Les histoires étonnantes d'Eding - Joseph Akoa - E-Book

Les histoires étonnantes d'Eding E-Book

Joseph Akoa

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Beschreibung

Eding est un narrateur atypique. Dans un style tantôt satirique, tantôt lyrique, il raconte sept histoires captivantes. Laissez-vous transporter dans des villes et des villages africains. Des histoires truculentes, basée sur des faites réels, où les personnages singuliers nous font voyager dans des univers variés. Dans tout cela, en toile de fond, une histoire d’amour émouvante, où se mêle le choc des cultures…

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Seitenzahl: 158

Veröffentlichungsjahr: 2016

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A Odile Ntolo Abena et François Akoa Manga, ma mère et mon père.

Sommaire

LE PONT DU DEVELOPPEMENT

LE LONG CHEMIN DE L’IMMIGRATION

LE TRICHEUR

LA FORTUNE DE LA PATISSERIE DORMAIT DANS UN MATELAS

IL FERA BEAU DEMAIN

LES MOUSTIQUES ETAIENT MALINS

LE CHAMP DE LA DISCORDE

Moi, Eding, j’ai trente ans. Autant vous le dire tout de suite, je suis Camerounais, immigré en France depuis deux ans. J’habite à Courcouronnes, près de Paris. Mon appartement est situé au troisième étage de l’immeuble rose, juste en face du Square de la Besace.

Je suis éboueur et heureux de travailler à Siredom, le syndicat qui s’occupe de la propreté de la ville. J’ai un salaire moyen, il me permet de bien vivre et d’envoyer des mandats Western Union tous les mois à ma mère au Cameroun. Mes collègues disent que mon français est moyen et ma plume incertaine. Mais je m’en fous. Je leur demande souvent: « Est-ce que le cadavre sent sa propre odeur ? C’est vous qui dites que je ne parle pas bien français, tant pis pour vous, les autres comprennent ce que je dis.» J’ai cassé mon Bic en classe de troisième, à la mort de mon père, c’est comme ça que l’on dit que l’on arrête les études dans mon pays. Ma taille également est moyenne, mais justice m’a été faite. En effet, la nature m’a donné « quelques kilos en trop », comme on dit sur des sites de rencontre, ici en France. Je suis gros.

J’ai deux passions: raconter des histoires et une femme, Anna. Mon cœur est attaché, ligoté, enchaîné par l’amour que j’ai pour cette femme. C’est elle qui m’a adjuré d’écrire toutes les histoires que je lui raconte pour qu’elle ne me quitte pas. Et Anna, ce n’est pas le genre de femme qui lance des paroles en l’air comme ça pour s’amuser. Elle tient ses promesses. Moi, je me dis toujours que si le baobab existe encore de nos jours dans mon village, c'est qu'il n'a pas cherché à résister aux vents.

Afin d’éviter de faire chambre commune avec les bisbilles, palabres et polémiques qui sortent de la bouche d’Anna comme le vent quand elle est en colère, jai décidé d’écrire les histoires que je connais.

Depuis deux semaines, Anna est en colère contre moi, on dirait une abeille qui voit un homme voler son miel. La raison de sa colère, c’est ma mère. J’ai enfin décidé de dire à ma mère que j’aime Anna. Dans mon village, même à trente ans, il faut l’accord de sa mère pour se marier. Et les femmes de mon village, quand elles sont contre quelque chose, même après un siècle et deux ans, elles seront toujours contre.

Le problème pour ma mère, c’est qu’Anna est Blanche. Pas blanche comme ma cousine Melingui qui dépigmente sa peau avec le lait de toilette Movate ; ce produit nigérian l’a blanchie en trois mois. Pourtant, Melingui était Noire comme l’ébène du Mozambique depuis trente ans et trois mois. Anna est Blanche comme le Père Engilbert, le premier missionnaire Blanc venu d’Alsace qui s’est installé dans mon village avant l’indépendance du Cameroun. Celui-là même qui a dit aux habitants animistes qu’ils avaient un nouveau Dieu et que son Fils est mort sur la croix pour sauver de leurs pêchés tous ces villageois polygames, sorciers, féticheurs et fornicateurs. Le petit frère de mon grand-père n’était pas d’accord, lui le grand guérisseur du village avait cinq femmes dont deux veuves héritées à la mort de son cousin. Il avait interpellé le Père Engilbert :

- Ton Dieu, là, est-ce qu’il est Noir comme moi ? Est-ce qu’il parle ewondo ? Est-ce qu’il connaît les traditions des Enoa, notre ethnie, hein ?

Le missionnaire lui avait répondu que son Dieu a créé tout ce qui existe et même ce qui n’existe pas, donc il comprend l’ewondo et connaît la culture des Enoa. Et ceux qui le suivent iront tous au paradis, après la mort.

- Moi, je ne veux pas aller là-bas au paradis, quand je vais mourir. Je vais aller retrouver les miens, mes ancêtres Enoa. Et mon grand-oncle avait ajouté:

- Comment ton Dieu n’a pas pu sauver de la mort, ses frères et sœurs, sa mère et tous ceux qu’il connaissait bien, et moi qu’il ne connaît pas, il viendrait me sauver ? Hein ? Pardon, passe ton chemin, laisse-moi tranquille, je ne changerai pas ce que je suis. Notre village a beau changer, le chat ne pondra jamais !

Le missionnaire Blanc était rouge de colère, comme l’écrevisse du Wouri à Douala. Et pour le punir il lui avait dit :

- Pour racheter tes pêchés, je te condamne à casser les pierres qu’on va utiliser pour construire la maison de Dieu.

Mon grand-oncle s’était enfui dans la forêt qu’il connaissait mieux que le missionnaire, en criant :

- Si ton Dieu ne peut pas construire lui-même sa maison, pourquoi l’autre jour tu m’as demandé de prier pour qu’il m’aide à construire la mienne ?

Moi, je n’étais pas là quand cette histoire s’est passée, je n’étais même pas encore né. C’est le petit frère de mon grand-père lui-même qui me l’a racontée de sa propre bouche. D’ailleurs tout ça, ce n’est pas mon sujet, je m’embrouille les idées. Il faut que je vous raconte pourquoi Anna est en colère. Là, mon récit part dans tous les sens et ce n’est pas bien. Les pattes de derrière doivent suivre celles de devant, sinon l’animal ne sait plus où il va.

J’ai donc acheté une carte téléphonique Lebara pour appeler ma mère. Lorsque je lui téléphone, j’en ai pour une heure au minimum. Il faut toujours qu’elle me donne des nouvelles de tout le village, et des villages où ses sœurs sont allées en mariage, de ses champs d’arachide, de l’état de la tombe de mon père... Je lui ai donc annoncé la bonne nouvelle : mon amour passionnel et absolu pour Anna. Mais ma mère a sa propre logique de la vie.

- Eding, tu veux épouser une Blanche ? Dis-moi, tu es devenu fou ? Tu es sûr que ta femme blanche, là, ne t’a pas fait le gri-gri des Blanches pour te charmer ? Hey, mon feu mari, une femme blanche a marabouté notre fils.

- Mais…Je l’aime, maman.

- C’est quoi l’amour, tu peux me définir l’amour ? Est-ce que tu connais la vie ? Vos enfants vont parler quelle langue ? Qui va leur apprendre l’ewondo et nos traditions ?

- Mais maman, ils vont parler la langue qu’ils veulent, le français, l’anglais même le chinois !

- Hey ! Mon fils, tu veux me tuer de honte ! Pourquoi le vaccin contre la honte n’existe pas encore, mon Dieu ? Donc je n’aurais jamais de belle-fille ? Est-ce que tu sais que les jeunes femmes blanches divorcent tout le temps ? Tu veux être le premier homme divorcé de notre village ? Est-ce que ta femme blanche, là, sait préparer le Zom que tu adores manger ? Est-ce que qu’elle sait cultiver le champ d’arachide, sait-elle tenir la houe ? Mon fils, tu vas verser la honte sur ma tête, ici au village !

- Mais on peut trouver des solutions pour tout ça !

- Quelles solutions ? C’est toi qui veux m’apprendre la vie, maintenant ? Laisse-moi te dire une chose : on n’apprend pas à nager à un poisson ! Tu crois que c’est parce que tu vis en France que tu vas m’apprendre la vie, à moi ta mère ? La sagesse n’est pas un comprimé qu’on avale, tu comprends, Eding ! Tu veux des solutions ? Moi j’ai déjà une solution pour toi. Tu connais Germaine, la femme de l’ami de ton feu père. Celle avec qui je fais la tontine ici au village ?

- Oui, maman.

- Elle a une fille. Je te dis que si tu la vois, tu vas l’aimer, toi qui tombes facilement amoureux. Une belle fille ! En plus, elle est brave. Si tu voyais le grand champ d’arachide qu’elle a fait cette année, on ne dirait même pas que cette fille-là a une licence en droit. J’ai déjà discuté avec ma copine, elle est d’accord pour qu’on arrange votre mariage.

Cette nuit-là, j’ai résumé ma conversation à Anna.

- Et toi, m’a-t-elle demandé, qu’est-ce que tu en penses, es-tu d’accord avec ce que dit ta mère?

- Peux-tu parler à ma mère pour la convaincre que tu es une fille bien?

- C’est ton problème, Eding, pourquoi veux-tu que je lui parle? Si je comprends bien, tu vas faire ce que ta mère a dit !

Anna s’est levée, les yeux pleins de larmes, avant de me dire : « Je rentre chez moi, oublie-moi, va épouser ta Camerounaise. Tu es un raciste, un pauvre éboueur et un gros raciste ! »

Au moment où Anna s’est retournée pour ouvrir la porte, mon regard s’est posé sur son dos, puis, sur son derrière. Je ne vous ai pas encore parlé du derrière d’Anna ! C’est l’avatar des fesses de Shakira et de Lady Ponce réunis. Moi, je suis fou, raide dingue, du derrière d’Anna. Alors, je me suis mis à genoux et je l’ai suppliée :

- Pardon, ne me quitte pas, reste avec moi, tant pis pour les enfants qui parlent ewondo, je me fous des champs d’arachide, du Zom que j’aime manger, du divorce et de tout le reste.

Mais Anna est quand - même partie cette nuit-là avec son derrière de Shakira et Lady Ponce. J’étais malheureux. Comment un vrai Camerounais comme moi peut-il perdre une femme qui a une chute de reins comme ça ! Le lendemain, je lui ai téléphoné pour l’inviter au restaurant afin de palabrer, comme font les amoureux dans les romans photos du magazine Nous-deux. Elle a accepté en précisant :

- Ne m’invite pas au Mc Do. Tu aimes trop aller là-bas, on dirait que tu ne connais pas d’autres restaurants à Courcouronnes.

Anna avait un peu raison pour le Mc Do, mais je ne pouvais pas non plus l’inviter Au plat d’étain, le restaurant gastronomique en face de la caserne des pompiers. Ça coûte trop cher là-bas, pour rien. Un jour, j’y ai emmené Anna, j’ai commandé du poisson. Ils ont donné un nom compliqué à ce poisson. Ça s’appelait « roulade de lotte au safran et son émiettée de poivron jaune ». Est-ce que vous comprenez quelque chose à ce nom ? On m’a servi un petit poisson, maigre comme s’il avait eu la diarrhée, le paludisme, et même l’Ebola des poissons, avant qu’on le pêche ! Et puis, leur poisson n’avait pas d’arêtes, ni de tête ! Ils ne savent pas que nous les Camerounais, on aime manger la tête du poisson ? Et si le poisson n’a pas d’arêtes, comment je vais vérifier la théorie de ma mère qui dit qu’un garçon devient un homme quand il peut manger son poisson sans qu’une arrête ne se coince dans sa gorge !

C’était décidé, j’emmènerais Anna Chez Wu, le restaurant chinois situé non loin du Lycée Brassens. Là-bas, c’est buffet à volonté et ils acceptent tous les moyens de paiement. La semaine dernière, mon collègue sénégalais a même payé avec les Francs Cfa. Le Chinois lui a dit en souriant : « Est-ce que ce n’est pas de l’argent quand même, mon frère ? » Moi, j’ai demandé à mon collègue : « Comment tu peux payer en francs CFA, ici en France, hein ? Il y a des gens en Afrique qui disent à la télé qu’ils ne veulent plus du Franc Cfa, parce que c’est de la monnaie de singe. »

Le jour de notre rendez-vous avec Anna, un samedi midi, je me suis arrangé pour arriver au restaurant avant elle. J’avais mis ma veste Dolce & Gabana qu’elle aime bien. Je m’étais noyé dans le parfum Classique de Kiotis qu’elle m’avait offert pour le premier mois de notre rencontre. J’étais beau et habillé comme un sapeur congolais, à Château Rouge à Paris.

Chez Wu, il y avait une ambiance particulière, un groupe d’Africains discutait bruyamment autour d’une table. J’ai reconnu ma cousine Melingui, celle qui se blanchit la peau. Mais j’ai immédiatement remarqué qu’elle n’était plus blanche, ni noire, le produit Movate n’avait plus d’effet sur son épiderme, celui-ci s’était rebellé, mais ne retrouvait pas sa couleur d’origine. C’était devenu un mélange de bleu et rouge : une sorte de violet. Melingui m’a reconnu et m’a tout de suite appelé.

- Eh mon frère. Aïe ! Tu es beau aujourd’hui comme le poisson frais qui sort du fleuve ! On sent que la France te sourit, regarde comment tu es gros ! Viens te joindre à nous. On fête le retour d’un compatriote qui rentre définitivement au Cameroun, après ses études de médecine.

- C’est génial ! Mais, je n’ai pas le temps, j’ai rendez-vous avec ma fiancée, je te remercie quand-même.

- Mon frère, j’ai un service à te demander, comme tu as le talent pour bien raconter des histoires. J’ai raconté l’histoire du pont de notre village à mes amis, mais ils sont sceptiques.

- Ma sœur, je t’ai dit que je n’ai pas le temps.

- Où est-ta fiancée ?

- Elle n’est pas encore là.

- En attendant, comme tu dis que tu n’as pas le temps, viens nous raconter

Je n’avais pas le choix. Si tu n’écoutes pas ce qu’une fille de mon village te dit… Je me suis assis avec le groupe d’Africains pour leur raconter l’histoire du pont de mon village.

LE PONT DU DEVELOPPEMENT

La rivière Soumou roulait furieusement ses eaux jaunâtres, sortant de son lit pour inonder la forêt. C’était le début de l’Oyon, la petite saison des pluies, au village Nkol-ébaè. Les précipitations étaient si abondantes cette année-là, que les plus anciens du village disaient n’avoir jamais vécu un tel Oyon. Même les guenons, habituées à jouer au bord de la rivière, s’étaient réfugiées sur les cimes des palétuviers. Le village était coupé en deux. Dans leur furie, les eaux de la Soumou avaient emporté les pirogues accostées sur les rives, seul moyen pour traverser. Les filets de pêche aussi avaient dérivé avec les flots. Les pêcheurs étaient en colère. Les planteurs de cacao n’avaient pas pu vendre leur récolte, car l’Angara, le grand marché, avait été annulé. Les élèves n’allaient plus à l’école de l’autre côté parce que personne ne pouvait traverser la Soumou, ni à la nage, ni en pirogue.

Awoumou était assis avec ses cousins sur des bancs en bois usés à l’Apollo Bar, autour d’un vieux transistor. Ils buvaient du vin de palme en écoutant la retransmission du match de foot opposant les Lions indomptables du Cameroun aux Diables rouges du Congo, à Yaoundé. Du ciel tombaient des cordes, l’eau finissait par traverser le toit de raphia du bar et les gouttes terminaient leur parcours dans des écuelles posées au sol pour les recueillir.

Quand il pleuvait, les vrais hommes ne restaient pas à la maison l’après-midi pour écouter seuls le football à la radio. Ils allaient tous à l’Apollo Bar, l’établissement de Mema Odile, la présidente de la tontine du village. C’était un petit troquet accolé au domicile familial de sa tenancière. Dans ce lieu s’agrégeaient tous les commérages et les rêves chimériques des hommes de Nkol-ébaè. On y buvait du bon vin de palme, on mangeait du poisson d’eau douce pimenté, cuit dans des feuilles de bananier et, surtout, le poste radio avait toujours des piles.

« Buuut de Roger Milla !!! » hurla la voix du journaliste à la radio. Explosion de joie à l’Apollo Bar. Tous les occupants s’étaient levés dans un bel ensemble, criant « Hilyoooo ! ». Certains s’embrassaient en se frottant le front contre celui du voisin, d’autres entonnaient des chants patriotiques en levant les bras au ciel. Awoumou sautait de joie, esquissant le geste d’un footballeur qui jongle de la tête. Soudain, une douleur effroyable irradia son bas-ventre, étranglant ses testicules. Se tordant de douleur, Awoumou heurta le banc sur lequel était posé le transistor qui explosa à terre.

Mema Odile jeta un coup d'œil effaré en direction du poste radio, étalé façon puzzle sur le sol.

- Qu’est ce qui se passe, Awoumou?

- Mema Odile, il faut m’emmener à l’hôpital des Chinois à Mbalmayo. C’est ma crise de hernie qui a recommencée.

- Ta hernie-là ne pouvait pas attendre un autre jour, Awoumou ? On va faire comment pour traverser la Soumou, avec cette inondation ? demanda un des cousins.

Essomba, cheveux grisonnants, visage émacié, l’un des pêcheurs du village prit la parole :

- Mettons-le dans une brouette jusqu’à la Soumou, et après, je vais traverser à la nage avec lui. Il faut taper le tam-tam pour demander aux frères qui sont de l’autre côté d’apprêter une autre brouette et de nous attendre.

Aussitôt proposée, l’idée du pêcheur fut acceptée. Le tam-tam résonna dans la forêt, transportant à travers les gouttes, entre les lianes et les arbres, le message de la maladie d’Awoumou. Deux jeunes furent désignés pour pousser la brouette jusqu’à la rivière.

Il pleuvait encore, la terre n’avait plus soif. La piste reliant le village à la Soumou était couverte de flaques d’eau. A moins de cent mètres de la rive, les visages des jeunes qui poussaient la brouette commencèrent à montrer des signes d’inquiétude. L’eau couvrait entièrement le sentier. L’écho des gémissements d’Awoumou résonnait sur l’eau qui avait inondé la forêt et se diffusait à travers les grands arbres.

Essomba, le pêcheur, demanda aux jeunes d’arrêter la brouette. Les bras croisés sur sa poitrine, du regard, il fit le tour de la forêt noyée. Un rictus se dessina sur ses lèvres, il secoua la tête avant d’annoncer :

- Ça ne vaut pas la peine, on ne pourra pas traverser la rivière à la nage. Si au moins on avait un pont ! On peut bien mourir de ce côté à cause de la crue.

Il avança jusqu’à la brouette et fixa Awoumou, accablé de douleur, qui bêlait comme un mouton qu’on offre en dot pour une fille de Nkol-ébaè. Son corps était fiévreux, ses paroles incohérentes.

- Arrête de pleurer comme un enfant, Awoumou, il faut supporter la douleur, montre moi où tu as mal.

Awoumou désigna son entre-jambe de son index osseux. Les deux jeunes baissèrent son pantalon jusqu’aux genoux. Il ne portait pas de sous-vêtement. Ses testicules étaient aussi gros que les mangues sauvages à maturité.

- Aïe ! cria Essomba. C’est quoi ça ? Ehh ! Par ma mère qui m’a accouché et qui est partie chez les fantômes, je n’ai jamais vu pareils testicules !

Il leva les bras au ciel, puis claqua les mains en secouant la tête avant d’ajouter :

- Comment on va faire pour soigner une maladie pareille ici au village ? Il faut aller à l’hôpital à Mbalmayo. Quand je vois comment tes testicules ont gonflé, j’imagine qu’on va t’opérer. Comment on va faire pour payer l’hôpital ? On n’a pas pu vendre le cacao à cause de cette rivière. Nous n’avons même plus nos filets pour pécher le poisson, ni nos pirogues, tout a été emporté dans la furie des eaux. Si au moins on avait un pont !