir révélé !
"Les Dragons de Venise" est sa première publication aux éditions Le Héron d'Argent.
À PROPOS DE L'ILLUSTRATEUR
Née en 1991,
Jahyra n'a pas de formation particulière dans le domaine du dessin, mais elle entretient une amitié relativement récente avec sa tablette graphique, et une histoire d’amour passionnée de longue date avec son critérium. Adepte des armures qui tiennent par l’opération du saint esprit et des cascades en talons aiguilles, son univers n’a de frontières que celles que l’on veut bien accorder au fantastique en général… c’est-à-dire pas vraiment ! Le médiéval fantastique a sa préférence mais elle a une adoration sans commune mesure pour l’Art Nouveau, ce qui explique peut-être son goût pour les bijoux extravagants et certainement très chers, qu'elle adore dessiner et qu'elle aimerait bien porter. C’est aussi valable pour les coiffure à la longueur improbable ainsi que les drapés sans fin.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
Kévin Monfils
Copyright © SARL Le Héron d’Argent
Tous droits réservés
© Le Héron d’Argent 2021
Illustration de couverture : Pascal Quidault
Illustrations intérieures en couleur et carte : Jahyra
Mise en page de la couverture et du cahier intérieur couleur: Vincent Abitane
Mise en page de l’intérieur: J. Robin Agency (J. Robin)
Collection Imaginaire
Gérante des Éditions: Diana Callico
Directrice de collection: Vanessa Callico
ISBN : 979-10-94173-66-4
ISSN: 2418-2834
Dépôt légal: février 2021
SARL Le Héron d’Argent
26, rue du Pont – 94430 Chennevières-sur-Marne
Site internet: www.editions-leherondargent.com
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Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5 (2o et 3o a), d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Les Dragons de Venise est un roman à caractère historique, qui met en scène Venise au XIVe siècle. C’est une fiction qui s’inscrit dans un cadre général sur la société et les institutions de la cité italienne à l’époque. Il ne faut donc pas chercher une vérité authentique dans tous les détails du récit. L’auteur a parfois volontairement pris quelques libertés avec l’Histoire lors de la conception du roman.
Bienvenue dans cette visite de Venise… à dos de dragon !
« Ayo ! »
Venise, 1330.
Carlo avait toujours rêvé de devenir un dresseur de dragons. Ce jour-là, il se frayait un chemin parmi la foule des Vénitiens circulant dans le port. Il parvenait enfin à se rapprocher des galères amarrées sur le quai. Elles étaient si nombreuses ! Les mâts des navires militaires s’élevaient à perte de vue.
— Épices ! Épices !
Devant un navire, la voix d’un armateur qui s’égosillait dominait le brouhaha du port en pleine effervescence. Lescommerçantsn’avaient de cesse de haranguer les Vénitiens pour attirer leur attention. La galère de l’armateur s’apprêtait à quitter le quai afin d’aller acquérirde nouvelles épices au Levant.Elle les rapporteraitensuite à Venise pour les vendre en Europe. L’équipage se rassemblait et Carlo n’avait qu’une idée en tête : monter à bord du bateau.
Ce jeune homme de quinze ans avait pourtant tout pour être comblé. Il faisait partie du patriciat[1] vénitien, puisqu’il n’était autre que le fils du doge[2], Paolo Mansio, chef élu de la République de Venise. La cité était située au nord-est de l’Italie, en bordure du golfe de la mer Adriatiqueet représentait les cités-États italiennes. Carlo aimait sa ville et l’ambiance qui y régnait : à Venise, c’était la paix. Ils’y sentait protégé : par son père, bien sûr, mais aussi parce que tout le monde le connaissait. Partout où il allait, il n’avait pas besoin de se présenter, et chacun le traitait avec le respect qui était dû aux nobles. La noblesse à laquelle il appartenait était cependant minoritaire. La majorité du peuple vénitien éduqué exerçait le métier de marchand : pour gagner sa vie, il fallait commercer.
Ces derniers mois, le visage de Carlo avait abandonné sa forme ronde pour une autre, plus adulte. Sa mâchoire s’était élargie et une pilosité légèrecommençait à apparaître sur son menton et au-dessus de ses lèvres, tandis que ses sourcils s’étaient épaissis et intensifiaient son regard. Ses cheveux noirs étaient raides et lui arrivaient presque aux épaules, il aimait les porter longs. Plutôt mince, il avait tendance à mouvoir ses membres de façon désordonnée quand il marchait : on aurait dit qu’il ne savait pas quoi faire d’un corps devenu soudain trop grand pour lui.
De nature curieuse et rebelle, Carlo avait parfois du mal à supporter le poids du protocole du patriciat vénitien. Il passait beaucoup de temps hors du palais du doge : il se levait aux aurores pour s’échapper de cette vie quotidienne luxueuse en allant épier les artisans qui frappaient la monnaie ou qui bâtissaient desédifices. Le moindre aspect de la vie de sa cité l’intéressait. Y compris maritime. Carlo avait ainsi réussi à se faire une réputation de véritable fouineur, mais les habitants et les membres du Grand Conseil faisaient preuve d’indulgence avec lui.
Dans le port, le jeune homme s’était fondu dans la foule grâceà des habits de paysan qui lui permettaient de passer inaperçu :une longue chemise traditionnelle resserrée à la taille et un bonnet qui dissimulait ses cheveux, mais aussi une partie de son visage. De cette façon, ilétait parvenu à s’approcher en toute discrétion de la galère amarrée. Symbole de la puissance militaire de Venise, ce vaisseau était un outil de l’empire commercial que les Vénitiens bâtissaient en mer. La vie navale était une seconde nature chez les habitants de la république de Saint-Marc. La supériorité technique de leurs navires, comparés à ceux des autres cités-États d’Italie et pays d’Europe, était indéniable. Personne, en ces temps-là, n’était aussi à l’aise sur l’eau que les Vénitiens.
Carlo regarda la mer.Il apercevait, au loin, les bateaux déjà partistractés par les dragons.
Des dragons ? Mais oui : ces êtres étaient de précieux alliés du peuple vénitien et faisaient partie intégrante de leur vie quotidienne. Au service du doge et du Grand Conseil, ils côtoyaient les humains depuis des siècles. La cité était protégée par une cinquantaine de ces reptiles. Ces immensescréatures aériennes faisaient bien huit mètres de haut. Elles étaient recouvertes d’épaisses écailles dorées sur l’ensemble de leur corps. Leur tête était si énorme qu’ils pouvaient avaler un homme entier sans avoir à le croquer. Leurs petites pattes avant, munies de trois doigts griffus, semblaient bien inutiles comparées à leurs gigantesques pattes inférieures qui leur permettaient de se déplacer sur la terre ferme en faisant trembler le sol.
Ces êtres immenses étaient présents aux abords de la cité, mais se mouvaient lentement et majestueusement en son sein, parmi les Vénitiens. Ils étaient pourvus d’une longue queue qui se balançaitau rythme de leurs pas : elle permettait souvent d’anticiper la direction qu’ils allaient prendre. Ils semblaient en effet se servir de leur appendice comme d’un gouvernail. Le souffle chaud qu’ils émettaient formait comme une brise légère et permanente dans la cité des Doges. Malgré leur apparence, ces reptiles étaient des êtres doux et bienveillants qui procuraient un sentiment de sécurité. Ils ne parlaient pas, mais saisissaient ce que les hommes leur disaient. Et si les humains voulaient les comprendre, il suffisait d’être attentif à leur souffle et à leurs grondements :la modulation et les intonations de ceux-ci composaient un véritable langage. Ces animaux n’étaient foncièrement pas violents. Ils ne le devenaient que lorsqu’ils sentaient leur Venise menacée.
Chaque vaisseau était commandé par un dresseur de dragons, qui savait guiderces êtres majestueux sur les mers. De nombreux jeunes gens aspiraient à cette position, mais il y avait beaucoup d’appelés et peu d’élus :dompter des dragons, c’était montrer que l’homme pouvait maîtriser beaucoup plus grand et puissant que lui. Dès sa venue au monde, l’animal devait renoncer à ses instincts primaires pour être élevé par les humains dans une gigantesque pépinière. Puis, une fois qu’il était suffisamment mûr, il pouvait circuler dans la cité et servir au port. Même si les dragons étaient pacifiques — qu’ils attaquent les Vénitiens était inconcevable —, c’était tout de même une source de fierté que de savoir les dresser. C’était un métier porteur de prestige et d’influence qui permettait d’êtrebien vu par le doge, et celui qui l’exerçait avait ainsi une chance d’entrer au Grand Conseil. Savoir dresser les dragons, c’était, quelque part, se donner les moyens de faire de la politique…
Carlo était fasciné par ces hommes d’exception. Il rêvait d’assister l’un d’entre eux lors d’un voyage en mer. Mais son père le lui interdisait formellement, l’estimant trop jeune. Il devait en effet attendre ses dix-huit ans pour pouvoir commencer à travailler aux côtés d’un dompteur. Mais le jeune homme ne voyait pas ce qu’il risquait. Il ne le savait pas encore, mais ce qu’il allait vivre ce jour-là allait faire plus que combler sa curiosité…
— Épices ! Épices !
La voix de l’armateur résonnait toujours. Un dragon se tenait là, sur le quai, dos au navire. Immense, quasiment immobile, il attendait paisiblement les indications de son dresseur. Il regardait droit devant lui en se contentant de pousser un soupir de temps à autre.
Ce n’était pas tantl’énorme créature qui impressionnait Carlo, mais plutôt l’homme qui se trouvait à bord, près du bastingage de la galère : le dresseur. Celui-ci n’avait pas vu Carlo, trop occupé à vérifier le bon harnachement du saurien avant le départ. Le jeune Vénitien aperçut, derrière l’animal, la passerelle qui permettait de se rendre sur le navire. Prêt à tout pour atteindre son but, il ne réfléchit pas plus longtemps. Vérifiant rapidementqu’il n’était pasobservé, il se baissa discrètement et se glissa sous le dragon, rampant juste au bord du quai. Personne ne le vit dans le tumulte ambiant. L’opération était risquée. Il suffisait d’un mouvement de la bête pour qu’il soit projeté à l’eau. Heureusement, le mastodonte ne bougeait pas.Il était si gigantesque que Carlo se trouva dans l’obscurité totale pendant un instant. Puis il arriva au niveau de la passerelle qu’il traversa en rampant pour rejoindre le pont.
Le dresseur de dragons et l’équipage avaient fini d’embarquer. À bord du bateau, les hommes s’agitaient et ne firent pas attention au jeune homme qui jubilait : « Une galère ! Je suis sur une galère avec un dresseur de dragons ! » triomphait-il intérieurement.
— Départ ! résonna la voix de l’armateur qui venait de franchir à son tour la passerelle.
Cordages et balistes étaient à présent installés à bord. Ce navire de plusieurs centaines de tonnes était équipé de nombreuses grandes voiles, ainsi que d’une immense cale. Les capacités de tonnage des galères vénitiennes prenaient de plus en plus d’importance : les bateaux de la cité des Doges étaient une vraie référence pour le monde en ce qui concernait la vie navale. Contrairement aux embarcations des autres cités, celle-ci n’avait pas besoin de rameurs. Il n’était pas nécessaire d’aligner des dizaines d’hommes et de leur imposerune tâche harassante. Non, il y avait beaucoup plus simple : le dragon remplaçait la force des hommes. Et aux moments où la galère ne pouvait pas être tractée par l’animal, on déployait les larges voiles.
Carlo se remit promptement sur pieds, mais resta accroupi pour mieux se dissimuler derrière des tonneaux et des cordages rangés sur le pont. Une fois l’armateur à bord, un matelot tira sur la passerelle pour la rapporter dans le bateau et referma l’ouverture. De là où il était, le jeune clandestin pouvait observer les mouvements du dresseur. Il ne fallait plus tarder : c’était l’heure du départ. Alors que le reste de l’équipage prenait place sur le pont, le dompteur saisit les lanières reliées au harnais de l’animal et les attacha à des barres verticales fixées au sol. Ces leviers servaient de gouvernail. Le dresseur s’installa ensuite à un siège situé entre les deux barres, derrièrele dragon, avant de le héler d’un ton guttural. Carlo réalisa vraiment ce qui se passait lorsque la bête prit son élan. Elle déploya ses ailes pour s’élever à quelques mètres au-dessus du bateau. Les lanières se tendirent, mais pas suffisamment pour se rompre. Le dompteur tira sur la barre de gauche et le mastodonte fit pivoterle vaisseau dans ce sens,quittant ainsile port pour rejoindre le large. Quand le navire se fut complètement retourné, le dresseur attrapa un fouet et assena un coup au dragon.
— Yiiii ! cria-t-il d’une voix aiguë.
Le dragon comprit et commença à brasser l’air de ses ailes gigantesques en tendant son cou vers l’avant. C’était une autre facette de sa puissance : ses membres supérieurs, pourvus d’épais nerfs apparents, se déployaient majestueusement. En un ou deux battements, il faisait avancer le bateau de plus de dix mètres. La galère avait fière allure !
Très concentré, le dompteur, Francesco, ne quittait pas le reptile des yeux. Cet homme d’âge mûr avait le physique d’un véritable gladiateur : il était fort et musclé, condition indispensable au dressage. Il devait porter des vêtements de cuir courts, nécessaires pour qu’il puisse se mouvoir librement pendant le guidage du dragon. Ses habits laissaient apparaître ses épaules largeset les muscles saillants de ses bras et de ses cuisses, ainsi que ses chaussures serrées par des lanières qui remontaient sur les chevilles. Autour du cou, il portaitle collier bleuté des dompteurs de dragons, parcouru de motifs de flammes. Son visage carré laissait cependant refléter la fatigue de sa tâche harassante. Il n’était pas âgé, mais des poches étaient présentes sous ses yeux et quelques cheveux blancs parsemaient déjà sa chevelure blonde coifféeen épis. Sa peau semblait avoir durci comme les écailles des dragons. Il avait une voix rauque à force de crier pour la conduite et le dressage.Les dompteurs étaient également dotés de coudières et de genouillères. Ils portaient à la taille une large ceinture ornéed’une tête de dragon à laquelle étaient accrochésun fouet, une corde lestée d’une pierre et un petit sabre. Et ils avaient toujours sur eux un sac de viande et de victuailles qui servaient à récompenser les êtres légendaires de leurs efforts. Toutefois, Francesco, en tant que chef des dompteurs de dragons, était le seul dresseur à avoir, sur l’épaule, un blason représentant cet animal.
Francesco était attentif au moindre mouvement de l’être merveilleux planant dans les airs. Certes, le navire était tracté par la force du dragon, mais celui-ci dépendait du dresseur : le véritable capitaine du navire, c’était le dompteur.
Jusqu’à présent, Carlo avait dû se contenter d’observer cette scène depuis le quai. Il était extatique face à cet homme qui maîtrisait l’être gigantesque à quelques mètres devant lui. Il aurait voulu avoir l’assurance des gestes, la force, la prestance et le charisme de Francesco.
* * *
Carlo resta longtemps dissimulé, jusqu’à ce que le port de Venise ne fût plus visible à l’horizon. La galère avait quitté les côtes vénitiennes depuis un bon moment. Alors, Carlo n’y tint plus et sortit de sa cachette.
— Francesco ! s’écria-t-il en accourant vers le dresseur de dragons.
Surpris, celui-ci tourna la tête.
— Carlo ! Mais que fais-tu ici ? Tu n’as aucun droit d’être là !
— Oui, je sais, mais…
Carlo ne put terminer sa phrase. Alors que Francesco avait quitté le dragon des yeux, le ciel, jusque-làsans nuages, s’assombrit instantanément. Un éclair traversa les cieux, et la pluie se mit subitement à tomber. Or, il faisait toujours beau à Venise ! La cité ne connaissait que rarement le mauvais temps. Une brusque secousse fit tanguer le navire. Carlo en perdit l’équilibre et tomba à la renverse. Tandis qu’il se relevait péniblement, il entendit des clameurs qui se rapprochaient. Mais ces cris hostiles ne venaient pas de l’équipage vénitien : les hommes de la Sérénissime observaient quelque chose en mer, àl’arrière du bateau.Après le choc, le dragon avait arrêté de battre des ailes pour planer et la galère vénitienne avait ralenti. Carlo se précipita vers le bord pour regarder à l’extérieur.
— Carlo ! Non ! intervint le dresseur.
Une série de flèches acérées se fraya un chemin parmi les gouttes de pluie et s’abattit sur le pont. Carlo eut le réflexe de se baisser pour les éviter.
— Des pirates ! Tout le monde à son poste ! hurla Francesco.
Carlo eut subitement peur. Il avait souvent entendu parler des pirates barbaresques, mais, n’en ayant pas vu de ses propres yeux, il n’y avait jamais vraiment cru. Son père l’avait toujours mis en garde contre eux, c’était la raison pour laquelle il ne voulait pas que son fils parte en mer. Les pirates étaient un peuple belliqueux venant d’Afrique du Nord. Véritables terreurs des mers, ils opéraient en mer Méditerranée et plus rarement dans la mer Adriatique, armés d’arcs, de flèches et d’épées. Ils attaquaient les navires, pillaient ce qu’ils trouvaient à bord, capturaient les occupants européens et les réduisaient en esclavage. Ces adversaires redoutables à la peau mate portaient un turban sur la tête, un tissu incrusté de diamants. Ils avaient un pouvoir particulier : la faculté de maîtriser le climat, ce qui leur permettait de déclencher des orages, de faire tomber la neige ou de provoquer des cyclones à leur guise. Ils s’en servaient souvent pour déstabiliser leurs ennemis.
Alors que la pluie tombait dru, l’équipage vénitien prépara la baliste afin d’éjecter des pierres sur le navire des opposants. On hissa les voiles pour protéger et dissimuler les biens du pont. Les pirates avaient profité de l’immobilité de la galère vénitienne pour s’en approcher : les bateaux étaient maintenant parallèles. Une nouvelle secousse fit tanguer le vaisseau vénitien, les tonneaux s’effondrèrent et les caisses s’ouvrirent en tombant : des poissons se répandirent sur le sol. Carlo vit des harpons accrochés à la coque du navire vénitien. Celui-ci se retrouvait malgré lui entraîné vers le bateau des pirates.
— Ils ont dû surveiller notre départ et attendre le bon moment pour nous attaquer ! ragea Francesco.
Les pirates barbaresques regardaient la galère italienne d’un air conquérant, tout en s’apprêtant à procéder à l’abordage.
— Ayo !
Francesco venait de pousser un hurlement à l’adresse du dragon qui, jusque-là,continuait à planer bien qu’étant agité. Alors, le reptile allongea son corps en direction du navire des ennemis. Son expression pacifique disparut pour laisser place à un air belliqueux. Il ouvrit si grand la gueule que Carlo crut que ses mâchoires allaient se décrocher. Une multitude de crocs pointus apparut, contribuant à le rendre terrifiant, presque méconnaissable. Les écailles au-dessus de ses yeux se froncèrent comme des sourcils humains. Les dragons étaient très attachés aux Vénitiens, il y avait comme un lienfamilial entre eux. Alors que les deux navires étaient sur le point de se toucher, l’être gigantesque poussa un rugissement assourdissant et des flammes jaillirent de sa gueule. La pluie était impuissante contre ce feu qui embrasa la partie avant du vaisseau ennemi, brûlant des hommes qui tombaient en mer, inertes. D’autres projetaient des flèches sur le dragon, mais c’était inutile, elles rebondissaient et se perdaient dans les flots agités, ses écailles étant bien trop épaisses pour être sensibles à ces armes dérisoires.
— Ayo ! Ayo ! continuait Francesco.
Cette fois, des flammes jaillirent des naseaux du dragon. Bientôt, les pirates durent battre en retraite. Leur navire, à demi brûlé, s’effondrait à vue d’œil et la galère commençait même à tanguer. Sa partie avant désormais béante coulait. Les pirates se réfugiaient à l’autre extrémité du pont, mais ils étaient entraînés par la galère qui s’enfonçait dans l’eau. Impressionné, Carlo observait le spectacle. Le vaisseau ennemi était quasiment à la verticale. Les Barbaresques se jetaient à la mer du côté du bateau qui flottait encore, quand ils n’étaient pas attirés malgré eux vers le fond. On les entendait hurler de désespoir, mais bientôt, leurs cris moururent en même temps que leur navire disparaissait. Quelques hommes tentèrent lamentablement de se maintenir à la surface en essayant de nager ou en se raccrochant à quelques restes calcinés du bateau qui voguaient çà et là.
Alors que le soleil refaisait son apparition et que la pluie cessait, l’équipage italien poussa des cris de joie et de victoire. La flotte vénitienne venait de faire une nouvelle fois montre de sa puissance. Francesco laissa s’échapper un soupir de soulagement.
— Vive le dragon ! hurla-t-il en s’adressant à son équipage.
Celui-ci manifesta de nouveau sa joie. Puis, Francesco se tourna vers son passager clandestin, qui était tout aussi trempé que lui :
— Tu n’as aucun droit d’être sur une galère vénitienne, Carlo ! reprit-il d’un air sévère.
— Je sais, Francesco, mais c’est la seule façon pour moid’apprendre mon futur métier.
— Et si les pirates nous avaient vaincus ? Tu imagines, tu aurais pu mourir en mer !
— Aucun risque, nous avions le dragon. Et tu le manies très bien !
— Tu n’es pas censé aller en mer avant d’avoir l’âge requis. Comment réagira ton père quand il apprendra que tu étais ici ?
— Grâce à toi, il ne le saura pas, si tu ne lui dis rien !
— Carlo, c’est impossible. Je me dois de prévenir ton père.
— Francesco, non !
— Je regrette. Cette fois, tu es allé trop loin. Je te ramène à Venise.
— Non, je t’en prie ! Il ne me laissera plus jamais sortir du palais !
Francesco ne répondit pas. Désemparé, Carlo chercha du regard un soutien auprès de l’équipage, mais les hommes, qui commençaient à ramasser les vivres et le matériel éparpillés sur le sol trempé, le regardaient d’un air las.
— Retour au port ! décréta Francesco.
Le dresseur tira sur le levier droit, obligeant le dragon à se retourner.
— Emmenez-le aux cales, ordonna Francesco aux hommes de son équipage en désignant Carlo.
— Aux cales ? Mais je ne suis pas un esclave ! protesta Carlo. Je suis le fils du doge, tu as oublié ? Le fils du doge !
— Je fais ça pour te protéger. Je ne peux plus prendre le moindre risque.
Pendant que les hommes d’équipage continuaient de remettre de l’ordre sur le pont, deux d’entre euxemmenèrent Carlo, qui n’osa plus opposer de résistance.
Après un nouveau un coup de fouet, le dragonreprit une cadence rapide en direction de Venise.
« Entraîne-les aux techniques de la Grande alerte ducale »
Le dragon se posa sur la terre ferme, au bord du quai, et ses ailes se replièrent sur son corps. Francesco maintint ses lanières attachées aux leviers, mais quitta son poste pour se rendre à l’arrière du bateau.
— Venise ! cria-t-il en direction des cales. Faites-le monter !
Deux hommes de l’équipage émergèrent de l’obscurité de l’escalier, tenant fermement Carlo par chaque bras. L’adolescent, qui n’était pas habitué à être traité de la sorte, faisait la moue. Tous se dirigèrent de l’autre côté du pont tandis qu’un matelot dépliait la passerellejusqu’à atteindre le quai. Arrivé au niveau de l’ouverture, Carlo se tourna vers Francesco :
— Tu n’as pas le droit. Je dirai à mon père comment tu me traites. J’avais confiance en toi, Francesco !
— Moi aussi, j’avais confiance en toi. On t’a toujours interdit de monter sur une galère, à juste titre, mais tu n’en fais qu’à ta guise !
— Je suis le fils du doge et j’ai le droit de découvrir la vie maritime.
— Et moi, je suis dresseur de dragons et je suis responsable de toute personne qui se trouve sur mon navire !
Carlo se renfrogna alors que les deux matelots lui faisaient descendre la passerelle, suivi du dompteur. Une fois tous sur la terre ferme, Francesco déclara à l’adresse des hommes de l’équipage :
— Je m’occupe de lui. Retournez sur le bateau. Nous reprendrons le large tout à l’heure.
Les deux hommes remontèrent aussitôt à bord. L’autorité de Francesco était reconnue par tout l’équipage depuis longtemps. Mais aussi par l’ensemble des éleveurs de dragons et de la société, puisque Francesco n’était autre que le chef de ce qu’on appelait la Ligue des dresseurs de dragons,d’où le blason qu’il portait à l’épaule.
Puis il ajouta à l’adresse de deux soldats armés de lances et de boucliers qui stationnaient là :
— J’ai besoin d’une escorte pour le fils du doge.
Aussitôt, les deux hommes approchèrent. Ils faisaient partie de l’armée du Conseil des Dix, l’organe chargé de la sûreté de l’État. Ils étaient chacun munis d’une lance à la pointe acérée et d’un bouclier. Un casque dissimulait entièrement leur visage. Ils avaient une cotte de maille. Des parties en fer protégeaient leur torse, leurs épaules et leurs cuisses.
— Nous allons au palais du doge, annonça Francesco.
Celui-ci saisit de nouveau Carlo par le bras, tandis que les deux soldats leur emboîtaient le pas.
— Toi, suis-moi !
Sans lâcher le jeune homme ni prononcer le moindre mot, Francesco menait la marche, déterminé. Il avançait si vite que le fils du doge avait du mal à le suivre. Carlo et lui se connaissaient depuis longtemps, ils avaient noué une relation amicale. Le premier admirait le second, tandis que Francesco portait une certaine affection au garçon. Francesco lui accordait souvent du temps pour lui expliquer son métier, faisant preuve de générosité avec lui. C’était également un individumodeste et responsable, doté d’ungrand sens de l’intégrité.
C’est pourquoi ce jour-là, le dresseur avait décidé de sévir. Carlo ne l’avait jamais vu aussi froid. Tous deux traversèrent le port et marchèrent un long moment à travers la cité. Bien que Carlo et Francesco eussent quitté le port, l’eau était toujours présente autour d’eux. Venise vivait entourée par celle-ci. Les canaux serpentaient dans toute la ville, on y circulait en côtoyant les lagunes, en franchissant les multiples ponts, ou encore en naviguant sur des barques. Les habitations, désormais en briques, se construisaient jusque sur la lagune, et étaient donc surélevées par des piliers. Venise, en pleine croissance, gagnait toujours plus d’habitants. Elle avait à cette époque presque atteint les 150 000 âmes. C’est pour cela que la République était constamment en chantier. Il n’était pas question d’éliminer l’eau de la cité : les Vénitiens souhaitaient simplement s’en accommoder. Elle était en effet vénérée par les Vénitiens, elle était pour eux comme une sorte de divinité. Ils considéraient qu’ils lui devaient tout : la vie, le commerce, la prospérité, leur réputation. Et peut-être même les dragons, si l’on en croyait certaines légendes.
Dans les rues étroites de Venise, Francesco et Carlo tombaient à tout moment sur des ouvriers en train de frapper le sol et de le creuser pour installer des pavés. Sur leur chemin, ils rencontraient également les dragons, qui circulaient paisiblement dans la cité. Il suffisait que Francesco leur donne un ordre bref pour qu’ils s’écartent promptement sur leur passage.
Ils apercevaient aussi les sirènes qui se mouvaient dans les canaux, leurs nageoires apparaissant de temps à autre à la surface, et des licornes. Leur pelage blanc et leurs longues crinières gris clair renvoyaient une impression de pureté. Ellesacceptaientparfois de porter de lourdes charges pour les humains. Craintives, elles avaient la particularité de pouvoir se rendre invisibles, le plus souvent lorsqu’elles se sentaient en danger ou quand elles avaient besoin de tranquillité. Souvent, elles utilisaient ce pouvoir la nuit, pour dormir en paix. Ce camouflage était aussi pour elles un moyen de rester indépendantes. Elles vivaient à Venise parce qu’elles aimaient la cité, mais elles ne voulaient pas se mêler des affaires humaines, fuyant tout particulièrement les conflits. Il suffisait de voir leur attitude pour le comprendre.
Des lutins ailésscintillants comme des lucioles se promenaient : ils avaient des corps d’humains, mais pouvaient tenir dans la main d’un Vénitien. C’était un peuple miniature aux oreilles pointues,qui chantaitet jouait de la musique en permanence dans la cité, avec une bonne humeur contagieuse.Leurs instruments se composaient de minuscules flûtes et de mandolines.Ils étaient habillés de jaune et vivaient dans de petits nids établis un peu partout sur les bâtiments et dans la nature. Il fallait tendre l’oreille pour entendre ce qu’ils disaient : leur voix était aiguë et donc difficilement perceptible. Ils se tenaient toujours prêts à rendre service au doge et aux notables de Venise.
Enfin, Francesco et Carlo atteignirent la place Saint-Marc, du nom du saint protecteur de la ville. Cette immense place en forme de trapèze était le symbole de la cité, son cœur politique, religieux et culturel. C’était notamment un lieu de réunion pour les spectacles et le carnaval et un point de repère ou de rendez-vous pour les Vénitiens. Plusieurs auberges y étaient installées, des marchés s’y tenaient fréquemment. On s’y rencontrait, on y passait du temps : bref, on y vivait. Y étaient bâtis le Campanile, la basilique ainsi que le palais des Doges, trois monuments qui symbolisaient Venise. Le Campanile était une tour haute d’une centaine de mètres construite au IXe siècle. C’était le bâtiment le plus élevé de la ville. La basilique Saint-Marc abritait les reliques du saint du même nom. L’édifice religieux avait été construit au XIe siècle : on y retrouvait les spécificités de l’architecture vénitienne, mais également une influence byzantine, avec cinq coupoles évoquant le style des églises de Constantinople. On pouvait ainsi observer de nombreuses colonnes et arcades. Sur l’arcade centrale de la façade, on trouvait le quadrige de bronze, soit quatre représentations de chevaux, volées au siècle précédent par les Vénitiens durant la IVe croisade. Les portes étaient aussi en bronze et les mosaïques offraient un ravissant jeu de lumière. La basilique abritait la chapelle du palais des Doges.
Celui-ci, bâti au IXe siècle comme le Campanile, faisait l’objet d’un nouveau réaménagement. Le palais des Doges, siège du pouvoir, était un imposant édifice de style gothique. On percevait trois niveaux : la façade était blanc-rose, parcourue de losanges. Des fenêtres de forme ogivale avaient été percées. En dessous, une série d’arcs de même forme faisant le tour du monument était en train d’être aménagée. Et, au rez-de-chaussée, un couloir encerclait le bâtiment : il était couvert, mais ouvert sur l’extérieur par des espaces de deux mètres de haut soutenus par des colonnes.
Alors que des lutins tournoyaient autour de sa tête en entonnant un air de bienvenue, Francesco emprunta l’une de ces ouvertures, proche du Grand Canal, pour gagner l’entrée du palais. Il se présenta aux gardes, qui, après l’avoir reconnu, lui laissèrent l’accès libre. Toujours accompagnés des deux soldats du Conseil des Dix, Francesco et Carlo pénétrèrent dans la grande cour intérieure. Celle-ci était encerclée par les loggias et les arcades. Le palais avait une forme de « U ».
C’était ici qu’étaient traitées les affaires administratives et politiques de Venise. S’y menait l’activité législative et judiciaire : le Grand Conseil, mais aussi le Conseil des Dix, le Sénat et le Collège y siégeaient. Au sous-sol, on trouvait les prisons, où croupissaient les ennemis de la République jugés par le Conseil des Dix, qui pouvait se montrer impitoyable. Le palais abritait également les appartements du doge, qui sortait rarement de l’édifice. Les dragons et les licornes n’avaient pas le droit de pénétrer dans le bâtiment.
Francesco ne tarda pas à entraîner Carlo dans le large escalier central. Il entendait se rendre dans la salle du Grand Conseil, où il espérait trouver le doge Paolo.
Quand ils arrivèrent aux abords de la pièce, ils comprirent que le Grand Conseil, magistrature la plus importante de l’État, était en pleine séance avec le dirigeant. Francesco se résolut donc à attendre dans le vestibule et s’assit sur un siège. Carlo s’installa à au moins deux mètres de lui. Toujours contrarié, il ne prononça pas un mot avant plusieurs minutes.
— Qu’est-ce que tu vas dire à mon père ? demanda-t-il enfin.
— La vérité, Carlo.
— Je n’ai rien fait de mal ! insista le jeune homme.
Francesco, las, ne répondit pas.
La porte de la salle du Grand Conseil s’ouvrit. Alors une rumeur s’en échappa : c’était la fin de la séance hebdomadaire : des dizaines de membres s’apprêtaient à sortir.
Francesco se leva et força Carlo à faire de même. Ils avancèrent et s’arrêtèrent sur le seuil. La salle du Grand Conseil était immense. D’une dimension de cinquante-trois mètres de longueur sur vingt-cinq de large, avec un plafond situé à douze mètres de hauteur, c’était la plus vaste et la plus majestueuse pièce du palais. Les patriciens étaient en train de quitter leurs rangées de sièges tandis que le doge, lui, était toujours assis sur le trône, contre le mur près de l’entrée. Francesco n’eut pas à demander audience, puisque c’est Paolo lui-même qui aperçut le chef de la Ligue avec Carlo. Il les regarda d’un air étonné.
Le doge Paolo avait un visage émacié, et, contrairement à son fils Carlo, un nez crochu. Ressemblant au bec d’un aigle, celui-ci surplombait sa lèvre supérieure. Son bonnet ducal rouge, qui dissimulait la moitié de son front plissé, comportait à l’arrière une extrémité pointée vers le haut. Ses sourcils étaient en permanence froncés, même quand il était de bonne humeur. Son sourire était rare, sa bouche était la plupart du temps serrée dans un rictus. Le doge portait le poids de la fonction sur son visage… Une moustache et une barbe encerclaient sa figure, mais ses joues restaient lisses. C’était un personnage d’apparence très austère. Il faisait peu étalage de ses sentiments et passait souvent pour quelqu’un d’autoritaire. Il se réfugiait fréquemment dans la prière, comptant sur Dieu pour le guider. Charismatique, il portait la tenue classique dévolue aux doges : une longue et lourde toge attachée au niveau de son col. Un autre vêtement, sous sa robe, traînait à terre, dissimulant ainsi ses pieds. Malgré cette apparence d’âge mûr, le doge Paolo faisait partie des plus jeunes de l’histoire vénitienne : âgé d’une quarantaine d’années seulement, il dirigeait la République de Saint-Marc depuis dix ans. Il fit signe à Francesco et Carlo de s’approcher. Alors que les patriciens évacuaient la salle, Francesco et Carlo se placèrent devant lui et se prosternèrent.
— Que faites-vous ici ? demanda alors le dirigeant de sa voix grave, mais qui ne cachait pas son étonnement. Je n’ai pas l’habitude de te voir au palais, Francesco.
Le dresseur passait en effet l’essentiel de son temps à la pépinière de dragons, où étaient élevées ces fameuses bêtes, ou dans le port et en mission sur les mers. De manière générale, il voulait éviter de se mêler de la vie politique de Venise.
— J’ai quitté ma galère pour porter à votre connaissance un fait qui me semble suffisamment grave pour venir jusqu’ici, commença Francesco.
Carlo baissait la tête, honteux. Son père, qui se demandait pourquoi il était vêtu comme un paysan, le regarda d’un air soupçonneux.
— Je t’écoute, Francesco, répondit Paolo sur un ton solennel.
— Aujourd’hui…, commença-t-il en soupirant, j’étais parti avec mon équipage en mer. Et j’ai trouvé Carlo à bord de mon navire.
— Comment ? tonna le doge.
Sa voix habituellement grave fit des trémolos. Il foudroyait son fils du regard. Celui-ci gardait la tête basse.
— Puis, nous avons été attaqués par des pirates, poursuivit Francesco sans se laisser distraire.
Le doge n’avait plus seulement l’air en colère : il était aussi paniqué.
— Nous avons réussi à les repousser grâce au dragon. Puis j’ai préféré ramener Carlo à terre.
Le doge resta silencieux quelques secondes. Il était si furieux, qu’il avait du mal à maîtriser sa respiration.
— Tu as bien fait, répondit-il au dresseur en essayant de garder son calme. Je te suis reconnaissant d’avoir sauvé mon fils.
Puis le chef de l’État se tourna vers celui-ci :
— Carlo, c’est inacceptable !
— Père, je…
— Tu discutes mes ordres. Tu me désobéis et maintenant tu te mets en danger !
— Je voulais seulement…
— Qu’importe ce que tu voulais ! Tu n’avais aucun droit de monter sur une galère !
Carlo sentait monter en lui des larmes de honte et de colère. Il avait tellement envie que le doge soit fier de lui. Le jeune homme entretenait une relation ambivalente avec son père, qui se montrait aussi autoritaire avec ses sujets qu’avec son fils. Carlo l’avait toujours connu en tant que doge, c’est à peine s’il se souvenait de son élection. À l’époque, il ne se rendait de toute façon pas vraiment compte de la fonction suprême à laquelle son père avait accédé. Le doge Paolo aimait son fils unique, naturellement, mais il ne savait pas le lui montrer, ce qui décevait Carlo. Sensible, voire susceptible, et un peu complexé, l’adolescent cherchait souvent à obtenir la reconnaissance et l’approbation de son père. Et pour cela, quoi de mieux que de devenir un jour dompteur de dragons ?
— Je veux devenir éleveur de dragons ! parvint-il à glisser dans un sanglot.
Le doge soupira d’un air agacé. Si cette révélation était importante pour Carlo, Paolo, lui, n’était pas du tout d’humeur à aborder la vocation de son fils.
— Carlo, tu peux disposer. Les gardiens vont te reconduire jusqu’à nos appartements. Je te défends d’en sortir jusqu’à nouvel ordre ! Ta chambre sera gardée.
— Mais…
— Fais ce que je te dis, Carlo ! Nous nous verrons tout à l’heure. Laisse-nous, à présent. J’ai à parler à Francesco.
Carlo chercha de l’aide du regard auprès de Francesco. Mais, celui-ci l'évita, silencieux. Il ne voulait surtout pas se mêler de la relation entre le chef de l’État et son fils. Carlo finit par gagner la sortie de la salle du Grand Conseil d’un pas rapide.
Paolo et Francesco se retrouvèrent seuls. Le doge soupira une nouvelle fois d’un air pensif. Francesco était éleveur de dragons, il n’avait pas de fonction politique. Mais il faisait parfois office de conseiller officieux auprès du dirigeant. Paolo appréciait en effet sa fidélité et sa loyauté.
— Je comprends votre inquiétude. Mais je dois regagner ma galère et ma cargaison d’épices, rappela poliment Francesco.
— Je sais que tu as tout fait pour protéger Carlo. Mais les nouvelles ne sont pas bonnes et le comportement de Carlo n’a fait qu’accentuer ma contrariété.
— Êtes-vous contrarié à cause de l’attaque des pirates ? Ils ne pourront pas nous vaincre.
— Les pirates ne m’inquiètent pas. C’est le Grand Conseil.
— Pourquoi ?
— La réunion a été houleuse aujourd’hui. Un sujet en particulier a occupé quasiment toute la séance.
— Lequel ? poursuivit Francesco, qui sentait le besoin du doge de se confier.
— Gênes.
Francesco se raidit. Également en Italie, plus précisément au nord-ouest du pays, Gênes était une autre cité-État. L’Italie était une contrée morcelée. Gênes était la grande rivale de Venise depuis des siècles. Venise appartenait à l’Empire byzantin, dont la capitale, Constantinople, était située près du Bosphore, en Thrace. Mais elle s’était largement affirmée face à la tutelle de son empire, gagnant en indépendance. Gênes était sous la domination du royaume de France. La concurrence des deux cités était géographique : Gênes avait établi sa souveraineté en mer Méditerranée et en mer Noire, tandis que Venise régnait sur la mer Égée et avait une place importante du côté de Constantinople. La Sérénissime[3] était aussi présente sur la plupart des places commerciales d’Europe et d’Afrique du Nord, un continent où la cité rivale faisait également son commerce. L’expansion de Venise se poursuivait vers le Levant, notamment avec le négoce des épices, mais Gênes comptait bien lui barrer la route. Chacune défendait farouchement son empire maritime. Les deux puissances se rencontraient régulièrement en mer et les combats n’étaient pas rares. Le conflit était donc militaire, mais également économique et commercial : Gênes concurrençait constamment Venise quant au négoce des épices et soieries d’Orient. De plus, la ville rivale venait d’abandonner son système politique traditionnel, celui des podestats, pour se doter, elle aussi, d’un doge. Ce qui ne plaisait guère à Paolo, très attaché à l’authenticité de la culture politique de sa cité. Venise était en effet dirigée par des doges depuis le VIIIe siècle ! Le but réel de chacune de ces cités ? Dominer le monde… Gênes était un adversaire que Paolo craignait bien plus que les pirates d’Afrique.
— On parle d’un nouveau complot, poursuivit Paolo. Le Grand Conseil me somme de mettre en place une nouvelle stratégie pour protéger l’État.
Le doge n’était pas tout puissant à Venise. Certes, il représentait la République, mais il n’avait pas de pouvoir de délibération, exécutif, ou judiciaire. Le Grand Conseil servait de contrepoids.
— Quelle serait la nature de ce complot ? voulut savoir Francesco.
— Je l’ignore. Personne ne le sait. Mais Gênes n’a jamais accepté la dernière défaite que nous lui avons infligée.
Des centaines de Génois avaient en effet trouvé la mort en mer après une incroyable bataille que Venise venait de mener près de l’île de Nègrepont, du côté de la Grèce. Là encore, c’était grâce aux dragons que les Vénitiens avaient pu s’en sortir. Mais les Génois avaient un atout dont ne disposaient pas les Vénitiens : ils maîtrisaient la magie. Tout le monde savait que le patriciat de Gênes était composé d’enchanteurs, aux pouvoirs aussi étendus que redoutables.
— Francesco, je vais avoir besoin de toi.
— Comment ?
— Écourte ton voyage. Et dès ton retour, rassemble tous les dresseurs de la Ligue. Mobilise-les et entraîne-les aux techniques de la Grande alerte ducale.
— La Grande alerte ducale ?
Il s’agissait de l’état de défense maximal de la cité. Elle était très rarement utilisée par les doges. On n’en avait plus parlé depuis des dizaines d’années…
— Gênes prépare certainement une attaque de grande ampleur. Mais d’après nos informateurs, ce ne devrait être un assaut ni par la mer ni par la terre. Ce doit être quelque chose d’inhabituel et de plus subtil… Ils vont sûrement utiliser leur magie pour nous affaiblir. Comment ? Je l’ignore. Vos dragons doivent être prêts à réagir. Le danger peut venir de partout.
Francesco comprit que l’heure était grave.
— J’ai un mauvais pressentiment. Tous les dresseurs doivent être prêts. Les dragons doivent servir notre cause et défendre le pouvoir coûte que coûte.
Malgré ses tentatives, Gênes n’avait jamais réussi à envahir Venise. Avait-elle trouvé la parade, cette fois-ci ?
— Vas ! Tu peux disposer, dit finalement Paolo.
— Bien, ô doge.
Francesco se prosterna de nouveau, puis quitta à son tour la salle du Grand Conseil, laissant le maître de Venise seul avec ses pensées.
« Une terre d’accueil des opprimés »
Carlo était allongé sur son lit, le regard fixé sur le plafond doré de sa chambre. Les pensées tourbillonnaient dans sa tête. Lui qui avait du mal à supporter le protocole du palais, savoir des gardiens postés à l’entrée de la pièce le faisait se sentir prisonnier. Il avait promptement regagné les appartements du doge après les remontrances de son père. La résidence était située au premier étage du palais et à proximité de la basilique Saint-Marc. Il s’agissait d’une demeure luxueuse, comptant une dizaine de salles. Il y avait la galerie, la chambre du doge, celle de Carlo, plusieurs salons, salles de bain et latrines. Les pièces étaient tapissées sur les murs, et les tapis étaient nombreux au sol. De multiples toiles ornaient les cloisons des salons et les cheminées étaient imposantes. La plupart des pièces étaient très colorées. On y trouvait, tout comme dans les couloirs, des bustes représentant les doges précédents portant leurs toges patriciennes.
On pouvait facilement se perdre dans ces appartements si l’on ne les connaissait pas. Ce logement prestigieux était une petite partie du palais dans laquelle Paolo se retirait au terme de la journée, après avoir déposé les insignes du pouvoir, pour passer la soirée avec sa famille. Il était d’ailleurs bientôt l’heure, pour lui, de rejoindre sa demeure.
La famille de Paolo, c’était Carlo. Celui-ci n’avait ni frère ni sœur et plus de mère. Les parents de Carlo avaient eu du mal à avoir un enfant. Quand enfin le miracle avait eu lieu, la dogaresse était décédée peu après la naissance de Carlo, à cause de complications liées à l’accouchement. Même s’il ne l’avait jamais connue, l’adolescent avait toujours ressenti l’absence de sa mère. La froideur de son géniteur lui faisait d’autant plus éprouver le besoin d’une présence féminine auprès de lui. Le jeune homme se sentait d’ailleurs bien souvent seul. Il aurait aimé avoir des amis de son âge, mais le protocole ne l’autorisait pas à sortir fréquemment du palais. D’où ses escapades régulières…
Carlo s’ennuyait à mourir dans ces appartements qui lui semblaient bien trop grands pour deux personnes. Alors qu’il était en train de s’assoupir, un bruit provenant de la pièce voisine attira son attention. Il s’agissait de la salle de travail du doge, qui contenait un bureau, nombre de manuscrits et de maquettes, ainsi que des collections de monnaies dans des vitrines. Paolo se passionnait pour l’histoire de son pays, pour les sciences, les découvertes et les phénomènes naturels. Son bureau était une sorte de sanctuaire rempli d’objets étranges : le dirigeant fabriquait régulièrement de nouveaux appareils pour ses recherches scientifiques. Il passait beaucoup de temps à y travailler et interdisait à Carlo d’y entrer seul.
Or, en ce début de soirée, une activité semblait s’y dérouler : Carlo entendait quelqu’un marcher et déplacer des meubles. Intrigué, Carlo se leva, traversa la grande pièce qui lui servait de chambre et posta son oreille contre le mur. Qui pouvait bien se trouver de l’autre côté ? Ce ne pouvait pas être le doge, puisqu’il n’y était jamais à cette heure de la journée. Et la façon dont la personne se déplaçait ne ressemblait guère à celle de Paolo. Une porte tapissée permettait d’accéder au bureau. Elle était habituellement fermée à clé, mais Carlo avait réussi à récupérer une des deux clés qui permettait de l’ouvrir, à l’insu de son père, et la conservait dans sa chambre. Tandis que Carlo se plaçait contre la porte, il entendit comme un frottement sur celle-ci. Alors, n’y tenant plus, il prit un tabouret et récupéra la clé dans un vase situé sur son armoire. Il ouvrit prudemment la porte…
— Oh !
Devant lui se tenait un jeune homme inconnu. Il ne semblait pas plus âgé que lui. Il s’agissait d’un garçon à la peau mate. Ses cheveux étaient très frisés. Il était plus petit que Carlo, mais plus costaud. L’étranger portait un turban sur la tête, un foulard autour du cou ainsi qu’un vêtement bleu ciel ample. Carlo remarqua un détail qui le glaça : l’inconnu n’avait plus d’index à la main droite.
Carlo comprit instantanément qu’il n’était pas vénitien, ni même italien. L’inconnu semblait toutefois aussi surpris que Carlo de cette intrusion soudaine.
— Mais… qui es-tu ? balbutia finalement Carlo.
— Je m’appelle Selim Al-Marini, déclara l’étranger sur un ton assuré.
Sa voix était particulière. Il avait un léger cheveu sur la langue, dû à des dents du bonheur.
— Et qu’est-ce que tu fais ici ? enchaîna Carlo d’une façon hostile.
L’agressivité apparente de Carlo braqua Selim Al-Marini.
— On m’a installé ici, annonça-t-il en fronçant les sourcils. Je…
— Comment ça ? Qui t’a dit de venir ? demanda Carlo sans le laisser finir. Ce sont les appartements du doge !
— Oui, je sais. C’est justement…
Carlo le regarda d’un air si méfiant que Selim s’interrompit.
— Tu n’es pas vénitien, n’est-ce pas ? reprit Carlo.
— Non, je ne suis pas de Venise, répondit-il avec un sourire narquois qui ne plut pas du tout à Carlo. Je…
— Ah, j’y suis… Tu es un espion des pirates !
— Pardon ?
Sans réfléchir davantage, Carlo se jeta sur Selim en poussant un hurlement :
— À moi ! La garde ! Des pirates dans le palais !
Il renversa Selim à terre et attrapa ses bras pour tenter de le maîtriser. Mais Selim ne se laissa pas faire : il donna un coup de genou dans l’estomac de Carlo, si fort que le fils du doge fut projeté au-dessus de lui. Il atterrit lourdement sur le dos au milieu de la pièce. Furieux, Carlo se remit debout. Alors que Selim était à peine sur ses deux jambes, Carlo fonça tête la première vers lui en hurlant de nouveau :
— À moi ! Gardes !
Selim poussa un cri de douleur quand la tête de Carlo atteignit son torse. L’étranger percuta le meuble de travail du doge, qui vacilla. Tous deux étaient en train de rouler à terre en tentant de s’assener des coups de pied et de poing, lorsqu’une main puissante tira Carlo en arrière, pour ensuite le ceinturer.
— Ça suffit !
Un garde tenait Carlo par la taille tandis qu’un autre se saisissait de Selim, qui gémissait.
— Arrêtez immédiatement !
Carlo réalisa que c’était son père qui était en train de les réprimander.
— Père, c’est un traître ! clama Carlo. Un ennemi de notre patrie !
— Carlo, silence ! Je ne veux plus rien entendre !
Il fallut quelques secondes pour que le calme revienne.
— Tu devrais avoir honte, Carlo ! ajouta le doge furieux. Retrouvez-moi tous les deux dans la salle d’apparat !
— Bien, nous venons, répondit docilement Selim, encore essoufflé.
— Quant à toi, Carlo, revêts une tenue correcte ! lui somma le doge. Je ne supporte plus de te voir dans ces guenilles infâmes.
Paolo quitta la pièce, tandis que Carlo, frustré de ne pas en savoir plus sur la présence de ce Selim, traînait des pieds. Celui-ci lui jeta un regard moqueur, alors que Carlo se faisait raccompagner dans sa chambre. Les gardiens récupérèrent la clé de Carlo et refermèrent la porte commune.
Quelques instants plus tard, Paolo, Carlo et Selim étaient installés sur les fauteuils disposés autour de la table de la grande salle d’apparat. Les jeunes hommes n’osaient pas se regarder. Le premier, qui s’était revêtu de sa tenue de noble, se méfiait du nouveau venu, tandis que le second avait été refroidi par l’agressivité immédiate de Carlo. Le doge n’attendit pas plus longtemps et alla droit au but.
— Bien ! Carlo, Selim vient d’arriver au palais. C’est un invité de la République. C’est moi qui l’ai installé ici.
Carlo ouvrit de grands yeux effarés.
— Pardon ? Mais pourquoi…
— Silence, Carlo ! Tu n’as pas la parole !
Carlo dut se résoudre à se taire et à écouter.
— Selim a quinze ans et fait partie du peuple des Maures.
— Les Maures ?
— Oui. Il ne vient pas d’Afrique du Nord, mais de Corse, où sa famille a été attaquée par les Génois.
Le chef de la République reprit :
