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L'auteur raconte sa jeunesse avec une nostalgie positive, sur un ton souvent drôle et parfois décapant.
Sur fond d’une nostalgie jouissive des années 60 et 70, ce roman autobiographique raconte avec humour et parfois truculence, avec tendresse et parfois une émotion qui bouleverse, le difficile apprentissage de la vie d’un petit garçon lorrain au cœur des Trente Glorieuses ; sa quête de tous les bonheurs, dans un quotidien parfois écartelé entre un grand-père adoré et un père tout aussi aimant, marqué par une curiosité turbulente, n’en finit pas de se heurter aux exigences d’une société en pleine mutation post-soixante-huitarde. Tous les passages obligés de la vie d’un jeune bambin puis garçonnet, puis jeune ado sont ainsi passés en revue, sur les plans familiaux et scolaires sans oublier les mutations physiologiques, sources d’anecdotes savoureuses. Des personnages bien campés, une écriture soignée, dans la poésie descriptive (le charme bucolique des monts ardennais) comme dans la crudité de certains dialogues épiques, entrainent le lecteur à entrer sans effraction dans ces souvenirs de jeunesse et à les consommer sans aucune modération.
Effectuez une plongée heureuse dans ce roman autobiographique rafraichissant.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né le 1er avril 1958 à Nancy, père de 3 enfants, Philippe Manjotel signe ici son cinquième roman. Il y confirme ses talents d'auteur dont le sens de l'humour et l'originalité de ton se sont forgés au cours d'un parcours riche de quinze années d'expatriation et balisé de deux victoires majeures contre la maladie.
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Seitenzahl: 379
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Philippe Manjotel
Les genêts du bonheur
Roman
ISBN : 978-2-37873-858-7
Collection : Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal : janvier 2020
© couverture Ex Æquo
© 2020 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
À mon frère Pierre-Jean
En lisière de morceaux choisis de « La guerre des Boutons » d’Yves Robert ou des films de Jacques Tati égratignant le modernisme aveugle au sortir de la Seconde Guerre, ce roman au style littéraire ciselé, émaillé d’anecdotes et de dialogues épiques, illustre avec truculence la vague des années soixante-dix. Mais au-delà des paysages bucoliques et des découvertes citadines, l’auteur nous projette avec enthousiasme dans son cheminement affectif écartelé, parfois bouleversant. Entre progrès souhaité et nostalgie réparatrice, admiration d’un grand-père aimant et affres d’une solitude enfantine, escapades salutaires et douleurs scolaires, le héros chahuteur et turbulent, en quête d’amour, ne cesse d’écarquiller ses yeux face au grand chambardement d’une société qui se métamorphose. Il rêve souvent de cette nature magique qui peu à peu s’efface, trop souvent malmenée par un progrès pressé de s’imposer.
Avec humour et précision ethnographique, sans voiles ni jugements, ce roman autobiographique devient dès lors une observation fine des habitants de l’Est de la France et de la mutation accélérée de leur vie quotidienne.
Nancy, quartier Mont Désert, 31 mars 1958, 22h30.
Le mercure a encore fait des siennes et le gros thermomètre en bois de l’école Jean Jaurès, situé sur le boulevard du même nom, affiche moins six degrés. La petite plaque Bleu de France qui précise la période de vie sur terre du célèbre tribun socialiste exprime sa contrariété par la formation, dans son arête basse, de mini stalactites en forme de poêle à frire.
La nuit promet d’être glaciale et la fine pluie de la fin d’après-midi, rapidement mue en chute de flocons serrés, a transformé en patinoire les trottoirs de la ville, privant ainsi de leurs vêpres rédemptrices les prudentes petites vieilles du quartier, majoritairement veuves et bavardes.
Si elles n’ont pu trottiner vers la basilique du Sacré-Cœur et vibrer aux injonctions de l’abbé Thelen, doté d’un organe vocal puissant et chaleureux à l’origine de la très nette hausse de la fréquentation féminine de la paroisse, elles se sont vite consolées en collant leurs oreilles à leur poste de radio pour écouter les dernières frasques du tandem hilarant Pierre Dac-Francis Blanche : l’émission « Signé Furax » fait en effet un tabac depuis bientôt deux ans.
Dans la rue de la République voisine, à hauteur du numéro 44, une 4CV Renault bleu-pervenche vient se blottir entre une massive Peugeot 203 familiale noire et une Frégate rouge bordeaux au toit couleur crème.
C’est la voiture de « presque tonton Bernard ». Deux coups de klaxon déchirent le silence de la rue. Bernard, instituteur depuis déjà une dizaine d’années, s’extirpe de sa chère « quatre pattes » qu’il adule depuis son acquisition quatre années plus tôt : la première automobile de la famille, toutes branches et générations confondues.
Presque papa Pierre fait irruption sur le trottoir. Son bras droit enveloppe les épaules de presque maman Jeannine, non je veux dire déjà maman Jeannine, bon d’accord : presque pour l’état civil.
Il respecte un look d’intellectuel, avec son collier châtain foncé qui masque un menton légèrement fuyant, ses cheveux lissés en arrière, ses lunettes à verre épais qui traduisent une myopie prononcée, et une taille plutôt modeste d’un mètre soixante-six centimètres qui le positionne néanmoins dans la moyenne des Vosgiens de sa génération, hommes souvent trapus et de petite taille. Son front altier lui permet de revendiquer un visage presque harmonieux, je dis presque parce que son appendice olfactif ne passe pas inaperçu, héritage paternel oblige ! Enfin, ses yeux gris-vert qui pétillent en permanence lui confèrent une gaieté qui vient fort à propos perturber une certaine sévérité d’ensemble. On commencera à évoquer notre ressemblance lorsque je me laisserai pousser un demi-siècle plus tard quelques poils sur le menton.
Quant à maman, elle est tout simplement belle, brune châtain clair aux yeux gris-bleu, presque de la taille de papa ; soucieuse de son élégance, elle refuse la comparaison, souvent citée en guise de compliment par ses amies, à l’actrice Ava Gardner, inoubliable Éloïse du « Mogambo » de John Ford en 1953.
Haletante, elle trouve un peu de force pour sermonner son petit barbu de mari qui vient juste de se rendre compte qu’il a oublié dans le couloir la modeste valise en fer-blanc remplie à la hâte quelques minutes plus tôt, lorsque les contractions étaient passées à une cadence supérieure.
— Minet, tu as vérifié si tous les robinets sont bien fermés ?
L’époux modèle, dans un couard mot de contrariété chuchoté, dépose la valisette sur le trottoir, remet les pleins gaz et s’engouffre à nouveau dans le petit immeuble pour resurgir une minute plus tard, le visage triomphant : il brandit d’une main un jeu de clés et de l’autre, un appareil photographique Kodak, encore dans son emballage d’origine.
— C’est bon, Bernard, tu peux démarrer.
— La valisette ?
— Elle est dans le coffre ; allons, Jeannine, détends-toi, ma sœur. Pierre, tu es bien installé derrière ? Allez, zou, direction avenue de la Garenne.
La voix de presque tonton Bernard est grave et puissante, le ton posé ; je serai toujours fasciné par cette diction parfaite alliée à un vocabulaire choisi. Un peu comme les grandes figures littéraires de l’Afrique francophone que mon futur m’offrira de côtoyer. Très tôt, il s’est épris de Tata Ginette, très jolie jeune femme d’humeur plutôt gaie qui entretient sans complexe un timbre de voix très haut perché. L’oncle Bernard voue une admiration sans borne à son beau-père, passé du statut de simple apprenti boulanger avant-guerre à celui d’illustre artisan-chocolatier à l’aube des années Cinquante.
Nous sommes déjà arrivés à destination ; un stationnement sur l’emplacement le plus proche du grand portail de la clinique de la Garenne et le trio (trio ? Je dirais presque quartet, car je prétends bien « en être ») s’engouffre dans l’honorable établissement.
Toujours bien au chaud dans le doux cocon maternel, je file dans les coulisses du Service Maternité. Tonton se vautre dans l’un des deux fauteuils qui narguent les bancs du hall d’attente. Il se plonge dans la lecture de l’Est Républicain tandis que son beau-frère entame ses premiers tours de piste, du bac à fleurs de la réception jusqu’à la baie vitrée.
Presque maman devient maman le premier avril à 05h15 !
Coucou, me voici, me voilà, me voili, me voilou ! Les chiffres à retenir : 3,360 Kg, 49,5 cm et un organe laryngal dont l’intensité d’expression me vaudra plus tard quelques faits d’armes parfois mémorables.
Bien sûr, faire ses débuts sur la scène internationale un premier avril m’infligera toute ma vie de supporter avec abnégation les incontournables vannes de tout un chacun : de la cour de l’école primaire jusqu’aux réunions d’adultes auxquelles je serai contraint de participer, sans que je ne constate d’ailleurs davantage de subtilité chez les « grands » que chez les gamins : « Ben dis donc, tu en fais une belle farce ! … » « Poisson d’avril, poisson d’avril, t’es qu’un imbécile... ».
Le seul « tout un chacun » dont le propos me frappera comme un poignard dans le dos sera le grand Borodine, condisciple de ma classe de Sixième au Lycée Jacques Callot de Vandœuvre-lès-Nancy, lorsqu’il m’apprendra en 1969 qu’en Russie, le 1er avril est tout simplement le jour des fous.
Je ne le sais pas encore, mais ce même premier avril 1958 marque un commencement pour d’autres joyeux lurons : Étienne Klein, dont la plume en fait l’un des rares scientifiques capables de décrypter pour le commun des mortels bien des secrets, Anton Innauer, sauteur à ski autrichien champion olympique en 1980 à Lake Placid sur petit tremplin (bon d’accord, sa notoriété s’est très vite congelée), et enfin mon copain Philippe Dumont, illustre inconnu breton et notoire dilettante de la représentation en robinetterie de luxe.
Enfin, côté actualités politiques, économiques, sociales et culturelles en France, à l’aube du mois d’avril 1958, la guerre sans nom s’accentue en Algérie, De Gaulle peaufine son come-back, Charly Gaul (donc, la moitié du premier nommé) ne sait pas encore qu’il va gagner le Tour de France en juillet, les footeux tricolores ne savent pas encore qu’ils vont briller en Suède et Just Fontaine qu’il y décrochera, avec treize réalisations, le titre de meilleur buteur d’une coupe du monde de football ; Annie Cordy avec « Hello le soleil brille » et Dalida avec « Come Prima » ont sorti deux tubes, mais Tino, Trenet, Montand, Piaf, Mouloudji, les jeunes Brel et Bécaud et le moins jeune Brassens sont les valeurs sûres.
Léo Ferré est encore dans l’antichambre de la gloire alors que Johnny émerge à peine de l’adolescence et de l’anonymat, plus pour longtemps : le Golf Drouot va bientôt propulser Jean-Philippe Smet très loin devant, idole des jeunes pour toujours. La Nouvelle Vague, dont tous les représentants sont des réalisateurs issus des cahiers du cinéma, frappe à la porte avec « Le beau Serge » de Claude Chabrol, mais c’est encore Gabin qui fait recette avec six films dans l’année ; fin 1957, il a cartonné avec De Funès et Bourvil, dans « La traversée de Paris » et ses célèbres hurlements nocturnes « Jambier, 45 rue Poliveau, j’veux deux mille francs… » me font toujours rire aux éclats un demi-siècle plus tard.
Hors de l’Hexagone, la guerre froide fait rage et la conquête de l’espace sert de baromètre à ses deux principaux protagonistes : le bloc soviétique, empêtré dans les effets socio-économiques désastreux de sa rigidité maladive et les États-Unis, première puissance de consommation de tout et déjà presque fan du clan Kennedy. C’est de ce côté ouest que les Platters cartonnent depuis déjà deux ans avec « Only you », le meilleur slow jamais entendu dans le genre pop de l’époque.
Je le proclame en toute solennité, qui déclare ne pas avoir mouillé petite culotte de jeune fille ou slipaille de garçon en étreignant davantage son ou sa partenaire lors du sulfureux « You’re my dream come true », est à coup sûr victime ou coupable de grande et vilaine menterie.
Emmitouflé au point d’arborer une face cramoisie de chaleur dans un petit manteau blanc en poils d’un probable ursidé de Sibérie, le look plombé par un passe-montagne couleur marron du plus mauvais goût, je m’apprête à la rencontre la plus importante de ma vie : mon frère Pierre-Jean, un dur de presque deux balais qui ne sait pas s’il doit se méfier de la venue d’un congénère inconnu, ignare et sans la moindre maîtrise de ses cordes vocales ou bien se féliciter de l’arrivée d’un nouveau-futur compagnon de jeux.
J’ai appris quelques jours plus tôt que je m’appelle Philippe Jean-Marie Claude Manjotel. Mon premier prénom figure dans le peloton de ceux à la mode de cette fin de décennie baptisée Fifties, aux côtés des Patrick, Michel, Gérard, Daniel, Alain, Pascal et autres Christian et Dominique.
Je sais déjà, par un système d’écoute parfaitement mis au point lorsque je me prélassais encore dans le ventre de maman Jeannine, que j’aurais dû me prénommer Catherine, car mes chers parents, dans leur innocente inconscience (ou l’inverse), n’avaient absolument pas considéré l’éventualité d’un cadet de sexe masculin.
D’où le fameux manteau blanc ! Agrémenté de deux pompons blancs qui ballottent en permanence comme des jumeaux en bagarre à quelques encablures de mon menton, il commence déjà à me gonfler menu à chaque fois que je consens à lever une paupière et qu’il me faut supporter la longue cérémonie de harnachement qui prélude aux sorties quotidiennes dans les rues du quartier.
Maman se concentre sur la conduite de la poussette pour la plus grande joie d’un frangin transcendé par la nouvelle liberté que lui confère la situation.
À vingt-trois mois, infatigable marcheur, Pierre-Jean est un scientifique : rien n’échappe à sa turbulence. Il ramasse, étudie, renifle, tripote tout ce qui est à portée de main et conserve ses trésors dans la poche droite de son anorak pour mieux les observer dans la chaleur tranquille de notre petit deux-pièces : cailloux, bouts de bois, morceaux de tissus, plumes d’oiseaux, reliefs usagers de la consommation des hominidés, j’en passe et des meilleures, qui, invariablement connaissent une troisième vie dans la grosse poubelle de notre petit immeuble, lorsque maman les découvre avec consternation et parfois épouvante, dans les cachettes successives que tente de leur ménager mon tenace aîné.
Maman est épuisée ; maîtresse-auxiliaire, elle enseigne l’anglais au lycée Jeanne d’Arc de Nancy, à proximité immédiate du joyau architectural de la ville, la place Stanislas.
Elle prépare le CAPES{1}, graal envié pour devenir professeur d’anglais et obtenir un poste le plus proche possible de l’ancienne cité des ducs de Lorraine ou bien, elle n’ose encore l’exprimer, dans ses chères Ardennes, à Sedan ou Charleville.
Papa, s’il a, de son côté, finalisé son cursus et déjà décroché ce fameux CAPES pour enseigner les Lettres Classiques et devenir prof de français, affiche vingt-sept ans révolus à son compteur : il est grand temps qu’il effectue son devoir envers la Nation.
Sursitaire, il bénéficie de son statut de soutien de famille pour servir l’armée française trente mois en métropole plutôt que douze sur le front algérien comme la plupart des appelés de cette génération.
C’est ainsi qu’après quelques semaines passées à faire ses classes dans la froideur Haut-Marnaise de Mourmelon, il se retrouve à Nîmes, la vieille dame occitane, aux arènes romaines si bien conservées par la saine brise d’un mistral toujours gagnant.
Il y découvre les joies de l’ordre serré et de la fraternité soldatesque avant une miraculeuse mutation au Service Médical de la garnison locale qui lui octroie quelques privilèges, comme celui d’échapper aux manœuvres du terrain ou celui, plus dangereux, de signer les billets d’infirmerie, de convalescence et surtout de permission pour raison de santé dont il estimera à deux reprises pouvoir s’en rendre lui-même l’heureux bénéficiaire.
Il conservera de son passage sous le drapeau quelques plaisanteries et fredaines bien grasses qu’il entonnera souvent avec une joie d’enfant quelques années plus tard, lors de nos grandes transhumances d’été, déclenchant immanquablement les éclats de rire de ses deux fils en même temps que les mots de réprobation outrée de notre mère (« travadja la moukère, travadja bono, trempe ton c... dans la soupière, tu verras si c’est chaud… »).
Papa et maman arrêtent une décision qui déterminera le cours de ma vie : ils acceptent la proposition de mon grand-père maternel, Lucien, adjudant-chef de gendarmerie à la retraite, né avec le siècle : il suggère que l’on m’envoie chez lui et ma grand-mère Léontine pour un séjour indéterminé, le temps de soulager maman, épuisée par de harassantes tâches éducatives et ménagères, peu compatibles avec les exigences des cours dispensés et à suivre.
Les souvenirs de mes six premiers mois sur Terre, dans ce coin de France qui s’imposera plus tard comme ma chère Lorraine, sont quasi nuls.
En effet, c’est à cet âge que je quitte Nancy, ma mère et mon frère. Au fond de ma mémoire, tout démarre donc à Braux, une bourgade située au cœur de la vallée de la Meuse, dans le département des Ardennes.
Douze kilomètres la séparent de son chef-lieu : Charleville-Mézières.
Le Premier janvier 1967, les communes de Braux, Levrezy et Château-Regnault fusionnent sous le nom de Bogny-sur-Meuse ; au cours de la même année, les villes de Charleville, de Mézières, de Mohon, Étion, Montcy-Saint-Pierre et Le Theux opèrent la même mutation et les quelques quarante mille habitants concernés deviennent des carolomacériens.
C’est incroyable avec quelle facilité, acuité, enthousiasme, émotion, tendresse, fierté, je me suis toujours plongé dans le souvenir béni de ma première enfance, le cœur, l’esprit et même les yeux à chaque fois submergés d’un tsunami d’amour pour grand-père Lucien et grand-mère Léontine, qui m’élevèrent pendant près de deux ans.
J’ai en effet une trentaine de mois lorsque je retourne à Nancy pour y retrouver mes parents et mon frère Pierre-Jean.
Combien de fois j’entendrai maman évoquer les grosses larmes sillonnant dans les rides qui striaient les joues de grand-père Lucien, le jour où, dans les bras d’un papa bon, mais encore inconnu qui m’entraînait vers l’unique taxi de Braux, je tendais mes deux petits bras vers le seul héros que je me suis toujours reconnu au moins jusqu’au crépuscule de mon adolescence.
Braux, la vallée de la Meuse : mon univers à moi.
J’y ai sans doute été trop heureux, trop tôt. En tout cas, pour supporter avec sérénité, sagesse et recul toutes les petites contrariétés du quotidien qui ont consommé et consumé tant d’énergie au cours de ma vie d’adulte.
L’irruption d’un bébé chez Lucien et Léontine Davis, fait la une des commérages dans le bourg, les conversations fleurent bon le patois local au cousinage chtimi indiscutable :
— C’tou là c’est le fils à Jeannine
— J’sau ben content pour ti Lucien
— Ya ti yauque pour ton service ?
— À dou esse qu’tu vas qu’ri son lait ?
— Ben là oui va ma gros, chu nous, il est chu nous !
— Comme da l’ta ! On rajeunit !
Mon grand-père Lucien est surnommé « le Grand » par son entourage, en raison des cent quatre-vingt-un centimètres qu’il déploie, lorsqu’il se lève, avec une lenteur calibrée pour bien faire sentir à ses interlocuteurs qu’il les toise. Son large visage balisé par des yeux noirs et rieurs, a été délesté le jour de son départ en retraite (à la fin de l’année 1955) de l’impressionnante moustache qui lui conférait une autorité absolue dans son ultime fonction d’adjudant-chef de gendarmerie. Ses cheveux gris-blanc sont coiffés en arrière et lui octroient une certaine allure comme on dit dans les salons de dames.
Médaillé militaire, il s’est également vu décerner la médaille de la Fondation Carnegie France pour avoir plongé en 1936 dans les eaux glacées de la Meuse et sauvé d’une mort certaine une jeune femme qui se débattait au milieu du fleuve en hurlant sa rage de survivre. Cette action de bravoure lui vaudra aussi la distinction d’une médaille d’honneur pour acte de courage et de dévouement.
Je ne l’entendrai jamais évoquer cette histoire et son silence entretiendra mon absence de questionnements, comme pour un mystère ancestral ; seules, maman et grand-mère m’affranchiront avec les explications minimalistes que je viens de mentionner.
Sauf pour les grandes cérémonies de famille et pour le défilé du Onze novembre, il évolue constamment dans des pantalons de velours de couleur marron.
Ses sourcils broussailleux amplifient le timbre grave et puissant d’une voix qui semble uniquement vouée à donner des ordres, prononcer des sentences ou exprimer des affirmations qui excluent la contradiction ; il est à mi-chemin entre le bourru et l’autoritaire avec un zeste de moqueur.
Et ma grand-mère Léontine ? Née deux années après Lucien, elle fut une très belle jeune femme plutôt coquette dans sa vingtaine triomphante. Les yeux marron clair, elle a toujours vécu dans l’ombre de son gendarme de mari au gré de ses nombreuses affectations. Cuisinière hors pair, c’est une gourmande qui a vu ses formes s’arrondir au fil du temps ; sa petite taille en fait ainsi une dame presque boulotte aux fins cheveux blancs lorsque je fais irruption dans la maisonnée.
À la fin des années Cinquante, au 60, rue Roger Salengro{2} les conditions de vie sont assez spartiates :
C’est une étroite maison de ville qui propose environ quarante-cinq m² de rez-de-chaussée ; idem pour l’étage et pour l’ensemble sous-sol/cave. Le grenier est plus réduit.
Un jardin rectangulaire, cultivé avec soin, avec une serre juste en son centre, occupe environ deux cents mètres carrés de bonne terre d’alluvions ; sa pente est assez marquée en direction du chemin de halage de la Meuse, qui le borde par une clôture grillagée d’une douzaine de mètres de longueur.
Une porte métallique offre un accès à proximité du seul arbuste planté par mon grand-père, un magnifique groseillier productif l’été et très résistant au froid, de novembre à avril.
Enfin, un poulailler grillagé doté d’une douzaine de clapiers est contigu au sous-sol.
En pays ardennais, à la saison hivernale, le mercure descend souvent sous le zéro avec des pointes qui peuvent durer des jours et des jours au-delà des moins cinq, voire moins dix degrés.
Comme des engelures d’enfant, le temps a gravé dans ma mémoire des souvenirs d’une incroyable précision, peut-être un poil enjolivés par cette irritante propension à jouer les anciens combattants, à vouloir prétendre avoir vécu une enfance « à la dure ».
… Mensonges !
Je ne saurais évoquer la moindre manifestation de cette rudesse du quotidien sans qu’elle ne soit associée, peu ou prou, à un souvenir bienfaisant.
Nostalgie quand tu nous tiens !
L’absence de chauffage central joue un rôle majeur dans cet acharnement à sublimer le passé.
Seule source de chaleur de la pièce de vie et du rez-de-chaussée de la maison, la cuisinière à bois ou charbon, solide et compacte, dicte sa loi à toute la maisonnée, par son foyer à combustibles, son four et sa plaque en fonte. Elle accapare grand-mère Léontine dans la concoction de gâteaux et desserts qui me font chavirer de bonheur ; je tournicote, je papillonne à ses côtés, à moitié enivré par les odeurs de sucre et de pâte qui lève ; j’essaie de compter les petits congolais alignés comme des fantassins au garde à vous sur la plaque métallique noircie, j’écarquille les mirettes, fasciné par le beurre qui dégouline de la galette au sucre : elle ressemble un peu à un volcan en fusion, mais tout raplapla.
Notre appareil ménager « number one » occupe aussi grand-père Lucien qui en a ritualisé l’utilisation du foyer, en prenant parfois quelques distances avec les notions d’hygiène les plus élémentaires.
Ainsi, au retour des expéditions en forêt, la porte du four entrouverte sert de séchoir aux chaussettes mouillées et de chauffoir à celles qui vont les remplacer, tandis que la plaque maintient à température le contenant de l’indestructible cafetière en alu dont la grosse poignée en bois facilite la manipulation.
Le baromètre est un acteur important de la vie quotidienne ; sa consultation matinale est un rituel auquel grand-père ne saurait se soustraire ; l’engin est souvent martyrisé par son propriétaire qui le tapote comme pour exiger du mécanisme la prévision qui le satisferait. Je ne sais pas comment le lire et je ne ferai aucun effort pour y parvenir.
En effet, les mystères de la pression atmosphérique m’apparaissent bien plus faciles à comprendre en allumant la grosse radio à lampe, marron et beige, et en écoutant la rubrique météo de Radio Luxembourg.
Le soir, après une courte veillée, grand-mère chauffe son fer en fonte et deux briques en terre cuite ; dès que je sais marcher, je lui colle aux basques et assiste au cérémonial qui précède mon propre coucher : elle prend l’unique escalier en bois qui mène à l’étage, dépose au fond de mon petit lit en fer blanc les deux briques recouvertes d’un rustique torchon puis « bassine » le drap du dessous avec son fer. Je peux alors déposer un baiser sur chacune des joues de grand-père qui, à ce moment précis, est déjà couché dans le lit grand-parental, plongé dans la lecture d’un roman policier.
Frêle petit être qui nage un peu dans son pyjama en coton rouge carmin, je range mes chaussons au pied du tabouret qui fait office de table de nuit. J’escalade lit et matelas pour m’asseoir en tailleur et déplacer le torchon et ses deux briques longues d’une trentaine de centimètres. J’allonge les jambes et positionne mes pieds dans le léger creux bien chaud, puis je me couvre du lourd édredon en plumes d’oie dont la hauteur m’impressionnera de longues années ; enfin, je pose la tête au milieu de l’immuable oreiller blanc, socle douillet de mes rêveries de garçonnet.
Grand-mère Léontine peut venir baiser mon front, récupérer les briques, me glisser un « bonne nuit, Mourette » puis rejoindre celui qui est son époux depuis plus de quarante ans, après avoir signé l’extinction des feux d’une longue pression sur le gros interrupteur qui cohabite avec un thermomètre à mercure juste à l’entrée de la pièce.
Je ne connaîtrai le marchand de sable qu’en 1967 lorsque grand-père Lucien prend deux décisions qui vont révolutionner la vie quotidienne dans la maison : l’installation du chauffage central et, pour ce qui concerne mon affaire, celle d’un grand téléviseur noir et blanc.
Chaque soir à la télé, le Nounours de « Bonne nuit les petits » quitte son nuage blanc et son patron, le fameux marchand de sable, pour descendre faire la leçon à Nicolas et Pimprenelle en chantonnant « Et hop popopom’ pom’pom », pom’ pom’ pom »… » puis il remonte sur son échelle en corde près de son boss lequel, avec le noble geste du semeur, se met alors à balancer sur notre bonne vieille terre des milliers de grains de sable magiques destinés à endormir toutes les fillettes et tous les garçonnets aussi crédules que ma petite pomme.
Pour l’heure, mon marchand de sable à moi, c’est ma grand-mère avec son bisou du soir, qui me dédouane de toutes les bêtises accumulées dans la journée et réduit encore un peu plus la durée de la prière qui suit.
Alors là, temps mort, comme on dit au basket ; je dois bien expliquer l’affaire de mes pratiques religieuses durant ma tendre enfance !
C’est un peu compliqué : baptisé le 20 avril 1958 à Nancy, je dois néanmoins très vite ne compter que sur moi-même dès lors que je suis à Braux, en raison de l’incompatibilité d’humeur notoire qui règne entre mon grand-père et toute forme de pratique religieuse.
Une guerre-boucherie qu’il termina comme prisonnier de guerre en Allemagne à dix-huit ans et une guerre-holocauste qu’il subit avec l’humiliation d’une autorité sous procuration pendant cinq années interminables, auront emporté à jamais la spiritualité de Lucien Davis dans le tréfonds de son âme. Infatigable avocat posthume de tous ses défauts, je le soupçonne ainsi d’avoir négocié avec le Tout-Puissant une liberté de prières sur Terre compensée par une promesse d’abandon d’âme et de cœur pour mener à bien toutes les futures missions du Boss, créateur du Ciel, de la Terre, de l’Univers et donc aussi du fleuve Amazone que je regarde, émerveillé, presque chaque soir dans le seul gros livre relié de la maison, que j’ai le droit de parcourir quelques minutes pendant que ma grand-mère fait chauffer fer et briques.
Ma grand-mère complique un peu la donne en me proposant trois ou quatre fois l’an, de l’accompagner à l’église, pour les grands événements du calendrier catholique : Noël, Pâques, Ascension et Pentecôte ; elle pratique de manière très erratique et dévoile des confusions qui s’évaporent dans quelques recommandations et questions curieuses et pertinentes, dignes d’un confesseur, et auxquelles je prends soin de répondre de manière toujours évasive :
« Mourette, tu n’as pas fait de grosses bêtises à l’école ? Mourette, tu feras une petite prière pour Léonie. Mourette, tu n’oublieras pas d’enlever ton bonnet dans l’église… » Oui, ma grand-mère utilise souvent ce petit nom affectueux de « Mourette », que je la supplierai d’abandonner à l’aube de mon adolescence au moins en présence d’autres personnes qu’elle et grand-père.
Les préceptes quotidiens de mon grand-père, soucieux de ma bonne morale et de mon comportement sont simples et toujours soutenus par une explication qui emprunte davantage au bon sens de la nature et des animaux qu’à la référence biblique.
Bref, une entente tacite m’amènera à ne jamais aborder le sujet de la religion avec grand-père Lucien, tout comme l’autre grand sujet tabou pas encore d’actualité, celui des relations amoureuses et de la sexualité ; la grande pudeur de mon grand-père relève sans aucun doute d’une affaire de génération. Ne pas aborder les sujets qui dérangent ou ceux qui pourraient déranger : à n’en point douter, voilà l’une des clefs de voûte de notre relation si aimante.
Donc, je suis un peu autodidacte en matière de catéchèse et pas à une grosse bévue près lorsque je déambule dans les rues de Braux ; ainsi, je salue pendant tout le mois de juillet 1964, à chacun de mes aller-retour au Familistère du bourg, une imposante voisine de la rue Salengro toujours porteuse du même chemisier blanc à large col et toujours comme vissée à son pas de porte, en ponctuant mon hochement du chef en guise de salutation, d’un claironnant « Bonjour, ma Sœur ».
Le dernier jour de juillet, la pauvre femme, n’y tenant plus, m’empoigne par les épaules et me hurle dans le tympan gauche : « … Je suis Madame Lopin mon garçon, tu m’entends, Madame Lopin, et je n’ai jamais été religieuse ! »
Jamais bonne-sœur, je veux bien le croire, mais jamais amatrice d’ail et autre nourriture propice à haleine fétide, impossible à admettre, car sa bouche dégage une odeur abominable ; saisi de haut-le-cœur, je m’extirpe de la montagne de chair qui m’étouffe et pique un sprint homérique pour rejoindre le numéro soixante de la rue.
Le lendemain et pendant tout le mois qui suit, je contournerai la voie bitumée par le chemin de halage, bien plus long, mais tellement plus bucolique que la rue du père Salengro et donc de la mère Lopin, que je ne revis plus jamais de ma vie ni de la sienne d’ailleurs.
La nuit, certains bruits nocturnes m’effraient, d’autres m’amusent. La plupart des premiers rejoindront les seconds à l’âge de raison.
Ainsi, tout ce qui vient du grenier ne me semble guère engageant et la folle sarabande des rongeurs qui grattent à longueur de nuit me réveille parfois en sursaut ; je vois alors un énorme rat me poursuivre avec ses deux incisives sanguinolentes tandis que des armées de souris convergent vers mon lit, le grincement collectif menaçant.
Par contre, les gargouillis des ventres grand-parentaux sont parfois monstrueux et produisent d’authentiques chefs-d’œuvre musicaux qui me mettent en joie. Ce n’est pas offenser la mémoire de mes grands-parents que de relater une vérité davantage nocturne que diurne : ils pètent. À tout va et à toute heure de la nuit, il n’y en a pas un pour racheter l’autre et le créatif est bien présent. Des pets qui explosent en rafale, sonores et assez brefs ou bien comme des échappements d’abord quasi silencieux puis qui montent en puissance pour s’épuiser de fatigue ; les solitaires qui déchirent le silence de la nuit ardennaise sans crier gare, comme un coup de tonnerre, sont plutôt l’apanage de mon grand-père tandis que grand-mère s’est clairement spécialisée dans la rafale. Il n’est pas rare que le sempiternel même bref dialogue ne s’engage entre les deux canonniers :
— Léontine, tu zé co pété !
— Je ne fais mi exprès Lucien, j’avo l’ventre en compote et ti alors, tu croyo que j’so chourde ?
— Mi, j’so malade ; anuy j’avo failli dégoyer.
Je suis hilare, mais tout de même un peu écœuré lorsque parfois ce feu d’artifice se termine par le lever d’un des deux belligérants pour rejoindre le vieux seau en émail jadis bleu-nuit et destiné à recueillir ce que chacun peut aisément deviner à ce stade de la narration ; heureusement, un couvercle assorti permet d’éviter l’embaumement de l’étage. Cette pratique était encore fréquente à l’aube des années Soixante, dans les maisons dépourvues de cabinets d’aisances à proximité des chambres et pièces de vie.
Malgré ces contrariétés sonores, la température très basse en saison froide et la densité de l’activité diurne en belle saison assurent, pour ce qui me concerne, un sommeil de qualité supérieure, labellisé « sommeil de Braux ».
Le dimanche matin, pendant les premières années de ma vie, Léontine me savonne de la tête aux pieds dans la grande lessiveuse en fer, puis me rince en me versant sur le crâne l’eau de la bouilloire tiédie par un peu d’eau glacée du robinet, sous le regard attentif de Lucien et celui, jaloux, de la vielle chienne Folette, que le rituel n’enthousiasme guère.
Lorsque je grelotte un peu trop, grand-père vitupère contre grand-mère qui me lance alors un regard mi-furieux mi-inquiet ; une sorte d’appel au secours auquel je réponds avec compréhension en cessant mes agitations pour jouer les durs à cuire et rasséréner l’un et l’autre.
Alors, grand-mère Léontine m’habille avec attention et son plaisir est de me faire faire un demi-tour sur moi-même en me complimentant : « Mourette, tu es beau comme un sou neuf ! »
Parfois, en automne et en hiver, elle nous frictionne le dos, grand-père et moi, avec du Synthol que j’adore sentir en cachette.
Avec le retour de service militaire de mon père et après la tristesse inconsolable de grand-père, nous vivons la reconstitution de la famille, ou plutôt sa constitution, puisque c’est en effet la première fois que nous sommes réunis tous les quatre.
Nous résidons à Laxou, banlieue Est de Nancy, rue du Colonel Moll{3}.
Je dois repartir de zéro avec mon grand frère Pierre-Jean ; il faut dire qu’on ne se quitte guère, dans l’appartement, mais aussi sur les bancs de l’école maternelle de Laxou.
Le premier jeu de lego fait une arrivée triomphale dans la petite caisse à jouets de notre chambre en même temps qu’il donne à Pierre-Jean, lorsque l’immeuble de legos rouge et blanc qu’il est en train de construire est victime d’un maladroit coup de pied de son cadet, l’occasion de signer, avec ses ongles sur mon visage, l’une de nos innombrables querelles de frères irresponsables.
Je conserverai la cicatrice de cette griffure des décennies entières avant que le temps ne l’estompe puis l’efface ; aujourd’hui, elle me manque terriblement pour honorer la mémoire de mon aîné regretté.
Nous allons souvent prendre l’air dans la forêt de sapins voisine ; maman est en effet une inconditionnelle des sorties pique-niques et autres balades champêtres.
Papa découvre mon tempérament colérique et entend bien me mettre au pas, mais il n’aura pas vraiment le temps de profiter de l’absence de grand-père pour s’imposer à moi ; en effet, éternel chevalier servant de maman, il cède vite à ses suppliques et accepte d’être nommé professeur de Lettres Classiques à Charleville, au lycée Chanzy, un bahut alorsréservé aux garçons, tandis que maman est nommée professeur d’anglais dans l’autre lycée de la ville, Sévigné, dédié alors aux études des seules jeunes filles.
C’est donc à partir de l’hiver 61 que les affaires sérieuses commencent, lorsque nous emménageons tous les quatre à Charleville, à douze kilomètres de Braux, dans la cité qui a vu naître le poète Arthur Rimbaud, l’auteur impétueux de « L’alchimie du verbe », poète maudit et enfant terrible dont la revanche posthume sur la société bien-pensante s’est forgée au feu de cette fierté qui anime tous les locaux, à la simple évocation de son nom.
Nous devenons carolopolitains avant d’être rebaptisés carolomacériens lors de la fameuse fusion déjà évoquée.
C’est à Charles 1er Gonzague, duc de Nevers, que nous devons le « carolo » ; il décide en 1606 de créer Charleville pour en faire la capitale de la principauté souveraine d’Arches sous la baguette de l’architecte Clément Matezeau qui en construira son plus remarquable joyau, la place Ducale, sœur jumelle de la place des Vosges à Paris.
Si les sept années de tranche de vie qui vont suivre scellent ma relation fusionnelle avec mon grand-père, elles traceront une relation père/grand-père de type chat et chien plutôt chaotique.
Ils se comprennent peu, ne sont d’accord sur rien, surtout en ce qui me concerne (« vous lui cédez tout », vocifère mon père, « vous le punissez sans l’écouter… » tonne Lucien).
C’est, malgré tout, la période des jours heureux, de l’effervescence tous azimuts ; nous sommes au cœur des Trente Glorieuses, la France découvre pêle-mêle le formica, la télévision, l’automobile, le lave-linge, le réfrigérateur, la baignoire, la douche, les w.c. intérieurs.
À Charleville, nous résidons au nord de la ville, dans un immeuble de type H.L.M. (Habitation à Loyer Modéré) au quartier de La Houillère, place Joliot-Curie, une zone où les chantiers d’immeubles en construction sont légion.
Depuis trois ans, une fête foraine s’y installe chaque seconde quinzaine du mois de mai.
Pas question toutefois pour elle de rivaliser avec celle du centre-ville qui se tient un mois plus tard à la fois place Ducale et place de Nevers, distantes l’une de l’autre de quelques décamètres.
Celle-là, elle est grandiose, magique ; j’y ai ressenti mes premières émotions de foule et de fête, capturé à jamais des odeurs, construit des rêves en musique et en couleurs.
La poudre pétillante et sucrée des sachets bleu-pâle de Mistral plus souvent perdants que gagnants, les odeurs attirantes des baraques à frites et de leurs saucisses grillées, le manège d’avions dotés d’un vrai manche de pilote permettant de monter ou descendre sans subir la volonté de qui que ce soit, le regard noir des catcheurs provoquant la foule, les hurlements des teenagers sous la bâche qui s’ouvre et se referme sur les baquets des montagnes russes, les barbes-à-papa cachant le visage de leurs propriétaires, le bruit sec des carabines aux stands de tir, les amoureux de tous âges qui se tiennent par la main, les monumentales peluches des loteries, les machines de force, les auto-tamponneuses qui permettent de régler à la rigolade quelques comptes en famille ou entre copains, la musique de chaque attraction, toujours plus assourdissante que sa voisine, à nouveau les odeurs, cette fois de crêpe et de gaufre, l’incontournable train fantôme et ses cliquetis de squelettes, le palais des glaces, véritable labyrinthe, fabriquant de bosses et ecchymoses en tous genres…..
Pierre-Jean et moi sommes scolarisés à l’école Saint-Jean-Baptiste de la Salle, établissement chrétien plus communément appelé « école des frères » ; le frangin n’y passe qu’une année avant de découvrir en septembre 1962, les bancs de l’école d’application, établissement cette fois public où je le rejoindrai deux ans plus tard et apprendrai à mes dépens toutes les galères à traverser lorsque l’on emprunte le même chemin qu’un aîné, studieux et brillant.
C’est à peu près l’époque où nous commençons à nous appeler Riri et Rara, sans jamais nous être souvenus de la genèse de l’affaire.
À Saint-Jean-Baptiste, le règlement est strict ; au hasard, je cite quelques extraits :
Les élèves assisteront obligatoirement aux offices tous les dimanches et fêtes d’obligation ainsi qu’à la messe du jeudi.
Les porte-plume, crayons et règles seront toujours renfermés dans le plumier ou la trousse.
Au cours des récréations, les jeux seront modérés. Les querelles, les disputes, les jeux violents ou dangereux sont interdits.
Les élèves seront polis dans leurs paroles, leurs tenues, leurs manières, tant à l’école qu’à la maison et dans la rue.
Un élève est passible de renvoi de l’école pour l’un des motifs suivants :
S’il n’assiste pas régulièrement aux offices religieux prescrits.
S’il manque au respect dû à son maître ou refuse d’exécuter intégralement les ordres que celui-ci lui aurait donnés.
Si ses parents désapprouvent le maître en présence de l’élève.
S’il est, par son manque de propreté, une cause de gêne pour ses condisciples.
S’il est, pour ses camarades, une cause de perversion morale.
Si sa conduite dans la rue est notoirement répréhensible.
Sur le plan réglementaire, l’École d’Application, quant à elle, se contente de quelques interdictions formelles :
Pénétrer dans un endroit interdit de l’école, pousser ou bousculer les camarades, courir dans les couloirs et les escaliers, franchir plusieurs marches à la fois, glisser sur les rampes, se livrer à des jeux violents, grimper sur les appuis de fenêtre et se pencher au-dehors, quitter l’école avant l’heure réglementaire sans permission de l’instituteur (la notion de maître de Saint Jean Baptiste a disparu), rester dans les locaux scolaires après l’heure ordinaire de la sortie ou après le départ de l’instituteur.
Chez les Frères, je dois déjà canaliser une agitation de chaque instant ; ainsi, je suis pris par le frère Directeur, lors d’un de ses passages inopinés en classe, la main non pas dans le sac, mais brandissant un compas, la pointe dirigée vers le séant de Madame Géglaire, la maîtresse du Cours Préparatoire.
J’évite de justesse l’exclusion grâce à des performances jugées remarquables en lecture et surtout grâce à un savon outrancier que me passe papa devant un frère Directeur ravi du ton, de la gestuelle et du propos. Voilà un père d’élève sévère, mais juste se dit l’honnête homme.
Quel comédien, papa ! De mon côté, pendant la diatribe paternelle, je baisse avec exagération la tête, les oreilles au niveau de mes genoux.
Quelques minutes plus tard, je me retrouve absous sur le trottoir, la main dans celle de mon père pour l’un de nos trop rares moments de connivence, car je ne le sais pas encore, mais c’est bien à lui que je dois un goût de la facétie largement hors normes.
Nous échangeons le même regard brillant d’auto-satisfaction ; notre numéro de cirque n’était pourtant pas prémédité, mais il a bien scotché et convaincu le frère Directeur ; je retiens surtout que papa semble en avoir oublié la cause de son déplacement chez le Dirlo.
Fin 1963, un événement intergalactique survient le 28 décembre : la naissance de ma sœur Anne, qui me permet de marquer quelques points au tableau d’honneur des enfants modèles. Pierre-Jean a tellement d’avance !
Je n’ai pas encore six ans et j’épate maman en traversant la ville en bus pour lui acheter son lait de complément en poudre, je berce ma petite sœur sur le fauteuil d’osier à bascule, je la seconde autant que je le peux, tout en joie que je suis de ne plus être le plus jeune, le plus petit, le plus tout !
Pour le coup, une décision est prise : changer la vieille 2CV grise, premier véhicule de papa et maman, achetée d’occasion presque trois ans plus tôt : elle devient très capricieuse même si elle a toujours rempli ses obligations avec courage et une formidable agilité en dehors des voies bitumées. Elle nous a même offert un périple mémorable « Charleville-Cauterets (dans les Pyrénées, soit plus de mille kilomètres) » et retour en juillet 1962, pour des vacances dont le lieu avait alors été déterminé en raison d’une cure prescrite par le corps médical alarmé de l’état de mes cordes vocales, à vif depuis une ablation des amygdales dantesque qui m’aurait vu courir autour du lit d’opération en hurlant, un instrument pendouillant de ma bouche effrayée : la légende (ou pas) demeure toutefois invérifiable en l’absence de témoin parental !
Impossible à ma mémoire de restituer la moindre vision de cette épique traversée de la France du Nord au Sud et retour, hélas, mille fois hélas !
Donc, pas de risque, nos parents décident de reprendre le même modèle de « deux pattes » avec une version actualisée ; maman obtient un accord marital pour la couleur : ce sera du bleu azur.
Pierre-Jean et moi sommes informés de l’affaire et lorsque, trois jours plus tard, papa quitte le parking au volant de notre fidèle compagne à quatre roues, nous ne ressentons aucune affliction, bien au contraire, la surexcitation la plus débridée nous gagne au point que maman ne tient plus en place elle non plus et nous rejoint devant la vitre de la salle à manger, la petite Anne endormie dans ses bras.
Le nez écrasé sur le froid carreau, nous guettons le retour de notre paternel. À deux reprises, mon hurlement de joie lorsqu’une deux-pattes bleue surgit et bifurque en haut de la place, subit le même ricanement moqueur de mon impitoyable frangin :
— Tu vois bien que ce n’est pas une voiture neuve, Rara, alors observe avant de brailler !
Vexé, je ne pipe mot.
On poireaute depuis presque une heure lorsque soudain, maman balbutie d’une voix méconnaissable :
— Non, ce n’est pas vrai, mais qu’est-ce qu’il a fait ?
— Quoi, maman, que se passe-t-il ?
— Regardez, les garçons, juste en bas, votre père vient de se garer !
Puis elle part s’isoler dans la cuisine, toujours avec son chargement désormais réveillé et couineur dans les bras.
J’écarquille les yeux pour voir papa descendre d’une voiture qui ressemble à un vaisseau spatial, tout noir avec le toit couleur crème. Même Pierre-Jean, d’ordinaire blasé de tout, est scotché. Nous restons ébahis, le regard fixé sur l’engin mobile sans entendre le bruit de la sonnette. Des éclats de voix nous parviennent :
— Que s’est-il passé ? Pourquoi reviens-tu avec cette grosse voiture ? Notre 2CV n’est pas prête ?
— Minet, je voulais te faire la surprise !
— Quoi, quelle surprise ?
— Nous sommes désormais propriétaires d’une superbe DS 21 pour le prix d’une 2CV neuve !
Papa, se croyant sauvé d’une situation délicate, ajoute, triomphant :
— Le budget a été scrupuleusement respecté !
— Mais alors, ton engin, c’est une voiture d’occasion ! Et qui doit consommer trois fois plus que la 2CV, mais tu es fou, complètement zinzin. Prends-moi pour une gourde ! Tu pars acheter une 2CV et tu reviens avec une limousine…
Pierre-Jean m’adresse un signe de tête : on se replie dans notre chambre, le « complètement zinzin » dans la bouche de maman nous apparaît comme annonciateur de grosses turbulences parentales.
On entend encore papa, tout penaud, qui bredouille :
