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C'est cette sève coulant dans ses veines, nourrissant son coeur, qui fait d'elle cet être d'une immuable humanité, laissant ceux qui la convoitent devenir les seuls germes de sa monstruosité. Le roman débute dans la Grèce Antique sur un "exorde" dans lequel nous suivons le périple d'une homme en proie à ses démons. Il se voit confier une mission: cueillir des pommes d'or du jardin des Hespérides. Ne ressemblerait-il pas à ce héro si célèbre de la Mythologie Grecque? Londres, de nos jours. Alba REID, jeune femme indépendante et ambitieuse, se voit proposer le poste de ses rêves après avoir quitté la France pour échapper à un passé affectif chargé et une enfance aux multiples drames. La mort tragique de son père et de son petit frère, happés par une créature mystérieuse dans les profondeurs maritimes, la disparition de son amour d'adolescence et une maladie inconnue lui ont laissé de multiples cicatrices. A la recherche d'une vie normale, sa véritable identité la rattrape. C'est de sa rencontre et de son lien avec un inconnu que changera sa vision de l'humanité, faisant d'elle l'une des créatures les plus puissantes de cette Terre. Son rôle: rétablir l'équilibre naturel.
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Seitenzahl: 835
Veröffentlichungsjahr: 2021
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À mon mari, Guillaume, que j’aime profondément, À ma meilleure amie, Aurélie, qui n'a jamais cessé de m'encourager, À mon amie, Christine, qui m’a poussée à écrire ces lignes, Et à l’imagination, source dont les bienfaits sont inépuisables.
« Trois bougies repoussent les ténèbres ; la vérité, la connaissance et les lois de la nature. »
Proverbe celtique
EXORDE
PREMIÈRE PARTIE
CHIMÈRES
Au Commencement
LES FANTÔMES DU PASSÉ
Crinan
Le cri du silence
Vertiges
Malgré moi
DEUXIÈME PARTIE
IDENTITÉ
L'Homme au Tatouage
Pour de stupides raisons
En eaux troubles
Des Ténèbres à la lumière
Un nouveau souffle
Incontrôlable
Comme dans un livre ouvert
TROISIÈME PARTIE
PROVIDENCE
Au-delà des apparences
La Lignée des Dryades
Instinct
L'Arbre de Vie
L'Âme de Fond
APPENDICE
LEXIQUE
« Le monde, vaste et empli de grands mystères, s’étend devant moi… derrière... et au-delà. Je ne suis personne face à l’immensité de ces multitudes de forêts et de ces plaines, vierges de l'empreinte humaine, de ces déserts craquelés par les rayons, de plus en plus puissants, du soleil, et de ces mers, si sereines, si redoutables ; et pourtant, je suis tout à la fois, évoluant ainsi par mon inépuisable force, défiant ces éléments qui ne m’ont jamais été cachés depuis mon enfance. Mais n’est-ce pas là ma plus grande faiblesse, que de me voir ainsi, seul, obéissant à des entités supérieures qui, elles, n’ont que faire de ma fatigue et de mes blessures ? N’ai-je pas assez donné de ma personne et de ma force durant ces huit longues années à détruire, reconstruire, défendre et à terroriser ? »
Ce dernier murmure dans sa tête le fit plier et se rendre… se rendre à la terre, sèche et crevassée, s'étendant sous ses pieds… se rendre au poids de ce soleil, qui semblait se rapprocher et brûler le moindre millimètre de sa peau, habituellement si dure et impénétrable… se rendre, enfin, sous l’effet de l’épuisement et de l’incompréhension… Les deux mains plaquées au sol, le visage ruisselant de sueur, il ne put se retenir de fermer ses paupières un instant. Sa gourde était vide, percée après une attaque qu'il avait dû subir aux abords du dernier village de l'autre côté de la montagne ; cette même montagne dont on ne voyait plus qu'une infime partie du sommet.
— Aide-moi… marmonna-t-il.
Ses dernières réserves de salives semblaient s'être brusquement changées en sable. Il étouffait. Il suffoquait.
— Aide...
Il ne put finir sa complainte. Dans un moment d'égarement presque total, il releva la tête comme pour garder en mémoire ce que la Terre pouvait donner de plus majestueux et de plus mortel à la fois, avant de se laisser emporter par la mort. Il aurait presque juré sentir l’air frais un instant sur sa joue et passer lentement sur sa nuque, telle une caresse infime que lui accordaient les cieux pour lui donner du courage. En vain. Mais un bruit sourd vint mettre fin à son état de félicité léthargique. Il ouvrit les yeux et vit un petit cratère noir formé dans le sol, entre son pouce et son index. Il plissa les yeux et tenta d’apercevoir ce qui avait pu provoquer cette étrange apparition. Il fut alors contraint de s’écarter violemment sur le côté lorsqu’un éclair fulgurant et puissant vint frapper sa deuxième main, formant ainsi le même cratère sombre dans le sol sec et aride. Il leva alors les yeux et aperçut une silhouette devant lui, dont il ne distinguait que les contours, mais qu'il reconnut. Soulevé par une rage intense, il hurla :
— NE ME LAISSEREZ-VOUS JAMAIS EN PAIX ?
Un faible ricanement lui parvint aux oreilles. Puis, la silhouette s'effaça au loin. Après quelques longues minutes, il jugea que le fin nuage difforme qui se dirigeait lentement vers l’immense cercle flamboyant au-dessus de lui, était une réponse suffisante à sa plainte. Il se releva après un effort surhumain et avança, en titubant légèrement, les mains tendues devant lui, comme pour prévenir d‘une chute éventuelle. Il manqua d’ailleurs de tomber à plusieurs reprises. Cela n’aurait pas dû être aussi difficile… pas après toutes ces épreuves ! Cela n’avait aucun sens! Plus rien n’avait réellement encore de sens… Le désespoir l’envahit peu à peu. Il n’avait jamais été aussi misérable. Si ceux qu’il avait combattus le voyaient à ce moment précis, ils riraient, très certainement.
« Je les vois, ils clament m’avoir vaincu ; ils rient si fort que le sol en tremble… Je les écoute me dire qu’ils ont honte d’avoir laissé échapper leurs âmes entre mes doigts ou sous la plante de mes pieds. Pourquoi viennent-ils me hanter ? Et pourquoi maintenant ? N’ai-je pas accompli la volonté des Dieux ? Ne suis-je pas celui, parmi eux, qui a été choisi ? Leur perte était une étape nécessaire… Pourquoi rient-ils ? POURQUOI RIEZ-VOUS ? »
Il fit plusieurs gestes en avançant comme pour les faire fuir. Mais ils n’étaient que des silhouettes de fumée, des fantômes du passé, tentant de le déstabiliser. Le désespoir laissa place à la tristesse et à la pitié. Il avait privé tant de femmes de revoir leurs hommes, tant d’enfants de revoir leurs pères, tant de familles de se retrouver enfin. Lui-même avait lâchement abandonné ses enfants aux quatre coins du Péloponnèse.
— Még… Még… je suis... tellement désolé... murmura une voix haletante ressemblant à la sienne derrière lui.
Une larme coula alors le long de sa joue et, la gorge nouée, il grommela alors des paroles incompréhensibles, avant de mettre ses deux mains dans ses boucles dorées et trempées par la sueur, se tirant le front comme pour se réveiller d’un mauvais cauchemar.
« Tu les as tués… ils sont tous morts… », reprit la voix.
C’est alors qu’un sifflement très léger vint perturber son état croissant de folie, comme pour le ramener à la vie. Au loin, un minuscule éclat de lumière l’interpella. Le regard vitreux et le teint blafard, il plissa encore une fois les yeux et avança d’un pas mal assuré vers cette lumière. Le sifflement se transforma en note aiguë puis en un chant léger. Était-ce encore cette maudite sirène ? Mais alors, la mer n’était pas si loin ! Il avait donc rejoint l’autre rive ! Il accéléra le pas tout en marmonnant :
— La sirène… Non… non, ce n’est pas possible, pas dans cette partie du Monde… non… Je dois résister… »
Il se surprenait à courir maintenant. Il en était de plus en plus sûr au fur et à mesure qu’il avançait : ce chant, il en était maintenant certain, était celui d’une voix esseulée et mélodieuse, qui n’essayait pas de l’attirer, mais seulement de le guider. Il était différent, plus doux, plus enivrant et moins effrayant, mais la langue restait la même. Était-ce une autre sirène ? La vision du reflet du soleil sur le rivage eut l’effet d’une décharge en lui… il hurla de voir sa délivrance enfin à quelques centaines de mètres devant lui. Une odeur à la fois végétale et animale vint lui emplir les narines. Lorsqu’il atteignit enfin les bordures des terres désertiques qu’il venait de traverser, il se laissa tomber de toute sa masse dans l’eau de cette mer d’une plénitude effarante. Le sel qu’elle contenait s’incrusta alors dans la plus profonde de ses blessures, mais malgré la douleur, il ne bougea pas, il resta là, à plat ventre, le visage plongé dans ce liquide d’une fraîcheur insoutenable. Comme si cette simple action l‘avait ressourcé, il se projeta hors de l’eau d’un coup sec par la force de ses bras et s’agenouilla tout en reprenant sa respiration, qui, semblable à un assourdissant sifflement rauque, se calqua au bruit des très légères houles qui commençaient à atteindre les côtes. Comme si sa force lui avait été rendue instantanément, les plaies ouvertes qui ornaient son corps se transformèrent en légères cicatrices rosâtres. Par deux fois, ces dix dernières années, il avait été rongé par la folie et le désespoir, mais, cette fois-ci, il fut soulagé d‘avoir été seul, dangereux uniquement pour lui-même, et d’avoir échappé finalement à une longue agonie. Il poussa un soupir, puis esquissa un sourire en passant sa main sur son visage. Sa barbe n’avait jamais atteint une telle longueur, mais les brûlures qui ornaient le haut de ses joues et de son front semblaient s’être littéralement volatilisées. Ses deux mains alors ouvertes devant lui, il remarqua avec fierté que ses bras avaient retrouvé leur vigueur originelle, cette apparence autrefois si parfaite qu’elle donnait l’impression que chaque muscle avait été sculpté dans la pierre. Ses doigts, de nouveau forts, regagnaient progressivement leur couleur écarlate et avaient finalement cessé de trembler.
Il entendit un grondement sourd autour de lui. Un amas de nuages sombres et menaçants s'approchait doucement de la côte. Il semblait venir droit vers lui. Pourtant, le reste du ciel et l'horizon étaient bien distincts et lumineux, si bien que l'on pouvait distinguer les prémices d'un somptueux et doucereux coucher de soleil. Le nuage semblait ralentir à son approche ou peut-être était-ce son imagination qui lui jouait encore des tours ? Les effets de la fatigue ou les conséquences d'une trop longue exposition au soleil plombant, avaient eu très certainement raison de lui. Non. Il se redressa lentement, le regard fixé sur cet étrange et fantomatique nuage noir qui le dominait. Une très fine et légère goutte d'eau atteignit sa joue puis glissa jusqu'au bord de sa bouche. Il sourit légèrement.
— Merci, soupira-t-il.
Une pluie salvatrice lui parvint alors. Il sortit sa petite gourde du bissac, qu'il avait lui-même fabriqué avec de vieux tissus, le laissant tomber à ses pieds, puis tendit les bras pour recueillir chaque goutte, en prenant soin de mettre le doigt sur le trou qui résidait à sa surface. Il déchira un morceau de tissu provenant de sa manche, puis entoura la gourde en la penchant sur le côté, de façon à endiguer les fuites. Il se laissa porter au son et à l'effleurement sur son visage de cette averse chantante et revigorante. Il ferma les yeux un instant. Lorsque la dernière goutte de pluie tomba, il rouvrit lentement les yeux puis changea d'expression. Le nuage, quant à lui, s'évapora en un instant. Le regard à présent empli de colère, il ferma ses deux poings et se retourna avec une rapidité fulgurante. L’homme qui se tenait devant lui, d’une maigreur affligeante, sursauta sous l’effet de la surprise. Il était habillé d’une longue toge en tissu vieilli et jauni par la sueur, mais sèche. Ses lèvres gercées par la déshydratation et ses cheveux raides et poisseux ne donnaient guère envie de l’approcher. La vision de ses longs doigts fins et sales et de son visage émacié et déformé auraient pu le révulser, mais il connaissait bien cet homme.
— Tu m’as suivi ? dit-il, le regard noir.
— C’est moi qui pose les questions… commença l’homme maigre, d’une voix mal assurée.
Un court silence s‘installa, comme si l‘un et l‘autre attendaient la fin de la phrase avec plus ou moins d'impatience :
— … Esclave, finit l’homme d’une voix tremblante.
Un second silence, beaucoup plus gênant s’interposa cette fois-ci, mais pas pour ledit « esclave », qui fit alors un geste brusque arrêté de la tête en signe de réponse. L’homme décharné trébucha en reculant, le regard terrifié.
— Ha ! rit-il, alors. Parfois, je me dis que tu ne mérites pas le titre de « Roi », Eurysthée !
L’homme ne rétorqua pas et tenta de se lever non sans peine, embarrassé par sa propre couardise.
— J’imagine que tu ne m’accompagnes pas… reprit-il, sur un ton plutôt moqueur.
Comme si la réponse n’avait pas besoin d’être énoncée et qu’elle était inéluctablement la même depuis plusieurs années, l’homme marmonna, en s’essuyant les mains du sable qu’il avait encore sur lui :
— Tu sais où me rejoindre quand tu auras terminé ta tâche.
Il tourna les talons, le menton relevé, un sourire narquois aux lèvres, puis se dirigea en titubant légèrement vers deux silhouettes au loin, au bord de l’eau, accroupies à côté d’une chaise à porteurs, qui semblaient l’attendre patiemment.
— Même pas fichu de marcher… grommela-t-il, en le voyant s’éloigner.
Il reprit alors son chemin à l’opposé, longeant ainsi la plage, et essaya de se rapprocher du point lumineux qu’il avait aperçu plus tôt lorsqu’il était encore dans le désert. Mais étrangement, plus il s'avançait, moins son éclat était intense. Il n’entendait même plus le chant qui l’avait guidé et aidé à reprendre la route pour atteindre la côte. Malgré cela, son courage n'en fut que très peu affecté. Il avançait comme si le léger souffle du vent le poussait à aller encore plus vite. Il voulait en finir, en finir avec sa quête et, pourtant, c'était le seul moyen pour lui d'expier sa faute et de se pardonner à lui-même. Il n'avait jamais abandonné. Quelle que soit la difficulté, quel que soit le danger, il n'avait jamais failli.
Le parcours fut long et silencieux. L'indescriptible beauté du paysage perdit de sa superbe après quelques kilomètres sur les dunes de sables régulières et monotones. Le bruit de la houle marine devint un son sourd et assommant. Le soleil, sur le point de se coucher, avait perdu sa chaleur et laissait place à une nuit sombre et glaciale. Il sortit une légère couverture qu'il avait soigneusement pliée et enfouie dans son bissac avant son départ, et la déroula sur ses épaules. Emmitouflé en son sein, il prit soin de traîner ses pieds dans les dunes encore chaudes à chacun de ses pas pour ne pas se laisser emporter par le froid polaire qui l'entourait peu à peu.
Il atteignit alors une partie plus étroite de la plage, ombragée par la forme particulière de la roche et des terres sur sa gauche. Il fut attiré par divers débris et planches en bois, flottant et ballottant mollement au bord de l'eau. Au moment même où il s'approcha pour comprendre leur présence sur la plage, il la vit une nouvelle fois, cette lueur, au large. Elle était plus proche et plus accessible, si bien que, malgré la faible luminosité ambiante, il put distinguer le rocher irrégulier sur lequel elle se trouvait. Il le savait maintenant : c'était sa destination. Il ne prit pas la peine de se reposer et commença à rassembler chaque morceau de bois, chaque attache souple, pour se construire un radeau et traverser les quelques kilomètres qui le séparaient de son but. N'ayant que faire du peu de clarté, il prit le parti de vouloir traverser en pleine nuit, au moment où les flots lui semblaient les plus calmes. Malheureusement, il serait difficile de juger de ses agissements, en particulier, lorsqu'il sera monté sur son transport de fortune. Il se savait observé, épié, et la simple idée de devoir affronter ses propres démons sur ces eaux périlleuses, le rebutait. Mais il le devait. Il n'avait pas le choix.
Ses mains étaient encore endolories des liens qu'il avait dû serrer et nouer autour de chaque rondin de bois pour assembler son étroit radeau. Le moindre mouvement de vague le fit sursauter, si bien qu'il faillit chavirer plusieurs fois. Elle était là, cette satanée sirène... elle voulait le rendre fou. Il ferma les yeux fortement, se cramponnant à la fine planche qui lui servait de rame, se concentrant pour ne pas se laisser emporter par son chant envoûtant.
— Laisse-moi... gronda-t-il, entre ses dents.
C'est un autre envoûtement qui prit le dessus, à son grand étonnement. Ce n'était pas un chant, mais simplement une mélodie, entonnée par une voix suave et délicate. Elle n'avait pas pour but de l'attirer mais fut assez puissante pour que sa concentration se déplace, tout en le guidant avec facilité jusqu'au rivage de cette île, tant convoitée.
Lorsqu'il posa son pied sur la terre ferme, il se félicita de ne pas avoir succombé et trouva bien étrange d'avoir passé ce test aussi facilement, encore une fois. Il avait senti une aide, peut-être lointaine, ou bien plus proche que ce qu'il ne le pensait. La lueur qu'il avait aperçue et l'avait guidé de la plage, paraissait plus faible à son approche mais restait présente, qu'elle fut réelle ou imaginaire. Il avança à tâtons, en prenant soin de lever les pieds à hauteur raisonnable car le sol était meuble et irrégulier. Son cœur s'emballa quand il toucha de ses doigts une sorte de haie de ronces. Il sourit alors.
— C'est là... souffla-t-il.
Il s'aperçut qu'il ne tremblait plus en raison du froid, mais seulement d'appréhension. De plus, son corps s'était réchauffé par un inconcevable miracle. Peut-être était-ce cette lueur, visible au-dessus et au-delà de ces ronces, qui parsemait une intense chaleur autour de lui ? Il s'assit sur l'herbe fraîche, en se disant qu'il attendrait le soleil levant pour tenter de trouver l'entrée, réputée pour être gardée par une infâme créature. Il mit alors sa couverture sur ses épaules et se replia sur lui-même pour trouver le sommeil. Il l'avait bien mérité, après un périple aussi long. Il parvint à un état de semi-conscience lorsqu'il sentit une présence tout autour de lui, qui le réveilla net, le rendant plus alerte. Mais personne. La lueur, derrière lui dans le jardin, s'était atténuée, et il fallut un moment à ses yeux pour percer l'obscurité et confirmer ses suspicions : toujours personne. Il se rassit alors, persuadé d'avoir fait un mauvais rêve. Mais il ne put s'empêcher de garder l’œil ouvert. C'est après quelques instants passés à observer les parages, qu'il entendit un léger bruit de feuillage, derrière lui. Il était observé de plus près qu'il ne le réalisât. Un souffle chaud et parfumé parvint à son épaule, par-delà même l'épaisse haie de ronces qui se trouvait derrière lui.
— Qui est là ? demanda-t-il.
Personne ne répondit. Il y eut seulement cette longue exhalaison faisant dresser les poils sur sa nuque. Qu'elle fut bien agréable !
— Montrez-vous ! reprit-il, sèchement, les poings serrés.
Il se retourna, faisant face aux branches tranchantes devant lui. Il voulut poser les bras et s'appuyer, mais il se heurta à des épines.
— Tu n'entreras pas...
Une voix glissa dans ses oreilles, comme un vent de fraîcheur.
— Qui es-tu ?
— Peu importe, souffla-t-elle, toujours invisible aux yeux de l'homme. Tu dois partir...
— Je suis venu chercher les...
— Je sais très bien pourquoi tu es là ! Penses-tu être le seul à avoir essayé ?
Malgré la douceur et la beauté de sa voix, l'homme sentit une sorte d'aigreur, comme si elle n'avait que trop vécu de situations telles que celle-là.
— Tu es une des Hespérides... dit-il, le sourire aux lèvres.
— Je hais ce nom, grogna-t-elle.
— Pourquoi cela ? se risqua-t-il.
— Parce que les humains le mettent toujours au pluriel.
Dans l'incompréhension la plus totale et, sans doute, par peur de la contrarier à nouveau, l'homme ne répondit pas. Il savait pourtant qu'il y avait trois Héspéri-des dans ce jardin, trois sœurs, gardant comme la prunelle de leurs yeux, cet arbre dont il devait cueillir l'un des fruits.
— Je ne partirai pas, je dois entrer, affirma-t-il. Je n'ai pas le choix.
Sa voix trembla légèrement. L'Hespéride ne répondit pas tout de suite. Puis, dans un second bruissement de feuillage, il vit une ombre gracieuse se rapprocher légèrement des ronces, sans même se blesser.
— Quel est ton nom, étranger ?
— On m'appelle par plusieurs noms... murmura-t-il.
Il baissa la tête un instant et, dans une profonde inspiration, répondit :
— Alcide, mon nom est Alcide.
— Est-ce là ton vrai nom ? demanda-t-elle, intriguée par son hésitation.
— C'est le nom que mes parents m'ont donné à la naissance.
Ce nom... Il lui parut une éternité depuis la dernière fois qu'il l'avait prononcé, ou bien même, entendu. Il était étonné, lui-même, de s'être laissé charmer au point de lui révéler. Mais que dire d'autre ? Lui donner le nom que sa belle-mère lui avait attribué à sa propre gloire, et qui avait déjà fait le tour du pays ?
— Pourquoi as-tu besoin de ces fruits ? demanda l'Hespéride, méfiante.
La voix semblait être encore plus proche, presque à sa portée. Et pourtant, il ne voyait toujours rien. Il se laissa tomber sur le côté, la main posée sur sa tempe, et s'assit de fatigue, laissant échapper un râle puissant. Il ne comprenait pas pourquoi son instinct, pourtant si affûté, et d'habitude plus méfiant, lui dictait de se livrer à cette voix féminine.
— J'ai été puni... souffla-t-il. J'ai tué...
— L'homme tue, c'est dans sa nature, rétorqua-t-elle.
— Pour conquérir, par jalousie, par haine, ajouta-t-il, tristement. Mais pas moi.
Il posa un instant sa voix, incertain de la tournure que prenait cette conversation avec une parfaite inconnue.
— J'ai été ensorcelé, affirma-t-il.
L'Hespéride se mit à rire. Il jura que les ronces s'étaient déplacées.
— Personne ne peut se faire ensorceler ! Les seuls ensorcellements viennent d'ici, de ce même jardin ! dit-elle, d'un ton moqueur.
— Comment, alors, aurais-je pu assassiner ma propre famille, d'après toi ?
Sa voix avait déraillé. Il ne pleurait pas mais retenait au plus profond de lui, les sanglots restés enfouis tout ce temps. Il n'y avait plus de rires. Plus un mouvement. Rien. Il fut ainsi pendant un long moment, si bien qu'il crut qu'elle avait quitté les lieux. Était-il allé trop loin dans ses confessions ?
Il sentit alors comme une main posée sur son épaule. Il tendit sa propre main pour la rejoindre, cherchant un semblant de réconfort. Pourtant, encore une fois, il l'avait simplement imaginée.
— Tu es différent... souffla l'Hespéride à son oreille.
— Oui, ricana-t-il nerveusement, et cela ne m'a apporté uniquement que chagrin et désolation.
Un nouvel air chaud entoura sa tête, puis son corps tout entier. Il se replaça, posa ses deux mains sur la terre fraîche et ferma inexplicablement les yeux. Un nouveau parfum affreusement entêtant semblait jaillir du sol, l'encerclant totalement. Il ne sut pas l'identifier, mais il sentit la fatigue et le sommeil l'atteindre progressivement. Il ne put se battre devant la force de ce nouveau sortilège.
Aux premières lueurs du jour, il fut réveillé par un craquement sonore autour de lui. Le soleil n'éclairait pas encore l'entièreté de l'île, et pourtant, derrière lui, une clarté dorée avait envahi le jardin. Il chercha à apercevoir ce qu'il s'y passait, mais les racines et les ronces devant lui étaient trop épaisses.
— Hespéride ? lança-t-il, dans l'espoir de l'entendre encore.
Elle semblait avoir disparu. Malgré cela, sa présence se ressentait tout autour de lui. « Son parfum... pensa-t-il. Si... irrésistible ». Il longea alors l'interminable haie pour tenter de trouver l'entrée. Il se rendit compte très vite que son but, bien qu'ancré dans sa mémoire à l'origine, s'était évaporé et avait laissé place à l'apparition enchanteresse d'une silhouette pourtant encore inconnue. Il secoua la tête et tenta de s'en dépêtrer. Il aurait tout donné, à cet instant, pour entendre sa douce voix à nouveau.
Il finit par tomber sur un étang entouré de quelques roseaux, lui barrant le passage le long des ronces. La présence de ce coin d'eau parut tout bonnement absurde, car il semblait qu'il avait été placé là, après la barricade de haies qui s'étendait devant lui. Il se plaça au bord et observa. Sa gourde manquait cruellement de contenu, et ce fut la seule source d'eau douce autour de lui. Mais le liquide qui se trouvait dans l'étang n'avait rien de très accueillant : il était boueux, visqueux, semblait presque vivant lorsqu'il s'en approcha, vacillant irrégulièrement en de fines houles, sans compter qu'il était difficile d'en voir le fond. Devant lui, quelque chose bougea dans les ronces ou au-delà, puis, dans un grondement tonitruant, une partie de la haie s'ouvrit pour laisser place à un spectacle de verdure chatoyante et de plantes odorantes. Il le vit alors, en haut de cette petite colline, l'Arbre aux Pommes d'or.
Avant même qu'il ne s'avance, il vit apparaître trois silhouettes devant lui. Tout d'abord, ébloui par le soleil levant, il n'aperçut les visages que de deux d'entre elles.
— Nous sommes les Hespérides, Gardiennes de ce Jardin... dirent-elles, à l'unisson.
Elles se trouvaient à la limite de l'étang, et ne semblaient pas vouloir avancer vers lui. Elles étaient en tous points identiques, leur apparence, certes, mais aussi leurs gestes, comme répétés de nombreuses fois, et le ton de leurs voix, indubitablement mielleux. Leurs cheveux d'ébène courraient, sans une seule ondulation, le long de leurs corps élancés jusqu'aux chevilles. Aucune d'entre elles ne pouvait être celle avec qui il avait parlé plus tôt dans la nuit... c'était tout bonnement impossible. Il en fut si persuadé que son regard se fixa sur la troisième silhouette, légèrement décalée sur la droite. Elle n'avait pas bougé et il était difficile d'apercevoir son visage. Pourtant, il fut ébloui par sa longue chevelure de feu. Lorsqu'il fit un geste pour se déchausser et entrer dans l'étang, elle eut une vive réaction et s'avança légèrement. Il put enfin voir son époustouflant visage, affublé de larges yeux bleus étincelants, le teint pâle comme le lait, le nez légèrement retroussé et la plus pure et sincère expression qu'il ait vue depuis de bien longues années. Une beauté sans pareille, il était inconcevable de penser le contraire. Elle avait les yeux rivés sur l'étang, et semblait lui indiquer de ne pas y pénétrer.
— Entre dans le jardin des Hespérides, ajoutèrent les jumelles. Mais tu ne devras rien toucher.
L'arbre majestueux qui se trouvait derrière brillait de mille feux. Mais, encore une fois, son esprit fut rapidement dévié par l'éclat de la troisième Hespéride. Elle semblait le supplier de ne pas entrer dans l'étang, à raison, car sa consistance et son apparence ne pouvaient seulement indiquer qu'il était, lui aussi, ensorcelé.
Pourtant, après un temps de réflexion qui finit par impatienter les jumelles, lui jetant un regard noir et insistant, il avança lentement, en immergeant ses pieds dans l'eau dense et huileuse. L'effet fut presque immédiat. Il sentit en lui un long et pénible tremblement qui finit par atteindre sa nuque et lui obscurcir la vision. Ses yeux se remplirent de larmes, puis de sang, et il crut un instant que son crâne allait exploser. Devant lui, malgré sa vision obscurcie, il ne voyait plus les silhouettes des jumelles, mais il sentait la présence réconfortante de la troisième Hespéride à ses côtés. Elle lui soufflait quelques mots à son oreille, mais il fut difficile de se concentrer pour les entendre en raison de la douleur démesurée qui faisait pression sur son cerveau. Il finit par s'écrouler sur les genoux à mi-chemin de sa traversée. Il discerna alors des ombres au-dessus de lui, virevoltant rapidement, le tirant vers le haut. Il jura que les ronces et les racines des bordures de l'entrée tentaient de le maintenir debout, l'aidant ainsi à avancer. Au simple toucher de certaines d'entre elles, il fut plus aisé de comprendre ce que la voix douce de l'Hespéride lui contait.
— Hallucinations... perception... tout est faux...
Il releva la tête pour la faire répéter.
— Tu vas avoir des hallucinations... tu dois lutter... reprit la voix. Il sera faux... il ne sera pas réel, seulement dans ton imagination...
Il avança progressivement pour enfin atteindre la terre ferme et réchauffer ses pieds gelés sur l'herbe réconfortante. Cependant, il entendit un grondement au-dessus de lui, et même si les douleurs s'atténuaient petit à petit, il ferma les yeux un instant pour se prémunir de l'affreuse vision qu'il était sur le point d'avoir ; celle qu'il avait redoutée depuis le moment où on lui avait ordonné de se rendre dans ce jardin.
— Non... grogna-t-il, l'angoisse naissante sur son visage.
Puis il releva la tête. Son apparition le figea : une multitude d'immenses têtes reptiliennes le surplombait, finissant un corps allongé dont l'extrémité s'était enserrée autour du tronc de l'Arbre aux Pommes d'or. Il se sentit soudainement impuissant, il n'avait rien, hormis ses mains, certes fortes, mais inutiles face à l'ampleur de la bête. Pourtant, il se redressa, pourvu de ses plus nobles intentions et de tout ce courage qui faisait sa réputation. De nombreuses racines s'entourèrent autour de ses chevilles, puis de ses bras, l'obligeant à reculer légèrement ou bien à s'arrêter dans sa progression vers l'arbre.
— N'y va pas... murmura la voix près de lui.
— Je dois... le... faire, grommela-t-il, en tentant de s'en dépêtrer de toutes ses forces.
— Voici le Dragon de Ladon ! chantonna fièrement l'une des jumelles, se trouvant près de l'arbre. Le Gardien de l'Arbre aux Pommes d'or.
La deuxième jumelle, positionnée de l'autre côté de la queue du dragon, se mit à ricaner désagréablement.
— Ne l'écoute pas... susurra l'Hespéride à son oreille. Il n'existe pas. Il n'y a jamais eu de Dragon.
Sa voix n'était plus aussi lointaine et ne faisait plus écho dans sa tête. Elle était enfin réellement à côté de lui, il la sentait, en chair et en os. Il posa sa main sur son bras, puis se figea pour se plonger dans ses magnifiques yeux. Quel ravissement !
— Hespéria ! vociféra l'une des jumelles. Arrête ça tout de suite !
Il ne sut pas réellement laquelle d'entre elles avait hurlé, puisqu'il lui était impossible de se détacher de son visage, à la fois si parfait, et si triste.
— Hespéria... répéta-t-il, si heureux de connaître enfin son prénom.
— Tu dois partir, rétorqua-t-elle, rapidement. Elles ne te laisseront pas approcher l'Arbre.
— J'aurais pu mourir en allant chercher une de ses pommes, s'emporta-t-il. Mais j'ai trouvé un fruit beaucoup plus précieux...
Malgré les hurlements de rage du monstre, posté devant lui, il mit sa main sur le visage de la jeune femme et caressa sa joue doucement, comme pour la rendre plus réelle. Et elle l'était. Si réelle, et si belle... Elle parut complètement déconcertée par ce geste, donnant l'impression qu'on ne l'avait jamais réellement touchée auparavant. Si tel était le cas, ce fut une aberration de penser que personne n'avait, ô grand jamais, tenté d'effleurer une telle perfection. Elle l'observa un instant, avant de passer elle-même sa main droite dans ses boucles blondes, non sans hésitation.
Le rugissement du Dragon retentit encore une fois, et il semblait, cette fois, bien plus près qu'il ne l'avait été jusque-là.
— Écoute-moi, insista Hespéria. Il ne te fera rien. Il n'est pas réel.
— Et toi, es-tu réelle ?
Elle lui sourit légèrement, puis acquiesça.
— Je suis... différente, répondit-elle.
— Comme moi ?
Elle sourit une nouvelle fois, sûrement, pensa-t-il, devant son ingénuité déconcertante.
— Si tu veux parler du nombre limité de choix qui se présentent à moi, et de mon isolement ici comme punition, alors oui... je suis comme toi.
À nouveau, un cri s'éleva sous le grondement de la bête à cent têtes.
— Hespéria ! Éloigne-toi de lui !
Alcide se redressa alors, et inspira profondément.
— Tu vas partir avec moi, affirma-t-il, le menton levé et le regard déterminé.
— Je ne peux pas... dit-elle en baissant la tête. Je suis liée à cet arbre, je ne peux pas partir de ce jardin.
Mais Alcide ne l'écoutait pas. Il avança en fixant le Dragon droit dans ses innombrables yeux, qu'il n'eut pas le courage de compter. En avançant, il se rendit compte que chaque tête se rapprochait de lui dangereusement, tentant de lui murmurer des mises en garde en différentes langues, certaines reconnaissables par ses nombreux voyages, d'autres complètement inconnues. Il passa près de ces têtes, sur le côté, sans ciller, se dirigeant vers l'arbre, laissant une Hespéria admirative, puis frôla la jointure froide à la base du corps longiligne du serpent géant. En s'approchant au plus près, il se rendit vite compte du caractère illusoire du monstre, tout droit sorti d'une partie de son imagination. Il jeta alors un regard froid aux jumelles et, les provoquant ouvertement, leva une main et la passa sur le corps luisant, mais inexistant, du fameux Dragon de Ladon, qui finit par s'évaporer autour de lui, tel un mauvais souvenir.
— Si elle n'avait pas été là, tu n'aurais jamais réussi ! vociféra l'une des jumelles.
— Je n'ai jamais accompli une seule de mes tâches sans aide, affirma Alcide, le regard noir.
— Peu importe, répondit la deuxième. Cet arbre ne te laissera jamais cueillir l'une de ses pommes. Ne lui as-tu encore rien dit, Hespéria ?
Alcide se tourna vers elle. Elle avait baissé les yeux.
— Elle a raison... marmonna-t-elle. Je ne peux, moi-même, pas en cueillir une entière. Je peux seulement en prendre un morceau...
— Je me fiche de partir avec une de ces pommes ! coupa-t-il. J'échouerai, ce ne sera pas la première fois... ni la dernière.
Il y eut un long silence. Les jumelles se figèrent de surprise, et Hespéria, qui avait relevé la tête, sembla entrevoir dans son regard quelque chose qu'elle n'avait encore jamais vu. Elle écarquilla les yeux, semblant ainsi comprendre, puis une fine larme aux couleurs vertes et or, coula sur sa joue rosie, puis atterrit sur l'herbe fraîche, étendue sous ses pieds nus. Le sol trembla légèrement. Il vit les sœurs s'éloigner de l'arbre, lorsqu'elles comprirent que son écorce se fissurait dangereusement. Sous leurs mines ahuries, il réalisa qu'il ne s'était encore jamais comporté de la sorte.
— Que se passe-t-il ? gronda-t-il.
Hespéria s'approcha, puis posa ses fines mains sur l'une de ses racines la plus épaisse et la plus profondément ancrée dans le sol.
— Il se meurt... murmura-t-elle, l'air grave.
Elle se tourna vers Alcide.
— Ce n'est pas possible... ajouta-t-elle.
Elle se releva, en faisant en sorte de parcourir chaque parcelle du tronc, puis des branches les plus basses. Alcide s'était approché d'elle, et, dans un mouvement tout à fait inconscient à première vue, mais tellement significatif, il lui prit la main et la serra fort pour, semblait-il, ne plus jamais la lâcher. Les fruits de l'arbre scintillèrent une ultime fois avant de s'éteindre péniblement, dans un craquement sonore, s’apparentant à un hurlement de désolation. Elle tendit alors une main vers le fruit le plus bas, et le détacha non sans mal, là où il lui avait été toujours impossible de le faire.
En contre-bas, sur la plage, suivant leur échappée en silence, leurs mains toujours fermement l'une dans l'autre, contemplant leurs visages respectifs avec le désir et l'envie qui les habitaient, Alcide et Hespéria se retrouvèrent près d'une crique, dessinant une étrange voûte dans la roche. Il savait qu'elle avait un plan, un but vers lequel elle souhaitait le guider et, contrairement à ses habitudes, par le profond respect qu'il avait pour elle, il se tut et se laissa guider. Elle passa une main rapide sur la paroi froide et humide de la pierre, avant de reculer et de lui faire face.
—Fais-moi confiance, susurra-t-elle à son oreille, comme elle aimait le faire. Accroche-toi à moi, très fort.
Il se serra contre elle, pour son plus grand bonheur, sentant rapidement son cœur interagir avec le sien, et une chaleur envahir chaque parcelle de son corps, avant de se laisser emporter dans le sol mouvant sous ses pieds. En un temps fulgurant, il se retrouva à genoux, le souffle coupé et la bouche terreuse, dans une cavité sombre le glaçant jusqu'à l'échine. Devant lui se tenait à présent une grande femme, le regard sévère et dédaigneux, aux traits tirés et profondément creusés, sous une longue chevelure dense et sombre. Elle avait le menton relevé et les mains croisées.
— Un humain... grinça-t-elle, en grimaçant de dégoût.
— Que peut-il être d'autre ? grogna Hespéria, à ses côtés. Tout comme toi, Médée, ou peut-être l'as-tu déjà oublié ?
La femme, ainsi prénommée, tourna les talons en grommelant, et se dirigea vers le fond de la caverne qu'elle semblait connaître sur le bout des doigts. Elle y posa une coupelle en bois, où elle laissa tomber diverses tiges et feuilles qu'elle coupa grossièrement à la main. Elle pressa ensuite chacune d'entre elles avec un instrument rond en pierre. Hespéria aida Alcide à se relever, son regard rempli d'affection.
— Attends-là, dit-elle, en mettant une main sur sa joue.
Elle rejoignit la grande femme et lui tendit la pomme qu'elle avait cueillie de l'arbre. Lorsqu'elle en découpa un morceau d'un geste vif, Alcide fut tenté de se précipiter sur elle et de l'en empêcher, mais il vit le fruit se recomposer immédiatement, paraissant aussi frais qu'un jour de cueillette. Il se laissa alors tomber et s'assit contre la paroi de la caverne, en continuant à observer les deux femmes. Elles semblaient être rentrées dans une conversation plutôt houleuse, mais faisaient en sorte qu'il ne les entende pas. Ce fut visiblement Médée, si tel était vraiment son nom, qui eut le dernier mot... Elle s'affaira par la suite, à verser un liquide, pourtant au demeurant froid, dans cette même coupelle, créant une vapeur brûlante et odorante. Il tentait d'apercevoir ce que faisait Hespéria sur la table d'à côté. Il jura l'espace d'un instant la voir en possession de deux pommes, mais il eut du mal à distinguer par la suite où se trouvait la deuxième.
Elles revinrent vers lui, la coupe fumante dans la main de la femme, la pomme dans la main d'Hespéria.
— Bois ça, dit alors fermement Médée. Sans en laisser.
Il se tourna vers Hespéria, qui lui sourit avec douceur et hocha la tête pour le convaincre de boire.
— Tu es déjà très fort... ajouta Médée, d'une voix graveleuse. Ton père s'en est chargé... Cette potion décuplera tes forces pour un court instant. Il ne faudra pas tarder.
— Qu'est-ce que je dois faire ?
Elles levèrent les yeux sur l'immense paroi de roche qui se trouvait derrière lui.
— Je dois... la détruire ?
— C'est la seule façon pour que je sorte d'ici... ajouta Médée.
— Pourquoi ne peux-tu pas l'emmener hors de la caverne, comme tu l'as fait avec moi en rentrant ? rétorqua-t-il, en regardant Hespéria.
— Il y a des choses que je peux faire avec toi, que je suis incapable de faire avec Médée.
— Pourquoi elle ne boit pas cette potion, alors ? grommela-t-il, le regard suspicieux.
— Elle... insista Médée d'un air mauvais, ne peut pas toucher les parois de cette caverne, et elle ne peut plus boire de potions...
Alcide posa une nouvelle fois ses yeux sur Hespéria, qui acquiesça. Il se leva, puis prit la coupe, dont le liquide visqueux et fumant ne l'attirait guère. Il grimaça avant de plonger sa tête à l'intérieur et d'en avaler jusqu'à la dernière goutte.
Il avait brisé la façade de roche de la caverne avec une aisance peu ordinaire, laissant les milliers de galets tranchants joncher l'étendue de sable de la crique. L'effet de la potion fut de courte durée. Il avança vers l'endroit le plus ensoleillé de la plage, levant les yeux au ciel dans un long soupir, comme pour recharger ses batteries après un tel acte. Elles s'approchèrent de lui en silence. Il sentait leurs regards posés sur lui, avec insistance. Qu'attendaient-elles ? Il ouvrit les yeux pour leur faire face, mais il remarqua deux silhouettes nouvelles au loin. Ébloui par les rayons de ce soleil d'une rare violence, il plissa les yeux davantage, et ne put seulement comprendre qu'une femme, à la chevelure flamboyante, et un homme, grand et mince, les observaient là, sans bouger. Il se retourna alors vers Hespéria et Médée, qui paraissaient, elles aussi, aussi surprises de voir des étrangers sur cette plage. Il pensa, à juste titre, à des messagers envoyés par Eurysthée, pour récupérer la pomme du Jardin des Hespérides. Mais pourquoi restaient-ils plantés, là ?
Son estomac le brûla soudain, et tous ses membres se mirent à trembler. Il eut même du mal à respirer. Il pensa alors se diriger vers la partie ombragée de la crique, pour s'y reposer, mais il s'aperçut que ses jambes ne le portaient plus, le figeant sur place. Il releva les yeux vers Médée, le regard froid, impassible, puis vers Hespéria, qui, elle, essayait de retenir un sanglot incontrôlable.
— Que m'avez-vous fait ? haleta-t-il, la main plaquée sur son ventre.
Il s'écroula sur ses genoux, puis en avant sur ses mains, un liquide jaunâtre glissant de sa bouche sur le sable chaud. Comment avait-elle pu l'empoisonner ?
Même si sa vision s'était obscurcie, il put entrevoir la silhouette d'Hespéria, elle aussi tombée à genoux devant lui, posant ses deux fines mains sur son visage. Elle l'embrassa tendrement sur le front, en silence, avant qu'il ne se sente partir ailleurs. Il sombra alors, tombant de tout son poids dans les ténèbres, sans même pouvoir les combattre.
La douleur fut brève mais intense, si bien qu'elle m'obligeât à me relever brutalement, dans un fugace espoir de retrouver un brin de souffle. Cette impression qu'on essayait de m'arracher la colonne vertébrale : cette marque, le long de mon dos, avait beau se trouver là depuis ma naissance, j'en ressentais encore les morsures, telle une brûlure vive, chaque matin qui m'était donné. Lorsque mon regard tenta en vain de chercher un objet ou une forme rassurante autour de moi dans le but de m'apaiser, la première chose que je vis fut mon reflet dans le grand miroir de la coiffeuse posée en face, parsemée de rayures et d'irrégulières traces de poussière. Le souffle court, le visage ruisselant, une bouffée de chaleur désagréable et une unique larme coulant lentement sur ma joue droite, je n'eus d'autres choix que de scruter les lignes distinctes de mon visage, déformées par les aspérités de ce vieux miroir. Je restais pourtant là, assise sur mon immense lit à baldaquin et passais longuement mes doigts entre les plis des draps tout en m’agrippant, comme si une force surhumaine était sur le point de m'en arracher.
Une pluie forte et assourdissante frappait les carreaux des fenêtres. Seul un petit lampadaire sur St. George's Mews éclairait la pièce par l'ouverture et laissait apparaître les murs usés de la chambre. Je posais mon regard sur le vieux papier-peint qui se décollait légèrement ; à d'autres endroits, c'était l'humidité et la moisissure qui avaient envahi les moulures et le plafond. Quel triste tableau... Près de la fenêtre, seule une petite commode aux formes incurvées avait été posée là, tentant désespérément d'orner le mur sale et la tapisserie décolorée. Il fallait que je fasse quelque chose, je ne pouvais plus vivre dans un tel endroit... Un vent léger commença à souffler et quelques branches du jeune cognassier de l'arrière-cour claquèrent en rythme sur les carreaux. Il en résulta une gigantesque et funèbre danse, presque fantomatique, de leurs ombres sur le pan de mur juste en face, tout près de moi. Je frissonnais alors. La pièce, d'ordinaire démodée et inintéressante, se montrait ici sur son jour le plus effrayant. La scène aurait pu m'encourager à me lever mais je restais silencieuse et béate à la vue du spectacle. Peut-être était-ce le fruit de mon imagination lorsque j'entrevis les ombres chinoises de deux branches qui s'entrelaçaient majestueusement dans une remarquable étreinte. La beauté de ma vision me fit sourire et j'y trouvais là un apaisement probant. Ma douleur semblait s'atténuer peu à peu. Bien sûr, elle ne disparaissait pas... jamais.
Un bruit sourd de verre brisé au rez-de-chaussée interrompit la semi-plénitude dans laquelle je me trouvais. Après un sursaut puis un juron, je me précipitai vers le coffre au pied de mon lit pour attraper ma robe de chambre. Je parcourus ensuite à tâtons le pan du mur se trouvant près de la porte de la chambre pour allumer la lumière, mais lorsque j’enclenchai l'interrupteur, rien ne se produisit.
— Classique..., marmonnai-je, en levant les yeux au ciel.
Je saisis alors une lampe de poche dans le petit tiroir de la table de chevet, après l'avoir pratiquement arrachée de son coffre en forçant l'ouverture, puis descendis les marches de moquette usée qui menaient à l'entrée de la maison. Le compteur se trouvait dans une petite boîte électrique à l'intérieur du placard de l'entrée. Seule une porte tenait encore sur ses gonds et des toiles d’araignées d'une épaisseur phénoménale parementaient le fond des étagères. Je levai la petite manette pour rétablir l'électricité mais rien n'en découla.
— Non... pas maintenant... grommelai-je.
En espérant de tout cœur que la panne fût générale, je pris soin de vérifier par l'immense fenêtre du salon si le réverbère devant l'entrée de la maison, les porches des voisins ainsi que les minuscules et lointaines fenêtres de l'immeuble de Hill View sur Primrose Hill Road, avaient ne serait-ce qu'une seule petite loupiote allumée, mais, encore une fois, le néant. Devant moi, bien sûr, à travers l'allée d'arbres et de buissons, l'obscurité du parc de Primrose Hill. Un second bruit de fracas retentit derrière moi, et, après m'être maudite de sursauter au moindre bruit un soir d'orage, je me dirigeai vers la salle à manger en prenant soin de ne pas manquer les deux marches qui séparaient les pièces et qui m'avaient si souvent, depuis mon arrivée, emportée face contre terre. La grande baie-vitrée de la salle à manger, donnant sur une ancienne mais majestueuse véranda ouvrant elle-même sur l'arrière-cour, semblait ne présenter aucun dommage. C'est lorsque j'entrevis une mare d'eau derrière le vieux fauteuil élimé de famille que je compris que plusieurs branches du cognassier avaient traversé les carreaux sous la force du vent. Après avoir enfilé des bottes et une parka, je courus vers la petite remise qui se trouvait au fond du jardin. La pluie battait à mes oreilles et je sentais déjà la fatigue me ronger progressivement. J'étais pourtant bien habituée à ce genre d'averses, puisque ma dernière demeure se trouvait dans le sud de la France. Là-bas, le temps y était en général ensoleillé et doux dans l'année et pratiquement caniculaire l'été. Mais parfois, à mon grand désespoir, les orages, associés à la chaleur, y était violents et assourdissants. Dans tous les cas, le seul moment de l'année où je me sentais quasiment en harmonie avec l'atmosphère extérieure était durant le printemps, ce qui m'emmena à penser à quel point j'avais été idiote de m'installer à Londres en plein mois de novembre !
Comme le reste de la maison, du sous-sol au grenier, en passant par leur propriétaire, la remise était dans un piteux état : deux pelles reliées par une multitude de toiles d'araignées, un seau en plastique fendu ne contenant rien de bien connu à ce jour ; quelques étagères tenaient encore sur leurs supports mais l'une d'entre elles avait succombé au poids d'une cagette pleine d'outils rouillés. Sur le sol, j'aperçus une grande bâche recouverte de terre. J’entrepris de m'en servir de protection pour recouvrir une partie de la véranda : la tâche ne fut pas aisée, puisque cette même véranda devait faire plus de deux mètres cinquante de hauteur et le carreau cassé se trouvait sur la partie pentue juste au-dessus de l'ossature principale. Je pris l’escabeau posé sur la façade de la maison, puis m'agrippai à la structure et à la gouttière métallique. Il ne me restait plus qu'à attacher les ficelles de la bâche sur le fleuron, et la tendre en la reliant au tronc de l'arbre et à un piquet dans l'herbe, pour permettre à l'eau de s'écouler sur la pelouse du jardin, et non dans ma véranda. L'affaire aurait été terminée en quelques minutes si je n'avais pas été aussi faible ou si le déluge actuel ne m'obstruait pas la vue dès que je levais la tête ; bien sûr, pour couronner le tout, l'escabeau était extrêmement glissant. C'est d'ailleurs ce dernier qui faillit mettre un terme aux deux semaines dans le nouveau boulot que j'avais entamé, en me fracturant la cheville, me laissant ainsi dans le plâtre pendant qu'un jeune novice viendrait certainement me voler la place. Étrangement, ma chute fut beaucoup plus douillette que ce que j'aurais pu penser : je sentis quelque chose de rugueux m'attraper la jambe et la tirer. Au lieu de tomber sur ma jambe droite, je me retrouvai allongée sur le dos, les quatre pattes en l'air. À ce moment-là, j'aurais juré entrevoir une ombre fine et rapide s'évanouir dans les airs. En me relevant brusquement, je pris soin de jeter un coup d'œil à la surface sur laquelle je m'étais littéralement étalée : là où aurait dû se trouver un amas de mousse ou bien même de l'herbe fraîche et dense, jonchaient vulgairement de nombreux cailloux aux surfaces irrégulières et de hautes orties. Comment avais-je pu ne pas me blesser en tombant sur tout ceci ? Une large flaque d'eau entourait le pied du cognassier qui me surplombait. L'espace d'un instant, je crus y entrevoir plusieurs tâches de lumière qui scintillaient de façon extrêmement irrégulières. Pourtant, lorsque je levai la tête, ma perception fut, une nouvelle fois, mise à l'épreuve puisque les nombreux coings bien mûrs qui se balançaient au rythme de lourdes gouttes d'eau, avaient pourtant une couleur bien terne, reflétant la teinte sombre du ciel. Ces visions incessantes ne m'encourageaient guère à m'affirmer sur ma normalité.
Comme la France ne me manquait guère, tout ce qui pouvait éloigner mes pensées de ce pays de malheur me rendait d'autant plus joyeuse : la bruine, la grisaille, la verdure, l'architecture brute et ancienne de ma maison et les traditions, déversées sur cette étoffe écossaise de famille aux carreaux verts et aux lignes bleu-violettes qui gisait sur la petite table basse. Fuir la France aurait dû m'apporter stabilité et plénitude, pourtant je le sentais au fond de moi... depuis mon arrivée, même si mon corps perpétuait cette volonté de me nuire comme il l'avait toujours fait, ce fut toute ma raison qui s'éloignait à présent de moi. Je restai là un moment à observer le comportement et la résistance de la bâche que je venais d'attacher. Malgré les inconvénients qu'incombait un déménagement au mois de novembre dans une ville comme Londres, je me surprenais à apprécier ces moments où je pouvais, seule, faire le vide et écouter fredonner le vent et tambouriner la pluie. Je m'assis dans le vieux fauteuil et, emmitouflée dans une chaude couverture de laine à carreaux aux couleurs du clan Reid, je fermai les yeux, sentant mon corps tourmenté devenir extrêmement léger et ma tête s'enfoncer dans le dossier... à mon plus grand plaisir, je m'endormis.
Je pus vérifier, tous les matins depuis mon arrivée, si j'étais faite pour cette vie londonienne. Les Londoniens avaient cette façon si paisible, ancrée dans une normalité affligeante, et si obstinée de se diriger vers les transports en commun et leurs lieux de travail. L'empressement permanent de la populace n'empêchait en aucun cas les uns et les autres de rester courtois face aux longues queues d'attente ou aux quais de métro bondés, ce qui n'aurait certainement pas été le cas dans une ville comme Paris.
Le lendemain de mon arrivée, deux semaines auparavant, j'avais trouvé important de chercher du travail au plus vite, bien qu'il n'y eût aucune urgence, ni aucune nécessité, grâce à l'argent que j'avais de côté et celui de la vente de la maison en France. J'avais donc entamé des recherches pour donner des cours à domicile, démarche qui s'avéra très efficace puisque je fus très vite remarquée par une association qui cherchait une personne polyglotte. Mes journées furent vite bien remplies. Le petit Jack, sur Eton Avenue, rattrapait son retard en français, exactement comme le vieux Douglas, mon voisin de rue, désireux d'apprendre toujours plus ; les jeunes Alice, de High Barnett, et Emma, du quartier de Brixton, avaient sérieusement besoin d'aide en espagnol ; enfin un groupe de trentenaires, faisant partie d'une autre association sur Stukeley Street, désiraient s'initier au mandarin.
— Vous avez toujours été enseignante ? me demanda l'une des élèves un matin.
— À vrai dire, c'est la première fois, avouai-je.
L'élève semblait déconcertée par ma réponse.
— J'ai passé de nombreuses années à étudier les langues... entre autres.
— Entre autres ? Vous avez étudié autre chose ? demanda l'élève.
— La communication et l'audiovisuel.
— Mais quel âge avez-vous, si je peux me permettre ?
— Vingt-huit ans.
Encore une fois, l'élève fut décontenancée.
— J'ai fait plusieurs cursus à l'université... en même temps.
Bien sûr, je n'allais pas lui narrer toute l'histoire : les raisons de ces études mais surtout les épreuves que j'avais traversées pour en arriver là où je me trouvais aujourd'hui. Elle me sourit légèrement mais semblait pensive.
— Vous dites que vous avez étudié l'audiovisuel ?
J'acquiesçai sans trop savoir ce que j'avais déclenché. Alice me questionna alors sur le genre de carrière que j'espérais avoir et il parut important que je mentionne ma volonté d'utiliser le plus grand nombre de mes compétences dans l'avenir. L'élève me demanda l'autorisation de donner mon numéro de téléphone à une connaissance à elle sans réellement me dire de quoi il s'agissait. J'acceptai alors sans trop me poser de questions. Pourquoi pas ? Cependant, un sentiment étrange m'envahit lorsque je repris la route à pied pour rejoindre la station métro de Tottenham Court Road. Ce genre de prise de risques inconsidérée n'aurait jamais été une option de là où je venais.
Je m'assis nonchalamment sur une banquette du métro et attendis patiemment le départ. Embarquée sur la Northern Line1, je ne fis pas tout de suite attention aux gens qui se trouvaient autour de moi. Quelle erreur de ma part ! À ma droite, une mère de famille tentait désespérément de calmer son enfant en hurlant près des portes et, à sa gauche, trois jeunes filles, habillées de minijupes et ayant un penchant pour les décolletés plongeants, gloussaient à s'en rompre les cordes vocales. Sur la banquette, à côté de moi, une femme d'un certain âge poussa un juron presque indistinct dirigé vers ces adolescentes puis dodelina la tête en ma direction. Elle semblait vraisemblablement vouloir obtenir mon approbation. Je lui souris poliment en signe de réponse, puis détournai la tête pour éviter d'engager la conversation. Bien que je n'eus, à ce moment-là, aucune admiration envers ces jeunes filles qui, à mon goût, étaient bien trop jeunes pour adopter un style pareil et qui, il faut le dire, me cassaient les oreilles, je n'appréciais guère ce genre de remarques publiques et encore moins cette manie de vouloir absolument prendre à parti un entourage inconnu.
À chaque arrêt, le vent frais s'engouffra par les portes du métro et je dus maintenir plusieurs fois mes cheveux, beaucoup trop longs selon moi, pour éviter de gêner la personne à mes côtés, déjà bien remontée par les déboires amoureux sans intérêts des jeunes filles « dénudées » de la rame. Je m'attardai sur le nouage de mes cheveux d'un geste presque répétitif et ennuyeux, les yeux rivés sur le sol. Jetant encore une fois un coup d’œil autour de moi, je remarquai alors que je n'étais pas la seule rouquine du wagon, ce qui fut des plus plaisants : rares furent les moments où ma couleur de cheveux ne fut pas mentionnée au détour d'une conversation lorsque j'habitais en France, et les moqueries allaient bon train... J'arrêtai mon regard sur un personnage que je n'avais pas encore observé et qui se trouvait pourtant juste en face de moi. L'homme cerné, le visage creux, les dents jaunes et un sourire malveillant aux lèvres, me fixait avec insistance. Sentant le malaise s'installer, je jetai plusieurs coups d’œil à ma montre et m'efforçai de l'ignorer. Mais l'homme marmonna quelques mots incompréhensibles ; je pus, cependant, très clairement entendre les mots « bonne », « nana » et « putain » à de nombreuses reprises. Je remarquai une bouteille de bière dans sa main droite et pus admirer l'étendu de la propreté de cet homme quand je vis l'état de ses ongles. Il se redressa légèrement, le regard vitreux mais affamé, en laissant échapper un relent nauséabond, mélange d'alcool et de cigarette froide. J'entendis la vieille dame à côté de moi grommeler en signe de protestation avant de se lever pour aller s'asseoir plus loin. Même si cette femme ne pouvait en aucun cas m'aider dans la situation actuelle, je me sentis abandonnée et horriblement seule face à l'individu. Au lieu de l'ignorer, je préférai alors affronter son regard et son odeur désagréable plutôt que de fuir.
— T'en veux ? dit-il rapidement en me montrant sa bouteille de bière.
Malgré ma volonté de ne pas lui montrer mon dégoût, mon angoisse ou encore ma lassitude, je ne pus contrôler les prémices d'une légère grimace et fis « non » poliment de la tête.
— Dommage... t'aurais besoin d'un bon remontant d'après moi ! reprit-il en pointant du doigt son propre visage, faisant apparemment référence à la pâleur habituelle de ma peau.
Il s'avança encore pour se rapprocher de moi si bien qu'il oscillait maintenant au bord de la banquette, les bras appuyés sur les genoux, sa bouteille passant régulièrement de sa main gauche à sa main droite. Il parcourut le moindre espace découvert de mon visage, puis de mon cou, puis descendit ses yeux sur le reste de mon corps comme si son imagination, très certainement exacerbée par l'alcool, pouvait transpercer les vêtements d'hiver que je portais. Emplie d'un vif sentiment de malaise, et comme pour bloquer sa vision, je fermai machinalement les pans de ma veste tout en croisant les bras. C'est à ce moment que je décidai de faire mine de regarder ailleurs. L'erreur...
— Hé, beauté, faut pas avoir peur de moi, hein ?
Au moment où il finit sa phrase, il s'avança encore plus et posa sa main la plus crasseuse sur mon genou gauche. D'un mouvement violent, partagée entre l'aversion et la peur, je repoussai son bras du revers de la main.
— Dégagez vos sales pattes de là ! protestai-je, le regard noir.
Je décidai de me lever et de me rapprocher d'une zone du wagon beaucoup plus peuplée, mais une douleur fugace à l'estomac me figea sur place. Je fus alors incapable de me lever, ni de bouger un seul membre de mon corps. Une bouffée de chaleur m'envahit soudain lorsque l'ivrogne, visiblement en colère, fit mine de se lever vers moi, la main levée. Je fermai les yeux par réflexe, comme si cela pouvait me protéger des coups que j'allais recevoir. Rien ne se produisit. J'ouvris les yeux pour finalement les lever prudemment et contempler cette silhouette sombre au-dessus de moi m'empêchant toute vision de mon agresseur. L'inconnu resta dos à moi un long moment, lui faisant face, son bras gauche tendu comme pour refermer son aura protectrice autour de moi. Je frissonnai à présent et me sentis légèrement vaciller lorsque mon regard se troubla. J'étais habituée aux malaises mais cette fois-ci, ce n'était pas qu'une simple faiblesse... quelque chose se produisait à l'intérieur de moi... quelque chose d'inconnu. Les sièges d'à côté étaient vides, le wagon ne devait pas contenir plus d'une dizaine de personnes... pensai-je, alors pourquoi donc cet homme s'était positionné à cet endroit précis si ce n'était pour me sauver la mise ? Je ne le voyais que de dos mais, ne pouvant me lever ou bouger, je pris soin de l'observer longuement : il était grand, mince et arborait une capuche qui ne laissait rien entrevoir de ses cheveux ou de son visage. Il portait une veste en cuir à manches longues et son jean, délavé et légèrement serré, me laissait imaginer des jambes longues et arquées. Ses bottines en cuir, dont les lacets avaient été négligemment noués, recouvraient le bas de son jean. Sa main droite était agrippée fermement à la barre de sécurité au-dessus de moi et je pus alors apercevoir un tatouage autour de son majeur qui s'apparentait à une sorte de bague celtique.
Le métro ralentit légèrement à l'approche d'une station fermée pour travaux. Malgré le brouhaha de la rame et ce sifflement incessant à mes oreilles, je pus entendre quelques bribes de leur conversation animée.
— Tu permets, ducon, je parlais à la d'moizelle, grommela l'ivrogne.
— La demoiselle n'a pas envie de vous parler, laissez-la tranquille, répondit l'homme calmement.
Sa voix était grave mais suave, presque envoûtante.
— J'te demande pas ton avis...
J'entrevis l'inconnu bouger le bras gauche qui me protégeait en avant. Il me semblait qu'il venait de repousser l'agresseur sur sa banquette avec vivacité et force. Le métro, en pleine accélération, ne me permit
