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Tout va merveilleusement bien pour eux jusqu'à ce jour maudit du 16 octobre lorsqu'une voiture chargée d'explosifs vient se fracasser, en faisant 21 morts, sur la façade de la galerie d'art bavaroise où ils se trouvent. Lui, Simon, peintre, y présente des oeuvres dénonçant les atrocités djihadistes. Elle, Aïcha, très jeune berbère d'une beauté rare et singulière, à la chevelure flamboyante bleu-nuit et aux grands yeux sombres comme des lacs profonds de montagne, devenue l'égérie d'un célèbre couturier parisien, est à ses côtés. Les loups du Sahel est né d'une folle idée qui va alimenter les journaux et les télévisions, faire courir les photographes et les policiers, faire naître des passions inavouables et des haines raciales dévastatrices.
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Veröffentlichungsjahr: 2020
Lors des journées professionnelles d’inauguration de la Biennale de Venise 2019 l’épave éventrée et rouillée du chalutier qui fit des centaines de victimes en Méditerranée était présentée sur les quais de l’Arsenal. Ralph Rugoff, directeur artistique de la Biennale nous expliqua « C’est un artiste qui est à l’origine de cette présentation. Il a pris un élément réel associé à la tragédie de la mort et l’a placé dans le monde de l’art pour nous interroger ». A mon retour de Venise, j’ai trouvé sur mon bureau une dizaine de manuscrits à lire.
Pour Les loups du Sahel la coïncidence des objectifs ayant guidé l’écrivain et le créateur de la mise en scène de Venise était claire : délivrer un cri d’alerte.
Avec une parfaite maîtrise de la technique romanesque Boris de Bessarabie a choisi un épisode tragique de notre époque « les attentats islamistes » en le plaçant par des chemins détournés et attractifs dans le monde créatif de l’édition afin de nous inciter à la réflexion, nous tous qui sommes concernés.
Les Loups du Sahel est un roman à la fois poétique, sensuel, tragique, engagé, hors des sentiers battus. Paris le 19 mai 2019 Olivier S* – Comité de lecture des Éditions*
« L'homme est un loup pour l'homme. »
Thomas Hobbes
De Cive - Le citoyen - 1651
Elle est arrivée, elle a fondu sur lui comme un animal furieux, un soir gris de septembre.
Il y était pourtant un peu préparé, comme cela peut arriver à des personnes effleurées une fois par des idées auxquelles elles ne pensent plus, mais un jour, dans des circonstances tout à fait anodines, celles-ci reviennent insidieuses, elles sont là tout à coup, violentes comme peuvent l'être des pluies diluviennes, imprévues, venues de loin.
Cette folle idée qui allait alimenter les journaux et les télévisions, faire courir les photographes et les policiers, faire naître des passions inavouables et des haines raciales dévastatrices, cette idée était née lors d'une soirée organisée chez lui.
Son nom est Simon Hartman.
Il avait invité quelques amis et des relations de différents niveaux culturels et sociaux.
Étaient présents Lawrence, photographe conseiller artistique, son épouse Deborah, avocate spécialisée en droit international, le directeur d’une agence de banque et son adjoint, un artisan plombier, une retraitée de la fonction publique, un couple d'agents immobiliers, un jeune chirurgien avec sa dernière conquête, une infirmière pleine d'espoir.
Simon souhaitait avoir des avis, des critiques, de monsieur et madame de tous bords, du diplômé, du manuel, il espérait pouvoir lire sur leurs visages les sentiments que ses peintures y feraient naître, la surprise, l'ennui, la réprobation, peut-être la colère.
Pour cette occasion il avait accroché six tableaux non signés de sa nouvelle facture, celle à laquelle il travaillait avec acharnement et passion depuis six mois, tous les jours et parfois une partie des nuits. Il avait passé beaucoup de temps pour présenter ceux-ci sur les murs, soucieux de leur placement dans l’entrée contiguë au salon-salle à manger. .
A travers les grandes baies vitrées, une lumière blanche de septembre inondait la pièce et donnait aux couleurs des tableaux leurs vraies valeurs, celles travaillées par Simon pendant des heures pour juxtaposer des espaces colorés souvent monochromes avec les traces vigoureuses des noirs profonds.
Les noirs ne lui posaient pas de problèmes, la vraie difficulté résidait dans les tissus transparents peints en rouge primaire qui parfois se décoloraient en partie avec l’eau ajoutée. Les collages, dont certains devenus roses, pouvaient être les voiles qu’une jeune fille aurait repoussé dans son sommeil ou abandonné aux mains d’un amoureux. C’est en prenant connaissance des écritures sur la toile que la signification de ces récents tableaux abstraits prenait un caractère obsédant.
Les textes étaient si évocateurs qu’à l’évidence les tissus plus ou moins transparents venaient en réalité recouvrir des cadavres invisibles que l’on pouvait imaginer mutilés en lisant les phrases courtes, terribles, écrites à la mine de plomb d’une main tremblée, placées au-dessous des linceuls, près du bord inférieur, à droite.
Les deux tableaux qu’il avait accroché de chaque côté de la cheminée, au fond du salon, étaient bien en valeur, deux grands formats que le regard pouvait saisir dans leur intégrité dès l’entrée dans la pièce, grâce à l’éloignement. Il fallait se rapprocher pour pouvoir déchiffrer les petites écritures serrées sous les grandes taches roses-rouges des tissus transparents collés dans leur partie inférieure droite.
Une fraîcheur inhabituelle prenait possession des lieux, Simon se dit qu’un petit feu dans la cheminée serait bien agréable. Cette perspective et l’accrochage de ses tableaux lui apportèrent un certain plaisir.
Il téléphona à Aïcha la jeune marocaine qui venait s’occuper de la maison depuis sa séparation avec Judith. Les canapés et les fauteuils seraient poussés devant les baies vitrées pour dégager le centre de la pièce, cela permettrait d’y dresser le buffet, les invités pourraient en faire aisément le tour pour se servir puis prendre les places assises devant les tables basses et aussi face aux tableaux que personne n’avait encore vu excepté Aïcha lors des ménages dans l’atelier. Elle y travaillait vite car Simon détestait être interrompu.
Les tableaux étaient pour elle une préoccupation parce qu’il fallait déplacer ceux posés par terre avec précaution avant de passer l'aspirateur et la serpillière. Elle se demandait parfois comment on pouvait faire des choses aussi dérangeantes et les petits textes écrits sur les choses accentuaient le sentiment de tristesse ressenti en les regardant sourcils froncés et en y repensant le soir dans sa chambre. Aïcha avait revêtu ce jour une tenue différente de celles portées pour faire le ménage. Simon lui avait demandé de rester le soir pour renouveler le buffet et les boissons, elle avait accepté avec joie.
Une jupe noire en tissu souple s’arrêtait juste au-dessus des genoux et contrastait avec un chemisier beige à grand col en dentelles sur lequel reposait un collier berbère terminé par un petit médaillon. Elle ouvrit la porte du sous-sol avec la clef de la maison qu’elle gardait toujours pour y venir pendant les voyages de Simon, elle ôta ses escarpins, chaussa ses petites ballerines et prit l’escalier qui débouchait dans l’angle du salon.
La chaîne hi-fi transmettait un enregistrement de Nigel Kennedy interprétant Vivaldi avec vigueur. Simon sursauta lorsque Aïcha toussa et se retournant il resta un moment pétrifié, découvrant une silhouette inconnue, attrayante, et un visage enfantin encadré d'une opulente chevelure frisée, d'un bleu-nuit profond, qu'il voyait déployée pour la première fois, car toujours en chignon pour le travail, de surcroît dissimulé sous un foulard. Il lui fallut un certain temps pour se ressaisir et allant vers elle :
– Quelle surprise de vous.. il hésita, se reprit, de te voir habillée ainsi, mes invités vont être heureux d’être servis par une belle jeune fille comme toi.
Ses lèvres ourlées, sensuelles, esquissèrent un petit sourire discret, il n’ajouta pas que lui aussi était content. Il imagina même tous les hommes, compris les deux banquiers homosexuels, aussi les femmes, portant leurs yeux étonnés sur elle, se posant la question :
– Est-ce que Simon et elle ?
Cela ne lui déplaisait pas.
La journée s’annonçait belle. Ils procédèrent à la mise en place des mets sur le grand plateau de contreplaqué recouvert d’une nappe blanche. Simon aimait recevoir et veillait à satisfaire ses invités dans les moindres détails. En cette occasion particulière, il avait fait trente cinq kilomètres le mois précédent pour rendre visite au meilleur traiteur de la région, celui qui livrait les palaces et les milliardaires de la côte, il était resté deux heures pour étudier les assortiments possibles d'un buffet raffiné, innovateur, inventif, surprenant. En un mot une offre gastronomique en heureuse harmonie avec ses nouvelles œuvres exposées sur les murs du salon.
C'est ainsi qu’en cette fin d'après midi, petit à petit, la nappe se couvrit de ramequins, de soucoupes, de gobelets dans lesquels de nombreux mets colorés avaient été déposés, des noix de coquilles Saint-Jacques sur mousse d'artichaut, du foie gras sur lit de figues fraîches, des œufs de saumon aux grains blancs de sésame épicé, des timbales de feuilleté au gingembre, des tranches enroulées de jambon des Grisons et des fines lamelles rosées de viandes d'Argentine, des fromages de différentes régions de France et d'Italie. Ils avaient gardé les desserts au frais avec les vins blancs et mis les coupes pour le champagne dans le congélateur car Simon aimait leur aspect givré quand on les présentait au dernier moment pour l'apéritif. Sur une console étaient alignées les bouteilles de vins rouges, des crus classés, aussi des vins légers de Loire.
Ce fut pendant deux heures un ballet incessant entre le salon et la cuisine. Simon et Aïcha avaient trouvé naturellement un rythme de passage alterné pour ne pas se gêner à la porte séparant les deux pièces. Plusieurs fois Simon avait dérogé à la règle, il était resté dans le salon pour regarder à la dérobée Aïcha déboucher de la cuisine d'un pas mesuré, le plateau dans les mains, c'était à chaque fois le même étonnement, la découverte d'une démarche juvénile qu'il trouvait sensuelle à cause du tissu souple de la jupe sur ses cuisses en mouvement et elle, prenant conscience de cet intérêt appuyé pour sa personne s'était une fois retournée vivement et avait murmuré avec un léger accent coloré du Sud :
– Au travail... Monsieur.
Le travail était terminé une heure avant l'arrivée prévue des invités, tout était en place pour le buffet somptueux, les lumières douces diffusées par les lampadaires aux abat-jours en coton écru jouaient sur les mets colorés savamment disposés et faisaient miroiter les fines verreries alignées à côté des assiettes. En cette fin de journée de septembre, le ciel était déjà assombri. Aïcha avait allumé toutes les lumières du salon, déplaçant une lampe de table pour un meilleur rendu, elle avait posé sur une console les longues allumettes pour les bougies réparties dans la pièce, elle avait froissé et placé les vieux journaux sous les bûches dans le foyer de la cheminée, elle avait fait cela de sa propre initiative, évoluant avec légèreté entre les tables sous les yeux de Simon qui l'observait maintenant sans retenue.
Ce soir de septembre, il regardait Aïcha, si jeune et pourtant maîtresse de maison accomplie, trouvant pour chaque objet la juste place, celle qu'il aurait choisie certainement après plusieurs hésitations, étant devenu, à trente huit ans, si indécis pour tout. Il était assis sur la banquette deux places en bambou qu'il avait dessiné et importé d'Asie, placée dans un angle du salon, ainsi il voyait l'ensemble de la pièce et ses six tableaux maintenant sous les lumières des appliques, il restait encore beaucoup de temps avant l'arrivée des premiers invités. Il la pria de venir s’asseoir à côté de lui pour voir si tout était en ordre. Elle le fit, avec un petit temps d'arrêt devant le canapé, comme s'il lui semblait inconvenant de s'asseoir avec le patron, mais Simon tapota de la main le coussin, c'était une invitation claire, elle le fit, assise bien droite, elle semblait menue à côté de lui, il ne put s’empêcher de lui poser la question qui lui trottait dans la tête depuis son apparition en haut de l'escalier :
– Quel âge as-tu Aïcha ?
Elle lui sourit et après un silence :
– Cela est-il important ?
C'était dit gentiment, la nuance dans le ton signifiait bien l'inutilité d'insister, Simon le comprit, en appréciant sa délicatesse, elle aurait pu dire d'une manière péremptoire et un peu vexante pour lui que cela n'avait aucune importance, après tout cette question était un peu indiscrète. Elle était assise à l'autre extrémité de la petite banquette, sa main posée sur le coussin entre eux deux, comme un rempart pensa curieusement Simon, il regarda cette main aux longs doigts, aux ongles soignés malgré les travaux de ménage qu'elle faisait, il ne sut pourquoi, il posa sa main sur la sienne.
Il lui sembla qu'un frémissement avait parcouru la peau légèrement cuivrée de son bras, nu jusque sous la petite manche de son corsage, elle retira sa main avec douceur, son regard fit le tour du salon.
Elle se tourna alors vers lui, son sourire semblait malicieux :
– Je crois que tout est en ordre.
Il ne sut si ce « tout » concernait la mise en place effectuée l'après-midi ou le fait que sa main ne soit plus prisonnière de la sienne.
– Tu as raison Aïcha, si tu me parlais de toi, avant l'arrivée des invités.
Les spots éclairant le palmier centenaire s'étaient allumés, il était donc 19h30, il restait encore du temps, une petite demie-heure, et parce que, hormis les questions toujours banales concernant son travail de femme de ménage, l'occasion de parler était devenue rare, mais surtout, aussi loin que sa mémoire la portait, elle ne se souvenait pas qu'un homme lui ait demandé de parler d'elle, elle regarda Simon, son visage attentif lui donnait confiance :
– J'ai peur que cela va vous ennuyer, Monsieur.
Son sourire était triste, la lumière du lampadaire avait éclairé ses dents d'une blancheur de glacier.
Il la pria de parler, un long moment s'écoula, un petit pli, une petite crevasse se dessina sur son front au dessus du nez entre les sourcils, il lui semblait pouvoir lire sur son visage une concentration douloureuse.
Par la baie vitrée grande ouverte on entendait le vent jouer dans les pins autour de la propriété. Sa voix faible s'éleva, elle avait les yeux baissés, comme si elle se parlait à elle-même.
– Je suis née à Tagounite,, dans le désert du Sud marocain, j'y ai vécu jusqu'à l'age de dix ans, puis mon père a été nommé professeur à Marrakech, c'était un homme de grande sensibilité, très généreux, il se privait de tout le superflu, ma mère aussi, pour me permettre de faire des études à l'université.
Elle releva la tête, elle regarda Simon, elle ne connaissait rien de Simon, elle lut dans ses yeux bleus la même générosité que dans ceux de son père :
– Un soir de mai mes parents sont allés faire des courses à Guéliz, un camion fou a percuté leur voiture, ils ont été tués sur le coup.
Son buste amorça un mouvement de tassement, les épaules tirées vers le bas, des larmes brillèrent une fraction de seconde sur ses joues avant de plonger et se perdre dans les plis de son corsage :
– J'ai été recueillie ici par ma tante, il y a trois mois, elle est pauvre, alors en attendant de trouver un travail pour avoir de quoi manger, je fais des ménages, voilà Monsieur, je vous l'avais annoncé, tout cela n'a pas grand intérêt pour vous.
Simon lui prit doucement la main, la porta à ses lèvres sans un mot, sans qu'elle s'y opposa. Il y déposa un baiser léger et tendre.
Lawrence et Déborah arrivèrent les premiers, bras chargés de cadeaux et de bouteilles que Aïcha alla déposer sur une console près du buffet. Lawrence jeta un coup d’œil circulaire et se dirigea rapidement vers le tableau à droite de la cheminée, il sortit ses lunettes cerclées de métal, les ajusta d'une manière que Simon trouvait un peu étudiée et théâtrale, se pencha un court instant vers l’œuvre et revint vers l'entrée d'un pas pesant au moment où d'autres invités arrivaient, groupés, encombrés de visages rayonnants et de paquets aux papiers colorés dont Aïcha les débarrassait en faisant plusieurs allers-retours. Il n'échappa pas à Simon que les regards s'attardaient sur elle plutôt que sur ses tableaux.
Les banquiers, les agents immobilier et la retraitée avaient pris pour cible le buffet et complimentaient à très haute voix Simon pour la présentation des mets, l'équilibre des couleurs, comme des tableaux, Maître, disait l'un deux, eux qui n'avaient pas eu un seul regard pour ceux exposés sur les murs, bien en évidence à quelques mètres. Simon reçut ainsi la première blessure de sa soirée.
Pendant que ces invités rivalisaient d'adjectifs élogieux sur la qualité esthétique du buffet, avant de pouvoir y goûter, Simon regardait Lawrence, seul près de l'entrée, captivé par Aïcha, ne la quittant pas des yeux, au mépris de ce que pouvaient penser Déborah et les autres. Il est vrai que Lawrence est photographe se disait-il, ceci explique peut-être cela, mais enfin il avait imaginé et espéré que la priorité de son ami serait de lui donner son avis sur l'originalité que les petites et terribles annotations, griffées entre les tissus tachés de rouge, apportaient selon lui dans l'évolution de la peinture contemporaine. Et lorsque Lawrence vint vers lui, enfin se dit Simon, je vais savoir ce que mon ami pense de mon travail, son avis est tellement important pour moi, Lawrence avait les yeux brillants :
– Dis-moi Simon, qui est cette petite, c'est ta nouvelle conquête, bravo mon vieux, fait attention quand même, avec une mineure.
Ce fut la deuxième blessure de sa soirée, plus grave que la première, celle qui lui donnait envie de gifler son meilleur ami ou de prendre la voiture et de rouler loin de tout pour oublier, comme s'il était possible d'effacer des blessures profondes, même en partant à l'autre bout du monde.
Il détourna la tête et rencontra le regard inquiet de Aïcha, elle était venue rapidement vers lui :
– Ça ne va pas Monsieur, vous voulez que je vous apporte quelque chose ? et comme il se taisait:
– Vos amis ont l'air ravis, je pense qu'ils attendent le champagne, puis-je les servir ?
Il acquiesça d'un signe de tête et se tournant vers Lawrence, à voix basse mais lourde de reproches :
– C'est tout ce que tu as à me dire, tu sais pourtant que ces tableaux représentent six mois de travail, de jour et souvent la nuit, et ta seule question concerne ma femme de ménage que tu regardes d'une manière...oui...très inconvenante.
Lawrence connaissait très bien Simon, il s'attendait à cette réaction de dépit, il posa sa main sur l'épaule de son ami, lui murmura à l'oreille :
– Allons Simon, ne te fâche pas, tu es et seras toujours un rêveur, un rêveur fou qui cette fois est allé un peu trop loin, nous pourrons en parler plus tard, tu ne crois pas ?
Le chirurgien et sa conquête arrivèrent en retard, une opération ne s'était pas très bien passée. Il fut question des difficultés de la profession, du manque de locaux, de la restriction des subventions. Tous ces détails que Simon aurait écouté par politesse en d'autres circonstances l’ennuyaient profondément ce soir et la phrase de Gaëtan, ponctuée d'un éclat de rire tonitruant qui retentit dans le salon, fut une blessure supplémentaire :
– Quelle orgie ce buffet, mon cher, une bouffe à la Marco Ferreri.
Le petit chirurgien aimait faire savoir qu'il avait une certaine culture :
– Vous avez dû y passer beaucoup de temps et votre délicieuse serveuse au teint basané s'y accorde très bien, mes félicitations, vous avez du goût, mon ami.
Il aimait gratifier les gens de ce terme, pensant au fond de lui-même que c'était un honneur, bien sûr, d'entrer dans le cercle de ses amis personnels.
Depuis l'arrivée des premiers convives, pas un mot n'avait encore été dit sur les tableaux exposés.
Simon avait organisé cette soirée avec la pensée de recevoir des avis et des d'appréciations sur un langage pictural qu'il estimait inventif, assez éloquent selon lui pour faire changer l'idée que la plupart des gens se font de la peinture, à savoir un truc qui irait bien sur le mur au-dessus du buffet de la salle à manger, avec des couleurs bien assorties aux rideaux et un cadre sculpté doré façon antique.
La soirée se déroulait dans la meilleure ambiance, les invités s'enquéraient de la composition de certains mets particuliers, demandaient leur recette à Aïcha qui n'était jamais prise en faute, inventant certains mélanges lorsqu'elle avait un doute.
Les femmes étaient surprises par sa jeunesse et ses capacités de cuisinière, les hommes faisaient semblant de s'intéresser pour pouvoir la dévisager avec gourmandise sans paraître impolis, Georges le plombier faisait le beau pour recevoir un breuvage versé avec un léger sourire discret, le Roederer coulait à flot dans les flûtes élancées, dessinées par Luigi Colani, le Château de Calliffet année 2009 resplendissait de pourpre dans les verres, les conversations étaient animées, tout cela avec un fond musical discret, léger, aimable, que Simon avait sélectionné: Vivaldi, Corelli, Antonio Rosetti, Boccherini, Carlo Cecere, Domenico Cimarosa.
Les femmes s'étaient assises ensemble sur les canapés face aux tableaux, Simon saisissait des bribes de phrases, sur les enfants et les pipis du dernier. Les hommes parlaient de golf, de politique, du montant indécent des transferts de footballeurs.
Il s'arrêta pour écouter un exposé brillant de Lawrence sur l'attitude passive des gouvernements face à la délinquance et aux attentats dans le monde, à tous ces milliers de morts innocents qui faisaient honte à tout le monde, oui, à tout le monde, à moi, à vous, il pointait un doigt accusateur vers eux, gênés, pensant sans oser le dire, on pourrait peut-être parler de sujets plus réjouissants, mais pas un mot de Lawrence sur les inscriptions terribles, accusatrices, écrites sur les tableaux juste derrière lui, comme si elles n'existaient pas, ou plus grave encore, étaient inutiles.
Poli au début, hésitant un instant à interrompre son ami, se demandant si son omission des inscriptions n'était pas volontaire, ne pouvant plus enfin, au fil des minutes qui passaient, supporter cette immense déception qui se posait sur lui et l'oppressait, Simon abandonna ses invités sans un mot d'excuse, il sortit sur la terrasse face à la méditerranée.
Les minuscules cristaux de lune jouaient à cache-cache sur l'eau frémissante, à sa gauche la presqu'île de G* se découpait sur la mer. Quelques lumières y scintillaient encore dans l'humidité de l'air, il fut saisi par tant de beauté, de sérénité, il se demanda pourquoi son caractère le poussait depuis plusieurs semaines à mettre en scène des problèmes qui concernent tout le monde mais que le monde regarde sagement tout en feignant l'indignation.
Le vent frais soufflant du large le fit frissonner, il ressentit une présence discrète derrière lui, une main se posa avec douceur sur son bras, l'autre main lui tendait une coupe de champagne :
– Vous allez bien, Monsieur ?
Et comme si elle avait pressenti quelque chose :
– Ne soyez pas triste, Monsieur, s'il vous plaît.
Elle regardait cet homme immobile qui fixait la mer, qui tout à l'heure avait partagé sa douleur en embrassant sa main avec douceur, elle eut l'impression que ce geste délicat lui avait apporté une connaissance intuitive de lui, elle en fut même de suite persuadée car elle ressentit d'une manière inexplicable le désarroi de Simon, elle n'osa pas le questionner, elle ajouta à nouveau, à voix basse, sans savoir pourquoi :
– S'il vous plaît, Monsieur.
Il était minuit passé lorsque les invités vinrent saluer Simon, le remercier pour cette soirée, inoubliable bien sûr, ils hésitaient sur les formules à employer avec Aïcha qui ne leur avait pas été présentée, ils se posaient la question, serveuse ou maîtresse de Simon, le plus simple était de ne rien dire, même si les hommes regrettaient de ne pouvoir formuler des compliments bien tournés. Aucun ne fit mention des six tableaux pourtant superbement mis en évidence par la lumière qui tombait de chaque applique en laiton. C'est ainsi qu'ils se séparèrent, ravis de ces moments de plaisirs raffinés offerts par Simon, devenu distant, absent, au point de faire penser à certains qu'il avait certainement trop bu de cet excellent vin, le Château....ils ne se souvenaient pas du nom.
Aïcha s'affaira de suite à remettre toute la vaisselle à la cuisine, elle s'étonna que Simon resta sur la terrasse, d'une immobilité d'arbre foudroyé, bien droit face à la mer devenue noire sous les nuages navigants d'est en ouest. Elle se sentait fatiguée mais elle travailla encore une heure environ.
La porte de la cuisine n'était pas encore totalement repoussée, pourtant elle avait été saisie par le changement opéré dans le salon.
Les six tableaux étaient posés sur le sol, retournés contre le mur à côté de la cheminée, bien alignés les uns derrière les autres. Seules subsistaient sur les murs les vastes taches lumineuses des appliques encore allumées. Le salon paraissait d'une nudité absolue, déroutante, presque choquante.
Simon était assis sur la banquette en bambou, il avait l'aspect d'un naufragé perdu en pleine mer sur un radeau fragile. Aïcha se remémora qu'aucun invité ne s'était approché des tableaux, n'avait pris à part Simon pour en parler, elle se dit que cela expliquait sans doute la tristesse inscrite sur son visage, elle s'approcha de lui, elle osa, elle, la petite serveuse, elle lui dit :
– Vous ne devez pas faire cela, Monsieur.
Et comme il la regardait surpris, elle eut l'audace d'ajouter :
– Vous n'avez pas le droit, Monsieur Simon était médusé :
– Comment cela mademoiselle, pas le droit ?
– Oui, dit elle : un tableau achevé...
Elle ne termina pas, elle dit :
– Le salon est sinistre.
Elle sembla effrayée par ses paroles, sa voix baissa d'un ton, elle lui expliqua que la fatigue l'avait prise d'un seul coup, lui demandant d'excuser ses propos, aussi de bien vouloir lui accorder la permission de dormir dans la chambre d'amis parce qu'elle n'aimait pas être seule dehors la nuit :
– Bien sûr je mettrai tout en ordre avant de partir.
Simon avait du mal à réaliser que la seule personne de la soirée ayant formulé une opinion sur sa peinture était là, debout devant lui, il aurait aimé parler avec elle, longuement, lui dire ce qu'il n'avait pu faire avec les autres.
Il respecta sa fatigue, il la regarda traverser le salon de sa démarche balancée, sensuelle sous la courte jupe aérienne. Elle marqua un temps d'arrêt en haut de l'escalier pour tourner vers lui son beau visage aux yeux vastes et sombres :
– Merci, Monsieur, bonne nuit.
Simon resta un long moment immobile contre le dossier du canapé, il réalisa qu'il aurait dû, lui aussi, remercier Aïcha pour son travail efficace.
Face à ses tableaux retournés contre le mur il pensait à cette phrase accusatrice, surprenante de la part d'une femme aussi jeune, il ressentit tout à coup combien il devenait vraiment seul sans le regard de ses tableaux, encore un peu plus seul dans la vie, dans sa vie.
Un sentiment de profonde lassitude accompagnait sa fatigue naissante, il se leva, manœuvra la commande centrale des volants roulants, le bruit régulier du moteur lui fit penser à celui d'un lourd rideau de théâtre qui se ferme, le spectacle était terminé, au revoir mesdames et messieurs, les spectateurs étaient rentrés chez eux sans avoir compris ni même soupçonné l'objectif du metteur en scène, un vrai fiasco. Il éteignit une à une les lumières du salon, à l'exception du lampadaire sur l'estrade à côté du piano, il se retira dans sa chambre au bout du couloir.
Des rafales de vent se bousculaient sur la terrasse devant la baie vitrée en faisant voleter les premières feuilles d'automne. Simon laissa en désordre sur le sol les vêtements qu'il venait d'ôter, il s'allongea tout nu sur le lit, sur le dos, les bras bien appliqués de chaque côté du corps, les mains inertes, les paumes bien à plat sur le drap.
Au milieu de la nuit, les nuages avaient dérivé vers d'autres lieux, la lune se montrait généreuse et déversait une lumière laiteuse dans la chambre.
Simon s'éveilla avec le sentiment de rêver. Des notes de musique se posaient avec douceur dans le silence, il pensa avoir oublié d'éteindre la chaîne hi-fi, mais non, il ne se trompait pas, il se leva, s'avança avec précaution le long du couloir, s'immobilisa à la porte du salon.
Tout au fond, sur l'estrade, dans la demi-pénombre, la somptueuse chevelure bleu-nuit jetait quelques reflets à chaque imperceptible oscillation de la tête. Aïcha jouait l'andante sostenuto de la sonate n°21 de Schubert. Simon écoutait les notes parfois hésitantes se presser d'une manière plaintive autour du thème central, puis exprimer une douleur lancinante si intense que Aïcha cessa brusquement de jouer. Son buste s'était incliné vers le clavier, elle resta un long moment dans cette position avant de se retourner et de découvrir alors derrière elle la silhouette de Simon, figé nu, dans l'encadrement de la porte du couloir. Son intonation était ironique :
– Seriez vous somnambule Monsieur ?
Et lui, prenant conscience alors de son indécente tenue se mit à bafouiller, la main posée sur le sexe :
– Pardon Aïcha, j'ai l'habitude de dormir sans rien, et quand je me suis réveillé, la surprise d'entendre le piano, je n'ai pas pensé, vous...tu comprends, encore pardon Aïcha.
Il se trouva stupide en se tournant pour rejoindre la chambre, imaginant le regard de Aïcha posé sur ses fesses, il enfila sa robe de chambre, revint rapidement au salon, elle était encore assise sur la banquette double du piano, il s'assit à côté d'elle, serré contre elle, il lui fit part de son étonnement :
– Mes compliments Aïcha, tu as su rendre avec beaucoup de délicatesse le recueillement et la souffrance de Schubert, où as-tu appris le piano ?
Elle s'excusa, elle n'aurait pas dû se permettre d’utiliser le piano sans son autorisation mais elle n'avait pu s'endormir :
– A cause de vos phrases sur vos tableaux, elles sont terribles, Monsieur, elles parlent à tout le monde, à moi aussi, si fort que je n'ai pas fermé l’œil, mais aussi parce que je n'ai pas eu le courage de vous dévoiler toute la vérité au début de la soirée.
Elle s’interrompit un long instant :
– Au lycée de Marrakech j'ai rencontré un fils de notable de la ville qui a disparu le jour où je lui ai annoncé que j'attendais un enfant de lui, je venais d’avoir quinze ans.
Elle regarda Simon, l'idée qu'il pourrait voir en elle une petite garce dont il serait tenté d'en profiter l'effleura, cette idée lui sembla indigne de lui, elle continua à voix si basse que Simon dut se pencher :
– Ma petite Dounia avait un an. Mes parents l'ont emmené avec eux lorsque le camion fou a percuté leur voiture, ils ont été tués sur le coup, tous les trois.
Son corps se mit à trembler :
– Pardonnez moi Monsieur, c'est la première fois que je raconte mes misères secrètes, c'est la première fois aussi en France que je peux les exprimer grâce au piano enseigné par mon père.
Elle regardait Simon au travers de ses larmes, elle n'avait pas honte devant lui, elle ne regrettait pas d'avoir dit une vérité que personne ne connaissait ici excepté sa tante. Il s'était tourné vers elle, il avait tendu ses bras vers ses épaules, elle l'arrêta :
– Non, Monsieur, s'il vous plaît.
Elle voyait bien sa volonté de la consoler, peut-être de la serrer contre lui, à cette pensée elle ressentit la force du désir qu'elle avait de cette tendresse, en même temps elle prit conscience qu'elle serait incapable de résister à son étreinte, que son corps réclamerait davantage que cette marque d'affection, elle ne pouvait lui avouer qu'aucun homme ne l'avait touchée depuis deux ans, elle se contenta de cette phrase énigmatique :
– C'est encore trop tôt, Monsieur.
Simon ne pouvait saisir le sens de cet aveu, les femmes sont mystérieuses parfois pensa-t-il. Avant de voir Aïcha s'effacer dans la pénombre du palier de l'escalier, il réalisa qu'elle portait la robe à rayures rouges que Judith avait laissée avec quelques autres vêtements dans la chambre d'amis.
En se levant pour éteindre le lampadaire, il remarqua sur le piano une page arrachée à un cahier d'écolier, une première ligne était écrite en caractères arabes, l'autre phrase au dessous était la transposition de celles écrites sur ses tableaux
Mon nom est Dounia, je suis morte à un an tuée par un chauffard ivre.
Simon regarda la feuille fixement un long moment sans oser la toucher, les paroles de Aïcha lui revinrent en mémoire « vos petites phrases, elles parlent à tout le monde, à moi aussi »
Oui, elle avait ajouté cela, la preuve était là, il était hébété, toute force en lui l'abandonnait, il dut s'asseoir sur le tabouret. Ce qui était jusqu'alors abstrait dans la conception de ses écritures devenait tout à coup une chose concrète, terrible, capable d'apporter la douleur du souvenir, c'était évident avec Aïcha, il eut envie de descendre, d'aller frapper à la porte de la chambre d'amis, de s'excuser pour le mal, pour cette douleur qui la faisait trembler tout à l'heure, il n'eut pas le courage, il prit la feuille du bout des doigts pour l'emporter dans sa chambre, il alluma la bougie posée sur le secrétaire et plaça l'extrémité de la feuille sur la flamme.
Il regarda celle-ci grignoter petit à petit les deux phrases, cela jusqu'à ce que les derniers résidus noirâtres de la mémoire douloureuse inscrite au crayon aient volé dans l'air pour se poser en désordre sur l'abattant ouvert.
Il se coucha alors avec la certitude que son idée n'était pas folle, pas folle du tout.
Il devait détruire ses tableaux, il savait maintenant comment.
Toute la nuit le vent avait poussé les petits nuages aux délicates nuances grises les uns contre les autres, certains avaient éclaté, déversant une pluie fine et volatile. Au petit matin, le soleil était réapparu. En prenant son café Simon imagina la mise en application de l'idée qui s'était imposée à lui la veille avant de s'endormir. Pour cela, faire une caisse ajourée lui semblait la solution la plus facile: quelques planches de coffrage en vingt centimètres de large, brutes de sciage feraient bien l'affaire, il n'était pas nécessaire qu'elles soient traitées compte tenu de l'usage final, il calcula mentalement que trois longueurs de quatre mètres seraient suffisantes. Il sortit le Nissan Pick Up du garage, réalisa qu'il n'avait pas payé Aïcha la veille.
Sur la console en haut de l'escalier il glissa dans une enveloppe deux billets au lieu d'un seul convenu, il hésita sur les termes appropriés à ajouter, merci était trop impersonnel tout seul, y ajouter bisous créait une intimité qu'il souhaitait et redoutait à la fois, qu'elle jugerait certainement excessive, alors il écrivit sur l'enveloppe « merci Aïcha pour ton assistance efficace, aussi pour ta confiance en moi, je serais heureux que tu viennes me voir ».
Il fit les seize kilomètres qui le séparaient du centre régional du bois, il choisit avec soin ses planches, il les fit couper en quatre longueurs de un mètre et les fixa avec des sangles sur le plateau arrière. En rentrant il se mit de suite au travail, il alla chercher ses outils, il cloua les planches en laissant un espace régulier entre elles, ce fut facile et plus rapide qu'il avait pensé, cela faisait une belle caisse, il lui restait encore à aller chercher ses tableaux. Il s'arrêta sur le seuil, c'était vrai ce qu'elle avait dit, la lumière du jour donnait au salon un aspect inachevé et triste avec ses murs nus, le faisant ressembler à ces pièces impersonnelles des maisons louées à la belle saison par certains propriétaires.
Dans l'entrée, sur la console, l'enveloppe était au même endroit, Aïcha y avait ajouté au crayon «je reviens» et en caractères plus gros «avec plaisir».
