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Suivez le héros conteur, un intello pétersbourgeois à lunettes, à la rencontre des gens, dans l'atmosphère si particulière de la mythique capitale du nord de la Russie. Suivez ses allers-retours, entre Saint-Pétersbourg et Leningrad, de son enfance soviétique à sa vie étudiante durant les dernières années de l'URSS.
Légèreté, humour, dérision - et notamment vis-à-vis de lui- même - dévoilent un don aigu d'observation qui met à nu les personnalités et les situations, révélant ce que l'on aurait parfois préféré ignorer, par conformisme peut-être ? Mais comment sinon s'enthousiasmer, accepter la différence de l'autre, l'aimer ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Andrei Astvatsatourov : Écrivain et professeur d’histoire de la littérature, il est spécialiste de l’œuvre d’Henry Miller. Il enseigne à Saint-Pétersbourg et aux États-Unis et est considéré par la critique de son pays comme étant le Salinger des temps modernes russe.
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Seitenzahl: 355
Veröffentlichungsjahr: 2020
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macha
Directeur : Marie Renault
Responsable éditoriale : Irina Virovlyanskaya
Responsable du projet : Élodie Guillaud
Traduit du russe par Florent et Irina Verjat
Rédaction littéraire : Oriane Krief
Correction : Clémence Chanel
Couverture : NoOok
Maquette intérieure : Magali Juilliot
Remerciements : Nicolas Galy, Pierre Bepmale
Photo de la couverture : © Jessica Lia / Arcangel
© 2017 Macha Publishing pour l’édition en langue française.
Publié pour la première fois en 2009 par les éditions AST sous le titre Люди в голом.
www.macha-publishing.com
Les gens à nu
Andreï Astvatsatourov
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Première partie
Le premier amour
Il m’est arrivé de discuter avec ma petite amie du fait que, sou-vent, les gens tombent amoureux des stars de télévision ou de ci-néma. Cela n’a rien d’étonnant : il est difficile de vivre sans idéal. Mais dans cet amour envers les célébrités il y a, il me semble, une logique importune. L’une de mes connaissances, dans sa jeunesse, était amoureuse de l’actrice italienne Monica Vitti. Il a écrit plus tard une thèse sur Tchekhov, puis une autre sur Marilyn Monroe. Il gère à présent un réseau de points de vente. Il a aussi écrit une troisième thèse, cette fois sur une pornstar américaine. C’est un esprit criminel, bandit en exercice dans une petite ville provinciale.
Après un peu d’introspection, dans les recoins de ma mé-moire, je me suis finalement souvenu de deux fois où j’avais été amoureux de cette façon. La première – entre le milieu et la fin des années soixante-dix –, ce fut de la chanteuse Taïssia Kalintchen-ko. J’avais très envie qu’elle devienne ma femme. La seconde fois, j’avais succombé à l’actrice Belokhvostikova.
J’en étais encore entiché au tout début des années quatre-vingt alors que ma conception de l’amour, à l’époque, supposait des relations plus frivoles. Je n’ai jamais pu me résoudre à expli-quer à ma copine de qui il s'agissait.
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Les Gens à nu
Je me suis souvenu que Taïssia Kalintchenko chantait une chanson sur un cerf des bois qui devait l’emporter « dans son pays des cerfs ».
Ou bien était-ce Védichtcheva qui la chantait ?
En tout cas, Taïssia Kalintchenko a joué un personnage se-condaire – celui d’une infirmière – dans le long film Pour le reste de la vie. C’est ainsi que j’en suis tombé amoureux. Je l’aimais plus que ma mère et mon grand-père, plus que moi-même, plus que Lénine.
Je me suis entiché de l’actrice Belokhvostikova quand j’ai vu le film La Légende de Thyl.
Et qu’est-ce que ça m’a apporté ?
Ma copine, peu après cette conversation, m’a quitté. Elle est partie en Égypte travailler en tant qu’animatrice.
Les premiers professeurs
Il m’a presque toujours semblé que je n’étais pas une personne réelle, et ce depuis l’enfance. J’ai l’impression de n’être qu’un jouet avec lequel les gens jouent mal, sans qu’on sache pourquoi. Toute-fois, ce sentiment ne m’est pas apparu immédiatement. Je n’ai jamais vraiment fait confiance au monde, mais, à vrai dire, lorsque j’étais petit, il m’attirait plus souvent qu’il ne me rebutait. Et puis mon ca-marade de classe Vitia Andreïev s’est accidentellement fait dessus pendant la leçon de mathématiques.
J’aimais bien ce Vitia. Enfin, n’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas dit. Je ne le voyais pas sous une lumière bleuâtre thomas-mannienne (« Donne-moi un crayon, mon garçon, et tonton Gus-tav te montrera Venise »), mais bien sous un éclairage universel.
Sur la photo de groupe de notre première classe « B »1, on peut voir vingt-cinq physionomies rondes et vermeilles
1. La première classe correspond à la première année d’école primaire (élémentaire). Les classes parallèles se distinguent par les lettres : 1reA, 1reB, etc. (NDT)
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Première partie
qui ressemblent aux nains caricaturaux du Blanche-Neigede Disney. Parmi nous, seul Vitia possède le visage d’un héros ro-mantique inspiré, aux yeux tristes et aux boucles noires. Peut-être que c’est à cela que ressemblait la figure de Byron quand, as-sis à son pupitre à Harrow et, oubliant la leçon, il composait ses premiers vers. À côté de nous, sur la photo, se trouve Valentina Stepanovna, notre institutrice – une femme d’un âge indéterminé en robe bleue de Tergal. Elle regarde l’objectif d’un air de reproche édifiant. Sur sa joue droite, il y a un gros grain de beauté.
Vitia n’a pas eu de chance. Il a commencé l’école sans savoir lire. Enfin, maintenant, après toutes ces années, ne pas apprendre à lire me semble être un avantage absolu, un grand cadeau dont seuls sont ca-pables les parents qui aiment réellement leurs enfants. Dans les livres, il n’y a rien à prendre et rien à chercher. Ils sont écrits pour transformer la masse chaotique des humains en troupeau organisé.
Quand ils ont lu des livres, les gens deviennent bêtes pour de bon, et on peut en faire tout ce qu’on veut.
Vitia ne savait pas lire, et c’est pourquoi il était bien plus débrouillard que nous tous.
Mais à l’école, ce n’était pas l’avis général. Vitia était consi-déré comme un enfant en difficulté. Apprendre l’alphabet lui de-mandait d’immenses efforts. Il se fatiguait, faisait une pause. Et là il se rendait compte qu’il ne suffisait pas de retenir les lettres. Il fallait les assembler pour former des mots et les écrire correc-tement. Les autres leçons distrayaient Vitia. Il y avait un tas de choses compliquées, peu compréhensibles et inutiles à apprendre comme les chiffres. Et, immédiatement, il fallait en faire quelque chose : les déduire, les additionner, comprendre lequel est plus grand. Tout cela lui faisait tourner la tête. Il n’avait le temps de rien faire. Valentina Stepanovna se mettait en colère et lui mettait des notes médiocres.
– Andreïev ! Qui n’a pas le temps sera toujours en retard ! disait-elle sentencieusement à chaque fois qu’elle levait son stylo de son carnet.
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Les Gens à nu
Je me souviens qu’en novembre la professeure principale des petites classes, Galina Pavlovna, est venue chez nous. C’était une vieille dame sèche. Son visage me rappelait celui d’un harfang des neiges – j’en avais vu à la télé dans l’émission Dans le monde des animaux. Des lunettes en fine monture dorée – cadeau de cer-tains parents d’élève reconnaissants – brillaient anxieusement sur le bout de son nez.
Nous croisions Galina Pavlovna dans le couloir pendant les récréations.
Elle nous regardait avec une haine non dissimulée. Si quelqu’un essayait de courir, elle criait éperdument :
– Stop !
Avant de siffler sinistrement :
– Petites pourrrritures ! J’en ai assez !
Et donc, cette Galina Pavlovna était venue vérifier à quelle vitesse nous lisions et combien de mots nous pouvions lire par minute. Tout le monde est sorti, puis on nous a fait rentrer dans la classe un par un. Un livre était fourré dans les mains de l’élève qui venait d’entrer et on le faisait lire à voix haute. Dans le couloir, ceux qui attendaient tremblaient de peur. Certains n’arrêtaient pas de filer aux toilettes.
J’ai été appelé parmi les premiers.
Je me suis assis derrière le pupitre, ai pris le livre et me suis mis à lire rapidement, d’une voix embrouillée par l’émotion.
– Ça ne va pas ! m’interrompit Valentina Stepanovna au bout d’un moment. Lis avec sentiment, avec intelligence, avec des pauses !
– Quoi ? fis-je sans comprendre.
– Quoi, quoi ? a-t-elle singé. On ne dit pas « quoi », mais « pardon » ! Allez, lis ! Le temps passe !
J’ai lu jusqu’à ce que Galina Pavlovna me dise « stop ».
– Maintenant, dit-elle en se tournant vers Valentina Stepanovna, il faut s’assurer qu’il a compris ce qu’il a lu, dit-elle en me désignant d’un signe de la tête.
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Première partie
Elle posa son doigt sur le livre et me demanda :
– Voilà, ça, qu’est-ce que ça signifie ?
– Quoi ? ai-je demandé, craintif.
– Lis à haute voix ! Malheureux ! s’en est mêlée Valentina Stepanovna.
– « La Russie tsariste, ai-je continué à lire, était la prison du peuple. Le tsar et les propriétaires fonciers gardaient le peuple dans l’ignorance et la soumission. »
– Stop ! a ordonné Valentina Stepanovna. Comment tu as compris ça ?
Je restai silencieux.
– Je te demande ce que tu as compris ! a-t-elle répété en haus-sant la voix.
Apeuré, j’ai jeté un regard oblique sur l’alliance massive qu’elle portait à son doigt.
– C’est-à-dire que les propriétaires du tsar… hmm… fai-saient du mal à tout le monde… surtout aux pauvres, aux ouvriers et au pays…
– Qu’est-ce que les pauvres viennent faire là ?
Je me suis tu.
– Astvatsatourov ! Explique-nous ce que signifie le mot « ignorance » !
Je continuais à me taire.
– L’ignorance, c’est toi ! a explosé, enfin, Valentina Stepanovna.
Sa coiffure « tulipe », très à la mode dans les années cin-quante et qui faisait penser à une énorme figue, s’est violemment balancée sur sa tête.
– Quelle honte ! Sors et appelle… qui est le suivant sur la liste… Nastia Batourina.
J’ai su après que j’avais eu le temps de lire soixante-trois mots.
J’ai oublié de raconter qu’avant moi, Vitia Andreïev avait subi le même examen. Pauvre Vitia, il n’avait pu déchiffrer que quatre mots pendant la minute.
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Les Gens à nu
– Quelle insolence ! a crié la principale juste après la fin du contrôle, quand nous sommes rentrés dans la classe pour recevoir les résultats. Quels fainéants ! Vos parents doivent venir me voir sans tarder ! Dès demain !
Valentina Stepanovna, plantée à côté de Galina Pavlovna, fu-sillait Vitia des yeux comme si elle voulait le transpercer.
Après cet incident, Vitia s’est définitivement retrouvé parmi les « incorrigibles ». Quoi qu’il fît, il était toujours grondé.
Un an a passé. Vitia était toujours en difficulté.
Un jour, pendant la leçon de mathématiques, il s’est mis à pleurer.
– Qu’est-ce qu’il y a ? a demandé Valentina Stepanovna d’un ton glacial.
Vitia avait fait pipi dans sa culotte.
C’est Olia Semitchastnykh, une bonne élève, qui a com-muniqué cette information à Valentina Stepanovna dans un chuchotement confidentiel. Elle avait été placée à côté de Vitia pour l’aider à surmonter ses difficultés.
Vitia avait pissé dans sa culotte. Il avait levé la main pour demander à sortir, il avait tendu son bras de toutes ses forces, mais Valentina Stepanovna ne l’avait pas remarqué.
Et Vitia avait pissé dans sa culotte.
Je me souviens de lui, planté devant le tableau à gauche du bureau de Valentina Stepanovna, qui pleurait en étalant ses larmes sur ses joues.
Et Valentina Stepanovna, rouge d’indignation, criait :
– Et n’essaie pas de m’apitoyer ! Tu es coupable ! Si c’était arrivé à un bon élève, j’aurais pu comprendre et pardonner ! Mais c’est toi qui l’as fait, un fainéant et un mauvais élève ! Va-t’en, disparais de ma vue !
Vitia s’est traîné vers la porte en sanglotant.
Nous le regardions tous avec mépris et pitié.
Quand je suis rentré à la maison, j’ai tout de suite raconté à Papa que Vitia Andreïev avait pissé dans sa culotte.
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Première partie
– Ah bon ? Ça alors ! a répondu Papa distraitement.
Il était en train de lire le journal et n’avait manifestement pas envie de s’interrompre pour moi.
– Et votre… comment elle s’appelle… Valentina Stepanovna… qu’est-ce qu’elle a fait ?
– Elle était très fâchée. Elle a dit que si c’était arrivé à un bon élève, elle l’aurait pardonné.
Papa a ouvert de grands yeux, puis a secoué la tête, perplexe.
– Comment ça ? C’est vraiment ce qu’elle a dit ?
– Mais quoi ? me suis-je étonné. Pourquoi ça te choque ?
– C’est bien, c’est bien, a dit Papa dans un ricanement étrange – je n’avais jamais entendu auparavant d’intonations pareilles dans sa voix. Donc si tu es un mauvais élève, reste calme et surtout, ne pisse pas ! En revanche, si tu es un bon élève, comme Aliocha Petrenko, tu peux pisser et chier dans ton pantalon autant que tu le souhaites. Personne ne te dira rien !
À ces mots, j’ai pris peur. J’ai eu envie que l’été arrive le plus vite possible et qu’on m’emmène à la datcha à Komarovo…
Mes camarades de classe m’appréciaient. Enfin, il me semble qu’ils m’appréciaient. Mais peut-être que non. Je ne me souviens pas. Pourquoi m’auraient-ils apprécié, après tout ? Notre classe était en lice pour une bannière d’honneur et moi, le mauvais élève, je faisais baisser tous les résultats – en plus, j’étais binoclard.
On m’appelait « Binoclard – dans le cul un pétard », et Micha Starostine, quand nous nous sommes fâchés en quatrième, m’a affublé du surnom vexant de « serpent à lunettes ».
J’ai été le dernier de la classe à être admis chez les pionniers.2
Ce jour-là, Valentina Stepanovna m’a dit devant tout le monde :
– Toi, Astvatsatourov, tu as le cœur villeux.
2. De jeunes communistes. Cette organisation a été fondée en 1922, et les origines du mouvement pionnier se trouvent dans le scoutisme. (NDT)
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Les Gens à nu
Je n’ai pas su saisir le sens de ces paroles.
Le professeur de physique, qu’on surnommait « Bourru », n’était pas aussi exquisément métaphorique. Une fois, en me soufflant son haleine de fumeur en pleine figure, il m’a qualifié de « pauvre d’esprit ».
Bourru avait autour de soixante-dix ans. Il était vieux et sage. Moi, j’étais jeune et bête. Il avait un vrai nom, que j’ai tout sim-plement oublié. Un nom stupide et sombre qui lui correspondait bien.
Bourru aimait Essenine et Pouchkine. Parfois, pendant les fêtes organisées par l’école, il récitait leurs vers de tête et les larmes lui venaient aux yeux. Lorsqu’il avait terminé, il sortait un mouchoir de la poche de son pantalon et se mouchait bru-yamment. Il aimait aussi nous éduquer. Surtout moi. Toutes nos conversations avaient, on ne sait pourquoi, la même conclusion : lui était intelligent, et par conséquent, j’étais con. Une fois, je lui ai demandé où il s’était procuré une si grande réserve de sagesse qu’elle lui avait tenu soixante-dix ans. (J’ai commencé assez tard à être impertinent face aux adultes. C’était l’une des premières tentatives. J’avais quinze ans.) Bourru m’a regardé avec mépris. Mais il a tout de même daigné me répondre.
Il était devenu sage au front, en 1945, pendant l’opération du lac Balaton. Bourru, à l’époque jeune et à la tête couverte de boucles, était assis dans une tranchée avec son ami. Celui-ci mangeait de la bouillie en faisant joyeusement claquer ses lèvres. Bourru, lui, avait déjà fini sa bouillie. Mais il en voulait encore. Il regardait d’un œil noir son ami qui maniait habilement sa cuillère en aluminium. Tout à coup, on a entendu un sifflement perçant suivi d’un fracas monstrueux. Bourru a fermé les yeux et est tom-bé au fond de la tranchée. Quand il les a ouverts, son ami était assis dans la même position que plus tôt, seulement, il n’avait plus de tête. Elle avait été coupée par un fragment d’obus. En revanche, ses deux mains étaient à leur place. Et elles plaquaient encore le bol de bouillie contre sa poitrine. Bourru n’a pas perdu
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Première partie
contenance. Il a desserré avec précaution les doigts de son ami, a récupéré le bol et a tranquillement fini la bouillie.
– C’est ainsi que je suis devenu sage, avait conclu Bourru. Mon ami n’avait plus besoin de sa bouillie. Et puis, avec quoi aurait-il pu la manger ?
Je n’ai pas aimé son histoire. À l’époque, je n’avais pas en-core lu le roman de Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, dans lequel on trouve ce genre de scènes quasiment à chaque page. J’ai pris mes affaires et je suis sorti sans regarder dans sa direction et sans dire au revoir. Ensuite, nous sommes restés en froid pendant deux ans. Je ne lui disais jamais bonjour et ne répondais pas à ses questions. Je ne réagissais même pas quand il essayait de me taquiner. Je lui parlais seulement quand il m’appelait au tableau – et même dans ces cas-là, je le faisais à contrecœur.
Peu de temps après que nous avons terminé l’école, il est mort. L’un de mes anciens camarades de classe m’a même télé-phoné pour m’inviter à ses funérailles. Mais je n’y suis pas allé.
Mes camarades de classe respectaient beaucoup Bourru. Ils étaient bons élèves dans la matière qu’il enseignait. J’étais le seul qui avait des notes médiocres, avec un garçon d’une autre classe.
Hm…
Repose en paix, cher maître.
Ce n’est pas en vain que tu as souffert et lutté.
Aujourd’hui, on trouve de la bouillie pour tous les goûts au supermarché.
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Les Gens à nu
La piscine
Mon admission à l’école a causé beaucoup de soucis à mes parents. Je me souviens qu’ils s’agitaient énormément, couraient à droite à gauche, téléphonaient, sollicitaient des parents de leur connaissance.
Au final, j’ai été admis.
L’école où on m’a placé était considérée comme élitiste. J’al-lais recevoir un apprentissage approfondi de l’anglais. Mes pa-rents étaient heureux mais m’avaient fait comprendre que c’était un grand honneur pour un nigaud comme moi.
– Promets-moi que tu n’auras que des notes excellentes ! exi-geait sévèrement Papa.
J’ai promis. J’ai même fait tout mon possible, les premiers temps. Mais ensuite, cela s’est dégradé. Et quand je dis « en-suite », je veux dire tout de suite. Je n’étais pas vraiment en conflit avec mes camarades de classe. C’étaient des enfants comme les autres. Moi-même, je ne cherchais noise à personne en raison de ma santé fragile et, en retour, personne ne me touchait.
C’est à cause des professeurs que mes efforts ont dimi-nué. Ils ne ressemblaient pas du tout aux adultes qui venaient voir mes parents – en particulier le prof de sport, Alexandre Palytch.
Je devenais de plus en plus distrait. Pendant les cours de ma-thématiques, je « ne cessais de remuer », comme disait à ma mère notre maîtresse Valentina Stepanovna.
Bref, je n’ai pas réussi à jouer le rôle du bon élève. Parfois, des « excellent » apparaissaient dans mon carnet. Mais les « pas-sable » et les « bien » y étaient plus nombreux. J’avais même quelquefois des « zéro ». Mais cela ne me rendait pas triste. Dans chaque mauvaise note, je distinguais la courbe gracieuse du cou d’un cygne fascinant. Mes parents ne partageaient pas ce point de vue. Au début, ils m’avaient grondé, puni et avaient même essayé d’avoir avec moi une « conversation sérieuse ». Puis ils ont tout
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Première partie
simplement abandonné.
Dans certaines familles juives, de tels problèmes se résolvent aisément en renforçant l’alimentation de l’enfant en difficulté.
– Mon David n’est pas un génie. C’est clair… En revanche, il sera gros, annonce au déjeuner une maman odessienne à sa belle-mère.
À côté d’elles est assis le dodu David qui finit de manger une côtelette avec appétit. Il quitte la table (« David ! Qu’est-ce qu’on dit ? – Merci ! – Très bien ! »), prend en cachette des bonbons dans un vase sur le buffet, les fourre dans ses poches et file joyeu-sement jouer dans la cour.
Je n’ai pas grandi à Odessa mais à Leningrad. C’est pourquoi on n’a pas renforcé mon alimentation. Pendant un certain temps, j’ai été livré à moi-même. Mais on a fini par recommencer à s’oc-cuper de moi et on a décidé de m’inscrire à la piscine. Cette idée m’a tout de suite déplu. L’eau était une distraction réservée à nos séjours à la datcha ; en ville, mon copain Aliocha Besentsov et moi préférions courir dans la cour après un ballon.
Mes parents n’encourageaient pas mon amitié avec Besent-sov. Ils soupçonnaient que son opinion comptait beaucoup plus pour moi que la leur.
– On dirait bien que ce Besentsov est ton guide spirituel, di-sait Papa ironiquement.
J’aimais beaucoup l’expression de « guide spirituel ». À l’époque, je l’utilisais souvent.
– Et toi, c’est qui ton guide spirituel ? ai-je demandé à Papa un jour.
– Emmanuel Kant, a sèchement lancé Papa, et je ne l’ai plus embêté avec ce genre de questions.
La piscine de l’Institut polytechnique, un bâtiment laid et gris, se trouvait en face de notre maison, de l’autre côté de la rue. Dans le hall, il y avait beaucoup de monde : des enfants, leurs parents, des grands-pères et des grands-mères. Tout le monde était massé devant une porte vitrée. De temps en temps, une fille en tenue de
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Les Gens à nu
sport se montrait avec un papier à la main et appelait quelqu’un par son nom. Enfin, ce fut mon tour. Il est peut-être inutile de ra-conter avec quelle attention la dame scruta son papier et comment elle essaya de bafouiller ce qui y était noté.
– Avtsar… non… Atsvara… mon Dieu… Astaravatsourov ! a-t-elle enfin sorti et j’ai deviné en entendant cette combinaison de sons qu’il s’agissait de mon nom.
J’ai fendu la foule des enfants vers la fille, ai levé la tête et ai dit timidement :
– Astvatsatourov…
– Quoi ? s’est-elle étonnée.
– Je m’appelle Andreï Astvatsatourov.
– Astra… bon, viens, mon garçon. Plus vite. Monte au pre-mier étage. Le maître-nageur attend déjà. Tu as un maillot ?
– Oui.
– Une serviette ? Un savon ?
– Il a tout ! s’est précipitée Maman. Andrioucha ! Tu as tout dans le sac… plastique.
La fille s’est écartée pour me laisser passer, et puis a annoncé d’une voix forte :
– Bon… Baranov, préparez-vous !
On ne m’a jamais inscrit à la piscine. Le maître-nageur, An-guélina Pavlovna, a dit que j’étais trop bavard.
– On n’a pas besoin de moulins à paroles ! a-t-elle ajouté sévèrement. On en a bien assez comme ça.
J’étais assis sur un long banc et je tremblais de froid – j’étais mouillé et presque nu. Je ne portais qu’un maillot de bain bleu et un bonnet de bain. Je venais de faire quelques mètres à la nage, à la demande du maître-nageur. Je me suis exécuté. Puis, je suis sorti de la piscine et, voyant sur le banc mon camarade de classe Andreï Lojetchnikov, je l’ai rejoint. Nous nous sommes mis à discuter à voix basse.
– Un bavard ! a conclu Anguélina Pavlovna.
Elle m’a fourré une feuille de papier dans les mains.
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Première partie
– Tiens ! Tu le donneras à ta maman.
C’était le certificat médical d’aptitude pour la pratique de la natation. Au verso, en haut à droite était marqué en gros : « NON APTE ».
– Comment ça « non apte » ? Pourquoi ? s’est écriée Maman quand je lui ai tendu la feuille.
Je m’étais déjà rhabillé et je l’avais rejointe dans le hall.
– Andrioucha ! me houspilla Maman. Qu’est-ce que ça veut dire « non apte » ? Tu as demandé pourquoi ?
Soudain, j’ai eu peur et j’ai eu envie de pleurer.
– Pourquoi ? demanda encore Maman.
Je restai muet.
– Andrioucha ! C’est à toi que je parle ! Qu’est-ce qu’ils t’ont dit ?
– C’est parce que… je suis… trop bavard…, ai-je enfin lâché.
– Quoi ? dit Maman, incrédule. Qu’est-ce que c’est que ces bêtises ? Viens !
À ces mots, elle m’a tiré par la manche vers un athlète chauve qui gardait la même porte vitrée toute la journée d’un air ennuyé.
– Oui ? Qu’est-ce qui vous arrive ? a-t-il demandé distraite-ment.
– Voyez ! a dit Maman en lui montrant mon certificat mé-dical. Mon enfant nage parfaitement. Depuis l’âge de cinq ans. Nous allons tous les ans en Crimée…
– Bo-o-on, a lâché le monsieur en mettant son nez dans le pa-pier. « Non apte ». Hm…
Il a réfléchi un instant et puis a rendu l’attestation à Maman.
– Ne vous inquiétez pas comme ça, madame. Il n’y a rien de grave. Il n’est pas apte, tout simplement. Vous voyez, votre enfant est faible, de petite taille. Cela ne nous convient pas. Il lui faut faire plus de sport…
– Mais…
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Les Gens à nu
Là, Maman a plissé le front et s’est mise à cligner des yeux. Elle a repris :
– Excusez-moi… mais je l’ai emmené ici pour cette raison… pour qu’il fasse du sport.
L’athlète a souri en écartant les bras.
Ainsi s’est achevée ma carrière sportive. À peine commen-cée, déjà finie. Je suis resté faible, mince et frêle. Dans les années quatre-vingt, quand les biceps et les triceps étaient à la mode, avec Stallone et Schwarzenegger comme séduisantes égéries, j’ai développé de sérieux complexes. Mes camarades de classe me chambraient. Puis, la mode a changé. Mais les complexes sont restés.
Il n’y a pas longtemps, après un cours à l’université, je suis passé à la cafétéria. Mes collègues Natalia Semionovna et Dacha étaient assises dans un coin, à une table minuscule. Je leur ai fait un signe de tête et j’ai pris ma place dans la queue.
– Andreï ! m’a lancé Natalia Semionovna.
– Oui ? ai-je répondu en me tournant vers elles.
– Dacha et moi, ça fait longtemps qu’on voulait vous dire quelque chose. Ce pull noir vous va très bien. Il fait de vous un homme très élégant…
– Si j’ai quelque chose d’un homme, Natalia Semionovna, ai-je répondu avec les mots de Rozanov, ce n’est que par le pantalon.
Natalia Semionovna a souri.
– Andreï aimerait qu’on lui fasse un compliment, fit-elle avec un signe de la tête en direction de Dacha. Et nous, nous allons faire exprès de ne pas lui en faire. N’est-ce pas, Dacha ?
– Nous n’allons pas en dire, a approuvé Dacha.
– À propos, Andreï, a continué Natalia Semionovna, la co-quetterie… comment vous dire… ce n’est pas une qualité très masculine… Vous feriez mieux de prendre un café et de nous re-joindre.
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Première partie
Les jouets et la tête de mort
En 1976, je ne ressemblais probablement pas à un homme élégant. Sauf peut-être pour ma grand-mère. Les grands-mères sont toujours émues par leurs petits-enfants, car les personnes âgées et les enfants se ressemblent beaucoup. Par exemple, les uns et les autres ont besoin de jouets. Il n’y a qu’une seule différence : les enfants jouent avec des jouets en plastique, et les personnes âgées ne peuvent pas se le permettre – s’ils le faisaient on les enverrait à l’hospice. Mais elles ont quand même envie de jouer. C’est pourquoi on confie aux plus âgés d’entre nous, plus sou-vent qu’aux jeunes, les postes de dirigeants, directeurs d’usines, ministres, professeurs. Au final, c’est même plus agréable que pour les enfants. Plus intéressant. Car les jouets des personnes âgées sont vivants. Ils marchent, courent, parlent, rient, pleurent. Presque comme les vrais jouets en plastique.
J’avais, comme tout le monde, deux grands-mères. L’une d’elles m’aimait beaucoup. Elle m’a même, un jour, rapporté de l’étranger des Indiens en plastique. L’autre, au contraire, avait depuis le début une piètre opinion de mes capacités intellectuelles. Quand j’avais dix-huit ans, alors que j’étais déjà étudiant, elle se demandait encore si j’étais capable d’aller acheter du pain. Et si, tout à coup, je ne me rappelais plus comment faire ?
– Tu es si mal organisé, se plaignait Grand-mère. Prends exemple sur ta cousine.
Ma cousine était là, à côté. C’était une excellente élève. Elle avait presque fini ses études. Son visage exprimait l’empressement d’obéir à ses aînés. Ma physionomie, de son côté, n’exprimait rien de tel. Si elle révélait quelque chose, c’était juste-ment tout le contraire : l’empressement d’envoyer tout le monde, surtout mes aînés, se faire voir.
– Quand même, qu’est-ce que tu es mal organisé ! continuait à soupirer Grand-mère.
C’était totalement faux. À l’université, je faisais preuve
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Les Gens à nu
d’une organisation à faire pâlir de jalousie le plus ringard des in-tellos. Mais lorsque j’étais à l’école, en effet, ce n’était pas le cas. Pourquoi… moi-même, je ne le sais pas.
L’école m’agaçait. Les leçons me semblaient ennuyeuses et les heures s’étiraient à l’infini. Je n’aimais pas les récréations non plus. C’était trop bruyant. Quand tout le monde hurle, saute et se bouscule autour de toi pendant vingt minutes, c’est très fatigant.
– Fais-toi des amis calmes, m’a conseillé Papa, qui se conduisent bien et étudient bien. Et l’école deviendra intéressante.
Maintenant, tant d’années plus tard, il me semble que Papa chérissait cette idée – que son fils ne fréquente que de bons élèves – quand j’étais encore à la maternelle. L’imagination de Papa se figurait peut-être la scène suivante : son fils, écolier des petites classes, évidemment excellent élève, rentre à la maison, fait ses devoirs. Puis, vers le soir, des amis, de bons élèves aus-si, viennent le (c’est-à-dire, me) voir. Ils portent tous une che-mise blanche, un uniforme scolaire bien repassé, et, bien sûr, sont accompagnés de leurs parents, des intellectuels très gentils. Papa nous place en demi-cercle autour du vieux tourne-disque, et nous écoutons tous ensemble des mazurkas de Chopin ou quelque chose dans ce genre. La musique doit être choisie avec soin. Certes, on peut piocher dans le répertoire classique, mais dans un premier temps, il ne faut pas sélectionner quelque chose de trop compliqué. Le plus important étant de ne pas aller trop loin. Pas de Scriabine, pas de Schoenberg – ça peut sembler un peu ennuyeux aux enfants de sept ans – mais du Chopin, oui. Chopin, c’est parfait. C’est juste ce qu’il faut. Ensuite, les adultes iront à la cuisine boire du thé et discuter de sujets sé-rieux, et les enfants se livreront à des plaisirs innocents : ils joueront aux échecs ou au loto.
Quand je me faisais un copain et en informais mes parents, mon père demandait sans faute quelles notes il avait à l’école. J’essayais d’éviter une réponse directe. S’il se trouvait que le co-
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pain avait de bonnes notes, Papa se fâchait fort et disait :
– Tu vois ! Ce garçon étudie bien ! Et ses parents doivent être contents de lui. Il n’y a que toi qui es aussi désinvolte.
Et si mon nouveau copain était médiocre, Papa se fâchait en-core plus et criait à Maman :
– Tu vois, Verotchka ! Au lieu d’être ami avec des garçons bien, il choisit exprès des cancres et des fainéants.
Papa était souvent mécontent de moi. Je ne m’y attendais jamais vraiment. Je me souviens d’une fois où on m’avait laissé seul à la maison. J’étais assis à table et je jouais avec les quelques objets en ma possession – l’assortiment de figurines d’Indiens offerts par ma grand-mère et deux rangées de matelots révolu-tionnaires, baïonnettes en avant. C’est Maman qui m’avait offert ces derniers. Dans la scène que j’imaginais, mes Indiens étaient cachés dans une forteresse faite de cannettes de bière étrangères – dans les années soixante-dix, ces cannettes étaient d’une grande rareté et personne ne les jetait. Les matelots révolutionnaires, pour une raison obscure, jouaient le rôle des colons. Leur tâche était de prendre la forteresse d’assaut. Il y avait plusieurs variantes dans le développement de l’histoire, mais en règle générale, c’étaient les Indiens à moitié nus qui gagnaient. Papa se mettait toujours en colère quand je jouais aux Indiens et aux matelots. Il criait :
– Tu as de nouveau sorti tes diableries ! Tu ferais mieux de faire quelque chose d’utile ! Lire un livre ou écouter de la mu-sique. Les mazurkas de Chopin, par exemple…
C’est pourquoi je ne pouvais jouer aux Indiens que quand j’étais seul à la maison. Mais, Dieu merci, cela n’était pas rare – Maman et Papa travaillaient beaucoup.
J’étais donc là, une fois de plus, seul avec les Indiens, les matelots révolutionnaires et les cannettes de bière. Je vou-lais aussi faire participer le détachement de cavalerie du jeu Bataille du lac Peïpousque je venais d’avoir comme cadeau. J’essayais de décider dans quel camp allaient se battre les cheva-liers : celui des Indiens ou celui des matelots révolutionnaires. Fi-
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Les Gens à nu
nalement, j’ai décidé que les chevaliers – les détachements russe et allemand – attaqueraient perfidement les uns et les autres, et que les Indiens s’uniraient avec les matelots pour faire face à ce nouveau péril. Soudain, au moment où j’installais le détachement de cavalerie sur la table à manger, le téléphone a sonné.
J’ai décroché et j’ai entendu la voix d’un homme âgé :
– Passez-moi Vera, s’il vous plaît !
– Maman n’est pas là. Elle est au magasin, ai-je répondu.
Je me suis tout de suite souvenu de la phrase qu’on m’avait apprise et j’ai repris :
– Je peux lui transmettre quelque chose ?
– Dites-lui, m’a-t-on répondu, que Beketov a appelé. De Moscou. Pour une question importante.
Papa est rentré du travail peu de temps après. À ce mo-ment-là, j’avais déjà fini de jouer et j’avais réussi à ranger mes « diableries » dans le tiroir inférieur du bureau. Les Indiens et les matelots avaient gagné, comme prévu.
– Où est Maman ?
– Elle est partie au magasin. Elle a dit que les gens du ma-gasin rue Thorez ont promis de mettre des poules à un rouble soixante-quinze.
À l’époque, j’imaginais mal ce que c’était que les « poules à un rouble soixante-quinze » et en quoi elles étaient différentes des autres. Mais je supposais que, si elles avaient un nom si long, ce n’étaient pas de simples poules, mais qu’elles étaient particulière-ment bonnes et qu’il fallait faire une longue queue pour en avoir.
– D’accord…, a dit Papa. Et toi, qu’est-ce que tu as fait pen-dant ce temps-là ?
– Je faisais mes devoirs à la maison, ai-je menti. On nous a donné des exercices à faire. Et puis Maman a eu un appel de Moscou…
– De Moscou ? De la part de qui ? s’est étonné Papa.
– C’était…, commençai-je en fouillant ma mémoire. C’était Bebetov.
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Première partie
Papa, sans raison apparente, s’est fâché très fort.
– C’est Beketov qui a appelé ! Tu entends ? BE-KE-TOV ! Nikolaï Ivanovitch Beketov. Membre correspondant de l’Acadé-mie des sciences. C’est clair ? « Bebetov », n’importe quoi… c’est toi « bebetov » !
Sur ce, il partit fumer dans la cuisine, et notre conversation s’arrêta là.
Peut-être que mon père commençait à comprendre, déjà à l’époque, qu’il avait de moins en moins d’influence sur moi. La réalisation du projet de salon musical pour enfants allait manifes-tement être reportée à une date indéterminée. Mais malgré tout, mon père nourrissait l’espoir de m’introduire dans le cercle des enfants comme il faut.
– Tu dois davantage te rapprocher des excellents élèves, me répétait-il.
– Mais les excellents élèves sont tous des filles, me justi-fiais-je. Je ne peux quand même pas être copain avec des filles !
– Et Nastia Dontsova, tu la fréquentes quand même, répliquait Papa avec raison, alors qu’elle n’est qu’une élève très moyenne.
J’étais amoureux de Nastia Dontsova. Elle ressemblait à l’ac-trice Belokhvostikova. C’était une fille fine au visage rond et aux grands yeux apeurés – très beaux, très bleus. Elle avait les cheveux raides et longs. Nous habitions dans des bâtiments voisins et reve-nions souvent de l’école ensemble, passant même du temps l’un chez l’autre. À l’anniversaire de Nastia, j’étais le seul garçon parmi tous les invités. Les autres étaient des filles, même s’il y avait aus-si un Vadik. Mais c’était le fils de connaissances de la maman de Nastia. Quand on est petits, on ne peut éviter ce genre de « Vadik » à nos anniversaires. Il était assis en face de moi et regardait tout le monde par en dessous. Je ne me souviens pas de son apparence physique. Je me souviens seulement qu’il avait de fins sourcils blanchâtres sur son visage rond. À un moment, il s’est assis à côté de moi et a commencé à se vanter que ses parents lui avaient acheté un nouveau vélo. Je lui ai répondu que j’avais un vélo moi aussi.
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Vadik s’est mis à réfléchir en mettant son index dans son nez. Je me suis éloigné de lui au cas où. À vrai dire, cet anniversaire-là était ennuyeux. Les parents de Nastia ont entrepris un concert d’enfants et nous faisaient lire à haute voix les poésies apprises à l’école. Je me suis senti mal à l’aise et ai refusé obstinément de participer. Je n’appréciais pas les parents de Nastia. Ils n’approuvaient manifes-tement pas notre amitié. Apparemment, il leur semblait que leur fille était digne d’un garçon qui avait de meilleures notes que moi dans les matières principales. Mon père n’était pas enthousiasmé non plus. Mais il comprenait qu’on ne pouvait pas s’opposer au cœur et qu’il valait mieux ne pas faire pression sur moi. Nastia… et que Dieu soit avec elle. Avec le temps, il se trouvera une fille plus intelligente, d’une famille de professeurs. Ils pourront aller à la Philharmonie ensemble. Écouter Chopin. Mais les copains, c’était autre chose. Là, il fallait faire preuve de fermeté.
– Tu ferais très plaisir à ton père, m’a-t-il dit une fois au dé-jeuner, si tu devenais ami avec Aliocha Petrenko.
Il se retourna vers ma mère et lui raconta :
– Verotchka ! Tu sais qu’Andreï et Aliocha ramassaient des feuilles à l’arrêt de tram ? Je ne me lassais pas de regarder ! Ces deux garçons sont fantastiques !
Aliocha Petrenko était un excellent élève, et sa photo était ac-crochée au tableau d’honneur de l’école depuis le début de la pri-maire. « Ramassaient des feuilles »… Ces feuilles idiotes, Papa s’en est souvenu pendant toute une année. Ce jour-là, il était venu me chercher à l’école. À l’arrêt de tram, nous avons rencontré Aliocha Petrenko et sa maman, une dame âgée enveloppée dans un manteau de mi-saison avec une expression d’ennui inspiré sur le visage. C’était en octobre, il faisait bon. Il y avait un peu de temps avant l’arrivée du prochain tram. Les adultes se sont mis à discuter et Aliocha et moi, nous avons été laissés en tête à tête.
La maman d’Aliocha a dit :
– Tant qu’on ne voit pas le tram, les enfants allez vers ces arbres là-bas et jouez.
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Première partie
– Jouer à quoi ? a demandé Aliocha avec empressement.
– Eh bien, ramassez des feuilles. Regardez comme elles sont belles : jaunes, rouges. Tu te souviens, Aliocha, nous avions appris une poésie sur l’automne ? Allez, les enfants, faites le concours de qui fera le plus joli bouquet en premier.
Si à ce moment-là il y avait eu à mes côtés Vitia Andreïev ou Vadik Kirillov de ma classe, on aurait trouvé de quoi s’occuper. On aurait joué au loup ou on se serait jeté des glands. Mais Alio-cha s’est tout de suite dirigé à l’endroit indiqué. Je ne pouvais que le rejoindre. Et ramasser par terre avec lui ces stupides feuilles jaunes pour faire plaisir à Papa. Je me souviens encore de l’ex-pression de bonheur total et de sérénité sur son visage.
Mais cela ne dura pas. Après cet épisode, j’ai essayé d’éviter Aliocha par tous les moyens. Lui ne se démenait pas non plus pour être ami avec moi : après tout, je faisais partie des élèves moyens. Aliocha m’agaçait. En classe, il était assis droit comme un bâton, les bras soigneusement croisés sur la table, et regardait la maîtresse sans ciller, avec des yeux ronds. Il avait une petite tête, les cheveux coupés court et un cou très fin. Aliocha me rap-pelait un peu le crâne qui me servait de jouet quand j’étais petit. Mais en comparaison avec ce crâne, il n’avait aucun intérêt. Ce crâne était gardé dans une boîte verte chez ma grand-mère. C’est ma tante qui était peintre qui l’avait trouvé quelque part, pour le dessiner, m’avait-on expliqué. Quand j’allais chez ma grand-mère, je me précipitais au salon, où se trouvait cette boîte, je sor-tais le crâne et commençais à jouer.
– Le crâne, le crâne, lui disais-je. Bonjour monsieur le crâne.
Je passais mes doigts avec précaution dans les orbites vides. Il me semblait que le crâne me comprenait
– Alia ! criait Grand-mère en colère. Enlève tout de suite ce crâne de là et arrête de faire peur à l’enfant !
Le crâne m’était retiré sur-le-champ, et je me mettais à pleu-rer. Je le préférais de loin à mes camarades de classe quelconques. Surtout ceux comme Aliocha Petrenko. Le crâne vivait sa vie in-
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Les Gens à nu
dépendante. Il se taisait quand je lui parlais et écoutait avec atten-tion. Aliocha, lui, éclatait toujours d’un rire aigu avant que je ne finisse mes phrases. Et je n’avais guère envie d’être ami avec lui.
Les gens à nu et la « gamme à globuline »
Être seul, c’est être complètement sans défense. Il ne faut pas être seul. Il doit toujours y avoir quelqu’un ou quelque chose d’autre près de soi. Pas forcément une personne. Un ob-jet suffit. Mais il ne doit pas être utilisé de quelque façon que ce soit. Un être humain n’est guère utile. Il parle trop, il touche les gens. Un objet est beaucoup plus calme. Il reste à sa place, il ne demande rien. Être seul, ce n’est pas quand il n’y a per-sonne à tes côtés. Être seul, c’est ne rien posséder. N’avoir aucun objet à toi. Avoir un uniforme d’école, un cartable, une trousse avec des crayons, des cahiers, des manuels. Mais les manuels ne sont pas à toi, mais à la bibliothèque. Il est strictement interdit de dessiner dedans.
Tu es complètement nu. Un nudiste sur la plage est nu, lui aussi, bien sûr. Mais il possède des vêtements. Ils sont juste ran-gés dans son sac à dos pour quand il en aura assez de montrer ses parties aux gens. Ou quand il aura faim et rentrera déjeuner chez lui.
Une personne solitaire est complètement sans défense. Sur-tout si c’est une petite personne. Petit dans le sens qu’il n’a que sept ans, qu’il est un enfant. Pour une petite personne, se montrer nu, c’est la honte. Ce n’est pas beau et c’est honteux. Pour une grande personne, c’est une action artistique, une performance. Une fierté et une beauté.
Ou une tragédie.
Mais une tragédie obligatoirement belle.
Au milieu des années soixante-dix, quand ma mère travail-
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Première partie
lait à l’Institut de la culture, elle avait un étudiant vietnamien. À l’époque, on recevait souvent des jeunes gens de pays amis. Ce Vietnamien était écrivain et un jour, il a écrit un scénario de film. C’était l’histoire de militaires américains qui avaient fait irruption dans un village et violaient une habitante, une jeune mère. Son mari, un membre du Parti communiste, était à ce moment-là en train de combattre héroïquement les occupants à un autre endroit. La femme, ne supportant pas la honte, s’enferme dans un couvent. Puis, la guerre se termine et les occupants américains sont chas-sés. Le mari est rentré mais sa femme n’est plus là. Les habitants de son village lui racontent tout. Au début, le mari est triste, mais il se ressaisit et part à sa recherche. Il a parcouru la moitié du pays avant de trouver, par un heureux concours de circonstances, sa femme dans un couvent. La femme est allée à sa rencontre (ici, d’après le scénario, il devait y avoir une chanson vietnamienne très touchante). Il l’a prise dans ses bras et l’a convaincue de ren-
