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"Les fleurs de la patience" est une série de nouvelles explorant des tranches de vie où des parcours. souvent anodins. se heurtent à des contraintes ou des situations qui perturbent la réalité et les certitudes. conduisant à des changements plus ou moins profonds. Dans ces récits en apparence simples. l’inattendu finit toujours par surgir. comme une étincelle qui bouleverse tout.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Retraité du secteur social. Maurice Chambost se consacre pleinement à l’écriture. Ses écrits allient imagination et créativité. tout en s’ancrant dans l’histoire des vies passées. avec rigueur et modestie. comme un témoignage du temps qui s’écoule.
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Seitenzahl: 115
Veröffentlichungsjahr: 2026
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Maurice Chambost
Les fleurs de la patience
Nouvelles
© Le Lys Bleu Éditions, Paris, 2026
www.lysbleueditions.com
ISBN : 979-10-437-0157-3
Il pleuvait depuis la veille.
Les roues de ma voiture projetaient de l’eau à chaque passage dans les nids de poule de la route.
Puis, soudain, plus de phares, plus d’accélération, plus d’essuie-glaces.
« La courroie », pestai-je.
Le mécanicien m’avait dit de la changer sans attendre… et le temps avait passé !
Grâce à l’élan, je parvins à arrêter mon véhicule sur le terre-plein à ma droite, juste devant la maison du vieil homme.
Je passais régulièrement par-là lorsque j’allais à l’hypermarché et je savais qu’il serait là à guetter au bord de la route.
J’avais tout de suite compris que c’était un ancien marin. Dès le premier jour où je le vis ! Sa silhouette, son allure, la solitude qui suintait de son être, ses vêtements, sa façon de regarder au large…
Si le temps était au soleil, il sortait de sa maison en maillot, traversait la route et s’immobilisait, semblant scruter l’horizon comme s’il attendait que quelque chose s’y passe. Quand il entendait approcher le bruit du moteur de ma Peugeot, il se retournait et regardait filer le véhicule.
L’arrivée du froid ou de la pluie ne remettait pas ses sorties en cause : il enfilait des bottes et revêtait un caban noir.
Je suis souvent passé à d’autres périodes de la journée, mais ne l’ai jamais vu. Ces apparitions matinales paraissaient être les seuls moments où il s’aérait.
On s’observait mutuellement, sans se saluer.
Pour moi, c’était comme si on se comprenait un peu, comme si on avait quelque chose de commun. Nous étions les deux seuls sur ce bout de route de campagne.
Plus d’une fois, j’avais pensé lui adresser un petit signe de la main, moi dans mon habitacle et lui devant sa ligne d’horizon, mais je n’avais jamais osé.
Sans doute son air bourru… et puis, je finissais toujours par me persuader qu’on ne se connaissait pas vraiment, après tout !
Je frappai à la porte.
Au bout d’un long moment, le vieil homme apparut.
— Je suis en panne… et je n’ai pas de portable. Est-ce que je pourrais téléphoner ? Je vous dédommagerai, bien sûr…
Sans rien dire, il s’était effacé pour me montrer que le passage était libre.
Je repérai aussitôt un ancien modèle de téléphone à touches, habillé de faux velours vert, trônant sur un guéridon.
Je donnai un coup de fil, demandai combien je devais, sans insister ni même attendre la réponse.
Je le remerciai puis sortis, n’ayant pas envie de déranger plus longtemps cet ours.
Ce fut notre première rencontre.
Le lendemain, alors que je n’avais aucune raison de passer par là, sinon pour jouer les curieux, je ressentis un certain plaisir à le voir, fidèle à son poste, immobile, le regard portant loin devant.
Je le saluai d’un signe de la main que le vieux ne me rendit pas, se contentant de regarder filer la voiture avec l’air surpris, comme s’il la voyait pour la première fois !
Je décidai qu’à mon prochain passage je m’arrêterais sans me poser de question. Après tout, on se connaissait maintenant, et je me sentais stupide de ne pas oser aller chez lui uniquement parce que nous n’avions pas été présentés.
Ce jour-là, à mon grand étonnement, il me laissa entrer dans sa maison en me proposant un laconique : « café ? »
C’est qu’il était presque bavard !
J’enjambai une paire de chaussures déposée là sur le seuil.
Dans son salon, que je pris le temps d’observer, il n’y avait guère qu’une table de salle à manger, recouverte d’une vieille toile cirée défraîchie, quelques chaises tout autour, dont l’une servait de porte-manteau à une chemise froissée, un meuble breton, un autre beaucoup plus récent en imitation bois clair. Sur le mur pendait une patère à trois crochets. Sur l’un d’eux, je reconnus son caban. Il y manquait un bouton et l’état des manches donnait une idée de son vécu. Le mur du fond, recouvert de lambris, autrefois verni, était percé de deux portes : celle à gauche devait donner sur la cuisine et la deuxième, face à l’entrée, sans doute dans sa chambre.
Et partout, ce que je n’avais pourtant pas vu lors de mon premier passage, sur le meuble breton, sur certaines chaises et un coin de la table, sur le dessus de l’armoire en bois clair ou répandus sur le carrelage gras du sol, des trois-mâts dans des bouteilles !
Mon hôte s’adonnait au navibotellisme.
Je me renseignai sur cette pratique de solitaire patient et accumulai les livres spécialisés. Sur l’un d’eux, l’auteur affirmait que c’était pour les vieux loups de mer une façon « de conserver un peu de leur vie de labeur ».
Que son café était mauvais !
Je l’avais pourtant vu ressortir de sa cuisine, portant avec précaution une petite cafetière ronde, mais il avait dû remplir son filtre avec une telle parcimonie que le jus qui en coulait ressemblait plus à du thé mal infusé qu’à du café. Il semblait cependant l’apprécier, savourant chacune de ses goulées avec lenteur… et aspirations bruyantes !
Pour m’aider à ingérer ce breuvage, je réclamai, sans trop y croire, un morceau de sucre. À ma grande surprise, il saisit dans le meuble breton et me tendit, en l’ouvrant, une magnifique boîte métallique décorée d’une maison basse aux murs blancs et aux volets bleus. De toute évidence, ce « sucrier » n’avait jamais servi !
Mon hôte n’était guère épais. Une forte tignasse blanche, en bataille, l’obligeait à de constants mouvements de la main pour la relever et dégager ses yeux bleus, qui ne fixaient que son verre sans jamais se poser sur moi. Il portait un pull marin taché, avec ses boutons sur l’épaule et un vieux pantalon de velours.
Ses mains osseuses ne montraient aucune trace d’alliance, et j’avoue que je n’osai pas lui demander s’il avait eu des enfants. Je crois que j’avais trop peur d’ajouter de la tristesse dans ce décor déjà cafardeux.
— Ils sont beaux, vos bateaux ! dis-je sans vraiment y réfléchir alors que nous « savourions » son café.
Et l’impensable se produisit !
Il se leva, avant même d’avoir fini son verre, se dirigea vers la porte de sa chambre, qu’il ouvrit en grand et s’y engouffra. De sa communication non verbale, je conclus que cela signifiait tout simplement que je pouvais le suivre.
Dans la chambre sombre, je vis d’abord son lit défait, puis découvris un large établi presque entièrement couvert d’un fatras de matériaux de toutes sortes : des feuilles et baguettes en balsa ou autres essences, des bobines de fil, des chutes de drap blanc, des ciseaux, des pots de colle blanche, et partout sur les lattes du plancher des rognures de bois. Il y avait aussi de fins pinceaux dans une boîte métallique, des tubes de peinture sales et plus ou moins bouchés, des gouges aiguisées, des cutters, de petites scies, une pince à épiler, des tiges métalliques…
Dans une cuvette pleine d’eau flottaient deux bouteilles vides.
C’est là qu’il pratiquait.
Il m’avait permis de pénétrer dans le saint des saints !
Il s’installa sur un tabouret devant un de ses flacons récupérés, je ne sais où, et enfila des gants de latex, précaution que je n’attendais pas de sa part, mais qui signifiait l’importance que cette activité revêtait pour lui.
Assis face à lui, le buste affalé sur le plateau de l’établi pour avoir le regard au niveau de la bouteille, je ne manquai pas un détail de ses gestes.
Il avait versé du sable dans la fiole posée sur un de ses côtés, puis avec des gestes de chirurgien. Et à l’aide d’une longue pince, il enfila, par le goulot, une maquette de bateau qu’il avait tenté de peindre soigneusement en blanc et bleu avec un long liseré vert et de petits ronds sur les côtés pour imiter des hublots. Les mats étaient couchés et portaient de longues ficelles. Il avait badigeonné le dessous de la coque d’une mince couche de colle blanche.
Devant mes yeux écarquillés, il tira doucement sur les fils pour redresser le tout et déployer les voiles triangulaires.
Il me lança une œillade, brève, de peur que je ne le voie ! Je crois qu’il était fier de me montrer son savoir-faire.
Aidé de sa pince, il libéra les mâts. Il ne lui restait plus qu’à sortir les fils en les tirant doucement, et son trois-mâts était définitivement à fond de cale dans sa bouteille. Un passage de chiffon dans le goulot pour effacer toute trace de colle, un bouchon de liège pour fermer le tout et son ouvrage alla rejoindre les autres à même le sol, trésor inutile que jamais personne, sans doute, ne verrait.
Il n’avait pas de client, et ses créations manquaient toutes d’une certaine qualité de finition et peut-être de dextérité. Des coques plus ou moins polies, des cabines aveugles, pas d’ancre miniature sur les avants…
Il ne cherchait pas le détail qui fait vrai !
C’était une occupation pour taciturne, et je n’étais pas sûr qu’il y prenait même du plaisir ! Il créait ses maquettes pour se souvenir, peut-être, et garder un peu de cette ambiance si particulière qui règne sur un bateau de pêche.
Ou pour passer le temps.
En retournant dans le salon, je remarquai, sans montrer mon étonnement, que tous ses bateaux étaient identiques : de petites goélettes sans nom. Pas de brick aux grandes voiles carrées, pas de galion avec d’énormes châteaux-arrières, et jamais de socle. Il répétait inlassablement les mêmes gestes pour construire les mêmes embarcations.
Que cherchait-il à exorciser ainsi ?
J’imaginai un drame sur une goélette en perdition, des collègues de galère qu’on voit disparaître dans les flots !
L’idée me vint de lui apporter de petits cadeaux : un paquet de café, un bon bordeaux, des biscuits… Ce qui pouvait me donner une raison de m’arrêter. Mais sachant qu’il manquait de contenants, je décidai de lui en procurer.
Je me suis alors rapproché des amis de mon fils.
Tous les vendredis soir, ils se réunissaient chez l’un d’entre eux pour visionner des films en noir et blanc… et boire. J’étais d’ailleurs heureux de savoir mon garçon émigré loin dans le sud pour sa profession.
Ils s’équipaient de forts alcools : whisky, vodka, pastis et, buvant à même la bouteille, passaient la soirée à s’enivrer en regardant de vieux polars. De vrais spécialistes du genre et presque incollables sur tout ce qui avait été projeté sur les écrans avant les années 60.
Si les bouteilles étaient vides avant la fin du film, elles roulaient par terre. Si elles se finissaient dans la voiture au retour, elles étaient jetées sans scrupule dans le fossé.
Et le lundi matin, ils étaient tous à l’heure au boulot, qui au garage, qui à mettre les produits en rayon dans une grande surface ou à préparer l’ouverture d’un magasin de bricolage.
Je les avais convaincus de la valeur du « Mac Gregor ». Ce n’était pourtant pas le meilleur bourbon, mais ils ne visaient pas la qualité. Dès l’instant que ça atteignait 40°… et à trente ans, on se croit indestructible !
À mes yeux, le « Mac Gregor » possédait une grande qualité : il était vendu en pintes rectangulaires au goulot large et court. Le type de récipient idéal pour la passion de mon ancien marin.
Et peu importe s’il restait une goutte de liquide ambré au fond, il laissait ses bouteilles quelques jours dans un récipient rempli d’eau. Elles y perdaient leur étiquette et leur forte odeur d’alcool.
J’accumulai ainsi et rapidement un plein carton de « Mac Gregor » vide, qu’il prit sans regarder ni me remercier, me laissant sur le pas de sa porte. Après tout, il ne m’avait rien demandé. C’était peut-être pour moi une façon de lui prouver ma reconnaissance de me recevoir. Quand il me recevait !
Sans doute mes visites auraient-elles pu combler sa solitude.
Mais au fond, qui aurait comblé la solitude de l’autre ?
Avant de repartir, je le questionnai :
— Vous êtes déjà monté sur un voilier ?
Il me fit non de la tête.
Ma question était stupide. On ne relève pas les filets sur un bateau de plaisance !
— Vous étiez plutôt sur des chalutiers.
Il me dévisagea comme on dévisage un inconnu qui se mêle de ce qui ne le regarde pas.
Je lui souhaitai une bonne journée, puis pris acte de son non-désir de discuter et m’en allai.
Lorsqu’on s’éreinte à remonter des filets pleins de poissons, pensai-je, puis à trier la cargaison, on ne prend pas le temps d’admirer la mer ni la ligne d’horizon. Et maintenant qu’il en aurait eu le loisir, il n’avait plus devant lui que la barre sinueuse des monts du Lyonnais !
Quelle idée avait-il eu de venir « s’enfermer » dans les terres ?
J’avais de plus en plus envie de m’essayer au navibotellisme : l’imiter, non par obséquiosité, mais pour me prouver à moi-même que la chose était dans mes cordes. Et aussi savoir quel plaisir procure la construction d’une goélette glissée dans une bouteille.
Lorsque je lui en parlai, sans même descendre de voiture, il sourit. Il savait bien qu’on n’a jamais du premier coup le tour de main nécessaire, mais mon projet flattait son égo et lui apportait même un peu d’amusement.
Il me remit un morceau de bois, de fines baguettes de brochette, du fil et du drap blanc et me lança comme un défi : « quand vous voudrez ».
