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Le détective Jo Risel se voit confier une enquête d'une série de meurtres à Madagascar...
Madagascar. Au pied du Maromokotro, de fabuleux filons d'or, de zircon, de topaze suscitent les appétits les plus féroces et affolent les esprits ! Chez SERTIFEX, qui fabrique et exporte or et pierres précieuses, une tourmente infernale se déchaîne, les meurtres se succèdent. Le détective Jo Risel mène cette enquête atypique avec son légendaire sens de la provocation. La situation est chaotique et il voit débarquer avec bonheur son complice de toujours, le célèbre commissaire Delmas, posé, scrupuleux, apaisant. Le tandem est reconstitué pour démêler l'imbroglio malgache et démasquer les coupables dans un final hallucinant.
Découvrez ce tandem époustouflant qui vous offrira un dénouement finale qui hallucinant !
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Seitenzahl: 317
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Philippe Manjotel
Madagascaret les mines de la tentation
Comédie policière
ISBN : 979-10-388-0157-8
Collection Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : Juin 2021
© Couverture Ex Æquo
© 2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Æquo
Ce roman est une fiction.
L’argent est un bon serviteur et un mauvais Maître !
À mon cher papa,
Je te dédie cet ouvrage, papa, toi toujours si friand d’un bon mot et prêt à presque tout pour amuser la galerie.
De là-haut, à la lecture de ce récit imaginaire, tu inclineras un peu la tête (on fait comme si tu aurais conservé ton enveloppe corporelle) et l’agiteras de gauche à droite, d’un air faussement consterné, mais avec une lueur de satisfaction au fond des prunelles et un murmure aux lèvres : « C’est plus fort que lui, la vanne à tout prix… ».
Comédie policière ! Le genre n’est pas majeur, mais ce n’est pas important. Je veux juste te faire sourire au fil de l’eau, alors suis-moi, ce ne sera pas bien long, car, comme le dirait Jo Risel, « c’est du cursif de chez cursif ».
Sit tibi terra levis.
La solitude brutale fait perdre la boule ; elle surdimensionne les petits chagrins, embellit à souhait le passé dans un tourbillon nostalgique et provoque une incroyable vulnérabilité d’âme.
Elle réveille les sentiments moralisateurs de l’enfance… en tout cas pour un néosolitaire de quarante-six balais absolument pas préparé à galérer au cœur de ce drôle de Pays, à près de dix mille bornes des siens.
Les pensées de Charles Tribaudelrie dérivèrent à nouveau vers la mélancolie.
C’était toujours la même histoire, celle de l’équilibre à recouvrer.
Dès qu’il regardait vers l’avenir avec ses potes de Tana, il s’enflammait, s’enthousiasmait pour cette vie de ruptures, de découvertes, de redécouvertes ; la vraie valeur des choses simples et essentielles, les soirées cosmopolites entre amis, le sourire d’un gamin des rues, les virées rurales sur les pistes de latérite, les regards qui se croisent au fond des yeux et tous ces trucs qui le remuaient parfois jusqu’à le mordre. Et puis cette sensualité extrême des filles d’ici, superbes et trop souvent offertes.
Dès que son ciboulot se tournait vers le passé, il broyait du noir et se tournait sans cesse les mêmes films : l’enfance toulousaine heureuse au cœur des années soixante-dix, l’adolescence et ses découvertes magiques de flirts et de musiques, le premier appart’ et les javas avec les copains, la vie de couple libre et insouciante, la magie de la naissance des enfants, les histoires racontées le soir au pied de leur lit, leurs yeux écarquillés d’attention et qui brillaient d’émerveillement aux imaginaires exploits de héros toujours plus valeureux, la première location d’été, les vacances, l’océan, la montagne, la France.
Au fil des mois, il traçait son parcours le nez aux brises du futur, et regardait en arrière uniquement par besoin de se nourrir encore un peu de la morsure toujours vivace.
« Tout ça par orgueil, pour dire je trace mon destin. Madagascar je t’adore, mais qu’est-ce que tu peux te montrer pénible ! Bordel de merde, c’est ça l’expatriation, tu oublies ou tu meurs, je dois le gérer, ce putain de caractère ; je vais faire un tour… »
Il enfila un tee-shirt aux couleurs locales, se chaussa d’une paire de sandales et se retrouva rapidement bloqué à l’orée du quartier d’Andravoahangy, tout près du cœur du centre-ville de Tana, Antananarivo pour les profanes.
« Quel abruti ! J’aurais dû m’en douter et prendre par la colline. À cette heure, c’est l’enfer ! ».
Il supportait mal les multiples tracasseries quotidiennes de la circulation ; ce n’était qu’accumulation de lenteurs que la misère ambiante entretenait consciencieusement. Une misère urbaine agressive, autrement plus dérangeante que celle des campagnes. Il revisita le souvenir de ses premiers jours au volant dans la capitale de la Grande Île. Les nuages de fumée noire opaque des 4x4 mal révisés, des taxis-B minibus ou des bagnoles déglinguées, pour la plupart vieux modèles français acheminés par des intermédiaires véreux. Le slalom permanent pour éviter les gamins pieds nus et en guenilles, traînant douloureusement d’infâmes chariots à petites roues métalliques, porteurs de dérisoires cargaisons, pour éviter vélos et surtout mobylettes chevauchées par deux, trois, voire quatre personnes, soit parfois une famille entière, pour deviner l’arrêt intempestif du véhicule précédent, aux clignotants fantomatiques, pour parvenir à dépasser voitures ou camions en panne en pleine voie, pour éviter les meurtrissures de la chaussée, grosses boursouflures du bitume ou trous béants. Les chiens faméliques, tous marron clair, animaux méprisés errants sans espoir d’amour et dont la seule vengeance était de finir au bord des rues en cadavres puants gonflés de chaleur. Et puis les vendeurs de bibelots et puis les mendiants. Aux carrefours du centre-ville, près de la gare de Soarana, c’était le pompon : la bataille faisait rage entre eux. Les premiers tambourinaient à la vitre, le visage penché sur le pare-brise dans un face-à-face dérisoire destiné à bien souligner l’extraordinaire opportunité commerciale ; en cas de vitre baissée, c’était carrément une lampe de poche, une collection de montres ou de lunettes de soleil, un plateau de fruits, ou bien encore des magazines français récupérés à l’aéroport d’Ivato qui se dandinaient sous le nez du chauffeur. Les seconds procédaient de même s’ils étaient bipèdes ; simplement, ils exhibaient leurs atrocités. Par contre, les culs-de-jatte se déplaçaient sur de petites planches à roulettes et ne s’intéressaient qu’aux berlines, plus basses que les 4x4 et donc plus accessibles. Alors, ils frappaient à la portière, les plus motivés parvenant à agiter une main en signe de sollicitation. Certains touristes se trouvaient parfois dans l’embarras de déposer leurs pièces en équilibre instable lorsque la main tendue se trouvait réduite à l’état de moignon trop arrondi : la rondelle de monnaie ripait. Il existait malgré tout un modus vivendi que Tribaudelrie avait vite adopté et qui facilitait les déplacements : brandir un bras par la vitre et agiter les doigts pour demander le passage ou bien klaxonner dès le moindre doute pour éviter toute mauvaise rencontre ; le cas échéant, il fallait donner à nouveau deux petits coups de klaxon pour remercier. C’était ainsi : depuis près de trois ans, il valsait d’un sentiment à l’autre à l’endroit de la culture malgache ; souvent irrité par les inepties locales et la petite corruption de la rue, il se sentait parfois envahi d’un amour sans limites pour ce peuple aux dix-huit ethnies disparates, discret et fier, intelligent et débrouillard, capable d’endurer un quotidien de merde, d’une gentillesse incroyable et qui s’enfonçait depuis l’indépendance du pays — soit plus de cinq décennies — dans le chaos économique, en dépit de la fertilité du sol, des ressources halieutiques et de multiples richesses naturelles. Le seul pays pauvre autant doté par la nature, c’était à n’y rien comprendre. Un vrai grenier à tout : pierres précieuses, bois de palissandre, vanille, riz, poivre, cannelle, tabac, légumes, fruits exotiques, produits de la mer, tourisme, artisanat… Le point d’honneur des familles modestes à sortir endimanchées, les petites filles en robes blanches, le culte des morts… Et puis il y avait cette relation ambiguë, je t’aime moi non plus, avec la France… Bien sûr, la corruption des politiques, bien sûr, une culture du souci de l’autre, rédhibitoire sur le plan économique, le fameux fiavahana. De Gaulle l’avait confié hors micros en 1962 : « Madagascar est un pays en devenir… et le restera très longtemps. » Le grand Charles avait hélas raison !
Il chassa brutalement ses pensées récurrentes et chopa son mobile. Il hésita : se pointer chez Pierre et Myriam ou débarquer chez Alex. La ligne n’était pas perturbée, une chance.
— Mym, salut, c’est Charly ! Je passe vingt minutes au bureau et je t’embarque faire les courses, OK ?
En fait, chaque samedi, il était presque ponctuel pour faire un saut au bureau, se mettre à jour et puis vérifier sa messagerie ; il brassait dix fois les mêmes papelards, griffonnait quelques lignes en guise de plan de travail du lundi et se délectait de lire les mails délirants de ses vieux potes laissés aux quatre coins de l’hexagone ou de ceux, toujours miraculeux, de ses enfants adorés ; il répondait scrupuleusement à chacun, en grossissant les traits d’esprit et en prenant bien soin de taire sa douloureuse errance sentimentale, professionnelle et même culturelle ; il se devait de produire l’image qu’ils avaient de lui : la réussite, la décision, l’humour, la confiance, l’assurance, la séduction, l’adaptation et toutes ces valeurs qu’il considérait volontiers comme de vraies conneries à deux balles quand le manque de ses enfants lui trouait le ventre.
Avec sa belle gueule d’amour, piquée de deux grands yeux vert anglais et que les années avaient tout juste marqués par un large sillon entre des sourcils demeurés blonds comme les blés, avec son corps d’athlète bien charpenté et sanctionné d’une longe d’un mètre quatre-vingt-neuf, il avait, dans un équilibre parfait, toujours autant suscité le regard des femmes que la méfiance des maris jaloux.
Les fenêtres grandes ouvertes dessinaient un Tana dont l’ensoleillement généreux faisait oublier une pollution qu’accentuaient les presque 1 400 mètres d’altitude. Le Palais de la Reine, le célèbre Rova, masquait les marques de l’incendie qui l’avait ravagé quelques années auparavant et dominait majestueusement depuis le XVIIe siècle la principale colline de la capitale.
Tout juste apaisé, il s’accouda, porta son regard au loin pour mieux remettre de l’ordre dans ses pensées et poussa un grand soupir.
Ce fut le dernier. La charge brutale, calculée, ne lui laissa pas la moindre chance. Il bascula dans le vide, oubliant de pousser un seul cri, traversa la fragile membrane galvanisée de la toiture du hangar à vélos, pour venir s’empaler sur les poteaux acérés de la grille du parking de l’usine.
Un triple spasme secoua tout le corps qui commença à se vider de son sang.
***
La foule observait l’étonnant ballet des voitures de police dont le bruit assourdissant des sirènes faisait oublier la défaillance des gyrophares. Le parc des véhicules balisés du pays relevait presque d’une gigantesque casse-autos des années soixante où les minibus Mazda détenaient largement le leadership ; le très officiel vert cassé des carrosseries accentuait leur délabrement. Seules quelques Peugeot 405 convenablement entretenues maintenaient un semblant de crédibilité au corps d’État.
Il fallait que l’événement soit d’importance pour que les autorités malgaches se fendent d’un tel remue-ménage.
Les véhicules convergeaient vers la place de l’Indépendance pour s’engouffrer dans le vaste parking privé de l’entreprise Sertifex.
Les policiers, habituellement stationnés en haut du parc, s’agitaient comme des girouettes ; ils étaient aux anges : se rendre ainsi indispensables et rompre l’infinie monotonie de leur surveillance quotidienne ! Ils refoulaient sans ménagement les grappes humaines du petit peuple, lui aussi comme ses gardiens, tout friand d’une distraction imprévue et gratuite.
Les vendeurs à la sauvette fourbissaient leurs bibelots, souvent dérisoires, parfois d’une rare qualité artisanale comme les modèles réduits de taxis B, d’avions, de voitures ou de vélos, fabriqués avec des boîtes de conserve et dont raffolaient les touristes.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un accident mortel chez Sertifex ! C’est le patron, un vazaha !
— Un vazaha ? Wouahou !
Ce n’était pas tous les jours qu’on relatait la mort d’un expatrié, d’un vazaha, étranger blanc en jargon local. Les journaux de la capitale ne manqueraient pas de détailler avec lyrisme et exagération la biographie du disparu ; normal, parmi près de deux cents pays, il avait choisi Madagascar et plus précisément Antananarivo pour y développer ses affaires ; et puis sa société figurait au rang des gros employeurs de la zone franche, territoire économique abstrait, réservé aux entreprises qui bénéficiaient de nombreux avantages fiscaux.
Vers quinze heures trente, une ambulance déjantée et pétaradante quittait l’usine, signifiant la fin du spectacle et le lent reflux de la foule.
La minorité de 4x4 des nantis et la majorité de taxis jaune crème tout pourris reprirent possession de la rue dans les habituels embouteillages.
— Aïe, quelle cloche !
Jo Risel jeta l’élastique avec lequel il s’évertuait à dégommer une mouche et qui venait de lui claquer dans les doigts. La quarantaine épanouie, il se leva et s’étira ; ses cheveux châtain foncé coupés en brosse lui permettaient d’annoncer avec roublardise une taille de cent soixante-douze centimètres sur sa carte nationale d’identité, soit une unité de plus que la triste réalité ; le document officiel précisait encore yeux gris vert, signe particulier : taches de rousseur.
— Sylviane, on va fermer la boutique si je ne vois pas un pèlerin dans les quarante-huit heures !
Théâtral, à la Malraux, le détective ajouta :
— Ce sera la fin d’une formidable aventure que nous vivions dans la passion depuis près de dix ans !
— Mais bien sûr Monsieur Jo !
Il y avait bien longtemps que la docile secrétaire ne se souciait plus des exagérations verbales de son patron. Perchée sur de hauts talons aiguilles, handicapée par une morphologie trapue mal adaptée à des choix vestimentaires obstinément sexy, elle parvenait tout juste à maintenir un équilibre précaire du meilleur comique, dans un souci aussi constant que désespéré de séduire la gent masculine.
En tentant de mettre de l’ordre dans le capharnaüm du boss, elle souriait dans le fin duvet blanc qui lui adoucissait le menton. L’agence « JR enquêtes privées » n’était pas prête à mettre la clef sous la porte ; la confiance quasi aveugle que son personnel vouait au détective Jo Risel s’appuyait sur une exceptionnelle réussite que la police officielle s’était résignée à consacrer, en lui accordant une chaire à l’école des officiers de police d’Île-de-France. Il y décortiquait toutes les techniques d’analyse vocale, une compétence qu’il avait développée au fil des enquêtes, d’abord sur de l’intuitif pur, puis par l’élaboration d’une véritable méthodologie qui recoupait tous les ingrédients de l’expression orale : timbre, silences, changement de tonalité ou de rythme, respiration, bégaiements…
Alors, Sylviane Godichon souriait. Dix années qu’elle subissait avec délectation les frasques d’un patron atypique, provocateur, à l’humour cinglant et corrosif, buveur invétéré de martini blanc sur glace, de bière ou de champagne selon les circonstances, sentimental au cœur d’artichaut, beau parleur, séducteur plus que dragueur dont l’incorrigibilité confinait à l’impénitence, noctambule notoire, spécialiste d’improvisations chantées déconcertantes et pour achever un portrait consternant, d’une mauvaise foi légendaire. Ce cocktail explosif lui conférait un charisme indéniable auprès des douze collaborateurs de l’agence qui travaillaient dans une ambiance à son image, professionnelle et décontractée.
De grandes lunettes à monture d’écaille surplombaient le petit appendice nasal en trompette de la fidèle collaboratrice. Quand elle s’aperçut qu’il la fixait en souriant, elle plongea son visage subitement cramoisi dans un carton anonyme.
— Je vais faire un tour !
Au cœur du XVIIe arrondissement de Paris, la rue de Clichy grouillait ; c’était la fin de l’après-midi et la foule, particulièrement cosmopolite dans ce quartier, se pressait vers les entrées de la bouche de métro de la station La Fourche.
Il faisait beau et chaud. Une sorte d’été indien en ces premiers jours d’octobre. Risel adorait se balader dans son quartier fétiche aux heures de pointe, ne se lassant jamais de regarder les gens, leurs comportements, leurs démarches, leurs accoutrements, attentif aux timbres de voix, aux choix des mots ; il puisait dans cette observation quasi voyeuriste une formidable motivation professionnelle. Il connaissait les odeurs de fin de journée ; eau de toilette ou parfum rapidement pulvérisé à la sortie du bureau ou, à l’inverse, sudation rédhibitoire des aisselles, des cheveux, des pieds, parfois d’autres recoins du corps plus intimes.
Il observa le manège d’un sexagénaire chauve aux abords d’un des nombreux sex-shops de la rue. Après avoir longuement examiné la vitrine de la bijouterie attenante, un bien curieux voisinage, l’homme disparut comme absorbé par l’antre des délices interdits.
Le bras d’un grand échalas au visage fatigué, probable comptable en fin de carrière ayant trop souvent rêvé de détourner des millions sans avoir le courage de passer à l’acte, pendouillait dans le vide : le divin enquêteur y repéra l’heure avancée sur le bracelet-montre et fit demi-tour.
Aux abords du 33 bis, une jeune fille blonde, grande et élancée, encore aux frontières de l’adolescence, très jolie, frappa Risel par le désespoir qui ravageait son visage. Le pas hésitant, elle regarda le néon rouge qui annonçait l’agence. Sa main se posa un instant sur la poignée de porte puis se retira au ralenti. Elle ne le croisa pas ; il la regarda s’éloigner lentement. Il aurait voulu lui dire un mot, quelque chose qui l’aurait soulagée, mais il était déjà trop tard. Pensif, il monta l’escalier sans siffloter.
***
— Bonjour, Mademoiselle, je vous attendais !
Les grandes paupières battirent des cils dans un étonnement sincère.
Risel poursuivit :
— Hier déjà, vous avez zoné près de l’agence, longuement ; et ce matin, je vous vois descendre à La Fourche, fouillant fébrilement dans votre petit sac pour en sortir une carte de visite au logo de l’agence ; avouez que je n’ai aucun mérite ! Pourquoi diable une jeune fille à peine majeure tient-elle tant à contacter une corporation louche, douteuse, à la tâche souvent ingrate, parfois malsaine, absolument pas indiquée pour renforcer l’éducation de la jeune personne de bonne famille que vous ne pouvez pas ne pas être ?
Les yeux rougis de chagrin pivotèrent :
— Jeune personne, oui, je vais avoir dix-huit ans, c’est pas mal vu pour un mec de votre âge ; de bonne famille, je ne sais pas, ça ne veut rien dire !
— Bon !… Cool, on se décontracte. Vous m’êtes d’emblée très sympathique, je ne devrais pas vous l’avouer, c’est une faute professionnelle ! Que se passe-t-il ?
La patience n’était pas son fort, mais il respecta la longue et douloureuse prise de confiance que semblait rechercher sa visiteuse. L’équilibre instable de la pile de dossiers la plus haute, que Sylviane ne s’était pas risquée à toucher, céda au malencontreux coup de genou que Risel venait d’asséner à son bureau. Le parquet se transforma en un tapis de papiers. Ils éclatèrent de rire ensemble. « Elle a une nature gaie, tant mieux ! » pensa le détective qui avait une sainte horreur des indécrottables épagneuls portant sur eux toute la misère du monde et qui venaient régulièrement lui infliger le résumé sordide des petites infidélités de leur conjoint. Piètre exemple en la matière, il avait appris à masquer son dégoût ennuyé ; après tout, il s’agissait d’une partie de son fonds de commerce qu’il déléguait volontiers à Germain, son limier le plus ancien ; la récurrence de cette source d’honoraires faciles et confortables assurait largement la trésorerie du cabinet.
Une minute interminable et les mots… saccadés :
— Mon père vient de mourir hier, soi-disant accidentellement, à Madagascar ; tombé par la fenêtre de son bureau. En fait, l’enquête locale serait déjà sur le point d’être bouclée ; accident ou suicide, mais je n’y crois pas une seule seconde… Voilà, c’est tout.
— C’est tout ? Ah bon. Sincères condoléances, je suis désolé mademoiselle, comment avez-vous été informée ?
— Par le ministère des Affaires étrangères lui-même contacté par l’Ambassade de France à Tana, dès hier après-midi, peu de temps après le drame.
Jo questionna alors la jeune fille en tentant systématiquement de la contredire, de déstabiliser cette inébranlable conviction qu’au fond de lui-même, il commençait à admirer.
Il en avait vu défiler des bataillons pleureurs qui refusaient l’affreuse vérité et le suppliaient d’enquêter ; la mort n’est jamais naturelle quand elle frappe ailleurs que là où on l’attend.
Rarement il avait rencontré une telle volonté farouche de convaincre.
Delphine Tribaudelrie martelait chaque mot :
— Mon père n’a jamais picolé en solitaire : donc, il n’est pas tombé par accident, surtout que, d’après les précisions que j’ai récoltées ce matin, il aurait carrément fallu enjamber une balustrade… Ensuite, j’ai exactement son caractère, au grand désespoir de ma mère, et je peux vous assurer qu’on n’est pas du genre suicidaire ! Bref, je vous le jure, il ne s’est pas jeté volontairement dans le vide.
Elle ajouta, dans un reniflement que Jo Risel soupçonna avec bassesse d’être tactique :
— On avait trop d’amour l’un pour l’autre pour qu’il me fasse une vacherie pareille. Et toc, la botte secrète, le fusionnel père-fille ! Sacré tempérament tout de même que cette gamine ! pensa-t-il.
Elle le fixait de ses grands yeux verts, un brin délavés.
— Alors, Monsieur Risel ?
— Une bière !
— Quoi une bière ?
— Il me faut une bière, Gold, trente-trois centilitres, fraîche !
— Sale type !
En un éclair, elle s’était levée pour courir vers l’escalier. Il gicla et ne la rattrapa que sur le trottoir. Fermement, il lui agrippa une épaule :
— Merde, je vais exploser, je n’ai plus le souffle d’un guépard ! Stop, mademoiselle « j’ai toujours raison ! »
— Foutez-moi la paix ! Hier, malgré mon chagrin, j’ai aussitôt donné deux coups de fil à deux amis de mon père, très haut placés ; je ne suis pas idiote, j’ai senti leur embarras coincé ; mais quand ils m’ont indiqué tous les deux votre agence, vos compétences après, je l’avoue, la même mise en garde : « Attention, il est un peu givré », alors je me suis décidée. Givré ! Franchement, c’est rien de le dire sauf que vous y ajoutez la méchanceté cynique !
Elle avançait toujours prestement ; plus petit de plusieurs centimètres, il sautillait derrière elle, comique de ridicule, comme le Zébulon télévisé de feu dame ORTF.
— Non, il n’y a aucune méchanceté ! Oui, je suis givré… et j’adore la bière fraîche l’été en fin de matinée. Il n’y a pas matière à scandale tout de même ! Écoutez-moi bien, mademoiselle grognon, il y a des tonnes de choses à considérer dans cette affaire. Suivez-moi ! Je ne vais rien vous cacher des aléas de votre démarche. Le Seigneur des Anneaux à côté, c’est de la gnognotte, du pipi de chat, une autoroute à huit voies, des mots croisés force Un, le BEPC en 2004, la…
La volte-face de l’adolescente le fit grimper sur ses pieds.
— Aïe ! Bon, je vous suis.
Il se trouva parfaitement stupide ; en rebroussant chemin, il jeta plusieurs regards furtifs autour de lui dans le désir confus d’effacer les dernières scènes.
Ils avaient retrouvé le même décor ; par le jeu des savants réglages de fauteuils bidouillés par le détective pour assurer un rapport de force favorable, leurs yeux étaient au même niveau.
Ça y est, je suis sur la pente savonneuse d’une enquête qui ne repose sur rien, la spirale infernale de l’intuitif, le chaos du bout du monde, tout ça pour cette chieuse adorable qui frémit de chagrin ; bon Dieu, elle l’adulait son paternel… avait-il pensé en montant l’escalier.
— Delphine, puisque vous avez cerné ma sinistre personnalité, on va gagner du temps ; ce sera questions-réponses et sans palabrer. Je vais reprendre mon numéro de cirque, mais vous devez comprendre que le temps joue contre toute investigation, alors ne me cachez rien. Soyez forte, je vous accorde une dizaine de larmichettes en tout et pour tout. C’est OK ?
Il ne savait pas faire les clins d’œil et elle éclata de rire de sa grimace.
— C’est OK !
Il sortit son calepin jaune et commença son one man show.
Il connaissait la musique. Comme un concertiste, il enchaîna ses gammes avec précision, mais en supprimant les pauses et les soupirs.
Elle joua le jeu, en dépit des morsures de chagrin qui venaient la brûler au détour des questions intimistes.
Charles Tribaudelrie (patronyme à la noix, étymologie sûrement tarabiscotée, n’osa exprimer à haute voix Risel), né en Haute-Garonne dans la cité des Violettes, était parti refaire sa vie à Madagascar trois ans plus tôt ; haut fonctionnaire dynamique — ça existe —, père de famille exemplaire, sportif et sociable, il avait pété un fusible, frappé de plein fouet par le démon de la quarantaine ; divorce, errements sentimentaux sans suite et surtout une démission qui avait fait grand bruit dans les couloirs de la préfecture du Val-d’Oise où l’homme exerçait les fonctions élevées de premier attaché. Un virage à 180° pour s’associer avec un ami sûr et fidèle, malgache, qui avait essuyé avec lui les mêmes bancs de l’École Supérieure de Commerce de Toulouse : Pierre Rakotomoely. Objectif : reprendre une affaire de fabrication et d’exportation de bijoux de toutes natures, pierres précieuses, mais aussi fantaisie et artisanat local.
— Non, aucun obstacle particulier ni inimitié rencontrée, enfin pas à ma connaissance. Vous savez, il me disait tout par mail, enfin je crois ; nous avions à distance une complicité formidable.
— Au fait, vous êtes fille unique ?
— Non, mon frère Gaël a vingt-trois ans, il a trouvé un job du côté de Brest.
— Franchement, Delphine, n’est-ce pas du désespoir que de croire que votre père a été supprimé ?
— Il était en pleine réussite, heureux de battre la semelle du pays à la recherche constante de petits trésors locaux de fabrication ; il ne cessait de se répandre en louange sur Pierre et Myriam qui l’avaient d’une certaine façon adopté ; ils étaient tout le temps fourrés ensemble avec quelques autres amis, comme une petite bande. Simplement, il y a quelques semaines, en même temps qu’il m’avouait gagner beaucoup d’argent, j’ai senti comme une grosse saturation, une envie sourde de tout plaquer, ou plutôt de prendre du recul, mais bon, sans plus, presque sur le ton de la rigolade.
— Vous savez combien coûte un aller-retour Roissy-Antananarivo ?
— Ben, non.
— Moi non plus.
Risel se sentait un brin désarçonné. Habituellement, il abordait la question financière sans scrupule, estimait ses frais fixes et forfaitait grassement ses prestations, à l’heure ou à la journée.
— On verra tout cela plus tard. Parlez-moi de son caractère, avec toute votre franchise.
Il se sentait proche de ce drôle de type que sa fille décrivait maintenant sans pudeur, presque enflammée, comme un pur épicurien, un touche-à-tout qui avait dans le passé pratiqué en vrac le foot, le basket et le cyclisme, le saut en parachute, le chant, la peinture ; un velléitaire curieux de tout, des femmes, de la vie, bosseur chaque fois qu’il s’agissait de se conquérir un nouveau talent, modeste uniquement quand il dormait profondément.
Elle sourit tristement :
— Papa était bourré de défauts ; mais on les connaissait tellement qu’il en était prévisible et presque touchant ! Il s’était rabiboché avec maman et je crois qu’il voulait nous faire tous venir chez lui, passer deux semaines en été.
— Et sa vie sentimentale ?
Jo se sentait ébranlé par certains traits de Tribaudelrie dans lesquels il se reconnaissait lui-même et cette solidarité naissante attisait sa curiosité.
— Hou la la ! Je crois que vous en saurez plus sur place ; mais là-bas, c’était plutôt du genre désastreux, à le lire et l’entendre ; des filles, très souvent, « impossible de résister, il faut le voir pour le croire ; ne t’inquiète pas ma crevette, c’est juste pour le fun, c’est sexuel, je fais gaffe » ; quelques liaisons sérieuses, je crois, pour lesquelles il n’osait pas me confier trop de détails. Je pense qu’il avait la nostalgie de ses amours passées, révolues ou impossibles.
Jo s’avoua intérieurement l’impression forte que lui faisait la jeune fille ; il se sentait succomber à son charme encore enfantin brutalement endurci par l’épreuve ; elle respirait la nouvelle génération : franchise désinvolte, clarté innocente, pas de tabous, finesse du propos. Les soixante-huitards régnants feraient bien de s’en inspirer un poil pensa-t-il ! Il ne s’étonna guère d’apprendre que son bac philo tout juste en poche, elle se destinait à de hautes études cinématographiques.
— J’ai besoin de vingt-quatre heures pour lister et finaliser tous les paramètres matériels, me renseigner sur ce pays, l’obtention de visas ; je partirai seul. Il faudra faire l’impossible pour me dédommager auprès de ceux de vos proches qui disposent de moyens financiers. Dans l’hypothèse farfelue où vous auriez raison, les circuits officiels interviendront. Savez-vous déjà ce qui est prévu pour les obsèques ?
— Papa changeait régulièrement de cimetière quand il évoquait en plaisantant sa dernière demeure ! Il sera enterré dans trois jours à Gavarnie, le site célèbre des Pyrénées où il n’a jamais mis les pieds, simplement, disait-il, pour faire plaisir à ses potes et leur offrir un pèlerinage dans un cirque, ça l’amusait follement ! Le corps sera rapatrié demain soir. Ses parents, mes chers papy et mamy, sont effondrés. Je leur ai parlé, ils approuvent ma démarche et m’ont dit de vous confier leurs coordonnées.
— Je les appellerai, c’est promis. On se retrouve demain à quatorze heures ; réfléchissez à tout ce qui pourrait orienter une vengeance, de France ou de là-bas, relisez ses courriers ; désolé, ce sera sans aucun doute douloureux. Des mots de passe éventuels, des gens à rencontrer. Sur place, je devrai farfouiller dans ses affaires, il me faudra les autorisations de la famille. Vous êtes une fille formidable, Delphine, je vais batailler pour vous… Mais soyez pessimiste, je préfère !
Elle hésita et lui balança à la sauvette :
— Vous aussi vous êtes formidable, monsieur le drôle de détective ! Il leva les yeux en souriant, mais elle s’était déjà éclipsée.
Comme souvent dans l’excitation intense de l’attrait d’une nouvelle aventure et de ses données inconnues, il se frotta les mains l’une dans l’autre et exhala un long rauquement.
Madagascar ! Il faut que je me rancarde, mais ça sent les vacances. Prévenir Thierry, mettre un gars sur l’intendance ; en prévoir un autre pour l’enterrement ; pas de conseil d’administration à convaincre, majoritaire dans ma petite SARL, je n’ai d’autorisation à demander à personne, c’est le pied ! Sylviane va hurler pour les frais ; et zut après tout, septembre est révolu, l’été aura fait ses dégâts et brisé les couples, c’est la meilleure période de l’année en termes de chiffre d’affaires, ça renflouera mes conneries ! « …des filles très souvent, impossible de résister… », « il faut le voir pour le croire » ! Ça promet !
Il ne voyageait guère au-delà des frontières et le souvenir d’un de ses rares périples africains, un mémorable séjour à Abidjan, en Côte d’Ivoire, le rattrapa : l’humour des Ivoiriens, leur francophilie profonde, mais parfois rejetée comme une maladie honteuse, leur aptitude à minorer les problèmes et à magnifier les petites joies du quotidien, le Che café de Quito, figure légendaire de la zone 4 et grand timonier du club local de Harley-Davidson, l’érotisme débridé des filles de ce même quartier, le marché d’Adjame et toutes ses occasions, voitures ou appareils électroménagers, venues de l’hexagone et rebaptisées « France au revoir », les dimanches au calme enchanteur de l’île Boulay, les virées à Grand-Bassam, l’inconscience institutionnelle des chauffeurs de taxi et plus encore des bakas archibondés de voyageurs…
Pour l’heure, l’exotisme se profilait du côté d’Antananarivo ! La pensée fugitive de Natacha lui brûla l’estomac, comme un douloureux rappel à l’ordre. Brillante traductrice à la forte personnalité plutôt dominatrice, jolie brune à la longue chevelure noire cascadante et conquérante, elle avait littéralement subjugué puis dompté le fanfaron trois ans plus tôt et réussi l’exploit de partager sa vie ; promis par l’entourage du détective aux implosions et explosions de toutes natures et donc à l’éphémère, le couple s’était révélé, soudé par la force des amours tardifs et avait vécu une véritable lune de miel rythmée par la passion et l’humour qu’ils partageaient sans modération ; leurs occupations professionnelles venaient parfois ombrager l’idyllique carte postale en raison d’éloignements durables, de rencontres parfois encombrantes, mais ce n’était là que la marque d’une saine jalousie partagée. Amoureux, assagi, Jo Risel avait presque effacé une réputation plutôt envahissante jusqu’à ce regrettable dérapage du joli mois de mai dernier : alors qu’il remplaçait son plus fidèle collaborateur, Germain, dans une banale affaire de fugue d’adolescent, il avait poussé la consolation de la splendide mère éplorée jusqu’à lui faire furieusement l’amour dans la chambre même du fils rebelle sous le rythme complice de la célèbre Marche de Radetzky du grand Johan Strauss. Récidive fatale : l’arrivée impromptue du mari, si elle avait fort logiquement signifié la rupture du contrat, avait hélas déclenché l’irrémédiable. L’homme, professeur de judo, trahissant son art martial de prédilection, avait décoché un superbe direct du gauche sous le menton de l’ignoble trempeur-trompeur puis, non repu, il avait photographié sa victime nue comme un ver sur le lit d’égarement.
Dès le lendemain, la façade de l’agence « JR enquêtes privées » se couvrait de reproductions du cliché, barrées de la mention « Faites-lui confiance, il s’occupe de tout ! » juste au moment où Natacha venait chercher son compagnon pour un tendre tête-à-tête déjeunatoire. Ce dernier n’eut jamais lieu, remplacé au pied levé par une terrible prise de choux entre les deux futurs ex-tourtereaux ; aux légitimes accusations de trahison de la belle, Jo n’avait su répliquer que par quelques pitoyables borborygmes vaguement repentants. Natacha, submergée d’humiliation, avait sanctionné la faute le soir même en claquant définitivement la porte de leur nid d’amour.
Depuis, il multipliait les suppliques et les appels en grâce ; elle se murait dans un silence absolu.
Il inspira longuement.
« Je préviens Thierry ! »
Commissaire de police réputé, Thierry Delmas avait partagé avec Jo Risel les mêmes blagues de potaches sur les bancs du lycée Jacques Callot à Vandœuvre-lès-Nancy, dans la banlieue de la vieille cité des ducs de Lorraine. Une amitié indestructible liait les deux hommes, née dans leurs tendres souvenirs de jeunesse et forgée par l’estime professionnelle qu’ils se vouaient l’un l’autre depuis leurs retrouvailles parisiennes quinze ans plus tôt. Ils s’étaient aussitôt découvert une formidable complémentarité comportementale et méthodologique. Le privé se permettait tout ; le haut fonctionnaire bénéficiait des moyens officiels. Le premier, intuitif, provoquait, déstabilisait, créant ainsi des failles piégeuses pour les témoins ou les suspects ; le second profitait de la stature imposante que lui conféraient ses cent quatre-vingt-huit centimètres de taille pour apaiser, rassurer, amener à la confidence et permettre ainsi à la vérité de se décanter naturellement. Le bleu azur de ses yeux, tout en harmonie avec sa tignasse blonde, lui labellisait un atout séducteur qui se révélait parfois une arme professionnelle très efficace.
Il venait d’être bombardé chef de la criminologie francilienne à la suite d’un retentissant succès obtenu avec l’officieux concours de Jo dans les milieux footballistiques.
— Thierry ?
— Yes, Jo !
— Juste pour info : je vais délirer à Madagascar quelques jours !
— Hé bé, ça rapporte le privé, les combines, l’exploitation du désarroi ! Et Monique qui envisageait de te changer les idées en t’associant dimanche à une virée sur Deauville !
— Désolé mon bichon, mais je délaisse ton sympathique autorail de l’amitié pour le TGV de l’aventure ! Non, ne te fâche pas, tu sais que je vous adore ! Figure-toi qu’une gamine a trouvé le moyen de m’attendrir sur la mort de son père ; un industriel fraîchement débarqué à Antananarivo et encore plus fraîchement occis par l’opération du Saint-Esprit ! En clair, tombé de la fenêtre de son bureau, l’enquête a conclu à une mort accidentelle ou un suicide. La petite n’en croit pas un mot et mon petit doigt me dit qu’elle peut avoir raison. Tu connais mon petit doigt, sensible comme un nerf à vif aux vibrations de la vérité ; voilà, mon vieux frère ! Je préfère t’informer, on ne sait jamais ! Je pars le plus tôt possible… Tu n’aurais pas une vague relation là-bas ? Un vieux policier véreux ou un jeune plein de sève que tu aurais coachés dans un bon vieux stage des cavernes à la PJ comme vous en consentez encore parfois aux élites de certaines ex-bonnes vieilles colonies ?
— Opportuniste sans foi ni loi, toujours un brin intéressé, hein ! Je vais farfouiller dans ma bibliothèque cérébrale pour retrouver d’éventuels contacts, j’ai eu effectivement à bosser avec des équipes malgaches en formation, mais fais attention : dans nos statistiques, Madagascar figure au hit-parade de la corruption des pays les plus pauvres ; présente-toi à l’Ambassade de France à ton arrivée, ce sera un bon petit réflexe de prudence.
Son naturel discret, pudique et élégant, même à l’endroit de son meilleur ami, déclencha un petit toussotement gêné ; il ajouta :
— Des nouvelles de Natacha ?
— Rien ! J’ai les tripes en mitraille, un vrai martyre ; amoureux Thierry, voilà ce que je n’ai pas été fichu de comprendre ! Ah, il est chouette, le fanfaron de la rue de Clichy, le séducteur de supermarché, le héros des saoulos du pont de l’Alma, le vainqueur de la bataille des moustiques du mont des Alouettes, le Seigneur des carpettes{1}… On était si bien ensemble…quel con !
— Le mot est juste !
— Je dirais même trop juste vu l’ampleur du désastre, Thierry tu l’as revue, enfin… toi ou Monique ?
— Non, mais Monique est persuadée que vous allez repartir tous les deux ensemble, comme en 14. Accroche-toi vieux !
— Ta femme chérie est adorable, j’ai toujours eu une grosse cote avec elle ! Si sa prédiction se réalise, je vous paye un week-end en Irlande avec Nat, si elle me revient ;
— J’y ai un pote brasseur, rencontré un soir de match aux abords du parc des Princes et qui m’attend depuis dix ans ! Je te laisse, ma poule, Sylviane pourra te filer toutes mes futures coordonnées. Dis donc, dommage qu’on ne se la fasse pas ensemble, celle-là, je parle de l’enquête, on aurait mis une sacrée claque à l’album aux souvenirs ! Allez, ciao vieux frère !
Thierry Delmas reposa le combiné, l’esprit vagabond. Jo avait raison, une virée à dix mille bornes de Paris… avec exotisme garanti… Bah, il savait que, loin de Monique et de la tribu, il déprimait facilement. Père de famille exemplaire, il adorait ses cinq rejetons, trois filles, deux gars, et jubilait chaque été lorsque sonnait l’heure de la grande équipée estivale, quatre semaines de farniente avec les siens, à la découverte d’un nouveau recoin de l’hexagone ; il ne voulait pas croire qu’au fil des envols de ses enfants, ce bonheur si intense devrait sagement s’effacer au profit d’incertains virages de la vie.
