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Un village dans le Berry en 1916. La famille Delarbres fait face, comme tant d’autres, à la guerre. Anatole, jeune homme de 16 ans, s’engage. Pour la famille, ce sera la perte d’un fils, d’un frère : il ne reviendra pas. Ce départ brutal et définitif va profondément marquer la descendance de celle qui était si proche de lui, sa sœur Blanche. Les héritières du silence raconte l’empreinte insaisissable et pourtant si profonde laissée par cette absence. Quatre destins de femmes, de l’arrière-petite-fille Léonore à l’arrière-grand-mère Blanche, pour un récit à quatre voix où la parole, pourtant rare, finit par construire une lignée féminine marquée par le lien invisible du manque et du silence. La quête de la vérité, entre mensonges et arrangements au fil des générations qui se succèdent, se heurte à un passé qui ne livrera son secret qu’à la dernière page. Un style direct, simple et sensible au service d’une histoire passionnante.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Clotilde Latrobe est née en région parisienne et a grandi en Normandie—où se situe l’action de son livre. Passionnée de littérature, elle est professeur de lettres dans un lycée.
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Seitenzahl: 308
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Les héritières du silence
Envoi de manuscrits :
Les Passagères, 2 rue des 2 portes, 78000 Versailles
© Les Passagères, 2019.
Tous droits réservés.
Clotilde Latrobe
Les héritières du silence
À mes si chères Mémé et Mamie
Pour Fred, Anthime, Adèle et Louise
« Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir. »
René Char
La parole en archipel
Prologue
Il est parti en héros, parti pour se battre, parti pour lutter et défendre sa patrie. Aîné et seul garçon d’une fratrie de six, il s’est engagé. Ce départ volontaire, à seize ans, pour ce que l’on appellera par la suite la Grande Guerre, est un traumatisme pour sa famille. Pour sa mère.
Certes, elle connaît ce fils volontaire, déterminé, obstiné, mais elle ne comprend pas son choix. Les tensions d’avant-guerre n’ont pas particulièrement intéressé ce jeune homme épris de liberté qui passe autant de temps à aider son père, charron, qu’à lire et rêver, allongé dans l’herbe. Peut-être est-ce la mort soudaine de ce père, en cette veille de déclaration de guerre, qui l’a poussé à s’engager.
À l’époque, dans les familles pauvres du Berry où le souci majeur est de se nourrir et de se chauffer, on ne se pose pas beaucoup de questions. Anatole part, il laisse une mère et cinq sœurs, mais il part avec honneur et fierté, le patriotisme comme raison suffisante pour justifier son choix.
Les mois passent où vie quotidienne et incertitude se mêlent.
Les sœurs font ce qu’elles peuvent pour soutenir leur mère et faire vivre la famille. Mais les contradictions, le peu d’informations données, le manque d’information tout court, et surtout le silence oppressant du frère assomment les âmes les plus courageuses et les plus endurcies.
On ne comprend pas ce départ, cette fuite, ce subit sentiment de patriotisme d’Anatole.
Avant ce départ pour la guerre d’Anatole, dans les années 1910, la vie n’est pas simple chez les Delarbres.
On ne parle que très peu chez ces gens, on se méfie des mots qu’on maîtrise mal. Le père travaille dur et boit beaucoup. C’est un sanguin qui a la main leste. La mère se tait, même quand ça fait mal. C’est une belle pousse, solide, elle fait des enfants, et pendant ses cinq grossesses, elle n’arrête pas, et ça le père il trouve ça bien, il a rien à lui reprocher à la mère, elle continue de faire les corvées, elle ne se plaint pas, elle va aider au manoir dès qu’une tâche ingrate lui est demandée. Elle est si courageuse. De tous ses enfants, une en particulier fascine le père. C’est Blanche. Solaire, elle apporte tant de gaieté, et son intelligence a vite été remarquée par l’instituteur. Son père lui a fabriqué une école en bois, tout y est : le bureau du maître, ceux des élèves, le tableau noir. Dès qu’elle peut, Blanche joue à la maîtresse, elle adore ça. Et Anatole, son grand frère, est son meilleur élève. Enfant, elle aime s’asseoir au bord de l’étang qui se trouve sur le chemin de l’école et s’amuse à observer les canetons qui forment un groupe joyeux et dissipé. Parfois, quand un petit se trouve à l’écart, elle décide de s’occuper de lui, elle tente de s’approcher, et espère toujours le faire revenir au milieu des siens. Ses tentatives sont souvent vaines. Alors, elle quitte les lieux et revient chez elle.
La dernière n’a pas encore sept ans quand le père meurt. Comment vont-ils s’en sortir ? Il va falloir être forts.
Le temps avance. Blanche a treize ans, ça fait un an qu’Anatole ne va plus à l’école, et c’est également le cas pour elle. C’est très difficile, la vraie vie commence et il n’y a plus cette parenthèse agréable qu’était l’apprentissage avec la découverte de la lecture et de l’écriture pour ces deux enfants. C’est terminé. Désormais, il faut travailler. Anatole en veut au père, il les a laissés, c’est à cause de lui que Blanche doit aller faire la bonne au manoir. Et quand le travail est fini, ça recommence à la maison avec toutes les tâches à effectuer. Blanche aide la mère pour les commissions, le linge, les petites sœurs. Anatole s’occupe du potager, des poules et de la chèvre.
Mais, quand on a besoin d’argent, il faut aller au manoir : Anatole est aide-jardinier et Blanche bonne à tout faire. Ils s’y rendent tôt le matin. Ce qu’Anatole préfère, c’est s’occuper des roses. Parfois, il réussit à en prendre quatre ou cinq pour les offrir à la mère. Ça lui fait tellement plaisir, et la carafe qui sert de vase est immédiatement réquisitionnée. Pour les repas, on doit alors remplir chaque verre d’eau au puits, c’est moins pratique, mais les roses sentent si bon ! C’est M. le Comte qui raffole de ses roses et Anatole n’aime pas M. le Comte, son rang, sa stature, son assurance. Mais il ne le dit pas, c’est grâce à lui qu’on a de quoi manger. C’est Blanche qui le lui rappelle souvent. Et elle a raison.
La campagne environnante offre un paysage si contrasté, à la fois austère et charmant : les lignes verticales des arbres semblent couper les champs cultivés ; un petit ruisseau s’écoule lentement au loin, et le bruissement des peupliers dans le vent donne vie à cet ensemble. Au printemps, les prairies en fleurs apportent une touche colorée dont les teintes virent au rouge orangé à l’approche de l’automne. La maison change au rythme des variations de couleur de la vigne vierge qui, doucement, s’incruste dans la pierre et paraît la grignoter. Elle est tout entière remplie de bruits, ceux des enfants principalement qui courent dans tous les sens, qui s’énervent et finissent par crier ou pleurer. Blanche et Anatole s’échappent de ce tourbillon en se réfugiant dans la grange silencieuse. Ils y viennent le soir, une fois les petites couchées en même temps que leur mère qui a épuisé le peu de force qu’il lui restait dans la préparation du dernier repas de la journée.
Le frère et la sœur partagent la même chambre. La jeune fille aime savoir son grand frère à ses côtés, entendre sa respiration qui la berce et la rassure au moment de s’endormir. Quand Blanche n’arrive pas à trouver le sommeil, elle ne peut s’empêcher de réveiller Anatole.
La vie suit son cours, les petites grandissent. La dernière a maintenant huit ans. Et c’est la guerre et la mobilisation. Mais chez les Delarbres, personne n’est concerné, le père est mort et le fils est trop jeune. Anatole change, il se referme, il n’est plus aussi proche de sa sœur. On ne les voit plus partir ensemble tôt le matin pour travailler. Ils vont chacun de leur côté. Blanche ne comprend pas ce qui s’est passé. Elle ne reconnait pas le regard froid de son frère depuis que M. le Comte lui a offert des fleurs, un bouquet de ses roses préférées.
– Blanche, jamais tu n’aurais dû accepter ces fleurs, commence Anatole, déterminé à aborder le sujet avec sa sœur.
– Pourquoi tu t’énerves ? Y a rien de mal, je ne les ai pas volées ces roses, c’est un cadeau !
– Réfléchis un peu, qu’est-ce qu’on pourraitpenser de toi ? dit-il d’un ton mêlé de gêne et d’agacement.
La discussion prend fin, Anatole, sans même vouloir entendre d’explications, part brusquement.
Blanche prend l’habitude de sortir, dans la nuit. Anatole n’aime pas la savoir seule après le coucher du soleil. La campagne n’est pas sûre pour une jeune fille. Le grand frère devient soupçonneux, il veut veiller sur sa sœur. Mais Blanche n’en fait qu’à sa tête. Un soir, croyant son frère endormi, elle se glisse hors du lit et descend l’escalier avec prudence, en évitant de faire craquer les marches en bois. Au moment où elle enfile son manteau, elle sent une main lui attraper le bras. Anatole se tient tout près d’elle, le visage fermé. Une fois sa peur maîtrisée, elle chuchote pour ne pas éveiller la maison endormie.
– Mais qu’est-ce qui te prend ? Lâche-moi ! Tu me fais mal, dit-elle en se débattant de toutes ses forces dans la pénombre.
– Je ne te lâcherai pas tant que tu ne me diras pas ce que tu fabriques, lui répond Anatole avec une violence à peine maîtrisée.
– Je n’ai rien à te dire. Je sors. Je suis bien libre de faire ce que je veux, j’ai bientôt quinze ans, je te rappelle. Et le père n’est plus là, dit-elle en haussant soudainement le ton.
– Tais-toi et arrête de parler du père. Je sais où tu vas. Et je veux t’entendre me le dire !
– Tu ne sais rien Anatole. Tu n’en sais rien et tu n’en sauras jamais rien…
Ce soir-là, Blanche retourne se coucher. Le sommeil est long à venir. Elle attend longtemps le retour de son frère, en vain.
Anatole n’est plus ce grand frère protecteur qui suit Blanche comme son ombre.
1916 arrive et c’est le départ d’Anatole, volontaire, pour la guerre.
Léonore (1973-)
Elles se sont donné rendez-vous au Requin Chagrin, cet endroit si atypique près de la Sorbonne, qu’elles ont découvert alors qu’elles étaient étudiantes. Il demeure le café de prédilection de leurs rencontres régulières, vingt ans après leur arrivée à Paris, elles, les deux amies provinciales originaires de Valognes. Elles n’y rencontrent jamais grand monde, juste des habitués.
Le Requin Chagrin n’a rien changé, il est dans son jus, une salle voûtée et sombre tapissée d’une vieille tenture orange au mur, un sol recouvert d’un lino beige clair, de nombreux miroirs anciens. Un flipper datant des années cinquante attend dans un coin et un jeu de fléchettes est à disposition. On se sent bien dans ce café tranquille et silencieux, on est transporté dans un temps révolu et on peut rester longtemps, sans être embêté par le serveur qui ne revient pas régulièrement à l’assaut pour vous obliger à consommer. Parce que le serveur, c’est le patron et il est souvent pris par de longues discussions philosophiques. C’est un inconditionnel de Schopenhauer. Le rituel reste le même, Lisa commande avec assurance une bière tandis que Léonore cherche difficilement sur la carte ce qu’elle pourrait bien boire. C’est pratique la bière, ça se commande avec aisance et on en a pour son argent avec ce grand verre qui prend une place rassurante sur la table, et qui vous donne une certaine prestance, une forme de virilité bien agréable. Rien à voir avec ce délicat petit ballon de rosé ou cette « fillette » de blanc, ridicule, trop discrète, presque invisible. Mais voilà, Léonore n’aime pas la bière… Et son arrière-grand-mère trouvait que ce n’était vraiment pas féminin. Donc, comme toujours, Léonore hésite, se rabattant inévitablement sur un verre de rosé, choix qui prend tout son sens à l’approche de l’été, mais le perd en plein hiver.
Lisa voulait parler et Léonore appréhende toujours quand son amie se montre mystérieuse et attend qu’elles se voient pour lui annoncer quelque chose. Elle s’attend à tout, ou plutôt à rien, car Lisa, les changements brusques, les retournements de situation et les décisions inattendues, ça la connait. Tout cela tournoie avec constance dans sa tête par ailleurs régulièrement chahutée par quelques accès de folie que permettent un caractère certes imprévisible et bien trempé, mais aussi une situation matérielle si confortable que l’argent n’est jamais un problème ou une quelconque contrainte. Cette aisance financière lui donne la possibilité de concrétiser des projets avec une facilité déconcertante. Ce rapport à l’argent distingue les deux amies. Et c’est dans le choix des vacances notamment que se manifeste clairement cette opposition.
Quand elles avaient seize ans, l’année de seconde s’était achevée dans la douceur d’une fin de mois de mai qui annonçait déjà l’été, et Léonore avait proposé à Lisa une petite virée en Bretagne. Elle avait tout organisé : son père les accompagnerait avec sa légendaire C15D blanche à Saint-Malo, et de là, elles rayonneraient à vélo autour de Dinan, Dinard et Rothéneuf. Leur équipement était simple : une tente canadienne pas encore Quechua avec des sardines cabossées, un réchaud et une natte en paille, le tout installé sur leur porte-bagages. Il était prévu qu’Étienne, le père de Léonore, revienne les chercher devant la gare de Saint-Malo le dimanche suivant. Cinq jours de camping, de liberté, d’amitié, le rêve ! Mais rapidement, le crachin breton étant au rendez-vous, Lisa s’était lassée de l’humidité, du manque de confort et des repas sommaires préparés par Léonore, et elle avait décidé de changer les plans. La tente peu confortable se transforma en lit douillet dans une charmante chambre d’hôtes, et les petits-déjeuners devinrent de véritables repas où les œufs brouillés, les charcuteries variées, les fromages savoureux et les viennoiseries se multipliaient à l’envi sur la table. Bien évidemment, le séjour breton n’avait plus rien à voir avec l’idée d’origine de Léonore, mais elle goûta avec délice ces conditions luxueuses que Lisa leur offrit fort généreusement. Plus de vingt ans après, en y repensant, le caractère de Lisa, fait d’exigence et d’insatisfaction, s’était révélé lors, ce court séjour. C’était frappant. Et c’est bien ce qu’elle montrait aujourd’hui à son amie, autour de cette bière et de ce verre de rosé.
– Je quitte Raphaël, annonça Lisa.
Alors que Léonore, surprise, s’apprêtait à questionner son amie, Lisa enchaîna d’un ton détaché :
– Il veut un enfant, je ne suis décidément pas prête à devenir mère, la quarantaine approche, il ne doit plus rien espérer de moi de ce côté-là ! Ma sœur m’a proposé de la rejoindre à Londres. Je sais, tu vas trouver cela foutraque, mais j’ai envie de me laisser tenter. J’ai quelques contacts là-bas, et il n’est pas impossible que mon cabinet me propose une mission, temporaire pour l’instant.
– Ça fait longtemps que tu penses à partir ? Pourquoi tu ne m’en as pas parlé plus tôt ? interrogea Léonore qui avait bien cru ne jamais pouvoir interrompre Lisa.
– Oui, ça fait un petit bout de temps que j’y réfléchis, j’ai bien proposé à Raphaël de partir aussi, mais tu le connais, il est très attaché à son boulot et le changement c’est pas trop son truc. J’ai découvert son côté vieux quarantenaire accroché à ses petites habitudes ! Tant pis, désormais, je suis libre !
– Je comprends mieux maintenant pourquoi tu étais si pressée de me voir !
– Je sais, ça fait beaucoup d’un coup… Quitter Raphaël, c’est prendre le risque de perdre une partie de ces vingt dernières années… Alors sans fuir, je pense que j’ai besoin de prendre mes distances. J’ai peur de la routine.
Et elle continua avec enthousiasme :
– On a besoin d’habitudes qui nous rassurent, de valider les étapes attendues : je finis mes études, je commence mon travail, la vie d’adulte, l’engagement amoureux, le souhait de fonder une famille. Tout s’enchaîne, on ne se pose pas de questions. Et on finit par avoir l’impression de ne pas avoir choisi sa vie. En tout cas, c’est l’impression que j’ai, alors je me lance. Tu ne t’y attendais pas un peu ? Tu me connais, depuis le temps… Je sais que les départs sont douloureux, mais j’ai besoin de partir.
– Je croyais que tu étais très attachée à Raphaël, reprit Léonore dont le visage légèrement crispé marquait un réel étonnement.
Comme pour cacher sa gêne, elle détourna le regard de Lisa en attrapant son verre d’une main peu assurée et avala une gorgée de vin.
– Partir pour un nouveau projet, d’accord, on a tous envie de rompre avec la routine. Tout le monde a envie de réinventer sa vie, insista-t-elle, mais pas forcément seul.
– Tu sais bien qu’on n’est pas pareil, la solitude ne me fait pas peur, et je pense encore pouvoir tomber amoureuse ! Ça devenait compliqué avec Raphaël, on vivait l’un à côté de l’autre. Regarde ton arrière-grand-mère, Blanche, elle a fait ses choix, elle a mené sa barque comme elle l’entendait, sans homme, sans couple. Cela n’a pas dû être toujours facile, mais j’admire beaucoup cette femme qui ne s’est jamais rangée avec un homme à ses côtés pour la rassurer.
– Eh bien moi, c’est la solitude de mon arrière-grand-mère qui me frappe. J’aurais préféré l’imaginer réconfortée par un homme partageant son existence. Cela me fait de la peine de penser qu’elle a été si seule.
– Blanche a vécu un siècle, sa vie bien remplie montre que c’est elle qui avait raison. J’ai besoin de changements, d’incertitude, de légèreté. J’ai le temps avant d’être obligée de m’installer dans la gravité et la stabilité, c’est ma manière d’entrer dans la quarantaine !
Elles continuèrent à parler longuement, ne se rendant pas compte de l’heure qui tournait, jusqu’à ce que le patron du café leur fasse gentiment remarquer qu’il était temps de partir. Léonore, après avoir embrassé Lisa, revint à pied chez elle, comme anesthésiée.
Les départs sont douloureux. Cette phrase prononcée par Lisa obsédait Léonore après son entrevue avec son amie, en ce jour de juin 2013 : elle partait, elle quittait celui qu’elle semblait aimer depuis toujours, elle partait à l’étranger. Lisa était déjà partie pour faire sa maîtrise de droit à Montréal. Léonore était en lettres, elle connaissait déjà Gaspard, son futur époux, et elle n’avait pas voulu partir ; être séparée de son amoureux pendant une année lui semblait une chose impossible. Peut-être le regrette-t-elle aujourd’hui ? Peut-être aurait-elle dû partir, quitter Gaspard pour mieux le retrouver… ou pas ; quitter sa mère aussi, mais comment s’autoriser à la laisser seule, si seule depuis le décès de son père… Léonore a longtemps préféré ne pas se poser ces questions. Lisa faisait toujours ce que Léonore ne parvenait pas à faire. Lisa se tournait toujours vers l’avenir, alors que Léonore ne parvenait qu’à défricher le passé, obnubilée qu’elle était par les traces, les marques laissées par le temps et au mieux, elle remontait jusqu’au présent. Mais elle avait du mal à s’aventurer dans les terres inconnues de l’avenir dont elle ne maîtrisait rien. Non, elle laissait cela à Lisa. Léonore avait l’impression, avec ce nouveau départ de Lisa, de revivre cette période où son amie était partie à Montréal et elle non. Lisa savait vivre des choses différentes alors que Léonore poursuivait un chemin très linéaire. Les départs sont douloureux.
Lisa partait et Léonore se sentait aspirée par le vide, happée par l’absence, étreinte par le sentiment d’abandon. C’était comme si leur adolescence défilait devant ses yeux et que ce départ marquait la fin d’une époque. Or, à bientôt quarante ans, Léonore n’avait pas très envie d’attaquer une nouvelle période, soi-disant faite d’épanouissement professionnel, de maturité et de liberté nouvelle. Elle avait également l’impression, avec le départ de Lisa, que son amie lui imposait ce changement.
Un lien si fort et une admiration excessive, voilà ce qui caractérisait la relation de Léonore avec Lisa. Cette dernière, très rapidement, avait pris la figure du modèle : modèle de séduction et de liberté, principalement. Lisa avait été une jeune fille satisfaite de son image, à l’aise avec son corps, assumant ses formes généreuses. Elle avait continué, en devenant une femme, à jouer avec frivolité et assurance d’une sensualité qui émanait naturellement de sa personne. Lisa était d’un caractère enjoué, conquérant, ce qui avait toujours fasciné Léonore. Sa vitalité paraissait inépuisable. Libre, légèrement effrontée, elle savait s’y prendre avec les garçons, ce qui renforçait son statut de meneuse dans le couple amical qu’elles formaient, adolescentes. Leur relation était-elle marquée par la rivalité ? Léonore ne le pensait pas. Elle était même convaincue que ce qui faisait la nature exceptionnelle de leur amitié c’était l’absence de jalousie. Chacune restait elle-même et apportait la différence dans une relation complémentaire, équilibrée. Bien sûr, les couacs existaient dans cette relation idyllique ! Les disputes, peu nombreuses, étaient intenses. Elles riaient souvent face à cette impression qu’elles avaient de former un couple. Plus la vie avançait, plus leur amitié se renforçait. Les amoureux de Lisa, le mariage de Léonore avec Gaspard n’avaient pas altéré leur relation. Mais chacune traçait son sillon et à l’approche de la quarantaine, ces écarts de trajectoire gênaient Léonore. Lisa et elle avaient des vies très différentes. Et s’aventurer à comparer ces trajectoires faisait vaciller Léonore. Elle avait peur des regrets. Cette fragilité, aujourd’hui, était bien le signe que Léonore craignait parfois qu’un soupçon d’envie ou de convoitise, profondément ancré en elle, menace de ressurgir. Suzanne, la mère de Léonore, avait à de nombreuses reprises failli briser leur amitié, instillant dès qu’elle le pouvait un soupçon de rivalité entre Lisa et Léonore. Cette dernière n’était pas jalouse de son amie, bien que Lisa prenne toujours la lumière et la laisse dans l’ombre. Léonore s’en moquait mais Suzanne ne pouvait le supporter.
Léonore ne s’était pas rendu compte qu’elle était déjà arrivée chez elle. Troublée, elle ouvrit la porte de l’appartement, puis celle du réfrigérateur, sortit deux tomates et un morceau de comté pour se préparer un semblant de repas tardif. Gaspard et Anatole s’étaient rendus au stade, le père et le fils étant de grands supporters du PSG. Pour ses douze ans, Gaspard avait offert à son fils un abonnement pour voir les matchs de son équipe favorite. Léonore les entendait parler de noms de joueurs qui lui étaient parfaitement inconnus. Ah, comme elle enviait par moment cette relation père-fils ! Autant la jalousie lui semblait un sentiment étrange quand elle pensait à son amitié avec Lisa, autant ce sentiment détesté lui était très familier quand elle se retrouvait isolée face à Gaspard et Anatole. Et les soirs de matchs de foot faisaient partie de ces moments difficiles à vivre pour elle. Au seuil de l’adolescence de son fils, Léonore trouvait qu’Anatole s’éloignait d’elle. Son petit garçon se détachait, le jeune homme affirmait son caractère et se rapprochait du tempérament de son père : décidé, sûr de ses choix, parfois arrogant du haut de sa préadolescence. C’est l’âge disait Gaspard, pas peu fier de remarquer que son fils s’imposait, tout comme lui avait l’habitude de le faire. Alors que Léonore était inlassablement gagnée par les doutes, les incertitudes. Souvent, leur trio menait à une confrontation gentille mais réelle, opposant d’un côté la mère, et de l’autre le père et le fils en parfaite symbiose.
Les questions liées au passé familial notamment étaient révélatrices, selon Léonore, d’un réel décalage. Quand Anatole interrogeait sa mère sur sa relation avec ce grand-père, Étienne, qu’il n’avait pas connu, Léonore se sentait vite gênée et confuse dans ses réponses, redoutant de fondre en larmes devant son fils. Elle avait toujours la crainte de lui faire du mal… Gaspard, lui, était plus posé dans ses réponses, ses mots étaient justes, mesurés. Certes, il parlait de son beau-père, mais Léonore était toujours persuadée que les mots de Gaspard, sa manière d’être avec son fils étaient apaisants, tout le contraire de ce qu’elle apportait à Anatole. Malgré tout, les questionnements de son fils lui apportaient une grande satisfaction : la mère et le fils partageaient ces interrogations sur le passé familial. Anatole s’intéressait à ses origines. Un jour, alors qu’il était âgé de sept ou huit ans, Anatole lui avait demandé de remplir son arbre généalogique. Par une matinée pluvieuse d’un dimanche de novembre, occasion rêvée pour faire un peu de tri, Léonore, mue par la peur du vide et la crainte de se laisser absorber par le temps qui passe, avait décidé, après une nuit hachée par de nombreux réveils, d’effectuer un de ces fameux rangements et nettoyages de printemps, sans se soucier le moins du monde de la saison. Dès le petit-déjeuner, elle avait annoncé sa décision, et les actions devaient suivre… Anatole, ravi, prenait part activement à ce rangement mais très rapidement, il s’était arrêté dans ses tris soit parce qu’il se mettait à jouer, soit parce qu’il découvrait un trésor oublié. Ce jour-là, il retrouva son livre de naissance, adorable ouvrage à la couverture toute douce et à l’invention débordante où les détails de la vie de l’enfant à venir se racontaient, se dévoilaient de mille et une façons. Ce livre contenait bien entendu un arbre généalogique et il revenait aux parents d’accompagner leur bambin pour remplir cette page de noms, dates et photos. Les questions d’Anatole n’avaient pas tardé : « Maman, où est née la maman de Papa ? Je voudrais des photos de tout le monde. Tu as des ciseaux ? Comment on va faire pour le père de Papa, il est parti et Mamie n’a voulu garder aucune photo ? Au fait, c’est qui Rémi ? »
Se replonger dans le passé, c’est bien ce que l’annonce du départ de Lisa l’invitait à faire. L’appartement était sombre et silencieux. Léonore s’installa sur l’îlot tout neuf de leur cuisine aménagée récemment refaite, et commença à grignoter. La mastication mécanique rythmait la déambulation de ses pensées. Léonore avait replongé dans son adolescence. Elle se revoyait, avec son amie, enfermée dans sa chambre, essayant de petites robes estivales, se maquillant dans la salle de bain, autant de préparatifs joyeux avant de se rendre à une soirée. Lisa l’avait initiée à la féminité. Étonnamment, la famille Delarbres, celle de Léonore, était composée d’une lignée de femmes chez qui la féminité n’existait pas. Pourtant, l’arrière-grand-mère, Blanche, accordait une grande importance à la coquetterie, mais les générations suivantes n’avaient pas poursuivi cette initiation, et surtout, « être bien mise » comme disait Blanche, n’avait rien à voir avec la séduction et la sensualité. Il fallait être « bien mise » pour soi, pour montrer qu’« on avait de quoi », certainement pas pour attirer les regards masculins ! Julia, sa fille, n’avait pas hérité de la coquetterie de Blanche. Léonore, qui regardait souvent les albums photos de famille, avait toujours été marquée par cette différence entre sa grand-mère et son arrière-grand-mère.
L’adolescence fut une période où Léonore vécut son rapport au corps et à l’autre dans l’ombre de l’exubérance et de l’assurance de Lisa. Plus tard, la rencontre avec Gaspard permettrait à Léonore de faire un pas vers un peu plus de lumière, avec ce sentiment complexe fait du désir assumé de plaire et de la crainte envahissante de ne jamais y parvenir. Une scène en particulier revint à la mémoire de Léonore. C’était lors des préparatifs d’un mariage. Elles avaient dix-sept ans, Lisa s’était débrouillée pour faire inviter sa meilleure amie au mariage d’une vieille cousine, une jeune femme de vingt-cinq ans qui, à l’époque, leur était apparue comme d’une autre génération… Installée sur le tabouret de bar de sa cuisine, Léonore ne put s’empêcher de sourire en repensant à l’impression que lui avait faite cette mariée qu’elle aurait aujourd’hui qualifiée de très jeune ! Gaspard, qui n’était pas encore le mari de Léonore mais déjà le cousin parisien de Lisa qui venait passer les vacances scolaires dans la propriété familiale de Barneville-Carteret, était aussi de la noce. Alors que Léonore ne savait pas comment s’habiller, toujours taraudée par cette impression de ne pas être à sa place, de ne pas posséder les codes d’un milieu qui n’était pas le sien, Lisa, elle, enfilait irrésistiblement ses collants, une robe courte ajustée très décolletée et des talons vertigineux. Léonore enviait alors beaucoup cette jeune fille qui s’amusait avec aisance à mettre en scène sa beauté insolente. Léonore souriait en repensant à ce mariage guindé mais ce souvenir ravivait sa tristesse. Elle était vraiment déstabilisée à l’idée du départ de Lisa. Elle fut interrompue dans ses pensées par le retour des deux gars, le PSG avait gagné, le titre désormais acquis, on pouvait aller se coucher tranquillement. C’est ce que firent Gaspard et Anatole. Léonore mit de l’eau à bouillir pour se faire une tisane. Elle n’avait pas sommeil, elle ne souhaitait pas encore partager la nouvelle du départ de Lisa avec Gaspard, elle resta donc seule, toujours installée dans la cuisine. Gaspard était redescendu pour prendre un verre d’eau et la discussion avait tourné court.
– Quel match, c’était incroyable ! On a passé une soirée de rêve, Anatole était comme un dingue, en plus c’est son joueur préféré qui a fait la différence ! Tu te rends compte ?
– Pas tellement, je dois bien l’avouer, dit-elle en esquissant un sourire mi-triste, mi-ironique, mais tant mieux si vous avez passé un bon moment. Je ne peux pas en dire autant de ma soirée.
– Tu n’as pas passé une bonne soirée, tu n’as pas réussi à travailler ? Ou alors on t’a trop manqué ? ajouta Gaspard en passant tendrement les bras autour des épaules de Léonore.
– Vous me manquez toujours, je n’arrive jamais à me sentir bien quand je suis toute seule, répondit-elle avec un ton soudainement sérieux qui surprit Gaspard. Je me sens comme une petite fille abandonnée, ça devient pénible à mon âge, je m’agace toute seule.
En voyant l’air étonné de son mari, elle s’empressa d’ajouter :
– Mais ça va, j’ai réussi à me reprendre, et j’ai avancé mon travail. Excuse-moi de ne pas être aussi enjouée que vous, ce n’était pas un samedi soir de rêve et je vous envie.
– Je vois ça, j’ai plutôt l’impression qu’on te dérange. Bon, on reparle de tout ça demain si ça te va, je suis crevé, je vais me coucher.
– Oui bien sûr, va dormir, je te rejoins quand j’ai fini mon chapitre.
Léonore, elle, n’avait pas envie d’aller se coucher, elle voulait être seule. C’est vrai qu’elle avait eu l’impression d’être dérangée par le retour des garçons, car ils avaient interrompu le fil de ses pensées. Elle n’avait pas pu partager leur enthousiasme. Et elle était allée prendre l’album de naissance d’Anatole pour se réfugier dans une douce nostalgie. Ce départ de Lisa ravivait des inquiétudes qu’elle connaissait bien, et qui refaisaient surface, par périodes. Léonore était née juste avant que sa grand-mère Julia ne meure. Pour elle, le départ ne pouvait être que mort et abandon. Les hommes semblaient être les absents de cette famille où quatre femmes s’imposaient : Blanche, Julia, Suzanne et Léonore.
De fil en aiguille, penser au départ de Lisa, au souvenir qu’elle avait évoqué de Blanche et à sa force solitaire, tout cela l’avait ramenée à l’homme qui avait fait un enfant à son arrière-grand-mère avant qu’elle ne se retrouve seule et abandonnée. Pour Léonore, une même angoisse s’attachait à ces absents et aux départs subits ; et face au vide qu’elle désirait plus que tout combler, elle cherchait à corps perdu à raisonner, à expliquer. Son arrière-grand-père. L’amant de Blanche. Ce terme fit tiquer Léonore, mais il est vrai que de mari de Blanche, il n’avait jamais été fait mention, laissant à son arrière-grand-mère le lourd rôle de matriarche. Chez les Delarbres, la présence unique d’une aïeule solitaire et féminine, qui supportait le tronc de l’arbre généalogique, était devenue le signe de distinction de la famille. Petite, Léonore posait beaucoup de questions, tout comme le faisait son fils aujourd’hui. Certains repas du dimanche, qui réunissaient autour de la table Blanche, Suzanne et Léonore, étaient l’occasion pour la fillette, toujours très enjouée, de prendre la parole parmi cette assemblée d’adultes. Son arrière-grand-mère louait son esprit vif, sa capacité à s’interroger, mais les compliments cessaient et la parole était coupée lorsque les propos de Léonore interrogeaient trop le passé. Très vite, elle s’en était rendu compte.
Dans cette famille, la femme, elle, semblait vouée ou destinée à perdre son époux, son amour. Blanche, Julia, Suzanne, Léonore, ces quatre prénoms formaient comme un accord majeur sur la partition du récit familial. Léonore, à presque vingt-huit ans, perdait son père. Elle vivait depuis avec ce vide, toute cette absence. Aujourd’hui, Léonore conservait une tristesse étrangement apaisante en accueillant avec plaisir les souvenirs qui revenaient régulièrement, continuant à faire vivre Étienne, d’une autre manière. Elle repensa,avec une certaine nostalgie amusée, aux résultats du bac. On était en 1990, Léonore et Lisa attendaient. Elles s’étaient rendues devant les grilles du lycée,peu inquiètes à l’idée d’obtenir ce premier diplôme, mais soucieuses de connaître leurs notes et leur mention.
– Mais arrête de t’inquiéter pour rien, tu vas l’avoir la mention Très bien, j’en suis certaine, avait commencé Lisa. Moi, si j’ai la mention Bien, je serai très contente. Je pense que les maths vont avoir fait chuter ma moyenne !
– Tu n’en sais rien, avait répliqué Léonore qui n’était pas très volubile à l’approche du moment où les listes allaient être accrochées.
Devant le lycée, la foule de lycéens se faisait plus compacte, mêlant les visages faussement détendus et les regards très soucieux. Un mouvement se fit sentir à l’arrivée d’une forte femme qui avait en sa possession les listes tant attendues. Les cris de joie se mêlaient aux larmes, quelques parents attendaient, inquiets, dans leur voiture. Lisa et Léonore parvinrent enfin à trouver leur nom. Lisa avait raison, elle ne s’était pas trompée dans ses pronostics ! Une fois les collantes récupérées, elles repartirent assez vite chez Léonore où les attendaient les parents de Lisa, ainsi que Suzanne et Blanche. Étienne, le père de Léonore, était arrivé peu après, étonné du monde autour du lycée. Il demanda :
– Ils organisent une kermesse ou quoi ? J’ai mis un temps fou pour revenir de l’hôpital ! Votre lycée est envahi par une sacrée foule !
Personne ne put s’empêcher d’éclater de rire.
– Tu as oublié que c’était les résultats du bac de ta fille aujourd’hui ? le taquina Suzanne. Heureusement que je suis là, enfin surtout Blanche qui une fois de plus a mis les petits plats dans les grands pour fêter son arrière-petite-fille et Lisa, nos deux brillantes bachelières !
Léonore se souvenait parfaitement de cet apéritif dînatoire festif avec les mets fins et délicieux qu’elle aimait tant : œufs de saumon, tarama, blinis et le fameux foie gras fait maison de Blanche. Étienne avait ouvert le champagne, la fête pouvait commencer. Léonore ne tenait pas rigueur à son père de cet oubli. Au contraire, sa personnalité unique, son humour, sa loufoquerie renforçaient son admiration. Suzanne, quoiqu’elle fasse, ne parviendrait jamais à égaler cette personnalité, à avoir cette relation si incroyable avec sa fille… c’était ainsi.
Quel bon souvenir, ces résultats du bac ! C’est dans ces moments-là que son père lui manquait particulièrement. Il était si joyeux, toujours enclin à faire la fête, surtout quand il s’agissait de mettre au centre sa fille chérie. Quand lui revenait le souvenir de cette « kermesse » comme l’avait nommée son père, Léonore ne pouvait s’empêcher de sourire, mais très vite un autre souvenir s’accrochait au premier, inséparable, et une grande tristesse l’envahissait quand elle repensait à l’obtention de sa thèse. Des résultats, encore, mais dans un état d’esprit bien différent : toutes les félicitations du jury n’avaient pu avoir raison de sa peine. Étienne venait de mourir, il n’avait pas assisté à cette soutenance. Juste avant que Léonore n’apprenne qu’elle était enceinte, Étienne était mort. Brutalement. Quarante-sept ans. Crise cardiaque. C’est Blanche qui l’avait retrouvé, étendu par terre dans le jardin que se partageaient les deux maisons. Étienne devait être en train de jardiner, c’est ce que dirait Blanche par la suite. Très peu d’éléments sur les circonstances, l’appel au SAMU – trop tard – les coups de téléphone – épouvantables – la stupeur, le trajet en voiture pour rejoindre le Cotentin seule, l’incompréhension, la douleur. Un cri étouffé. Et il n’y avait eu aucun signe qui aurait pu alerter Étienne et les siens sur son état de santé. Personne n’avait rien vu venir. Alors que Léonore depuis maintenant plus de dix ans, par la remémoration, poursuivait avec son père une conversation soudainement interrompue, elle ne parvenait toujours pas à se souvenir de l’incinération et des quelques jours après la mort d’Étienne. Ces espaces étaient vides.
Pour le reste, c’étaient les mêmes images qui revenaient, gagnant de-ci, de-là, une précision supplémentaire, comme si Léonore voulait nourrir ses souvenirs d’un supplément de vie chaque fois qu’elle se plongeait dans son passé. Tout faire pour continuer de garder encore présent son père, c’est ce à quoi s’appliquait Léonore. À la mort de ce dernier, elle avait décidé de se remettre au piano. Enfant, c’est lui qui avait insisté pour qu’elle joue de cet instrument. Elle avait sept ou huit ans, elle se rendait à l’école de musique de Valognes. Léonore n’était pas douée et le solfège la barbait. Après quatre années, la petite fille avait tenu tête à son père, soutenue par son arrière-grand-mère qui ne ratait pas une occasion de montrer ses différends à l’égard d’Étienne, et obtenu gain de cause. Suzanne, sa mère, comme souvent, n’avait pas d’avis. Il était 18 heures. Léonore se souvenait qu’elle venait de terminer ses devoirs quand son père, rentré depuis peu, lui avait demandé de travailler son piano, alors qu’elle allait se plonger dans son livre – elle était dans le cinquième tome des Jalna, série qu’elle dévorait depuis peu, allant chaque mercredi à la bibliothèque chercher le tome suivant.
– Tu as bien cours de piano demain, commença Étienne. Je ne t’ai pas beaucoup entendu jouer cette semaine. Pourtant, je suis rentré tôt tous les jours.
– Je n’ai pas envie. De toute façon, à la fin de l’année, j’arrête le piano.
Léonore se rappelait encore son ton sec, déterminé, un ton qu’elle n’avait pas l’habitude de prendre avec son père.
– Comment ça, tu arrêtes le piano
