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Trois questions hantent ce roman. La vérité vaut-elle mieux que l’ignorance ? La répétition de l’inceste est-elle une fatalité ? La parole suffit-elle à guérir du silence ?
Ces questions, Louise se les pose depuis 47 ans, depuis le jour de la colère, ce jour funeste où elle osa, contre toute prudence, enfreindre la loi du silence en révélant ce qui aurait dû être tu. Elle n’avait pas 15 ans. Quarante-sept années de mépris et de rejet plus tard, elle s’apprête pourtant à recommencer. Cette fois, pense-t-elle, elle le fera moins brutalement.
Mais les évènements la rattrapent. De découvertes fortuites en retrouvailles inattendues, de confidences en révélations, la vérité de cette famille, par ailleurs lisse et sans histoire, apparaît. Elle est faite de drames anciens et de blessures jamais cicatrisées, de questions sans réponses et de silences contraints, de faux secrets et de curieux mensonges. Apparaissent également la fausseté des sentiments, la tyrannie du silence, le mélange des genres et des générations...
Dans ce livre, où se mêlent intrigue familiale, conte métaphorique et enquête généalogique, l’auteur explore les failles et les problématiques d’une famille incestuelle.
EXTRAIT
C’est Louise qui a décidé de ce dernier combat. Comme un défi à cette histoire qui se répète. Elle sait pourquoi elle a bu. Elle sait pourquoi elle a arrêté. Elle sait ce qui la ferait recommencer, si elle n’y prenait garde.
Les confidences de Lucille l’avait plongée dans un marécage de souvenirs glauques. Et de quatre. Ce n’était pas un hasard. Cela ne pouvait pas être un hasard. Il fallait comprendre, refuser la thèse du fatalisme, ou pire encore, de la coïncidence.
Louise regarde la bouteille posée en évidence sur le coin droit du bureau, à portée de main. Elle a même ajouté un verre, un beau verre à whisky, aux formes avenantes. Une provocation. Un démon.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-Paul Lebel est agrégé de Sciences sociales, et enseigne dans la région nantaise. Il a co-écrit et co-dirigé plusieurs manuels scolaires, aux Editions Hachette. Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages parus aux éditions Ellipses, dont Lire Alain Touraine : Sociologie de l’action. Passionné par l’écriture, il publie ici son premier roman.
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Seitenzahl: 189
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Table des matières
Résumé
PRÉSENTATION DES PERSONNAGES
PROLOGUE
Première partie
LES HALLUCINATIONS DE MIRABELLE
BLANCHE
MAUDITE MIRABELLE
GRÂCE
INTERMÈDE
Deuxième partie
LE CHÂTIMENT DE MIRABELLE
JULES
DÉLIVRANCE
JÉRÉMY
LUCILE
REBONDISSEMENT
Troisième partie
ANTOINE
GABRIELLE
PHILIPPE
LOUISE
APARTE
Quatrième partie
LE DISCOURS DE MIRABELLE
LE RETOUR DES ENFANTS
LA FIN DU VILLAGE
FLASH-BACK
Cinquième partie
NATHANAËL
PÉNÉLOPE
CLAUDE
LA COALITION DES TIERS
ÉPILOGUE
Trois questions hantent ce roman. La vérité vaut-elle mieux que l’ignorance ? La répétition de l’inceste est-elle une fatalité ? La parole suffit-elle à guérir du silence ?
Ces questions, Louise se les pose depuis 47 ans, depuis le jour de la colère, ce jour funeste où elle osa, contre toute prudence, enfreindre la loi du silence en révélant ce qui aurait dû être tu. Elle n’avait pas 15 ans. Quarante-sept années de mépris et de rejet plus tard, elle s’apprête pourtant à recommencer. Cette fois, pense-t-elle, elle le fera moins brutalement.
Mais les évènements la rattrapent. De découvertes fortuites en retrouvailles inattendues, de confidences en révélations, la vérité de cette famille, par ailleurs lisse et sans histoire, apparaît. Elle est faite de drames anciens et de blessures jamais cicatrisées, de questions sans réponses et de silences contraints, de faux secrets et de curieux mensonges. Apparaissent également la fausseté des sentiments, la tyrannie du silence, le mélange des genres et des générations…
Dans ce livre, où se mêlent intrigue familiale, conte métaphorique et enquête généalogique, l’auteur explore les failles et les problématiques d’une famille incestuelle.
Jean-Paul Lebel est agrégé de Sciences sociales, et enseigne dans la région nantaise.Il a co-écrit et co-dirigé plusieurs manuels scolaires, aux Editions Hachette. Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages parus aux éditions Ellipses, dont Lire Alain Touraine : Sociologie de l’action. Passionné par l’écriture, il publie ici son premier roman.
Jean-Paul Lebel
Les incestueux
Roman
ISBN : 978-2-35962-975-0
Collection Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal octobre 2017
© couverture Ex Aequo
© 2017 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières les bains
www.editions-exaequo.fr
Effectivement tu es en retard sur la vie,
La vie inexprimable,
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir,
Celle qui t’es refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci.
Hors d’elle, tout n’est qu’agonie soumise, fin grossière.
La famille
Louise : le personnage principal
Antoine : son père
Gabrielle : sa mère (épouse d’Antoine)
Marcel : son grand-père (le père d’Antoine)
Lucile : sa grand-tante (sœur de Marcel)
Blanche : sa grand-tante adoptive (fille adoptive de Guillaume)
Guillaume : son arrière-grand-père (père de Marcel et de Lucile ; père adoptif de Blanche)
Grâce : sa sœur
Philippe : son frère
Eléonore, Arthur, Chloé : les autres frères et sœurs de Louise
Jérémy : son fils
Jules : son petit-fils (fils de Jérémy)
Lucille : sa nièce (fille de Grâce)
Ludovic : son neveu (fils de Grâce et frère de Lucille)
Marianne : épouse de Ludovic
Pénélope : ex-épouse de Jérémy, mère de Jules
Les autres personnages
Claude : juge, ami d’Antoine
Marie-Geneviève : religieuse
Nathanaël Delattre
Louise regarde la bouteille.
Que pourrait-elle faire de plus ? L’ouvrir, lui soufflent Lucifer, Bacchus et tous les autres. Ce serait tellement plus réaliste, plus convaincant.
Plus excitant, aussi…
Louise regarde la bouteille, et lui sourit. Une belle bouteille en vérité, achetée le matin même au caviste du coin, un amateur qui lui avait conseillé un Aberlour de 12 ans d’âge, un bon compromis, avait-il dit, pour une débutante, en insistant sur le féminin. Elle n’avait rien répondu… Dix-neuf années d’abstinence, forcément, il ne pouvait pas savoir.
Louise regarde la bouteille, et la bouteille regarde Louise. Elles se toisent. Elles se connaissent. Elles se sont déjà affrontées et successivement vaincues. La dernière fois, c’était il y a dix-neuf ans. Aujourd’hui, c’est la belle…
C’est Louise qui a décidé de ce dernier combat. Comme un défi à cette histoire qui se répète. Elle sait pourquoi elle a bu. Elle sait pourquoi elle a arrêté. Elle sait ce qui la ferait recommencer, si elle n’y prenait garde.
Les confidences de Lucille l’avait plongée dans un marécage de souvenirs glauques. Et de quatre. Ce n’était pas un hasard. Cela ne pouvait pas être un hasard. Il fallait comprendre, refuser la thèse du fatalisme, ou pire encore, de la coïncidence.
Louise regarde la bouteille posée en évidence sur le coin droit du bureau, à portée de main. Elle a même ajouté un verre, un beau verre à whisky, aux formes avenantes. Une provocation. Un démon. Elle sourit. Dans Tintin au Tibet, Milou finit par céder à son démon rouge au grand désespoir de l’ange bleu de la raison après une courte bagarre intérieure. C’est bon ça, l’alcool ! Ça donne du cœur au ventre ! Mal lui en prend, évidemment. Cela se termine mal, et la morale est sauve. Elle, elle résistera. Du cœur au ventre, pourtant, elle en aura besoin. Elle avait choisi, dix-neuf ans auparavant, de passer à autre chose. De faire comme si… Il lui faut aujourd’hui replonger dans la réalité, affronter sa propre histoire, comprendre ce qu’elle en sait, découvrir ce qu’elle ignore.
L’alcool avait été le prix du silence, l’abstinence celui de l’oubli. Puisque l’oubli s’efface, reste le cri. Il faut qu’elle parle.
On ne l’écoutera pas. On ne la croira pas. Elle est celle qui jure dans le paysage ordonné de la légende familiale. Le mouton noir, la brebis galeuse, la tache… La honte. Elle avait fini par y croire elle-même. Elle s’était longtemps sentie coupable. Elle était coupable. D’être partie. D’être revenue. Sept ans d’absence, et revenir trop tard.
C’était il y a quarante ans. Septembre 1969. Elle revenait de l’île de Wight où elle avait vécu trois jours de folie. Elle y avait couché à même le sol dans des duvets d’emprunts. Elle y avait dansé à moitié nue sur la musique des Who, fumé des pétards enlacée de bras inconnus, fait l’amour sur l’herbe humide des matins endormis. Elle s’y était senti libre comme jamais. Elle ne regrettait rien. Et surtout pas d’être partie, sept ans plus tôt. La fugue. Les foyers. L’internat. Tout pour ne pas revenir. Elle s’était battue pour devenir institutrice. Elle était fière. Sa première rentrée ! Elle allait pouvoir reprendre son fils, placé en famille d’accueil depuis six ans, s’occuper de lui, enfin. Une renaissance…
Elle se demandait encore ce qui avait bien pu pousser sa mère à la supplier de revenir. Il faut que tu rentres. Vite. Tu dois savoir. Maman. Mais elle était rentrée. Trop tard. Une heure trop tard. Elle était déjà morte. Quarante années plus tard, cette heure manquée lui manque encore. Il n’y avait là que son père et son frère Philippe resté réviser ses examens. Les autres étaient partis faire le tour du lac – une tradition familiale. Il était bien sûr hors de question que quiconque apprenne que Gabrielle de Richebourg s’était suicidée. Ils jurèrent de se taire. Pour tous, elle sera morte d’une crise cardiaque. Le mot même disparut du vocabulaire familial.
La vie reprit son cours, le deuil passé, sans un mot, sans que jamais ne soient évoquées les raisons de sa si longue absence. Louise avait encaissé. Mal. Comment avait-elle pu être si égoïste ? La culpabilité fit son œuvre. La rumeur aussi. Et le silence.
Vingt ans d’alcool et autant d’abstinence plus tard, elle se retrouve au point de départ, à l’origine de son monde à elle, et sans doute de sa famille…
Aujourd’hui, il faut qu’elle parle. Ou plutôt qu’elle écrive, puisque c’est ainsi qu’elle s’exprime. C’est ça, ou le whisky.
Elle sourit une dernière fois à la bouteille, et fixe le clavier.
Il était une fois…
Louise prit une profonde inspiration. Elle avait choisi le conte plutôt que la confession. Une facilité peut-être. Une nécessité, sans doute. Il lui fallait en passer par là. Elle écrivait d’abord pour elle-même, et la métaphore l’aiderait bientôt, elle l’espérait, à clarifier ce qui n’était encore qu’une intuition.
Elle éteignit France Musique, trop bavarde en ce dimanche après-midi, et elle avait besoin de concentration. Elle choisit Radio Classique, qui présente l’avantage (ou l’inconvénient, selon l’état d’esprit dans lequel elle allumait la radio), de proposer de la musique accessible, sans prise de tête inutile, sans commentaire superflu, juste ce qu’il faut pour un contexte sonore propice au vagabondage intérieur. Elle la surnommait parfois radio adagio pour sa propension à proposer des pièces chargées d’émotions, les mouvements lents des concertos ou des symphonies, ceux qui vous plongent dans la nostalgie, dans la méditation mélancolique ou sereine… Elle ne fut donc pas surprise de reconnaitre les premières mesures du deuxième mouvement du quintet en Ut majeur de Franz Schubert.
Elle se félicita de ce choix. C’était exactement ce qu’il lui fallait.
Il était une fois, dans une contrée lointaine que même les explorateurs les plus téméraires n’avaient jamais atteinte, un village, paisible comme une chatte au soleil, lumineux comme un matin d’été, gracieux comme un baiser sur le front d’un enfant endormi.
Il faisait bon vivre au village. Les gens du village se saluaient matin d’un joyeux Bonjour ! et s’affairaient ensuite à leurs tâches habituelles. Chacun savait ce qu’il avait à faire, et chacun le faisait, sans hâte et sans murmure. Monsieur le Maire, un homme affable et populaire, veillait avec bonhomie à la tranquillité de tous, sous l’œil bienveillant de la Doyenne à qui il rendait, et à elle seule, des comptes.
Ce jour-là était un mardi, jour de ménage pour Mirabelle, comme tous les autres jours d’ailleurs, sauf le dimanche évidemment, jour de repos et du Seigneur. Mais le mardi, Mirabelle balayait la place de l’Église, comme tous les mardis après-midi depuis cent-soixante-treize semaines exactement. Mirabelle était méticuleuse. Chaque mardi après-midi se déroulait selon une immuable routine. Elle consacrait les deux premiers tiers de son temps à balayer la moitié Nord de la place de l’Église, parce que c’était la plus difficile, du fait des obstacles, vasques et arbres, qui la parsemaient. Elle s’octroyait alors une pause de dix minutes et entamait alors la partie Sud qui occupait alors la dernière heure de son travail.
Ce mardi-là pourtant ne ressemblait à aucun de ceux qui l’avaient précédé. Elle avait le matin même pris une initiative dont elle ne se serait jamais sentie capable, et avait fait une curieuse découverte. Elle en était toute chamboulée, de sa découverte comme de l’audace invraisemblable dont elle avait fait preuve. Personne ne l’avait vue – elle en était presque sûre – mais son cœur battait une chamade endiablée. Une fébrilité inhabituelle l’empêchait de se concentrer sur des tâches qui ne lui posaient ordinairement aucun souci. Elle se surprit même à négliger le décompte des minutes qui rythmaient son travail, et qui lui permettrait de tourner la clef du placard où elle rangeait son balai chaque semaine au moment précis où sonnerait le dernier coup de la cloche de l’église annonçant cinq heures.
Mais la chamade n’expliquait pas tout. Elle ressentait comme une absence, un manque indéfinissable… Elle était tellement perturbée qu’elle acheva sa tâche avant les cloches de cinq heures. C’est alors qu’elle comprit ce qui se passait.
Elle s’écroula, évanouie.
Dans ce village sans bruit, les nouvelles se propagent à la vitesse d’une onde effleurant les eaux calmes d’un lac endormi. Il ne fallut que quelques minutes avant que les gens du village, un à un ou par petits groupes compacts, ne convergent vers la place de l’église.
Ils furent bientôt tous là, empressés, attentifs ou inquiets, se questionnant du regard, attendant sans se l’avouer qu’un plus qualifié qu’eux, Monsieur le Maire en fait, ne prenne en main la chose, les soulageant du poids d’une initiative.
Les murmures et les rumeurs allaient bon train. Chacun connaissait Mirabelle. Ou plutôt, chacun croyait la connaitre. Sa longue et frêle silhouette était devenue familière, tout comme sa tenue, invariable quelle que soit la saison, une salopette de travail dont elle choisissait la couleur – toujours vive – en fonction du jour de la semaine. Elle était étrange, Mirabelle. Nul ne savait quand et pourquoi elle était arrivée au village. Elle était là, tout simplement. Mais on ne savait rien d’elle, et personne n’aurait jamais osé poser la moindre question. C’est que Mirabelle était la protégée du Maire qui l’avait pour ainsi dire adoptée, et l’on ne conteste pas les décisions du Maire.
Mais pour l’heure, il tardait, et Mirabelle commençait à recouvrer ses esprits. Elle parvint à se redresser, s’adossa au muret qui supportait les cinq marches menant au parvis de l’église, ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.
« Il faut faire quelque chose », se murmurèrent les villageois les uns aux autres tandis que l’un d’entre eux scrutait la rue centrale par laquelle Monsieur le Maire était censé entrer sur la place de l’Église.
— Il arrive ! cria-t-il enfin en se portant vers lui aussi vite que sa petite taille le lui permettait.
Claudiquant sur ses deux courtes jambes dont chacune ne semblait porter que la moitié du corps, il ouvrit le passage à grand coups de « Laissez passer Monsieur le Maire » auxquels personne ne prêtait attention, dans la mesure où l’on voyait bien qu’il voulait passer, que la foule n’était pas aussi dense que ça, et que, de toute façon, on laissait toujours passer le Maire qui poursuivait sa route, imperturbable et digne. Parvenu à sa hauteur il s’arrêta et tous se pressèrent autant qu’ils le purent autour de lui.
D’un regard circulaire rapide, il prit la mesure de la situation et les choses en main.
— Qu’a-t-elle dit ?
Personne n’avait songé à écouter Mirabelle.
Il alla s’accroupir auprès d’elle.
— Que t’arrive-t-il, ma pauvre enfant ?
— L’ombre, articula-t-elle enfin péniblement, l’ombre…
L’assistance béa.
— Mais enfin, mettez-la à l’ombre, vous voyez bien qu’elle est en plein soleil !
Elle secoua la tête et tendit le bras vers l’ombre que le frêne tout proche portait sur les pavés de la place de l’église.
— L’ombre, répéta-t-elle, l’ombre… Elle a pas bougé depuis ma pause des deux tiers !
Louise s’étira, éteignit la radio et alluma la télé.
19 heures Arte retransmettait ce jour-là le concert d’ouverture du festival de Lucerne, dirigé comme tous les ans par Claudio Abbado.
Elle s’installa dans son fauteuil et s’abandonna au Requiem de Mozart.
La tâche s’annonçait plus ardue qu’elle le pensait. Elle réalisait en écrivant qu’elle retardait inconsciemment le moment de vérité. Elle avait fait de Mirabelle une taiseuse, et sentait bien qu’il y avait là comme une curieuse soumission à la tyrannie du silence.
Il était temps qu’elle s’en affranchisse. Blanche aurait pu l’aider, mais Blanche était morte l’avant-veille. C’est bête, c’est précisément la mort de Blanche qui l’avait décidé à écrire… Elle n’avait jamais eu le courage d’aborder le sujet avec elle. De toute façon, elles n’avaient jamais été très proches.
De la génération d’avant, ne restait plus désormais qu’Antoine…
Oserait-elle affronter Antoine ?
Elle dut somnoler, emportée par ses rêveries, et ne put profiter pleinement que des dernières minutes du concert. Le vieux chef au visage impassible dirigeait ses musiciens sans partition ni gestes inutiles. Le final porta l’émotion à son paroxysme. Il referma ses mains sur sa baguette, comme une prière, comme une action de grâce. Sans un geste, yeux fermés, il avait imposé le silence au public qui pourtant ne le voyait que de dos. Dix secondes de ce fameux silence dont Guitry aurait dit qu’il est encore du Mozart. Ce jour-là, ce n’était pas du Mozart, mais du Claudio Abbado. Le public n’applaudissait pas, il communiait. Dix secondes d’un silence qui réconcilie avec le silence.
Elle les savoura. Comme une revanche sur ces silences imposés.
Comme un bonheur imprenable.
La défunte
C’était un de ces enterrements qui eût pu inspirer Brassens et ses Funérailles d’antan, un de ces enterrements qui rassemble tant de monde qu’on en oublie le principal intéressé. Ah, si les défunts pouvaient parler, ils chercheraient sans doute à attirer l’attention sur eux, sans doute voudraient-ils partager avec leurs amis ce moment si particulier dont ils sont – ou devraient être – la vedette. Sans doute ne supporteraient-ils pas ces fades papotages entre d’anciens amis se connaissant à peine et se racontant leurs vies quand eux viennent tout juste de perdre la leur…
Blanche fut donc la grande absente de son enterrement.
Ce ne fut pas du fait du curé, consciencieux, qui fit ce qu’il put, le pauvre, dans une église pour une fois remplie d’une foule aussi nombreuse qu’inattentive, pour lui rendre justice. Il avait piqué son homélie sur le blog d’un confrère généreux, et l’avait adaptée à l’étrange vie de cette Blanche de Richebourg dont il venait d’apprendre l’existence.
Étrange en effet, cette vie qui semblait se réduire aux conditions de sa naissance. Étrange aussi, ce sentiment troublant qu’elle n’était que le substitut familial d’une autre, comme si sa vie n’avait de sens qu’enveloppée dans celle de son original.
Étrange enfin, le conteur.
Ce jeune homme avait de quoi séduire. Maintien aristocratique et sobre, élégance un rien désuète, affabilité sincère – appelez-moi Ludovic – mais distante, il s’était présenté comme chargé de l’organisation des cérémonies. Le curé le sentait investi de sa mission dont il s’acquitta avec gravité. Il ressentit toutefois un léger malaise. Sélection des musiques et des cantiques, prières et interventions de quelques proches, Ludovic savait où il allait. Mais ses choix ne semblait pas dictés comme il est d’usage par les goûts – réels ou supposés – de la défunte, mais par ceux du grand-père, comme si Antoine était l’invité d’honneur, comme si c’était lui qu’on allait bientôt conduire à sa dernière demeure.
— Bien… Pouvez-vous me dire quelques mots de la défunte ? Cela nourrira mon homélie.
C’est l’histoire de Lucile qu’il entendît d’abord. Une histoire racontée sur le mode hagiographique des récits d’autrefois. Comment sa naissance miraculeuse causa la mort de sa mère. Comment elle manifesta dès son enfance des prédispositions à la foi mystique. Comment la divine vocation la prit le jour de sa confirmation. Comment elle décida alors de s’engager dans les ordres et rejoignit un couvent pour y parfaire son instruction religieuse. Comment elle y mourut – hélas ! – l’année suivante d’une méningite foudroyante. Comment son père, Guillaume, en fut inconsolable, coupable de l’avoir laissé partir. Comment Notre Seigneur le consola en lui envoyant Blanche qu’il adopta. Comment il tenta de mériter le pardon divin en ouvrant la maison familiale aux enfants de l’orphelinat voisin.
Le curé patienta. Il sentait bien que cette histoire était de celles qui nourrissent les légendes familiales et le plus étrange n’était pas que Ludovic ait raconté cette histoire comme on récite la table de deux, le plus étrange était qu’il semblait y croire. Il finit par l’interrompre.
— Blanche est donc la fille adoptive de votre arrière-arrière-grand-père ?
— Officiellement, oui. En fait, elle fut élevée avec Antoine, dont elle avait sensiblement le même âge, de sorte que chacun la considère comme la fille de Marcel, et donc la sœur adoptive de mon grand-père.
Fin de l’histoire. Manifestement, Ludovic n’en savait pas beaucoup plus sur Blanche, sinon que son métier la fit beaucoup voyager, et qu’elle était très proche de Gabrielle. Il n’en tirerait pas davantage. Tant pis, il faudra faire avec…
« Blanche est un cadeau de Dieu. Son entrée en humanité semblait pourtant placée sous le signe du malheur, sa mère biologique, que nous nous garderons bien de juger, l’ayant abandonnée à la naissance. Mais d’un mal, Dieu a fait un bien…
Blanche fut un cadeau pour votre aïeul, Guillaume, qu’elle consola de la perte de sa petite Lucile. Elle fut un cadeau pour Marcel qui eut ainsi la fille que son épouse ne pouvait lui donner. Elle fut un cadeau pour Antoine, plus qu’une sœur adoptive, elle fut une amie. Elle fut un cadeau pour chacun de nous… »
Que dire d’autre ? Il enchaîna sur un sermon de catéchisme. La nécessité d’être un cadeau pour les autres. Le refus de l’égoïsme. Le primat des valeurs sur les intérêts. Rien d’original. Peu importe, personne n’écoutait. Il conclut :
« … Blanche était des nôtres, l’une d’entre nous, de la communauté des croyants, l’une de ceux qui cherchent la justice qui ne peut venir que de Dieu. Une juste !
Comme Saint Paul, Blanche a combattu le bon combat, achevé la course, gardé la foi. La couronne de justice lui est réservée. Mais son œuvre ne s’arrête pas là. Elle continue – et continuera longtemps encore – à vivre dans nos cœurs. Que la foi qui l’habitait, l’espérance qui l’animait et l’amour qui guidait sa vie demeurent en chacun de nous. Amen. »
« Que ton amen finalsoit de plénitude et non de soulagement » avait-il appris d’un sage confrère expérimenté. Il avait manifestement raté son coup. Sitôt la messe dite, les conversations que la cérémonie avait interrompues ou tempérées reprirent de plus belle.
Les affaires aussi… Antoine s’était isolé pour répondre à un appel manifestement important.
— Alors ? Tu l’as retrouvé ?
— …
— Tu lui as parlé ?
— …
— Tu continues à chercher ?
— …
— Je ne préfère pas… Il se méfierait. Il vaut mieux que ce soit toi.
— …
— Tiens-moi au courant…
Louise s’était enfuie sitôt l’Amen final, sans même accompagner la famille au cimetière. Elle détestait les cimetières. Surtout celui-ci. Surtout depuis qu’y gisait – elle espérait bien qu’il ne s’y reposait pas – dans le caveau familial, certain locataire dont elle ne supportait pas la proximité. Blanche saurait lui pardonner. Et puis, il lui fallait écrire.
