Les hommes en noir - Quentin Bordes - E-Book

Les hommes en noir E-Book

Quentin Bordes

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Beschreibung

Etudiant irakien originaire de Mossoul, Abou est trop jeune pour se rappeler le dernier conflit qui a déchiré son pays. Ce n'est que lorsque le bruit des balles retentit dans les rues de son quartier et que sa soeur est arrêtée par des hommes entièrement vêtus de noir qu'il comprend que cette année 2014 sera différente : la guerre est de retour. Cantonné dans la capitale de l'Etat Islamique, où un nouvel ordre moral est brutalement imposé, Abou voit sa vie d'étudiant, rythmée par les sorties entre amis et la préparation des examens, voler en éclats. Endoctrinement, esclavage sexuel, torture : à travers le témoignage d'Abou, ce roman retrace la montée de l'obscurantisme religieux à Mossoul et les événements tragiques qui ont marqué la quotidien des habitants de cette ville entre 2014 et 2017.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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A Abou et sa famille.

CHRONOLOGIE

Montée en puissance de Daech

2007 : Création de l’Etat Islamique en Irak.

9 avril 2013 : Fusion annoncée entre Al Nosra et l'Etat Islamique en Irak pour former l’Etat Islamique en Irak et au Levant. Rejet de la fusion par Al Qaeda.

4 janvier 2014 : Prise de Falloujah.

6 au 10 juin 2014 : Prise de Mossoul par l’EIIL.

Le Califat

29 juin 2014 : Proclamation du Califat.

4 juillet 2014 : Discours d’Al Baghdadi à la Mosquée Al Nouri.

15 septembre 2014 : Conférence internationale sur la sécurité en Irak qui marque les débuts de la coalition internationale contre l’Etat Islamique.

7 janviers 2015 : Attentats de Charlie Hebdo.

7 mars 2015 : Allégeance de Boko Haram à l’Etat Islamique.

1 juillet 2015 : Destruction des trésors de Mossoul.

13 novembre 2015 : Attentats du Bataclan.

Fin du Califat

17 octobre 2016 : Début de la bataille de Mossoul.

24 janvier 2017 : Annonce de la libération de Mossoul Est.

19 février 2017 : Lancement des opérations pour libérer Mossoul Ouest.

10 juillet 2017 : Annonce de la libération de Mossoul.

22 mars 2019 : Chute de Baghouz (Syrie), dernier bastion territorial de l’Etat Islamique.

29 octobre 2019 : Mort d’Abu Bakr Al Baghdadi.

Sommaire

PREFACE

PROLOGUE

PARTIE I : La prise de Mossoul

CHAPITRE 1 : Une vie normale

CHAPITRE 2 : Femmes modernes

CHAPITRE 3 : Les examens

CHAPITRE 4 : L’arrivée de Daech

CHAPITRE 5 : La libération des opprimés

CHAPITRE 6 : Daech s’installe

PARTIE II : Un nouvel Etat

CHAPITRE 7 : Prise de conscience

CHAPITRE 8 : Les lois de Dieu

CHAPITRE 9 : La fin d’un rêve

CHAPITRE 10 : Nos nouveaux voisins

CHAPITRE 11 : L’avènement du Royaume de Dieu

PARTIE III : La vie à Mossoul sous le Califat

CHAPITRE 12 : Craignez vos amis !

CHAPITRE 13 : Vous ne fumerez point !

CHAPITRE 14 : Le grand frère américain veille

CHAPITRE 15 : Le marché est ouvert

CHAPITRE 16 : Que ça serve d’exemple !

CHAPITRE 17 : Communication coupée

CHAPITRE 18 : Mossoullywood

CHAPITRE 19 : Non, Daech ne défend pas la morale

CHAPITRE 20 : La monotonie du désespoir

CHAPITRE 21 : L’école reprend

CHAPITRE 22 : Payez vos impôts !

CHAPITRE 23 : A quoi bon ?

CHAPITRE 24 : Le monde s’émeut, mais pas pour nous

CHAPITRE 25 : Non à la culture !

PARTIE IV : La libération de Mossoul, de l’espoir à la réalité

CHAPITRE 26 : Quand l’Occident se sent concerné

CHAPITRE 27 : L’ennui

CHAPITRE 28 : Le basculement

CHAPITRE 29 : Début de l’offensive de Mossoul

CHAPITRE 30 : Résister ou survivre ?

CHAPITRE 31 : Daech prend peur

CHAPITRE 32 : Armes artisanales

CHAPITRE 33 : L’hôpital Al Salam

CHAPITRE 34 : Cibles civiles

CHAPITRE 35 : A table !

CHAPITRE 36 : Enfin libres

CHAPITRE 37 : Combattre ou mourir

CHAPITRE 38 : Tour de garde

CHAPITRE 39 : Aucune morale

CHAPITRE 40 : La fuite

CHAPITRE 41 : Al Nouri n’ira pas aux mécréants

CHAPITRE 42 : Mes derniers proches

EPILOGUE

PREFACE

Lorsque Quentin Bordes m’a envoyé son livre à l’hiver 2020, je me trouvais précisément à Mossoul, en tournage. J’y réalisais alors pour France Télévisions un documentaire sur les « enfants de Daech », et notamment les anciens « lionceaux », petites mains du Djihad, radicalisés par l’organisation terroriste en juin 2014 à la prise de la ville1.

Samir, Liwa et Kamal que Quentin met en scène, je les interviewais le jour. Je les voyais en prison entassés comme des chiens. Je les rencontrais terrés chez eux ou abandonnés dans des camps, broyés par des mois d’incarcération ou l’expérience des combats. Et je tentais de gagner leur confiance pour les faire témoigner.

Le soir, dans la chambre de l’hôtel déglingué où je résidais sur la rive ouest du Tigre – la moins détruite par les combats de libération en 2017 – je les découvrais s’animer au fil des pages que vous allez lire. Et alors, j’avais l’impression de passer de l’autre côté du miroir. De pénétrer leurs pensées. D’avoir accès à quelque chose d’intime bien au-delà de ce que ces adolescents livrent à ma caméra.

La fiction a ce pouvoir.

Comment et pourquoi avaient-ils été happés si jeunes dans cette spirale d’horreur ? A quoi tenait leur engagement auprès de Daech ?

Parfois à rien. Ou presque. Un salaire de quelques centaines d’euros, une moto... « En 2014, on crevait de faim » m’a dit l’un de ces adolescents. Parfois aussi, l’endoctrinement d’un aîné entraîne toute une fratrie. On se représente ces choix comme conscients ou délibérés. Mais ils sont faits de tous les gris des parcours personnels et Les hommes en noir apporte cette palette de nuances et de demi-teintes.

C’est pourtant loin d’être le seul mérite de ce livre commencé un peu par hasard. Lorsqu’il l’entreprend en 2019, Quentin Bordes n’est alors pas romancier mais jeune humanitaire pour l’ONG Acted en Irak. Il découvre l’extrême complexité de ce pays morcelé et déchiré par les conflits successifs et surtout le destin tragique et poignant des habitants de Mossoul, cette ville martyre.

Sans objectif précis, Quentin recueille la parole de ses collègues, de ses amis, de leur famille. Certains se confient pour la toute première fois sur leur vie sous l’État Islamique. Il est parfois plus aisé de parler à un parfait étranger...

Que faire ensuite de l’intensité des émotions partagées, de la richesse de ces vies, de la profondeur des traumatismes et de toute cette violence ? Comment retranscrire fidèlement ces histoires ? En inventant justement. En créant ce personnage de jeune étudiant Mossouliote auquel il est si facile de s’attacher. Et autour de lui, ces amis, ces parents dont on partage les peurs et les joies minuscules.

Comme le raconte si bien Les hommes en noir, les habitants de Mossoul ont vécu coupés du reste de leur pays, de leur famille et plus encore de l’Occident, pendant les trois ans de règne de l’État Islamique qui traquait sans relâche paraboles et téléphones portables. Et c’est ce fil perdu que Quentin Bordes tisse entre eux et nous.

D’autant qu’avant 2014, cette ville – la deuxième d’Irak – était déjà presque hors d’atteinte. Très peu nous était parvenu des attentats constants qui s’y déroulaient, des enlèvements, du racket aux check-points, de cette effroyable violence intercom-munautaire. Rares étaient les journalistes occidentaux à pouvoir s’y rendre depuis 2003 : trop dangereux. Avant cela, c’était la surveillance paranoïaque du régime de Saddam Hussein qui empêchait tout réel échange avec les étrangers de passage. Nous savons ainsi si peu du quotidien à Mossoul sous l’embargo qui a mis à genoux les civils, ou pendant la guerre de 1991. Et avant cela lors de celle livrée contre l’Iran... En Irak, les souffrances sont parfois insondables.

En 2017, pourtant, tout devient possible. Après des combats urbains épouvantables, qui laissent la ville exsangue et en partie en ruine, l’Etat Islamique est mis en déroute. Mossoul s’ouvre enfin. La parole se libère. Les hommes, les femmes, les jeunes sont avides d’échanges. Vite, il faut raconter. Toutes ces années. Toute cette folie... C’est ce besoin, cette urgence que Quentin a si bien capté. Les hommes en noir est avant tout un hommage à leur courage et à leur résilience exemplaire.

Aujourd’hui, après des mois de guerre qui avaient fait notre quotidien médiatique – la France avait engagé soldats d’élite, canons et avions de chasse contre Daech – Mossoul a, de nouveau, disparu de nos préoccupations.

Il est urgent pourtant d’y rester attentif car nous n’en avons pas fini avec l’État Islamique. Cette génération d’enfants radicalisés sous leur règne grandit aujourd’hui sans reconnaissance légale et sans éducation en marge d’un Irak toujours plus déstabilisé par les multiples conflits régionaux qui le traversent et par cette guerre sans nom que s’y livrent l’Iran et les Etats-Unis. Tout concourt à faire renaître une organisation extrémiste et violente.

Qu’on le veuille ou non, Mossoul est un peu notre histoire.

Anne Poiret

Journaliste et réalisatrice

Lauréate du Prix Albert-Londres 2007

1Enfants de Daech, les damnés de la guerre (2021).

PROLOGUE

Je venais d’avoir 22 ans et j’avais encore tout l’avenir devant moi au début de ce récit. Du moins, c’est ce que l’on m’aurait dit si je n’avais pas vécu à Mossoul, en Irak, durant une période de notre Histoire dont le souvenir restera teinté de larmes et de sang.

Je m’appelle Abou et je suis l’aîné d’une famille de deux enfants. Contrairement à beaucoup de mes amis, j’avais la chance de pouvoir encore compter sur le soutien et l’amour inconditionnel de mes parents. Ils étaient tous les deux fonctionnaires pour l’Etat irakien. Ma mère était institutrice tandis que mon père occupait un poste administratif au sein d’un département obscur du ministère de l’Education. Je n’avais jamais trop su quelle était sa véritable mission et je dois avouer que je ne m’y étais jamais vraiment intéressé non plus. De mon côté, j’espérais finir ma licence d’ingénieur d’ici quelques mois pour enfin obtenir mon indépendance financière. Le diplôme en poche, certains de mes camarades de promotion parlaient de partir et de vendre leur savoir-faire à la nation la plus offrante. Personnellement, mon rêve était beaucoup moins ambitieux puisque je projetais tout simplement d’ouvrir une petite échoppe dans ma ville natale. Si tous les jeunes talents quittaient Mossoul, comment espérer un avenir prospère pour notre terre ? D’un autre côté, pouvais-je leur en vouloir lorsque l’on connaissait la situation de notre pays ?

Après la chute du régime de Saddam Hussein, un avenir radieux guidé par l’idéal démocratique et la prospérité économique nous avait été promis par le grand frère américain. Pourquoi refuser de le croire alors que notre pays regorgeait de pétrole, que notre population était éduquée et qu’une des pires dictatures du monde venait de s’effondrer ? Tout simplement parce qu’adhérer à cette vision revenait à ignorer plusieurs éléments fondamentaux de la grille de lecture de notre société : l’Irak est un Etat multiethnique et multireligieux dont le sentiment d’appartenance nationale ne correspond pas aux frontières dessinées afin d’obéir à des considérations économiques et politiques extérieures. Depuis 2003, le ressentiment des populations sunnites de Mossoul, Falloujah et Ramadi n’avait cessé de croître face aux nombreuses exactions commises par un Etat et une armée à forte composante chiite. Et au moment même de mon récit, la politique sectaire de Nouri el-Maliki2, Premier Ministre de notre pays, accentuait dangereusement le sentiment de marginalisation de nombreuses communautés.

De quel côté est-ce que je me trouvais me demanderiez-vous ? Aucun. Non pas que je n’avais pas de religion, c’est presque impossible en Irak, mais simplement parce que je ne me considérais pas comme un croyant très investi, qui honore ses obligations religieuses à la lettre. Evidemment, je croyais en Dieu, j’allais à la Mosquée et respectais les différents devoirs sacrés de l’islam. Ainsi, même en tant qu’Arabe sunnite, je n’avais pas d’animosité particulière contre les chiites, les yézidis ou les chrétiens. Ma colère se dirigeait plutôt vers les personnes au pouvoir ; celles qui instrumentalisaient ces conflits ethno-religieux pour mieux régner et contrôler les ressources naturelles de notre pays.

2 De nombreuses politiques discriminatoires ont été menées par le Premier Ministre Nouri Al-Maliki (2008-2014), notamment à Mossoul où la majorité sunnite était sujette à un harcèlement quotidien par les forces de sécurité (ISF, à majorité chiite). Parallèlement, les chefs sunnites étaient victimes de vastes campagnes d’arrestations arbitraires.

PARTIE I

La prise de Mossoul

CHAPITRE 1

Une vie normale

Je resserrai mon blouson en frissonnant lorsque l’une de ces bourrasques glaciales caractéristiques du mois de janvier se leva. Il faisait déjà nuit, Hakim et moi étions frigorifiés. Je lui suggérai d’aller nous réfugier à l’intérieur du salon de thé où nous avions rendez-vous avec nos deux amis Samir et Rasti.

Hakim, un jeune homme au visage sévère, la moustache soigneusement entretenue et habillé à la dernière mode occidentale, accepta avec joie ma proposition. Je l’avais rencontré durant ma première année à l’université lors de l’un de ces interminables travaux de groupe que nous devions accomplir pour valider notre cursus. Immédiatement, son esprit vif et son humour pinçant m’avaient plu. Tout naturellement, il fut donc intégré au trio d’amis que nous formions depuis déjà plusieurs années avec Rasti et Samir. Deux camarades avec qui j’avais grandi, surtout Rasti que je considérais comme mon frère.

Nos deux compagnons arrivèrent justement au moment où je pénétrais dans le café, une petite échoppe qui ne payait pas de mine mais où nous aimions bien nous retrouver l’hiver pour fumer la chicha. Dès que l’on prit place sur des coussins autour d’une table basse en bois massif, le patron nous servit du thé chaud. Tandis que je pressais mes mains glacées contre le verre dans une vaine tentative d’arrêter mes grelottements, je remarquai que Samir semblait nerveux. Malgré nos interrogations, il nous assura qu’il allait bien. La peau claire, le menton volontaire et une carrure atypique pour les standards de la région, il passait des heures à la salle de sport afin d’entretenir son impressionnante musculature. Pourtant, contrairement à ce qu’il pouvait laisser transparaitre, il était loin de ne penser qu’à l’image qu’il renvoyait. Brillant, il avait refusé de marcher dans les traces de son père et avait tourné le dos à une carrière militaire toute tracée pour suivre un parcours en Sciences Politiques. Il faisait même partie du très sélectif contingent d’étudiants acceptés en échange académique dans une grande université anglaise pour l’année suivante. Il était ainsi notre caution intellectuelle lors de nos débats politiques, et pour mon plus grand malheur, ils étaient nombreux. Tout aussi brillant, Rasti adorait parler de sujets sociétaux polémiques. Lui, en revanche, avait bien plus la tête de l’emploi, ce qui lui avait valu quelques problèmes durant son adolescence. Complètement myope, il était souvent voûté afin de dévorer l’un des nombreux livres qu’il portait toujours sur lui. Les rares fois où il se redressait, c’était généralement pour remettre en place ses petites lunettes rondes qui accentuaient les formes disgracieuses de son visage arrondi. Cependant, lorsqu’il prenait la parole, son ton assuré et ses yeux étincelants qui reflétaient la vivacité de son esprit imposaient un certain respect.

Alors qu’Hakim nous racontait en riant comment il allait s’y prendre pour séduire sa nouvelle voisine, une information diffusée à la télévision en face de nous, attira l’attention de Rasti.

– Eh ! Les gars, regardez ça, nous coupa-t-il.

Comme un seul homme, on se retourna pour observer l’écran.

– On dirait que les manifestations pacifiques de Falloujah ne sont plus si pacifiques que ça, remarqua Hakim en rejetant lentement de la fumée parfumée à la menthe.

Effectivement, la chaîne d’information montrait des images de l’armée irakienne en proie à des combats contre des soldats qui se réclamaient d’organisations djihadistes telles qu’Al Qaeda ou l’Etat Islamique en Irak et au Levant. Des militaires munis d’armes lourdes bombardaient les maisons périphériques de la ville où des hommes peu équipés leur opposaient une farouche résistance. D’après le court reportage, même l’intervention d’un hélicoptère ne suffit pas à entamer le moral des défenseurs de la cité, galvanisés par leurs victoires militaires récentes. Soudainement sérieux, Samir cessa de jouer avec le sucre au fond de son verre de thé et se leva pour augmenter le volume du téléviseur au moment où le présentateur reprit la parole.

– Mesdames et messieurs, comme vous venez de le voir, en ce 4 janvier 2014, le gouvernement vient d’annoncer officiellement la prise de la ville de Falloujah par des extrémistes sunnites. Comment notre premier ministre, Nouri el Maliki, va-t-il réagir sans que la région tout entière ne s’embrase ? D’après des sources officielles aucune piste n’est à exclure.

Surpris par la nouvelle, on n’y vit rien d’extraordinaire pour autant.

– Ça devait bien arriver un jour ou l’autre de toute manière, affirma Samir le front plissé. Ça fait des semaines que Al Alouani3 a été arrêté et la mort de son frère n’a toujours pas été vengée.

– Bah, de toute manière, le gouvernement va rapidement reprendre la ville et on n’en entendra plus parler. Comme d’habitude, quoi !

– Surtout que sur Facebook, ils affirment qu’il n’y aurait pas plus de mille combattants face à l’armée, nous apprit Hakim qui vérifiait l’information sur les réseaux sociaux.

Peu intéressé par la stratégie militaire et préoccupé par le véritable sujet de notre rendez-vous, je coupai court à la discussion.

– Bon les gars, je vous rappelle qu’on était censé faire notre planning de révisions pour les examens de mi-année. On s’y met ?

– Je préfèrerais continuer à parler de la nouvelle fille d’Hakim ! répondit Samir en lançant un regard moqueur à notre ami.

– De toute manière, il va encore se prendre un vent, comme avec toutes les autres… ricana Rasti.

– Idiots ! Tu verras Rasti quand j’aurai séduit ta Leïla ! menaça Hakim dans un demi-sourire. On s’y met vraiment ?

Tous acquiescèrent avec plus ou moins d’enthousiasme et on s’attela à notre tâche.

***

Agacé par son radiateur qui ne voulait toujours pas fonctionner, mon père proposa à son collègue, Saad, de faire une pause cigarette. Généralement, il ne fumait pas beaucoup mais en ce moment, alors qu’il subissait énormément de pression au boulot, il se permettait ce petit plaisir quotidien. Il savait qu’une fois à la maison il aurait droit au regard réprobateur de ma mère qui s’était battue pour qu’il arrête lorsqu’ils avaient appris qu’il avait des problèmes pulmonaires. Il prit donc une cigarette, l’alluma et aspira avec délice la fumée chaude qui emplit sa bouche.

– Ça se passe bien en ce moment chez toi ? demanda-t-il à Saad. Tu as été absent plusieurs jours la semaine dernière.

– C’est gentil de t’en préoccuper Malik. C’est vrai qu’en ce moment c’est un peu difficile à la maison.

– Aïe ! Des soucis avec ta femme ? s’inquiéta mon père.

Saad sourit tristement mais secoua la tête en signe de dénégation.

– J’aurais préféré, mes problèmes se seraient réglés plus facilement. Non, j’ai de la famille à Falloujah et comme tu l’as certainement vu, c’est tendu en ce moment.

Mon père acquiesça puis demanda avec une inquiétude teintée de curiosité :

– Et arrives-tu à avoir des nouvelles de là-bas ? Il parait que peu d’informations filtrent pour le moment.

– Oui, des nouvelles me sont parvenues hier. Et je ne sais pas trop quoi en penser.

– C’est-à-dire ?

Hésitant, Saad prit le temps de peser mentalement ses mots avant de répondre.

– Apparemment les djihadistes n’ont pas accaparé le pouvoir mais ont mis des opposants au régime ou des chefs locaux aux postes clefs. Ma sœur m’a même affirmé qu’ils assuraient les services étatiques de base tels que l’accès aux hôpitaux ou le maintien de l’ordre.

Intrigué, mon père questionna son ami un peu plus longuement afin d’en savoir plus sur ce groupe de combattants en noir qui défrayait tant la chronique depuis un an. En avril dernier, la fusion annoncée entre l’Etat Islamique en Irak et le Front Al Nosra en Syrie avait déjà fait couler beaucoup d’encre. Les spécialistes parlaient de conflits internes de plus en plus nombreux entre les dirigeants d’Al Qaeda et certains évoquaient même la possibilité d’un schisme entre la nouvelle branche irakienne, l’Etat Islamique en Irak et au Levant, et le reste de la nébuleuse djihadiste.

– Ils disent ne pas être là pour gouverner, ils seraient uniquement là pour appliquer la loi et la justice de Dieu. Du moins, c’est ce qu’ils prétendent pour le moment et la population locale n’a pas l’air de s’en plaindre, conclut Saad avant de retourner au travail.

Laissé seul dans le froid matinal, mon père s’assit sur les marches des escaliers extérieurs du bâtiment. Il savait que pour le moment, il n’avait aucune raison de s’inquiéter et pourtant il n’arrivait pas à se débarrasser du mauvais pressentiment qui n’avait cessé de croître durant leur discussion. Pensif, il prit une profonde inspiration, sortit une deuxième cigarette et l’alluma.

3 Le 28 décembre 2013, le député sunnite Ahmed Al Alouani est arrêté dans la ville de Ramadi. Au cours de l’arrestation, son frère et plusieurs de ses gardes sont abattus par la police.

CHAPITRE 2

Femmes modernes

– Allez Hakim ! cria Sura pour encourager mon camarade qui tentait tant bien que mal de dribbler Samir.

Amusée, Kazim, sa meilleure amie, lui asséna un coup de coude discret dans les côtes lorsque le jeune homme en sueur gratifia ma sœur d’un large sourire, oubliant complètement de bloquer son adversaire. Ignorant son amie, Sura se passa une main dans les cheveux et baissa le regard dans un mouvement de fausse timidité.

– Non mais regarde-moi ce cinéma ! plaisanta Kazim. Tu vas faire perdre tous ses moyens à ce pauvre garçon si tu continues.

Sura prit un air innocent et gloussa. Elle aimait bien jouer avec le cœur des hommes, notamment celui d’Hakim. Se détournant du match qui faisait rage, les deux amies prirent place dans les tribunes du stade de l’Université. A cette heure-ci, il était presque vide et seul un groupe de quelques étudiants s’était réuni pour jouer de la guitare en haut des gradins. L’un d’entre eux entonna un chant que Sura ne connaissait pas. Sûrement du reggae pensa-t-elle. Profitant de la musique et des derniers rayons de soleil de la journée, elle étendit ses jambes sur le siège devant elle et sortit des biscuits de son sac à dos.

– T’en veux ? proposa-t-elle à son amie.

– Non merci. Au fait, ton frère ne vient pas aujourd’hui ? demanda Kazim d’un ton neutre.

– Je ne sais pas… j’aurais pensé que tu en savais plus que moi !

Kazim rougit et fit mine de se reconcentrer sur les joueurs en contrebas. Depuis quelques mois, nous nous étions rapprochés sans avoir encore osé franchir le pas.

– Goal ! cria Samir en traversant le terrain, les bras tendus vers le ciel.

Sura et Kazim bondirent de leur strapontin pour acclamer le héros du jour et se moquer d’Hakim, vexé, qui avait encore une fois laissé notre ami franchir ses défenses.

Le match étant terminé, Samir proposa aux deux jeunes filles de se joindre à eux pour fêter la victoire pour les uns et se remettre de la défaite pour les autres. Hésitante, Kazim bégaya :

– Je ne sais pas, il est déjà tard…

– On vient ! la coupa Sura avec entrain.

– Mais mon père…

– Il n’y a pas de mais qui tienne ! On ne dira rien à nos parents et puis c’est tout. Nous aussi on a le droit de s’amuser un peu, non ? conclut ma sœur en entrainant son amie par le bras.

***

– Mustafa, Nadia, ça suffit ! Ça fait déjà deux fois que je vous demande de vous taire, réprimanda ma mère avec autorité.

Ma mère n’était pas quelqu’un qui aimait élever la voix mais ses années d’expérience en tant qu’enseignante lui avaient appris à le faire lorsque cela était nécessaire. Habituellement bienveillante et de tempérament calme, elle appréciait profondément son travail. Voir ses élèves apprendre, évoluer et grandir l’animait particulièrement, et pour cela, elle pouvait bien se donner des airs sévères de temps en temps. Lorsque ma sœur, Sura, et moi étions jeunes, elle agissait souvent de la même manière avec nous.