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Vous êtes dans le royaume de Solem, pays sous un régime monarchique. Les personnes régissant ces lieux ont l'air honnêtes et vous donnent l'impression que c'est ce à quoi devrait ressembler un gouvernement; mais sous les belles apparences qu'allons-nous trouver? Cela réunit aussi l'histoire de trois personnages principaux: le prince Eli, sa suivante Rika et un journaliste Shao. Ils se mettront tous en quête de vérité, lutteront contre leurs destins mais rien n'échappe à ce fil rouge qui nous lie tous. Cette histoire est un mélange de fantastique, de magie, de superstition avec une pointe de moralité. Elle vous fera voyager dans l'univers du merveilleux avant de vous ramener doucement à la réalité.
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Seitenzahl: 230
Veröffentlichungsjahr: 2019
Après huit heures de vol, Shao arrive à l’aéroport de Solem. Pays lumineux et verdoyant dont on lui a parlé de ses habitants chaleureux et accueillants. Il se réjouit à l’idée de découvrir les coutumes, les traditions, les spécialités culinaires, le style vestimentaire ou encore l’architecture locale. Il hèle un taxi pour se rendre à son hôtel afin d’y déposer ses bagages, de prendre une douche et s’il en a le temps, il ira arpenter les rues avant l’événement de ce soir. Cependant, le chauffeur s’arrête à l’entrée de l’avenue principale en lui expliquant que le reste de la route est bloquée par les préparatifs de décoration en l’honneur de l’intronisation du prince Eli. Il doit donc poursuivre son chemin à pieds avec sa valise. Il comprend bien vite que ce conducteur est dans le vrai. La rue est totalement envahie de touristes, de clients faisant des achats de dernière minute, de commerçants égayant leurs étals de fleurs et de lampions. Il écoute les sons de la ville et prête attention à divers paramètres tels que; l’accent légèrement guttural des Solémiens, les gens cherchant à marchander le prix d’un produit, le cri des vendeurs mettant en avant leurs promotions du jour. Il sent aussi une multitude d’odeurs comme celle de la barbe à papa, du pop-corn caramélisé et des viennoiseries qui sortent tout juste du four. Ces douceurs sucrées se mêlent aux arômes salés des brochettes de fruits de mer, des paellas et des nouilles sautées aux petits légumes. Tant de parfums qui ouvrent l’appétit de Shao, quand il parvient enfin à son hôtel.
Là, il prend une longue douche, la chaleur extérieure l’a fait énormément transpirer, sans oublier qu’il a passé des heures en avion. Une fois changé, il sort prendre quelques photographies des environs et en profite pour se désaltérer dans un bistrot du coin. Il est rapidement repéré en tant qu’étranger par son attitude de touriste et se voit embarquer par un groupe imposant qui l’amène à leur table. Les préjugés ont inspirés à Shao qu’il serait en fâcheuse posture. Mais au lieu de ça, ils lui offrent une bière bien fraîche et lui demandent ce qu’il pense de leur royaume. Shao leur admet qu’il ne connaît pas encore grand chose, vu qu’il s’agit de sa première visite. L’un d’eux s’empresse de demander à Shao s’il a au moins entendu l’histoire du souverain légendaire, fierté de Solem. Shao secoue la tête d’où s’en suit un vote au sein du groupe, afin de déterminer qui va avoir l’insigne honneur de se faire le conteur de l’histoire. Au bout d’un moment le calme revient et tous les regards de la tablée se tournent vers Shao qui instinctivement se raidit. C’est alors que le récit commence. Selon eux, cela s’est produit il y a cinq cents ans.
Le souverain d’origine était un homme valeureux qui avait fait ses preuves sur les champs de batailles. Par ses prouesses, il fut reconnu par les membres de son cabinet et obtint la main de la fille du premier gouverneur. Une femme somptueuse aux cheveux d’or qui lui fut envié par les contrées voisines. Malgré l’arrangement matrimonial, tous deux s’aimèrent profondément et gouvernèrent de façon juste et équitable ne faisant aucune distinction sociale. Le peuple les appréciait beaucoup; à tel point qu’à la naissance du premier fils, une fête national fut organisée sur tout le domaine à l’initiative de ces sujets afin de célébrer dignement cette venue au monde.
Malheureusement, la bienveillance royale n’empêchait pas la jalousie et la convoitise des autres pays à leur égard, qui les attaquaient sans vergogne. Le souverain ne se laissa pas impressionner et repoussa un à un ses ennemis. Bien que son habileté au combat fut connue de tous, une rumeur surprenante s’insinua dans les rangs. On le soupçonnait de posséder une arme secrète qui assurerait ses victoires ou de détenir lui-même des compétences surnaturelles. Forcément, au bout d’un certain temps, le souverain eût vent de ces messes basses et fit le choix d’affronter en face ces regards accusateurs en planifiant un discours sur la place publique.
“Je ne vous dirai pas quoi penser ni de me faire confiance. Si après tout ce que j’ai déjà accompli vous n’avez pas confiance en moi, je ne peux vous y obliger. Pourtant, je suis sûr d’une chose, celle de ne vous avoir jamais menti. Je ne vous ai jamais fait de promesse que je n’étais pas certain de tenir. Lorsque je vous disais ce que j’allais changer, vous m’avez vu le faire. C’est pourquoi en ce jour, je vais vous révéler une vérité que j’ai découverte, moi-même, il y a peu. Notre royaume est bel et bien différent des autres, car il y plane un esprit ancien, protecteur de ces terres. Je sais que cette nouvelle peut être choquante. Avant d’être votre roi, je suis un père et comme vous, j’aspire à le garder à l’abri du danger. C’est donc pour cette raison que je vais, ici et maintenant, pactiser avec cet être et assurer notre sécurité à tous pour les siècles à venir.”
Shao comprend maintenant pourquoi Solem est aussi appelé “la terre bénie des Dieux”. Le groupe poursuit en disant qu’en hommage à ce souverain ainsi qu’au gardien spectral, les Solémiens leur adressent régulièrement des prières et ce, même après toutes ces années. On lui explique également que le couronnement d’aujourd’hui est très spécial car cela signifie la fin de la régence après dix interminables années. Le dirigeant temporaire n’a, a priori, rien fait de répréhensible, la qualité de son travail est reconnue et, il est le frère de l’ancien roi. Il a donc le droit légitime d’occuper cette position jusqu’à la maturité du prince héritier mais, personne ne l’approuve pour autant. De ce fait, peu importe que le prince n’ait qu’une dizaine d’années, tant que le sang de son prédécesseur coule dans ses veines.
Après toutes ces histoires, Shao se lève brusquement réalisant que s’il ne part pas immédiatement, il sera en retard à la cérémonie. Il lui reste à enfiler son costume, cirer ses chaussures et nettoyer son appareil photo pour les prises qu’il fera afin d’agrémenter l’article publicitaire qu’il doit rendre à son retour. Il ne met pas longtemps à atteindre les jardins de la cour, mais n’a pas le loisir de s’y attarder à son grand regret. Il s’approche de la porte principale dont les sculptures ancrées dans le bois attirent son attention. Seulement, celle-ci s’ouvre déjà et le majordome l’invite à pénétrer les lieux pour le mener à la salle de réception où tout va se dérouler. Celui-ci lui fait monter, puis descendre des escaliers, un nombre incalculable de fois. Ils sillonnent également de nombreux couloirs dont les murs sont ornés de parfaites reproductions de célèbres tableaux. En voyant cela, Shao se sent comme dans un musée, puis se ravise en songeant qu’il a plutôt la sensation que l’on cherche à lui vendre le domaine tant le trajet s’éternise. C’est à croire que son guide s’est transformé, à son insu, en agent immobilier muet.
Fort heureusement, l’escapade touche à sa fin lorsque Shao aperçoit la gigantesque salle du trône. En repensant à la marche qu’il a faite jusqu’à présent, il se dit qu’il a sûrement fait son sport pour le restant de la semaine, et espère que ses efforts seront récompensés par la qualité de ses rencontres durant la soirée.
Cependant, il ne peut s’abstenir d’analyser la décoration extravagante des tables réservées aux convives. Elles semblent toutes parées de vaisselles d’exposition. Des verres de cristal dont le col cerclé d’or rose s’accordent aux assiettes qui possèdent un anneau circonscrit identique. Les couverts sont en argent pur et égayés de serviettes pliées en forme de cygne. En y repensant de plus près, Shao remarque la précision de l’emplacement de chaque objet et est étonné de constater que cette mise en place, évite justement la profusion. Il met alors cette mauvaise analyse de départ sur le compte des lustres sertis de diamants qui créent de la brillance là où il ne peut y en avoir.
Passablement vexé de s’être laissé tromper, il se met en retrait. Cette action lui permet de repérer un carré d’ambiance zen, similaire à ce que les japonais utilisent pour la cérémonie du thé. Il est installé sobrement et contraste drastiquement avec le reste. Pour cela, pas de couleur claire ou de signe de richesse; il y a simplement deux tatamis collés l’un à l’autre, où l’on a déposé deux coussins au milieu desquels se tient un plateau contenant les ustensiles nécessaires à la préparation du thé. Le coin en question est surélevé d’un mètre et n’est accessible que par deux marches positionnées sur le devant de l’estrade.
Shao trouve la présence de ce cadre plutôt curieuse et se met à extrapoler des théories invraisemblables pour passer le temps. Hypothèses rapidement abandonnées au profit des invités qui gravitent autour du buffet de collations et qui se goinfrent, comme au sortir d’un régime qui les aurait privé de tout pendant des mois. Shao tente de déterminer chaque type de caractère. Il y décèle des intéressés, des fabulateurs, des maniérés, des intellectuels, des ignorants prétendant savoir, des pompeux ainsi que des excentriques. Il s’agit essentiellement de politiciens, d’ecclésiastiques, de journalistes, d’érudits et d’artistes.
Shao est subitement interpellé par une aristocrate qui, lui fait une proposition directe de mariage pour sa fille qui vient d’avoir vingt ans. Par réflexe, il jette un bref coup d’oeil à la jeune femme qui est certes, tout à fait charmante, mais décline l’offre en expliquant qu’il a le double de son âge et ne se voit pas avec une aussi jeune fleur. La dame est déçue qu’un si bel homme lui refuse son enfant. Elle le scrute une ultime fois de la tête; où règne une lisse toison noire soulignée par son teint hâlé, et sublimée par deux billes bleues; aux pieds, avec ses longues jambes qui mettent en valeur la minceur de sa taille. Elle soupire et s’éloigne à contre coeur. Témoins de son échec, les autres demoiselles osent à leurs tours pour provoquer leurs chances. Les premières obtiennent une photo en sa compagnie, les suivantes lui volent un baiser en lui agrippant la chemise et les dernières le serrent à la limite de l’étouffement. Il est sauvé de justesse par l’arrivée de nouveaux petits fours dont les effluves incitent les excitées à lâcher-prise. Shao pense pendant un instant qu’il est dangereux de sous-estimer les pulsions hormonales chez les adolescentes. Espérant oublier cet épisode perturbant, il va profiter de la dégustation. Pendant qu’il consomme le vin accompagné de canapés, dont il n’aurait su distinguer les oeufs de Lump du caviar ou le foie gras d’un simple pâté, il entend finalement la musique qui passe depuis qu’il est dans cette pièce. La mélodie est plutôt classique, mais a un côté apaisant. Elle lui permet, l’espace de quelques minutes, d’omettre la raison de son invitation au sein de ce palais. Il sursaute aux grincements appuyés des lourdes portes en marbre qui mènent au petit salon.
Le majordome annonce d’une voix forte et claire, l’entrée de son altesse royale, le prince héritier Eli accompagné de sa suivante Rika. Quelques secondes avant son apparition, chacun s’est convenablement aligné et s’incline pour l’accueillir. Les pratiquants du culte se sont avancés au niveau de l’estrade, formant une allée avec le chef à sa tête qui fait face à l’assemblée.
Eli et Rika s’approchent lentement; respectant le protocole de cérémonie, ils portent tous deux des tuniques blanches aux liserés d’argent qui les couvrent intégralement, une unique ouverture demeure au niveau du visage. Shao note que la petite Rika n’est encore qu’une enfant, et ne doit pas avoir plus de six ou sept ans. Son calme le stupéfie. Surtout pendant un laïus récité par son éminence, où le sujet n’est autre que les droits et les devoirs d’un monarque. N’importe qui d’aussi jeune se serait déjà endormi, il n’est d’ailleurs pas nécessairement besoin d’être dans ces âges pour trouver cela soporifique. Puis, vient l’engagement du prince, ses voeux concernant son pays. Pour finir, il y a l’apposition du bandeau royal. C’est une fine auréole liliale qui cercle son front. Eli se tourne alors vers l’assemblée et on déclare :
“Voici sa majesté le roi Eli, fils du roi Ari et de la reine Kaede!”
Tout le monde fait une nouvelle courbette témoignant ainsi la reconnaissance de son autorité à compter de ce jour. Sauf Shao qui mitraille les invités de photos pour son rapport. Les prêtres s’éloignent prestement en accord avec les lois Solémiennes qui disent que nul n’est autorisé à se tenir à moins de deux mètres du roi. Eli étant devenu le souverain de cette nation, personne hormis sa future femme ne peut être à ses côtés.
Néanmoins, personne ne semble en mesure de faire décamper la poupée de porcelaine qui se cramponne à sa droite. Rika est d’une beauté époustouflante, une chevelure ondoyante et immaculée comme la neige fraîche, la peau laiteuse accentuée d’un regard cuivré et du quartz de ses lèvres. On s’imagine aisément la femme qu’elle va devenir, sans doute le joyau de la couronne.
Lorsqu’Eli retire sa capuche, les convives réitèrent leurs révérences mais pour un motif inattendu. Le roi est blond! Tous y voient le signe de la providence. Il est l’élu qu’ils attendent, le descendant de la reine légendaire. Il a même les iris aussi vertes que l’herbe des prés.
Shao n’en peut plus de ces extravagances. Il se dit qu’ils en font trop, et que cela cache forcément quelque chose mais sans preuve, tout n’est que supposition. Peut-être devient-il paranoïaque? Bien qu’il connaisse généralement la nature humaine, il peut lui arriver de faire erreur. Ou peut-être divague t-il à cause de l’alcool? Ou est-ce la faim? Il cesse ses pensées négatives et se concentre sur la mise en place d’une file d’attente. Il se demande ce qui peut bien se passer encore pour qu’il y ait une telle agitation.
C’est alors que le majordome refait son apparition en exposant que chacun va devoir présenter ses respects au roi après l’appel de leur nom. Shao souffle d’exaspération, cela devient interminable. Il comprend mieux pourquoi il y a un buffet à disposition. Avec tous ces chichis, ils auraient pu mourir d’inanition. Deux heures d’attentes, plus une heure et demie de cérémonial et maintenant, au moins deux heures de file, Shao se figure que le palais veut les voir partir pour dépassement des limites de la patience. En temps normal, il aurait déjà quitté les lieux mais il est là pour le boulot et doit se maîtriser. Il décèle un passage discret situé dans un renforcement qui conduit sur le balcon de la terrasse. Il est soulagé de cette découverte qui va lui permettre de s’aérer l’esprit et de s’écarter de la foule bruyante.
Les ministres sont les premiers annoncés, comme un seul groupe mené par l’équivalent du premier ministre. A Solem, le gouvernement est quelque peu différent des autres pays. Il n’y a pas de parlement ou de ministère, mais un cabinet du conseil royal dont les membres issus de chaque région du territoire, occupent la fonction de régisseur de la terre où ils habitent. Ils ont de nombreux devoirs à remplir tels que l’écoute des doléances, l’entretien ds villes, la gestion des groupes de marchands et la collecte des impôts. Il est vrai que leurs salaires sont élevés, mais vu les horaires qu’ils se coltinent, on considère souvent que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Dans ce pays, la magie est une véritable croyance et est souvent utilisée par l’état. C’est donc un sortilège très puissant qui protège les coffres et ne peut être défait que par le roi ou le régent. De plus, ces régisseurs ne peuvent pas vivre dans l’opulence, car cela est considéré par la loi comme un acte condamnable en tant que porte-parole des citoyens. Non, l’unique privilège que l’on reconnaisse volontiers à leur condition est la facilité qu’ils ont à s’adresser au roi. Le peuple voit cela comme une chance incroyable. Malgré tout, ces gouverneurs ont le soutien de la population qui a constatée régulièrement la tenue de la plupart de leurs promesses. Bien sûr, ce ne sont pas pour autant des personnes parfaites. Ils ont leur lot d’erreurs et ont tendance à opter pour les solutions les plus faciles, mais qui les blâmerait pour ça? Tant qu’ils remplissent leurs obligations et ne cherchent pas à manipuler l’autorité suprême, le reste est pardonnable. Cela étant, tout ceci ne veut pas dire que la corruption n’existe pas. Il y en a probablement qui ne disent pas non à un pot de vin, mais sans aucune preuve ce n’est que spéculation.
Ils s’avancent donc aux pieds du roi, vêtus de façon officielle dont le style est semblable à ce que portent les ministres de l’époque de Joseon, en Corée du Sud. Autrement dit, ils ont une longue tunique dans les tons bordeaux avec une plume blanche dessinée, une ceinture noire assortie à leur coiffe à double dômes.
Pendant ce temps, Shao est sur la terrasse immense dont il a regardé les moulures et les sculptures avec attention. Il a également perçu, sur ce qui sert de rampe et forme le balcon, des gravures relatant les faits historiques du pays. Shao ayant déjà eu un condensé de ces épopées, ne souhaite plus s’y attarder davantage. Il contemple alors les étoiles et bercé par la douce brise du soir, il peut enfin se détendre. En essayant de profiter au mieux du léger vent, il tourne le dos au muret en s’y appuyant de ses coudes. A cet instant, il remarque que les portes vitrées, offrant d’ordinaire une meilleure ouverture sur ce balcon, sont camouflées par d’épais rideaux d’où subsiste un infime interstice. Shao, interpellé par ce rai de lumière, se colle à l’un des carreaux épiant ainsi ce qui se déroule à l’intérieur.
C’est à présent au tour des ecclésiastiques, qui habillés tels des romains sans avoir de religion proche de celle du Vatican, ont l’équivalent d’une traîne lorsqu’ils marchent vers Eli. Celui-ci arbore un sourire commercial que tous interprètent comme une geste sincère, excepté Shao. Eli paraît épuisé par cette éthique qui rend interminable la moindre marque de civilité. Shao trouve l’adolescent étonnement mature en faisant preuve d’un si grand contrôle de lui-même, ce qui dénote cordialement avec le comportement des jeunes de sa génération, dont les parents doivent gérer les crises dues à cette période de leur croissance. Shao observe également la petite Rika qui est aussi extraordinaire que le roi. Elle a l’air de se complaire dans l’art de l’effacement de soi. C’est comme si l’invisibilité est son mot d’ordre, ne barrant la route qu’aux quelques audacieux qui s’aventurent trop près d’Eli.
La file d’attente ne désemplit pas vraiment, néanmoins les invités ne se découragent pas. C’est alors que les journalistes présents ont l’idée d’utiliser ce précieux temps pour les interviewer. Après tout, chacun d’eux a un article à écrire et espère le sortir avant les uns et les autres. Ils interrogent donc les personnes conviées sur à peu près tout et n’importe quoi, dans l’espoir qu’un fait intéressant ou inattendu ressortira de leur masse d’informations. Les personnalités se plient toutes au jeu qui leur offre une distraction digne d’un intermède durant cet incessant pied de grue.
Shao s’écarte de la fenêtre et regagne la salle en quête d’un verre de vin avant de s’asseoir sur une des chaises. Il en choisit une qui est face à Eli afin de guetter ses réactions et n’est pas déçu. Eli passe par toutes sortes d’émotions subtilement. Shao s’amuse d’y voir de la colère, du dégoût, de l’ennui, de la surprise ou encore de la moquerie. Il se voit même contraint d’étouffer un petit rire en réalisant un détail. Eli est loin de se canaliser en réalité. Le rôle de catalyseur revient à Rika qui, d’un simple effleurement discret de la main, le ramène direct à la raison. C’est donc ainsi qu’il se domine même si aux yeux de tous, il n’est que sourires et amabilités sans une once d’hypocrisie. Quelle ironie, pense Shao, ce qui redouble sa crise de fou rire et cette fois… il n’a pas pu se contenir. Si bien que… cela jette un froid dans l’intégralité de la pièce; saisissant le souverain, éveillant sa suivante, la foule en a les yeux écarquillé. Pourtant, pendant ce bref instant, Shao a eu le sentiment que les rictus synchronisés formés sur leurs deux visages, ont été les seules véritables esquisses depuis le début de soirée. Il ressent alors une incommensurable satisfaction d’en avoir été l’unique témoin et surtout l’unique destinataire. Shao s’excuse du désagrément qu’il a pu occasionner et s’éloigne en conservant son air amusé. Eli et Rika échangent un vif coup d’oeil avant de se recentrer sur les personnes suivantes: les aristocrates.
Personnages étranges où pour eux, tout ne se résume qu’aux apparences et aux parades, exhibant leurs plus beaux joyaux. Ils donnent l’impression de se prendre pour des mannequins lors de grands défilés de mode, sans pour autant en posséder le talent. En s’approchant du roi, on s’attend tous à ce qu’ils étalent leur richesse et au lieu de cela, ils vantent les mérites de leurs familles respectives suivis des qualités de leurs filles, qui seront dans quelques années en âge de mariage. Lors de ces moments gênants, Eli fait discrètement un signe à Rika qui s’immisce immédiatement dans les propositions en question. A la vue de cette gamine magnifique dont les fils blancs flottent dans l’air, ils ont soudainement le sentiment qu’un ange s’est révélé à eux. Son intense regard cuivré les déstabilise au point d’en oublier le thème de leur conversation de départ.
Caché dans le dos de Rika, Eli se délecte de ces réactions hébétées qu’elle provoque chez ces gens qu’il juge impétueux, pour avoir eu le cran de faire de telles suggestions d’arrangements matrimoniaux. C’est alors qu’une pensée le traverse. Il se dresse d’un bond et fait un geste vers Rika pour qu’elle aille à sa place. L’assemblée se prosterne et ne se relève point sur ordre royal. Eli déclare haut et fort :
“Il semblerait que mon apparente jeunesse vous induise en erreur sur certains principes. Je vais donc être clair. D’un point de vue humain, je ne suis certes pas majeur, mais je suis ROI et ne suis donc pas tenu aux règles qui s’appliquent aux gens de mon âge. Ce n’est pas à moi de respecter mes aînés pour les laisser faire ces propositions indécentes, c’est à vous de suivre scrupuleusement le protocole qui s’impose lorsque vous vous adressez à un souverain. Je ne suis pas votre ami et vous ne serez pas mes baby-sitters … Il est temps de vous souvenir du rang qu’est le vôtre.”
Eli s’arrête sur ces paroles et après quelques minutes, les présentations reprennent leur cours. Shao est bluffé par sa spectaculaire déclaration qui remet les pendules à l’heure de tout le monde. Il faut croire qu’Eli n’est finalement pas qu’un adolescent, mais bel et bien le souverain légitime de cette nation et son discours confirme qu’il en a l’étoffe. Du moins, Shao en est convaincu.
D’ailleurs, c’est à lui de présenter ses hommages, lui qui aura droit à une exclusivité avec le monarque. Shao n’est pas un reporter ordinaire, mais ce que l’on appelle ici un promoteur publicitaire. Eli a convenu avec son entreprise un accord afin d’être reconnu dans le monde entier comme souverain de Solem, pas seulement en tant que fait journalistique, mais également en tant qu’individu à part entière. Il veut être dépeint tel qu’il est et non tel que les gens veulent qu’il soit. Et seule cette boîte de publicistes accorde cette possibilité. Shao s’avance donc vers ce souverain qui boit tasse après tasse, le thé que lui prépare Rika. Shao salue Eli très simplement, mais en respectant le code tout en se demandant, comment il est possible de ne pas avoir envie d’aller aux toilettes en buvant des théières entières. Pensées inutile vite interrompu par Rika qui le fixe droit dans les yeux, ignorant les parasites alentours, leur échange ne dure pas à cause d’un subit mal de tête qui perturbe la concentration de Shao. Il maintient son visage de ses mains pendant quelques secondes avant que la douleur ne disparaisse. En se redressant, il découvre un nouveau rictus subreptice sur les lèvres royales. Il s’interroge sur la raison de cet amusement tout en s’éloignant d’eux, mais ne trouvant rien, laisse la question en suspens.
Un silence assourdissant s’installe brusquement. Tous s’écartent rapidement de l’allée. Shao regarde vers l’estrade, Eli et Rika ne sourient plus. Leur aspect détendu a disparu pour laisser place à la contrariété. Leur expression est totalement fermée, leurs dents serrées et même leurs mains ne forment plus que des poings tremblant de colère, voire de haine. Celui qui s’approche, est l’oncle d’Eli, le frère du précédent monarque et l’ancien régent du royaume : Lenny.
Shao en a entendu parler à son arrivée au pays par les habitants. Bien que rien indique dans ses actions une quelconque sévérité, l’assemblée montre une certaine crainte à son égard. L’homme est pourtant grisonnant jusque dans sa barbe et doit s’aider d’une canne pour avancer. Après cinq longues minutes, il arrive enfin aux pieds des marches et se prosterne devant son neveu à l’air renfrogné. Cela n’empêche pas le vieil homme de lui sourire et de le féliciter pour son ascension au trône. Shao s’aperçoit que la situation de Rika est tendue. Elle qui a passée le plus clair de son temps à s’effacer, dégage soudainement une aura meurtrière qui devient insoutenable. Son corps tout entier est aux abois. On l’aurait cru prête à bondir. Elle est complètement troublée par cet homme qui semble lui inspirer une profonde et indélébile hostilité. Shao a du mal à reconnaître qu’un tel ressentiment puisse émaner d’une si petite fille, mais l’atmosphère est si pesante qu’il ne peut que l’admettre. En voyant son oncle face à lui, Eli doit se pincer fortement la cuisse pour contenir un minimum sa rancune et son fiel. Il savait pertinemment que ce moment de la soirée allait être laborieux, il s’est donc entraîné pour cet instant. Seulement, l’entraînement et le face à face sont deux choses bien distinctes. D’ailleurs, il se rend compte que les vieux reproches ne s’estompent pas forcément avec le temps, mais qu’au contraire, ils peuvent se renforcer. Cependant, ce n’est ni l’heure ni l’endroit de rectifier les retards de châtiments. Lui et Rika sont à une réception en son honneur, il y a de nombreux témoins et personne n’a encore mangé. Il ne peut tout saccager sur un coup de tête. Il jette un coup d’oeil à Rika qui ne tient pratiquement plus. Elle bouillonne de l’intérieur à la limite de l’explosion. Cette constatation permet à Eli de radicalement descendre en pression. Il prend la main de la fillette dans la sienne, ils se regardent avant de se tourner vers Lenny et de lui signaler qu’il peut se retirer.
Shao qui a ressenti cette animosité, est ébahi par ce sang froid inespéré dont Eli a fait preuve. Shao songe sincèrement qu’il va être chanceux pour cet entretien en privé avec eux. Mais avant cela, il se demande si l’heure du repas va finir par venir ou s’il s’agit d’une épreuve de jeûne qu’Eli aura monté, histoire d’importuner ou d’humilier un maximum de monde. En tout cas, c’est ce qu’il a pensé jusqu’à ce que le majordome proclame que le dîner est servi.
Shao s’apprête à chercher sa place comme les autres lorsqu’il reçoit une missive par un des valets. Celle-ci stipule qu’il doit se rendre dans le petit salon au moment où l’orchestre fera son apparition. Evidemment, il n’y a pas de signature, pas d’indice sur l’expéditeur, le papier et l’encre ne sont pas d’une grande qualité à première vue; bref, il va devoir s’y rendre s’il veut découvrir l’auteur du message.
Tous sont installés à table, se préparant à déguster les hors d’oeuvres lorsque des musiciens se positionnent suivis de près par leur maestro. Eli fait signe à ce dernier afin que chacun se sente libre de commencer à manger.
Shao profite de l’inattention générale pour aller à son rendez-vous mystère. Un valet qui l’a attendu, lui montre un passage secret qui mène au petit salon et évite l’entrée de marbre. En pénétrant dans la pièce, il se dirige vers une alcôve faite d’une méridienne à moitié entourée de gigantesque fenêtres d’où la vue est imprenable sur le ciel étoilé. Les ténèbres de cette salle sont en partie balayées quand le bouton d’une petite lampe de chevet est enclenché. Shao reconnaît alors Rika qui est postée entre la lumière et un énorme fauteuil au style Louis XIV où s’est assis Eli, une cigarette entre les doigts. Leurs regards sont glaciaux, Shao en ressent presque la fraîcheur polaire. Que peut bien lui vouloir le roi? Désire t-il faire l’interview maintenant? Pourquoi tant de mystères pour un simple entretien? Shao demeure perplexe. Eli prend la parole pendant que Rika surveille le coin et que Shao avale péniblement sa salive en voyant ces deux billes vertes luire dans la pénombre.
“Je sais que c’est assez inhabituel de convier un homme comme vous dans un tel endroit. En temps normal, ces lieux servaient probablement aux heures intimes. Mais voyez-vous, c’est l’unique pièce où l’on ne viendra pas me chercher, de par mon âge. Alors … monsieur Ren Shao issu des contrées asiatiques … qu’avez-vous à gagner de notre futur entretien? Qu’allez-vous tenter de me proposer? Non, ne cherchez pas à le nier ou à vous justifier. J’en sais déjà beaucoup sur votre compte. C’est pourquoi je veux savoir ce que vous attendez de moi. A Solem, on part du principe que si l’on veut qu’un souhait se réalise, on doit s’assurer que la partie adverse en ait un à formuler en retour. Ainsi, c’est un peu comme un échange de service. Donc reprenons. Je sais ce que j’attendrai de vous, mais vous, savez-vous ce que vous désirez de moi? Réfléchissez bien à cette question et lorsque vous aurez votre réponse … nous aurons notre interview.”
La lumière s’éteint subitement et en quelques secondes, la pièce est vide. Ils ont filé sans un bruit et en un temps record. Shao regagne sa table qui en est déjà au plat principal. Encore chamboulé par cette discussion secrète, il visualise la scène en boucle dans son esprit. Puis, se tournant vers l’estrade, il aperçoit ces deux énergumènes, tout sourire et buvant leur thé en écoutant l’orchestre. A-t-il rêvé?
