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Souvenirs d'une enfance rurale...
René revient sur les lieux enchanteurs de son enfance qu’il a quittés depuis qu’il travaille comme professeur à l’étranger. Malheureusement, il ne retrouve rien de ce qu’il avait laissé : ses grands-parents reposent dans le petit cimetière, et La Chevinière, la maison où il a connu tant de journées de bonheur, a été défigurée par son nouveau propriétaire. Quant au village, il est envahi par la puanteur d’une usine d’engrais chimiques.
Faute d’indices matériels, René se réfugie dans le souvenir de ses grandes vacances, lorsqu’il régnait sur un territoire peuplé d’animaux sauvages et domestiques, d’arbres, de plantes. Il avait réussi à tisser avec la nature une relation affective étroite et sensuelle.
D’autre part, il lui suffisait d’observer ses grands-parents pour apprendre les vertus d’un labeur assidu et pour découvrir la vie, les relations, amicales ou hostiles, entre les adultes, les mesquineries et les brouilles, mais aussi les joies et les rires.
Récit de vacances, éloge de la nature,
Les Étés à La Chevinière sont aussi un roman initiatique. Ces trois mois d’été, immuables au fil des années, offriront au jeune garçon bien plus qu’une formation. Ils forgeront définitivement sa personnalité.
Un roman entre récit de vacances et roman initiatique, qui sait bien dire la vie simple mais essentielle.
EXTRAIT
L’homme coupe le moteur et sort de la voiture. Saisi par le silence, il s’aperçoit, tout à coup, qu’il a depuis bien longtemps oublié d’écouter le frémissement du vent dans la cime des arbres. Automne ou été, leurs frondaisons lui parlaient jadis, dans le mouvement souple de leurs têtes, de leurs bras, et il tendait l’oreille… Il était un enfant alors. Cela paraît si proche…
La grille du cimetière crie sur ses gonds, et le gravier de l’allée craque sous ses pas. La tombe est tout en haut, à gauche. Il s’avance lentement, dans la direction du cantonnier garde champêtre qui l’observe du coin de l’œil, en ratissant le sable. À quelques mètres de distance, les deux hommes se regardent, incrédules, avant de se reconnaître.
À PROPOS DE L’AUTEUR
Professeur de lettres,
Roland Decriaud a enseigné dans les Dom-Tom avant de rentrer dans son pays natal, le Bourbonnais (Allier). Collaborateur de revues pédagogiques, de manuels scolaires, auteur d’un essai sur l’évolution du métier de professeur, lauréat de plusieurs concours de nouvelles, il s’inspire de son expérience d’enseignant, de ses propres professeurs et de ses anciens compagnons de classe pour composer ses romans. L’auteur vit à côté de Vichy.
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Seitenzahl: 249
Veröffentlichungsjahr: 2017
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L’homme coupe le moteur et sort de la voiture. Saisi par le silence, il s’aperçoit, tout à coup, qu’il a depuis bien longtemps oublié d’écouter le frémissement du vent dans la cime des arbres. Automne ou été, leurs frondaisons lui parlaient jadis, dans le mouvement souple de leurs têtes, de leurs bras, et il tendait l’oreille… Il était un enfant alors. Cela paraît si proche…
La grille du cimetière crie sur ses gonds, et le gravier de l’allée craque sous ses pas. La tombe est tout en haut, à gauche. Il s’avance lentement, dans la direction du cantonnier garde champêtre qui l’observe du coin de l’œil, en ratissant le sable. À quelques mètres de distance, les deux hommes se regardent, incrédules, avant de se reconnaître.
— Bon Dieu de bon Dieu ! s’exclame l’employé municipal, qui jure aussi bien au milieu des morts que parmi les vivants, c’est donc bien toi, gamin ! Par exemple !
Il relève sa casquette noircie par la transpiration, s’essuie le front, secoue à n’en plus finir le bras du jeune homme qui retrouve, dans un visage plus émacié, plus rouge aussi, un regard familier, à la fois débonnaire et jovial. « La crème des hommes », disent de lui les gens du village – « quand il est à jeun » ! Les morts ne peuvent pas être mieux gardés.
— Dieu de bon Dieu ! Je me disais, aussi, en v’là un qui monte vers la tombe du haut ! C’est qu’il n’y vient pas grand monde ! Mais tu verras : je la tiens bien propre.
La rencontre appelle un canon, qu’ils vont boire dans la remise à outils. Le litre est au frais dans un vase de cimetière, les verres sont culottés de bleu.
— Eh ben, mon petit René, réitère le Fernand, qui a bu d’un trait le premier canon, pour abattre la poussière et faire taire l’émotion, si je m’attendais à te voir aujourd’hui ! Sacré gamin ! Tu te rappelles que tu voulais être garde champêtre, pour avoir un képi comme le mien ? Même qu’une fois tu me l’avais volé, et que ta grand-mère criait, et que ton grand-père te courait après parce que tu ne voulais plus me le rendre ! On me l’avait dit, que tu étais parti faire ton service militaire à la colonie, chez les Papous, ou les Zoulous. Je me doutais bien que tu passe-rais par là, un jour ou l’autre. Tu aurais mieux aimé les retrouver là-haut, sur la colline, au bout du Thureau, à La Chevinière, c’est certain. Mais que veux-tu…
Et soudain, le regard inquiet :
— Au fait, tu y es monté ?
— Non, je voulais venir au cimetière d’abord.
Le Fernand remplit les verres avec des airs de conspirateur.
— Eh ben, écoute-moi : n’y va pas.
— Pourquoi ?
— Tu sais, bien sûr, qu’après le départ de ton grand-père, elle a été vendue, la maison. Fallait bien : plus personne n’était là pour l’entretenir. Seulement, aujourd’hui, ces maisons-là, c’est pas des gens de chez nous qui les achètent. C’est des Parisiens. Ou des Anglais ! Au moins les Parisiens, on comprend ce qu’ils disent – quoique –, mais c’est pas pour ça qu’ils sont comme nous ! Telle qu’elle était, La Chevinière, telle qu’on l’a connue, toi et moi, toi mieux que moi puisque tu y venais toutes les vacances, – mais moi, je passais jamais devant sans m’arrêter boire un canon, faut pas vexer les gens –, eh bien, elle ne lui a pas convenu, au Parisien. Il l’a d’abord laissée fermée longtemps. Pour moi, il attendait d’être en retraite, il voulait faire les transformations lui-même. Tu imagines ce que ça peut être, les travaux d’un maçon pareil ! Un massacre ! Figure-toi : le gros tilleul du coin, qui donnait une si belle ombre, en été : il l’a abattu ! Et la cave, il l’a toute défoncée pour y mettre une cuve à mazout. Oui monsieur. Et la remise ! Il a enlevé la toiture, la charpente et il a entrepris de la relever pour la mettre au niveau de la maison : ça n’a point d’allure ! Et sur la terre, autour, il a coupé les chênes, rasé les bouchures. Un massacre, je te dis ! Il paraît même qu’il y aurait semé de l’herbe ! Qu’on a déjà tant de mal à piocher celle qui pousse toute seule, cette saloperie de chiendent. Du gazon, qu’il y appelle ! Non, crois-moi : n’y va pas. T’en serais malade. De toute façon, il n’y a plus personne à voir…
Ce n’est certes pas ainsi que René imaginait son retour, dans ses fantasmes d’enfant. Il a toujours su qu’un jour il partirait, très loin. Ensuite, il reviendrait auprès des êtres chers, qui l’auraient attendu, inchangés, à leur place. Mûri par l’expérience, le voilà qui gravit, d’un pas lourd et serein, le chemin sablonneux. Il arrive devant La Chevinière, traverse la cour, heurte à la porte. Et ils sont là, le grand-père, qui, de surprise, pose à terre son panier, la grand-mère qui s’essuie les mains dans son tablier.
« Et puis est retourné, plein d’usage et raison
Vivre entre ses parents le reste de son âge… »
Fernand a raison : il vaut mieux qu’il n’aille pas voir la maison, habitée par des étrangers, saccagée par une main barbare.
— Je m’arrêterai simplement au moulin, regarder les pêcheurs.
Le cantonnier s’étrangle avec le troisième canon.
— Des pêcheurs ? Mais, mon pauvre ami, comment veux-tu ? Pour la rivière, tu ne sais donc pas non plus ? Tiens : tu ne sens rien ? Non, le vent a tourné. Mais certains jours : une puanteur ! Des engrais chimiques, qu’ils fabriquent plus haut, et vas-y que je te déverse toutes leurs cochonneries dans la Charmelle. Même les vaches ne veulent plus y boire. Il faut apporter des citernes. Alors les poissons, tu penses bien, ceux que t’apercevras, ils nageront sur le dos ! Et des pêcheurs, il y a belle lurette qu’on n’en voit plus.
René vide son verre, d’un coup, comme pour marquer sa décision de ne pas revenir sur les traces d’un passé piétiné, anéanti. Fernand lui laisse le temps d’aller se recueillir sur la tombe, bien propre, en effet, et égayée de fleurs artificielles aux couleurs vives, puis il le raccompagne jusqu’à l’entrée du cimetière, comme un propriétaire reconduit son hôte, lui adresse un dernier signe amical, tandis que la voiture s’éloigne.
— Au revoir, gamin.
Sur la place de l’église, des enfants jouent au ballon. Le chemin de La Chevinière est sur la gauche. Il a été goudronné. Mais René suivra le conseil de Fernand : il n’y montera pas, pas plus qu’il ne s’arrêtera, après le premier virage, devant l’ancien moulin transformé en maison de campagne par quelque citadin, au bord de la rivière où les pêcheurs, jadis, vivaient d’ineffables moments de bonheur.
La Chevinière dévastée, la rivière empoisonnée… Que reste-t-il, sinon le souvenir, où résonnent les accents familiers, lointains, des voix aimées, où s’animent des fantômes diffus et impalpables, aux contours à la fois incertains et précis, où se fondent, dans une étreinte cruelle, le bonheur du passé restauré et la douleur de le savoir à jamais disparu ?
Dans les années cinquante, un parfum de vacances accompagnait l’arrivée de l’été. Ce dernier s’était installé en catimini, pas à pas, jour après jour, insidieusement. Puis, d’un seul coup, sans prévenir, il avait planté ses dards brûlants dans la chair tendre des citadins, aveuglés par l’éclat fulgurant de sa lumière triomphante, et il avait pris possession de la ville.
Les jambes, les torses, affranchis de leur poids de laine, se livraient maintenant à la tiédeur de l’air. Des fiers-à-bras en débardeur exhibaient des poitrines velues, des muscles noueux qui roulaient sous la peau. Les robes légères des femmes libéraient la courbe harmonieuse et souple des hanches, découvraient des épaules et des jambes blanches, tandis que le bonheur d’une brise espiègle dévoilait par instants, dans la lumière crue, les replis secrets d’une chair laiteuse, trop vite dissimulée.
À midi, on se réfugiait derrière la pénombre des persiennes closes. Le soir, on s’asseyait devant la porte pour causer en fumant ou en écossant des petits pois. On retardait l’heure du coucher dans l’attente d’une fraîcheur qui ne viendrait pas avant l’aube.
Dans la cour de l’école, les récréations de l’après-midi empiétaient un peu plus chaque jour sur le temps de travail. Les martinets rayaient l’azur, flèches stridentes qui frôlaient les toits anguleux de la pointe de leurs ailes, avant de remonter, dans de fulgurantes ascensions brisées soudain en piqués vertigineux. Les maîtres, sanglés dans leur blouse grise, arpentaient l’aire de jeux d’un pas régulier, mécanique, pivotant comme des automates, dans un ballet bien réglé, qui repartait en sens inverse, au milieu de la poussière soulevée par les courses-poursuites tapageuses et les dérapages brutaux des plus turbulents, qu’ils rappelaient à l’ordre, d’une voix ferme, avant de reprendre, indulgents et complices, leur bavardage inter-rompu.
L’un d’eux se détachait enfin du groupe pour aller agiter la cloche, et l’on se remettait en rang, sans hâte, on entrait dans la classe, l’esprit ailleurs. Si la matinée était restée studieuse, la canicule de l’après-midi, en revanche, n’incitait pas au travail. La lecture à haute voix faite par le maître, debout sur l’estrade, récompense naguère hebdomadaire d’un travail assidu – et supprimée si tel n’avait pas été le cas –, devenait quotidienne. Où le maître allait-il donc dénicher de si belles histoires ? On imaginait, chez lui, une bibliothèque bien fournie… Après Tartarin de Tarascon, qui avait introduit dans la pénombre de la salle de classe la lumière des pays chauds, les parfums exotiques, les couleurs vives de ces timbres des lointaines colonies que l’on s’échangeait en sous-main, la saveur de l’aventure, le livre suivant ramenait les enfants vers l’univers plus familier, mais d’autant plus présent, des récits de pêche à la ligne, écrits par un lettré qui n’avait pas oublié son enfance campagnarde, et qui aimait la rivière et les poissons comme seuls peuvent le faire les vrais pêcheurs.
— Demain matin, nous classerons les livres et nous les rangerons. L’après-midi, je continuerai la lecture de La Boîteà pêche, de Maurice Genevoix, qui vous a bien plu, je crois, et je vous libérerai jusqu’à la rentrée prochaine, car vous serez en vacances, dit le maître avant de délivrer la meute impatiente qui s’était égaillée en hurlant, cartable au dos.
Riri avait rattrapé en courant son copain René.
— Je pose le cartable à la maison, et je vais à la pêche. Comme c’est les vacances et qu’on n’a pas de devoirs, peut-être que tes parents te laisseront venir ? Si tu veux me rejoindre, je serai près du pont.
Les parents avaient donné la permission, et René, la canne en main, avait couru retrouver Riri. Pieds nus dans l’eau, il cueillit en hâte, sous les pierres, quelques charge-bois, dans leur petit tunnel de sable.
— Si t’en as pas assez, demande-moi ! cria Riri en montrant, dans la poche béante de son short, une poignée d’asticots, qu’il avait prélevés sur une charogne, dans la poubelle du restaurant où travaillait son père.
Il n’avait pas pris le temps de les mettre dans une boîte, et il les sentait, à travers le tissu, grouiller contre sa cuisse.
Riri avait, pour la pêche, la technique sûre, le geste ferme que donne une pratique déjà longue. Il laissait le flotteur glisser dans le courant, et, sans même attendre qu’il plonge, dès qu’il le voyait frémir, il ferrait, d’un léger mouvement du poignet, le poisson qui frétillait en l’air avant de disparaître dans le sac accroché à sa ceinture.
Moins adroit, René manquait des touches, ferrait trop fort, ou trop tard, si bien que le poisson s’enfuyait, ou se décrochait. Mais il en prenait sa part, quand même, et l’on voyait les vairons dorés se dandiner désespérément au bout de la ligne, pièces d’or scintillantes dans la lumière du soleil déclinant, auxquelles se mêlait parfois le cliquetis muet d’une ablette argentée ou d’un gardon aux nageoires rouges.
Au milieu de la rivière, un homme en cuissardes pêchait à la mouche, fouettant la surface de l’eau d’un fil translucide. Des promeneurs s’arrêtaient un instant pour les regarder. Quand le soleil passa derrière la pile du pont et que l’ombre entreprit de s’étendre, ils regagnèrent la berge. Le sac de Riri était plein à craquer. Celui de René l’était moins, mais il contenait une friture, qui agrémenterait le dîner.
— Si tu veux, répond Riri, pendant les vacances, on pourra y aller tous les jours. Le matin et le soir, j’aide mon père au restaurant. Mais les après-midi, je suis libre.
— C’est que, dit René, gêné, moi, demain, je pars en vacances…
Le visage de Riri se ternit, de déception, d’abord, car il perd un bon copain, d’envie aussi, un peu, car « partir en vacances » est une expression magique, un luxe réservé à quelques privilégiés.
— Tu vas où ?
— À la campagne, chez mes grands-parents.
— Loin ?
— Houla ! Au moins cent kilomètres, à ce que pré-tend mon père.
Tous les espoirs de Riri s’envolent. Comme l’année passée, il travaillera avec son père, il sera coursier, marmiton, homme à tout faire, et commencera d’apprendre le métier de cuisinier, auquel il est déjà destiné. L’après-midi, il ira pêcher la petite friture. Seul.
— Alors, salut, lance-t-il, déçu, résigné, en serrant la main de son copain. On se reverra à la rentrée. Bonnes vacances.
* * *
La distance n’est rien. Seul compte le temps que l’on met à la parcourir. Les routes sinuent paresseusement à travers la campagne. Elles ont le bon goût de respecter la propriété en contournant de boucles harmonieuses un pré fleuri ou un champ de tournesols. Elles escaladent hardiment les collines et enjambent les rivières sur des arches de pierre. Les automobiles klaxonnent avant d’aborder un virage. Elles sont rares, d’ailleurs, et l’on peut rouler à bicyclette, marcher, se promener, le nez en l’air, sans courir le risque d’être renversé. Ceux qui ne possèdent pas de voiture – c’est-à-dire la grande majorité, celles-ci étant l’apanage des gens riches – voyagent par l’autocar.
Tandis qu’il regarde défiler les dernières maisons de la ville, avant que la route ne s’enfonce dans la campagne, René, assis près de sa mère, qui l’accompagne, sait qu’il leur faudra la journée entière pour parcourir les « cent kilomètres » annoncés par son père. En trois étapes, séparées par des haltes que l’on occupera, au gré de l’inspiration, à flâner dans les rues, à manger sur un banc public, un torchon étalé sur les genoux, le pain et les tranches de saucisson préparées avec soin, à observer entrer et sortir les clients des magasins, tandis que l’église égrènera les heures calmes de l’après-midi dans la tiédeur douceâtre d’un jardin ombragé.
La première étape, un long détour par le chef-lieu, allonge le parcours, tandis que la deuxième, plus courte, passe rapidement. La dernière est la meilleure : on l’attend depuis le départ, le vieux TPN ferraillant et son conducteur attitré, dont quelques personnes seulement savent encore qu’il se nomme Julien, et que tout le monde appelle Fifi, abréviation évidente d’un autre surnom, Fine-Fesse, qu’on n’ose lui attribuer en sa présence. Petit, nerveux, tout en os, l’œil vif, il ne tient pas en place, et ne se tait jamais. Il conduirait debout, s’il le pouvait, et ne regarde la route que par intervalles, tournant la tête pour apostropher les passagers. Le bon mot, renvoyé comme une balle, rebondit dans les rangs, le quolibet fait mouche, et toute la compagnie s’esclaffe. La pancarte qui interdit, bien en vue, rouge sur blanc, de « cracher et de parler au conducteur », ferait figure de provocation, s’il se trouvait quelqu’un pour lui prêter attention. Mais on ne s’en soucie pas plus que des horaires, que l’on sait élastiques, soumis au temps qu’il fait, au nombre de colis qu’il faut charger et déposer, aux retardataires, annoncés à l’auberge, à l’humeur du chauffeur, aussi : on a le temps, pas vrai ? Inutile de lui faire remarquer qu’il n’est pas à l’heure, comme le font parfois des gens de passage, qui ignorent les usages. « L’horaire, ma petite dame ? Mais quel horaire ? » Ou encore, superbe, olympien, sur un ton que n’eût pas désavoué le Roi-Soleil en personne : « L’horaire, môssieur, c’est moi ! » Depuis le temps qu’il y travaille, c’est sa compagnie, c’est sa ligne, c’est son auto-car. Et celui-là, pas question qu’on vienne le lui changer pour un autre, plus moderne : il y tient, à son vieux tas de ferraille, fidèle compagnon des bons et des mauvais jours !
Aujourd’hui, les passagers ont de la chance. Les dieux du rire sont avec eux. Le Fifi, en farce, comme d’habitude, se penche vers le pare-brise, interpelle les voyageurs :
— Regardez voir là-bas devant, déclare-t-il sérieusement, le front barré d’une ride soucieuse. On dirait bien le Prosper, qui nous attend, à l’arrêt du car…
On se lève, on se penche, on confirme : c’est lui. Bien sage, planté devant l’abri, droit comme un poireau, appuyé des deux mains sur le parapluie qui lui sert de canne, Prosper revient de la ville, où il est allé toucher sa pension. Fifi, qui avait ralenti, comme s’il allait s’arrêter, appuie soudain, de tout son poids, sur l’accélérateur.
— Bougez pas ! lance-t-il en riant à l’assistance qui se fige de surprise au moment où le véhicule passe en trombe devant Prosper, dont le visage se décompose d’incrédulité avant de s’animer dans un grand cri.
— Oh ! Fifi ! Oh ! La compagnie ! Mais c’est qu’il m’a pas vu ! Il m’oublie !
Quelques centaines de mètres plus loin, le car s’immobilise brutalement, au milieu du nuage de poussière blanche soulevé par un coup de freins puissant, d’où émerge bientôt un pantin articulé, qui vocifère et gesticule, dans une course lourde et désunie, agitant son parapluie, les bras écartés, le chapeau en arrière, la chaîne de montre en bataille sur le gilet à pointe, le souffle court. Dans le ronronnement du moteur, la carcasse de ferraille tremblante semble secouée d’un éclat de rire.
— T’as eu de la chance, Prosper, dit Fifi. J’t’avais point vu ! Un peu plus, t’étais obligé d’attendre le car de demain. T’aurais dormi dans l’abri !
Face à l’hilarité générale, Prosper se fige dans sa dignité, paye sa place et va s’asseoir, raide, vexé, le front en sueur, maugréant :
— Bougre d’andouille, va, t’en rates pas une. Faut donc toujours que tu fasses le con !
Mais l’histoire n’est pas finie. Elle ne peut pas s’achever là. L’assistance n’a pas eu son compte : il manque la conclusion, que chacun connaît au moins par ouï-dire, la phrase traditionnelle que Prosper jette toujours à la face de celui qui l’a mis en colère. Il faut qu’il la dise ! Mais, pour l’heure, il ne parle plus. Il boude. Peut-être qu’en l’aidant ?
— Alors, Prosper, demande un passager. Ça va mieux, maintenant ? Finalement, y a pas de mal. Il ne t’a pas laissé, le Fifi…
— Oui, mon gars, oui, grogne Prosper, rigole toujours, puisque ça vous amuse ! Mais moi, je n’te dis qu’une chose, fumier de lapin : c’est la Suzanne qui va-t-être contente quand je lui raconterai ça !
Cette fois, l’éclat de rire est général. On ne se retient plus, on se pousse du coude, on se tape sur les cuisses, on sort les mouchoirs, on s’essuie les yeux, on se mouche bruyamment, on s’étouffe, on demande de l’air. Il l’a dit ! On l’a enfin entendue de ses propres oreilles, et de la bouche de son auteur, la réplique authentique, la référence à la mégère, la menace de la Suzanne, que l’on brandit, fumier de lapin, quand on casse un verre ou que l’on fait un accroc à son pantalon, la petite phrase de Prosper, devenue célèbre dans tout le canton, et même au-delà, celle que l’on se lance à la figure par dérision dans toutes les maisons, chez l’épicier, chez le notaire, le boucher, le pharmacien, celle que se rappelleront nos enfants, que diront encore les enfants de nos enfants, lesquels, lorsqu’on évoquera devant eux la petite phrase, ne songeront certes pas à Marcel Proust, dont ils n’auront que faire, puisqu’ils disposeront de celle de Prosper :
« Riez toujours, fumier de lapin, mais, moi, je vous le dis : c’est la Suzanne qui va-t-être contente quand je lui raconterai ça ! »
Le correspondant du journal local, il est vrai, a beau-coup contribué à la notoriété du personnage et de ses répliques assassines. Il avait écrit un jour un article sur le beau-frère de Prosper, qui venait de recevoir la médaille du travail, décrivant élogieusement l’homme – une autre figure ! – pourvu d’une jambe de bois depuis un accident sur la voie ferré, bien reconnaissable, par conséquent, à sa démarche, ainsi qu’à ses longs favoris, qui lui descendaient jusqu’au milieu de la joue et que le journaliste avait appelés des « pattes ». Le soir même, il recevait la visite de Prosper, qui brandissait le journal en pointant l’article d’un doigt accusateur.
« Dis donc ! C’est parce que mon beau-frère a une jambe de bois, que tu parles de ses pattes ? Il pourrait pas avoir des jambes, comme tout le monde, non ? Ah ! fumier de lapin, j’te l’dis, moi : c’est la Suzanne qui va-t-être contente, quand elle va savoir ça ! »
On en raconte bien d’autres encore, et le rire qu’a soulevé l’incident du jour est riche de tout un passé d’anecdotes que l’on a en mémoire, avec lesquelles on égaye les soirées, les repas, les réunions de famille. Tenez, la dernière : l’autre soir, en sortant du café, Prosper monte sur sa Mobylette, qui refuse de démarrer. On l’entoure, chacun y va de son conseil. Arrive le docteur, venu pour l’apéritif.
« Cette mobylette m’a l’air bien malade, dit-il. Je ne sais pas ce qu’elle a : il faudrait un bon diagnostic ! »
Sur quoi Prosper, en bougonnant, pousse la mobylette jusque chez le garagiste.
« Ma Mobylette est en panne. Je rentre à pied et je te la laisse jusqu’à demain. Mais je sais d’où ça vient : c’est le dianostique. Alors, tu me le changes, et tu tâches moyen de m’en mettre un bon, pas comme celui de la dernière fois ! »
L’esprit absorbé par l’imminence de l’arrivée et la proximité du but, l’enfant ne mêle pas sa voix à ces rires bruyants. Les a-t-il attendues, ces vacances ! Les a-t-il comptés, les derniers jours de classe, qui le rapprochaient du départ ! Il s’en veut de ne pas avoir su retenir sa joie égoïste devant Riri, qui avait prévu des parties de pêche entre les roseaux, des fritures d’ablettes cueillies dans le scintillement du courant. Il revoit le visage déçu de son copain se voiler d’amertume au moment où il lui a annoncé : « demain, je pars en vacances », comme un gosse de riche étalerait ses jouets sous les yeux d’un petit pauvre.
Il est vrai que tout le monde n’a pas, comme lui, la chance d’avoir des grands-parents prêts à vous accueillir pour la durée des grandes vacances. Mais ce qu’il ne tentera pas d’expliquer à Riri, parce qu’il ne la comprend pas lui-même, c’est la force magnétique qui l’attire vers cette maison isolée au beau milieu de la campagne, loin de tout, cette impression de vide qui l’étreint lorsqu’il en est séparé, et cette sensation de plénitude qui l’envahit dès qu’il s’y retrouve. Riri l’envie de changer d’air, de cadre, de ne plus traîner ses savates dans les rues habituelles, en un mot, de « partir ». À la rentrée, René le laissera prendre sa revanche par le récit de formidables parties de pêche, en compagnie de son oncle – « Un garbot comme ça, mon vieux, plus de deux livres. Il avait gobé toute la cerise ! » – destiné à lui donner des regrets, qu’il n’éprouvera pas, sans pour autant se sentir capable de faire comprendre à son camarade de classe à quel besoin profond, viscéral, vital, répondait pour lui ce départ pour La Chevinière.
Dans les cahotements du vieux TPN, l’enfant goûte la délectation de l’attente, plus subtile que l’impatience. Ce qu’il a tant attendu, toute l’année, au moment de l’obtenir enfin, il faut bien qu’il le désire encore un peu ! Savoir qu’un jour prochain, ce trajet qui a demandé une journée entière, pourra être accompli en une heure, cela le surprendrait sans doute, mais il ne s’en réjouirait pas. Au contraire, la longueur du voyage en accroît le prix.
La joie de l’arrivée enchante, à ses yeux, le nom même, pourtant banal, des derniers villages où le car s’arrête, sur la place de l’église, dont le clocher élancé diminue bientôt dans la lunette arrière, disparaît, réapparaît derrière un monticule, sur le côté gauche de la route, s’évanouit de nouveau pour mieux surgir, sur la droite, cette fois. À l’approche du village suivant, marquée par l’apparition d’un édifice identique, les deux clochers se livrent à une partie de cache-cache derrière les collines, l’un s’effaçant avec malice derrière une butte à l’instant où l’autre élève sa pointe au-dessus d’un bosquet, avec la complicité du soleil déclinant, ballon lumineux qu’ils se renvoient et qui participe au jeu en éclairant l’un, en masquant l’autre, ou en éclaboussant soudain l’observateur aveuglé. Face à face, les deux clochers facétieux s’observent maintenant, avant de disparaître et de réapparaître encore à des endroits inattendus, jusqu’au moment où un troisième compère se dresse, au bout d’une ligne droite, comme pour les narguer, avant d’occuper seul tout le terrain.
L’enfant sait que le bref instant où l’on aperçoit les trois clochers à la fois précède l’arrivée. Voilà le cimetière, l’école, la boulangerie, l’arrêt des cars, la grand-mère qui agite la main, le grand-père qui attrape les valises. Il reste à traverser le bourg, à la fraîche, en saisissant, comme des intrus, les bruits de fourchette des gens attablés, les odeurs de cuisine mêlées aux exhalaisons des tilleuls, avant de gravir le long chemin où s’inclinent, à leur passage, de hauts chardons violets et de larges ombelles blanches.
Laissant les adultes bavarder derrière lui, l’enfant a accéléré le pas. Parvenu au dernier virage, il s’est arrêté pour contempler un instant, de loin, carrée, solide, avec son appentis, son toit de tuiles rouges et ses trois marches de guingois, la maison qu’il a revue si souvent dans ses rêves éveillés et qu’il n’a, dans son cœur, jamais vraiment quittée : La Chevinière.
* * *
L’aurore a esquissé une lumière timide et diffuse, voilée de brume, sur les formes inachevées d’un monde naissant. Les premiers appels des oiseaux, d’abord isolés, se sont bien vite enhardis pour célébrer, dans le concert cacophonique de leurs voix enchevêtrées, l’éclosion d’une belle journée d’été.
Dans le fond du vallon, la Bertine, qui mène les vaches au pré, lance son appel monodique, renvoyé par l’écho, semblable à la modulation lancinante d’un coryphée qui chanterait, entre les épisodes d’une tragédie antique, la morne destinée d’une fille de ferme.
Ces brèves déchirures, premiers coups frappés à la porte de son sommeil, n’ont pas réussi à réveiller l’enfant. Il faut attendre que le soleil se mette de la partie, qu’il glisse derrière les volets quelques rayons intrépides, filtrés par les feuilles du gros tilleul, dessinant sur le plancher des dentelles mouvantes qui sautillent jusqu’au bord du lit, retombent, rejaillissent, au gré de la brise, sur son visage qu’ils effleurent d’un doigt malicieux. Le grand-père, tapant ses sabots de bois contre une marche de pierre, est aussitôt rabroué par la grand-mère, qui, oubliant bientôt ses propres consignes, rameute ses volailles autour de quelques poignées de blé, jetées à la volée, et, de retour à l’intérieur, jure par cinq cents diables en chassant à coups de balai une poule juchée sur la table, où elle picore des miettes de pain.
Il ouvre les yeux.
Lorsqu’il devait se lever pour aller en classe, il avait l’impression que le lit s’agrippait à lui et le contraignait à vaincre une pesanteur décuplée avant de poser le pied à terre, d’aller avaler en hâte un bol de café au lait que son estomac refusait, de courir enfin, les yeux bouffis et larmoyants, vers la grille de l’école que le gardien refermait : « Ils sont en rangs, déjà. Dépêche-toi, si tu ne veux pas être puni ! »
À La Chevinière, tout cela est fini. À demi éveillé, il peut s’abandonner à de délicieux instants de paresse, laisser son esprit émerger lentement des limbes marécageux de la nuit. Le premier jour est le meilleur, car l’enfant n’a pas tout de suite conscience de l’endroit où il se trouve. Il ne reconnaît plus le papier à fleurs de sa chambre d’écolier. Les poutres sombres du plafond, les bosses inégales de la cloison grossièrement blanchie à la chaux, les images pieuses, aux couleurs défraîchies, accrochées au mur, lui rappellent soudain que, la veille, épuisé par le voyage, il est monté se coucher sitôt le souper fini. Mais il est à La Chevinière, il y est bien ! Il se sent envahi d’une joie infinie. Il se le dit et se le répète, à voix basse, comme pour s’en assurer : « Je suis là ! Je suis là ! »
Où cet envoûtement trouve-t-il sa source ? Dans quel limon de la petite enfance cette attraction plonge-t-elle ses racines ? Est-elle mystique, due à la présence invisible des générations qui se sont succédé dans la bâtisse construite, de ses mains, par un lointain ancêtre ? Ou bien est-elle plus simplement sensuelle ? L’aime-t-il comme on aime une personne, sa silhouette, son aspect, sa voix, son odeur : cette senteur caractéristique qui s’empare de vous à peine la porte franchie, comment la caractériser ? Serait-ce l’odeur du temps ? Les maisons, faites de pierre et de bois, ont une stature, humble ou orgueilleuse, une figure, avenante ou renfermée, un caractère, modeste ou arrogant, une personnalité, qui nous séduit ou nous repousse. Les maisons ont une âme.
Quel enfant comprendrait, au XXIe siècle, que l’on puisse passer près de trois mois en pleine campagne, loin de tout, choses et gens, sans téléviseur, sans ordinateur, sans téléphone, sans jouets même : songe-t-on à acheter des jouets à des enfants que l’on a craint de ne pas pouvoir nourrir pendant la guerre ? René, lui, ne se pose pas ces questions. Tandis qu’il s’habille sous la photo encadrée d’une aïeule en coiffe blanche, dont le regard, sévère et malicieux, le suit où qu’il aille, il se dit que l’attend, après le départ de sa mère, qui reste quelques jours seulement, une enfilade de journées, toutes semblables les unes aux autres. Et cette monotonie, loin de l’effrayer, les rend au contraire à ses yeux plus attrayantes, rassurantes. Chaque année, il retrouvera ainsi les êtres et les objets bien en place, dans leur décor immuable, et il n’y a aucune raison pour que cela ne dure pas indéfiniment.
Il veut tout revoir, tout de suite, le jardin, la mare, la basse-cour, le pré, les arbres, les animaux, il dévale en courant le sentier abrupt pour courir dans l’herbe humide de rosée. Face au soleil matinal qui l’éblouit, il reprend possession de son royaume. Il en est le seigneur, il règne en tyran sur un fief qu’il parcourt au grand
