Les femmes du Jas Malpasset - Paul Dourret - E-Book

Les femmes du Jas Malpasset E-Book

Paul Dourret

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Beschreibung

Rien ne semblait devoir perturber l'existence paisible de ce hameau du Var où se côtoient viticulteurs, éleveurs ou maraîchers. Face aux sécheresses récurrentes qui menacent de plus en plus l'avenir de la région, les élus ont décidé d'implanter un barrage sur la rivière locale, le Reyran. Malgré les nombreuses oppositions au projet, la retenue sera édifiée. De l'autre côté de la Méditerranée un conflit dégénère. Adrian fait partie des nouveaux appelés ; il ira combattre en Algérie. Il abandonne le Jas où vivent ses parents et Naïs sa jeune soeur. Il part pour un service militaire censé durer dix-huit mois. Le 2 décembre 1959, à peine rempli le barrage de Malpasset se rompt. La vague mortelle balayera la vallée jusqu'à Fréjus. Elle emportera les dépendances de la ferme, le matériel et le cheptel. Elle épargnera malgré tout le bâtiment principal. Faute de moyens, l'activité de l'exploitation agricole chute. Au fil des mois, la situation se dégrade, les dettes, les ennuis s'accumulent. Un voisin, soucieux de son seul intérêt, cherchera par tous les moyens à s'approprier enfin le domaine. Il placera la jeune Naïs face à ses responsabilités lors d'une improbable requête. Elle devra choisir: accepter ou tout perdre.

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Seitenzahl: 336

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Adrian prit place du côté passager ; Naïs, fidèle à son habitude, dégagea le compartiment arrière de la Citroën 2 CV fourgonnette. Elle remonta sa robe pour se hisser à son tour dans le véhicule encombré d’objets. D’un geste de la main, elle chassa Natania, le colley surexcité tournoyait sans cesse autour d’elle en aboyant. Il savait que sa journée débutait. Il ouvrirait la route tel un éclaireur. Le père actionna le démarreur, enclencha la vitesse et lâcha le frein à main. À la sortie de la cour, il bifurqua à gauche pour emprunter le petit chemin charretier, il descendait à travers d’épaisses haies de ronces vers le Reyran.

Le cours d’eau fantasque alimentait toute la vallée, il serpentait jusqu’à Fréjus, mais restait presque à sec tout au long de l’été.

Naïs s’agenouilla et s’accrocha aux dossiers des sièges. Elle surveillait le tracé et patientait dans l’attente du virage en épingle à cheveux. Comme à chaque fois, la gamine bascula malgré elle sur le flanc en poussant des cris stridents. Pour son plus grand plaisir, elle lui réclama de rouler à fond dans la courte ligne droite afin que la voiture balance et rebondisse entre les creux et les bosses. En périodes sèches, l’engin laissait échapper derrière lui un imposant panache de poussière, il remontait vers le ciel en volutes ocre.

Heureuse, elle riait en hurlant : « Plus vite, papa, plus vite ! »

À quelques mètres de la clôture, son frère vint lui ouvrir la porte du véhicule. Elle descendit d’un bond pour courir jusqu’à l’entrée. Le chien sautait autour d’elle et ne cessait d’aboyer.

Elle releva le taquet et poussa la barrière après avoir chassé quelques brebis qui risquaient de s’échapper de l’enclos. Elle referma rapidement derrière eux. Elle vérifia le nombre de bêtes et s’assura que le bac d’eau contenait encore assez de liquide pour la journée.

Elle savait déjà qu’il allait redémarrer sans l’attendre. Ce jeu l’amusait. Elle courut en direction du véhicule. Il s’ensuivait alors une course-poursuite effrénée jusqu’au jas. Elle n’avait jamais réussi à le rattraper. Parfois, pour la narguer et maintenir l’espoir, il s’arrêtait ou ralentissait. Puis l’apercevant toute proche, il accélérait de nouveau pour la voir disparaître dans un nouveau nuage de poussière. Elle arrivait au bas de la colline complètement essoufflée. Elle s’asseyait sur un rocher proéminent, appuyée à l’ombre contre les pierres du bâtiment ou alors, elle se jetait sur le sol pour s’allonger sur l’herbe décolorée. Aujourd’hui, elle avait préféré cette option.

Dans un geste vif des deux mains, elle rejeta ses longs cheveux noirs en arrière. Ils s’étaient répandus dans une vague sombre autour de sa tête. Elle ferma les yeux pour échapper à l’éblouissement du soleil. Les jambes repliées, à la recherche d’un peu de fraîcheur, elle dénuda ses cuisses pour jouer avec ses genoux dans un mouvement de balancier ininterrompu.

Adrian moqueur et guettant l’instant lui avait crié : « Je vois toute ta culotte ! Rose cette semaine ! » Elle avait râlé et tiré sur le tissu pour qu’il tombe plus bas, au plus près de ses chevilles...

Adrian avait changé d’attitude au fil du temps ; depuis qu’il était devenu selon sa mère, un homme, il s’intéressait davantage au physique de sa sœur. De temps en temps, il l’entourait affectueusement de ses bras, mais palpait son buste à la recherche de l’esquisse d’un sein et commentait laconiquement : « Toujours rien petite fille ! Ils ne pousseront jamais chez toi ! »

Vexée, elle s’échappait, convaincue qu’il avait raison. À l’école, nombre d’adolescentes à peine plus âgées qu’elles, possédaient déjà de belles poitrines. Quelques-unes, celles des familles les plus aisées, propriétaires viticoles d’immenses domaines, portaient même sous des vêtements de qualité, des soutiensgorges en dentelle. Elles ne se privaient pas de le faire savoir. À onze ans, elle n’était qu’une gamine trop longue, presque aussi grande que son frère aîné et plutôt maigrichonne. Dans sa chambre, elle avait accroché au mur un miroir, un cadeau qu’elle avait reçu pour un Noël. Il lui permettait de juger de l’évolution de sa silhouette. Elle le prenait parfois pour se contempler. Elle aimait son visage avec ses pommettes saillantes, son « regard de biche », comme l’affirmait son père. Elle cherchait vainement sous ses aisselles ou sur son pubis les premiers poils apparents, ils indiqueraient qu’elle était en passe de se transformer en femme. Gaïl, sa meilleure copine, lui avait certifié que c’était ainsi que tout débutait. Magali, sa mère ne lui parlait jamais de ces choses-là. Elle, de son côté, n’osait pas poser des questions aussi délicates. Elle ignorait comment les formuler. Elle savait que les garçons étaient différents des filles dans le bas du ventre.

Avant, lorsqu’ils étaient encore tout petits, Magali tirait l’eau du puits qu’elle versait dans une immense bassine qu’elle plaçait au soleil de l’été. Le soir, les deux enfants partageaient le bain. Elle avait remarqué et observé un drôle de truc que son frère exhibait parfois sous son nez, tendu comme un bout de bois. Elle considérait cet attribut plus pratique pour faire pipi. Il suffisait de l’extraire alors qu’elle devait baisser sa culotte et s’accroupir en faisant bien attention de ne pas arroser ses pieds. Elle n’avait jamais compris pourquoi elle n’en possédait pas. Elle avait interrogé une fois sa mère qui avait répondu : « Dans la nature, les mâles sont ainsi faits, tu ne dois pas t’en approcher, c'est dangereux ! » La discussion avait été close. Elle ignorait tout des risques cachés que la minuscule queue représentait pour elle ou même pour eux. Pourtant, elle avait vu souvent les deux hommes toucher ou pincer cette chose étrange au travers de leur pantalon. Il ne s’était jamais rien produit de mauvais. Mais elle savait que Magali avait peur de tout : des éclairs, du tonnerre, des araignées, des gros bourdons, des tarentes, des lézards qui rentraient dans la maison. Les craquements que le bâti générait parfois la faisaient sursauter. L’obscurité demeurait sa profonde hantise. Elle n’osait jamais sortir seule la nuit à cause de ces punitions dont son père la gratifiait dans son enfance. À la moindre bêtise, au moindre mot, au moindre geste inconvenant, il la plaçait le soir au centre de la cour et lui interdisait de bouger avant qu’il n’en donne l’ordre.

Adrian ôta le grillage qui empêchait les brebis et les chèvres de se disperser. Il poussa le troupeau sur le pont de bois. Il enjambait la rivière et permettait de conduire les bêtes vers un nouveau pâturage qu’ils ouvriraient pour l’occasion.

Auparavant, ils vérifieraient l’état de l’enceinte. Pas question que certaines bestioles revêches s’échappent et qu’elles aillent paître chez Alàri, le voisin. Ce vieux garçon jaloux et acariâtre leur cherchait trop souvent querelle pour des broutilles.

Naïs prit dans ses bras un agnelet pour lui éviter une marche qu’elle estimait trop longue pour lui. En revenant, elle partit à la course en criant à Adrian : « Tu ne me rattraperas pas, je vais gagner ! » Lorsqu’elle avait le temps de prendre un peu d’avance, elle arrivait à battre son frère, lui se retranchait derrière un : « Tu triches, trop facile ! » Dans la foulée, elle lui rétorquait : « Normal, moi je suis une fille, j’ai droit à un léger avantage ! » Cela se terminait en général par un semblant de bagarre ou à chaque fois, elle se retrouvait à terre, avec lui assis sur ses cuisses. D’une main, il lui bloquait les deux poignets et il lui adjurait de reconnaître sa supériorité en la menaçant : « Sinon tu rentres à pied à la maison ! » Elle refusait systématiquement ; alors commençait une séance de chatouilles jusqu’à ce qu’elle prononce les mots fatidiques et accepte sa défaite sans concessions.

Aleissandre lassé de leurs simagrées mettait bien souvent fin à leurs chamailleries en faisant démarrer le véhicule. Parfois, elle tentait avec succès un croche-pied pour faire tomber le garçon et elle sautait dans l’habitacle à sa place. Il n’avait d’autre choix que de grimper en vitesse à l’arrière.

À son grand regret, Naïs ne fréquentait que très épisodiquement l’école. L’instituteur connaissait sa situation. Il lui préparait des devoirs. Il avait renoncé face aux réponses négatives d’Aleissandre à la poursuite d’une scolarité normale pour la plus douée de ses élèves. Il lui fournissait des livres de bibliothèque qu’elle dévorait. Il passait une fois ou deux par mois au jas pour lui laisser un Balzac, un Victor Hugo, un bouquin qu’elle n’avait pas toujours le temps de lire... Lors d’un Noël, il s’était autorisé à lui offrir un vieux dictionnaire mis au rebut par l’institution.

Elle s’amusa à le feuilleter chaque soir dans son lit.

Elle se souvenait bien de sa dernière visite. Elle n’avait pas encore atteint ses quinze ans lorsqu’il lui avait annoncé qu’à son grand regret, il ne viendrait plus la voir. La fin de l’année scolaire marquait son départ en retraite. Elle avait lu beaucoup de tristesse dans son regard. Mais il savait que la ferme réclamait de la main-d’œuvre. Elle s’absentait pour aider aux travaux agricoles et ici, ils ne manquaient pas.

Les quarante brebis, les dix chèvres fournissaient le lait lors des traites, deux fois par jour. Il était entreposé dans des jarres, on y versait la présure pour fabriquer les fromages qu’une fois par semaine ses parents vendaient sur le marché de la ville. Il y avait les habituelles corvées : les foins du printemps à engranger, les vergers et le ramassage des fruits, le potager retenu par des restanques et tous ses légumes ; les oliviers pour les olives et l’huile. La jeune fille participait à tout et même à l’épuisante besogne de la vigne, à tailler durant l’hiver, au buttage pour relever la terre sur un coteau pentu, puis à l’enroulement des sarments dont on doit préserver l’apex principal. Sans parler du traitement des plants contre la maladie, tâche que son père se réservait. Les vendanges de septembre arrivaient bien vite avec le pressoir à nettoyer et tout ce qui gravitait autour pour produire le bon rosé de Provence. Un vin que son papa prenait plaisir à ingurgiter à chaque repas. Et jusqu’à la lavande dont le chef de famille avait décidé de tenter la culture, après une discussion avec un ami à la sortie de l’église. Il était persuadé qu’à Grasse, on lui achèterait ses fleurs pour la confection des parfums...

La ferme comprenait aussi un poulailler avec une vingtaine de pondeuses pour les œufs, des clapiers à lapins. Deux ou trois cochons que l’on engraissait avec les déchets du foyer pour les tuer ensuite. Ils fournissaient de la viande et de la charcuterie pour une bonne partie de l’année.

Mais sa bête noire, le pire pour Naïs restait la pomme de terre avec une dizaine de rangées de cinquante mètres à planter au printemps. Des patates transportées dans des cagettes et qu’elle maniait avec le plus grand soin. Il fallait essayer au minimum de les couper en deux pour limiter la consommation des semences.

Elle les enfouissait délicatement dans un trou fait avec un bout de bois. Elle positionnait vers le haut tout en prenant garde de ne pas les casser, les germes blancs et mauves que son papa nommait les yeux.

Lorsque les fanes avaient séché et que le chef du Jas décidait de l’arrachage, la charrue attelée au tracteur mettait à jour un véritable trésor doré. Des tonnes de pommes de terre qu’elle recueillait à genoux sur le sol, sans omettre de gratter l’argile pour ne pas en laisser perdre. Elle emplissait des paniers d’osier que les hommes de la famille ou des ouvriers espagnols, des journaliers embauchés parfois pour l’occasion, vidaient ensuite dans un tombereau tiré par le vieux cheval. À la fin de la journée, la collecte était déversée en vrac à l’ombre d’un bâtiment. On devait à nouveau trier pour écarter les tubercules blessés ou trop petits et remplir d’immenses corbeilles que les garçons descendaient à deux dans la cave.

Le lendemain, elle parcourait avec sa mère le champ ravagé par l’extraction pour prélever un sac de jute à la main, les quelques oublis des ramasseurs.

Avec les périodes de congés scolaires et les absences dues aux nombreux appels des récoltes, Naïs n’avait jamais eu le temps de briller à l’école, au grand désespoir d’un maître qui ne cessait de se lamenter. Il l'estimait trop douée pour les études. Elle savait lire, écrire et compter. Elle s’arrêterait après avoir passé le Certificat d’Études Primaires. Pour son père, cela semblait bien suffisant pour une fille destinée à devenir une simple paysanne.

Et si par hasard, elle venait à se marier à la ville, elle resterait à la maison pour s’occuper de son intérieur. Elle élèverait ses enfants pendant que son homme ramènerait de quoi les faire vivre. Adrian, lui, prendrait la succession de la ferme. Il s’arrangerait pour trouver une épouse de constitution robuste, travailleuse, débrouillarde et à même de lui fournir une descendance mâle. Pas une de ces folasses qui réclamaient du bon temps et des vacances. Celles qu’ils apercevaient en juillet et août à moitié dévêtues. Elles demeuraient allongées des heures au soleil au milieu des prés et dormaient sous des toiles de tente agencées tout au long de la vallée et jusque sur leurs propres terres...

En été, Magali se postait à l’ombre des chênes-lièges sur une plate-forme en bord de route, à l’entrée du domaine. Un endroit idéal qui leur permettait d’écouler la production aux touristes et aux gens de passage. Cela représentait beaucoup d’argent frais qui rentrait et qu’elle économisait. Naïs la secondait ou la remplaçait dans ce rôle. Lorsqu’une denrée était épuisée, c’est elle qui courait jusqu’à la maison pour ravitailler l’étal...

Quelque cent mètres plus haut, Alàri jaloux de leur réussite avait installé sa mère pour leur faire concurrence. Elle proposait pourtant les mêmes produits. Il avait disposé tout au long de sa propriété plusieurs pancartes écrites à la main :

Le Mas D'Alàri

Produits de la ferme

Rosé de Provence

Lui s’arrêtait parfois pour les saluer. En fait, il venait juste relever et comparer les prix aux siens pour vendre un peu moins cher et s’en vanter auprès de la clientèle.

Aleissandre n’appréciait pas l’homme, il le jugeait faux et mesquin, mais il tenait à conserver des relations polies avec son unique voisin. Il avait trouvé son idée de l’affichage excellente. Pour le contrer, il avait décidé lui aussi de nommer le sien. Il ne pouvait décemment ne pas inscrire :

Le Mas d’Aleissandre

Ils avaient tous réfléchi pour baptiser le domaine d’un titre original. Naïs, l’esprit vif avait cogité et très vite interpellé son père.

— Papa ! Tu te rappelles le matin où nous avions rencontré le parisien devant la bergerie ? En pénétrant sur notre pâturage pour voir la construction de plus près, il avait effrayé les brebis. Natania lui avait foncé dessus, il avait eu une de ces frousses ! Il t’avait raconté qu’il était historien et un brin archéologue ; et que nous possédions là, un monument remarquable de par sa forme et son architecture. Je me souviens bien de ses mots. Il avait parlé de patrimoine, même que j’avais demandé au maître la signification de ce mot.

— Oui ! Ma fille ! Il avait dit un jas en pierres blanches ici, c’est quelque chose de rare, d’exceptionnel, en bon état de conservation, surtout ne le détruisez jamais. Votre bien est trop précieux ! Je lui avais répondu que j’ignorai qu’un vieux tas de cailloux avait de la valeur. Il avait ajouté : « Oui ! Précieux, mais sans valeur ! » Bien un Parisien pour sortir pareille ânerie !

Avec ses lunettes sur le bout du nez, il n’avait même pas vu que les pierres ne montraient qu’un reflet blanchâtre dans le soleil du matin et que de près, elles paraissaient toutes grises et sales ! Et l’individu voulait tout savoir ! Je lui ai expliqué que le Jas nous venait de mon père qui lui-même en avait hérité de son papa. Et qu’autrefois, l’un de mes aïeuls possédait ici une immense propriété, mais que trop ébloui par l’éclat des femmes du monde, il avait dilapidé sa fortune l’obligeant à vendre son titre de noblesse et les trois quarts de ses terres. Sa famille avait été contrainte d’abandonner la demeure bourgeoise occupée désormais par Alàri pour se réfugier dans la maison du métayer.

— Papa ! Tout ça, c’est de l’histoire ancienne. Sur le panonceau, tu marqueras :

Le Jas aux Pierres Blanches

Vente de produits naturels

— Bravo ma fille ! Au moins, toi, tu ne seras pas allée à l’école pour rien.

*

À l’occasion du Nouvel An et par politesse sans doute, Alàri passait toujours à la ferme pour présenter ses vœux intéressés. Il n’omettait jamais de ramener dans la discussion sa proposition d’achat d’un terrain jouxtant les siens. L’acquisition lui permettrait un accès direct et plus rapide à la rivière et surtout à une petite retenue qui gardait un peu d’eau jusqu’au milieu de l’été et parfois plus. Ceci couperait hélas le domaine du Jas en deux parties et pour cette raison évidente, le père avait inlassablement refusé. Il traînait aussi quelque part dans leurs têtes ces vieilles querelles qui avaient opposé dans le temps les deux familles. L’animosité, malgré des principes de courtoisie polie, restait palpable. Naïs n’aimait pas le personnage et ses éternels commentaires sur sa beauté future. Il la fixait souvent en lui souriant bêtement. Après le décès de son épouse, trop avare, il n’avait jamais vraiment songé à se remarier. Il vivait encore à plus de quarante ans avec sa mère. À moitié chauve, mal rasé, bedonnant, elle lui attribuait certainement et à tort, un âge avancé. Elle le jugeait laid, puant et désagréable. Elle haïssait ses embrassades et détestait lui souhaiter de bonnes choses comme la tradition l’exigeait en cette période.

Il se promenait toujours en galoches avec un bâton à la main, comme s’il se tenait prêt à frapper quiconque se mettrait en travers de son chemin. Elle l’évitait. Elle s’échappait dans la cour avec Natania pour grimper jusqu’au poulailler. Elle ramassait les derniers œufs ou si la météo l’interdisait, elle fuyait pour se réfugier dans sa chambre. Elle s’allongeait sur son lit le temps qu’il s’en aille...

Ils ne le croisaient qu’à la messe du dimanche. Ils se contentaient tous de le saluer de manière courtoise lorsque les fidèles se retrouvaient sur l’aître face à la petite église. À cette occasion, d’interminables commérages alimentaient les conversations. Ils permettaient d’obtenir des nouvelles des familles dispersées dans la campagne environnante, les naissances, les mariages et hélas, les décès et les enterrements.

En général, Alàri ne traînait pas. Il disparaissait très vite. Il déposait sa mère au mas et partait au volant de sa vieille Renault Juvaquatre. Il avait soutenu à Aleissandre qu’il se déplaçait le dimanche pour traiter ses affaires, de Fréjus à Draguignan et même parfois jusqu’à Toulon. Tout le monde se doutait bien que les transactions auxquelles il faisait trop souvent allusion ne s’effectuaient pas le jour du Seigneur. Pour le commun des mortels, le célibataire endurci rencontrait sans doute à la ville quelques femmes de mauvaises mœurs.

La vie apparaissait à la fois éprouvante et douce dans ce coin de Provence. Mais pour les habitants du Jas, rien ne semblait pouvoir perturber un ordre des choses si bien établi...

Quelques années auparavant...

Ce jour-là, à la sortie de l’office, les discussions s’étaient animées autour des derniers événements. Ils constituaient les grands titres des journaux, ils alimentaient les chroniques locales et même nationales. Le sujet portait sur la construction en amont du fameux barrage, une décision pourtant adoptée par les élus dès l’après-guerre, mais jamais mise en œuvre.

Après bien des études, la retenue avait été prévue sur le Reyran, à un endroit où la vallée se resserrait, là où la roche se prêtait à un tel édifice.

La rivière trop torrentueuse au moment des pluies prenait sa source au nord de Bagnols. Elle coupait en deux les terres du jas et courait jusqu’à Fréjus sur une dizaine de kilomètres. L’ouvrage permettrait de réguler ses nombreux excès.

Pour les politiques, la question de l’eau dans le territoire s’avérait primordiale. Des risques de pénurie se profilaient à l’horizon à plus ou moins long terme. La crainte de grands incendies dans les forêts de l’Estérel restait présente dans tous les esprits. Avec une démographie galopante et des besoins toujours croissants, l’industrie, l’agriculture dans une contrée riche en fruits et en primeurs nécessitaient une irrigation importante des cultures. Sans parler de l’afflux saisonnier de touristes en période estivale qui depuis les congés payés ils envahissaient de plus en plus la région. Tout ceci réclamait d’énormes quantités d’eau et imposait aux yeux de tous, le fabuleux projet. Il rentrait dans un programme vital pour l’avenir du Var. Malgré un État qui rechignait à mettre la main à la poche, il réglerait le problème pour des décennies.

Après de longues études, les travaux avaient finalement débuté en avril 1952, non sans quelques grincements de dents des riverains.

Lui, Aleissandre redoutait d’être privé une importante partie de l’année d’un élément indispensable pour ses bêtes. Il craignait de voir sa minuscule retenue d’eau se vider trop vite, ce qui le contraindrait à ramener souvent et même en dehors de l’été, le troupeau à la ferme pour l’abreuver. Il faudrait traire sur place, l’avantage de ne plus avoir à trimballer les lourds bidons de lait, un gain bien léger par rapport aux inconvénients ainsi créés, avec les va-et-vient continuels des animaux.

En 1954, on procéda à l’inauguration officielle et on décréta la mise en eau progressive de l’ouvrage, et ce, malgré les actions répétées en justice de quelques propriétaires terriens trop attachés à leur sol. On avait exproprié pour une soi-disant bonne cause. Malheureusement, durant cette période, la région allait connaître un cycle de sécheresse sans précédent. Avec l’obligation de laisser un filet d’eau sur le Reyran, le remplissage se prolongea quatre longues années...

Et maintenant, voilà que l’on avançait dans la presse locale un projet de construction d’une autoroute, elle traverserait le département dans les environs du barrage. Chacun s’inquiétait déjà et à juste titre pour ceux qui avaient subi des expropriations afin de bâtir un coûteux et inefficace édifice. On allait encore leur voler du terrain pour finaliser le tracé d’une double voie inutile à pareil endroit, ou simplement pour élargir des chemins d’accès trop étroits. Ils étaient censés faciliter le passage des nombreux engins de chantier.

Chaque dimanche devenait un prétexte à d’interminables débats. Certaines femmes demeuraient entre elles à l’ombre du clocher ; un sac à la main, elles attendaient le retour des leurs. Des maris, des fils qui prolongeaient la messe au comptoir du bar d’en face, devant une boisson anisée qui faisait déjà fureur.

En ce début d’année 56, on parlait aussi de la rébellion algérienne. Elle dégénérait là-bas dans l’une de nos lointaines colonies. On devisait surtout sur le service militaire que le gouvernement envisageait de rallonger par obligation de quelques mois supplémentaires.

Adrian faisait partie des conscrits de l’année, ceux qui partiraient rejoindre les rangs de l’armée pour le devoir national.

Il avait été non sans une certaine fierté, déclaré apte.

Avec une absence aussi longue, Aleissandre s’inquiétait ; son fils et lui représentaient les seuls hommes de la ferme, comment ferait-il pour faire vivre le Jas ? Naïs à treize ans ne le remplacerait pas, même si la petite se montrait vaillante pour son âge et ne rechignait jamais à la tâche. Son épouse fatiguée ne s’était jamais remise complètement de ses deux fausses couches qu’elle avait subies après la venue de son aîné. Il devrait se résoudre à abandonner certaines cultures, la lavande en particulier. Elle n’avait jamais tenu toutes ses promesses.

Elles ne correspondaient pas aux exigences des parfumeurs de Grasse. Il diminuerait aussi le cheptel. Dans un premier temps, hormis l’agneau pascal, il ne conserverait plus les naissances de l’année et réduirait certaines activités par la force des choses.

Il haïssait ces foutus conflits qui avaient déjà emporté son père et son frère maquisards. Ils perturbaient régulièrement la vie des honnêtes gens...

Le départ avait constitué un moment douloureux. Naïs en pleurs s’était accrochée à lui. Magali avait fait brûler plusieurs cierges à l’église. Elle avait imploré la madone de préserver son fils unique. Depuis, elle ne cessait ses recommandations de prudence. Malgré des ressentiments qui lui tortillaient le ventre, Aleissandre voulut rester fort et digne. Il décida même de l’accompagner jusqu’à la station ferroviaire de Toulon.

Pour la première fois, Adrian quittait sa famille, sa ferme, sa région. Pour la première fois, il allait prendre un train. Il craignait de ne pas savoir faire, de ne pas savoir où descendre. Il redoutait de se perdre et de ne pas trouver dans la grande ville et le lieu de rassemblement des nouveaux militaires qui était porté sur le papier d’incorporation qu’il avait reçu. Ceux qui connaissaient un peu l’immense cité lui avaient certifié qu’il y avait des maisons à perte de vue.

Naïs lui avait montré sur la feuille l’endroit où était marquée l’adresse de destination. Elle l’avait lue et relue pour la mémoriser. Chaque fois qu’ils se retrouvaient à table pour partager un repas, elle la récitait et l’obligeait à répéter. Inquiète, elle n’avait, les jours précédents, cessé de l’interroger pour voir s’il avait bien retenu les renseignements.

Adrian n’avait presque pas fréquenté les bancs de l’école communale. Il préférait les travaux des champs et la liberté qu’ils lui proposaient. Rester enfermé des heures, assis derrière un pupitre à écouter un maître parler, alors que dehors tout l’appelait, c’était pour lui une véritable torture qu’on lui infligeait. Il avait du mal à lire, ne savait pas trop écrire, comptait encore sur ses doigts, mais pas au-delà de cent...

Pour lui, pour ce que certains d’ailleurs n’hésitaient plus à la désigner désormais comme la guerre d’Algérie, le conflit commençait par un court voyage jusqu’à Toulon. C’était une bataille sur lui-même qu’il devait gagner, l’appréhension d’une nouvelle solitude. Il ne comprenait pas que l’on puisse l’envoyer combattre dans un endroit dont il ignorait tout et dont il n’avait rien à faire, alors qu’à la ferme.

On lui avait dit que ce pays inconnu était situé de l’autre côté de la mer qu’il voyait à Fréjus, mais qu’il était trop loin pour qu’on puisse l’apercevoir...

Il avait promis de leur faire parvenir une adresse dès qu’il la connaîtrait. Naïs, la seule qui possédait un peu d’instruction, avait juré de lui écrire toutes les semaines pour lui donner des nouvelles de chacun.

Son père, ému, incapable de parler, l’avait abandonné devant la gare. Adrian avait cru discerner des larmes perler aux coins de ses yeux. Il l’avait regardé partir vers la voiture sans se retourner. Planté sur le trottoir, il avait attendu de longues minutes, avant de voir enfin le véhicule s’éloigner. Il savait au fond de lui, tout ce que son paternel ressentait à cet instant ; toutes les idées qui lui traversaient l’esprit, son absence, le dur travail de la ferme et jusqu’à un possible non-retour que luimême n’envisageait pas.

Sa valise neuve à la main, il s’était renseigné auprès d’un employé en uniforme. L’homme des chemins de fer avait tenté de le rassurer en lui expliquant que le terminus était Marseille. Il avait remercié l’agent. Il ignorait ce qu’était un terminus et n’avait pas osé lui poser la question. Il verrait bien là-bas.

Il s’était reculé, effrayé par l’arrivée bruyante du monstre noir qui crachait de tous côtés vapeur et fumée. Il avait regardé les roues glisser sur les rails avant que la locomotive essoufflée ne vienne agoniser à sa hauteur après un ultime sifflement et un horrible grincement métallique.

Il avait demandé à une jeune fille blonde si le train était bien celui pour la cité phocéenne. Elle lui avait répondu par l’affirmative. Elle avait ajouté qu’elle-même se rendait à Marseille. Galant, il avait hissé dans le wagon l’énorme valise de la demoiselle. Il lui avait proposé sa main pour l’aider à monter. Il l’avait accompagné jusqu’à une place assise dans le milieu, sur une banquette en bois vernis. Peu rassuré par cette aventure, soucieux de trouver un soutien, il s’était installé face à elle.

Chaque jour vers midi, Naïs courait vers la boîte aux lettres. Ce jour-là, elle était arrivée au moment où le facteur, les fesses calées sur la selle de son vélo, posait les pieds sur le sol. Il avait tiré sa musette devant lui, il avait fouillé à l’intérieur pour en extraire une enveloppe jaunâtre. Elle avait cru apercevoir un sigle bleu, blanc et rouge. Son cœur battait. L’homme avait pris le temps de vérifier l’écriture sur le pli puis il lui avait tendu l’envoi en commentant :

— Ça vient d’Algérie !

— C’est mon grand frère, ils l’ont expédié là-bas pour le service militaire.

— Dorénavant, quand j’aurai du courrier pour le jas, je vous le descendrais directement chez vous. Pas normal que l’État s’empare ainsi de tous nos petits jeunes et que l’on sacrifie nos enfants !

Elle lui avait adressé un magnifique sourire avant de le remercier. Elle avait couru comme une folle jusqu’à la ferme. Elle avait débouché à l’entrée de la cour en hurlant :

« Une lettre d’Adrian, il y a une lettre d’Adrian ! Mon frère nous a écrit. »

Sa mère était sortie sur le pas de la porte. Naïs lui avait donné la missive qu’elle avait saisie d’une main tremblante. Elle l’avait scrutée quelques secondes avant de dire :

— Dépêche-toi de l’ouvrir, tu sais bien que je ne sais pas lire !

Elle avait déchiré l’enveloppe et arraché les feuillets avant de commenter.

— Tout ça ! Eh bien, Adrian ! Elle avait déplié le papier. Quelle belle écriture ! C’est pas lui ! Et elle avait commencé la lecture.

Mes chers parents, ma chère Naïs,

J’imagine votre surprise, une si longue lettre, moi qui n’ai pas fréquenté l’école et qui n’a jamais su écrire. J’ai trouvé quelqu’un de charitable pour m’aider. Un fonctionnaire, j’ai fait sa connaissance au camp de rassemblement à Marseille.

Nous sommes dans la même unité et nous avons effectué la traversée ensemble.

À la gare, j’ai repéré tout de suite le train et je suis allé au terminus sans problème. À la sortie, des militaires nous guettaient, certains avaient des panonceaux. On nous a transportés dans des camions jusqu’au cantonnement. Là, on nous a fourni un paquetage, tous les habits pour ressembler à un vrai soldat. Les autres appellent ça le barda ! On nous a dit que l’on n’avait plus le temps de nous former et que l’on apprendrait tout sur place en Algérie.

Les copains m’ont affirmé que nous ne ferions que douze mois là-bas et que l’on materait vite les quelques sauvages rebelles !

Le lendemain, on nous a tous rassemblés dans la cour, torse nu, à la queue leu leu, et on nous a vaccinés contre la fièvre. Sur notre casque, les sous-officiers nous ont fait marquer le numéro de notre régiment. Le soir, nous avons embarqué en tenue dans un immense bateau rouillé.

C'est au cours de la traversée que j'ai vraiment sympathisé avec Daniel, un Marseillais. J’ai cru que j'allais mourir avant d’arriver ; j'avais ce qu'il appelle : « le mal de mer » ! J’ai vomi toute la nuit. Il s'est occupé de moi comme un frère. Nous étions entassés en fond de cale. Par moments, de gros paquets d'eau rentraient à l'intérieur ; j'avais peur de me noyer, il fallait faire attention.

Plus de quarante heures de navigation sans dormir et pour moi sans manger, nous avons enfin débarqué à Alger. J'étais heureux de retrouver la terre ferme et mon soleil.

Après un trajet en camion, nous sommes montés dans des wagons à bestiaux, nous étions une quarantaine dedans. Nous sommes cantonnés à Constantine. Dès le matin, un clairon nous a réveillés ; pour une fois, je serais bien resté couché jusqu’à midi.

Les repas se prennent dans une grande salle, le mess. Nous sommes des centaines autour de tables de huit. Je regrette déjà les bons plats de maman et les gâteaux de Naïs, les fruits du jardin et le fromage de chèvre.

Nous allons subir trois ou quatre mois de formation pour le maniement des armes, pour que l'on apprenne à se battre contre l'ennemi qu'ils nomment ici les fellagas.

Daniel ne comprenait pas que je ne reçoive ni courrier ni colis. Je lui ai expliqué que je ne savais pas trop écrire et que mes parents ignoraient encore mon adresse. Il s'est gentiment proposé de le faire pour moi à condition que je lui présente ma sœur à la fin de notre service. J’ai accepté ! J’espère, Naïs, que tu seras d’accord. Il veut être certain que tu es aussi belle que je le prétends...

Certains racontent que les officiers lisent parfois les lettres que l’on envoie ; il paraît qu'ils redoutent des insurrections, peur que les jeunes gens refusent d’obéir.

Ici, il court toutes sortes de bruits sur les combats, les informations sont rares, les soldats n’ont pas droit aux journaux, mais pour le capitaine, la victoire serait proche et nous devrions vite revenir chez nous en France.

Nous n’avons pas l’autorisation de sortir et du matin au soir, parfois la nuit, nous restons au camp à faire des exercices, marcher, courir, ramper, tirer sur des silhouettes, démonter les fusils, les remonter...

Je regrette le calme du jas, le silence de notre vallée, la vigne, les brebis, l’odeur de la lavande et vous surtout...

Si je pouvais rentrer à la maison, je le ferais tout de suite. Le moral n’est pas bon, nous devons effectuer au moins dix-huit mois de service pour bénéficier d’une permission qui n’est pas toujours accordée, souvent repoussée. Comment allez-vous faire sans moi ? Papa, je pense à toi et au travail que tu auras...

Maman, papa, Naïs, vous me manquez tant. Je vous aime. Ne m’oubliez pas...

Je vous embrasse.

Petite sœur ! Je t’en supplie, écris-moi ! Je t’en voulais lorsque tu partais à l'école et que moi je me rendais aux champs ; aujourd'hui, je suis heureux que tu sois là pour me répondre.

Donne-moi des nouvelles du jas. Daniel lira tes courriers pour moi.

Je vous embrasse encore très fort.

P.S. Voici mon adresse :

Les larmes coulaient sur le visage de Magali, Naïs ne cessait de renifler et essuyait d’un mouvement vif de la main, un coup ses yeux, un coup son nez. Puis dans un geste absurde, elle posa ses lèvres sur le papier avant de le porter sur son cœur.

Lorsqu’Aleissandre était arrivé pour manger, elle s’était dépêchée de lui lire la lettre. Au cours du repas et à sa demande, elle l’avait relu au moins cinq fois. Il semblait enfin heureux. Il ne voulait rien laisser paraître de son inquiétude.

Il était monté dans sa chambre faire sa sieste ; il avait dormi plus que de coutume.

Naïs avait cherché en vain des feuilles et un crayon. Des ustensiles qui se révélaient ici bien inutiles, personne n’écrivait. Elle n’avait rien pour lui répondre. Magali lui avait dit qu’elle achèterait le nécessaire la prochaine fois qu’elle se rendra au marché de Fréjus pour vendre ses produits. Elle patienterait le temps que les clients lui donnent un peu d’argent liquide. Anaïs enrageait et pestait contre sa mère qui se permettait de faire attendre son frère. Elle insistait sur l’importance des jours qu’il faudrait à l’enveloppe pour traverser la mer. Et lui, là-bas, devait, comme elle ici, guetter le facteur. Elle imaginait sa déception lorsqu’on devait lui annoncer : « Non ! Pas de courrier pour vous ! »

Elle tenait aussi à lui avouer pour Daniel qu’elle serait heureuse de le rencontrer et qu’il avait eu raison d’accepter sa requête. Elle ne lui révélerait pas qu’ici, elle trouvait les garçons plutôt laids et surtout ignorants parce qu’ils préféraient tous, comme son frère, la terre aux études. Dans le village, ils étaient trop peu nombreux pour dénicher parmi eux un bon compagnon. Et maintenant, tous les hommes valides et en âge de se marier étaient partis à la guerre.

Lui savait formuler de belles phrases. Elle avait admiré son écriture penchée et bien formée, les déliés, tout ce que le maître à l’école exigeait d’elle. Daniel habitait une grande ville, il possédait un métier, un travail. Il lui tardait déjà de le connaître.

Plus tard, ils pourraient avoir une maison avec un chien, comme ceux d’Alàri. Pas comme Natania, un cadeau de leur voisin content de se débarrasser à la mort de leur vieux chien de berger, d’un bâtard encombrant. Même si elle l’aimait bien, elle tenait à disposer d’une bête de race.

Elle abandonnerait le jas pour se consacrer à sa famille. Avec un mari, elle pourrait grâce à lui et comme les autres femmes avoir des enfants. Elle viendrait de temps en temps à la ferme, aider pour les vendanges par exemple, mais pas pour les pommes de terre ! Ça non !

Malheureusement, son frère ne lui avait pas précisé son âge, s’il était encore célibataire ou s’il n’avait pas oublié de lui parler d’une fiancée. Il faudrait, dans une prochaine lettre, qu’elle songe à lui demander. Elle l’imaginait déjà beau et fort, avec des yeux bleus comme le ciel d’été et un grand sourire...

*

Cette nuit-là, elle avait rêvé d’amour et de mariage, elle s’était endormie, heureuse.

Finalement, sa missive était partie avec plus d’une semaine de retard. Elle avait expliqué à Adrian que « le père » lui avait appris à conduire le petit bleu, le tracteur qu’elle estimait du reste plus gris que bleu. Que dans les chemins, il lui laissait le volant de la 2CV, mais qu’elle avait beaucoup de difficultés pour passer les vitesses ! Elle lui avait annoncé une bonne récolte de raisins pour l’année, mais elle s’inquiétait pour tout le travail que cela représentait sans lui.

Elle avait évoqué aussi les dernières discussions au sortir de la messe. Les hommes débattaient de la création d’une coopérative vinicole. Les avis étaient partagés et il serait bien qu’il donne le sien. Aleissandre hésitait, car il avait peur de perdre de l’argent, que pour lui, en l’absence d’Adrian, ce n’était pas le moment idéal.

Elle n’avait rien osé dire sur Alàri. Lors de l’office, il se plaçait maintenant sur le banc derrière elle, à sa droite ou à sa gauche. Chaque fois qu’elle se retournait, elle trouvait son regard posé sur elle.

Elle avait imploré sa mère d’envoyer un colis ; face à son insistance, elle avait obtenu gain de cause. Elle avait prévenu son frère, elle mettrait des pots de confitures enveloppés dans des chiffons pour qu’ils ne se cassent pas dans le transport. Les gâteaux secs de sa fabrication, ceux qu’il adorait tremper dans le café et une surprise qu’elle lui confectionnerait. Mais pas de charcuterie, car elle ne résisterait pas au voyage et à la chaleur.

Inquiète, elle s’était permis de lui demander : lorsque tu sortiras dans la ville, tu me diras si toi et les autres ( elle n’avait pas osé nommer Daniel ) vous avez rencontré de jolies filles.

Elle était arrivée à la fin de sa lettre et n’avait toujours pas parlé franchement du marseillais. Alors, elle avait ajouté un postscriptum : « Donne le bonjour à ton ami Daniel ! Tu ne m’as pas dit à quoi il ressemblait ? »

Elle n’avait pas eu le culot de poser les questions qui depuis plusieurs jours la travaillaient...

Le colis parvint à destination quelques semaines plus tard, conforme à ce que sa sœur avait annoncé. Il aperçut aussi un drôle de sachet en papier entouré d’une ficelle. Il s’était empressé de le déballer, curieux de découvrir la surprise de Naïs. Elle avait découpé de la toile de jute qu’elle avait cousu pour réaliser un sac d’une vingtaine de centimètres de haut. À l’intérieur, elle avait glissé des fleurs de lavandes, elle l’avait noué au sommet et placé une étiquette sur laquelle elle avait noté : « Pour mon frère adoré ». Ainsi, il bénéficierait du parfum de sa Provence natale.

Il avait senti, humé, un grand coup ; les larmes lui étaient montées aux yeux.

Dans sa seconde lettre, ils les avaient remerciés. Il avait expliqué à sa sœur qu’il ne ramènerait pas de fiancée algérienne. Là-bas, les jeunes filles et les femmes portaient de longues robes qui descendaient jusqu’aux chevilles. Elles voilaient leur visage pour ne pas le montrer aux hommes, une tradition dans le pays. Mais que lui ignorait tout de cela, car ils étaient consignés dans leur camp avec toujours une interdiction totale de sorties. Les gradés, les anciens savaient.

Il avait parlé aussi de sa première patrouille dans la campagne et des tirs qu’ils avaient essuyés. Il tremblait tellement, qu’il avait été incapable de riposter ! Daniel restait en permanence à côté de lui, ils étaient devenus inséparables.