Les guerrières - Laure Sorasso - E-Book

Les guerrières E-Book

Sorasso Laure

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Beschreibung

« Voilà, j’étais Geneviève devenue Maria redevenue Geneviève. J’étais la délurée et la sérieuse, l’émigrante vindicative et l’institutrice très posée, la femme de Giovanni Bersconi et l’amante de ceux qui m’avaient plu, la mère sans enfants qui avait accouché en secret de deux fils. J’étais celle-là et celle-ci, j’étais la somme. Mais j’étais insatiable. »
Elle ira jusqu’au bout de ses révoltes, de ses folies, de ses peurs, de ses hommes, de sa vie. Et cette somme de combats, cette somme de femmes vécues, elle en fera don à Ysée, une guerrière à venir, rencontrée avant de partir.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Professeure de lettres dans un lycée et dans le supérieur, pratiquant la danse et le théâtre pour lequel il lui arrive de créer, mère de trois enfants, déclinant sa vie entre Essonne et Provence, Laure Sorasso tient la transmission comme essentielle. « Tout part du fil, dit-elle, de celui qui nous tire du néant, de celui qui nous suit et auquel d’autres s’accrochent, de celui que l’on tisse et que l’on tend pour le relais. La filiation unit l’humain à un autre, fait perdurer un regard, une posture, transmet bien plus que la vie, fait que de la guerrière naîtront d’autres guerrières. Parce que l’humanité est une race qui persiste, il faut protéger le fil. »
Les guerrières est son premier roman publié.

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Seitenzahl: 60

Veröffentlichungsjahr: 2020

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ISBN : 978-2-37586-068-7

© 2020, Éditions Parole

Groupe AlterMondo 83500 La Seyne-sur-Mer

Courriel : [email protected]

www.editions-parole.net

Tous droits réservés pour tous pays

◦◦◦

Laure Sorasso

Les guerrières

À mes grands-mères.

« J’écris pour que le jour où je ne serai plusOn sache comme l’air et le plaisir m’ont plu. »

Anna de Noailles

D’abord, je dis

Pourquoi ne serais-je pas une somme de tout ? Pourquoi ne puis-je pas être à la fois ce que j’ai été et ce que je serai ?

Additionner plutôt que soustraire.

Je suis toutes les filles que j’ai été et toutes les femmes que je serai parce que j’en ai décidé ainsi. Je ne veux pas me courber, moi, et oublier, je ne veux pas perdre ma taille, mes souvenirs et ce qui fut ma grandeur. Je ne suis pas née de la dernière pluie mais je ne suis pas décatie, je refuse que la douleur me mate et que les jeunes filles m’effacent. Je suis là, une somme de toutes, et je resterai tant que la terre ne m’aura pas avalée.

C’est quoi plier l’échine et accepter ? Ça ne vaut rien devant ma décision parce qu’au final, je gagnerai face à vous tous, face à mes moi, face à la vie qui croit que les fourmis s’écrasent devant leurs prédateurs.

Je m’appelle Geneviève. Un prénom passé de mode, mais doux sous la langue, adouci par le ge et ses multiples e. Je m’appelle Geneviève, comme la sainte. Un prénom qui compte et qui retient, parce que je suis italienne, de parents italiens analphabètes. D’où est venue cette mystérieuse inspiration ? D’une grand-mère française ? Je ne l’ai jamais su, je n’ai jamais eu ces curiosités-là. Comment mon père a-t-il pu accepter ce prénom imprononçable pour lui ? Devait-il finalement l’aimer, ma mère, pour l’accepter ? Dans mes premières années, on m’appelait Gina, parce que ça, c’était prononçable.

Je n’ai pas eu d’enfants, du moins qui ont grandi, et j’en ai eu tant et tant ; j’ai eu plusieurs maris ou amis mais je leur ai survécu, parce que je suis de celles qui restent et qui s’acharnent.

J’ai grandi dans les Pouilles, dans un endroit désert. Il y faisait froid et faim et on était nombreux. Je n’ai pas connu l’affection de ma mère parce qu’à peine née, un autre « né » est arrivé et puis un autre. Mes parents se sont arrêtés à sept. Nous étions sept enfants et il fallait se battre. Se battre pour les repas, pour la place auprès du feu, pour les deux couvertures, se battre pour exister. Mes grands frères m’étaient ennemis, les plus petits ne m’étaient rien, moi, je survivais. J’ai été placée dans une famille de la ville à l’âge de neuf ans. Je servais un peu à tout mais j’étais beaucoup aux côtés des enfants. J’ai appris à lire avec eux, en plus de tenir la maison, de travailler aux champs. Mes activités dépendaient des saisons.

Quand j’ai eu douze ans, je ne savais même plus que j’avais un prénom. On m’appelait Maria parce que c’était plus pratique, plus passe-partout, moins français, c’est sûr.

À quinze ans, je tournais mal. Mes fréquentations étaient discutables, mais j’étais si vaniteuse. Je me faisais belle, passais du temps à coiffer mes longs cheveux châtains qui ondulaient merveilleusement bien. J’étais petite mais fine. Je n’ai jamais eu un très beau visage mais je savais plaire à qui se laissait prendre. Quand j’avais reçu mes gages, en fin de semaine, je m’arrangeais toujours pour trouver quelqu’un qui m’amènerait danser à Turin. Et je trouvais toujours quelqu’un d’autre pour me ramener le lendemain.

La famille ne m’a pas gardée, je n’étais plus assez malléable, plus assez travailleuse, j’allais leur attirer des ennuis. On me mit à la porte.

Je suis retournée voir les miens. Pas longtemps. Suffisamment pour me rendre compte qu’ils m’étaient étrangers, violents, frustes. Suffisamment pour connaître mes frères et leurs roustes. Suffisamment pour partir.

J’ai fait comme j’avais appris. Je me suis débrouillée, j’ai passé la frontière. Je suis passée en France par Barcelonnette, à pied, motorisée, seule, accompagnée. J’ai connu tous les voyages en un seul. J’ai pris le petit train des Pignes pour aller jusqu’à Nice. Je suis allée y voir la mer, j’ai vu la clarté de l’eau, les plages de galets qui handicapaient les vacanciers, la vieille ville qui avait les odeurs de mes villages italiens, et puis j’ai décidé de ne pas rester. Je ne voulais pas d’une vie ici, trop proche de la frontière, trop italienne, j’allais mal tourner, il me fallait gagner, déjà.

Je me suis arrangée et j’ai pu prendre un autocar. Je voulais m’enfoncer dans les terres et ne pas retourner dans la montagne d’où je venais. J’ai débarqué à Saint-Raphaël. Là encore, il y avait la mer. Je ne voulais pas de la mer, je voulais me fixer, il ne me fallait pas d’horizon au loin, il ne me fallait pas de farniente, il me fallait quelque chose pour que je m’arrime solidement et que je ne tourne pas mal.

Et puis je suis

J’ai rencontré Giovanni à la gare routière. Il allait aux Arcs-sur-Argens parce que son frère y avait passé quelques années avant de s’installer à Manosque. C’était un petit village éloigné de la mer, où passait une rivière et où l’on pouvait trouver du travail en tant qu’émigrant, une maison et peut-être un petit lopin de terre à cultiver. Il était déjà vieux, Giovanni, il avait quarante-deux ans. Je lui plaisais bien, même si j’étais jeunette et puis il venait de passer la frontière lui aussi, on avait une langue en commun au moins, des souvenirs italiens. Je n’en voulais aucun, lui non plus, mais ils nous liaient.

Je suis allée aux Arcs, avec lui, et nous nous sommes mariés. Je n’avais que 17 ans et une furieuse envie de mordre, mordre tout, mordre et prendre. Il s’est fait maçon, mon Jean, et puis peintre, il a peint la nouvelle école quand elle s’est construite quelques années plus tard, et moi je me faisais embaucher à la journée dans les jardins. Au moins je ramenais des fruits et des légumes pour le repas du soir qu’il préparait. Moi, c’était fini les fourneaux. Il voulait des enfants mais je n’en voulais pas. J’en ai tué combien en m’appliquant ? Je me lavais avec des décoctions sordides, je tuais les larves de lui dans la rivière gelée, avec des aiguilles parfois, je prenais des poisons végétaux que je mâchais longuement, et puis je tuais l’amour de lui en faisant la chose dans les jardins, avec des saisonniers de passage, pour ne pas m’attacher.

Mes mains sont devenues calleuses, mes épaules se sont musclées, mes seins sont devenus deux petites grenouilles vides. J’ai coupé mes cheveux et je les ai vendus au coiffeur du jeu de boules.

Et puis j’ai eu mon tout premier enfant. Personne n’en a rien su, je l’ai juste étouffé et enterré très vite sur le chemin, en haut du village, vers le cimetière.