Les Enlumineuses - Gaëlle Tertrais - E-Book

Les Enlumineuses E-Book

Gaëlle Tertrais

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Beschreibung

Le jour de ses 12 ans, Tara, jeune collégienne au caractère de feu, apprend qu’elle est l’héritière de la Guilde des Enlumineuses. Dans sa famille se transmet de mère en fille la mission de sauvegarder la mémoire des grandes femmes de l’histoire, en écrivant le récit de leur vie dans un antique grimoire. Mais n’est-ce vraiment qu’un travail d’enluminure ? Ce n’est pas la maman de Tara, disparue autrefois dans de mystérieuses circonstances, qui pourra lui dévoiler les secrets de la Guilde. Tara va donc les découvrir à ses dépens, en se retrouvant catapultée avec son ami Tim en plein Moyen Âge… pour sauver Jeanne d’Arc !

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Seitenzahl: 363

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Illustration de couverture : Morgane Velten

Création de couverture : Sophie Fichefeux

Illustration intérieure : Sophie Fichefeux

Édition : Hélène Mongin

Relecture : Le Champ rond

Composition : Soft Office (38)

 

 

 

© Éditions Emmanuel, 2025

89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris

www.editions-emmanuel.com

ISBN : 978-2-38433-259-5

Loi no 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi no 2011-525 du 17 mai 2011

Dépôt légal : 4e trimestre 2025

Sous le signe du feu

Les cheveux ébouriffés, les joues en feu, Tara venait de plaquer Charlie au sol et le maintenait fermement sur le lino de la salle de sport. Sous le regard médusé de toute sa classe de cinquième, elle défia d’un air bravache le garçon aux traits épais :

— Alors ? Tu fais moins le malin, Charlie la triche ! Tu n’avais qu’à pas faire tomber Magali ! Excuse-toi tout de suite !

Tara en était sûre : elle l’avait vu faire un croche-pied à Magali à la fin de la course, juste avant que celle-ci ne franchisse la ligne d’arrivée. C’était Magali qui aurait dû gagner, pas ce gros bêta de Charlie. Alors Tara s’était jeté sur lui tandis qu’il fanfaronnait les bras levés pour célébrer sa victoire si mal obtenue. Elle ne supportait pas les tricheurs et encore moins les menteurs.

Pour tenter de se dégager, Charlie plaqua brutalement sa main sur le visage de Tara et la repoussa en arrière. La collégienne en furie lui mordit le petit bout de chair entre le pouce et l’index. Charlie hurla de douleur.

— Tu es folle ! Lâche-moi ! couina-t-il en se débattant comme un beau diable.

Tara lui maintint fermement les épaules sur le sol, comme elle l’avait appris à son cours de judo. Il n’allait pas s’en tirer comme ça !

— Je vais te faire avaler ton tee-shirt, tu vas voir ! Ça va te faire passer l’envie de…

Tara ne put terminer sa litanie d’imprécations. Elle se sentit happée en arrière, tirée par le bras avec une force surprenante qui l’arracha à son adversaire.

— Mademoiselle Defierbois ! tonna le prof de sport, monsieur Boulère. Vous allez vous calmer ! Laissez votre camarade !

— Mais c’est pas juste ! Il a triché, monsieur ! Lâchez-moi !

Tara se débattit avec tant d’énergie que monsieur Boulère fut obligé de lâcher prise. Elle se redressa, les genoux écorchés, le souffle court et le visage cramoisi, à moitié caché par des mèches folles échappées de sa queue-de-cheval.

— Mademoiselle Defierbois ! Une heure de colle ! Il est interdit de se battre en cours d’éducation physique et sportive ! Vous m’entendez ?

— Évidemment que je vous entends, vous me hurlez dans les oreilles, répondit Tara du tac au tac, sans cacher son exaspération.

— Insolence ! De mieux en mieux ! Deux heures de colle pour mademoiselle Defierbois !

— Mais monsieur, c’est vrai que Charlie a triché, murmura alors une petite voix timide.

C’était celle de Magali. Tous les regards se posèrent sur elle. Tétanisée, elle n’osa pas continuer.

— Je ne veux pas le savoir, cria le professeur aux abois. Vous viendrez vous expliquer plus tard ! En rang maintenant !

Magali rentra la tête dans les épaules à la façon d’un bigorneau qu’on aurait effleuré et recula d’un pas. Elle lança à Tara un long regard désolé. Elle avait fait tout ce qu’elle pouvait. Tara lui répondit par un sourire désabusé, l’air de dire : « T’en fais pas, va, j’en ai vu d’autres. » De fait, peu lui importait d’être collée. Ce qui l’énervait, c’était que Charlie puisse mentir aussi effrontément et que le prof ne fasse rien. Elle foudroya Charlie d’un regard noir. Tandis que les élèves se mettaient en rang en chuchotant et en gloussant, Tara ramassa hâtivement ses mèches de cheveux rebelles et les attacha un peu n’importe comment sous sa nuque, puis elle se dirigea vers le bout de la file. Sur son passage, elle surprit des commentaires à peine masqués :

— Non mais vous avez vu ça ? Vous êtes sûrs que c’est une fille, celle-là ?

— Fais gaffe, elle va te mordre ! Hi hi hi !

— Pff ! Et va regarder un tuto pour apprendre à te coiffer, la sauvageonne !

— On t’a pas éduquée ? T’as pas eu de mère ou quoi ?

La dernière phrase atteignit Tara en plein cœur, juste là où ça faisait mal. Justement, non, elle n’en avait pas eu, de mère. Les filles de la classe pouffaient de rire en se cachant la bouche avec leur main, comme si cela allait empêcher leurs perfidies d’arriver à ses oreilles. Mais elle les entendait… Leurs moqueries, elle les subissait depuis qu’elle était entrée au collège. Elle n’avait été intégrée dans aucun groupe de filles. Elle ne s’habillait pas comme elles, ne s’intéressait pas à leurs cancanages, ne connaissait même pas les chanteuses dont elles se faisaient des idoles. Tara n’arrivait pas à être comme elles. À les entendre, elle n’était même pas une vraie fille. Mais c’était quoi, une vraie fille ? Comment le devenait-on ? Tara n’avait pas de maman pour lui montrer le chemin. Était-ce sa faute ? En passant devant les filles de sa classe, elle releva fièrement le menton. Mais lorsqu’elle fut seule, derrière tout le monde, certaine d’être cachée à leurs yeux, elle sentit une boule se former dans sa gorge, prête à éclater. Ses yeux clairs, teintés de vert, se mirent à picoter irrésistiblement. Elle serra les dents, cligna des paupières et inspira un grand coup pour chasser le trouble qui l’assaillait, maintenant que la bagarre était terminée.

Cela se passait toujours ainsi : la tristesse suivait immanquablement la colère. Mais elle avait beau le savoir, il fallait toujours qu’elle se batte. Devant une injustice, une méchanceté, son sang ne faisait qu’un tour. Elle s’emportait, poings en avant, entraînée dans un tourbillon de colère. Elle n’avait pas le temps de se demander si c’était une bonne ou une mauvaise idée. La colère explosait toujours avant qu’elle ait eu le loisir d’y penser. Pas étonnant que les filles se moquent d’elle ! Maintenant, Tara regrettait d’avoir attaqué Charlie. Alors que la tension retombait, elle se sentait bête et honteuse. « J’ai vraiment le don de me mettre dans des situations pourries », songea-t-elle avec amertume. Car cela se terminait systématiquement comme ce matin-là : Tara se retrouvait collée et les autres se moquaient d’elle, de son mauvais caractère et, comme si cela ne suffisait pas, de ses cheveux.

Tara les avait longs et bouclés, doués de la fâcheuse manie de s’échapper de tout instrument censé les retenir ou les plaquer. Ses boucles, à peine attachées, parvenaient on ne sait comment à se libérer pour flotter autour de sa tête comme une couronne flamboyante. Car ses cheveux avaient une autre particularité : ils étaient roux. Un beau roux profond, presque rouge, lumineux, couleur de feu. Mais, loin de susciter l’admiration, cette couleur inhabituelle avait le don ou le mauvais génie de provoquer des salves de moqueries.

Tout le reste de la journée, Tara garda comme un nuage d’orage dans son cœur tourmenté. Il n’y eut guère que Magali pour lui adresser la parole à la récréation, et encore, ce fut pour lui demander de laisser tomber l’histoire de la course. Magali était terrorisée.

— S’il te plaît, avait-elle gémi, ne fais plus ça. C’est gênant. Je n’aime pas quand tu te bats pour moi. C’était gentil, mais moi, je m’en fiche que Charlie dise qu’il a gagné.

— Mais ce n’est pas la vérité ! C’est toi qui aurais dû gagner ! avait riposté Tara, les yeux brillants de révolte. Ne le laisse pas t’écraser.

— Ça m’est égal, moi. Allez, s’te plaît, laisse tomber, avait supplié Magali, avec un air si désespéré que Tara n’avait pas eu le cœur d’insister.

Et c’était là qu’elle avait dû abdiquer. On n’aide pas les gens contre leur volonté… Ça, Tara le savait déjà pour en avoir fait l’expérience tout au long de son enfance, dans les cours de récré.

Le soir, dans le car qui la ramenait d’Avallon vers la petite ville de Vézelay, où elle habitait, Tara ruminait de sombres pensées. Le front collé à la vitre embuée, elle regardait une goutte de condensation tracer son sillon en hésitant sur le chemin à suivre. Elle la suivit du bout du doigt jusqu’à ce que la gouttelette parvienne tout en bas de la fenêtre.

— Bravo, petite goutte, lui murmura Tara presque imperceptiblement. Tu as gagné ! Moi, tu vois, je rate tout ce que je fais…

Tara sentait monter en elle un gros, gros cafard. Qu’est-ce qui n’allait pas chez elle ? D’où lui venait ce caractère si emporté ? Pourquoi n’était-elle pas comme les autres filles, mesurées, appliquées, toujours soignées et bien peignées ? Ce serait tellement plus simple ! Mais elle n’y arrivait pas. Qui aurait pu lui montrer comment faire ? Sa maman était morte, et son père, aussi gentil soit-il, ne pouvait assumer seul ce rôle. C’était un homme, et il ignorait tout un tas de petits secrets que les mamans transmettent à leur fille. Tara ravala la boule qui se formait à nouveau dans sa gorge. « C’est vrai, ça, qui pourrait m’aider ? » pensa-t-elle avec désespoir. Certes, il y avait bien sa marraine, tante Esther, mais Tara ne la voyait pas très souvent. Et puis, honnêtement, c’était un drôle de personnage. Non, vraiment, Tara ne voyait pas qui pourrait lui apprendre à devenir une femme. Elle se sentait abandonnée. Et puis, toutes ces moqueries, elle ne pouvait plus les supporter. Cela créait en elle un puits obscur au fond duquel macérait un mélange de honte et de culpabilité.

Tara avait hâte de rentrer à la maison, une grande bâtisse carrée au toit de tuiles rouges, entourée d’un beau jardin et de murs blonds qui la protégeaient comme des bras entre lesquels elle se sentait en sécurité. À son arrêt, elle descendit du car et prit la rue principale qui montait à l’assaut de la colline, jusqu’à la basilique romane qui dominait la petite ville. Elle passa devant un restaurant fermé à cette heure-là, un magasin de souvenirs déserté par les touristes absents en cette période automnale et une boutique d’antiquités faiblement éclairée. Soudain, Tara frissonna. Elle eut l’étrange impression que quelqu’un l’observait. Pourtant, la rue était vide. Elle accéléra le pas. En dépassant la boutique d’antiquités, elle sentit dans son dos le poids d’un regard qui la suivait. « Je dois rêver », se dit-elle, inquiète.

Elle tourna à gauche dans une ruelle et aperçut bientôt la grande porte verte de sa maison. Elle courut presque et se jeta sur la poignée. Ouf ! Une fois à l’intérieur, elle laissa tomber son cartable dans l’entrée et s’appuya sur le mur. Son cœur battait à toute allure.

— C’est toi, ma puce ? lança une voix d’homme du haut de l’escalier.

— Oui, Papa ! Je suis rentrée, répondit Tara en essayant de cacher le tremblement de sa voix.

— Super, je descends ! Je vais faire une petite pause.

François Defierbois abandonna le bureau incliné sur lequel il passait des heures à tracer des plans d’architecte. Tara l’entendit dévaler l’escalier en faisant un bruit de cavalcade et le vit atterrir dans l’entrée d’un petit bond léger. Comme d’habitude, il avait les cheveux bruns désordonnés et la chemise sortie de son jean. Il dut pencher sa haute silhouette dégingandée pour embrasser sa fille sur le front. Tara, au contraire, était plutôt petite, avec un visage rond et un nez en trompette. Son père plia les genoux pour se mettre à sa hauteur et la regarder dans les yeux. Tara lui présenta une mine chafouine et un regard chiffonné.

— Ouh ! toi, tu as eu une mauvaise journée. Je me trompe ?

— Mmfff… bougonna Tara. Je me suis bagarrée. Je suis collée.

— Je vois, fit son père en prenant un air absorbé. Si c’est comme ça, c’est le moment idéal, comme chacun sait… pour faire des gaufres !

Il conclut sa déclaration par un grand sourire, sans parvenir à dérider sa fille, et fila vers la cuisine.

— Allez, viens !

Tara le suivit en traînant des pieds. Elle s’assit lourdement sur un tabouret haut et laissa ses jambes se balancer dans le vide. Pendant ce temps, son père sortit des œufs, de la farine, du sucre, du lait… Bref, tout ce dont un papa a besoin quand il doit consoler sa fille d’un gros chagrin. Tout en battant les œufs, il questionna Tara.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— C’est encore Charlie… lâcha Tara par petites touches. Il a triché… J’ai pas aimé…

— … alors vous vous êtes battus.

— Oui…

— Tu sais que ce n’est pas toujours la meilleure solution, ma petite caille ?

— Je sais… grogna la petite caille en appuyant son menton boudeur sur son poing.

— Parfois… Souvent… En général, même… on peut régler un problème en discutant. Tiens, passe-moi le lait, s’il te plaît.

Tara dévissa la bouteille et la tendit à son père.

— Oui, mais là, Charlie ne voulait rien entendre ! Il faisait comme s’il n’avait rien à se reprocher ! Mais quel menteur ! Je ne supporte pas ça !

Paf ! le lait gicla de la bouteille que Tara avait serrée trop fort.

— Vas-y mollo, conseilla son père d’une voix calme. Je ne suis pas Charlie.

— Désolée, fit Tara en essuyant rapidement la flaque de lait avec un torchon. C’est toujours mon fichu caractère…

Tara tordit le torchon entre ses mains comme si elle voulait l’essorer et fit une grimace de dépit.

— Tu n’as pas un fichu caractère, dit son père. Tu as un caractère entier. C’est différent.

— Oh, ça va ! dit Tara, désabusée. C’est ce que tu me dis à chaque fois, pour me faire plaisir.

— Mais c’est vrai ! Tu as un caractère fougueux et passionné, toujours prêt à aller au secours des autres. C’est très beau ! C’est peut-être à cause de tes superbes cheveux roux, ajouta-t-il, amusé. Je me suis toujours dit que tu as dû naître sous le signe du feu !

Il pouffa de rire en allant ébouriffer un peu plus les cheveux de sa fille, avant d’y plonger sa tête pour en humer la bonne odeur.

— Arrête ! glapit Tara en étouffant un rire. N’importe quoi !

Quand son papa se releva, Tara décela une petite étincelle de joie dans ses yeux.

— J’ai réussi à faire naître un sourire sur le visage de ma jolie petite fille ! s’exclama-t-il victorieusement.

— Jolie… Tu parles… bougonna Tara, dont le sourire s’effaçait déjà.

— Parfaitement ! dit son père en levant bien haut son fouet. Je déclare que ma fille est la plus jolie des jeunes filles de cette ville ! Moi, j’aime ton petit visage ovale à la peau pâle, où le soleil a semé à la volée des brassées de petits grains dorés.

— Pff… arrête de faire le poète ! lança Tara en baissant la tête. C’est débile.

Son père se pencha vers elle, lui attrapa le menton et reprit, avec plus de sérieux :

— Moi, je ne souhaite pas que tu sois différente. Je t’aime comme tu es. Tu me rappelles tellement ta maman…

Une légère ombre passa sur le visage de son père. Il l’effaça bien vite et demanda à Tara de lui donner la farine. Le paquet à la main, elle suspendit son geste et interrogea son père :

— Elle était comme moi, Maman ? Je veux dire, elle faisait aussi des colères ?

— Tu lui ressembles beaucoup. Elle avait le même tempérament justicier, elle s’enflammait pour des causes perdues, se passionnait pour des personnes à défendre ! Comme toi, c’était une bagarreuse, mais davantage avec les mots qu’avec les poings.

— Et toi, ça ne te dérangeait pas qu’elle soit comme ça ? voulut savoir Tara.

— Non ! Au contraire, je l’aimais pour cela. Ça la rendait tellement courageuse et audacieuse… Même si, parfois, cela pouvait lui faire prendre des risques… C’était une vraie lionne, ta maman. Ma belle Yaël…

L’ombre reparut, fugace, sur le visage de son père. Après un moment de silence où le souvenir de sa mère flottait dans l’air, Tara dit d’un ton plein de regrets :

— J’aimerais avoir plus de souvenirs d’elle, mais je n’en ai presque pas. Je revois juste un moment où je jouais dans une petite piscine à côté d’elle, et elle m’éclaboussait, pour rire, avec sa main. Et une autre fois où elle m’a vite attrapée dans ses bras parce qu’un gros chien courait vers moi. Et puis, je me souviens d’elle dans son lit. Elle avait mal… C’est tout…

— C’est normal, ma colombe, tu n’avais que 3 ans quand elle a eu son accident… Tiens, tu sais qui pourrait te parler d’elle ? Ta marraine, tante Esther ! C’est la sœur de ta maman, après tout. Elle a sûrement des tas de souvenirs à raconter. D’ailleurs, on va goûter chez elle mercredi prochain pour fêter ton anniversaire. Elle tient absolument à être là pour tes 12 ans.

Son père attrapa sur la pile de courrier une carte joliment enluminée et la tendit à Tara. Elle lut les quelques mots tracés d’une belle écriture à l’anglaise :

Je serais heureuse de vous recevoir

mercredi prochain, à 16 h,

En l’honneur de l’anniversaire de Tara.

Tante Esther

— Ah bon ? Elle veut nous inviter pour mon anniversaire ? Elle n’a jamais été là pour les autres. Elle était toujours en voyage. Pourquoi veut-elle le fêter, maintenant ?

— Elle veut sans doute se rapprocher de toi… Tu es sa seule nièce et je crois qu’elle t’aime bien.

— Moi, je la trouve bizarre, tante Esther, avec ses chats, ses peintures et son vieux tablier. Et puis, quelle idée de nous envoyer ce genre de carton d’invitation ? Ça ne se fait plus ! Elle aurait pu nous appeler, comme tout le monde. Il faut toujours qu’elle fasse des mystères.

— C’est vrai qu’elle est un peu originale, rit son père. Mais ta maman et elle étaient comme les deux doigts de la main. Elles s’entendaient très bien. Tu l’apprécieras quand tu la connaîtras mieux, tu verras.

— J’espère qu’elle voudra bien me parler de Maman…

Devant l’air triste de son père, Tara hésita à aller plus loin. Elle avait tant de questions à lui poser ! Des questions cent fois abordées, mais qu’il avait toujours esquivées, sans doute parce qu’elles lui faisaient trop mal. Encore une fois, Tara voulut tenter sa chance.

— Papa, dis-moi… c’était quoi, en fait, cet accident ? questionna-t-elle prudemment en regardant son père dans les yeux.

Mais une fois de plus, son père détourna le regard, et, dos à sa fille, les deux poings serrés sur le dossier d’une chaise, il répondit d’une voix blanche :

— Je n’ai pas très envie de reparler de tout ça. Une autre fois, si tu veux bien, mon lapin. Bon, on la termine, cette pâte à gaufres ?

Tara n’avait plus du tout faim de gaufres. Elle avait faim de réponses aux questions qu’elle se posait depuis des années, mais son père ne les lui donnait jamais. À chaque fois qu’elle abordait le sujet, il se fermait. Elle avait toujours respecté son silence et sa souffrance, mais, cette fois, elle en avait assez. Elle en voulait à son père d’esquiver encore le sujet. Et sa souffrance à elle, qui s’en souciait ? Déçue une fois de plus, une fois de trop, Tara posa vivement le paquet de farine sur la table, et un nuage blanc s’en échappa. Puis elle fit volte-face et sortit de la cuisine en courant. Elle ne s’arrêta pas quand elle entendit son papa la supplier de revenir d’une voix étranglée.

Tara courut dans le couloir qui traversait le rez-de-chaussée, ouvrit avec fracas la porte du jardin, à l’arrière de la maison, et se précipita dehors, des larmes plein les yeux. Comme elle le faisait dès qu’un chagrin la terrassait, elle traversa la pelouse comme une flèche et se précipita jusqu’au tilleul du fond du jardin. Elle en escalada le tronc ventru et grimpa dans ses branches feuillues. Sur l’une d’elles, large et robuste, elle s’assit. Refermant sur elle ses ramures protectrices, l’arbre l’accueillit.

Tara sanglota tout son soûl. Elle en voulait à son père, elle en voulait à sa mère, elle en voulait à Charlie, à Magali et à monsieur Boulère, elle en voulait à la terre entière ! Puis ses larmes se tarirent, sa respiration reprit peu à peu son cours normal et son cœur s’apaisa. Son immense peine reflua comme la marée descendante qui s’en va, même si on sait qu’elle reviendra. L’arbre lui faisait toujours cet effet-là.

Ce soir-là, cependant, ce ne fut pas tout à fait le cas. Son esprit troublé charriait encore trop de questions. Une colère sourde vibrait dans ses entrailles. Pourquoi son père ne lui répondait-il pas ? Quel secret gardait-il enfermé si jalousement ? Pourquoi sa mère était-elle morte ? Sa mère lui manquait tant à cet instant qu’elle en avait le souffle coupé. « On ne perd pas sa maman sans savoir pourquoi ! se révolta Tara. Je dois connaître la vérité. » Elle serra les lèvres, enhardie par une soudaine résolution : « Je vais découvrir ce qui lui est arrivé ! »

Une tante étonnante

Pendant les jours qui suivirent, Tara demeura renfermée sur elle-même. Son papa essayait par tous les moyens de la dérider, mais, la plupart du temps, elle allait se réfugier dans son tilleul, au fond du jardin. Son père n’insistait pas. Quelque chose avait changé entre eux. Quand ils dînaient tous les deux sur la table de la cuisine, il planait comme une gêne, une hésitation, trois points de suspension… Oh ! Tara l’aimait toujours autant, c’était le même papa charmant qui la consolait quand elle avait de la peine, la faisait rire aux éclats et lui réservait des surprises comme aucun papa de ses copines ne le faisait. Mais depuis la discussion sur sa mère, le jour des gaufres, elle lui en voulait vaguement. Elle sentait depuis toujours qu’il lui cachait quelque chose, ce qui faisait bouillonner en elle une colère sourde et lancinante.

Le jour de son anniversaire arriva. Par un beau mercredi d’automne, son père réveilla Tara en lui apportant un plateau chargé de quatre muffins sur chacun desquels trônaient royalement trois bougies allumées.

— Joyeux anniversaire, ma panthère ! s’époumona son père tandis que Tara s’étirait, sa crinière rousse étalée sur son oreiller.

— Ça y est, j’ai 12 ans ! s’écria-t-elle en s’ébrouant.

Et dans sa tête, elle se dit : « J’ai l’âge d’avoir des réponses, maintenant. »

— Oui ! Ma petite fille est une grande : déjà en cinquième, bientôt le brevet, le lycée, le bac… Où est passé mon bébé ?

— Eh ! je ne suis plus ton bébé ! râla gentiment Tara. Mmm… Tu as préparé des muffins !

Elle sourit timidement à son père, et une lumière dans ses yeux verts lui adressa un silencieux « merci ». Il lui rendit un franc sourire, heureux de retrouver un peu de complicité avec sa fille. Tara sauta au bas de son lit, en chemise de nuit, et noua ses épais cheveux en broussaille avec un élastique. Puis elle se pencha sur les gâteaux et souffla les douze bougies d’un seul coup. Son père l’embrassa et tous deux s’assirent au bord du lit pour attaquer les muffins en guise de petit déjeuner. Tara picorait dans l’assiette, sous le regard observateur de son père. Pour briser le silence qui s’installait, il lança, sur un ton faussement enjoué :

— Au fait, tu te souviens ? Aujourd’hui, on va chez tante Esther pour fêter ton anniversaire.

— Oui, oui, je sais… répondit Tara, sans grand enthousiasme.

Non seulement Tara ne connaissait pas très bien sa marraine, mais en plus, pour le peu qu’elle en savait, elle la trouvait assez spéciale. Mais elle n’avait pas oublié la promesse qu’elle s’était faite une semaine plus tôt : « Je saurai ce qui est arrivé à Maman. » Or, tante Esther savait sûrement quelque chose. Tara ne l’avait jamais interrogée parce qu’elle ne l’avait pas tellement vue ces dix dernières années. Il faut dire que tante Esther était peintre, et qu’elle voyageait beaucoup pour exposer ses toiles. Une grande peintre, connue et exposée dans des galeries et tutti quanti. Mais récemment, elle avait décidé de « se poser », comme elle disait. Elle s’était installée deux mois plus tôt à Vézelay, dans une petite maison de ville en pierre de taille, avec du lierre sur la façade. Elle s’y consacrait à sa plus ancienne passion, l’enluminure. Depuis, Tara la voyait de temps en temps. Elle était toujours un peu gênée à chaque fois que sa tante venait lui rendre visite, parce qu’elle ne comprenait pas la moitié de ce qu’elle racontait. Elle parlait de ses voyages, de sa peinture et, entre deux tirades, laissait planer de longs silences embarrassants que son père semblait décoder, mais pas Tara. Et cela l’énervait. Cela dit, son père avait raison, c’était à elle qu’il fallait demander de lui parler de sa mère ! Entre la troisième et la quatrième bouchée de muffin, Tara commença à échafauder son plan.

L’après-midi, vêtue d’un jean large et d’un pull blanc en maille ajourée qui lui donnait une vraie allure d’adolescente, Tara sortit de la maison avec son père. Remontant la rue des Écoles où ils habitaient, ils se dirigèrent vers l’imposante basilique dédiée à sainte Marie-Madeleine. Tara ne savait pas bien pourquoi, mais elle aimait bien Marie-Madeleine. Elle pensait souvent à elle quand elle allait le dimanche à la messe, à la basilique, avec son père. C’était une femme de caractère. Tara se l’imaginait belle, et elle était la meilleure amie de Jésus ; la preuve, c’était à elle qu’il était apparu en premier après sa résurrection. Ce n’était pas rien, ça ! Elle avait eu une vie compliquée et ne s’était jamais mariée. Tara l’imaginait passionnée, indépendante, libre et un peu rebelle. Comme elle.

Après avoir traversé le parvis, Tara et son père empruntèrent la rue principale qui descendait vers la vallée. Au bout de quelques pas, Tara eut pour la deuxième fois la désagréable impression d’être observée. Elle se retourna à plusieurs reprises, mal à l’aise, et hâta le pas pour rejoindre son père qui l’avait devancée, l’air préoccupé, sans s’apercevoir du trouble de sa fille. Tara sentait planer autour d’elle une menace indéfinissable. Prise de peur, elle attrapa la main de son père qui, surpris, lui sourit.

Ils quittèrent l’artère principale pour prendre une ruelle sur la gauche. Là, à flanc de colline, au numéro 41 de la rue de la Corderie, se trouvait la petite maison de tante Esther. Le lierre en mangeait toute la façade, lui donnant un air de maison abandonnée. Mais des plantes en pots sur les rebords des fenêtres attestaient que la maison était habitée. Après avoir pris une grande inspiration, François cogna le loquet métallique contre la porte en bois. Il n’y avait pas de sonnette dans cette maison, qui semblait n’avoir pas changé depuis une centaine d’années. Aussitôt après, comme si elle attendait l’arrivée de ses invités, tante Esther ouvrit la porte et apparut. Elle était grande et élancée ; Tara, du bas des marches, dut lever la tête pour la regarder dans les yeux. Son visage aux traits marqués dégageait une autorité naturelle, adoucie cependant par ses cheveux bruns striés de blanc, remontés en chignon flou sur le dessus de sa tête, qui lui donnaient un air fantasque. Elle était encore belle pour une femme frôlant la quarantaine – ce qui, pour une jeune fille de 12 ans, est le début de la vieillesse. Tante Esther regarda un instant ses invités d’un air impénétrable. Puis ses yeux sombres, qui pouvaient avoir l’air sévères, se plissèrent joliment dès qu’elle sourit à Tara en lui ouvrant grand ses bras.

— Entrez, entrez ! Quel plaisir de vous voir !

Encouragée par une légère poussée de son père, Tara entra, et sa marraine l’embrassa. Ses joues étaient douces et avaient une bonne odeur de parfum léger. Tara remarqua qu’elle ne portait pas son éternel tablier vert sur une salopette bleue, mais une élégante robe à fleurs qui mettait en valeur sa taille fine. Elle avait dû faire un effort particulier pour l’anniversaire de Tara, qui en fut agréablement surprise.

— Joyeux anniversaire, Tara ! dit tante Esther de sa belle voix grave, en faisant entrer sa nièce dans la salle à manger.

En réalité, Tara n’aurait su dire s’il s’agissait d’une salle à manger. Cela aurait pu tout aussi bien être un salon, un atelier de peinture ou encore une brocante, tant la salle était remplie d’objets hétéroclites, de meubles repeints de couleurs vives, de chevalets où trônaient des toiles inachevées, de plantes suspendues, en pots, géantes ou tombantes, donnant à la pièce une atmosphère tropicale. Sur des fauteuils ou perchés sur des étagères, quelques chats paressaient. Tara en compta quatre, non, cinq qui s’étiraient mollement ou se faufilaient dans un froufrou de soie contre les jambes des nouveaux venus. Au mur étaient accrochés des tableaux, des photos, des croix, des icônes représentant la Vierge Marie ou des saints inconnus, colorés ou chevelus. Tara se sentait un peu perdue dans cette pièce baroque. Elle était à l’image de sa tante : déroutante.

La pièce était probablement bien une salle à manger puisqu’une table se trouvait au milieu, entièrement repeinte en bleu de Prusse. Et sur la table, une ribambelle de gâteaux, brioches et viennoiseries côtoyaient des tasses à thé de services dépareillés, autour d’un énorme samovar en cuivre que la tante avait dû rapporter de Russie et duquel s’échappait une délicieuse odeur de thé.

Tara prit place sur une chaise molletonnée recouverte de velours grenat. D’un geste emprunté et maladroit, son père s’assit sur une chaise de ferme en bois dont le paillage s’effritait. Tante Esther, debout, se mit à servir le thé et les gâteaux tout en parlant.

— Comme tu as grandi, ma chérie ! Tu deviens une vraie jeune fille ! Tu ressembles de plus en plus à ta mère.

— C’est vrai ? Sauf qu’elle n’était pas rousse comme moi, soutint Tara, avide d’entendre parler de sa maman.

— Tu as raison, elle était blonde, blond vénitien avec de légers reflets de feu. C’est d’elle que tu tiens ta couleur de cheveux, c’est certain !

Tara écoutait sa marraine en ouvrant de grands yeux. Elle aimait ce qu’elle entendait. Ça lui faisait du bien. Elle ne comprenait pas pourquoi son père se tortillait sur sa chaise en la faisant grincer avec un bruit exaspérant. Il avait l’air aussi à l’aise qu’une carotte dans une cage à lapin.

— Je suis si heureuse de pouvoir être là pour fêter ton anniversaire, ma chère Tara ! Jusqu’à présent, l’occasion m’en a manqué. Mais je voudrais me rattraper. Et cette année plus particulièrement. 12 ans, c’est un âge important, surtout dans notre famille.

L’attention de Tara se détourna soudain de sa religieuse au chocolat pour se fixer sur les derniers mots de sa marraine.

— Pourquoi « surtout dans notre famille » ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.

Tara surprit un bref échange de regards entre son père et tante Esther. Celui de son père paraissait plein d’appréhension, tandis que dans celui d’Esther brillait une étrange détermination. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Tara sentit son estomac se nouer. Tante Esther, cependant, s’assit calmement dans un vieux fauteuil rapiécé aux bras sculptés et regarda Tara dans les yeux, avant de reprendre la parole.

— Dans notre famille, du côté de ta mère, nous avons une tradition. Lorsqu’une fille atteint ses 12 ans, nous lui confions un secret.

Tara frémit d’impatience. Quel était ce secret ? Le regard de son père s’assombrit un peu plus, et il détourna la tête ostensiblement.

— Voilà, reprit tante Esther, notre lignée est la détentrice d’un savoir-faire très ancien : l’enluminure. Nous formons la guilde des Enlumineuses. Depuis des siècles, de mère en fille, nous nous transmettons les secrets de cet art. Et à 12 ans, chaque fille qui le désire commence à l’apprendre.

Tara sentit son ventre se détendre. Alors ce n’était que cela, le secret ? Bien sûr qu’elle savait que sa tante faisait de l’enluminure. Elle avait vu des œuvres encadrées. Pas beaucoup, à vrai dire. Une ou deux. Puis, tout à coup, une idée effleura son esprit. C’était le moment de mettre son plan à exécution. Elle dégaina sa première question :

— Est-ce que Maman aussi en faisait ?

— Oui, ma chérie, répondit Esther avec un sourire triste. Ta maman en faisait de superbes. Elle était très douée.

— Ah ! je ne savais pas ! dit-elle un peu durement, prenant conscience que son père n’avait jamais évoqué ce talent de sa femme.

Tara chercha son regard, mais il gardait les yeux baissés, fixant un invisible point sur la table. Ses sourcils étaient froncés, et sa mâchoire, crispée. « Pourquoi ne veut-il pas en parler ? » s’interrogea Tara, troublée. Esther poursuivit, malgré l’air fermé de François.

— Ta mère aurait voulu t’enseigner l’art de l’enluminure. Malheureusement, elle nous a quittés trop vite. Mais, avant sa mort, je lui ai promis de t’initier une fois que tu aurais atteint tes 12 ans.

Tara comprit. Voilà pourquoi sa tante avait mis tant de cérémonie dans cette fête d’anniversaire.

— Tu vas m’apprendre ? demanda Tara, partagée entre fierté et déception.

Ce n’était pas que l’enluminure ne l’intéressait pas, mais bon… Il y avait plus passionnant comme passe-temps. Elle était bien plus motivée par le judo, où elle pouvait déployer toute son énergie. Non, le seul intérêt que revêtait l’enluminure à ses yeux, c’était de la rapprocher de sa mère, de l’aider à mieux comprendre qui elle était. Oui, ça ferait avancer son plan. En tout cas, elle l’espérait.

— Si tu le veux, reprit la tante, je t’apprendrai. Viens, je vais te montrer mon atelier. J’ai encore d’autres choses à te faire découvrir…

Tante Esther se leva et alla ouvrir une porte que Tara n’avait jamais franchie. Son père, en revanche, restait assis, les poings serrés et le regard inquiet. Tara s’arrêta devant lui et attendit qu’il lève les yeux vers elle. Elle avait besoin de savoir s’il était d’accord pour qu’elle suive sa tante. Lentement, il releva la tête et regarda sa fille dans les yeux. Son regard était douloureux, mais, d’un léger signe de tête, il lui signifia qu’elle pouvait y aller.

Tara passa la porte et entra, à la suite d’Esther, dans une pièce qu’elle n’avait jamais visitée. Abondamment éclairée par une grande porte-fenêtre, elle était tapissée de bibliothèques sur tout un pan de mur. Le long des autres murs couraient de longues tables étroites sur lesquelles reposaient, bien rangés, des ribambelles de flacons remplis de poudres de toutes les couleurs, des bols à mélange, des pinceaux, des plumes, des outils de toutes sortes dont Tara ignorait l’usage.

Au centre, sur une grande table carrée, elle remarqua un pupitre en bois légèrement incliné où reposait un grand livre ouvert. Il trônait au milieu de la pièce comme un trésor qui éclipsait tout le reste. Il avait l’air très ancien d’après sa grosse couverture en cuir dont Tara voyait dépasser des fermoirs en métal cuivré. Ses pages épaisses, parcheminées, étaient couvertes de textes calligraphiés à la main en belles lettres arrondies. Tara, subjuguée, s’approcha de la table et se pencha sur l’ouvrage. En haut à gauche, elle admira une grande lettre colorée ornée de dessins d’animaux, de fleurs et de volutes d’une finesse exquise.

— C’est toi qui as fait ce dessin, tante Esther ? demanda Tara, fascinée.

— En partie, répondit Esther avec un sourire modeste.

— Et tu as fait tout le livre ? Il est énorme ! s’écria Tara.

— Non ! dit sa marraine. J’ai seulement illustré la dernière histoire, pour terminer ce que ta maman avait commencé.

— Maman ! C’est elle qui a écrit le texte ?

— Oui, celui-là, c’est elle qui l’a fait.

— Alors les autres, qui les a écrits ?

— Ce sont les femmes de notre famille, depuis des siècles. Ce livre se transmet de mère en fille, et à chaque génération, l’une de nous est chargée de le poursuivre ; l’aînée de la fratrie, en général.

— Mais qu’est-ce que c’est que ce livre ? s’étonna Tara avec un mélange de curiosité et d’inquiétude.

Elle aperçut alors son père, qui se tenait sur le pas de la porte et la regardait d’un air grave. Un sentiment étrange l’étreignit. Elle avait la désagréable impression que quelque chose qui lui échappait se jouait autour d’elle. Et, soudain, elle eut peur. Sa marraine lui posa une main rassurante sur l’épaule et expliqua d’une voix douce :

— C’est Le Grand Livre des femmes… Un ouvrage très précieux, commencé dans des temps très anciens, si anciens qu’on en a perdu la trace. Il contient la mémoire des grandes femmes de notre histoire. La mission de la guilde des Enlumineuses est de rédiger la vie de ces femmes remarquables pour sauvegarder leur mémoire. Chaque enlumineuse ajoute un texte à ce livre pour évoquer une femme de son époque.

Tara tendit timidement les doigts vers le livre, mais sa marraine arrêta son geste d’une main impérieuse.

— N’y touche pas ! cria-t-elle presque. Je vais te le montrer moi-même, il est fragile.

Tara recula, se sentant coupable. Elle n’avait pourtant rien fait de mal ! Tante Esther lui fit signe de s’approcher du livre, ce que Tara fit lentement, de peur de se faire reprendre à nouveau. Sa marraine effleura la tranche vieillie et caressa la page où la mère de Tara avait tracé à la main de si belles lettres calligraphiées. Puis, avec précaution, elle feuilleta le livre en faisant défiler les pages du bout de ses doigts. Tara découvrit, émerveillée, d’autres enluminures éclatantes de couleurs et de dorures. Des lignes et des lignes savamment calligraphiées défilèrent devant ses yeux éblouis. Elle leva le visage vers sa tante et s’extasia :

— C’est incroyable ! Quel travail magnifique ! Et qui sont les femmes dont parle ce livre ?

— Elles sont de tous pays et de toutes époques, sourit tante Esther, heureuse de l’enthousiasme de sa filleule.

La marraine tourna les pages, plus lentement cette fois, et Tara lut au hasard : Blandine, Geneviève, Clotilde, Hildegarde de Bingen, Catherine de Sienne, Madame Élisabeth, Louise de Marillac, Marie de l’Incarnation, Zélie Martin, Thérèse de Lisieux, Madeleine Follereau, Édith Stein, Geneviève Antonioz de Gaulle, Agnès de Nanteuil, Claire de Castelbajac, Chiara Corbella et tant d’autres… La plupart des noms ne disaient rien à Tara. Elle se tourna vers sa tante, les yeux écarquillés :

— Il y en a tant ! Moi aussi, je devrai raconter la vie d’une femme ? demanda-t-elle, soudain effrayée par l’ampleur de la tâche.

— Si tu le souhaites, tu le pourras. À partir d’aujourd’hui, tu peux prendre ta place dans la longue lignée qui a assuré cette mission, comme ta mère l’a fait avant toi. Mais il y a autre chose, ajouta-t-elle en jetant un coup d’œil anxieux à son beau-frère. Parfois, la mémoire de ces femmes est menacée, et…

À ces mots, le regard de François se durcit, et ses yeux lancèrent des éclairs qui stoppèrent les mots d’Esther. Le reste de sa phrase mourut sur ses lèvres. Elle baissa les yeux, prit une longue inspiration et releva la tête pour regarder enfin Tara. Mais son visage s’était fermé. Son sourire avait disparu. Après un instant de silence, elle reprit sur un ton plus froid :

— Il existe un moyen de la sauvegarder que tu n’as pas besoin de connaître pour l’instant. Plus tard, je t’expliquerai.

Puis elle tourna le dos à la table et s’approcha de la porte-fenêtre pour laisser errer son regard vers le jardin, où les feuilles jaunies se détachaient des arbres en tournoyant mélancoliquement. François entra dans l’atelier et s’approcha de sa fille. Debout à côté d’elle, il regarda Le Grand Livre des femmes avec une certaine tristesse, avant de dire avec douceur :

— Aimerais-tu devenir enlumineuse ? Tu n’es pas obligée de répondre aujourd’hui, ma chérie. Ta marraine se devait de t’informer de cette mission qui existe dans la famille de ta mère. Elle te concerne aussi, mais tu n’es pas obligée de l’accepter. Tu es libre, insista-t-il en martelant les mots.

— Maman l’avait acceptée, elle ? demanda Tara d’une toute petite voix.

— Oui… lâcha son père, presque à contrecœur.

Pourquoi ces silences ? Pourquoi ces mots étouffés ? Pourquoi cette tristesse et cette soudaine colère de son père ? Tara sentait planer un mystère… et cela avait un rapport avec sa mère. Est-ce que tante Esther aussi lui cachait quelque chose ? Tara ne comprenait pas. Encore une fois. Une colère sourde monta en elle et fit apparaître des plaques rouges sur son cou, ses joues et jusqu’aux lobes de ses oreilles. C’est sa marraine qui brisa le silence devenu pesant.

— Ton père a raison, Tara, tu n’es pas obligée de répondre maintenant. Tu sais que ma porte est ouverte. Je serai heureuse de te transmettre l’art de l’enluminure, si tu le souhaites, comme l’aurait fait Yaël. C’est toi qui décides.

D’un pas résolu, Esther se dirigea vers la porte de la salle à manger et sortit de l’atelier. François la suivit. En passant la porte, Tara l’entendit chuchoter à l’oreille de sa belle-sœur :

— Tu prends des risques, Esther…

Que voulait-il dire ? Avant de franchir la porte à son tour, Tara se retourna une dernière fois avec regret, avant de laisser derrière elle Le Grand Livre des femmes,toujours ouvert sur son pupitre. Au moment de quitter l’atelier, elle sentit son cœur se serrer. Elle avait l’étrange impression de laisser dans cette pièce un peu de la présence sa mère. Elle sut dès lors qu’elle retournerait vers ce livre auquel sa mère avait participé, rien que pour la retrouver, sentir sous ses doigts l’encre qu’elle y avait déposée, admirer les dorures qu’elle avait peut-être appliquées, s’enivrer entre les pages de l’odeur des couleurs… Oui, Tara y retournerait.

Leçon d’enluminure

Le mercredi suivant, Tara annonça à son père qu’elle irait rendre visite à sa marraine dans l’après-midi. Il émit un petit grognement de contrariété mais hocha la tête pour donner son accord. Après le déjeuner, Tara prit seule le chemin de la rue de la Corderie. Le ciel était balayé par de gros nuages blancs cotonneux derrière lesquels le soleil semblait cligner des yeux. L’hiver n’était pas encore arrivé, mais un petit vent frisquet fit voler les mèches fauves de Tara aussitôt qu’elle eut mis un pied dehors. Remontant le col de son manteau, elle s’enfonça dans les ruelles, évitant soigneusement de passer par la rue principale. À chaque fois qu’elle l’avait empruntée pour rentrer du collège, tous les soirs de la semaine, elle avait à nouveau eu la désagréable impression d’être épiée. Derrière les volets clos et les vitrines obscures, quelqu’un la surveillait, elle en était désormais certaine. Cela lui donnait des frissons dans le dos. Aussi fit-elle des détours à travers les venelles pour rejoindre la maison de tante Esther. Arrivée au numéro 41 de la rue de la Corderie, elle tomba sur un gros chat gris qui se prélassait devant la porte, immobile et imposant comme un sphinx hiératique. Tara se pencha pour le caresser.

— Tu me laisses passer, minou ? murmura-t-elle doucement.

Avec un miaulement plaintif, le chat daigna se déplacer de quelques pas pour laisser la jeune fille accéder à la porte et reprit sa garde les yeux mi-clos. Après trois petits coups frappés au heurtoir, Tara vit la porte s’ouvrir, comme si la maison acceptait de la laisser entrer. Sa marraine se tenait dans le vestibule, tout sourire, le chignon défait et les doigts maculés d’encre noire. Elle arborait son inénarrable salopette de toile bleu foncé et son habituel tablier de lin vert constellé de taches de peinture.

— Ma chérie ! s’écria-t-elle en ouvrant les bras. Te voilà ! Comme je suis contente que tu sois venue !

— Bonjour, tante Esther, répondit Tara, avec un peu plus de retenue.

Elle entra, et la porte se referma derrière elle sans qu’elle ait fait le moindre geste. Tara sursauta. Cela ne pouvait quand même pas être le chat ! Sa marraine ne semblait pas surprise le moins du monde et entraînait déjà sa filleule vers l’atelier. Tara traversa à sa suite le salon-salle-à-manger-brocante, où le désordre avait atteint des sommets de composition artistique. Les chats somnolents regardèrent la jeune fille passer sans esquisser le moindre mouvement de vibrisse. Puis Tara entra dans l’atelier. Au centre de la table, le livre l’attendait. Il était là, ouvert à la même page que la dernière fois. Il attirait irrésistiblement son regard. Une lumière dorée semblait l’entourer d’un halo protecteur. Ou bien n’était-ce que la dorure des enluminures qui irradiait au doux soleil de cette belle matinée ? Tara s’approcha.

— Quand je pense que c’est Maman qui a fait ça… dit-elle à mi-voix en tendant la main vers la page ouverte qui l’attirait comme un aimant.