Les loups sont entrés dans Paris - Ferdinand Barrett - E-Book

Les loups sont entrés dans Paris E-Book

Ferdinand Barrett

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Beschreibung

Commissaire de police dans le 20ème arrondissement, Axel déambule au gré de ses enquêtes dans un Paris grotesque et fantaisiste. Mais lorsque des bêtes sauvages apparaissent dans la capitale, il s'inquiète. Accompagné d'Elvire, une jeune scientifique, il décide de prendre l'affaire en main. Leur courte investigation les mènera à découvrir l'impensable ! Seuls contre tous, ils s'évertueront alors à faire entendre la voix de la raison auprès des personnes d'influence : un président mégalomane, un lieutenant de louveterie à la gâchette facile, des journalistes obsédés par le buzz... Ils devront affronter la bêtise, les puissants, mais également leurs ombres et leur passé. Une fable moderne qui dépeint avec humour et cynisme les absurdités du pouvoir, dans un monde imprévisible et fantasque pourtant si proche de la réalité.

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Seitenzahl: 275

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Il est des gens de qui l’esprit guindé,Sous un front jamais déridé,Ne souffre, n’approuve et n’estimeQue le pompeux et le sublime;Pour moi, j’ose poser en faitQu’en de certains moments l’esprit le plus parfaitPeut aimer sans rougir jusqu’aux Marionnettes;Et qu’il est des temps et des lieuxOù le grave et le sérieuxNe valent pas d’agréables sornettes.Pourquoi faut-il s’émerveillerQue la Raison la mieux sensée,Lasse souvent de trop veiller,Par des contes d’Ogre et de FéeIngénieusement bercée,Prenne plaisir à sommeiller?

[…]

Charles Perrault

Table des matières

Préambule

1. Un loup dans la capitale

2. Une battue sans éclat

3. Chaises musicales à l’Élysée

4. Le travail, c’est la santé

5. Pendant ce temps, au Village… (I)

6. Visite au Muséum

7. Sauterie en louveterie

8. Peu à l’aise rue Saint-Blaise

9. Gueule de bois de gueules-de-loup

10. De premiers résultats

11. Pendant ce temps, au Village… (II)

12. L’info est dans les tuyaux

13. Cynisme à l’Élysée

14. Un premier meurtre

15. Le réveil du Grand méchant Loup

16. On parle de loups à l’Éléphant bleu

17. Pendant ce temps, au Village… (III)

18. De Bastille à République

19. L’accident de zeppelin

20. Le Parti animaliste

21. L’interview

22. Convocation express

23. Morsures dans la chair

24. Houle au députodrome

25. Barricade à Bastille

26. Un bilan au beau fixe

27. Adieu commissaire

28. L’allocution du président

29. Visite au Museum

30. Pendant ce temps, au Village… (IV)

31. La remise de médaille

32. Une pensée pour le passé

33. Au QG des animalistes

34. Meeting à Pine d’Huître le Bretonneux

35. Une Saint-Sylvestre aux couleurs de Saint-Barthélemy

36. Elvire remonte la rivière

37. Des barreaux en carton-pâte

38. L’arrivée au Village

39. Sur les traces d’Elvire

40. Éternel débat

41. L’ultime battue

42. Un père devenu obèse

43. Retrait de la vie politique

44. Retrouvailles

45. Apprendre en marchant

46. L’exécution d’un ex-président

47. Aux portes de la capitale

48. Délivrance

Épilogue

Préambule

En ce 22 juin 202…, je me réveillai les yeux gonflés de fatigue, observant les lueurs de l’aube à travers les persiennes de mon appartement parisien. Je m’étais couché la veille en proie à une indescriptible colère. Et chose étrange, au petit matin, elle s’était évaporée. Tout en frottant mon visage, je m’assis péniblement sur mon lit, les yeux pendus dans le vide. C’est là que je la vis. Mon ombre. Oh bien sûr, je l’avais déjà rencontrée! Titanesque, dédoublée ou cachée. Pourtant, ce matin, elle glissait au sol avec une tournure que je ne lui avais jamais remarquée. Je tentai de jouer avec elle, mais elle refusa de m’imiter. J’essayai alors de la comprendre, mais quand je lui demandai ce qui n’allait pas, elle m’informa d’une voix douce et autoritaire que nous partions en balade. J’acceptai.

Dans la rue, je ne discernais plus que les contrastes et en conclus que ma vue avait baissé. Je ne m’en inquiétai pas outre mesure; le solstice d’été passé, le soleil sombre reprendrait sa course dans le ciel, et réapparaitrait aux côtés du soleil clair avant le prochain équinoxe. J’étais plus attentif aux bruits du petit matin et aux odeurs rances collées sur les trottoirs.

Je suivis ainsi docilement l’ombre qui me précédait. Elle me promena de rues en boulevards, et lorsque nous nous retrouvâmes face au périphérique, elle m’ordonna de le traverser et de m’enfoncer dans le Bois de Vincennes. Je m’exécutai.

C’est alors qu’une phrase étrange résonna dans ma tête.

Par une belle matinée de mai, une svelte amazone, montée sur une superbe jument alezane, parcourait les allées fleuries du Bois de Boulogne.

Venais-je de l’inventer ou surgissait-elle d’un résidu de mémoire fatigué? Je n’en savais rien. Les allées étaient fleuries, j’en conviens. Sauf que le mois de mai était passé, et que je parcourais le Bois de Vincennes, et non celui de Boulogne. Quant à cette histoire de cheval, j’aurais été bien incapable d’en préciser la signification.

Par une belle matinée de mai, une svelte amazone, montée sur une superbe jument alezane, parcourait les allées fleuries du Bois de Boulogne.

Pourquoi ce psaume s’engluait-il dans les tréfonds de mon cerveau fourbu? N’était-ce qu’un refus inconscient à me laisser porter par les événements et à dérouler une histoire que je n’aurais pas écrite? C’est probable, puisque cette phrase légère — par une belle matinée de mai… — demeurait à ce stade sans conséquence.

J’avais ce sentiment d’être libre et confus, tout juste réceptif aux rayons du soleil venus caresser mon corps. Sans aucune pensée, les sens en éveil, je me rassasiais des bonheurs du Bois. J’écoutais, là-bas sur une branche, la pie qui jacasse. De l’autre côté de cette butte, je pouvais sentir l’odeur fauve et musquée d’un joggeur qui, s’essoufflant à poursuivre sa course, assaillait mes narines.

M’étais-je à ce point égaré? L’ombre avait disparu. Sans doute la faute aux arbres ou au solstice, tentai-je de me rassurer. Mais une angoisse me prit à la gorge. Sans elle, je me sentais déchu, amputé. Il me fallait la retrouver.

Je collai donc mon nez au sol dans l’espoir de la flairer, mais je réalisai que la terre était vide de son odeur. Alors paniqué, je relevai la tête, et fus surpris de découvrir un Golden Retriever qui, campé sur ses pattes, grognait à mon intention.

— Est-ce toi qui as avalé mon ombre? lui demandai-je.

Il ne répondit rien. Après tout, ce n’était qu’un chien, l’air stupide, bien nourri, la queue frétillante, la bouche baveuse et le regard distordu.

Il est communément admis que l’on doit aimer les chiens; pourtant, ce matin, je prenais conscience que je les avais toujours détestés. Serviles par appétit, loyaux par habitude, à laisser pendre leur langue à la moindre caresse. Je n’avais que la peau sur les os, tandis que lui, aussi puissant que beau, se pavanait, fier de son cou pelé.

J’obliquai alors ma carcasse d’un quart de tour. Non pas pour éviter l’affrontement, je ne suis pas un couard! Mais juste pour qu’il voie mes côtes en saillie, dévorées par la faim. Qu’il saisisse que moi, je n’avais rien à perdre.

Le Golden ne l’entendit pas ainsi. Il tendit ses pattes sur l’arrière, plaqua ses oreilles, et desserra ses mâchoires pour aboyer. Je dressai alors mon poitrail, gonflai mes épaules, ma crinière, et à mesure que je plissais mon nez pour retrousser mes babines, son regard perdait de sa superbe. Il comprenait lentement que sa bouche renfermait tout juste des dents de lait. Il n’en fallut pas plus pour qu’il s’enfuie.

Amusé de tant de lâcheté, j’échappai un grognement guttural, une sorte de rire profond issu des tripes qui résonna sous forme de spasmes dans ma gueule.

Mais déjà, le soleil clair s’élevait dans le ciel et prenait le pas sur les lueurs de l’aube. Je m’en retournai donc d’où j’étais venu. Je sortis du Bois et franchis à nouveau le périphérique. Certain de ne plus être seul, peut-être tout juste le premier.

1.Un loup dans la capitale

La longue silhouette du commissaire Axel Némès-Ressac arpentait le 20e arrondissement parisien. Comme chaque matin, il profitait de la fraîcheur de l’air pour se rendre à pied au travail. Il humait les odeurs et parcourait les trottoirs, à l’affût d’une affaire qui viendrait bousculer un ordinaire mouvementé et paradoxalement stable. Par quel procédé avait-il fini commissaire de police à moins de quarante ans? Axel n’aurait trop su le dire. On quitte son village, des idéaux de justice plein la tête; on passe des concours, on accepte les règles communément admises, et on se retrouve tous les matins, rue des Gâtines, à l’entrée du commissariat du 20e.

Il sortit un badge de sa veste en cuir et l’appuya contre le récepteur. La porte s’ouvrit et Axel fit résonner ses pas dans le hall. Il salua la standardiste qui ne sembla pas l’apercevoir, trop occupée à tester les options du climatiseur que l’on venait d’installer au-dessus de sa tête. Il se dirigea ensuite vers l’entrée de service et sortit de sa poche un second badge destiné à la pointeuse. Il s’identifia auprès de la machine et tira un levier, comme au casino, afin de découvrir le nombre d’heures qu’il devrait effectuer ce jour. Puis, il grimpa les escaliers jusqu’au deuxième étage, parcourut le corridor qui le menait à son bureau, et salua en chemin quelques collègues qui s’obstinaient à faire bourdonner les affaires en cours. Au cœur de cette ruche en mouvement, il lui parut entendre une sonnerie, celle de son téléphone fixe. Il accéléra donc le pas et poussa la dernière porte du couloir. L’instrument gyrophare s’agitait effectivement sur son bureau et maculait la pièce de faisceaux rouges entre deux tintements. Axel jeta nonchalamment sa veste sur le dossier d’une chaise et décrocha. C’était le commissaire du 12e arrondissement.

— Bonjour Némès! dit son interlocuteur enjoué. J’en ai une bien bonne pour vous. Vous êtes d’attaque?

— Oui, répondit Axel méfiant.

— Figurez-vous qu’un loup se balade sur votre secteur, du côté de la rue de Vitruve.

— Un loup?!

— Oui, un loup, confirma son collègue.

D’ordinaire vague et rêveur, le regard d’Axel se figea. Il gratta sa courte barbe et demanda inquiet :

— Vous êtes sûr que ce n’est pas un chien errant?

— C’est ce qu’on a pensé au début, mais les types de la fourrière se sont pointés et ils sont formels, c’est pas un chien. Y’a même un gars qui nous a appelés pour nous dire qu’il y avait un loup dans sa rue; il travaille pour la revue Nature & Naturisme, j’imagine qu’il connait son sujet…

Axel frémit. Un loup dans Paris. Était-ce seulement possible?

Son homologue enchaîna :

— Ici, on n’savait pas trop comment gérer ça, alors on l’a rabattu sur votre arrondissement. Ça vous dérange pas trop, hein?

— Mouais, répondit Axel. Je pourrais aussi me contenter de vous le réexpédier dans le 12e…

— Honnêtement, je serais tenté de le renvoyer chez vous.

Dans un soupir, Axel confirma prendre l’affaire en main, et alors qu’il allait raccrocher, son homologue l’interrogea d’un ton guilleret :

— Avouez, je vous ai surpris, hein?

— Un peu, concéda Axel, le sourire crispé.

Le commissaire n’aimait pas les loups, parce qu’ils représentaient pour lui autre chose qu’une simple allégorie venue transcender le vécu collectif, et la seule évocation de l’animal lui causait des douleurs jusque dans sa chair. Sans doute était-ce à cause de son enfance au Village.

Ce matin, un loup se promenait dans le 20e arrondissement, rue de Vitruve, à deux pas de son propre domicile. Axel réalisa qu’il n’avait aucune envie de gérer cette affaire; il se déroberait donc grâce à la procédure, attendu que ce genre de situation, bien qu’étrange, relevait des prérogatives du lieutenant de louveterie. Axel le contacta et celui-ci accepta sa mission avec enthousiasme. Le commissaire fut néanmoins pris d’un doute : l’homme était davantage réputé pour ses frasques que pour ses exploits, alors saurait-il se montrer à la hauteur?

Il pria quelques subalternes de venir le seconder pour cette intervention et confia le commissariat aux mains de son commandant qui gèrerait les affaires courantes et arrondirait son salaire en jouant aux dés avec ses collègues. Accompagné de son équipe, Axel descendit les escaliers et traversa le hall du bâtiment dans une atmosphère venteuse. La standardiste avait choisi l’option «clim bruyante qui couvre les appels téléphoniques». Ici, la journée serait tranquille.

2.Une battue sans éclat

Le lieutenant de louveterie de Paris bénéficiait d’un appartement de fonction, un peu exigu certes, mais parfaitement bien situé sur la place de la Bastille, au sommet de la colonne de Juillet. Les premières années, il avait tenté de faire vivre sa charge avec zèle. Chaque jour, fusil à l’épaule, il montait les marches quatre à quatre et se positionnait sous la statue du Génie de la Liberté, afin de faire régner l’ordre et la justice. Sauf que le temps s’était écoulé sans qu’il n’aperçoive jamais le moindre loup. Il s’était donc laissé aller à l’embonpoint et résigné à installer un ascenseur extérieur le long de la colonne de Juillet. Et tous les soirs, le cerveau ivre et le cœur vide, il nettoyait et astiquait frénétiquement son arme, dans l’espoir de tuer à nouveau, et faire ainsi rejaillir l’éclat de son passé.

Mondain reconnu et apprécié de la presse pour ses extravagances, le lieutenant de louveterie circulait avec aisance auprès de tous les grands de la capitale. Pourtant, son rôle essentiellement honorifique le plongeait parfois dans un profond spleen. Mais aujourd’hui, quelle aubaine! Il n’attendait plus cet appel : un loup rôdait dans Paris. Une belle occasion de ressusciter sa jeunesse, se dit-il. Il contacta donc la presse, puis le fusil en bandoulière et des cartouches dans la besace, il descendit les escaliers de la tour en roulant, suivi de ses quatre chiens. Son véhicule de fonction l’attendait sur la place de la Bastille : une wolfmobile rouge et flambant neuve. Il aida sa meute à grimper dans le coffre, glissa péniblement son ventre entre le siège et le volant de la voiture, puis sirène hurlante, il s’engagea en direction de la rue du Faubourg-Saint-Antoine. Il bifurqua d’abord à gauche et manqua d’écraser quelques piétons à l’entrée de la rue de Charonne, avant d’accélérer rue de Bagnolet. Après deux coups de volant réussis, il garait sa voiture sous un imposant magnolia au centre de la place des Grès, où la presse l’attendait déjà.

À sa sortie du véhicule, le lieutenant de louveterie fit sensation, vêtu de son reconnaissable et long manteau de feutre rouge qu’il portait avec une prestance sans égal. Habitué aux flashs des appareils photo, il rabattit les verres de ses lunettes de soleils et répondit aux journalistes par quelques mimiques. Il se dirigea ensuite vers le commissaire Axel Némès-Ressac qui l’informa brièvement de la situation : ses hommes avaient bouclé le triangle périphérique, Bagnolet, Saint-Blaise par précaution, attendu que le loup se trouvait en fait juste là, rue de Vitruve, tout près de la rue de Srebrenica.

Le lieutenant fut déçu lorsqu’il découvrit l’animal; ce n’était pas la bête du Gévaudan! Le loup était chétif, le pelage gris-beige, et reniflait une poubelle, probablement à la recherche d’une charogne encore fraiche. L’homme en rouge souhaitait ardemment une battue, alors il mit en joue l’animal et tira volontairement à quelques centimètres d’elle, dans l’idée de la faire réagir.

××

Revenu de mon étrange promenade du Bois de Vincennes, je profitais désormais du quartier, sans aucune pensée, l’odorat décuplé. J’étais là, tranquille, à renifler les poubelles de la rue de Vitruve. C’est alors qu’un bruit métallique me fit sursauter. Un simple résonnement sur la gouttière tout à côté de moi. Je n’y prêtai d’abord guère d’attention, mais il s’ensuivit d’un tintement régulier venu cogner le sol. Je tournai donc la tête et découvris avec étonnement un gigantesque cow-boy dont les éperons frappaient l’arrière de ses bottes tandis qu’il s’avançait vers moi. Sa longue redingote rouge glissait sur le bitume et sa main tenait un fusil; je compris alors et aboyai dans sa direction :

— Hé là! Non, mais ça va pas?!

Il ne parut ou ne voulut pas m’entendre et réarma son double calibre avant de tirer à nouveau. La balle s’écrasa encore plus près, contre le mur. Le temps que je saisisse que je devais fuir, l’homme en rouge cassait son fusil pour y insérer deux nouvelles cartouches. Je détalai au plus vite, et inaugurai par ce mouvement le commencement d’une battue que je n’avais pas souhaitée. Je coupai à gauche, puis rapidement à droite, dans l’espoir de semer mes assaillants. Terrorisé par le son des cors de chasse, les muscles tendus, je ne sentis même pas mes griffes s’arracher sur le bitume. Je tournai encore à droite, et arrivé sur les maréchaux, je fonçai en direction de la porte de Bagnolet, avec pour idée de fuir la capitale au plus vite. Je constatai alors avec frayeur que des hommes en uniforme barraient la route qui aurait dû s’ouvrir à moi. Je décidai donc de faire demi-tour avant de réaliser avec effroi que la voiture rouge m’avait suivi. Le piège s’était refermé. L’immense cow-boy sortit du véhicule, accompagné de ses chiens aux babines retroussées, et s’avança dans ma direction, le fusil à la main.

Les actes les plus abscons sont toujours accomplis lorsque l’on n’a plus le choix, me dis-je avant de brusquement jeter mon corps sur l’homme en rouge, les pattes brulantes d’effort, les naseaux ouverts à plein; c’était là mon unique issue... Surpris, il épaula avec précipitation. Ivre de rage, je lui sautai à la gorge avec pour seule pensée : à quoi bon être un animal si les émotions reviennent vous bouffer…

××

Le loup avait bondi, le lieutenant avait tiré, et la bête s’était effondrée à ses pieds. La battue était terminée.

— C’était moins une, déclara le lieutenant en souriant.

Les journalistes s’approchèrent timidement, et quelques badauds les rejoignirent, car de mémoire d’homme, aucune battue n’avait jamais eu lieu dans la capitale. Le cow-boy prit le temps d’apprécier le crépitement des flashs, détaillant à la presse son exploit d’aujourd’hui et ses gloires passées. À l’époque, affirma-t-il aux journalistes, il talonnait les loups plusieurs jours durant — non, vraiment, celui-ci était bien chétif et peu aguerri… Puis, d’une transition à l’autre, il en vint à pérorer sur ses nombreuses conquêtes féminines et proposa même à une journaliste de l’accompagner pour sauter sur son gros ventre en toute intimité. Elle déclina et il ne comprit pas; à l’époque, les femmes adoraient faire des galipettes sur son corps nu.

Lorsque la bête ensanglantée fut évacuée, les flashs s’estompèrent et Axel se rapprocha du lieutenant.

— Vous savez d’où peut venir ce loup? l’interrogea-t-il.

— Aucune idée. Du zoo de Vincennes, j’imagine.

— Vous vous en foutez, n’est-ce pas?

— Disons que nous ne sommes pas le même genre de justicier, répliqua le lieutenant. Je vous remercie néanmoins de m’avoir laissé la vedette, dit-il tout sourire. Je vous revaudrai ça.

De retour au commissariat, Axel contacta le responsable du parc zoologique de Vincennes, de celui du Jardin des Plantes, puis de tous ceux de l’Est parisien. La réponse se révéla catégorique : aucun loup ne manquait à l’appel. Celui-ci était sauvage. Il avait traversé le périphérique pour entrer dans Paris.

3.Chaises musicales à l’Élysée

Ce matin, le président de la République avait décrété le protocole mauve, et c’est sans doute la raison pour laquelle on entendait claquer les dents de ses ministres depuis le salon Murat. Mais lui ne s’en préoccupait guère, préférant admirer son reflet dans l’un des miroirs de ses appartements privés. Ses traits de visage juvéniles renforçaient l’élégance de ses costumes toujours impeccables. Cet Apollon — surnom soufflé aux médias — rassurait les masses. Même son nez légèrement busqué lui conférait un air impérial. Quant à son crâne en forme de montgolfière, certains affirmaient que c’était là signe d’intelligence. Lorsqu’il fut satisfait de son apparence, il quitta l’aile est de l’Élysée avec une démarche de rappeur. Mais alors qu’il longeait la salle des portraits, il décida d’opter pour une attitude plus hautaine et princière.

Les portes du salon Murat étaient ouvertes, et c’est tout naturellement que le président s’avança de deux mètres avant de s’immobiliser, conformément à l’étiquette. Sans même bouger la tête, il posa des yeux froids sur la nuque de ses ministres, particulièrement souples lorsqu’il s’agissait d’effectuer la révérence. Un serviteur à double-épaulette se glissa derrière lui, tout vêtu de noir et la colonne vertébrale dégingandée. Il déposa une veste d’hermine sur son dos, ainsi qu’une couronne de laurier sur sa tête. Puis, un autre valet tendit le sceptre avec lequel le chef de l’État aimait corriger ses conseillers quand ceux-ci se permettaient de distordre sa propre réalité.

Le président prit place et déclara d’un air pontifiant :

— Mes chers collaborateurs, compte tenu de la difficulté des temps actuels, j’ai beaucoup réfléchi. Quand j’ai pris les rênes du pays, il allait mal, et aujourd’hui il se porte mieux. Je ne peux l’abandonner. Je me vois donc dans l’obligation de me représenter pour un nouveau mandat.

Les ministres acquiescèrent tous de la tête, et certains applaudirent. Le président laissa passer l’instant d’ovation et enchaîna :

— Par contre, je veux du sang neuf dans ce gouvernement. C’est pourquoi j’ai préparé un petit jeu.

Ses lèvres fines et pincées ne purent rester insensibles, et un subreptice sourire sadique déforma sa bouche.

— Vous remarquerez, poursuivit-il, qu’il n’y a que douze sièges autour de la table et que vous êtes treize. Or, chaque place correspond à un poste. Alors, on va jouer aux chaises musicales! s’écria le président en battant des mains.

Et tandis qu’il expliquait à la seule femme de l’assemblée — ministre des Gonz' et des Chiards — qu’elle gardait son poste si elle restait silencieuse, l’un des valets à simple épaulette entra dans la pièce. Tout vêtu de blanc, le buste penché sur l’avant, il déplaçait avec peine un splendide gramophone à roulettes, serti de pierres précieuses et paré de fines dorures.

Le président rappela les règles du jeu «pour ceux qui étaient vraiment trop vieux et trop nazes» et déclara que celui qui resterait debout «s’en retournerait pelleter de la bouse avec les pécores de son fief de province».

Fier de sa réplique, le chef de l’État était hilare, mais peu de ministres réussirent à l’accompagner dans cet instant d’euphorie, bien trop stressés par l’imminent virage qu’allait prendre leur carrière. Quand il fut remis de ses émotions, le président grimpa debout sur sa chaise et fit signe à son DJ de lancer la musique qu’il avait choisie : du rap groovy autotuné. Le gramophone, plus habitué aux concertos et quatuors classiques de son prédécesseur, grinça sous les premiers accords. Mais un serviteur vint lui taper le bout de la trompette avec un bâton, et l’appareil obtempéra.

Les ministres s’élancèrent mollement. Ils louchaient sur le libellé des postes écrits en tout petit, accélérant à l’approche de certains intitulés et décélérant à proximité d’autres. Ça gueulait, poussait un peu et chahutait sur cette musique choisie par le président. Il en battait la mesure avec son sceptre, faisait des huit avec son ventre, la bouche en cul de poule et les yeux plissés, pour montrer à tous qu’il kiffait grave.

Pourtant, d’un geste froid et impromptu, il ordonna au DJ de relever le diamant du disque. La musique se stoppa net. Dans le court silence qui suivit, seule la respiration d’un gramophone épuisé se fit entendre, avant de laisser place aux caquètements d’une basse-cour. Les ministres s’élançaient sur la chaise la plus proche, jouant des coudes, mordant, poussant. Et bientôt, tous furent assis. Excepté un.

D’un geste noble, le président lui indiqua la sortie. Baissant la tête, ce ministre qui n’en était plus quitta la salle sous les huées libératrices des nouveaux promus qui découvraient leurs postes.

Le président se rassit et demanda :

— Bon, qui est mon Premier ministre?

Un petit homme trapu, des lunettes rondes vissées sur le nez, répondit d’un air mal assuré :

— Euh, je crois que c’est moi…

— Alors, quel est l’ordre du jour, mon brave et fidèle bras droit? demanda le président avec enthousiasme.

— Votre réélection, il me semble? Il faudrait travailler à un programme…

Le chef de l’État lui coupa la parole :

— Hou là, non. Ça va vite me gaver! Dites-moi plutôt quelles sont les requêtes du peuple, que je délibère en toute impartialité.

Davantage administrateur que fin politicien, le Premier ministre suait à grosses gouttes, et tandis qu’il s’essuyait le visage avec son revers de manche, il proposa :

— Nous pourrions entamer ce conseil par le sujet des limitations de vitesse...

— Moi, je n’ai pas de problème avec ça, j’ai un chauffeur qui fait ce que je veux, répondit le président.

— En fait, bredouilla le Premier ministre en lisant le papier devant lui, des citoyens réclament de pouvoir accélérer jusqu’à 110 km/h dans les lignes droites de plus de 400 mètres, et jusqu’à 120 km/h dans les lignes droites de plus de 600 mètres, à condition bien sûr que la voiture soit de couleur rouge.

— Qui réclame ça? s’enquit le président.

— Sans doute les ploucs que je vais devoir me coltiner, répondit le nouveau ministre de l’Agriculture en remontant ses manches.

Le ministre de la Santé et des Bobos sans gravité, vieux briscard de la politique et connaisseur du sujet, se permit de prendre la parole :

— Baisser la vitesse sur les routes a des objectifs tant écologiques que pour limiter le nombre d’accidents…

Le président le coupa :

— Vous n’étiez pas déjà à ce poste vous?

— En effet…

— C’est fâcheux ça. Échangez avec les Transports, c’est un ordre!

Les deux hommes concernés se firent passer le papier cartonné placé devant eux. Ils avaient changé de ministère.

Le président reprit :

— Bon, qu’en dit mon nouveau représentant de la Santé et des Bobos sans gravité?

— Euh… Baisser la vitesse sur les routes a des objectifs tant écologiques que pour limiter le nombre d’accidents…

Le ministre des Transports et Transgenres intervint :

— Nous pourrions empêcher les gens de conduire aussi vite en ajoutant des virages ou en détruisant des bouts de chaussées, non? Mon beau-frère possède un rouleau compresseur et, sous réserve de lui octroyer un marché public juteux, il serait ravi d’intervenir.

— Ça ne causerait pas plus d’accidents?

— Si, mais ça justifierait de limiter la vitesse sur les routes...

— Ce sujet est réglé, coupa le président. Quoi d’autre, mon brave Sancho? demanda-t-il à son chef du gouvernement.

Bien que se prénommant Armand et non Sancho, le petit homme à lunettes répondit :

— Il y a cet hôpital en flamme, en Alsace.

— L’Alsace, c’est pas en Allemagne? demanda le ministre de la Guerre et des Paillettes.

— Attendez, je vérifie, s’écria le président radieux.

Il prit sa besace en cuir de vachette de Kobe et en sortit son cahier de vignettes Panini qu’il organisait avec tant de soin. Il avait quasiment terminé la collection des images d’Épinal des régions françaises, et il en était fier!

Après avoir feuilleté quelques pages, il posa son index sur le livre et marmonna difficilement l’objet de sa lecture. Puis, heureux de sa trouvaille, il releva la tête et déclara :

— Si, si, c’est bien en France.

— Bon, bah on éteint l’incendie alors?

— Bien entendu… Monsieur le ministre du Budget et des Paris Sportifs, vous nous débloquerez quelques fonds pour ça.

— Et je les prends sur quoi, Votre Majesté? dit le ministre stressé par sa première intervention.

— L’argent, c’est circulaire, vous trouverez, répondit le président sans même s’interroger sur le ton ampoulé employé par son vassal.

Le ministre feint de comprendre cette phrase énigmatique et se permit d’ajouter :

— Quand on a éteint le feu, on répare l’hôpital?

— Non, mais ça ne va pas la tête! s’écria le président. Non, non, on éteint déjà les flammes, c’est cool. Je ne suis pas Rothschild!

Il débita ensuite un sensationnel monologue sur ce personnage de l’histoire, d’autant plus qu’il avait récemment complété son cahier Panini des grands financiers du 19e, et qu’il en connaissait désormais un rayon.

Après cela, l’ensemble des sujets furent évacués à coups de pompes. Or, le protocole mauve exigeait encore vingt minutes de présence pour un conseil de cette importance. Le président en profita donc pour railler le manque de style de son ministre de la Guerre et des Paillettes; il laissait des silences entre chacune de ses répliques, afin que tous ses collaborateurs aient le temps de rire à gorge déployée. Le ministre concerné par les plaisanteries acerbes dissimulait sa bouche tordue de vexation, et comme tous, il attendait que les minutes passent.

À l’heure dite, le président fit signe à ses ministres de sortir. Ils se levèrent d’un seul homme, se courbèrent en une belle révérence de groupe, et quittèrent la salle sans tourner le dos au personnage à qui ils avaient juré allégeance.

Demeuré seul, le chef de l’État jeta un œil sur les jardins de l’Élysée avant de s’amuser avec un petit canard en plastique jaune qui traînait sur le dossier du réchauffement climatique.

4.Le travail, c’est la santé

Il était tard et le commissaire Némès-Ressac n’avait pas terminé sa journée de travail. Assis à son bureau, il s’échinait à traiter les affaires en cours, dont on empilait les dossiers sur sa table. Une sorte de tour de Babel de parapheurs et pochettes, dont lui seul devait résoudre l’énigme, quitte à ce qu’il disparaisse sous la paperasse.

Il devait avant tout mettre la main sur ce professeur de philosophie accusé d’homicide. Ce dernier avait proposé un exercice de scepticisme et suggéré la pratique du saut à l’élastique sans élastique. Sur les trente-deux élèves de sa classe, tous avaient sauté. Le ministre de l’Éducation et du Chômage avait immédiatement interdit les élastiques et les enseignants s’étaient indignés. Ils admiraient ce professeur de philosophie qui avait contribué à réduire les effectifs, de manière peu orthodoxe, certes, mais pour une fois, quelque chose était fait. En outre, il avait réussi à capter l’attention de tous ses élèves. Le Che Guevara de l’Éducation nationale, le surnommait-on dans les salles de profs.

Et tandis que l’affaire avait marqué la population et fait grand bruit, le professeur de philosophie s’était évanoui dans la nature. Le commissaire divisionnaire Deschannel avait contacté Axel pour lui suggérer d’effectuer ses recherches en Amérique du Sud; d’après la DGSE, le Che était friand de danses de salon.

Axel s’exécutait. Dans un mauvais espagnol, il appelait une à une les écoles de danse de Buenos Aires. Et si son subconscient l’alertait de l’absurdité de la démarche, la partie consciente de son cerveau n’en soufflait aucun mot.

Non, Axel était autrement perturbé par l’affaire des loups. Après celui de la rue de Vitruve, c’est six nouvelles bêtes qui avaient été tuées dans son arrondissement. Et c’était sans compter les nombreux sangliers qui s’ébattaient joyeusement sur les boulevards des Maréchaux; les uns jouant à un, deux, trois soleils avec les phares des voitures, les autres à chat perché sur les motards.

Axel avait contacté ses homologues qui faisaient face à la même situation. Pourtant, aucun n’avait lancé d’enquête; la demande ne venait pas d’en haut. «Informer la hiérarchie de ces histoires? Et pourquoi pas donner un god pour se faire enculer?!» avait soufflé le grossier commissaire du 9e arrondissement.

La presse sensationnaliste avait bien couvert ces événements qui n’étaient toutefois qu’un empilement de faits divers que personne n’avait cherché à recouper. Les habitants ne semblaient pas si perturbés; s’ils croisaient un animal, ils se contentaient de changer de trottoir. Mais aux yeux d’Axel, l’affaire paraissait inquiétante et nécessitait d’être prise au sérieux. Des loups pénétraient tout de même dans la capitale, et on ne savait ni d’où ils venaient, ni ce qu’ils voulaient. Malgré leur ancestrale réticence à éviter les hommes, ceux-ci n’avaient pas tremblé : ils étaient entrés dans Paris. Axel avait peur, et il sentait cette peur s’immiscer dans son corps, un corps couvert de cicatrices, dont les plaies semblaient se rouvrir. Si les animaux se décidaient à attaquer, qu’en serait-il? S’ils se regroupaient en meutes, prêtes à dévorer les passants sur des critères arbitraires, que feraient-ils?

Le survolté lieutenant de louveterie avait su prendre son parti de la situation. Son costume de justicier s’était adjoint une cape en peaux de loups tannée, et c’est tout de rouge vêtu qu’il traversait Paris dans sa wolfmobile, sous les acclamations de la population. Il organisait des battues, traquait les animaux, les abattait à coups de calibre 22. Et lorsque le sang coulait, il exultait de bonheur. Les jappements de ses chiens et les vivats de ses admirateurs lui tournaient la tête au point qu’il n’hésitait pas à rendre lui-même hommage à ses exploits. Il tirait sur les ampoules des lampadaires de rue, ce qui produisait des petits feux d’artifice bien agréables à regarder. Mais les battues se faisant toujours plus nombreuses, cette fâcheuse maniaquerie avait eu pour conséquence, une fois la nuit tombée, de plonger des rues entières dans le noir.

Qu’importe, ces événements récents avaient redoré le blason du lieutenant dans les milieux mondains de la capitale. Il organisait d’ailleurs une soirée en son honneur au réputé Palace Club de Boulogne, où le buffet serait intégralement composé des animaux qu’il avait exécutés. Il avait insisté pour qu’Axel soit présent, car après tout, c’est grâce à lui que tout avait commencé, lui avait-il dit.