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Menaces terroristes sur la Belgique
Sébastien Binet n'a pas résisté aux sirènes de l'écologie ! Et pourquoi leur résisterait-il ? Les problèmes de la planète engagent la responsabilité de chacun. Mais si le commissaire Saint-Loup se montre circonspect, c'est qu'il n'accorde aux hommes qu'un crédit limité. Lui-même n'est-il pas impliqué - bien malgré lui - dans une affaire de terrorisme international ? Rim, sa maîtresse avait donc un double visage… A vrai dire, si l'autorité fédérale ne s'était pas résignée à ses frasques, il y a longtemps que le sémillant enquêteur aurait reçu une affectation plus administrative… Tout commence à l'occasion du Bal du Rat mort à Ostende. Un avocat quelque peu éméché est tué devant son hôtel. Un crime crapuleux ? Peut-être, mais la présence de cyclistes masqués continue d'intriguer les enquêteurs. D'autant plus qu'un autre meurtre est perpétré en plein Bruxelles, à l'heure de pointe, à deux pas du domicile de Théodore Saint-Loup ! Là aussi, des cyclistes roulant le long des voitures et… des masques verts ! En fouillant dans ses poches pour en extraire une pipe, Théo se dit qu'il ne s'agit pas vraiment de la couleur de l'espérance…
Découvrez sans plus attendre cette enquête policière au rythme effreiné !
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
- "Michel Joiret est incontournable dans la sphère des écrivains belges francophones [...] : ses romans policiers sont délicieux et teintés d’humour. [...] Le rythme est soutenu et tient le lecteur en haleine."
(Critiques libres)
A PROPOS DE L'AUTEUR
Michel Joiret est né à Bruxelles le 31 janvier 1942. Professeur de français dans l'enseignement secondaire. Depuis 1980, détaché pédagogique puis chargé de mission du CPEONS (Conseil des Pouvoirs organisateurs de l'Enseignement officiel neutre subventionné). Animateur du Projet-Lecture Charles Bertin en Hainaut (Belgique), tente de concilier enseignement et culture autour de projets interdisciplinaires. Aujourd'hui conseiller pédagogique à la Fondation Michel de Ghelderode et animateur de la revue trimestrielle d'art et de littérature LE NON-DIT. Organisateur de débats, foires du livre, conférencier. Responsable de séjours pédagogiques dans les sites littéraires pertinents : Alain-Fournier, Marcel Proust, Ronsard, Pierre Loti, Chateaubriand et George Sand. Ecrivain (roman, poésie, essai, nouvelle théâtre). Nommé Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres en 1990 par Jack Lang, Ministre de la Culture, de la Communication, des Grands Travaux et du Bicentenaire.
EXTRAIT
Ostende se racle la gorge au champagne.
La longue robe des vagues s’illumine et s’éteint, fait péter ses rubis, ses émeraudes et ses ors aux quatre coins de la nuit. Le noctambule suit depuis le phare de la jetée les fuseaux rouges et bleus qui balaient la digue, la plage et même les crêtes sombres et frisées de la mer. En même temps, des feux rituels crépitent à différents endroits de la côte et autour d’eux, de jeunes loups masqués, aux effets d’un autre temps, dressent les bras, esquissent un pas de danse et éructent contre les sortilèges de l’hiver finissant.
L’immense bouche du Kursaal crache ses meutes de légionnaires romains, de derviches improvisés, de princes vénitiens, de diables cornus et d’animaux fabuleux. Un dragon à huit pattes ondule entre les groupes capés, serrés et qui soudain s’égaient par dieu sait quelle injonction de galop insensé. Une oreille attentive surprendrait le choc des flûtes pétillantes, des chopes, des verres à vin, les chuchotements rauques et avinés au détour d’une épaule agrippée, un bruit de lèvres écrasées et rouges ; une autre retentirait des accords poussifs scandés par un orchestre espagnol qui réserve aux premières heures de l’aube la ponctuation molle et chaloupée des maracas.
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Seitenzahl: 168
Veröffentlichungsjahr: 2015
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La double vie est le plus souvent une deuxième vie qu’on n’a pas pu arrimer à la première.
Le Commandeur
Ce roman est une œuvre de fiction. Toute référence à des personnes, des lieux, des événements, ne serait ici que pure coïncidence.
Ostende se racle la gorge au champagne.
La longue robe des vagues s’illumine et s’éteint, fait péter ses rubis, ses émeraudes et ses ors aux quatre coins de la nuit. Le noctambule suit depuis le phare de la jetée les fuseaux rouges et bleus qui balaient la digue, la plage et même les crêtes sombres et frisées de la mer. En même temps, des feux rituels crépitent à différents endroits de la côte et autour d’eux, de jeunes loups masqués, aux effets d’un autre temps, dressent les bras, esquissent un pas de danse et éructent contre les sortilèges de l’hiver finissant.
L’immense bouche du Kursaal crache ses meutes de légionnaires romains, de derviches improvisés, de princes vénitiens, de diables cornus et d’animaux fabuleux. Un dragon à huit pattes ondule entre les groupes capés, serrés et qui soudain s’égaient par dieu sait quelle injonction de galop insensé. Une oreille attentive surprendrait le choc des flûtes pétillantes, des chopes, des verres à vin, les chuchotements rauques et avinés au détour d’une épaule agrippée, un bruit de lèvres écrasées et rouges ; une autre retentirait des accords poussifs scandés par un orchestre espagnol qui réserve aux premières heures de l’aube la ponctuation molle et chaloupée des maracas.
Le Bal du Rat Mort jette un sort aux longues semaines endormies sur le paillasson blanc du sable ; il se frotte les pattes sur les cœurs assoupis dans les brumes, réveille brutalement l’amant qui remettait à plus tard sa longue caresse de gisant, sonne la charge des bandes d’enfants engourdis sous les capuchons baissés, comme de petits moines encore figés par les glaces de ce début d’année morne. Désormais, il va falloir compter avec le feu roulant des veines, avec la toute nouvelle nudité de ces femmes qui cherchent au fond d’un miroir l’enveloppement de la lumière et l’impromptu des mains secrètes.
Autour d’un puits de flammes, non loin des premières vagues, Steven, le fou, pousse une fille aux longs cheveux noirs, s’excitant à la suivre, le souffle court, le diamant de l’œil ambigu où chavire une flammèche inquiétante, comme roussie par le reflet des mousselines d’écume. Jan de Meester a choisi le bouclier d’un brise-lames pour y étendre la jeune Erika, soûle de confettis, de paillettes, de strass et de pomerol. Elle frissonne de plaisir et de froid à l’instant même où le gros Jan, couché sur elle comme sur la proie du monde, se lâche en saccageant les boucles blondes qui roulent dans la poussière grasse du sable. A leurs côtés le masque souriant d’Obama et le visage glacé de Mélusine, posés sur les ripple marks comme de vieux cartons et retenus par un élastique, poursuivent le sortilège.
Marc Grandville retient son estomac, chaviré par des heures de libations. Il sort non sans mal de la grande salle où les tables défraîchies, troussées jusqu’aux cadavres de vieux bordeaux et de champagne, versent sans retenue dans les ourlets maculés de la nappe. Il jette un regard pénétrant autour de lui, sans retrouver cette Marianne au bonnet phrygien qu’il vient d’embrasser dans l’épingle à cheveu d’une farandole. Le damier jaune et noir de la digue retentit du bruit des sabots d’un groupe de jeunes villageoises qui dansent au rythme de l’accordéon. A deux cents mètres, un orchestre de jazz band déchire la nuit en répondant à sa manière aux échos sonores de la fête.
Pour rien au monde, l’avocat de la Sonaco ne manquerait le plus curieux sacre du printemps qu’on puisse imaginer. Le Bal du Rat Mort est unique en Europe et c’est bien celui qui marque le plus la rupture entre la mort et la vie. Tout à sa jubilation d’être au rendez-vous, ce 7 mars 2009, Grandville ôte le loup qu’il porte depuis quelques heures déjà. S’il veut rentrer, accompagné, à l’Astoria, il est plus que temps de jeter les masques ! Il sourit en surprenant un jeune homme déguisé en renard, qui vomit solennellement le long d’un mur latéral. Lui-même ne tient pas trop bien sur ses jambes et il s’interroge sur l’opportunité de développer un désir sexuel qui n’a peut-être pas les moyens de ses intentions… Mais à quarante-cinq ans, le juriste a décidé de ne plus rien se refuser. Pour être honnête, il n’a d’ailleurs jamais failli à cette règle ! Marié, père de deux enfants, Grandville est par-dessus tout ce qu’on peut appeler « un pilier de bar ». Tout à ses périodes de chasse, il n’abandonne au whisky que les moments où les filles ne le requièrent pas.
Outre ses deux occupations favorites, Marc Grandville est un avocat redouté et redoutable. L’affaire du Bombay Skin, un navire qui a largué accidentellement sa cargaison de pétrole, est encore dans toutes les mémoires. Les pêcheurs bretons n’ont rien obtenu de l’État, à la grande fureur de toute une région sinistrée ! Grandville a plaidé l’accident de telle manière que les jurés se sont prononcés sur un non-lieu scandaleux.
Le Bombay Skin n’était d’ailleurs que le quatrième fleuron d’une campagne juridique victorieuse sur tous les tableaux. Il y avait eu les affaires du Maraco, du Roller Beach et du Sea Boat.
Toutes auraient pu mener la Viaco à la faillite si elle ne s’était offert la collaboration d’un maître du Barreau à la double nationalité, française et belge. Les miraculeuses interventions de Grandville furent d’ailleurs généreusement rétribuées. C’est ce qui peut expliquer sans doute le train de vie confortable d’un homme pour qui l’univers s’apparente à un parcours de golf !
A quelques mètres de lui, Rosa, une jeune Angolaise, s’est débarrassée de son loup comme il vient de le faire. Lumineuse dans sa robe de feu, elle agite ses longs cheveux bouclés et exhibe un fin visage d’ébène à la curiosité des fêtards. Quelques sifflets attestent qu’une telle beauté sort visiblement de l’appréciation routinière… Rosa est superbe et Marc Grandville est le premier à lui rendre hommage.
– Les fins d’hiver attisent ma solitude, chère âme, que diriez-vous de quelques pas complices sur la digue, ou peut-être plus loin sur la plage ? Vous voyez bien que la mer est en feu ! Quel spectacle !
Rosa tourne vers lui sa robe en satin rouge, largement échancrée autour des épaules. Ses yeux, couleur d’ambre et de lait, le toisent un moment et elle ne résiste guère à son apostrophe Grand Siècle, parfaitement désuète, mais en accord avec un smoking bien coupé, qui est le reflet d’un homme fortuné, élégant, rehaussé d’une abondante chevelure poivre et sel et éclairé d’un sourire avenant et moqueur.
– Quelques pas sans engagement… Pourquoi pas ?
Sa diction dénote une hésitation, un certain trouble, une lenteur calculée, mais aussi la désinvolture illusoire de ceux qui n’en sont pas à leur premier whisky. Marc Grandville affiche cette expression souriante et déterminée qui passe, aux yeux de très nombreuses femmes, pour le visage même de la séduction.
Rosa se laisse emmener sans sourciller. Elle ondule naturellement et requiert le regard du moindre quidam. Sans se départir de sa mine avenante, elle préserve au fond d’elle-même une sorte de fixité mentale qui atteste sans nul doute une parfaite maîtrise de soi et des autres. Grandville passe une main autour de sa fine taille et le couple s’engage dans un étrange univers à mi-chemin entre le paradis de Lewis Carroll et l’enfer de la Cour des Miracles. Ici, un cracheur de feu, là, trois Indiens qui tournent autour d’un poêle improvisé en psalmodiant un texte rituel ; plus loin encore, deux énormes tambours et ses batteurs fous carburent à la bière et à l’héroïne…
Sur la plage, les foyers se multiplient et on voit courir autour d’eux les silhouettes interlopes de la nuit…
Grandville adore se fondre dans ce monde virtuel où l’interdit flirte avec le plaisir. Sans doute se sent-il davantage chez lui à la lisière des deux mondes. Depuis l’enfance, il multiplie les expériences sensorielles puissantes (ses proches parlent plutôt de provocations) en confrontant son pouvoir de domination à la précarité de l’autre. En définitive, c’est bien son charisme ambigu qui lui a permis de passer une robe d’avocat. Certains parlent de son cynisme ou même de sa cruauté. Ses amis ont bien compris qu’il leur faisait payer cash ses rares moments de tendresse ! Car si Grandville détecte infailliblement la faiblesse des autres, il fustige la sienne en ne s’autorisant guère que des abandons calculés.
Rosa penche une chevelure hésitante vers l’épaule de l’avocat. Cédant déjà à la manœuvre explicite de son nouveau compagnon, elle frissonne des pieds à la tête.
L’homme abandonne un instant la petite Angolaise et se dirige vers la grande salle du Kursaal où les tables se dégarnissent peu à peu. Il a le temps de s’apercevoir que la plupart des convives baissent le masque et multiplient les postures aléatoires, certains allant jusqu’à glisser peu à peu en se retenant maladroitement à la nappe. Plus loin un faux derviche s’accroche au cordon d’un rideau lourd en posant la joue contre l’incarnat du velours… C’est à ces détails qu’on voit que la nuit avance, pense Grandville en saisissant deux flûtes à champagne.
En sortant, il se fait bousculer par le général Bonaparte et écraser le pied par un sosie de Frank Sinatra. Rafraîchi par l’air coupant, il tient ses deux Taittinger comme des chandeliers et jette un regard circulaire autour de lui. Où diable Rosa a-t-elle pu passer ? Agacé par les maracas qui ponctuent derrière lui chacune de ses pensées, il longe les filles en sabots, tourne autour du jazz band, esquive les Indiens et observe la plage où les feux diminuent et où les silhouettes s’estompent. Il descend l’escalier en bois, fâché de voir ainsi déranger ses plans.
Quelques pas vers la mer où le vent du Nord s’est réveillé. Il manque de buter sur un couple caché sous une couverture et risque un juron bien senti en voyant l’un des deux verres lui inonder la main.
Pas de Rosa. Nulle trace de la jeune femme.
Les fêtards se font plus rares et une première ligne d’horizon pâle annonce timidement le jour à venir. Grandville est furieux. Il déteste l’échec et tout ce qui s’apparente pour lui à de la frustration. En maugréant, il remonte sur la digue et s’arrête un court instant pour vider la flûte restée pleine. Une bise piquante agite le tissu de son smoking et le fait frissonner. Dépité, il retourne vers le Kursaal, réclame son manteau, remonte le col et ajuste son écharpe en soie blanche. Un employé en livrée lui présente un cigare qu’il accepte et qu’il fume en arpentant les pierres d’une rue latérale.
Tout à sa déception, il se fait percuter par une Madonna de pacotille qui lui serre la tête et l’embrasse sur la bouche. Il se dégage avec humeur et se frotte les lèvres à son mouchoir. Même dans les rues obscures, le Bal du Rat Mort continue de danser. Quelques pétards au loin et une meute de pirates, sabres au clair, qui entourent les passants en hurlant.
Grandville s’arrête pour observer sa chaussure gauche. Il incrimine la semelle pour expliquer l’hésitation de sa marche. En réalité, il est ivre et hors de lui. Sa proie vient de lui échapper et il se met à évoquer in petto toutes les humiliations qu’il lui aurait fait subir.
– Depuis cinq ans, je ne suis jamais rentré seul, peste-t-il en s’efforçant de marcher droit.
Le voilà enfin au premier carrefour.
L’Astoria est à moitié éclairé, familier des noctambules, des amants de passage et des touristes occasionnels. Un néon vert éclaire la façade comme un phare pour les rescapés du « Rat mort ».
Un pétard vibre dans la nuit, plus retentissant que les autres. Grandville observe la cité d’un regard glauque, embué par l’alcool. Des courses folles s’amorcent ici et là, dans le désordre et l’improvisation.
On pourrait se croire dans le Paris des insurgés, pense-t-il après avoir aperçu un imprévisible Marat, vautré dans une charrette tirée par deux sans-culotte.
Gavé par tous ces masques, tous ces emplois, toutes ces parures, l’avocat aspire brusquement à trouver l’abrutissement instantané sinon un sommeil réparateur.
Il mâchouille un reste de cigare pour attiser des pensées de plus en plus confuses… Bizarrement rasséréné, il agite un trousseau de clés au fond de sa poche, ralentit son pas et retrouve un semblant de sérénité.
Trois types très souples se dirigent vers lui. Ils sont en livrée blanche et se tiennent par la taille, virevoltant selon les caprices de l’un d’eux. Ils portent chacun le même masque vert pâle, piqué de petites étoiles blanches, qui ne fait apparaître que la lisière de l’œil.
Marc Grandville leur sourit et il s’écarte pour les laisser passer. Au loin résonne une corne de brume, car le brouillard, il est vrai, s’est épaissi. Quelle salope ! pense-t-il en sortant la clé de sa poche, passant ainsi de la paix intérieure à la colère, ce qui était chez lui une attitude fréquente. Il ne peut décidément souffrir que l’Angolaise lui ait posé un lapin et il rabâche sans cesse sa déconfiture.
Juste après, il se rassure en évoquant l’épilogue heureux de sa dernière affaire.
On se console comme on peut, articule-t-il, comme pour lui-même. Dans l’immédiat, il retrouverait Clémence et les gosses. Après tout, fit-il en haussant les épaules, un zeste d’honorabilité, ça rafraîchit la vie d’un homme !
Il n’identifia pas tout de suite le chemin de la lame qui le fixait comme un insecte. Quand il éprouva le feu de la douleur qui irradiait en lui, il voulut crier, mais ses lèvres s’ouvrirent sur le seul vent du Nord. Il se vit tomber sur les pierres grasses de la rue et entendit le cliquetis des clés qui glissaient vers le caniveau. Sur le trottoir d’en face, un couple s’embrassait à pleine bouche et la chenille des trois masques étoilés avait disparu dans la nuit. Grandville enregistra l’éclatement d’une fusée rose au-dessus des toits mais il ne l’associa ni au Bal du Rat Mort ni au corps de Rosa, ni à celui de Clémence…
Le portier de nuit se précipita vers le corps sans vie. Après s’être assuré qu’il ne servirait à rien d’appeler un médecin, il hésita entre le hurlement instantané et l’appel téléphonique mesuré.
Ce fut cette dernière proposition qui l’agréa.
Zzzzz… Clap !
Et puis quelques rires. Décidément, ils ne s’y font pas. Personne ne s’habitue d’ailleurs aux arrivées campagnardes de Binet !
Le commissaire Théodore Saint-Loup sourit en passant une demi-tête par la fenêtre. Le temps de libérer la fumée de sa troisième pipe matinale. Sébastien Binet, planton de son état et par ailleurs, policier fort honorable, fait la joie de la maison poularde depuis que Saint-Loup l’a affecté aux missions d’étage, comme on dit, aux tâches « ménagères » – l’expression est de l’inspecteur Julien Roos, le plus désinvolte du service, mais peut-être aussi le plus précieux des collaborateurs.
En bas, ça jacasse, ça rigole, ça siffle… Zzzzz, c’est le frein du vélo… Clap, c’est l’élastique qui lâche après avoir vaillamment serré les chevilles de l’utilisateur. Il faut dire que Binet est le seul planton cyclo-mobile du commissariat. Les autres se débrouillent à pied, en tram, empruntent le métro ou se font conduire. Pas Binet ! Ça lui a pris lumineusement il y a trois mois environ, à la veille des élections européennes. Comme le buisson ardent de Moïse, l’écologie roborative et scintillante a touché le cœur ouvert de Sébastien Binet ! Faut dire qu’il y a eu les prémices (une circulaire de l’Etat-Major proscrivant la fumée dans les lieux de service), les « gueules » réprobatrices du planton chaque fois que Saint-Loup saisissait l’une de ses quinze pipes étalées sur son bureau, le nez pincé de Binet quand les volutes de tabac s’en venaient lui chatouiller la cloison nasale… Oui, des prémices. Mais personne n’aurait pu imaginer une aussi spectaculaire conversion aux idées vertes… Marie-Antoinette M’Bayo, son épouse, elle-même, n’en revenait pas… Du jour au lendemain, haro sur les fritons pimentés de l’Afrique Centrale, sur les poulets privés de promenade, sur le bœuf chevillé au squelette, haro sur le veau piqué dans les étables suspectes, sur les salades sidéennes, sur les courgettes importées, sur les épis transgéniques, sur les poissons tartinés au mercure…
Binet était entré de plain-pied dans l’ordre austère de l’authenticité. Mais son épouse n’était pas la seule, hélas, à vaciller sous le joug des insurgés du bien-être. Les collègues de la rue du Marché-au-Charbon, eux aussi, ont ployé devant le « savoir-vivre mieux » brandi par ce nouveau garde vert ! Haro sur les tuiles du malheureux inspecteur Van Gaal, qui avait boudé les panneaux solaires lors de l’achat de sa maison ! Haro sur la nouvelle berline de Diane qui n’avait pas souscrit à l’énergie verte ! Haro sur la cohorte des poubelles du garage dès lors qu’un mouchoir en papier boude la couleur jaune pour se faire incinérer !
Quant aux grand-messes organisées entre les gares du Nord et du Midi pour le développement durable, pour la disparition du maïs transgénique, pour l’écoulement sélectif des déchets, pour la disparition de l’énergie nucléaire, pour les emballages biodégradables, elles décuplaient les pulsions positives de Sébastien Binet et requéraient sa présence militante… Ne parlons même pas de la vie dissolue de Saint-Loup, de son tabagisme chronique, de sa Mégane aux appétits féroces, de son anticonformisme ontologique, de sa légèreté par rapport au catalogue des valeurs détergentes… Si Binet éprouvait un mélange de sympathie et d’admiration pour son patron, il rangeait son comportement civique parmi les accessoires de la provocation pure !
En bas, la récréation continue. On entend des bruits d’animaux (cheval, coq, vache), les protestations aiguës de Binet, les impros sarcastiques de Roos, l’exaspération de Van Gaal : « Est-ce que je t’impose un claquement de bretelles, tous les matins ? Non, évidemment ! Alors toi, tes quilles et tes élastiques, bonjour la bouffonnerie ! », le rire en roucoulade de Diane… Au fond, c’est plutôt rassurant. Dans ce genre de métier, le silence est trop souvent le partenaire de l’échec et, en l’occurrence, l’échec ne figure pas dans le cahier des charges d’un commissariat !
…
Clac ! Une pipe en deux sur le parquet. Saint-Loup lance un juron sonore et se met à quatre pattes pour ramasser l’éclopée. La porte s’ouvre. Diane Delorme, en jupette bleue comme il se doit :
– Patron, c’est rapport à… Désolée de vous interrompre…
C’est agaçant, le ton ironique qu’elle adopte chaque fois qu’elle parle à Saint-Loup, son amant occasionnel. Théo se dit qu’on ne devrait jamais coucher avec ses employées, fussent-elles de fort jolies fliquettes !
– C’est rapport à la rafle de ce matin, chez le receleur de la rue Saint-François.
– Oui, et alors ? lance-t-il en se relevant. Il avait aperçu un slip rose et deux jarretelles noires qui ne lui étaient pas étrangers.
– Ben, fait-elle en se mordillant les lèvres, je ne sais pas si je dois vous le dire, mais…
– Au rapport lieutenant Delorme, et que ça saute, fait-il en se bourrant une nouvelle pipe.
– Voilà, c’est un peu gênant, mais Rim fait partie du lot.
Théodore Saint-Loup suspend son dernier geste. Il se brûle un doigt et dépose sa pipe. Rim, sa conteuse orientale, sa pute des hauts moments d’exotisme et de tendresse, Rim qui pleure, Rim qui rit, Rim qui lui saute au cou quand il lui rend visite, Rim qui ne compte jamais ses heures, mais qui empoche ce qu’il lui donne, Rim qui devine tout et ne sait presque rien de lui… Rim en prison ? Rien ne pouvait l’indisposer davantage, rien ne pouvait autant le déséquilibrer…
– Je verrai, fait-il en se tournant vers la fenêtre.
Diane sait qu’il ne supporterait pas d’être pris en flagrant délit d’émotion. Elle n’ignore pas non plus que cette étrange liaison est connue de tous ! Même le procureur général est au courant… Rim en prison, c’est un sale coup et Diana est fort mal placée pour le réconforter.
Seul dans son bureau, Théodore Saint-Loup pense à l’énormité de la situation ! Mais sa pensée dévie… Rim et la matité de sa peau brune, Rim qui devient plus présente encore dès que Thérèse s’éloigne… Théo se dit qu’il ne retiendra jamais une femme mais que toutes le requièrent à différents moments de sa vie…
