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Par le biais de ce thriller, Richard Lorent fictionnalise avec brio une Belgique dont le gouvernement se meurt.
Hector Detroie a été enlevé. Au beau milieu d'une rue, en pleine journée : ce ne fut l'affaire que de quelques minutes. Incertain de son propre sort, ignorant le temps qu'il lui reste, il se repasse en boucle le film de ces dernières semaines. Depuis l'arrivée d'une droite revancharde aux rênes du gouvernement, les attentats se sont multipliés. Revendiquées par l'Alliance des éprouvés, réseau d'extrême gauche révolutionnaire, les attaques publiques n'ont cessé de monter en puissance jusqu'à semer la terreur.
Mais lui, Hector, sociologue belge sans prétentions, qu'a-t-il donc pu faire ? Qu'a-t-il pu écrire pour subir les foudres de l'ADE ? Va-t-il périr, abattu comme les autres otages ? Il en est persuadé : son heure est proche.
Un thriller politique belgo-belge qui nous laisse entrevoir le côté sombre du pouvoir.
EXTRAIT
La cagoule recouvrait sa tête et descendait jusqu'au cou, étroitement liée par une fine cordelette incorporée au vêtement. La ficelle l'étranglait. Le tissu schlinguait. Douçâtre puanteur de sueur séchée et de tabac froid. L'écœurante odeur imprégnait le coton. Elle l'oppressait. Allait-il étouffer ? La sensation lui rappelait l'enfance. Des ressouvenances d'école primaire. À la piscine, quand les jeux liquides viraient à l'aigre, quand les plus grands se divertissaient en faisant croire aux plus jeunes qu'ils allaient les noyer en leur maintenant la tête sous l'eau.
CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE
- « Si vous avez tremblé à la diffusion de Bye bye Belgium, vous risquez de sentir à nouveau vos poils se hérisser sur les bras… L’auteur nourrit son récit du fruit de ses expériences. Journalisme, syndicalisme, politique, autant de mondes qui obéissent à des codes et des temporalités propres. Une immersion dans les coulisses du pouvoir et du contre-pouvoir pour saisir les enjeux. Et révéler des vérités qui dérangent. » (L’avenir)
- « Dans Les Eprouvés, le sociologue carolo Richard Lorent fait surgir en Belgique deux mouvements politiques ultra radicaux. Il livre un thriller politique sans pitié pour les grands partis (« la politique a engendré sa propre répulsion »), les services de renseignement, les médias et les syndicats. A mi-chemin entre roman et essai, un peu à la Houellebecq. Et visionnaire ? » (Le Vif L’express)
- « Ce thriller politique mêle fiction et nombreux éléments authentiques. Des révélations et un ancrage bien local pour ce roman. » (Sur Indo)
A PROPOS DE L’AUTEUR
Sociologue, Richard Lorent a connu plusieurs vies : typographe, rédacteur en chef, syndicaliste, homme politique, écrivain. Il a ainsi traversé des mondes différents et connu leurs coulisses. S’il a désormais choisi la voie du roman, c’est pour partager, en les livrant derrière le voile de la fiction, les fruits d’une expérience aux parcours multiples. Dans ce polar sur fond d’événements historiques et d’actualité, il montre jusqu’où pourrait conduire la logique implacable des gens de pouvoir.
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Seitenzahl: 314
Veröffentlichungsjahr: 2015
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À Valérie, ma première lectrice, sans elle, ce livre n’aurait jamais existé.
PREMIÈRE PARTIELA GEÔLE
La cagoule recouvrait sa tête et descendait jusqu’au cou, étroitement liée par une fine cordelette incorporée au vêtement. La ficelle l’étranglait. Le tissu schlinguait. Douçâtre puanteur de sueur séchée et de tabac froid. L’écœurante odeur imprégnait le coton. Elle l’oppressait. Allait-il étouffer ? La sensation lui rappelait l’enfance. Des ressouvenances d’école primaire. À la piscine, quand les jeux liquides viraient à l’aigre, quand les plus grands se divertissaient en faisant croire aux plus jeunes qu’ils allaient les noyer en leur maintenant la tête sous l’eau.
La détresse respiratoire avant la fin, était-ce là la préalable punition des condamnés à la peine capitale, avant l’exécution, quand le bourreau les coiffait de l’immonde capuchon ? Y avait-il alors moins de terreur à ne pas voir venir la mort tout en suffoquant qu’à la regarder en face, le vent sur le visage nu ? Ses ravisseurs étaient-ils là, dans cette pièce glaciale, à son insu ? Silencieux ? Immobiles ? Prêts à l’assassiner, sans bruit et par surprise ? Avant de le supprimer, allaient-ils le torturer ? Il le redoutait.
Quelle autre fin envisager d’ailleurs ? Dans sa situation, pas question de rançon. Il était sans fortune et nul ne paierait pour lui. Existait-il alors une autre manière de s’en sortir indemne ? Une seule bien sûr, mais improbable ? Que la police vienne le délivrer. Encore fallait-il qu’on le sache prisonnier. Or, pour autant qu’il s’en souvienne, nul n’avait assisté à son enlèvement.
Sa peur ne naissait pas seulement de son artificielle cécité. Elle n’était pas seulement là de tout ignorer d’une hostile proximité. Elle surgissait aussi d’une évidence olfactive : la cagoule puait l’ancienne transpiration et l’haleine tabagique, donc l’abjecte étoffe avait déjà servi. Aussi fallait-il craindre le pire. Car ses ravisseurs ne devaient pas en être à leur coup d’essai. Elle leur était certainement un métier, la séquestration, donc une habitude, et celle-ci les avait forcément rendus insensibles à la détresse. Les supplications finales, ils avaient dû en entendre. Sans s’émouvoir.
Depuis combien de temps se trouvait-il là ? Il n’aurait pu le dire. De son enlèvement, il gardait des lambeaux de souvenirs. La scène originelle de l’agression subsistait dans sa mémoire, certes, mais de façon composite, en fragments dispersés. Tout était allé trop vite. Pour l’essentiel, ne demeuraient en lui que quelques sensations.
C’était tôt par un matin froid, dans cette petite rue descendante de Châtelet. Il se rendait à la librairie pour y acheter son quotidien habituel. Il pensait à l’écriture de son prochain livre. Trop absorbé, il n’avait donc pas prêté attention à ce bas rauquement de moteur derrière lui. La camionnette l’avait ensuite paresseusement dépassé, un véhicule utilitaire noir à porte latérale coulissante. cela, il avait eu le temps de le distinguer. Puis, son monde avait basculé dans la nuit.
L’agression physique l’avait stupéfié, annihilant toute résistance et ralentissant ses mouvements jusqu’à la paralysie. Le plus terrible avait sans doute été cela, sur le moment : l’impression aliénante de ce corps sans pilote, de cette chair privée d’énergie, de cette brutale cachexie. Il s’était senti soudain agrippé par les épaules, tiré en arrière avec force et renversé sur le sol métallique de la camionnette. Puis, la cagoule, l’obscurité et la puanteur de l’étoffe.
Il n’avait pas crié, il l’aurait voulu, il en avait été incapable. Sa voix, son corps, ses muscles, tout en lui avait cessé d’obéir. Il était devenu une chose sous contrôle, mais contrôlée par d’autres que lui. Il n’était plus que le lest de lui-même. Un poids mort.
Dans sa tête encagoulée, obsédant, palpitait sans cesse un souvenir sonore : le grincement métallique de la porte coulissante et le claquement sec de sa fermeture avant l’accélération du véhicule des ravisseurs. Il entendait l’écho en boucle. Comme une pulsation de haine. Comme le prémonitoire tam-tam d’une mise à mort annoncée. C’était l’emblématique signature acoustique de sa liberté brisée. À se répéter, elle l’amenait lentement à l’unique question à même d’éclairer le sens de son infortune : qui étaient ses ravisseurs ?
Oui ! Qui étaient ces gens ? Il en avait bien une petite idée et ses implications l’emplissaient de terreur. Toutes les autres possibilités, il les avait envisagées, mais il revenait toujours à celle-là, logique, écrasante, incontournable : l’ADE ! Une organisation qui enlevait, qui tuait ceux qu’elle avait enlevés et qui exposait ignominieusement le corps de ceux qu’elle avait ainsi tués.
Était-ce possible ? Hélas oui ! Et même probable ! Mais pourquoi lui ? En quoi sa personne aurait-elle pu constituer une cible privilégiée pour de tels activistes ? Il cherchait la réponse et ne la trouvait pas.
Qui était cette ADE ? Un mystère, d’abord, le symptôme d’une époque, ensuite. La Belgique s’était transformée. Une abrupte plongée vers le pire. Trois ans après l’installation d’un gouvernement de droites décomplexées, le pays avait changé de visage. Alliés avec les libéraux des deux communautés linguistiques, les démocrates-chrétiens et les nationalistes du nord avaient transformé le paysage social en dantesque purgatoire et placé le pays au seuil de son éclatement. Devant une opposition socialiste réduite aux incantations et face à la faiblesse syndicale, l’extrême gauche avait majoré ses scores dans les sondages, au nord comme au sud du Royaume. À l’ombre de cette progression électorale virtuelle qui n’impressionnait pas les cadors des grands partis, une organisation clandestine était apparue, une espèce d’OVNI dans le ciel politique.
Il y avait dans son nom quelque chose d’une poésie désespérée et désuète : “ L’Alliance des Éprouvés ”, l’ADE. Son discours était à la mesure de son appellation. Il portait la marque d’un lexique révolu : celui d’un marxisme péremptoire, quand le communisme avait ses capitales labellisées et ses divisions blindées aux portes de l’Ouest.
L’ADE avait commencé d’exister par des communiqués, une prose nostalgique à la rhétorique obsolète, des mots parfumés d’une idéologie surannée, une phraséologie venue d’un autre temps. À l’ère du réseautage social en ligne, le recours à la vieille pratique du communiqué par voie de presse avait lui-même un petit côté ringard.
L’agence Belga relayait néanmoins ces textes, sans état d’âme, comme le facteur distribue son courrier. Dans les rédactions, ce paléomarxisme avait fait rire. Qui étaient ces fossiles ramenés à la vie ? D’où sortaient ces révolutionnaires de musée ? Nul n’avait pris au sérieux cette littérature d’un autre âge et les incantations de l’ADE avaient souvent fini dans la corbeille à papier.
Le mépris n’est cependant pas la lucidité. Les journalistes n’avaient donc rien perçu d’un risque réel : celui d’une radicalité sans espoir, pétrie de rage haineuse, dans un contexte où la violence inerte des choix économiques jetait dans la misère une fraction grandissante de la population.
Sa communication censurée par une presse qui ne la prenait pas au sérieux, l’ADE avait persévéré dans son mode archaïque d’expression. Sur les murs des usines désaffectées et sur les ponts, ses graffiti faisaient percoler son maître slogan : “ Les rêves de l’État sont nos cauchemars ”. La formule était reprise d’Indymedia, un média alternatif de réseaux collectifs indépendants, créé en 1999 pour couvrir les contre-manifestations de Seattle lors de la réunion de l’Organisation Mondiale du Commerce et du Fonds Monétaire International.
C’était du déjà vu. Donc, nul ne s’alarmait. Dans la constellation rétrécie de l’extrême gauche se signalait un petit nouveau cherchant simplement son positionnement face à des concurrents plus anciens. Il se faisait alors mousser par le subterfuge d’une pseudo-clandestinité. Tel était le diagnostic des observateurs patentés. Il n’y avait donc pas de quoi en faire un fromage.
En plein été, en mal de papier, un grand quotidien de la capitale avait pourtant jugé utile de consacrer un article à l’ADE. Pour en exorciser en quelque sorte l’agaçante figure. Mais sans se mouiller. Donc, en interviewant un spécialiste. Un éminent politologue avait ainsi été invité à donner son point de vue sur cet exotique objet.
“ L’ADE est un épiphénomène et sa clandestinité est un artifice de marketing politique destiné à la rendre plus intéressante, à gauche, en vue d’un prochain scrutin ”, avait expliqué l’expert. Dans son explication s’était humé un discret parfum d’aristocratique dédain. “ L’extrême gauche n’est plus celled’autrefois. Ce n’est pas encore un animal de compagnie, mais c’est désormais un animal politique apprivoisé. Le gauchisme revisité a ainsi sa nouvelle génération de leaders. Des jeunes ayant épousé les moeurs de leur temps. Ils ne menacent plus, ils communiquent. Ils s’expriment sur Facebook comme n’importe quel internaute étalant sur la toile les petits secrets de sa vie privée. Tôt ou tard, l’ADE se dévoilera et se laissera gagner par la tentation électoraliste. ”
L’extrême gauche avait en effet changé. Plus celle de 1970. Elle avait lissé son discours. Toujours anticapitaliste bien sûr, mais sans son ésotérique jargon, sans plus rien attendre d’un hypothétique grand soir. Elle se coulait désormais dans le paysage démocratique comme n’importe quelle force politique. Elle cherchait à élargir son électorat. Aussi se rendait-elle acceptable. L’ADE pouvait-elle alors venir d’un tel milieu apaisé ? “ C’est plus que probable ”, avait estimé l’éminent politologue, “ et on finira bien par savoir qui de connu se cache derrière cet acronyme un peu ridicule. Je ne serais d’ailleurs pas étonné d’apprendre qu’il s’agit tout bêtement d’une farce d’étudiants. ”
Historien de formation, le numéro un du gouvernement avait lui aussi sa théorie. En cabinet restreint et donc pour des oreilles averties, il ne manquait pas de l’exposer. “ En sa rhétorique, l’ADE est une contradiction historique. En son existence, elle est un ectoplasme périssable ”, expliquait-il. L’énigmatique formule lui permettait alors de développer. “ Il y a toujours eu au sein de la mouvance d’extrême gauche une fraction encline à l’action directe. Mais c’est désormais fini. C’est dépassé. L’ADE porte le drap d’un fantôme idéologique pour se distinguer du reste de la gauche radicale. C’est une fiction grammaticale. Mais pour exister au grand jour, elle devra ôter ce drap, se montrer et rejoindre sagement le milieu où elle est née pour s’y couler sans vagues. Aujourd’hui, l’extrême gauche est un petit mal nécessaire. Elle est un remède homéopathique pourprotéger le système politique. À forte dose, elle empoisonne. À grande dilution, elle immunise contre sa potentielle toxicité. ”
C’était brillant, pas complètement vrai sans être tout à fait faux. Devant les regards admiratifs de ses collègues, il adorait poursuivre le cynisme de sa démonstration. “ L’extrême gauche présente un avantage thérapeutique : c’est l’exutoire des insatisfaits, la soupape de sécurité de notre modèle de société, la saignée d’un grand corps malade. Avec ses soirées militantes confidentielles, ses rassemblements liturgiques et ses célébrations musicales aux orchestres déjantés, elle mélange anciens soixante-huitards nostalgiques, altermondialistes, écologistes gauchisants, obsédés du biologiquement correct et jeunesse criarde et désabusée. Ils hurlent alors ensemble contre une société de consommation qu’ils vitupèrent tout en se gavant sournoisement de ses gadgets. Eh bien qu’ils hurlent pourvu qu’ils consomment ! Pendant qu’ils font ça, ils n’emmerdent pas le business. L’extrême gauche est un abcès de fixation. Elle est nécessaire. Elle n’est plus dangereuse, elle est même utile. Cessons de la craindre, elle nous sert d’exister sous sa forme actuelle. C’est le défouloir des gueux. Que ses chapelles se multiplient, elles fractionnent d’autant plus le vote des incontentés pour le transformer en superbe impuissance. ”
Donc, l’ADE n’inquiétait pas. La classe dirigeante ne la prenait pas au sérieux, la presse la tenait pour quantité négligeable, les politologues la regardaient de haut et la grande majorité des gens ignorait son existence.
Pour les observateurs de la vie politique belge, cette organisation clandestine était une particule exotique. Les grands experts de la physique sociale l’avaient par conséquent intégrée à leurs équations. Elle était comme le boson de Higgs avant sa découverte dans les grands accélérateurs. Elle existait, mais nul ne l’avait encore jamais vue. Elle laissait sa trace discrète, mais ne se montrait pas.
Aussi l’ADE faisait-elle sourire. Ses membres l’avaient compris. Les activistes sont des humains comme les autres. Ils supportent mal les blessures narcissiques. Mieux vaut le risque de la répression que l’affront du ricanement, estimaient les plus résolus d’entre eux. L’Alliance avait donc choisi de passer à la vitesse supérieure. Les sarcasmes de la “ bien-pensance ”, elle allait les effacer.
Ses militants avaient commencé par des attentats. Sans victimes, cela allait de soi. De petites déflagrations irritantes. À peine plus que des pétards de carnaval. “ Il faut commencer par rencontrer le ressentiment social des classes populaires, mais sans encore effaroucher le prolo toujours prompt à se chercher de nouveaux maîtres quand il a peur ”, avait décrété le numéro un de l’Alliance.
Donc, l’ADE avait fait exploser les vitres de quelques sièges de banque, quelques segments de voies ferroviaires et la porte d’entrée du siège anversois du parti nationaliste flamand. Essentiellement des dégâts matériels. Pas de blessés, pas de morts. Pas de martyrs recyclables par le gouvernement et les partis de la coalition au pouvoir.
Les discrets commandos opéraient de nuit. Ils ébréchaient des locaux vides ou des sites peu fréquentés. Sur place, ils abandonnaient quelques tracts frappés de leur logo désormais connu : une étoile rouge avec en son centre, en lettres blanches, l’acronyme de leur organisation.
L’ADE, cependant, n’effrayait toujours pas. En haut lieu, elle énervait. Elle agaçait comme un intrus en guenilles au milieu d’une réception huppée. Elle embarrassait surtout le ministre de l’Intérieur, pressentant dans les agissements de cette organisation exotique une source d’ennuis électoraux à venir. Elle permettait aussi à quelques éditorialistes bien en cour de vilipender “ ces irresponsables qui finiraient par tuer ”.
L’ADE avait alors connu la loi de son genre. Ainsi, la clandestinité est toujours encline à la radicalisation. Souvent, dans ces groupuscules de l’ombre, les plus durs l’emportent. Aussi, les interventions de l’Alliance avaient-elles monté en puissance. Ses chefs l’avaient au demeurant prévu.
Un an plus tôt, ils avaient mitraillé aux jambes un cadre supérieur de multinationale, accusé d’un licenciement massif. Puis, ses militants cagoulés avaient tabassé à son domicile un magistrat, coupable d’une décision contraire aux intérêts des grévistes dans un conflit social d’envergure. Enfin, ils avaient grièvement blessé de plusieurs balles de pistolet le rédacteur en chef d’un quotidien financier. Leurs communiqués avaient dès lors été pris au sérieux par les autres rédacteurs en chef.
L’ADE revendiquait crânement la paternité de ses actes. Mais elle ne passait plus par l’agence Belga. Elle déposait ses communiqués dans la boîte aux lettres de parlementaires, la nuit. Jamais les mêmes parlementaires, cependant. De telle sorte que la surveillance policière s’avérait sans résultat. Le Royaume ne disposait ainsi pas d’effectifs suffisants pour mettre en planque une escouade d’agents devant le domicile de tous les politiciens du pays.
Que clamaient ces communiqués frappés de l’emblème de l’Alliance ? Que l’ADE combattait la “ vérole capitaliste ”, expression archaïque d’une extrême gauche antédiluvienne, qu’elle allait punir à la fois ” les suppôts du fric transnational et les intellectuels traîtres à la cause populaire ”. De telle sorte qu’il n’était pas possible de savoir vraiment qui étaient les cibles de cette activité punitive annoncée.
Cette littérature était certes surréaliste. Elle rappelait en effet la rhétorique gauchiste d’une époque révolue. Elle renvoyait au temps de la guerre froide. Les plus âgés des journalistes s’étaient alors souvenus des fameuses “ années de plomb ”, quelque quarante ans plus tôt, l’époque de la Fraction Armée Rouge en Allemagne, des Brigades Rouges italiennes, d’Action Directe en France, des Cellules Communistes Combattantes en Belgique et des tueurs du Brabant. Tout cela avait commencé à bas bruit pour finir en tragédie.
L’Histoire resservait-elle ainsi les mêmes plats ? C’était possible. Face à un gouvernement faisant reculer socialement le pays d’un siècle, cet activisme et sa rhétorique désuète constituaient l’écho hallucinant d’une politique gouvernementale tout aussi effrayante dans son dessein d’implacable régression sociale.
À son corps défendant, mais tout à fait logiquement, l’ADE était devenue l’alliée objective du gouvernement. Cet activisme enclin aux coups d’éclat confortait en effet la radicalité de l’exécutif. Les attentats apportaient ainsi la légitimité nécessaire à la classe politique pour asseoir sans protestation civile une stratégie sécuritaire. À la télévision, le numéro un du gouvernement avait déclaré : “ La loi de la rue ne l’emportera pas contre la rue de la Loi ”, référence au siège du parlement fédéral, rue de la Loi à Bruxelles. La formule avait été comprise et applaudie par le plus grand nombre.
Un cabinet de crise avait donc été mis en place. Les différentes forces de police avaient alors reçu l’ordre impératif de mettre la main sur les artisans de ce “ néo-terrorisme ”. Des arrestations massives avaient eu lieu dans les milieux de l’extrême gauche et certains syndicalistes suspects de complicité avec l’ADE s’étaient retrouvés derrière les barreaux. Le gouvernement entendait bien rétablir l’ordre des deux côtés de la frontière linguistique.
L’ADE avait ainsi atteint son but : les autorités la prenaient au sérieux et les médias ne pouvaient plus l’ignorer. Son noyau dur avait alors apprécié ce savoureux paradoxe : clandestine, l’Alliance existait désormais au grand jour.
Dans les rédactions politiques des grands quotidiens, le ton avait évidemment changé. Fini le sarcasme et le mépris ! Connu dans sa corporation pour être proche du monde libéral, un grand éditorialiste avait tracé ces lignes haineuses : “ L’ADE est un ramassis d’illuminés, d’idéologues scolaires et de petits trous du cul. Ils finiront comme ils ont commencé : dans le mépris d’une population qu’ils prétendent défendre par le flingue et l’explosif. Ils basculeront dans la poubelle de l’Histoire comme tous les voyous de l’activisme déjanté, tous ces désespérés à vocation suicidaire. Le marxisme dont ils se réclament n’est plus rien d’autre qu’un grand cadavre à la renverse. Qu’ils persistent dans leur folie criminelle et ils rejoindront sous terre la grande momie dont ils se réclament. ”
L’ADE, des illuminés ? La réalité était plus complexe. L’Alliance était certes un mélange détonant. Elle rassemblait des intellectuels, des ouvriers déçus du syndicalisme et de jeunes Belges de confession musulmane de retour d’Irak et de Syrie où ils avaient participé au djihad. Elle n’était cependant pas un club d’amateurs. Elle n’avait rien d’un phénomène éruptif à la spontanéité brouillonne. Le projet de sa création était ancien. Ses fondateurs en avaient patiemment conçu la figure bien des années auparavant. Sur tout le territoire belge, ils avaient peu à peu tissé un réseau d’insoupçonnables complicités. Pour se tenir prêts quand le moment d’agir serait venu.
Les théoriciens et les architectes de l’Alliance étaient des universitaires. Ils s’étaient rencontrés en fac, avaient fraternisé en partageant leur point de vue critique sur l’évolution du pays et avaient estimé nécessaire de faire de la politique autrement. La formule ne renvoyait toutefois pas au slogan des partis écologistes. Leur “ politique autrement ” était carrément subversive. Comment en étaient-ils arrivés à cette option ?
Depuis trente ans, observaient-ils, les gouvernements successifs détricotaient le modèle social installé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ce détricotage conduisait à la violence inerte d’une société à deux vitesses. D’un côté, des riches toujours plus riches, de l’autre, des classes populaires progressivement spoliées et poussées vers le gouffre d’une misère médiévale. Entre les deux, une classe moyenne composite prise en otage par les grandes formations politiques et repliée sur ses maigres privilèges. Réveiller une population à ce point amorphe pour lui ouvrir les yeux sur la vérité d’un tel paysage supposait donc de frapper fort. Encore fallait-il choisir le bon moment.
En 2014, l’arrivée au pouvoir d’une coalition de droites décomplexées et socialement revanchardes avait alors constitué pour eux le signal idoine de l’offensive.
L’ADE reposait sur une structure dichotomique. Au sommet, un noyau dirigeant de douze membres : les fondateurs, théoriciens, architectes et stratèges de l’entreprise. À la base, une infanterie composée de cellules étanches : de petites équipes spécialisées, géographiquement disséminées et toutes construites sur le même modèle. Des modules autonomes de six individus avec à leur tête un chef. Ce responsable local était alors l’intermédiaire entre sa cellule de base et le noyau dirigeant de l’Alliance. Chaque rencontre avec un membre du groupe directeur avait toujours lieu dans un endroit différent, discret, isolé, et le dirigeant portait invariablement une cagoule à la manière des terroristes basques de l’ETA quand ils devaient s’exprimer publiquement. Un module était démantelé par la police ? La survie du réseau tout entier n’était en rien compromise. La structure était parfaitement cloisonnée, le module détruit aussitôt reconstitué et la direction de l’organisation connue de ses seuls membres.
Ce noyau dirigeant maîtrisait le bréviaire de la guérilla urbaine. Que disait ce bréviaire ? Si l’ennemi est grand et que tu es petit, sois mobile et rapide. Si l’ennemi attaque en masse, bouge et riposte là où il n’imagine pas que tu puisses l’oser. Si l’ennemi te prend en chasse, ne sois jamais là où il t’attend. Ces principes, la direction de l’Alliance les appliquait.
En deux semaines, huit agences de banque avaient été braquées, une à Bruxelles, quatre en Flandre et trois en Wallonie. L’ADE avait besoin d’argent de poche pour ses armes et pour ses planques, son principal financement demeurant une énigme. La rapidité des braquages, la modestie des agences bancaires attaquées et leur dispersion géographique avaient pris la police au dépourvu. Être mobile et rapide, premier principe.
Le mois suivant, un commando avait enlevé un parlementaire de premier plan et l’avait séquestré durant trois semaines avant de le relâcher. Au cours de sa détention, l’homme politique avait été contraint de révéler certains projets confidentiels du gouvernement. Des projets directement inspirés d’un puissant lobby européen et américain peu connu du grand public : le groupe Bilderberg. Une association créée en 1954, rassemblant des politiques de haut niveau et des hommes d’affaires importants. Ce “ groupe Bilderberg ” pesait sur les politiques européennes depuis des décennies. Plusieurs membres du gouvernement belge en faisaient partie. La stratégie de régression sociale menée par la coalition était directement inspirée des revendications de cette organisation.
Les aveux signés du parlementaire avaient été envoyés à plusieurs rédactions, en Belgique et à l’étranger. Un grand quotidien français avait révélé l’affaire le premier. La presse belge n’avait donc eu d’autre choix que d’imiter son homologue hexagonal. L’affaire avait déclenché un scandale.
Frapper là où l’on n’imagine pas qu’on puisse le faire, deuxième principe.
La police avait cependant fini par découvrir une planque de l’Alliance dans un quartier d’Anderlecht. Un voisin avait dénoncé des allées et venues suspectes aux alentours d’une maison en principe inhabitée, des déplacements incessants de voitures dont les portières claquant la nuit perturbaient son sommeil. Il avait donc déposé plainte au commissariat le plus proche. Une aubaine inattendue pour les policiers qui avaient cependant mal interprété la signification d’un tel manège. Les agents de la patrouille envoyée sur place pensaient en effet surprendre des petits trafiquants de cannabis. Ils s’étaient retrouvés nez à nez avec des activistes résolus à ne pas se laisser prendre vivants. Il y avait eu échange de coups de feu dans le garage du vieil immeuble. Deux policiers avaient été grièvement touchés, mais les trois militants de l’ADE surpris dans leur cachette avaient été abattus.
L’ADE avait aussitôt répliqué. Particulièrement actif contre les milieux d’extrême gauche, un commissaire de police avait été descendu en pleine rue Neuve, à Bruxelles. Trois grands patrons avaient ensuite été enlevés, séquestrés durant trente jours pour être finalement exécutés. Leurs corps dénudés et criblés de balles avaient été retrouvés, pendus à un arbre, dans la forêt de Soignes, une pancarte à leur cou. Sur la pancarte, un texte : “ Nous avons mis fin à l’existence misérable et corrompue de ces exploiteurs ”.
Les spécialistes du terrorisme avaient immédiatement reconnu la formule. Elle copiait celle du communiqué de la bande à Baader quand le 18 octobre 1977, ils avaient assassiné Hanns Martin Schleyer, le patron des patrons allemands, un ancien officier SS, responsable de la politique d’extermination en Tchécoslovaquie durant la Seconde Guerre mondiale.
La Belgique venait de renouer avec un terrorisme qui lui était propre, inspiré des pratiques d’une époque que tous croyaient révolue.
Le pays était bien sûr en état de choc. À la Chambre, excédés, des parlementaires de l’opposition avaient violemment interpellé le Premier ministre. Que faisait la police contre ce retour d’un terrorisme fossile ? Que faisait le ministre de l’Intérieur ? Il fait de son mieux, avait répondu le numéro un du gouvernement, avec son habituelle arrogance. C’était évidemment un peu court.
Ce terrorisme revenu ne constituait toutefois pas le seul souci des partis de la coalition au pouvoir. Un autre problème se posait à eux. Un gag en quelque sorte, mais transformé médiatiquement en menace virtuelle. Dans le contexte sulfureux du moment, le sociologue et journaliste Hector Detroie s’était signalé à l’attention de la presse par une proposition inédite : organiser systématiquement l’abstentionnisme massif pour le plus prochain scrutin dans un pays où le vote était obligatoire, afin de priver de toute légitimité démocratique les partis au pouvoir, pour les ramener à un comportement plus compatible avec l’intérêt général.
Cette proposition avait été formulée à la faveur d’une conférence destinée aux étudiants d’une Haute école de la région de Charleroi. Un journaliste free-lance y assistait. Il s’était fendu d’un papier ensuite négocié auprès des rédactions avec lesquelles il collaborait. L’information avait donc percolé. Dans le contexte particulier du moment, avec un pays politiquement malade, l’idée avait été montée en épingle par les quotidiens de la capitale, puis reprise par plusieurs magazines. Elle était originale. Elle présentait l’avantage d’être pacifique. A contrario de la violence de l’ADE, elle séduisait une partie de l’opinion. Donc, elle avait frappé l’imagination de beaucoup.
Les grands syndicats la prenaient au sérieux. Elle permettait à leur haute direction de distraire du soupçon de complicité avec l’Alliance qui pesait sur certains d’entre eux. Elle leur était aussi une arme inattendue contre un gouvernement qui avait décidé de ruiner le syndicalisme historique. Les dirigeants syndicaux l’avaient par conséquent agitée comme une menace potentielle contre les composantes de la coalition au pouvoir.
Les bureaux des grands partis en avaient bien ri. Jusqu’à la publication de sondages où l’extrême gauche en molle progression se voyait largement dépassée par des intentions en faveur d’un abstentionnisme de masse. Quelque quarante pourcents des personnes interrogées se prononçaient ainsi en faveur du bulletin blanc ou nul ou affirmaient qu’elles ne se rendraient pas dans l’isoloir en 2018. Dans les états-majors des grandes formations politiques, le ton avait aussitôt changé et la peur avait repeint les murs des citadelles politiciennes.
Les attentats de l’ADE avaient soudé une partie de la population derrière le gouvernement, la proposition du subversif sociologue désagrégeait cette unité post-traumatique.
Hector Detroie se demandait par conséquent s’il existait un rapport direct avec sa proposition largement médiatisée et son enlèvement dans cette petite rue descendante de la tranquille ville de Châtelet, par un matin froid, sans témoin.
Hector Detroie était un intellectuel solitaire. Il travaillait seul, loin des universités et des grands instituts de sondage. Le comportement électoral était sa spécialité, mais ses conclusions énervaient souvent les politologues médiatiques qui ne l’aimaient pas. Donc, Hector écrivait ses livres sans s’occuper de ses détracteurs, se faisait publier par des éditeurs marginaux et animait les colloques des associations qui avaient la gentillesse de l’inviter.
Cette sociologie solitaire payait évidemment mal son homme. Aussi Hector collaborait-il en free-lance avec plusieurs quotidiens. Il travaillait aussi à mi-temps au sein de la rédaction du magazine “ Le Présent illustré ”. Il était devenu un journaliste connu et apprécié.
Chaque semaine, il se fendait d’un billet d’humeur sur la politique belge. Les droits de l’Homme constituaient cependant son créneau privilégié. Partout où elles se produisaient, il dénonçait les atrocités. Sa plume était connue et respectée même si, parfois, Hector agaçait de n’épargner personne. Pour lui, la barbarie restait elle-même, quelle que soit la couleur du drapeau sous lequel l’acte était commis et elle ne méritait par conséquent aucune indulgence.
Certains de ses confrères avaient parfois tenté de tempérer sa vertueuse intransigeance au nom de considérations géopolitiques. Toutes les dictatures ne sont pas à jeter à la poubelle, lui avaient expliqué des spécialistes de la politique étrangère. Aussi détestables soient-ils, certains régimes forts sont nécessaires à des équilibres régionaux, avaient renchéri des universitaires, brillants analystes considérant le problème plus globalement et loin du théâtre des cruautés épinglées. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, lui avait susurré, un jour, un vieux routier des questions internationales. À quoi Hector avait rétorqué : “ Eh bien, moi, ce qui me mobilise, c’est le point de vue des oeufs, quitte à faire mon deuil de l’omelette ”. Donc, Detroie agaçait.
Certes, parfois, il avait conscience d’être sans nuances. Mais il ne se sentait pas à même de renoncer à sa position de principe : il défendait les victimes, les corps souffrants, les prisonniers sans procès, quel que soit le lieu, quel que soit le moment. Agir autrement, il en avait la nébuleuse conviction, aurait détruit quelque chose en lui. Quoi ? Il ne le savait pas vraiment. C’était une sourde impression qu’il habillait de raisonnements pointus. Qui allait le défendre, lui, maintenant qu’il était à son tour un prisonnier sans procès et peut-être même un corps promis à la souffrance et à la mort ?
Dans son intime obscurité et sur l’écran de sa mémoire exacerbée par le contexte carcéral, défilaient de terrifiants souvenirs, mais c’étaient des souvenirs de papier. Tout ce qu’il avait écrit sur de lointaines horreurs.
Il revoyait ces dossiers sur lesquels il s’était penché avant d’en écrire. Tous ses articles tracés à l’encre de l’indignation. Les photos des suppliciés dans les tyrannies modernes, le sourire béat et abject de leurs bourreaux hilares et contents, l’indifférence de la foule davantage prompte à s’énerver d’une grève des trains que de sévices de l’autre côté du globe. Tout cela, la conscience heureuse, il l’avait dénoncé, sur le mode zolien du “ J’accuse ”. La férocité gouvernait le monde, il l’avait toujours su. Son honneur, pensait-il, était alors de ne s’être jamais lassé de le dire. Il le revendiquait. Il en était fier. Mais généreusement versé par son ego, ce salaire moral rémunérait un engagement dont l’épreuve était finalement bien peu.
La douleur des victimes était sa matière première ? Elle était surtout ce lieu qu’il montrait sans s’y tenir. Brutalement, sans comprendre pourquoi, il l’avait alors rejoint. Il venait de tomber dans la marmite aux tourments et il en ignorait la raison.
Les mains dans le dos, poignets menottés, chevilles entravées, il était nu comme un ver. Ses geôliers avaient mis ses vêtements en morceaux. Il avait senti le contact répété des ciseaux sur sa peau et avait connu une indicible frayeur quand les lames avaient frôlé ses parties génitales. Puis, ses ravisseurs lui avaient ôté souliers et chaussettes avant de le jeter dans la pièce où il se trouvait à présent et dont il avait entendu la porte se refermer avec un claquement métallique.
Sa chute avait été lourde sur le sol dur et glacé. Un terrible élancement avait traversé son épaule gauche et au brutal contact de la pierre, sa lèvre inférieure s’était fendue. Le sang avait aussitôt coulé sur son menton où demeurait une croûte coagulée qui le démangeait. Pourtant la persistante douleur n’était rien. Car sa peur lui était tout. Une peur majuscule. Elle l’envahissait et le dominait.
Ajoutée à l’entrave, sa nudité forcée signait en effet un affolant message. Elle situait tragiquement son rapport à ses ravisseurs : il n’était désormais plus rien pour eux, juste un colis, un paquet de chair et d’os. Il était l’absence de quelque chose qui était son humanité reconnue et respectée. Cette nudité en effet n’était pas celle du naturisme ou de l’intimité. Elle l’exposait contre son gré. Elle brisait son image. Elle lui ôtait sa dignité. C’était une violence annonciatrice. À quoi devait-il alors se préparer ? Il l’ignorait. Quoi qu’il en soit, cette humiliation inaugurale était de très mauvais augure.
Réduit à l’impuissance par ses entraves et sa nudité offerte, il se sentait obscène et n’y pouvait rien. Qu’auraient alors pensé ses admiratrices de cette involontaire pornographie ? Ces femmes de tous âges, émoustillées d’approcher un authentique écrivain subversif. Ses fans, le mot n’était pas trop fort, venant l’applaudir à chaque conférence, depuis que la notoriété l’avait habillé de ses mondains oripeaux. Il n’était plus qu’un morceau de viande ficelée.
Dans ces petits rassemblements d’après conférence, le verre dans une main et l’amuse-gueule dans l’autre, il avait parfois fanfaronné. “ Je suis de ceux qui sourient à la mort ”, aimait-il répéter sottement devant ses gauchistes groupies. Formule lancée bien sûr avec la complice risette d’un humour de second degré. Autodérision ostentatoire, elle le rendait plus fréquentable encore aux yeux d’excitantes quinquagénaires professant bruyamment ne plus croire en rien pour se rendre plus désirables aux yeux d’un homme qu’elles peignaient en anticonformiste de premier choix.
La formule, évidemment, était un faux en son usage. Ici, sous la cagoule et dans la froideur de cette geôle indéchiffrable, sa mort cessait d’être une abstraction. Elle se dressait en fait probable. Se faisait muse de la terreur. Réclamait son dû si frivolement annoncé quand de le promettre n’avait rien coûté qu’un peu de salive. Quelque part dans les invisibles plis du mystérieux Univers, une puissance tutélaire avait sans doute choisi de lui présenter la facture de ses ineptes crâneries. Il allait donc payer le prix fort. Mais le prix de quoi, au juste ?
Quelle faute lui fallait-il expier de la sorte ? Il l’ignorait. Qu’était-il à vrai dire ? Un modeste sociologue, journaliste par nécessité et écrivain en vogue avec tout juste sept livres. Happé bien sûr par un succès inattendu. À cause simplement d’une provocation rhétorique d’un après-midi. Les médias l’avaient montée en épingle. La gauche radicale l’avait prise au sérieux, ses militants voyant en lui un penseur providentiel. Il était alors devenu l’otage de ses propres déclarations, sans possible retour en arrière.
Pourtant, il ne s’était jamais regardé comme un trublion. Simplement, il aimait qu’on l’approuve et ne refusait pas qu’on l’acclame. Aussi se lançait-il parfois dans des audaces verbales. Pour épater la galerie ? Non ! Par goût de la distinction intellectuelle, plutôt. Une façon de défier ces mandarins universitaires qui, dès son premier livre, avaient bruyamment choisi de regarder en lui, non sans condescendance, un prédicateur au lieu d’un analyste, un idéologue plutôt qu’un sociologue.
Plus intimement, mais à son insu, il compensait aussi les affres secrètes d’une enfance et d’une adolescence de souffre-douleur. Tout cela à cause d’un nom ridicule à porter.
Goûtant de paraître originaux, ses géniteurs avaient en effet trouvé piquant de le prénommer Hector. À cause bien sûr du patronyme familial : Detroie. Hector Detroie, c’est-à-dire Hector de l’antique cité troyenne, héros solaire et homérique massacré par un Achille vindicatif. Toute sa scolarité s’était ainsi déroulée à l’ombre de cette farce originelle. Moqueries d’enseignants impitoyables et de condisciples cruels sans le savoir avaient ainsi jalonné son parcours scolarisé pour le meurtrir au plus profond. Car pour celui qui les endure à répétition, il n’est pas de petites blessures et ne demeurent que des plaies.
Or, il n’avait rien de l’Hector de l’Iliade. Sa bravoure n’était pas celle du prince troyen. Qu’était-il vraiment en effet ? Un subversif de colloque, un anarchiste d’estrade, un gauchiste de papier. Il monnayait ses idées comme d’autres chantent des refrains protestataires dans de confidentielles salles enfumées. Sans risque d’être contredits, salués par de complices applaudissements, douillettement réfugiés dans la citadelle de leurs convictions inattaquées. Il dénonçait l’intolérable par l’écriture et il adorait ça car écrire était un acte solitaire. Être seul à la pointe d’un combat vous distingue en vous laissant libre. L’assumer à plusieurs vous anonymise et vous enchaîne. Il le pensait et vivait de la sorte loin des foules enfiévrées et des prosélytismes racoleurs.
Donc, il était à peine militant. Il se voulait juste “ engagé ”, mais dans les limites qu’il entendait fixer lui-même à son propre engagement. Et il n’était certainement pas de ces exaltés servant une cause sublime pour s’anéantir en elle et ne plus voir en leur personne que l’outil jetable d’une Histoire à l’œuvre dans le sang et les larmes.
Sans doute croyait-il à la puissance de l’élan collectif qui libère. Mais quel sociologue n’y aurait pas cru ? Il valorisait la solidarité, mais se méfiait des groupes organisés, toujours prompts, quelle que soit leur taille, à tout caporaliser. Il trouvait les gauchistes sympas, mais s’effarait de leur compulsive inclination au dogmatisme estampillé d’historiques références. Il adorait les anarchistes pour leur intraitable désir de liberté, mais se désolait de l’anorexie de leur constellation. Il côtoyait les syndicalistes, mais se désespérait de les voir tôt ou tard préférer leur bureaucratie aux attentes de leurs affiliés. Pourtant, en ses plurielles chapelles, c’était ce monde-là qui lui avait donné sa première légitimité, son originelle visibilité sociale, sa stature prophétique.
Donc, il se sentait mal de déprécier ces milieux. Mais la peur de mourir moissonnait tout. Elle ne laissait rien debout. Elle rendait dérisoire ses ancrages anciens. Il résolut cependant de se ressaisir. Ah ! ne pas devenir une lavette ! Il se traita de lâche. L’effet fut roboratif. Malgré ses liens, malgré sa nudité, malgré la puante cagoule, il parvint à renouer avec la colère. L’horrible angoisse s’atténua alors, la volonté d’en découdre par le verbe refit surface. C’est dans cet état d’esprit qu’il entendit la porte de sa geôle s’ouvrir brusquement.
Hector sursauta. L’ouverture de la porte avait été violente, comme sous l’effet d’un coup de pied. Une absence de délicatesse promettant le pire, une rudesse probablement annonciatrice de la violence qu’Hector redoutait. Il entendit ensuite les pas. Plusieurs individus. Qui approchaient vite. La rapidité de bourreaux rompus aux techniques expéditives de leur fonction. Tuer vite, s’emparer vite du vivant en dernier sursis, empêcher l’infortuné condamné de penser à son sort imminent, une forme d’humanité dans l’inhumanité de toute exécution capitale.
La suite parut alors confirmer les craintes d’Hector. Des mains le saisirent par les bras, chaudes sur sa peau glacée. Il fut soulevé, mis debout. Ses entraves aux chevilles furent enlevées. Il allait pouvoir marcher, mais ses jambes étaient faibles. Trop d’immobilité prolongée sans doute ou plus simplement la peur, la même peur qui l’avait paralysé au moment de son enlèvement. Ses geôliers l’emmenèrent alors dans une autre pièce. Assez proche. Une quarantaine de pas, il les avait comptés. La cagoule l’empêchait de voir quoi que ce soit. La puanteur de l’étoffe était toujours aussi insupportable.
Il fut brutalement assis sur une chaise. Le siège était en métal. Hector sentit le froid caractéristique sur la peau de ses fesses nues et de ses cuisses. Sa peur était revenue. Qu’allaient-ils lui faire ? Dans l’Italie de Mussolini, durant la guerre, c’est ainsi que les fascistes fusillaient les résistants : assis sur une chaise, abattus dans le dos, achevés d’une balle dans la nuque.
