Les Grenouilles - Raymond Duesberg - E-Book

Les Grenouilles E-Book

Raymond Duesberg

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Beschreibung

Après 1984 de George Orwell ou Le meilleur des Mondes d’ Aldous Huxley – auxquels on ne peut s’empêcher de penser –, Raymond Duesberg nous livre ces Grenouilles, véritable poème visionnaire de la cruauté, de l’érotisme… Mais c’est surtout, dans sa cohérence implacable, le monde de demain : Lémuria, une ville où semblent s’être réfugié les ultimes survivants de l’humanité, qui y vivent tapis dans des « cros », marqués en leur chair de maladies incurables, définis par des tâches grotesques et dérisoires, asservis à un régime dictatorial, à une religion sans amour, habités, cependant, par quelque obscure nostalgie…
Dans notre littérature trop quiète, Raymond Duesberg introduit cette violence précise et folle qui fut celle d’un autre visionnaire, cinq cents ans plus tôt, son compatriote Jérôme Bosch. Son écriture unique, surgissement magnifique et insolite, profuse, cocasse, révèle un de ces écrivains de la race des grands visionnaires.
Lors de sa publication en 1962, ce roman provoqua un véritable séïsme littéraire et une critique unanime, il fut un best-seller commercial. Nous nous devions de rééditer ce chef-d’œuvre, dont le propos est plus que jamais d’actualité.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Raymond Duesberg, industriel retiré des affaires, vit à Bruxelles. Il est l’auteur d’un seul livre, mais quel livre !

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Seitenzahl: 662

Veröffentlichungsjahr: 2021

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LES GRENOUILLES

Raymond Duesberg

LES

GRENOUILLES

Roman

Catalogue sur simple demande.

www.lecri.be [email protected]

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

ISBN 978-2-8710-6732-0

© Le Cri édition,

AvLeopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

En couverture : Jérôme Bosch,Le Jardin des délices(détail), 1503-1504.

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

À mon père

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Le soir du 26 juin 2976, sur la place du Mégaphone, devant la carcasse calcinée d’une espèce de Tour Eifel, la foule agenouillée, où l’on reconnaît : le Père et la Mère Temporel ; le Chroniqueur Orimiel ; Baptiste, le Vagabond Honoraire ; le Chansonnier Philharmonique ; la Tronc, sa femme ; Sa Ferveur le Précepteur Orthomental ; Sa Ferveur Oculi ; Gueulu ; Claquedent ; Joliette ; Coquine ; Petite ; Mignonne ; La Gravide, femme du récupérateur Gueulu ; l’Ouvreuse-au-doigt-nécrosé ; Lortioise ; Glaise ; les quatre Comédiens officiels : Hul, Dial, Triss et Haml ; le T.D.P. ; le Notable-Prime ; l’Ayant-Droit ; Calcinous, chef de la Statistique ; Monsieur Octave ; Monsieur Gustave, époux de Joliette ; le Garde-en-instance-d’agonie ; la Sacristine-en-Chef ; les Suisses-du-Temple ; les Huissiers-Chiens ; des Statisticiens, des Récupérateurs, des Déterreurs-de-tombeaux, des Chronocides, des Fonctionnaires de l’O.N.S.S.R. – Office National de Sécurité Sociale et Religieuse –, des Morticoles, des Chirurgiens d’Adades, des Maïeutes, des Ordonnateurs-de-ruines, des Préposés-aux-Choses-Vagues appelés aussi Sacerdotes, des Moniales, des Prolos et des Proloses puis, enfin, à l’écart, vêtue, comme toutes les sacristines, d’un froc, aussi noir que ses cheveux, une jeune fille ; à ses côtés : l’Étranger.

Tous ont les yeux levés vers la pointe de la tour où un pavillon badigeonné au luminôl diffuse la « Voix de Dieu ».

La voix de Dieu. — À quel point Je suis exclusif, Je ne vous le répéterai jamais assez. Mais vous Me connaissez si mal : Corps humain irradié, Vacuité secrète au fond d’un temple, Gros Animal repu de soleils et d’étoiles, Absence implacable, Négation superessentielle, Tout et Rien, « un cri dans la rue ».

En Me nommant, vous M’amoindrissez et, chaque fois que J’ai pris forme, vous M’avez assassiné.

Ne cherchez donc plus à Me tenter, à Me modifier, ou à Me convertir à votre humanité : plus jamais Je ne réfléchirai le monde.

Né d’un de Mes divertissements, le visage de l’homme M’indiffère, depuis qu’on y voit les stigmates de Mon échec.

En Moi, à chacune de vos secondes, comme en la pulsation d’un cœur, le triomphe alterne avec la défaite, et Mon Bien avec votre Mal.

Apprenez donc à accorder ces contradictions, avant de vous targuer de Me connaître !

Mais, pour vous, Mes enfants tardifs, y a-t-il encore un problème métaphysique à résoudre ?

À présent que la Mort est apprivoisée,et l’immortalité démystifiée, vos âmes d’oiseaux-mouches n’aspirent plus qu’à une éternité d’insouciance. Ne vous inquiétez plus de votre fin ; douce est la peur dene pasmourir.

Désormais, en dédit de vos ancêtres dont tous les rêves ont tourné au cauchemar, votre Sommeil n’aura droit qu’à des songes d’aveugle-né.

Avant vous, des êtres d’élection s’imaginèrent que le sang des hommes rendait la vie au Soleil. Avaient-ils tort ? Avant vous, des êtres d’élection assurèrent que les planètes dansaient aux cris des nouveaux-nés, expliquèrent les étoiles filantes par les escarbilles du gril où se consumait un martyr, interprétèrent une éclipse de lune par le repas d’un Moi glouton, justifièrent l’éternité à la lueur des galaxies défuntes et leur respiration par la rotation des astres… Avaient-ils tort ?

À votre tour, délaissez la science pour la conscience, la logique pour le symbole, en particulier celui qui est inscrit dans votre chair, depuis que J’ai décidé que chacun de vous naîtrait avec une infirmité ou une mutilation, dont il tirera fierté. J’ai toujours eu le goût du monstrueux.

Ces circoncisions, vous les appelez vos « Cancers-de-Dieu » ; c’est en effet ce qu’il y a de plus divin en vous. Mes enfants inachevés, ne l’oubliez jamais. Je vous ai débarrassé des instincts qui furent votre perte, J’ai rassemblé les races issues des bouleversements géologiques, et J’ai réduit l’univers habitable aux proportions d’une cité de vingt-cinq mille âmes. Enfin, J’ai cédé à la tentation de changer les pierres en pain, puisqu’il vous suffit d’explorer les niches où vous vous mussez pour découvrir tout ce qui est nécessaire à votre agrément et à votre subsistance. Dès lors, ne craignez pas de ressembler aux vers de sable qui se nourrissent de leurs propres déjections, et que votre esprit vive en paix de ses rentes, gardant toujours foi en l’éminente dignité du petit nombre.

(Silence, à peine troublé par le crissement du disque usé.)

Mes enfants ébauchés, que J’ai libérés du tourment de choisir, soyez ivres de votre obéissance, ne mendiez plus des certitudes, étouffez la nostalgie du savoir, demeurez pro­portionnés aux circonstances : on n’élabore pas un monde pour justifier des principes.

Voici que, pour la première fois, vivent sur cette terre des êtres morts à l’Histoire, vomis par elle, comme Jonas par la baleine. L’idée M’a effleuré, d’infirmer toutes vos facultés personnelles au profit d’une mémoire collective de vos innombrables échecs, que J’aurais pris plaisir à aiguiser, à entretenir, à rafraîchir… Soyons sage. Il Me suffit que vous ayez perdu la plus mauvaise de vos réputations ; à savoir, le goût maladif d’un avenir compensatoire. Avouez que ce monde borné, figé, sans civilisation consécutive, que Je vous ai donné en bail, est mieux adapté à votre entournure que l’univers antérieur où vous passiez votre temps à vous entre­tuer, à vous entre-juger et à vous exploiter les uns les autres.

Peu M’importe, d’ailleurs, ce qui s’échappe de vous, Je suis las de vos prières et de vos antiprières. C’est de Moi­-même que Je tire ma provende. Que n’avez-vous plus tôt interrompu cette poursuite effrénée et désespérante de votre propre image ! Vos esprits ne seraient pas devenus pareils à des champs de neige sous la lune.

Néanmoins, Je vous aime encore mieux indifférents que hantés par des lendemains chimériques. Dans votre cité, point d’hommes d’action, point d’hommes de méditation, point d’hommes de plaisir, mais un peuple de bessons, à jamais guéris de ce prurit : dérober une renommée à la mort.

Écoutez-Moi donc. Je veux que vous gardiez au fond de vous-mêmes une réminiscence de culpabilité, car, Je vous le répète, la tentation de vous supprimer ne Me quitte jamais.

Peut-être serait-ce en vous regrettant que Je parviendrais à vous aimer…

Ne comptez donc plus sur Moi pour faire scandale parmi vous ; l’ère des messies est révolue.

Cependant, puisque Je dois quand même ménager votre durabilité, que, chaque année, sorte de vos rangs un couple pareil au premier couple du monde.

Cet homme et cette femme conserveront ces instincts dont Je vous ai privés, et seront dépourvus du Cancer-de­ Dieu, Ma signature sur votre chair.

À vous de découvrir ces élus et d’organiser le rituel, afin de vous donner l’illusion de M’offrir Ma création tout entière.

À eux de refaire à votre intention l’apprentissage de l’amour et de la mort.

Mais, à la différence de celui qui souffrit un jourpourvous, Je désire que ces deux êtres souffrentau lieu devous.

Le spectacle de leur exception M’aidera à vous supporter et écartera de Moi le souvenir de Mon échec.

Pour le reste, gardez un œil sur le miracle :le jardin d’Eden est toujours à louer.

La foule,comme on disait jadis : amen. — Le monde-va-de-soi !

Un tintement de cloche fêlée a annoncé la fin du mes­sage. On se disperse : le Père Temporel dont une manche vide cerclée de brassards flotte le long de la hanche ; la Mère Temporel qui n’a qu’une seule mamelle ; Sa Ferveur le Précepteur Orthomental qui toise ses voisins avec son monocle occulté, le Vagabond Honoraire qui serre tendre­ment dans ses bras son inséparable couffin ; portant arc, carquois et inutilisables microphones itinérants, les Huis­siers-chiens qui soutiennent l’un des leurs en instance d’agonie, les Suisses-du-Temple, idiots de naissance à la bouche en tirelire et la chevelure léonine ; la théorie des Moniales, une main sur le sexe, une autre sur le sein droit, précédée par quelques Préposés-aux-Choses- Vagues vêtus de simarres blanches ; Mignonne, qui lisse sa petite barbe blonde ; Joliette, maritorne à tête de bouledogue ; Lor­tioise, dont l’ombre ressemble à un immense insecte orthop­tère ; Coquine, qui frétille de son nez-trompe ; Petite, bos­cotte à l’air perpétuellement ahuri ; ce grand diable de Chansonnier Philharmonique qui s’entretient à voix basse avec Orimiel et ce rustaud de Gueulu, tout en tirant derrière lui un petit chariot où est installée sa femme-tronc ; le dernier statisticien, le dernier fonctionnaire de l’O.N.S.S.R.,, le dernier maïeute, le dernier prolo, puis ce petit rhéteur musqué de T.D.P. qui s’était attardé à se soulager derrière une colonne brisée…

Ainsi, tandis que la lueur du pavillon faiblit lente­ment sous la lune, chacun, voûté comme en peine de soi­-même, descend vers la ville pour gagner son cro.

Bientôt, ne demeurent plus sur la place du Mégaphone que cette jeune fille vêtue de noir, dont la nuque frêle est gauchie par une légère gibbosité, et l’Étranger aux che­veux blonds.

Les deux jeunes gens se font face, s’interrogeant du regard.

L’Étranger,ironiquement. — Le monde-va-de-soi.

(Atténuée par la mollesse du dessin des lèvres et la dou­ceur de ses yeux bleus, une sorte d’arrogance triste durcit ses traits, tandis que sa voix rauque, où l’indignation alterne avec la moquerie, lâche des bribes de phrases essou­flées, hargneuses.)

L’enviable certitude que la vôtre !… Qui décapera l’univers de son absurdité ? Car, seule, l’absurdité est absurde, enten­dez-vous… Révéler à cette espèce forlignée que toute coin­cidence est significative, à quoi bon ?

Les Lémuriens sont pareils à ces crabes qui portent leurs yeux au bout d’une tige ; le plus loin possible de leurs cerveaux et de leurs cœurs…

La jeune fille,l’interrompant, sur le ton du reproche. — Vous ne parleriez pas ainsi si vous aviez connu la Cage.

L’Étranger,se ravisant soudain. — Soyez indulgente. Il y a si longtemps que je ne me suis adressé à une femme de chair.

(À ces mots, la sacristine, d’un geste pudique, ramène un pan de son voile autour de son cou, puis prend la fuite.)

Attendez ! Ne vous esquivez pas ainsi ! De quelle Cage s’agit-il ? Laissez-moi au moins votre nom en souvenir de notre rencontre.

La jeune fille,d’une voix grave, déjà lointaine. — Per… due…

L’Étranger, les mains en porte-voix. Je m’appelle Lange. Rappelez-vous : Lange.

CHAPITRE II

Lange marche dans les ruelles désertes de Lémuria, entre les ruines que chaule la lune. Parfois, le renâclement d’un ronfleur, ou la plainte d’une rêveuse s’échappe des alvéoles d’un cro.

Lange,murmurant. — A-t-on encore le droit de s’émouvoir, quand on est le der­nier survivant d’une race ?(Travestissant sa propre voix :)« Laissez-moi au moins votre nom, en souvenir… » Perdue ! Perdue pour qui ?… Pourquoi ?… Et, que fais-je ici ?… Je m’enfonce dans cette nuit pareille à toutes les autres nuits de mon exil ; tout à l’heure, j’irai voler quelques subsis­tantielles dans une de ces rabouillères, puis l’aube à nouveau me chassera d’ici… Hé ! qu’insinuait-elle à propos de cette Cage ? Jamais vu de cage à Lémuria !… Per… due… Quand cesseras-tu de t’attendrir ?… On t’attend chez toi, on te regrette. Tu ferais mieux de demeurer dans ta tanière plu­tôt que de risquer ainsi ta vie dans cette cité maudite… Pour­quoi accélères-tu le pas maintenant ? Crois-tu qu’il suffise de hocher la tête pour mettre ses pensées en fuite ?

L’épiderme de ses joues avait le velouté des fruits de ton enfance. C’est en humant une légère fragance, pareille à la sienne, que s’éveilla ton premier désir…

(Fronçant tes sourcils :)Hélas, l’Ève de tes jeux fut fauchée, avant que son corps ne remplisse ses promesses ; et sa pomme, sous la terre, achève de se pétrifier. Punis-toi donc de cet enivrement pas­sager qui faillit te faire oublier le génocide, et puisse la haine de cette ville dont tu es le paria, longtemps encore te garder l’attrait de vivre !

Il s’assied sur un fût de colonne, la tête entre les mains, ignorant le petit homme chauve qui se dirige vers lui un panier dans une main, une flûte dans l’autre.

Le petit homme,arrivé à hauteur de Lange. — Excusez-moi. Je suis impardonnable.

Lange,levant la tête, surpris. — Pourquoi ?

Le petit homme. — D’avoir marché sur votre ombre.

Lange,soupçonneux. — Que me voulez-vous ?

Le petit homme. — Vous mettre en garde, vraisemblablement. (Se campant devant son interlocuteur :) Je me présente : Baptiste, Vaga­bond Honoraire de Lemuria. Et, dans ce couffin, ma com­pagne.

Lange. —Votre compagne ?

Baptiste. —Vous désirez la voir ?

Lange,la bouche dure. — Passez votre chemin, Baptiste.

Baptiste,insistant. — Vous voulez voir ma couleuvre ?

Lange. —Votre couleuvre ?

Baptiste. —Et pas une couleuvre comme les autres, croyez-moi ! Bicé­phale et hermaphrodite. (Lange, distrait par ses propres ré­flexions, reste silencieux.) Alors, vous n’êtes pas tenté ?

Lange,soupirant. — De quoi, mon Dieu ?

Baptiste,gravement. — De me demander un service.

Lange. — Si. Indiquez-moi le chemin qui conduit à la Cage.

Baptiste. — Interdit de se rendre à la Cage pendant la nuit, jeune homme ! (Se reprenant :) Du moins, pour n’importe qui. (S’accroupissant et posant sa main sur le genou de Lange :) Et vous n’êtes pas n’importe qui, Lange, puisque je vous invite à vous confier au seul Lémurien qui soit capable de comprendre votre désarroi.

Lange. — Comment savez-vous mon nom ?

Baptiste. — Ne l’avez-vous pas crié à cette jeune fille ? Cependant, je vous connais depuis plus longue date. Bien souvent, sans que vous vous en rendiez compte, je vous ai suivi dans vos pérégrinations nocturnes. Car, comme vous, j’aime la nuit ; (à voix basse :) l’ordre de la nuit, restauratrice des ruines et des âmes. (Lange crache par terre.) Vous crachez ?

Lange,irrité. — Je crache sur la ville, Vagabond. Sur ses habitants, sur cette Perdue, sur vous, sur tout. J’en ai assez, assez !

Baptiste. — Dommage !

Lange. — Dommage pour qui, pour quoi ? Vous feriez mieux d’aller me dénoncer aux Autorités, plutôt que de perdre votre temps en ma compagnie.

Baptiste. — Pourquoi n’allez-vous pas vous dénoncer vous-même ?

Lange. — Savez-vous à qui vous parlez ?

Baptiste,souriant. — Bien sûr, je parle à un Maquiritare, au dernier des Maquiri­tares.

Lange,profondément étonné. — Et vous ne vous enfuyez pas ? Et vous ne craignez pas la contagion ?

Baptiste. — Dites-moi, Lange – je brûle de le savoir, depuis si long­temps – comment cela s’est-il passé ?

Lange. — Quoi donc ?

Baptiste. — Le génocide.

Lange. — Pourquoi avalerais-je ma lange, maintenant que vous con­naissez mon secret ?… Ce fut terrible, Vagabond. À la fois terrible et grotesque.

Baptiste. — On a fait de ce drame bien des gorges chaudes à Lémuria, car, seuls, Son Auguste Ferveur Asmodée et quelques Pré­posés-aux-Choses-Vagues y assistaient. Ils ne nous en li­vrèrent qu’une mince relation, truffée de préceptes édifiants (scrutant Lange) il y a presque un an, maintenant. (Impa­tient :) Racontez-moi, Lange.

Lange,avec une émotion croissante. — Raconter ! Peut-on raconter comment un paisible village fut soudain transformé en un champ de malédiction où sévis­saient les pires instincts ? Si, du moins, les condamnés avaient bénéficié d’une fin conforme à leurs principes, digne et se­reine ! Mais où l’on mourait, en même temps on aimait, et avec quelle furie ! Ici, deux êtres que la fièvre ardait, se tor­daient sur un matelas ; deux pas plus loin, on se chevauchait en grinçant des dents ; des corps, subitement couverts de plaies et boursouflés de tumeurs, se renversaient, s’acco­laient, s’emboîtaient, se fourgonnaient, s’entremêlant dans un agrégat de chairs convulsives, pareils aux nœuds grouil­lants des pariades ophidiennes ; si l’on trébuchait, des bras, qui n’étaient plus que des os, se refermaient voracement sur vous ; ni l’âge, ni la condition, ni la pudeur ne mirent frein à cette frénésie, où l’amour et la mort, pendant plusieurs jours, s’accointèrent. Je vois encore, du buisson où je m’étais caché, le prêtre lémurien – votre Asmodée, sans doute – qui, du haut d’une estrade improvisée, se complaisait à ce spectacle, jusqu’à ce que le dernier râle de volupté s’éteignit avec le dernier cri de douleur. (Lange frissonne.)

Baptiste. — Et vous, comment avez-vous échappé au massacre ? (Lange se trouble.) Achevez, vous en avez trop dit, maintenant.

Lange. — J’ étais absent du village quand fut distribuée la nourriture empoisonnée.

Baptiste. — Où étiez-vous ?

Lange. — Vous me le demandez ? Ici, clandestinement. Dans cette ville interdite, dans la cité ennemie, dont les mœurs mysté­rieuses m’attiraient irrésistiblement. (Avec amertume :) Il ne me reste plus maintenant qu’à lui témoigner ma reconnais­sance d’avoir survécu, grâce à la curiosité qu’elle m’inspira.

Baptiste. — Vos parents…

Lange,devinant la pensée de son interlocuteur. — Je suis orphelin. Un vieil oncle, dont je tairai l’agonie, par pudeur, m’éleva. Allez-vous-en, maintenant. Laissez-moi seul. J’ai la nausée de moi-même.

(Baptiste regarde Lange avec une admiration attendrie.)

Baptiste. — Je m’incline devant vous, jeune homme.

Lange. — Il n’y a pas de quoi s’incliner, croyez-moi.

Baptiste. — D’importants événements se préparent à Lémuria. Le jour est proche où ce monde sera enfin désensorcelé, où la conjoncture se transformera en avènement, la rencontre en invention, la connaissance en vertige, le sens en genèse et le désespoir en espérance.

Lange,ironique. — Et la sécheresse en pluie, sans doute ?

Baptiste,à voix basse. — Vous ne croyez pas si bien dire. N’a-t-on pas prétendu que les premières âmes naquirent de l’évaporation de l’eau ?

Lange. — Sornettes ! Si figé, si stérile que soit l’ordre lémurien, rom­pez-le, et le dernier vestige de civilisation disparaîtra de notre planète.

Baptiste. — N’importe quoi, alors, pourra arriver. (Les yeux au ciel :) Fais, Seigneur, que je vive assez longtemps pour voir mes concitoyens, l’âme par Toi régénérée et le corps purifié des souillures que Tu leur as infligées, danser éperdument sous Ton humide bénédiction !

Lange. — Si on vous entendait professer de pareilles hérésies, votrecompte serait vite réglé.

Baptiste. — Écoute-moi, jeune homme. Toute valeur spirituelle pos­sède une équivalence, car il ne peut se commettre dans le monde absolument rien de mal, sans que se produise, quelque part, à l’instant même, un bien compensatoire.

Lange,rêveusement. — Vous parlez comme le Livre.

Baptiste. — À quel livre faite-vous allusion ?

Lange. — Cela n’a plus d’importance, maintenant.

Baptiste. — Pourquoi ?

Lange. — Il est détruit, le Livre.

Baptiste. — Même dans votre mémoire ?

Lange. — Ma mémoire a travesti ses messages en énigmes.

Baptiste. — Vous pourriez les résoudre, ces énigmes, si vous consentiez à mettre une sourdine à… (Il hésite à achever sa pensée.)

Lange,impatienté. — À quoi donc ?

Baptiste. — … à votre aversion.

Lange,buté. — Jamais je n’oublierai le génocide.

Baptiste. — La fille vous y aidera.

Lange. — Quelle fille ?

Baptiste. — La sacristine : Avouez que son image vous hante. (Lange hausse les épaules.) Qui sait, si, au cours de vos fugues d’enfant, vous n’avez pas déjà croisé son regard ?

Lange,froidement. — Mes déboires m’ont appris à ne point frauder, à la frontière des sentiments et des convictions.

Baptiste. — C’est bien ce que je pensais : vous craignez de suivre mon conseil.

Lange. — Montrez-moi le chemin de cette Cage, et qu’on en finisse !

Baptiste. — Au préalable, promettez-moi de vous rendre demain à la séance d’euphon.

Lange,surpris. — Vous me suggérez de venir à Lémuria pendant le jour ?

Baptiste,détachant ses mots. — À l’heure où le Chansonnier Philharmonique se mani­festera sur la place Omphallique, vous vous mêlerez à la foule à moitié inconsciente. Elle vous y attendra.

Lange. — Pour le moment, seule la découverte de cette Cage m’in­téresse.

Baptiste. — Facile. Il suffit d’aller droit devant vous, puis de traverser le cimetière.

Lange. — Vous ne m’accompagneriez pas ?

Baptiste,se levant. — Je ne vous suis pas encore utile. Adieu, Maquiritare. Je vous montrerai ma couleuvre une autre fois.

Lange,d’une voix hésitante. — Je voudrais vous dire, Baptiste… Vous êtes le seul Lému­rien qui…

Baptiste. — Non, Lange, il y en a d’autres, il y en aura beaucoup d’autres… (Il s’en va en hochant la tête.) L’enfant éternel qui demeure en l’homme n’a pas tellement changé. (Se re­tournant :) Et, soyez-en sûr, il pleuvra, Lange, il pleuvra.

CHAPITRE III

Lange longe les murs du cimetière, envahis par les ronces et troués de nombreuses brèches.

Lange,se parlant à lui-même. — Confesse-le, ce Baptiste t’a troublé. N’avait-il pas l’air d’insinuer que tu cherchais à tirer vengeance de ta solitude, que tu ne supportais plus ton propre bonheur ? L’argile que tu modèles, ce Livre disparu sur lequel s’exerce ta mémoire, cette compagne… (Il secoue la tête avec impatience.) Et si j’avais tort !… Si les Lémuriens, tous ces dormeurs possédés par la crainte de ne pas mourir, comme le prétend leur Dieu radoteur, étaient perfectibles ! Ah, voici le sentier que m’a indiqué le Vagabond ! (Il est entré dans la nécropole, en en­jambant un pan de mur.) Même les tombes ici se récupèrent. Un mort chasse l’autre. Le cruel proverbe ! (Dressant l’oreille.) Quel est ce bruit ? Sans doute quelque serpent se glissant dans un buisson (avec un sourire tendu), une « couleuvre bicéphale et hermaphrodite »…

Sans qu’il s’en rende compte tout de suite, des enfants, surgis de l’ombre, l’ont entouré. Leur âge varie entre dix et douze ans. Prime, leur chef, un garçon sans nez ; Mon­golèr, un petit Chinois affligé d’un bec de lièvre ; Négrillon, dont le visage mélancolique est dépourvu de lèvres ; Lévrine, au petit groin perpétuellement humide ; une fillette chauve du nom de Dominette ; Coccine, une boiteuse ; puis Grimelin, dont la joue gauche est tavelée par une large tache de vin ; et Bambine, qui n’a qu’une seule oreille.

Ils sont vêtus d’oripeaux colorés, et leurs visages sont barbouillés de tatouages rituels. L’air farouche et résolu, les enfants font face à Lange en serrant les poings. Leur chef s’est avancé vers lui.

Prime,exagérant le ton autoritaire de sa voix. — Si tu bouges d’un centimètre, on n’entendra jamais plus parler de toi.

Mongolère. — Bravo, Prime. N’oublie pas, intrus, qu’ici, dans notre domaine, nous sommes les juges des vivants et des morts.

Prime. — Parle. Qui es-tu ?

Lange,les passant en revue. — Vous voici donc, vous que j’ai cherchés depuis si longtemps !

Prime,se faisant l’interprète de la perplexité générale.— Qu’est-ce que tu as cherché ?

Lange,souriant. — Les enfants de Lémuria.

Négrillon. — Attention ! c’est un flic.

Lévrine. — Ou un Adade déguisé.

Prime. — Jamais un Adade n’a quitté le Temple lors de la nuit de Manipulation.

Coccine. — Il s’agit peut-être d’un Intact échappé de l’Utérus Ecclé­siæ.

Lange,avec aménité. — Rassurez-vous. Je ne suis point d’ici.

Tous,s’entre-regardant. — Il n’est point d’ici.

Dominette. — Prouve-le.

Lange. — Dois-je me mettre nu devant vous ?

Après avoir tergiversé quelque peu, d’aucuns se déci­dent à le palper et a le tâter sur tout le corps, tandis que leurs compagnons épient ses moindres réactions.

Coccine,l’ausculation terminée.— C’est extraordinaire. Il ne semble pas posséder de C.D.D.

Mongolère. —C’est un Intact, vous dis-je.

Négrillon,enchérissant. — Un Homme-Hostie échappé.

Grimelin. — En tout cas, je ne me souviens pas de l’avoir jamais ren­contré.

Dominette. — Avez-vous remarqué l’homogénéité de son costume ?

Bambine. — Cette chemise à carreaux et ce pantalon uni me paraissent bien plus élégants que nos vêtements d’arlequins.

Dominette. — N’est-ce pas ainsi qu’étaient habillés les Maquiritares ?

Prime,haussant les épaules. — Les Maquiritares sont crevés depuis longtemps, Dominette.

Bambine. — Il a l’air bon.

Grimelin,à voix basse. — Et si c’était l’Adelphos ?

Prime, sévère. — Voyons, Grimelin, tu sais bien que l’ Adelphos descendra directement du ciel…

Grimelin,avec un geste d’excuse. — Je plaisantais, Prime.

Prime,à Lange, durement.— Cite tes références.

Lange est d’abord pris au dépourvu. Mais, très rapi­dement, il pressent qu’entre ces enfants et le personnage qu’il vient de rencontrer…

Lange. — Baptiste, le Vagabond Honoraire.

Un murmure de satisfaction, quelques sourires bienveillants : son intuition ne l’a pas trompé.

Prime. — Puisque tu es un ami de Baptiste, tu vas jurer de ne révéler à personne ce que tu as vu.

Lange,souriant. — Je n’ai encore rien vu.

Prime. — Tu as surpris notre réunion clandestine hebdomadaire.

Lange. — Je le jure donc.

Prime. — Soit. Nous nous fions à toi, étranger. (Lui tendant un petit transistor maculé de rouille :) Voici ton objet-mana. (Lange, après s’être incliné, a pris le talisman.) Grimelin et Bambine te guideront dans la nécropole, et resteront à ta disposition pour t’expliquer nos rites. (Le garçon à la tache de vin et la fillette sans oreille gauche l’encadrent aussitôt, puis Prime, se tournant vers ses compagnons :) L’audience est reprise.

Prime, Négrillon, Mongolèr, Lévrine, Coccine et Do­minette, abandonnant Lange à ses gardiens, vont s’asseoir en cercle autour d’une pierre tombale.

Lange. — Que font-ils ?

Grimelin,l’entraînant. — Le procès de celui qui est enterré là.

Bambine,lui prenant la main. — Comment t’appelles-tu, étranger ?

Lange. — Lange.

Bambine. — Ton nom également n’est pas d’ici.

Comme ils contournent un mausolée éboulé, ils se trouvent nez à nez avec un très petit garçon unijambiste.

Le petit garçon. — Tu vois, Bambine, comme je saute bien, malgré mon cancer. (En effet, il trépigne sur un tumulus en terre battue.) Écoute, on entend craquer les os, là en dessous.

(Bambine éclate de rire.)

Bambine. — C’est mon petit frère.

Grimelin,goguenard. — Façon de parler.

Bambine,se rebiffant. — Il a occupé le même bocal que moi, non ?

Lange,qui, distrait, n’a pas prêté attention à ces dernières paroles. — Pourquoi ne vous ai-je pas rencontrés plus tôt ?

Grimelin,laconique. — Chambrés, pendant la nuit, et, tenus en lisière durant le jour.

Lange. — Qui vous séquestre ?

Grimelin. — Ben, le P.O.

Lange. — Je ne comprends pas.

Grimelin,à Bambine. — Il faut tout lui apprendre, à ce gars-là.

Bambine. — Donc, ses étonnements témoignent de sa sincérité. (À Lange :) Le P.O., c’est Sa Ferveur le Précepteur Ortho­mental, l’adulte chargé de notre éducation.

Lange. — Voilà un maître bien indulgent pour tolérer vos réu­nions nocturnes !

Grimelin,ricanant. — Indulgent, lui ! Il a simplement peur du chantage.

Lange. — Votre P.O., n’est-ce pas une espèce de prêtre prétentieux qui porte un monocle en verre fumé ?

Grimelin. — Ce n’est pas parce qu’il est prétentieux qu’il porte un monocle.

Bambine,sur un ton de confidence. — Nous lui avons crevé un œil.

Lange,se récriant. — Quelle horreur !

Grimelin. — Bambine ne te dit pas tout à fait la vérité. Le P.O. a tou­jours été borgne : tel est son C.D.D. (Feignant la commiséra­tion :) Il en souffrait, le pauvre !

Bambine. — Dévot et scrupuleux comme il est, il souffrait surtout d’en

souffrir.

Grimelin. — Aussi, un jour, nous l’avons persuadé de se laisser enlever la membrane opaque qui reliait ses paupières.

Bambine. — On l’opéra. Malheureusement, il n’y avait, derrière celle-ci, pas plus d’œil que sur la paume de ma main.

Grimelin. — Depuis lors, il vit dans l’angoisse qu’on ne le suspecte d’avoir voulu modifier sa Part-de-Dieu.

Bambine,à Lange. — Tu as de la chance, toi, d’en être dépourvu.

Lange. — De quoi ?

Bambine. — De cancer.

Grimelin. — Comment as-tu réussi à cacher cette particularité aux Autorités ?

Lange. — En me cachant moi-même.

Grimelin,avec fierté. — Nous, les Cancers-de-Dieu, on les soigne. Regarde.

Il pointe son index vers quelques mioches qui, à la faveur du clair de lune, récoltent des brins d’herbe et les déposent ensuite avec précaution dans de petits sacs accrochés à leurs ceintures.

Lange. — Et vous êtes convaincus de l’efficacité de ces remèdes ?

Grimelin. — Les urubus, que nous avons observés, le sont bien, eux ! (Tristement :) Il n’y a que les manques qu’on ne parvient pas à soigner.

Lange. — Les manques ?

Grimelin. — Oui. Les moignons, par exemple. Toutefois, il faut trop de temps sans doute pour les faire repousser. (À part, avec un air de profonde mélancolie :) Et on devient si vite Adade !…

Bambine,avec feu. — L’Adelphos, lui, nous complétera tous, nous guérira tous, rien qu’en posant sur nous son regard.

Lange. — Qui est l’Adelphos ?

Grimelin,détournant la tête, bougon.— Ça ne te regarde pas.

Bambine,chuchotant. — Plus tard, je te le révèlerai, si tu es bien sage.

Lange,regardant autour de lui. — Où me conduisez-vous ?

Grimelin. — Tu veux assister à nos rites, oui ou non ?

Lange. — Certes, mais…

Grimelin. — Alors, laisse-toi faire.

Ils perçoivent des gémissements qui proviennent d’un buisson tout proche.

Grimelin,s’arrêtant. — On va les consoler ?

Bambine. — À quoi bon, Grimelin ! Encore quelques jours et ils se­ront morts pour nous.

Grimelin. — Comme c’est injuste, Bambine ! Je ne m’y habituerai jamais.

Bambine. — Patience, Grimelin, patience !

Soudain, du taillis, s’échappent des paroles.

Une voix de garçon. — C’est toi, Grimelin ?

Une voix de petite fille. — C’est toi, ma petite Bambine ?

Les deux voix,implorantes. — Venez nous embrasser une dernière fois.

Bambine écarte les branchages et fait signe à ses com­pagnons de la suivre. Bientôt, ils se trouvent en face de deux jouvenceaux chlorotiques, assis sur une souche, qui se tiennent les mains, en proie à un profond désarroi.

L’adolescent. — Plus que deux semaines, Grimelin.

L’adolescente. — Plus que quatorze nuits, Bambine.

Bambine et Grimelin se penchent vers eux et les baisent sur la joue droite.

Bambine. — Courage, Véronette.

Grimelin. — Un jour, tout redeviendra normal, Georgie.

Bambine. — Peut-être plus tôt que vous ne pensez.

Véronette,avec véhémence. — Je n’y crois plus, à vos histoires. De quel secours me seront­-elles quand on me manipulera, quand on me profanera, quand on…

Bambine pose deux doigts sur les lèvres de l’adolescente.

Georgic. — Elle a raison. À quoi nous servira votre foi quand nous serons livrés aux chirurgiens et aux psychomètres, puisque quelques heures plus tard, nous aurons tout oublié ? (Frappant du pied :) Tout, tout !

Bambine,à Grimelin, hochant la tête. — L’aoûtement commence à les ronger.

Grimelin. — Hélas ! Ils ne sont déjà plus des nôtres.

Georgic,désignant Lange. — Qui est ce type-là ?

Grimelin. — Un étranger.

Georgic,haineux. — Tu feras mieux de m’éviter la prochaine fois que tu me rencontreras.

Véronette,douloureusement. — Mais, il ne te reconnaîtra même pas, mon pauvre Georgic.

Georgic,anxieux. — Tu crois que les visages aussi changent ?

Véronette. — Ta nouvelle âme se révélera sur tes traits, Georgic.

À ces paroles, le jouvenceau, tremblant d’émotion, avec un geste d’aveugle, passe lentement son index sur la figure de sa petite amie qui, soudain, éclate en sanglots.

Georgic,d’une voix sourde et menaçante. — Allez-vous-en ! Allez-vous-en vite !

Bambine et Grimelin entraînent le Maquiritare.

Bambine. — Venez. Nous ne pouvons plus rien pour eux.

Lange. — Expliquez-moi donc. Que va-t-il advenir de vos compagnons ?

Grimelin. — Ce qu’il adviendra de chacun de nous.

Lange. — On va les tuer ?

Grimelin. — Pire que cela : les muter. Quand l’heure sera venue, Asmodée s’emparera d’eux et les conduira vers les salles d’opération.

Bambine. — Tais-toi, Grimelin.

Grimelin,avec une ironie amère. — L’expérience ne semble pourtant pas si pénible, puisqu’il n’y a guère d’adultes qui ne regrettent leur jeunesse, tandis qu’ils ont perdu à jamais le souvenir de leur enfance.

Lange. — Je ne comprends toujours pas.

Bambine,impatientée. — Tu n’as jamais vu d’Adades, non ?

Grimelin. — Prends garde à eux. Asmodée s’y entend, à stimuler le flair de ses chiens.

Lange. — Qui est cet Asmodée dont on me corne les oreilles ?

Grimelin. — Son Auguste Ferveur Asmodée, c’est le dresseur d’Adades, le porte-parole des Efficients, le chef spirituel de Lémuria, si tu préfères.

Bambine. — D’ailleurs, nous ne le connaissons pas mieux que toi.

Grimelin. — On sait seulement qu’il nous déteste.

Bambine. — Parmi nous, il n’y a que celle-ci qui l’ait fréquenté. (Bambine a désigné à Lange un groupe d’enfants de quatre à sept ans.)Tu aperçois, couchée sous ce saule, cette petite fille aux boucles blondes ?

Lange. — Comme elle est belle ! Et pourquoi, ses compagnons jon­chent-ils son corps de fleurs et de feuilles ? On dirait qu’ils la vénèrent. En voici un qui se dirige vers nous… Mais, mais… il marche à quatre pattes !… Ils marchent tous à quatre pattes ! Bambine, qu’est-ce que cela veut dire ?

Bambine,haussant les épaules.— C’est ainsi.

Grimelin. — On les appelle les griffons d’Angélique.

Lange,couvant des yeux la somnolente. — Vous disiez qu’ Asmodée s’était intéressé à cette petite reine ?

Grimelin. — Son Auguste Ferveur, un jour, attrapa une étrange maladie.

Bambine. — Tu veux dire qu’il la simula.

Grimelin. — Peu importe. Comment se nommait-elle encore ?

Bambine. — Je ne me souviens plus exactement. Siflis, jectois, ou filis.

Lange,interdit. — La syphilis ?

Grimelin. — Ce doit être cela. Or les morticoles, à sa dévotion, préten­dirent que le mal ne serait circonvenu que si Son Auguste Ferveur couchait avec une petite fille de cinq ans.

Lange. — Que me racontes-tu là ?

Grimelin. — La vérité. On lui amena donc Angélique. Il parait qu’il en bavait, qu’il en gargouillait de plaisir ; puis…

Bambine. — Non, Grimelin, ne raconte plus, je t’en supplie. Ne raconte pas.

Grimelin. — Je puis lui révéler le principal, non ? Après trois mois, elle mit bas un bébé mort.

Lange. — À son âge ? C’est impossible, voyons !

Bambine. — Ignores-tu, Lange, qu’il n’est pas indispensable d’être réglée pour engendrer ?

Grimelin. — Le fœtus, issu de Son Auguste Ferveur fut conservé dans l’alcool, et on nous rendit une Angélique infirme. (Pensif :) Depuis cette mésaventure, ses petites cuisses paralysées ne se rejoignirent jamais plus.

Bambine. — Il parait qu’Asmodée compte commémorer l’anniversaire de sa guérison en instaurant un nouveau rituel.

Grimelin. — Ce rituel a toujours existé. Angélique n’est pas la première victime du monstre.

Lange,avec pitié. — Où trouve-t-elle encore le courage de sourire, de chantonner, de jouer avec des fleurs ?

Bambine. — Ne vois-tu pas qu’elle a perdu aussi la raison ?

Lange,serrant tes poings. — Cet Asmodée est donc un fou dangereux ?

Grimelin,comme s’il récitait une leçon. — C’est pourquoi l’Adelphos – Asmodée tuera.

Lange, indigné. — Comment les pères, les mères lémuriens ne sont-ils pas révoltés par de telles infamies ?

Bambine et Grimelin éclatent de rire.

Grimelin. — C’est un véritable enfant, notre étranger.

Bambine,câline. — Que veux-tu apprendre encore ?

Lange. — Je ne sais pas… Je ne sais plus.

Grimelin,joyeusement. — Allons lui montrer les « petits ancêtres » !

Bambine. — Et les paradéluges !

Ils prennent chacun une main de Lange et l’obligent à courir à leurs côtés.

Bambine. — Allons ! Plus vite, plus vite, gros lourdaud !

Ils ont quitté le champ-des-morts et débouchent dans une vaste clairière où les affaissements de terrain ont creusé quantité de puisards, au bord d’un desquels des enfants sont accroupis.

Grimelin. — Faites-nous place, collègues. Voici un spectateur de marque, un ami de Baptiste.

On s’écarte en silence, non sans jeter au nouveau venu des regards empreints de suspicion.

Bambine,inviteuse. — Penche-toi à ton tour, Lange. (Le Maquiritare se baisse vers un des orifices.)

Lange, surpris. — Il y a de l’eau.

Grimelin,avec fierté. — La seule eau de Lémuria. C’est nous qui l’avons découverte.

Bambine,d’un air taquin. — Et dans l’eau, jeune homme ?

Lange. — Je ne distingue pas bien. On dirait…

Des enfants,riant. — Des « petits ancêtres ».

Lange,se redressant, avec une grimace de désappointement. — De vulgaires grenouilles !

Des enfants,furieux. — Vulgaires, vulgaires !

Bambine,qui a passé son bras autour du cou de Lange. — Oh, regarde avec moi cette bouche béante ! À faire pâlir les Suisses du Temple !

Tous, à genoux, se bousculent et jouent des coudes, se pressant autour de Lange, avec une excitation croissante.

Une fillette. — Et ce petit morveux qui essaye de grimper sur le dos de sa maman !

Une autre fillette. — Une vraie maman, celle-là. Pas une maman-bocal, ni une pseudomère.

Un petit garçon. — Comme ils sont mignons !

Une fillette. — Surtout les poupards avec leurs grosses têtes, leurs petites queues et leurs bouches en cœur !

Bambine. — Ils ressemblent aux bébés-éprouvettes.

Cette allusion n’a pas l’air d’être goûtée par ses com­pagnons, dont les regards pleins de reproches font rougir Bambine.

Grimelin. — Lorgnez-moi ce gros père qui fait l’amour ! Comme il be­sogne avec conviction !

Un petit garçon,battant des mains. — Il a crié ! Il a crié de plaisir !

Une petite fille,suçant son pouce. — Et là ! À trois sur une. Ils vont la tuer !

Bambine. — Il y a déjà une victime dans le fond, écartelée. (À voix basse :) Leur Angélique, peut-être…

Un très petit garçon,que Bambie retient par sa veste, de peur qu’il ne tombe dans le puisard. — Elle est seulement un petit peu morte.

Lange,outré. — Vous n’avez donc pas honte ?

Tous,le considérant avec étonnement. — Que dit-il ?

Lange,courroucé. — Ignorez-vous donc la pudeur ?

Grimelin. — Pourquoi te fâches-tu ? Nous ne leur faisons pas de mal.

Bambine. — Au contraire, les « petits ancêtres » sont l’objet de notre vénération. N’est-ce pas ?

Les enfants,avec véhémence. — Oui, oui, c’est un signe, un signe !

Grimelin,au Maquiritare, qui l’interroge du regard. — Ils sont tombés du cie ! (Levant un doigt prophétique :) Il y a beaucoup plus de choses que tu ne crois dans le ciel.

Un petit garçon,brandissant un parapluie. — En voici une autre preuve !

Lange,ne pouvant s’empêcher de hausser les épaules. — Des parapluies à Lémuria !

Une petite fille. — Il y en a toute une mine.

Grimelin,doctoral. — La prochaine fois que des « petits ancêtres » feront la cul­bute, l’Adelphos les accompagnera.

Tous. — Hourrah pour l’Adelphos ! À bas Asmodée !

Grimelin. — Silence, collègues. L’aube approche.

Lange,se ravisant tout à coup. — L’aube, déjà ! Vite, mes amis, il est temps de me rendre à la Cage.

Grimelin. — Suis-nous. Il nous faut rebrousser chemin.

Les enfants,agitant leurs mains. — Adieu, étranger.

Lange. — C’est donc un dieu, votre Adelphos ?

Grimelin,non sans un certain pédantisme. — Il sera à la fois homme, femme et enfant ; sa faiblesse sera sa force ; de l’âme de chacun, il fera l’expérience et, l’émerveil­lement de vivre, à l’humanité rendra.

Lange,fronçant les sourcils. — C’est une phrase de livre que tu cites là ?

Grimelin. — Qu’est-ce que c’est : un livre ?

Bambine,avec un sérieux un peu comique. — Il y a cependant un élément adelphique qui m’échappe, Grimelin.

Grimelin. — Confie-le-moi, afin que je t’éclaire.

Bambine. — L’utilité de la mort.

Lange,entrant dans le jeu. — Après avoir proposé une nouvelle formule de bonheur aux hommes – car tel est bien, me semble-t-il, le but qu’il visera – pourquoi, l’ayant atteint, éprouverait-il en effet le besoin de disparaître ?

Grimelin. — Pour prouver.

Lange. — Pour prouver quoi ?

Grimelin,buté. — Qu’il est l’Adelphos.

Bambine. — Trêve de discussions ! Nous voici revenus à notre point de départ.

Son regard chargé de tendresse – un regard d’amou­reuse, déjà – ne quitte pas le visage du Maquiritare. Ils ont retrouvé Prime, Mongolèr, Négrillon, Lévrine, Coccine et Dominette, toujours à la même place, autour de la dalle funéraire.

Grimelin. — Inutile de les déranger, Lange. Nous les saluerons de ta part.

Lange,souriant. — Comme ils ont l’air grave et consciencieux ! Ils mériteraient de juger aussi les vivants.

Grimelin. — Mais, ils le font, Lange ! Pas un adulte qu’ils n’inculpent. Tous passent par notre tribunal : sacerdotes, fonctionnaires, prolos, pseudoparents…

Lange. — Quels pseudoparents ?

Grimelin. — Nous t’expliquerons plus tard, si tu reviens nous rendre visite.

Lange,troublé. — Encore une question, avant de prendre congé de vous : quelles condamnations infligez-vous mentalement aux Lémuriens ?

Grimelin,évitant de répondre à la question du Maquiritare. — Dépêche-toi, Lange. Il n’y a plus qu’une demi-heure avant l’aube. Écoute-moi : tu graviras ce raidillon ; au sommet, tu découvriras une grande grille rouillée ; elle donne accès à une esplanade ; laissant à ta droite une bâtisse qu’on appelle le Palais-cube, tu entreprendras de longer la balustrade jus­qu’à un massif d’agaves, d’où, à la distance d’un jet de pierre, tu apercevras enfin la Cage.(Lange lui serre la main, puis se penche pour embrasser Bambine.)

Bambine,à son oreille. — L’Adelphos, je crois bien que c’est à toi qu’il ressemblera.

Le Maquiritare, sans doute pour cacher son émotion, ou peut-être en manière de jeu, change soudain le timbre de sa voix.

Lange. — Je me souviendrai de toi, Bambine.

Bambine,battant des mains tandis que Lange s’éloigne. — Il a parlé avec son ventre, Grimelin ! As-tu entendu ? Il a parlé avec une voix de femme !

Grimelin,criant. — N’égare pas ton objet-mana et méfie-toi des Adades !

CHAPITRE IV

Au sommet de la colline, Lange s’est arrêté pour re­prendre haleine. Il regarde Lémuria : son réseau capri­cieux de venelles, de rampes, d’acculs, d’avenues sinueuses qui s’entrecroisent et se recoupent au hasard des décombres, des gravois et des éboulis, les masses sombres de ses bran­lants édifices, la blancheur calcinée de ses places désertes, pareilles à des cratères endormis sous la lune… Puis, après s’être avancé à tatons, il franchit la balustrade d’un bond de chat. Le voici bientôt derrière un agave qui dresse vers le ciel sa tige phallique terminée par une grosse fleur d’un rouge luisant ; à quelques mètres de là, dans la direction indiquée par Grimelin : la Cage, à l’intérieur de laquelle il distingue deux silhouettes ombrées par les barreaux. Vêtus de longues simarres, se font face un grand jeune homme brun aux yeux bleus et une fille à peine sortie de l’adolescence, au front nimbé par une vapeur de cheveux blonds-cendrés.

Lange, étonné, attarde ses regards sur les seins qui se gonflent, sur les jambes fuselées qui s’infléchissent légère­ment dans la transparence de la légère vêture.

Les deux prisonniers sont séparés par un matelas re­couvert d’une courtepointe rouge. Une couronne mortuaire est accrochée aux barreaux.

Mais, le couple, lentement, vient de virer vers celui qui, protégé par l’obscurité, l’épie.

Le jeune homme,chuchotant. — D’où remontes-tu, Marie-Madelehie ?

La jeune fille,d’une voix douce. — D’où émerges-tu, Aldo ?

Aldo. — Voici que la lune allume une nouvelle fois tes prunelles.

Marie-Madeleine,avec un léger reproche dans la voix. — Dans mes yeux, ne parviendrais-tu plus à lire ?

Aldo. — Mon visage s’est-il aussi fait marbre ?

Marie-Madeleine. — Nous voici plongés dans la même hypnose.

Aldo. — À l’ombre de ces barreaux qui confèrent à ton corps l’apparence d’une autre prison…

Marie-Madeleine. — Et au tien, pareillement interdit, le symbole d’une évasion impossible.

Aldo. — D’où remontes-tu, Marie-Madeleine ?

Marie-Madeleine. — D’où émerges-tu, Aldo ?

Aldo. — Des plus profondes abysses où, ensemble, racines mêlées, nous puisions encore la vie.

Marie-Madeleine. — Jusqu’à ce que, en nous, monte la sève…

Aldo. — Oh, Marie-Madeleine, qu’il est difficile de rider la pierre, de soulever le fardeau de mes bras, d’incliner vers toi cette ­tête gelée !

Marie-Madeleine. — Plus difficile encore de fendre d’un sourire mes lèvres trop longtemps scellées.

Leurs bras se soulèvent, leurs têtes s’inclinent à droite, à gauche, pesamment.

Aldo. — Courage, Marie-Madeleine, je la sens circuler en moi.

Marie-Madeleine,gémissant. — Elle me brûle, elle me brûle, ââââh !(Aldo la prend dans ses bras.)

Aldo,brisant leur étreinte silencieuse. — Tu vois, ma petite âme, l’amour est bien la seule mort dont on revienne.

Marie-Madeleine. — Aldo, mon chéri, pendant ces trois mois de mort où je vécus séparée de toi, mon imagination, jour et nuit, te ressuscitait dans ma solitude. Aussi, quand je t’ai aperçu hier à mes côtés, soulevé par cette marée hurlante d’hommes et de femmes difformes, et que je me suis sentie incapable d’avoir le moindre élan vers toi… (Les sanglots l’empêchent d’achever sa phrase.)

Aldo. — Ne pleure pas : telle tu devais m’apparaître, intacte, imma­culée, encore figée par la glace de l’absence.

Marie-Madeleine. — Qu’elle fonde, Aldo, qu’elle fonde vite !

Aldo. — La verdure, timide et hésitante, à peine née, connaît la soif.

Marie-Madeleine. — Mon eau claire de fontaine !

Aldo. — Mon blond-de-soleil !(Ils s’enlacent de nouveau.)

Marie-Madeleine. — Regarde, Aldo : le jardin d’Eden a des grilles d’or.

Aldo. — Y a-t-il au monde quelque chose de plus précieux que nous-mêmes ?

Marie-Madeleine. — L’instant que nous vivons, Aldo !

Aldo. — Béni soit le jour où j’ai interrompu ton errance.

Marie-Madeleine. — Tu ne rêves donc plus à d’autres créations ? À toi aussi, on t’a donc enseigné l’oubli ?

Aldo. — Afin que je me souvienne uniquement de ce qui importe à notre amour.

Marie-Madeleine. — Désormais, tu demeureras ma seule mesure.

Aldo. — Et toi, mon seul ordre possible, dans ce chaos.(Léger silence que brise la voix angoissée du prisonnier.)Mais demain, Marie-Madeleine ?

Marie-Madeleine. — Demain ?

Aldo. — Quand, de cette Cage, tout un peuple de voyeurs fera le siège !

Marie-Madeleine. — Dieu aussi est notre voyeur, Aldo. C’est en Son honneur que nous incarnons le couple dont chaque Lémurien a rêvé en secret.

Aldo. — Je vois déjà défiler devant notre geôle toute cette humanité inquisiteuse, qui verra en nous, à la fois son salut et sa défaite. Comment la supporterons-nous, Marie-Madeleine ?

Marie-Madeleine. — Il n’y a rien à supporter.

Aldo. — Songe que peut-être, en ce moment même, déjà, quelque indiscret nous espionne.

Marie-Madeleine,avec orgueil. — Qu’il contemple donc ce corps que j’ai appris à aimer, comme si tu l’avais pétri de tes propres mains.

Aldo. — Te rends-tu compte de la honte qu’il y a de vivre, d’aimer en public ?

Marie-Madeleine. — Quelle honte ? Même si j’étais nue, sous toi submergée, en plein midi, je n’aurais point honte encore car, au-delà de cette Cage, rien n’est vrai, rien n’existe.

Aldo,en montrant du doigt la couronne mortuaire. — Et ces fleurs, sont-elles aussi d’illusion ?

Marie-Madeleine. — Moins réelles que celles de mes lèvres, Aldo.

Aldo. — Est-ce là toute ta recette pour abolir la mort ?

Marie-Madeleine. — Morts seulement ceux qui ne sont pas en quête de l’amour.

Aldo. — Combien de temps durera le sursis, Marie-Madeleine ?

Marie-Madeleine. — Ne te fie point trop à l’espoir. Il se révèle souvent mauvais guide.

Aldo. — Crois-tu que j’aie déjà renoncé à vivre ?

Marie-Madeleine. — Ce n’est pas pour vivre désormais qu’il faudra lutter, mais pour aimer. Le ciel en fuite derrière les barreaux, durant une matinée de mai… Mes doigts en éventail sur le lit trop tôt déserté… (Elle incline la nuque.)… Mon épaule vers laquelle roule ma tête trop lourde, et que ma bouche frôle…

Aldo. — Et le temps, Marie-Madeleine, le temps ?

Marie-Madeleine. — Nous sommes en train de le perdre. Viens, Aldo, viens vite. (Elle l’entraîne au fond de la Cage, sur le matelas, où ils s’étendent.) Aie confiance en moi. Je sais maintenant comment on doit aimer ici…

Aldo,soupirant. — Apprends-le-moi donc, Marie-Madeleine !

Marie-Madeleine,achevant. — Comment on doit oublier de mourir.

Lange, debout, à côté des agaves, semble bouleversé.

Porté en avant par le poids de ses épaules, son corps ploie, prêt à bondir, puis oscille légèrement, avant de se raidir, comme engourdi de sa propre impuissance… Jusqu’au moment où pour échapper à ce sortilège, il arrache une fleur de cactus et, d’impatience, la serre brutalement dans sa paume.

Lange,regardant d’un air farouche sa main meurtrie où le sang se mêle à la trace des pétales. — Maintenant, il va falloir choisir !

Instinctivement, il vient de tourner la tête. Là-bas, adossée à la balustrade, une créature, à peine visible dans les premières lueurs de l’aube, est en train de l’observer.

L’espion,d’une voix glaciale au timbre métallique. — Le monde-va-de-soi.

Lange,sursautant. — Un Adade !

Mais le limier d’Asmodée, déjà, s’est esquivé, tandis que le premier urubu apparatt à l’horizon.

CHAPITRE V

Bien que l’aube commence à se lever, Lange, plongé dans ses réflexions, ne se résoud pas à regagner son cro.

Il distingue maintenant, à une centaine de mètres de lui, le Palais-cube auquel Grimelin avait fait allusion : une masse en béton lézardé, percée de petites fenêtres sombres et d’une porte-charretière au linteau orné de guir­landes en stuc. Bientôt, une voix lointaine de muezzin, s’élève vers le ciel pâle.

La voix. — Houlahoulahoula ! V’là l’ Crieur public ! Gens de Lémuria, à vos alvéoles ! Houlahoula ! V’là l’ Crieur public ! Aujour­d’hui 27 juin 2976, date mémorable de l’année académique. Informations du jour. Météorologie. Beau fixe sur le monde. Cependant, dans les prochains jours, un léger khâmsin nous viendra du désert ; la poussière qu’il soulèvera risquant d’emporter avec elle quelques cendres maléfiques des dé­funts Maquiritares, il est conseillé aux habitants qui sorti­raient de chez eux de clore le plus possible leurs orifices naturels, afin d’éviter toute contagion.

Nouvelles démographiques. Pour maintenir l’enfance du monde à son niveau théologique – cinquante-deux descendants en dessous de douze ans – les Efficients ont décidé de diminuer de quinze jours l’âge fœtal ordinaire ; ils ont, en outre, instauré un régime d’allocations abortives, dont les ayants-droits bénéficieront à partir de la première fausse couche. Le ministère de l’Accouplement communique qu’il a destiné au mariage une gibbeuse, une capripède et une bancale. Les Élus sont priés de se mettre immédiatement en quête de leur Désignée. Nouvelles sociales. Monsieur Albin Tempo­rel, chef récupérateur et progéniteur primé, sera promu ce matin ariscon du deuxième degré. Nous lui présentons, ainsi qu’à son épouse Adeline, nos plus chaleureuses félicitations.

Nouvelles religieuses. L’Homme-Hostie et sa femelle ont été transportés hier dans la Cage, après les trois mois de sépa­ration rituels. Le Chansonnier Philharmonique se manifes­tera sur la place Omphallique à partir de dix heures du matin. Avant l’absorption de la deuxième substantielle, les intellec­tuels sont invités à assister à une pièce de théâtre dans la salle de l’Odéon municipal.

Titre :Le Dialogue des Crevés. Auteur : Notre éminent guide spirituel Son Auguste Ferveur Asmodée. Sujet : « Com­ment les femmesassassinaientjadis les hommes. »

Nous rappelons que, sauf par faveur spéciale, les visites au Couple ex-voto ne sont pas autorisées après le coucher du soleil.

Houlahoulahoula ! Nous terminerons par la pensée du jour : « Foules admirables de Lémuria, vous qui seules avez échappé à l’humiliante solidarité de la chair, sachez que l’amour a cessé d’être un danger social, depuis qu’on l’a débarrassé de son sublime. »,

Le roulement de tambour qui a clos l’allocution arrache Lange à ses réflexions. Après avoir jeté un dernier coup d’œil aux deux amants, il s’est mis à courir dans la direc­tion de la grande grille… Trop tard ! Entre les pilastres, deux nouveaux venus lui barrent la route : une petite ma­tronne entre deux âges, affublée d’un tablier fleuri, laquelle tient dans sa main gauche une sorte de quenouille, aux côtés d’un manchot vêtu d’un paletot-sac confectionné avec des morceaux d’étoffe multicolores. L’homme, au rythme d’un pas vaguement solennel, rejette en arrière sa chevelure léonine et caresse de temps à autre son nez vermiculé de fibrilles ; son lourd visage d’empereur romain contraste avec la figure tout en angles de sa femme, dont le teint pâle s’avive de couperose sur les joues. L’air triste et résigné — sa bouche aux commissures tombantes et ses yeux chassieux en témoignent — la Lémurienne, suspendue à l’unique bras de son mari, lance de temps à autre vers celui-ci des regards empreints de craintive admiration.

Le manchot,montrant Langé. — Tu vois, ma bonne, il y a plus matineux que nous. (Tendant sa main au jeune homme :) Temporel. Et bientôt, j’espère, Temporel de Temporel.

Lange,effleurant la main. — Lange.

Père temporel,clignant de l’œil dans la direction de la Cage. — Eh bien, je gage qu’ils dorment encore ! Quel édifiant sommeil doit être le leur !

Mère temporel,scrutant le Maquiritare. — Vous devez avoir le même âge que mon fils.

Père temporel,continuant sa pensée. — Le sommeil d’un homme qui se prend pour le parangon de la conscience du monde.

Mère temporel,lorgnant la porte du palais-cube. — Je savais bien que nous arriverions trop tôt.

Père temporel,avec un superbe mouvement de col. — Eh bien, nous attendrons ! Nous attendrons la gloire.

Mère temporel,s’adressant à Lange, le menton frémissant. — C’est notre fils qui se trouve dans la Cage.(Le Maquiritare acquiesce.)

Père temporel. — Rares sont les enfants qui honorent autant leur père, jeune homme ! Car, c’est à mon rejeton que je suis redevable de ma nouvelle promotion. Ah oui ! Jusqu’ici, j’avais gravi seul, un à un, les échelons de la hiérarchie. Brassard blanc à vingt­-cinq ans, Brassard jaune à trente et un, Brassard rouge à quarante…(La vieille, avec un ravissement attendri, se frotte la joue à la manche flottante.)Remise d’un dentier honorifique à cinquante… (Temporel écarte les lèvres. Après avoir découvert à son interlocuteur une mâchoire en or, il continue à pérorer.)Le financier très ancien et très illustre dont les mandibules étaient jadis garnies de ce trésor – lui, qui, méconnaissant les vertus prophylac­tiques de la crasse, livrait son épiderme aux baignoires par­fumées et aux piscines phosphorescentes ; lui qui, au lieu de se satisfaire de l’intimité d’un cro, habitait probablement quelque monstrueux gruyère géométrique et étincelant – n’a certes éprouvé, à porter cet ornement, plaisir pareil au mien. Et maintenant (Temporel pirouette sur lui-même.) ariscon du deuxième degré, en attendant que tout à l’heure s’épingle sur ma poitrine la première des chamarrures. Qui sait ! Peut­-être nous octroyera-t-on même la particule révérentielle.(Fouettant l’air de sa dextre :)Temporel de Temporel !

Mère temporel,gémissant. — Mon pauvre Aldo.

Père temporel. — Comment : ton pauvre Aldo ?

Mère temporel,pleurnichant. — Apprenez, monsieur, que par suite d’une erreur de l’Admi­nistration maïeutique, on ne me le prit qu’à l’âge fœtal de six mois…

Père temporel. — Négligence largement compensée par la joie d’avoir donné le jour à un Intact.

Mère temporel. — Bien qu’intact, le petit chéri se révéla si chétif qu’on dut l’introduire dans l’éprouvette avec son cordon ombilical. Un maïeute m’a même affirmé que, pendant les premiers jours, on le lui faisait sucer afin de lui rendre des forces.

Père temporel. — Cesse de me tarabuster avec tes souvenirs, Adeline. Tu as passé ton temps à mener une existence ligneuse, à t’émouvoir sur l’insignifiant, à te préoccuper du négligeable, et mainte­nant que tu vas être glorifiée par toute une ville, que dis-je ? par le monde entier, tu oses te plaindre de ton sort ? Monsieur, je vous fais juge…

Mère temporel,apeurée. — Pardonne-moi, Albin, pardonne-moi.

Père temporel. — Il faut faire de nécessité plaisir, et de plaisir nécessité, n’est-ce pas, monsieur Lange ?(Lange a un geste évasif.)

Mère temporel,timidement. — Ne pourrions-nous pas, malgré tout, l’apercevoir ?

Père temporel. — Interdit. Nous devons attendre que le soleil soit levé.

Mère temporel. — Au moins, vous, monsieur, qui semblez l’avoir visité récem­ment, donnez-moi de ses nouvelles. Avait-il l’air heureux ?

Lange. — Il faisait nuit, madame.

Père temporel. — Vous mériteriez que je dénonce aux Autorités votre cou­pable curiosité.

Mère temporel. — Et sa compagne ? Se montre-t-elle toujours aussi ragoû-tante ?

Lange. — Il faisait nuit aussi pour elle.

Père temporel,plein de superbe. — Je ne saisis pas très bien ce que vous insinuez, monsieur. Et si je ne comprends pas votre propos, permettez-moi de vous avertir qu’il doit être vraisemblablement dépourvu d’intérêt.(Temporel observe avec suspicion la chemise à carreaux sombres et le pantalon gris de son interlocuteur.)

Lange,prenant les devants. — Vous paraissez étonné par l’homogénéité de mon vêtement ?

Père temporel. — Je ne vous le fais pas dire.

Lange,mentant avec aplomb. — Je fus, voyez-vous, désigné dernièrement pour accomplir un travail de récupération au-delà des montagnes, où je trouvai, dans une hutte abandonnée, cette défroque de Maqui­ritare.

Mère temporel,se récriant. — Des vêtements de Maquiritare ! Quelle horreur !

Père temporel. — J’espère au moins que vous les avez portés à la désinfec­tion.

Lange. — Soyez rassurés.

Mère temporel