Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Nous sommes en 1702 et Louis XIV a révoqué dix-sept ans plus tôt l’édit de Nantes en interdisant aux protestants leur liberté de culte.
David, un paysan cévenol, va s’insurger contre la violence du Roi et des dragonnades en devenant malgré lui un camisard redouté.
Persécuté, emprisonné sur une galère, il finira par se libérer et vivra de multiples aventures, mettant sa vie en danger pour sauver les siens.
Il va fuir sa terre de France, affronter des pirates et traverser la Méditerranée. Il rencontrera des grands chefs berbères et participera à la prise d’Oran contre les Espagnols. Mais il restera toujours habité par son désir de vengeance contre les institutions l’ayant privé de ses droits et de son amour d’enfance, Magdeleine, sa bien-aimée. Son retour sera terrible et cruel, jusqu’à en faire vaciller la cour de Versailles.
Duels, complots, emprisonnements, trésor dérobé, bataille militaire, rien ne manque pour faire de ce livre Les larmes de la colombe un vrai roman de cape et d’épée romantique et captivant.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Peter Bervore est auteur et parolier sociétaire de la SACEM.
Après avoir écrit plusieurs chansons dont Un morceau d’étoffe et Pourquoi les hommes pleurent il nous livre ici son premier roman sur l’histoire d’un camisard dont la trame se déroule sur les terres natales de sa famille cévenole.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 512
Veröffentlichungsjahr: 2022
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Peter Bervore
Les larmes de la colombe
Roman Historique
ISBN : 978-2-37873-295-7
Collection Hors Temps
Issn : 2111-6512
Dépôt légal décembre 2017
© couverture Photo 123RF/Goce Risteski
© 2017 Tous droits de reproduction, d’adaptation et detraduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières les bains
www.editions-exaequo.fr
Pour mes parents en remerciement de leur aide précieuse ainsi que pour ma fille ma première lectrice
Table des matières
ACTE I9
1. L’éclosion10
2. Résistance20
3. L’union26
4. Le drame33
5. Le combat40
6. Le respect52
7. L’embourgeoisement57
8. La traîtrise63
9. L’assaut final72
ACTE II85
10. L’arrivée86
11. La Réale89
12. L’hôpital94
13. La chiourme100
14. L’abordage106
15. L’évasion109
16. Terre en vue125
17. La vie sur l’île130
18. La découverte135
19. La cachette139
20. Le contact143
ACTE III147
21. Le grand Bey148
22. L’étrange bateau153
23. La soirée orientale160
24. Le siège164
25. Le plan169
26. Les derniers préparatifs174
27. L’ascension177
28. La prise du fort181
29. La confession de Maurice189
30. La chute d’Oran192
31. Le palais195
32. La Magdalena203
ACTE IV213
33. De retour sur l’île214
34. La tempête217
35. La nuit la plus courte223
36. La sainte France225
37. La cathédrale229
38. Premiers pas en terre ennemie232
39. Lucas235
40. Aigues-Mortes244
41. Le cocher249
42. Trois longues journées256
43. Retour à Aigues-Mortes267
44. Le gouverneur272
45. La prise de la tour274
46. Magdeleine283
47. L’enfant sans nom290
48. L’ultime solution296
ACTE V299
49. Dans la gueule du loup300
50. Le voyage305
51. Louis XIV Roi de France310
52. Le vieux Lion316
53. L’attente321
54. Son ami le lion324
55. Passage à l’acte327
56. La fuite effrénée331
57. L’objet volant non identifié333
58. Les retrouvailles339
59. Carillons343
60. En route vers le Nouveau Monde345
Du même auteur351
Dans la même collection351
Le petit cours d’eau s’écoulait doucement en ondulant le long de la colline, brillant et scintillant par ce bel après-midi d’été. Le soleil des Cévennes brûlait l’herbe aux alentours. Seule, celle située en bordure du ruisseau était encore verte et vigoureuse. La présence de l’eau était rafraîchissante pour ces deux jeunes enfants qui jouaient sur la petite rive.
Autant la petite fille était blonde comme les blés que l’on venait de récolter le mois dernier, autant le petit garçon était brun comme les olives que l’on venait de porter au moulin. David, les yeux noirs, le petit nez épaté et Magdeleine les yeux d’un gris de ciel d’orage n’avaient pas vingt ans à eux deux.
Ils riaient en poussant sur le ruisseau deux petits bouts de bois surmontés chacun d’une feuille de mûrier à ver à soie en guise de voile. Les petites embarcations louvoyaient en suivant le courant ce qui n’empêchait pas les gamins de courir le long de ce petit affluent qui rejoignait le Gardon d’Anduze. Main dans la main, ils étaient insouciants du monde extérieur. Ils ne voyaient pas et n’imaginaient pas, les gros nuages noirs qui s’annonçaient au-dessus de leur tête. Dans leurs familles, tous étaient huguenots.
— David ! Magdeleine ! Une grosse voix résonna en écho dans la petite vallée.
C’était Francis, le père de David, un homme grand et sec, brun comme son fils aux grosses mains calleuses de paysan, preuve du travail difficile de la terre et des oliviers sur les faïsses arides et escarpées de la rude montagne cévenole.
— Dépêchez-vous les enfants, c’est l’heure de la soupe !
Les deux enfants accoururent en coupant à travers la vigne qui serpentait derrière le hameau composé de deux trois maisons, et d’une magnanerie en vieilles pierres du Gard, avec à la pointe de son toit une petite tourelle d’où roucoulaient de nombreuses colombes et tourterelles.
— Alors, où étiez-vous les pitchouns ? Magdeleine, ta mère t’attend depuis un moment ! s’étonna le père de famille.
La fillette baissa les yeux et se dirigea vers une bergerie couverte d’une toiture de lauzes située en face de la maison de son jeune compagnon. Une femme au regard bleu, grande et menue, s’impatientait devant la porte.
— Ah ! Tous les deux, un jour on vous mariera ! s’exclama-t-elle en souriant.
— Holà ! À la bonne heure, le plus tard possible, répondit l’homme, tout en poussant son fils à l’intérieur de sa demeure.
Dès la porte passée, la pièce principale offrait à la vue une grande table en chêne, un buffet en bois d’olivier et une cheminée en pierre avec en son centre un chaudron d’où l’on sentait frémir l’odeur de la soupe à la châtaigne. Au fond, dans un renfoncement du mur se trouvait un lit. C’est là que David dormait avec son jeune frère Lucas. À côté, une porte donnait accès à la bergerie où se couchait son grand frère Yves ; on laissait cette porte ouverte l’hiver pour y récupérer la chaleur des bêtes. Au fond à gauche, il y avait un escalier de bois montant à l’étage où dormaient les parents.
Avant chaque souper le père sortait une bible dissimulée derrière le miroir et récitait un psaume pour la famille réunie autour du repas.
David, alors âgé de quatorze ans, avait pour habitude d’aller faire paître les chèvres sur une petite colline en face du village, où seul le chant des cigales venait troubler la quiétude environnante. Sur ce monticule se trouvait un mas en piteux état où vivait un vieil homme surnommé « le duc des chèvres ». La rumeur disait qu’il avait connu la cour du roi et que personne ne savait manier la forge aussi bien que lui. Le jeune garçon aimait venir passer des heures à le regarder travailler le fer, d’où jaillissaient des gerbes d’étincelles d’acier multicolores. Cet homme lui enseigna les rudiments du combat aux armes blanches en se servant de longs bâtons de bois.
À chaque fois qu’il lui rendait visite, David était en admiration devant une épée sertie d’un pommeau blanc représentant un animal étrange avec une longue crinière. Le « duc » la conservait précieusement accrochée au mur dans un fourreau brodé d’or.
— Tu peux la toucher ! lui disait-il, mais uniquement avec les yeux. L’animal que tu y vois sculpté dans de l’ivoire est un lion. Un jour peut-être pourras-tu l’essayer. Le jour où tu sauras manier l’épée comme un roi. Mais pour l’instant, c’est une épée en bois auquel tu as droit, riait-il de bon cœur. Le jour venu je te montrerai ma « botte » ! Mais cela restera un secret entre nous. Allons fais-moi plutôt goûter les Pélardons que j’ai commandés à ta mère.
Ainsi allait la vie sous le soleil du Midi.
Les années passaient et le jeune garçon se transformait en un gaillard de plus en plus robuste quittant progressivement l’adolescence pour le monde des adultes. Le « duc » toujours plus bourru vieillissait, mais le temps passant, il avait fini par forger une épée rien que pour son protégé. David commençait alors à apprendre avec finesse et dextérité le maniement de cette arme.
Son ami Pierre Laporte dit Rolland, du mas Soubeyran, venait souvent le rejoindre sur sa colline ou dans les pâturages. Rolland était berger comme lui, et ils se récitaient souvent des psaumes dans la montagne.
Psaume LXXXVI :
Amour et vérité se rencontrent
Justice et Paix s’embrassent ;
Vérité germera de la terre,
Et des cieux se penchera la justice ;
Le Seigneur lui-même donnera le bonheur
Et notre terre donnera son fruit
Justice marchera devant lui
Et de ses pas tracera un chemin…
— Tu vois, souligna Rolland en se tournant vers son ami, un jour nous serons les maîtres de ces montagnes et personne ne pourra nous en chasser.
Le 18 octobre 1685, le Roi Louis XIV révoqua l’Édit de Nantes en supprimant la liberté de culte aux protestants, en démolissant leurs temples et en les privant de toutes libertés civiles, professionnelles et religieuses.
Cependant, obligés de se convertir à la religion catholique, beaucoup de protestants préférèrent s’enfuir à l’étranger devenant ainsi des ennemis du Royaume.
La révocation provoqua un grand émoi dans la famille de David, qui se retrouva isolée dans ces montagnes loin du tumulte des villes.
Comme tous les samedis, Rolland descendait dans la vallée à Anduze pour vendre au marché ses fromages de chèvre.
Sur le chemin il passait prendre son ami et Magdeleine qui l’attendaient patiemment assis sur un vieux banc où les deux amoureux aimaient souvent se retrouver afin d’échanger des baisers langoureux. Pour eux aussi c’était le jour de la vente des produits de leur ferme : fromages, Pélardons, confitures, pains à la châtaigne…
Ce jour-là, les trois amis étaient heureux de cette belle journée qui s’annonçait. David tenait Magdeleine par la main et l’embrassait tendrement dans le cou pendant toute la descente qui menait au bord du Gardon ; Rolland tout en les observant se moquait un peu d’eux. Arrivés à la rivière, ils suivirent la rive en s’arrêtant de temps en temps pour jeter des cailloux dans l’eau et s’amuser à faire des ricochets.
Tout à coup, Anduze leur apparut derrière les rochers au fond de la gorge. La ville fortifiée brillait de mille éclats sous le soleil, coincée entre ces deux montagnes comme un diamant caché entre deux pierres que l’on apercevait, mais que l’on ne pouvait attraper : Anduze la sauvage, fief protestant.
Arrivés devant les fortifications de la ville, ils empruntèrent un petit sentier qui les mena au pied d’un pont de granit où se pressait une foule de badauds. Ils s’empressèrent de monter sur cet ouvrage pour atteindre l’entrée principale. Déjà, de nombreux marchands entraient par la grande porte en passant sous une voûte. Ils se dirigeaient tous vers une rue en pente qui longeait le mur d’enceinte.
Sur leur droite se dressait une grande tour, sorte de donjon servant de poste d’observation, ornée d’une grosse cloche en bronze et d’une girouette métallique en forme de coq et d’un cadran solaire peint sur sa façade. Ils remontèrent l’artère principale, passèrent devant le temple aux colonnes d’un blanc immaculé, puis s’engouffrèrent dans une ruelle où les maisons de chaque côté semblaient se toucher en formant une zone d’ombre permettant de garder un peu de fraîcheur lors des fortes chaleurs de l’été.
La rue s’ouvrait sur la place du marché couvert appelé l’Orgerie ou marché aux grains ou encore marché aux châtaignes, entourée d’habitations diverses. En son centre se dressait la fontaine Pagode d’Anduze d’une grande beauté, ornée d’un chapeau de tuiles locales de toutes les couleurs et où coulait une eau limpide et rafraîchissante.
Nos trois amis se dépêchèrent d’aller s’y désaltérer.
Une grande agitation régnait sur la place, nombreux étaient ceux qui cherchaient le meilleur emplacement pour y déballer leur marchandise. On y ressentait une ambiance explosive.
— Que se passe-t-il ? demanda David à un vendeur ambulant qui s’agitait dans tous les sens avec des objets hétéroclites.
— Comment, vous n’êtes pas au courant du décès de l’Abbé du Chaylas au pont de Monvert ? leur répondit-il d’un air surpris.
— Non ! s’étonnèrent-ils tous les trois.
— Eh bien, je vais vous raconter les derniers événements qui se sont déroulés près d’ici, continua le marchand. Vous n’ignorez pas que l’évêque de Mende protégé par les dragons du Roi chargeait l’Abbé du Chaylas de surveiller tous les Cévenols pour qu’ils pratiquent la religion catholique afin de contraindre les protestants à se convertir par force et que la population locale était obligée de loger les soldats de les nourrir et de payer leurs soldes, en n’hésitant pas à faire prisonniers tous ceux qui s’opposaient à sa volonté. Mais l’Abbé a fait tuer tous ceux qui ont tenté de les libérer. Alors est arrivé ce qui devait arriver : la violence a dégénéré et l’Abbé de Chaylas a été assassiné hier{1} recevant, paraît-il, cinquante-quatre coups de couteau. Cela a entraîné la fureur du Roi qui a mis immédiatement en chasse ses maudits dragons contre tous les protestants et leurs lieux de culte.
Magdeleine, qui écoutait attentivement ce récit, fut parcourue de frissons, son fiancé la regarda avec attention et l’entoura de ses bras forts en la rassurant.
— Ne t’inquiète pas mon amour, ils n’oseront point venir ici, rien ne peut nous arriver.
Sur ces paroles David et Rolland commencèrent leur installation, étendirent une couverture à même le sol pour y déposer leurs produits. La vente se déroulait plutôt bien, dans un silence inhabituel, car l’atmosphère et le climat restaient pesants.
Tout d’un coup, un brouhaha se fit entendre et des gens se mirent à courir dans tous les sens en hurlant et en criant :
— Ils sont là ! Ils arrivent ! Les dragons du Roi mettent le feu au temple !
David, Rolland, Magdeleine levèrent la tête instinctivement tous les trois au même moment et aperçurent une fumée grisâtre qui s’élevait dans le ciel entre les maisons aux alentours.
— La fumée monte du bas de la ville, s’écria le jeune huguenot toujours prompt à réagir.
Une odeur âcre envahissait la place.
— Allons vite voir ! s’égosilla David en toussotant à cause de la fumée.
À ce moment, ils dévalèrent tous les trois dans la ruelle qui descendait en direction du Temple, tout en oubliant leur étal et en bousculant des badauds désorientés, qui ne savaient plus à quel saint se vouer. Ils débouchèrent dans la rue principale où ils se retrouvèrent nez à nez avec une dizaine de dragons dans leurs cuirasses rutilantes, casqués et montés sur des chevaux.
Des flammes commençaient à sortir par la porte du lieu de culte. Les dragons tentaient de repousser et d’écarter la foule de plus en plus dense qui se dressait devant eux, mais elle s’opposait à leurs commandements et continuait d’avancer voulant éteindre l’incendie. Quelques soldats à pieds, armés d’épées et de pistolets à poudres, tenaient et agitaient des torches enflammées.
— Reste ici, ne t’approche surtout pas, quoi qu’il arrive ! déclara l’adolescent à Magdeleine pétrifiée par la peur.
— Où vas-tu, que vas-tu faire ? rétorqua-t-elle en tentant de le retenir par le bras.
Alors David et Rolland prenant leur courage à deux mains écartèrent la foule et s’approchèrent d’un soldat à cheval. Les deux amis d’un commun accord entourèrent l’animal et d’un mouvement rapide et en concordance enlevèrent les étriers du cavalier, qui surpris poussa un cri de frayeur. Les deux hommes tirèrent d’un coup sec et le firent se retourner sur son destrier en le faisant basculer à terre. Le dragon s’écroula dans un bruit sourd et resta inanimé. David s’empara alors de son épée, tandis que Rolland prit le pistolet coincé dans la ceinture en cuir du soldat.
Aussitôt le jeune homme se déplaça et avec souplesse enfourcha le cheval. Brandissant son épée il se rua sur le militaire le plus proche de lui. Celui-ci à sa portée, reçut un coup violent qui le transperça de part en part en le soulevant de sa selle sans qu’il eût le temps de pousser un soupir. Le courage et la fougue du jeune huguenot encourageaient le peuple qui à son tour fondit sur les hommes du Roi. Les troupes au sol se retrouvèrent alors totalement submergées et débordées de tous côtés.
Rolland, quant à lui, arma son pistolet et fit feu sur l’individu qui tenait la torche enflammée, touchée de plein fouet il tournoya sur lui-même et s’effondra dans l’incendie qu’il avait sans aucun doute provoqué en s’enflammant instantanément tout en poussant d’horribles hurlements de douleur.
David quant à lui n’eut pas le temps de se reposer, il ferraillait maintenant d’arrache-pied avec un autre dragon qui surpris par sa vigueur et sa dextérité se retrouvait totalement démuni. Le jeune protestant à la force du bras, à la cassure du poignet lui porta alors un coup fatal à la gorge qui lui trancha la jugulaire, provoquant immédiatement un jet de sang saccadé. Le militaire tomba lourdement, dans un gargouillis inquiétant. La précision, la rapidité des coups portés, tous maîtrisés, impressionnèrent la foule qui l’acclama. Les soldats du Roi, pourtant habitués aux combats acharnés se retrouvèrent totalement débordés.
Soudain un mouvement se produisit, des groupes s’abattant sur les quelques militaires encore valides. Les hommes encore debout furent submergés et débordés par cette attaque, et ne pouvant s’enfuir ils furent attrapés et lynchés sur place. Un Dragon, Colonel de surcroît, fit face à David en plaçant son cheval devant lui. Il fit claquer ses éperons sur le flanc de la bête et se précipita sur notre ami, provoquant un duel digne d’un tournoi du Moyen Âge. Les deux cavaliers au galop se heurtèrent violemment et furent projetés ensemble sur le sol. Les deux hommes endoloris et éreintés se relevèrent malgré tout rapidement et se jetèrent l’un sur l’autre. Les deux épées se percutèrent provoquant un panache d’étincelles à la pointe des lames. David, d’un mouvement sec de l’avant-bras, arracha avec force l’arme du Colonel des dragons, qui désarmé ne put que s’avouer vaincu. L’adolescent le tenait à sa merci en appuyant son épée sur sa gorge. Le militaire se laissa alors tomber à genoux. Le jeune homme reprit sa respiration, le regarda droit dans les yeux et lui dit :
— Toi, officier du Roi, tu peux aller dire à ton maître que nous les protestants, nous ne serons jamais vos esclaves ni vos chiens, nous voulons vivre avec notre liberté de pensée ! Jamais nous n’accepterons l’oppression et la destruction de nos lieux de culte et de notre religion, sache que nous nous opposerons à toute répression ! Maintenant je te laisse la vie, tu peux aller rapporter à tous les tiens ce que je viens de te dire.
Sur ces mots, David remit le colonel en selle, frappa d’une claque la croupe du cheval et le laissa partir au grand galop, au grand désarroi de la foule qui malgré tout l’acclamait de nouveau et se pressait autour de lui jusqu’à venir le porter en triomphe en criant :
— Bravo ! Bravo ! Victoire, mort à l’oppresseur, Dieu est avec nous !
Le jeune huguenot une fois revenu sur la terre ferme se rapprocha de Rolland et le congratula :
— Bravo pour ton courage, je suis fier de toi !
Ils montèrent tous les deux sur un parapet et haranguèrent la foule qui les regardait comme deux bêtes curieuses.
— Frères, écoutez-moi attentivement, proclama David les deux poings fermés !
Le silence se fit et les visages se figèrent, les oreilles aux aguets attentives à ce qui allait être dit.
— Aujourd’hui n’est pas un grand jour comme vous pouvez le croire, mais plutôt un jour de malheur qui s’abat sur nous. Mais nous avons montré que nous pouvions leur résister, que nous pouvons gagner notre liberté pour être capables de vivre la vie que nous avons choisie, sans aucune contrainte. Dieu est avec nous ! Dieu nous protège et nous guide ! Jamais ils n’obtiendront que nous renoncions à notre religion ! Notre lieu de culte est détruit, mais en avons-nous besoin ? Non je vous réponds, nous nous réunirons et ferons des assemblées partout où nous le pourrons, nous lirons les textes sacrés de la Bible et ferons partager notre savoir. Frères c’est le monde qui nous regarde, ne le décevons pas.
David était comme envoûté et continuait d’apostropher la foule :
— Frères unissons-nous, à nous tous nous serons plus forts pour pouvoir combattre les soldats, il faut armer nos bras, entrer en résistance pour leur montrer que nous sommes des hommes libres. Frères je vous aime !
Une grande clameur d’allégresse résonna alors dans les rues d’Anduze. Magdeleine se pressa près de son fiancé, tomba dans ses bras en le regardant droit dans les yeux, et tout en pleurant elle l’embrassa passionnément. Elle était fière de ce qu’il venait d’accomplir.
Rolland s’approcha alors de son ami et lui annonça d’un ton ferme et déterminé :
— Il faut maintenant cacher les chevaux. Amenons-les chez moi au mas Soubeyran, ils y seront à l’abri.
Sur ces mots, ils partirent à cheval, Magdeleine serrée derrière son amoureux et Rolland chevauchant à leurs côtés.
David avait retrouvé les siens et s’était isolé dans la montagne en haut d’un petit chemin qui culminait au bout d’un monticule derrière la maison de ses parents. Il était là seul à admirer le paysage qui s’offrait à lui, regardant cette nature qui se révélait à ses yeux.
Tout était pourtant encore étrangement silencieux, le calme avant la tempête, la nature avait repris le dessus, les premiers oiseaux chantaient, les arbres étaient en fleurs, les abeilles butinaient un champ de lavande sauvage, laissant voler des effluves de parfum jusqu’à ses narines.
Il était là, calme, détendu comme si rien ne s’était passé, comme si tout cela était déjà écrit en lui.
Brusquement il sortit de ses songes, il entendit son nom, on l’appelait. Il redescendit rapidement en direction du hameau.
Tout le monde était dehors à l’attendre, même le duc des chèvres était présent.
— David, où étais-tu ? Qu’as-tu fait ? lui demanda Francine, sa mère, une femme de petite taille de forte corpulence, les bras musclés et secs. Tout le monde parle de toi, de tes exploits. Apparemment, les soldats se sont rassemblés pour former une brigade, et partir à ta recherche. Ici tu n’es plus en sécurité, il faut que tu te caches, il faut te réfugier dans la forêt avec d’autres compagnons qui fuient eux aussi leurs villages et les hommes du Roi, lui affirma-t-elle les yeux rougis par des larmes.
— Ici tu es maintenant en danger, continua son père, tu es même un danger pour toute ta famille et les gens que tu aimes, il te faut fuir au plus vite. Monte à l’ancienne bergerie qui ne sert plus que pour la transhumance, près de Saint Jean du Gard. Rejoins les autres pour rentrer en résistance. Tous unis et organisés vous serez plus forts pour lutter.
Sa mère lui tendit alors un sac de cuir avec quelques vêtements et la mère de Magdeleine, à son tour, lui donna un panier d’osier rempli de victuailles et de vivres.
Magdeleine se présenta devant lui. Ne pouvant plus retenir ses larmes, elle éclata en sanglots. Le jeune homme avait beau la prendre dans ses bras et la serrer très fort, rien n’y faisait, elle ne pouvait pas s’arrêter de pleurer.
Il lui murmura doucement à l’oreille :
— Ne t’inquiète pas mon amour, ma douce, je vais revenir le plus rapidement possible, ce n’est que l’histoire de quelques semaines, le temps que tout cela se calme. Je ferai tout pour te donner de mes nouvelles aussi souvent que je le pourrai. Je te le promets, je t’aime mon amour. Tu es ma vie, mon sang, mon cœur se déchire dès que je m’éloigne de toi. Je ferai tout pour te retrouver. Prie pour moi, je serai toujours à tes côtés. Alors il l’embrassa tendrement et lui caressa le visage avec douceur.
Magdeleine détacha son foulard de soie bleue qu’elle portait autour du cou et lui noua autour du sien.
— Tu vois, moi aussi je serais toujours avec toi. Ne m’oublie pas, je t’aime plus fort que tout.
— Comment pourrais-je t’oublier ? lui répondit David.
Il s’écarta doucement d’elle, et se dirigea promptement vers ses deux frères Lucas et Yves.
— Faites bien attention à vous s’exclama-t-il en les étreignant chaleureusement ! Yves, je te confie la garde de la famille et surtout pas de bêtises tu es là pour veiller sur eux.
Puis il observa son petit frère Lucas qui se demandait pourquoi tout le monde était si triste.
— Toi tu es l’avenir de la famille, lui dit-il en lui faisant une petite tape amicale sur la tête.
Enfin, il prit ses parents dans ses bras et les enserra. Il les embrassa, puis il se retourna et s’en alla en direction de la forêt par un petit sentier qui s’enfonçait dans les bois. Il était suivi comme son ombre par le « duc des chèvres » qui vint l’attraper par l’épaule en lui tendant un étui de tissu brodé.
— Tiens, maintenant elle est à toi et fais-en un bon usage, elle te sera plus utile qu’à moi. Qu’elle arme ton bras et répande la justice dans cette France meurtrie que je ne reconnais plus.
David en eut le souffle coupé. Il tenait dans ses mains l’épée au pommeau blanc qu’il avait tant rêvé de posséder : l’épée à tête de lion.
— Fais bien attention à toi et à elle, utilise-la toujours à bon escient, lui recommanda le duc en s’éloignant, tout en lui faisant un signe de la main.
David se mit alors à courir jusqu’à n’en plus pouvoir et là-bas loin de la vue de tous il s’effondra en larmes.
Le chemin lui parut très long pour arriver à la bergerie en ce jour de printemps, mais l’odeur des fleurs et des épices lui fit un peu oublier ses soucis. Il suivit cette route familière à travers la montagne qui aujourd’hui lui semblait si inhospitalière, alors que tant de fois il avait gravi ces monts accompagnés de ses chèvres et de ses moutons. Mais le cœur n’était pas à la fête et son esprit ne pouvait s’arrêter à la contemplation de la beauté sauvage, du paysage de ses belles Cévennes.
Enfin à la tombée du jour, au détour d’un sentier, la bergerie lui apparut, lugubre, sous de sombres nuages, au milieu de nulle part. C’était la seule maison bâtie pierre après pierre, de père en fils, à la force des bras, résistant au temps et aux intempéries. Son toit de lauzes recouvert de mousse verdâtre la rendait peu visible au milieu de ce plateau désertique.
Las, il s’empressa de s’y introduire sans se retourner. Il se jeta fourbu sur un tapis de paille dans un coin de la pièce et, épuisé, il s’endormit à poings fermés, tenant précieusement contre son corps le foulard de soie bleu de sa belle.
Ce fut le bruit du vent à l’aube naissante qui finit par le réveiller. Il se leva d’un coup, s’assit contre le mur puis regarda autour de lui.
La bergerie comprenait une seule pièce avec en son centre une grande cheminée et à son extrémité une voûte qui donnait directement dans une étable.
Il aménagea sa couche avec de la paille fraîche et propre puis son estomac criant famine, il se décida à soulever le chiffon qui couvrait le panier d’osier, prit quelques vivres qu’il commença à manger goulûment.
Une fois rassasié, il se leva et se dirigea vers la porte. Il commença à s’organiser. Il alla ramasser du bois, cueillit des fruits sauvages, et prépara quelques pièges pour attraper des lièvres qui pullulaient dans les environs.
Les journées passaient et se ressemblaient, la monotonie commençait à s’installer.
Mais un matin, il fut réveillé en sursaut par un bruit qu’il reconnaissait entre mille. Une chèvre était là devant lui en train de le renifler. Il se dressa d’un coup. Surpris, il la regarda avaler la paille de sa couche.
— Brunette, que fais-tu ici ? s’exclama-t-il.
— Elle ne te répondra pas, dit une voix fine et douce cachée dans l’angle mort de la voûte de l’étable.
Cette voix il n’avait pas pu l’oublier.
— Magdeleine, Magdeleine c’est toi mon amour, je ne peux y croire ? s’extasia-t-il hébété.
Elle était là, plus belle que jamais, avec sa coiffe de toile recouvrant légèrement sa chevelure blonde, son corsage de fine dentelle brodée, sa jupe retroussée et un tablier d’un blanc immaculé.
Elle tenait sous son bras un grand panier rond en osier plein de vivres.
Elle posa le panier au sol, s’élança vers lui, l’attrapa par son beau foulard bleu et l’attira vers elle jusqu’à ce que leurs lèvres se touchent, puis l’embrassa passionnément.
L’heure n’était plus aux balbutiements, mais à la passion. David l’entraîna à son tour vers sa couche, et leurs deux corps enlacés se mêlèrent pour n’en faire plus qu’un.
Tous les deux se laissèrent aller vers l’extase, leurs corps ondulaient en harmonie. David, tout comme Magdeleine, découvrait des plaisirs inconnus.
Les mains du jeune homme caressaient les courbes voluptueuses du corps de sa belle, en s’attardant sur la pointe de ses seins qui se dressaient à son contact. Ses lèvres goûtaient un fruit nouveau et délicieux.
Il prit tout son être et la pénétra avec douceur et délicatesse. Elle se laissa aller, elle se donna à lui dans un moment intense de bonheur et de jouissance infinie.
Les deux amants restèrent là figés, repus, à se regarder dans les yeux. Pour eux le temps s’était arrêté.
David le premier finit par briser le silence en murmurant à Magdeleine :
— Pourquoi as-tu pris le risque de monter jusqu’ici ?
— Je n’en pouvais plus de ne plus te voir, lui répondit-elle en esquissant un sourire. Mon désir était impatient et je voulais te prévenir que des hommes de différents villages souhaitent venir te rejoindre. Ils n’attendent plus que ton accord que je dois leur donner. Rolland a pris lui aussi le commandement d’une petite troupe d’hommes révoltés, ainsi que Jean Cavalier aux environs de Nismes.
— Bien, dit-il simplement d’un air détaché en caressant les cheveux de sa belle. Il faut que nous coordonnions nos actions pour être le plus efficaces et le plus redoutables possible pour frapper au bon endroit, là où ça fait mal, continua-t-il, animé d’une brusque colère.
— Tu me fais peur quand tu parles ainsi. Où tout cela va-t-il nous mener ? l’arrêta, Magdeleine inquiète.
— À une guerre que je n’ai pas déclarée, répondit sèchement le jeune protestant. Il est temps de faire valoir nos droits, de montrer que l’on existe et que nous ne serons jamais un peuple soumis à une quelconque autorité. Rejoins les hommes qui m’attendent et dis-leur que je suis prêt à m’engager à leurs côtés pour les guider vers la liberté.
Magdeleine l’embrassa à nouveau et le serra contre son corps encore brûlant de désir. Les deux amants se dévoraient des yeux et sans un mot, repartirent dans une étreinte effrénée jusqu’à l’épuisement.
Avant la tombée du jour, Magdeleine après avoir longuement embrassé son amant, s’engagea à regret dans le petit chemin qui redescendait dans la vallée. David la regarda s’éloigner ne sachant quand il la reverrait.
Elle était devenue femme. Elle avait quitté l’enfance pour s’enfoncer dans la dure réalité de la guerre, prête à propager la nouvelle pour que les hommes viennent se rassembler autour de son jeune amant.
Deux jours plus tard, les premiers compagnons rejoignaient la bergerie, certains armés de pelles, de pioches ou de faux, les autres accompagnés de leurs ânes ou de leurs chèvres. À eux tous, ils formaient une petite brigade d’une douzaine d’hommes.
David les invita à entrer et à se rassembler dans la bergerie. Chacun essayant de trouver une petite place et d’installer sa paillasse.
C’était des paysans, venus pour la plupart des environs d’Alais{2}, des hommes jeunes, fiers et robustes, déterminés et prêts à en découdre.
— Nous sommes venus pour toi affirma, l’un d’entre eux, un jeune gaillard au teint hâlé, coiffé d’un chapeau de paille.
— Nous avons entendu tes exploits, et de quelle manière tu avais chassé les soldats du Roi à Anduze, dit un autre.
— Nous voulons que tu nous apprennes à nous battre, nous n’avons pas peur des dragons, s’exclamèrent-ils tous d’une même voix.
— D’accord mes amis, mais je veux que vous m’écoutiez et que vous obéissiez aux consignes que je vais vous donner, répondit David.
— Tout d’abord j’aimerais que nous nous recueillions ! Toi le jeune au chapeau prends ta bible et lis-nous donc un psaume.
Sur ces mots, ils se réunirent en formant un cercle autour de l’homme au teint hâlé et se mirent à écouter en silence la lecture du texte sacré.
Psaume CXXXIV :
Seigneur, tu me sondes et me connais ;
Que je me lève ou m’assoie, tu le sais,
Tu perces de loin mes pensées
Que je marche ou me couche tu le sens,
Mes chemins te sont tous familiers…
Dès le lendemain, David se mit au travail en rassemblant ses nouveaux camarades par petits groupes de deux et il commença à les initier au maniement des armes avec l’aide de bâtons pointus en se rappelant les consignes de son maître le « Duc des chèvres ».
Tout le monde s’investissait à fond dans l’apprentissage. Le soir venu, épuisés, ils se retrouvaient pour partager une collation bien méritée. Chacun racontait son histoire et pour quelle raison il avait fui son village et pris le maquis, montrant ainsi son attachement, sa volonté et son engagement à la cause.
Les semaines se déroulaient à ce rythme entre prières, entraînements avec les armes, entretien des animaux, chasse et pêche dans les torrents voisins pour varier les repas.
Puis un jour, comme d’habitude, un habitant d’un village voisin, servant d’intermédiaire entre les villageois et les insurgés, vint les informer des nouvelles récentes sur la poursuite des expéditions punitives à venir.
David le fit asseoir dans la bergerie et lui proposa une gourde d’eau fraîche. Ainsi tous s’approchèrent pour l’écouter et le jeune chef protestant lui dit :
— Mon ami, éclaire-nous donc de ton savoir. Que se passe-t-il ? Je te vois saisi de peur !
L’homme se ressaisit et se rafraîchit. L’eau lui fit du bien, et le fait de voir tous ses amis, unis autour de lui le rassura. Il expliqua que les troupes du Roi, après avoir séjourné à Alais, avaient détruit la moitié de la ville en pillant et démolissant toutes les habitations, avait brûlé les temples pour faire un exemple face à l’obstination de la population. Le paysan reprit son souffle, une lampée d’eau fraîche et continua son récit.
— Maintenant, ils vont faire route vers Saint-Jean du Gard. Déjà un groupe de quelques dizaines de cavaliers est parti en éclaireur dans le massif des Cévennes.
David se dressa d’un coup le teint rougi par la colère et s’écria :
— Il faut les arrêter, les prendre en embuscade, nous sommes ici chez nous ! Ce sont nos montagnes, nos chemins, nos champs, notre terre, notre sang, nous devons les empêcher d’avancer. Nous allons enfin leur montrer qui nous sommes !
Une clameur s’éleva. Tous les hommes crièrent en chœur :
— Hourra en avant !
— Attendez, calmez-vous ! dit David.
— Que la force de Dieu soit avec nous, sortons notre Bible. Les hommes se serrèrent autour de lui en se tenant par la main, et se mirent à chanter tous en cœur un psaume que leur lut David :
Psaume IV :
Dresse-toi Seigneur !
Sauve-moi, mon Dieu !
Tu frappes à la joue tous mes ennemis,
Les dents des impies, tu les brises.
Ah Seigneur, le salut !
Sur ton peuple la bénédiction…
Ils se tenaient tous bien droit, prêts à intervenir, armés de pioches, de fourches, d’épées récupérées sur des soldats, habillés de leurs chemises amples. (La Camisole en Cévenol).
Ils se mirent alors en route tous en rang sous la direction de leur jeune chef, pour rejoindre le chemin qui montait à Saint-Jean du Gard et que les dragons du Roi emprunteraient obligatoirement.
Arrivé au bord du chemin de terre, David s’empressa de trouver un point d’observation surmontant la route. Un monticule placé au coin d’un virage fit l’affaire, il y plaça un de ses hommes, le plus tranquille et serein, en qui il faisait entièrement confiance. Puis il disposa le reste de sa petite troupe de chaque côté du sentier qui formait un boyau à ce niveau. Ainsi mis en ordre, ces hommes dominaient la route et pouvaient voir surgir les soldats à cet endroit.
Tous ses compagnons étaient là aux aguets, allongés sur les herbes hautes et cachés derrière des arbres et des arbustes. Ils avaient la peur au ventre, leurs mains devenaient moites, car pour tous c’était la première fois qu’ils allaient livrer bataille face à des soldats armés jusqu’aux dents. Leurs mains tremblaient et la peur commençait à les gagner.
Mais David était là et bien là, il les rassurait, rappelant à chacun ce qu’il devait faire, comment il devrait agir et de quelle façon.
Sur le poste avancé, l’homme de guet se tenait prêt à leur indiquer le moindre fait anormal et le signalement de toute personne qui approcherait. Le temps leur semblait s’être arrêté, l’attente était interminable. Chacun se regardait en silence, chacun ravalait sa salive, la sueur coulait le long de leur dos. Le moindre bruit leur paraissait suspect. Même les oiseaux qui volaient dans le ciel semblaient les repérer et indiquer leur position.
Soudain, l’homme placé en amont sur la petite colline leur fit des signes de la main, leur indiquant que sept soldats à cheval arrivaient. Les compagnons de David s’agitèrent un peu, mais se tinrent prêts. Ils se répétèrent à voix basse les consignes que leur avait données leur chef, ils savaient que chacun d’eux devait s’occuper d’un dragon.
Le silence à nouveau fut total, même les cigales s’étaient tues. Les hommes n’entendaient plus que le battement de leur cœur et leur respiration qui s’accélérait.
Brusquement, le premier cavalier apparut à la sortie du virage juché sur un cheval, blanc comme une première neige. Il était harnaché de son bel uniforme rutilant, son casque bien ancré sur la tête, son pistolet et son épée à sa ceinture et tenait dans la main une hallebarde, tel un Dieu partant au combat. Il était suivi de près par les six autres soldats qui, apparemment détendus, discutaient à voix haute.
À cet instant, David un peu surpris par cette apparition donna ses ordres. D’un signe de la main, il indiqua à chacun le cavalier qu’il devait combattre. Il leva le bras, ses compagnons étaient prêts à surgir.
Le huguenot attendit encore un peu, encore quelques secondes, que les militaires soient au meilleur endroit propice pour agir. Puis d’un coup sec, il baissa son bras. Et là, d’un même mouvement de métronome, les camisards se ruèrent sur les soldats en poussant un cri de guerre qui les libérait de leur énergie contenue jusqu’à maintenant.
Les dragons n’eurent pas le temps de réagir et se retrouvèrent submergés par la violence et la rapidité de l’attaque en voyant ces individus surgir de nulle part. Les cavaliers furent vite désarmés et projetés à terre, aucun n’avait la force de leur résister. Tous ces hommes de troupe se retrouvaient désemparés et tétanisés par la peur.
Alors le jeune protestant s’avança devant eux et les rassembla en les alignant le long de la route. Puis d’une voix assurée et soulagée, il s’exprima ainsi :
— Alors, Messieurs, vous voilà moins fiers face à de simples paysans, des Gavots comme j’ai entendu dire.
David fit un petit signe de la tête, et comme un seul homme sa petite troupe fit progresser devant lui le restant des soldats qu’elle tenait en joue à l’aide des armes récupérées et de tout ce qui pouvait devenir un moyen de défense dans leurs mains.
À cet instant, les dragons pensèrent que leur dernière heure était venue. Ils se jetèrent alors à genoux devant David en le suppliant et en lui demandant grâce.
— Mon Dieu, de grâce, je vous en supplie, nous ne sommes que les serviteurs du Roi et nous ne faisons qu’obéir à ses ordres. Nous regrettons amèrement nos actes.
Le huguenot regarda avec mépris ces soldats qui comme des bêtes rampaient devant lui. Il s’adressa à ses camarades en parlant doucement à l’oreille de chacun.
Puis il dit à haute voix, sur un ton ironique :
— Messieurs, puisque vous vous comportez comme des chiens bavant devant leur maître, je vais vous renvoyer à eux la queue basse ! Déshabillez-vous, je veux tous vous voir nus comme des vers !
Les militaires hébétés le regardèrent avec surprise, mais piqués par les fourches s’exécutèrent à contrecœur, bien obligés, tout en tremblant de peur. Ils jetèrent leur uniforme au sol ainsi que tous leurs vêtements.
À ce moment, les hommes de David devinrent hilares, ils ne pouvaient s’empêcher de rire à la vue de ces pauvres bougres qui se tenaient nus devant eux en essayant de cacher leurs parties intimes.
Le protestant s’adressa alors aux soldats :
— Messieurs, il est dans notre devoir de nous présenter :
Vous avez en face de vous des camisards et nous allons vous montrer que nous ne sommes pas des sauvages, contrairement à vous et vos chefs. Messieurs vous êtes libres de partir, allez retrouver votre garnison, embrasser vos fils et vos femmes, nous vous faisons grâce. Mais n’oubliez pas de dire qu’ici nous sommes les maîtres de ces forêts et que personne ne viendra nous y déloger, personne ne viendra nous convertir, nous sommes ici chez nous et nous y resterons jusqu’à y mourir.
Sur ces mots, les hommes du Roi se regardèrent puis, hésitants, se mirent à courir en direction du bas de la route.
La situation était risible et tous les compagnons se réjouirent de leur victoire en s’esclaffant, mais subitement David les ramena à la réalité et s’exprima ainsi :
— Allez mes amis, la fête est finie, mais n’oubliez surtout pas qui ils sont et qu’ils restent des soldats humiliés dans leur honneur, et je peux vous assurer qu’ils n’en resteront pas là. Retournons dans notre repaire savourer notre succès et pour parler de nos futures actions et des mesures à entreprendre afin de nous mettre en sécurité, car je pense qu’il va falloir trouver un nouveau refuge pour nous protéger ainsi que pour cacher les chevaux que nous avons pris aujourd’hui.
C’est ainsi que les hommes de David menèrent leur premier affrontement face aux troupes du Roi, qui après avoir appris la déconvenue de ses soldats d’élite, entra dans une colère noire et mit à prix la tête du jeune camisard. Car jamais il n’avait été confronté à une telle défaite, contre un simple paysan, un protestant de surcroît.
Des jours et des semaines s’écoulèrent depuis le combat. La routine et le train-train quotidien avaient repris leur cours avec des entraînements répétés à pied et à cheval. Tous ces hommes étaient maintenant unis comme s’ils avaient toujours vécu ensemble.
David avait appris par un habitant d’Alais, cousin d’un paysan d’un village proche, que sa tête avait été mise à prix. Son sourire avait disparu et il s’était rendu compte que plus jamais sa vie ne serait pareille à ce qu’il avait connu jusqu’à présent. Il était devenu un fugitif, un paria et il lui faudrait maintenant se méfier de tous les inconnus et aussi de tous les soi-disant amis.
Alors que le temps passait et qu’ils croyaient avoir été un peu oubliés, le drame arriva un soir. Par une belle nuit d’été étoilée, la sentinelle de garde aperçut un homme surgir du chemin menant à la bergerie.
— Holà qui va là, qui es-tu, inconnu ? demanda-t-elle surprise.
— C’est Yves, le frère de David, ne t’inquiète pas, il faut que je lui parle au plus vite, mène-moi à lui, dit-il essoufflé, d’une voix fluette et chancelante.
L’homme de guet le tira vers lui puis le mit dans la lumière de cette nuit de pleine Lune. Le reconnaissant il le prit dans ses bras et lui porta l’accolade.
— Je vais t’amener à ton frère, suis moi !
Les deux hommes s’introduisirent dans la bergerie où tous étaient là entassés, allongés en train de dormir à poings fermés. David était dans un coin sur une paillasse près des chevaux. Il fut réveillé en sursaut, et à la vue de son frère au milieu de la nuit il comprit tout de suite qu’il y avait un problème.
— Que se passe-t-il, que fais-tu là par cette nuit ? Que fais-tu ici, parle vite ! dit-il d’une voix tremblante.
— Maman n’est plus, ils l’ont tuée, balbutia Yves en sanglotant.
— Parle, bon Dieu, que s’est-il passé ? Parle bon sang, répétait David maintenant bien réveillé et énervé d’une voix forte qui tira toute la troupe de son sommeil.
Tous les compagnons se rapprochèrent comme un seul homme de leur chef afin de l’entourer et de lui apporter leur soutien.
— Les soldats sont arrivés ce matin, commença Yves, c’est le « duc des chèvres » qui a tout juste eu le temps de nous prévenir, car c’est lui qui le premier a vu l’arrivée des cavaliers depuis sa colline. Il nous a immédiatement prévenus et nous a fait signe de nous enfuir, mais les parents n’ont pas voulu partir, tu connais le caractère de papa fier et teigneux. Moi ils m’ont fait sortir par la porte de derrière qui donne sur la forêt, j’ai juste eu le temps de prendre Lucas dans les bras puis je suis parti me cacher avec lui. Alors ils sont venus frapper à la porte avec fureur et ont fait sortir les parents avec brutalité. À ce moment le duc s’est interposé en demandant ce qu’ils voulaient et en leur disant que cela n’était pas des façons d’agir, digne de personnes civilisées. Ils ont alors sorti leur épée de leur fourreau et l’ont menacé. Le duc, vif comme l’éclair, a juste eu le temps de saisir un manche de pioche qui traînait là contre le mur de la maison. Deux soldats se sont avancés vers lui. Alors d’un mouvement du poignet, il a fait tournoyer le bâton au-dessus de sa tête venant frapper un des hommes en plein visage dans un bruit sourd, lui brisant la mâchoire. L’autre n’a pas eu le temps de dire ouf que le duc se baissait, tout en faisant une fente en avant, en venant le percuter au niveau des tibias qui craquèrent à leur tour dans un bruit sec. Il a fallu l’intervention et la menace d’un individu armé d’un pistolet pour l’arrêter, et lui faire jeter son manche. Alors, ils l’ont roué de coups et l’ont ligoté, ils voulaient le pendre sur place, mais leur supérieur les a arrêtés en leur disant qu’il ne valait même pas la corde pour le pendre et que de toute manière ils allaient le traîner, le faire ramper, pour parvenir jusqu’à Marseille où il finirait par mourir aux galères. Puis ils se sont approchés de nos parents. Ils ont observé notre père, l’ont saisi et l’ont attaché agenouillé, les mains derrière le dos, et lui ont demandé où tu te cachais : « Où se trouve votre fils, dites-nous où il se cache », hurlait leur capitaine ! Comme notre père ne répondait pas, continua Yves sans reprendre son souffle, ils l’ont giflé et mis à genoux. En ricanant leur chef reprit : « Votre femme sera peut-être plus apte et consentante pour parler devant mes hommes. Messieurs régalez-vous, je vous l’offre ! » poursuivit l’officier en braillant. Sur ce, deux soldats s’approchèrent de notre mère et lui arrachèrent son chemisier, laissant sa poitrine nue à la vue de tout le monde. Tu sais David j’ai voulu intervenir, mais j’avais Lucas dans les bras, je lui ai juste caché les yeux, dit Yves en pleurant.
— Continue, courage mon frère, tu es un homme maintenant, reprit David le visage rougi par la haine tout en posant en signe de réconfort une main sur l’épaule de son frère.
— À ce moment-là, papa est devenu fou, il s’est relevé brusquement et a frappé leur chef d’un coup de tête d’une puissance inouïe en l’atteignant en plein estomac, le projetant violemment en arrière et lui coupant ainsi la respiration. Puis il s’est rué sur les deux militaires qui agrippaient maman, les a bousculés et a crié à notre mère de s’enfuir. C’est à cet instant que le grand malheur est arrivé, notre mère s’est mise à courir et alors qu’elle était parvenue à quelques mètres du bosquet où je me trouvais leur capitaine ayant retrouvé son souffle s’est relevé et a braqué son pistolet sur elle. Il a pris le temps de l’ajuster en faisant feu à deux reprises. Elle est tombée, les bras en avant, comme si elle priait pour nous protéger. Son corps a eu quelques soubresauts puis du sang a coulé de sa bouche. C’était fini elle n’était plus, et j’étais là, près d’elle impuissant, à la regarder mourir. Notre père a hurlé son nom et a voulu se précipiter vers elle, mais ils l’ont fait trébucher et l’ont roué de coups alors qu’il récitait un psaume pour notre mère.
Psaume CXLII :
À Seigneur mon cri ! J’implore.
À Seigneur mon cri ! Je supplie
Je déverse devant lui ma plainte
ma détresse, je la mets devant lui,
alors que le souffle me manque ;
mais toi, tu connais mon sentier…
Puis, ils l’ont forcé à se relever et une fois debout l’ont enchaîné avec le « duc des chèvres » qui le soutenait. Ils les ont attachés l’un à l’autre par une chaîne entravant leurs pieds, et avec une autre crochetée à un collier d’acier autour de leur cou. Ils ont dû marcher ainsi comme des pantins, des marionnettes, en direction d’Alais, en laissant le corps de notre mère gisant-là, à l’endroit où elle était tombée, c’est la dernière fois que je les ai vus vivants. Alors j’ai pu enfin sortir de ma cachette, je me suis précipité jusqu’à notre mère, je l’ai prise dans mes bras, je l’ai embrassée, j’ai caressé ses cheveux puis j’ai murmuré une prière et ensuite je l’ai portée à l’intérieur de notre maison où je l’ai couchée sur son lit. Lucas me regardait hébété sans bouger, ne comprenant pas tout ce qui arrivait. Heureusement, continua-t-il, Magdeleine et sa mère étaient là. Elles m’avaient rejoint après le départ de la troupe de soldats. Elles avaient pu à leur tour sortir de leur cachette où elles se terraient, terrorisées. Elles m’ont calmé, rassuré, puis m’ont persuadé de leur confier notre petit frère en disant qu’elles veilleraient sur lui comme sur la prunelle de leurs yeux.
— Tu as bien agi, tu n’as rien à te reprocher, tu as fait ce que tout homme ici aurait fait, affirma David la voix enrouée en essayant de retenir l’émotion qui l’étreignait. Maintenant tu es en sécurité, essayes de te reposer, demain nous aviserons. Je prendrais cinq de mes hommes et nous irons enterrer notre mère décemment. De toute manière il est temps de quitter cette bergerie, ici la situation devient trop dangereuse, nous allons nous réfugier dans la grotte du Fort au-dessus de Mialet. Nous y serons plus à l’abri et moins à l’étroit. De plus, nous serons au courant de ce qui se passe en étant plus proches de notre ami Rolland. La grotte sera ainsi plus facile à défendre en cas d’attaque-surprise.
Cette nuit-là fut difficile pour tous les compagnons du jeune chef protestant, personne ne trouva le sommeil. Ils savaient qu’une étape avait été franchie, et que maintenant ils s’engageaient tous sur un point de non-retour, que plus rien ne serait identique à ce qu’ils avaient connu auparavant.
Le lendemain matin très tôt, David et son frère, suivis de cinq hommes armés jusqu’aux dents, descendirent en file indienne sur le chemin à travers la forêt qui menait au hameau où se trouvait la maison de leurs parents.
Arrivé en silence au niveau des premières maisons, David plaça deux de ses hommes pour surveiller sur la route qui partait en direction de la ville d’Alais.
Le petit village avait l’air calme. Une fois devant leur maison, le jeune huguenot poussa sans hésiter la grosse porte de bois et pénétra à l’intérieur où brusquement tous ses souvenirs d’enfant lui revinrent en mémoire. Il se souvenait des moments heureux qu’il avait passés ici, de tous les repas pris en famille autour de cette grande table de chêne. Il sentit la main de son frère venir se poser sur son épaule, ce qui le ramena immédiatement à la dure réalité de la situation.
Deux autres de ses compagnons s’introduisirent à l’intérieur, le troisième faisant le guet devant la porte, prêt à les prévenir en cas de danger. Le chef camisard, retenant son souffle, se dirigea alors à l’étage par l’escalier de bois qui se trouvait au fond de la grande pièce. Arrivé en haut, l’émotion l’étreignit. Sa mère était là, allongée sur ce grand lit, donnant l’impression qu’elle dormait paisiblement. À côté dans la pénombre, une personne assise sur une chaise, assoupie, la tête posée sur le lit, se reposait. Il s’approcha de cette forme familière, et lui caressa délicatement les cheveux.
Alors Magdeleine se réveilla doucement, elle le dévisagea de ses yeux rougis par les pleurs, et la fatigue d’avoir veillé la mère du jeune homme. Malgré tout, ses yeux brillaient de bonheur de le retrouver.
— David mon amour, tu es là, je suis désolée par tout ce malheur qui s’abat sur nous ! lui dit-elle d’une petite voix chargée de compassion.
— Tu n’as pas à être désolée, tout ceci n’est en rien de ta faute. Je sais très bien qui est le coupable, qui est responsable de ce meurtre, et je ne pourrai jamais l’oublier, jusqu’à ce que je lui fasse payer, lui répondit, David avec rage.
Il s’approcha alors de sa mère, et posa avec douceur la main sur son front. La froideur de son corps le surprit, entraînant malgré lui un bref mouvement de recul, puis il se raidit essayant de ne rien montrer de son émoi et se pencha lentement vers elle en l’embrassant tendrement.
Alors, submergé par l’émotion, il s’effondra en pleurs.
— Maman, maman, pourquoi, pourquoi ? hurlait-il entre deux sanglots
Magdeleine vint se placer derrière lui, l’enserra dans ses bras et lui murmura des mots doux pour essayer de le calmer et le ramener à la raison. L’émotion était grande dans cette pièce et les larmes roulaient sur les joues des hommes présents. David se releva puis se ressaisit, sécha ses larmes d’un revers de main sur la chemise et annonça :
— Nous ne pouvons pas rester ici plus longtemps et continuer à prendre des risques inutiles, car le danger nous guette à tout moment. Nous allons dès maintenant enterrer notre mère dans le jardin où elle aimait tant cueillir des fleurs.
Le chef protestant et son frère Yves enveloppèrent alors délicatement le corps de la défunte dans un drap de lin blanc et la descendirent prudemment à l’extérieur où le soleil de la matinée venait les éblouir, comme s’il saluait du royaume des cieux ces hommes meurtris, en les réchauffant dans leur chair.
Les compagnons du camisard avaient creusé un trou derrière la maison près d’un parterre de fleurs dont la beauté et le parfum suave et capiteux embaumaient l’atmosphère.
Après y avoir couché la dépouille de leur mère, les trois frères, Yves, Lucas et David y déposèrent une fleur fraîchement cueillie par Magdeleine. Le jeune huguenot sortit la bible de ses parents qu’il avait récupérée dans leur chambre et lut un psaume d’une voix la plus douce possible :
Psaume LXXXVI :
Tends l’oreille, Seigneur, réponds-moi,
pauvre et malheureux que je suis ;
garde mon âme, car je suis ton fidèle,
sauve ton serviteur qui a confiance en toi
Tu es mon Dieu, pitié pour moi, Seigneur
c’est toi que j’appelle tout le jour ;
réjouis l’âme de ton serviteur,
quand j’élève mon âme vers toi, Seigneur.
Seigneur, tu es pardon et bonté,
Plein d’amour pour tous ceux qui t’appellent ;
Seigneur, entends ma prière,
attentif à la voix de ma plainte…
Ensuite, ils recouvrirent le corps de terre et accompagnés du petit Lucas ils vinrent planter un jeune cyprès{3} à côté du lieu où reposait le corps de leur mère. Enfin, David s’accorda un court instant seul avec sa douce et d’un commun accord ils décidèrent de laisser son petit frère en compagnie des deux femmes.
Après avoir fait leurs adieux, ils décidèrent à contrecœur de reprendre le chemin de la montagne où le trajet se fit dans un silence de cathédrale. Aucun n’avait le cœur à parler, chacun marchait d’un pas rapide la tête baissée en regardant le sol.
Ce jour-là, la route vers la bergerie leur parut interminable.
Pourtant, ils furent accueillis avec respect par les autres combattants qui formèrent une haie d’honneur à leur arrivée.
Le soir, David, rejoint par son frère Yves, prit la parole devant ses hommes :
— Mes chers camarades, je m’adresse à vous pour vous dire qu’il est temps de quitter cet endroit : je pars demain matin, accompagné de tous ceux qui voudront me suivre pour la grotte du Fort. J’ai pris la décision de continuer le combat plus fort que jamais, mais je souhaite que chacun d’entre vous prenne sa décision en toute liberté de conscience. Je vous laisserai partir librement et sans rancune si vous le souhaitez. Vous savez tous que ma tête est mise à prix, aussi je veux laisser chacun libre de sa pensée et de ses actes. Je sais très bien que pour certains d’entre vous votre famille commence à vous manquer, et n’oubliez pas que nous sommes tous recherchés et que nos actes seront punis sévèrement. Alors mes amis, vous avez la nuit pour réfléchir. Comme vous le savez, la nuit porte conseil. À demain !
David laissa ses hommes seuls et alla s’endormir, accompagné de son frère, à l’extérieur sous un vieux chêne dont les longues branches touchaient le sol.
Ils se couchèrent tous les deux en chien de fusil, sans se parler en regardant le ciel étoilé et comme deux enfants harassés de fatigue, ils finirent par s’endormir.
Le lendemain matin, réveillés par la lueur de l’aube, ils se dirigèrent vers la bergerie où ils ne se doutaient pas de ce qui les attendait. Tous les hommes étaient là à les attendre sagement avec chacun leur barda à leurs pieds. Pas un ne manquait à l’appel. David leva les bras au ciel et leur dit :
— Mes amis, mes frères, je ne sais comment vous remercier de votre présence, de votre loyauté, envers la cause que nous défendons et qui nous semble juste. Je vous suis entièrement reconnaissant et puisse Dieu guider notre main et notre combat jusqu’à la victoire. Maintenant, n’attendons plus, rassemblons les chevaux, les armes, et mettons le feu à la bergerie afin d’effacer toute trace de notre passage.
Sur ces mots ses compagnons allumèrent des torches et les jetèrent dans la paille fraîchement coupée qui leur servait de paillasse. Il y eut un bruit sourd puis la bergerie s’enflamma instantanément, les flammes atteignirent le toit puis léchèrent l’étable qui s’enflamma à son tour, dégageant une grosse fumée blanchâtre et des craquements sinistres.
Ils observaient tous ce spectacle qui s’offrait à eux, et ne purent s’empêcher de penser que c’est ici qu’avait débuté leur révolte et qu’aujourd’hui, malgré la destruction de leur cachette, la lutte ne faisait que commencer.
Ils se mirent en route, David marchant devant, suivi de ses hommes et des chevaux. Il fallait redescendre de la montagne et cheminer jusqu’à la vallée pour atteindre la grotte du Fort nichée à côté du village de Mialet à quelques kilomètres de la ville d’Anduze.
