Les moulins de papier - Alain Billy - E-Book

Les moulins de papier E-Book

Alain Billy

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Beschreibung

Récit dans le contexte de la prise de Toulon par les Anglais

A Barjols, la diligence attendait, prête à partir. Suspendu à une chaîne, un pauvre quinquet diluait la pénombre ; sous sa lueur parcimonieuse parut, gracieuse dans une witzchoura de coupe sobre, une jeune femme. Le capuchon doublé de fourrure formait une auréole neigeuse autour de l’ovale irréprochable de son visage que des yeux limpides illuminaient.
Soulevant ses doigts fins chargés de bagues, la belle matinale s’adressa à Julien :
- Auriez-vous l’obligeance de m’aider à monter dans cette voiture ? ».

Davantage par amour pour la séduisante Marion que par conviction politique, Julien s’engagera dans un complot contre Napoléon, destiné à ouvrir les villes de Toulon et Marseille aux Anglais, alors maîtres de la Méditerranée. Il côtoiera Paul François Barras, entre Fox-Amphoux et les Aygalades, dans la cité phocéenne, le général Guidal et d’autres personnages fantasques, prêts à jouer leur vie pour renverser l’Empire...
Il rencontrera l’ex-roi d’Espagne Charles IV, puis l’Amiral Cotton, commandant l’escadre anglaise stationnée devant Marseille…
Après une incarcération au bagne de Toulon où il connaîtra les affres de la vie quotidienne des prisonniers, il mesurera progressivement comment l’efficace police de Napoléon mettra en échec la conspiration. Les rêves de conquête s’étioleront. Ainsi s’effondreront les « moulins de papier »…

Un roman historique palpitant qui emporte le lecteur en plein coeur de l'époque napoléonienne

EXTRAIT

Julien se hâtait le long des venelles tortueuses où traînaient des enfants en guenilles. Sur les boulevards, il chercha Marion : en toute jeune femme drapée dans un châle, ou trottinant sous un esprit à plume, il crut la reconnaître. Frémissements, enchantements fugaces, illusions… La jolie Barjolaise avait disparue.
Après des heures de prospection inutile, il déambula jusqu’à la mer. Lissées par le vent, de gigantesques élytres opalins gonflaient au-dessus des flots tumultueux. L’eau projetait son écume avec des bruits de verre contre les rochers bleuâtres, les digues, les ventres rebondis des navires, luisants comme des crabes.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Peintre, poète et écrivain, grand voyageur, Alain Billy, originaire du Var, a été directeur d’Instituts Français en Algérie (Tlemcen), en Indonésie (Yogyakarta), en Grèce (Thessalonique), au Maroc (Oujda et Essaouira).
Auteur multiforme, il a édité sept romans aux éditions Fleuve Noir, trois romans aux éditions Albin Michel, un roman aux éditions Belfond, un roman aux éditions Baie des Anges, un recueil de textes et dessins aux Éditions Parole, un conte pour enfants aux Éditions Temps Parallèle, deux livres de voyage aux Éditions Anako, cinq ouvrages de poésie…
Les moulins de papier le ramènent dans le passé et dans sa région.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Alain BILLY

LES MOULINS DE PAPIER

1811 – 1813

Roman

Phénix d’Azur Éditions

Remerciement

A  Hélène..

Chapitre I

La vieille berline cahotait sur le chemin dur, hérissé de rochers, creusé d’ornières. Englués dans des boues, des épineux succédaient aux champs suspendus aux ventres des collines. Las de considérer la nature rapiécée, nouée à fils de glace, Julien se sentit égaré sur ce plateau sauvage qu’un vent hargneux ébouriffait. Il se rencogna et concentra son attention sur les écorchures du capitonnage de son siège :

- J’ai hâte d’arriver, se dit-il. L’appel de Gatien m’intrigue…

Soudain, les chevaux ralentirent ; le cocher donna du poing sur l’armature du siège extérieur :

- Nous arrivons aux « Quatre Chênes », cria-t-il.

L’attelage s’immobilisa ; Julien ouvrit la portière. Sous d’énormes feuillages confondus, s’étendaient des landes de genévriers rachitiques, des bandes claires de pierrailles piquées de touffes d’herbes grisonnantes. 

Le conducteur, rouge de froid malgré la couverture doublée de peau qu’il avait rabattue sur ses jambes, secoua les rênes :

- Alors ? s’impatienta-t-il. Vous descendez ici, ou je vous traîne jusqu’à Riez ?

D’un bond, Julien quitta le berlingot. Son guide rajusta les collets de son carrick à la mode, couleur crottin, et abaissa sur son nez les bords de son chapeau à rubans :

- Vous oubliez votre bagage, maugréa-t-il.

Julien sauta sur le marchepied, tira de la caisse une mallette en cuir de Russie, s’écarta de la voiture. Le voiturin fit des moulinets avec son fouet, dont le manche court était orné de gros anneaux de cuivre ouvragé.

- Par là, indiqua-t-il, vous trouverez Campanette, Mourrefreï, La Giraude et les Flui-Flau. 

Basculant brutalement sur la gauche, il recommença le mouvement :

- De ce côté, il n’y a que La Carmille des Boucans… C’est peut-être là que vous allez ?

- Qui sait ? répondit Julien, goguenard. 

Froissé, le cocher haussa les épaules ; sa langue claqua dans sa bouche, et il émit un sifflement modulé :

- Allez, Metternich ! Le Viennois, hue ! Hue ! 

- Prenez garde aux « chauffeurs », citoyen ! lança Julien, se souvenant que l’homme lui avait confié avoir peur des brigands.

Mais quand l’équipage eut disparu, sa propre solitude lui pesa comme un fer. D’épais nuages s’effilochaient au-dessus du terrain rude, et l’impression de mélancolie qui s’en dégageait l’assaillait. 

Il fit quelques pas dans un sens, dans un autre puis, indécis, s’assit sur une pierre, fouilla dans l’une des poches de son pardessus, en sortit une lettre chiffonnée qu’il lissa sur son genou, avant d’en relire les derniers mots : « … Ne va pas jusqu’à Montmeyan, où tu te ferais remarquer. Après Tavernes, quitte la patache au lieu-dit Les Quatre Chênes, prends à main droite vers les Flui-Flau. Demande Maurique. Viens vite. Gatien. »

Singulière missive ! Outre le ton, qui n’était pas dans les habitudes de son ami, l’écriture, malhabile, la signature, presque illisible, accentuaient son mystère. 

Julien rempocha le feuillet, se dressa, s’élança sous le couvert des chênes, marcha longtemps sur le terrain rocailleux avant de fouler une terre souple, noirâtre, tapissée de feuilles craquantes comme du vieux papier. Des oiseaux invisibles lançaient des cris aigres qui crevaient un silence grandiose. 

A la lisière de la forêt, s’élevait un tertre surmonté d’une bâtisse ruinée : « Campanette »… Des lézardes séparaient les pierres rouillées et les linteaux s’incurvaient sous le poids de la maçonnerie en travail. Réparée à maintes reprises, la porte dégondée penchait, prête à se rompre. Une toiture irrégulière coiffait l’édifice, semblable à un chapeau posé de guingois. 

Julien dépassa la maison, longea des terres labourées, bordées d’amandiers ténébreux, de vignes arrachées, déposées pêle-mêle le long d’antiques murets de pierres sèches. Dans le lacis agressif des noires carapaces dressées, la bise sifflait en claquantes lanières. Il enjamba des massifs de fétuque à reflets cendrés, puis il vit apparaître la seconde bastide annoncée par le cocher : « Celle-là, se dit-il, c’est Mourrefreï ». Fière et solide, la maison prolongeait une hauteur. Un ruban de fumée rabattu par le vent rampait sur les tuiles rousses avant de se perdre dans le ciel flou. 

A ce moment, la lumière baissa et il accéléra le pas. Au bout d’un terrain raviné, couvert de buis, des chaumes prenaient des teintes maladives. Dans un pré, des moutons à laine sale paissaient. Un grand chien, tout en poils, bondit parmi les buissons en aboyant. Ce n’était pas une bête à mordre :

- Elle prévient son maître, se dit Julien. C’est tout.

- Laisse, mon beau ! lança quelqu’un.

La voix provenait d’un bosquet où, dans des dentelles de ronces, croissaient des églantiers et des poiriers sauvages. Au feutré des mots, Julien imagina l’homme qui les avait prononcés :

- Un noiraud inquiet…

Il avait deviné juste, mais il n’avait pas soupçonné un visage aussi expressif que celui là : un brusque sourire éclaira une face chiffonnée de rides, dans laquelle de petits yeux sombres restaient méfiants.

- Bonjour, citoyen ! fit Julien avec jovialité. Vous êtes de Mourrefreï ?

- Non, répondit l’homme, de la Giraude. Je suis Jabelou.

Ses mains aux ongles charbonneux s’écrasèrent sur sa pelisse luisante de crasse. Il sentait le troupeau ; une odeur forte mais calmante. Julien admira les brebis qui se tassaient les unes contre les autres, à quelques pas, murmura : « Elles sont belles ! », en songeant qu’elles étaient grasses. Le berger se rengorgea, lança sur son épaule la courroie rouge, attachée sous le nœud qui terminait son bâton lustré :

- Je les ai gardées là tout l’été, expliqua-t-il. Elles sont plus jolies que celles revenues de la montagne. On les ramène de là-haut maigres comme des planches et plus souvent boiteuses que droites. 

- Elles n’ont pas souffert de la chaleur, sur ces terres arides ?

- Je connais des ombrages. Et puis je n’en ai pas perdu une. Dans les alpages…

Il n’acheva pas sa phrase, renifla, se moucha avec bruit entre deux doigts. Julien montra le chemin d’un mouvement de bras :

- Maurique habite par là ? demanda-t-il.

Soudain raidi, le pâtre maîtrisait mal le trouble qui venait de le gagner en entendant cette question. Des plis de contrariété tordirent sa bouche :

- Maurique-La-Velue ? s’enquit-il, les lèvres serrées.

- Y a-t-il plusieurs Maurique ? s’informa Julien, surpris et intrigué par tant de confusion.

Jabelou prit le temps de se racler la gorge et de cracher par terre :

- Une Velue, grommela-t-il, c’est bien assez.

- On m’envoie chez elle pour affaires, risqua Julien, prudent.

Jabelou ricana ; ses dents safran se plantèrent dans sa lippe :

- D’Amphoux à Saint-Jurs, personne ne traite avec elle. Cette femme est pire que peste. Une sorcière ! 

- Où vit-elle ?

- Après La Giraude, vous traverserez un bois. Comptez trois vallons. Au bout d’un plateau étroit vous trouverez son mas : il est planté au pied d’une colline nègre qui semble une barre infranchissable. 

Le pasteur lança un coup d’œil vers le couchant, secoua la tête : 

- Même en forçant l’allure, vous n’y serez pas avant la nuit. A votre place, je demanderais l’hospitalité à Mourrefreï : il y a là un couple bien brave.

- Chez nous, éluda Julien en plissant les paupières d’un air vaniteux, on ignore la peur. 

Il salua et s’éloigna sous des ombres rapides qui couronnaient les crêtes. Avant de disparaître sous le couvert d’un bois, il se retourna et aperçut le berger qui, d’une main rapide, se signait. 

Le velours sombre du ciel se tacha de sang. Des nuées vineuses se balafrèrent d’éclairs écarlates. Une clarté sous-marine déferla sur la futaie. Julien se mit à chantonner dans les tortilles jusqu’à ce que le monde s’éteigne ; alors, il se tut, tous sens en alerte pour ne pas perdre la sente. Finalement, sous deux étoiles qui brillaient dans une échancrure de nuages noirs, il distingua la hauteur caractéristique décrite par Jabelou : brutale muraille de charbon, elle fermait le plateau. 

Scrutant le sombre, il discerna une minuscule lueur rousse qui palpitait à une distance inappréciable, s’en approcha avec précautions, sans la quitter des yeux. Alors, une fenêtre se dessina dans le néant, la construction restant fondue dans la végétation fuligineuse, jusqu’à ce qu’il puisse la toucher. 

Sur le rebord intérieur de l’étroite baie, un lumignon se reflétait sur de petits carreaux à veinules graisseuses. Julien buta contre un objet métallique posé sur le sol ; le tintement remplit l’espace, mais rien ne bougea dans la bâtisse, ni autour. Du bout des doigts, il suivit le mur aux pierres jointes, apparentes, parvint à une porte de bois qu’il frappa. Personne ne répondit, et l’huis, souligné d’une fine ligne lumineuse, resta clos. 

Respirant à petits coups rapides, il porta la main à son front afin d’y séparer les mèches collées par la sueur, puis il cogna encore de son poing fermé. Il n’entendit rien d’autre que le souffle du vent, une plainte modulée, insinuante et têtue. Décontenancé, il retourna jusqu’à l’ouverture vitrée, y colla son visage : il aperçut un coin de table, l’âtre où brasillaient quelques tisons et, sur le côté, une couche… Bras repliés sur la poitrine, Gatien y dormait. Il l’appela, tapant du plat de la main sur le montant qui vibrait, mais ne put tirer son ami de son profond sommeil :

- Tant pis, j’entre ! se dit-il.

Revenu sur ses pas, il dégagea la clenche du mentonnet métallique et poussa la porte. Une odeur de soupe chaude lui caressa le visage puis, tout de suite après, une senteur âcre de genévrier attaqué par le feu. Il pénétra dans la pièce chaulée, dont le plafond bas était tout noirci par la fumée. Près du lit, une écuelle et une cuillère reposaient sur un tabouret de chêne. De part et d’autre de la cheminée, des jarres huileuses brillaient. Sur une planche accrochée au manteau, était alignée une théorie de longs bocaux de verre emplis d’herbes, de feuilles ou de fleurs séchées, de liquides ambrés dans lesquels macéraient de pâles reptiles, des vipères ou des crapauds, à la chair gonflée et filandreuse. Une huche, une méchante bancelle de bois complétaient le mobilier. Sur les murs inégaux pendaient des tresses d’ail, des chapelets de champignons, des bouquets de fenouil, tout un fouillis d’outils coupants, aux lames bien aiguisées.

A pas comptés, Julien s’approcha du dormeur, mais lorsqu’il se pencha sur lui, un serpent qui rampait sur le crépis raboteux attira son regard. Instinctivement, il secoua Gatien par le bras, pour le prévenir du danger, mais il s’aperçut de sa méprise : c’était une longue traînée de sang frais qui coulait sur l’enduit ! 

- Gatien… bégaya-t-il, confondu, en tirant encore sur sa manche. 

- Pas la peine de le gangasser , répondit dans son dos une voix grinçante, il vient juste de « passer ».

En se retournant, Julien renversa l’escabelle. L’assiette se brisa sur le carrelage, et l’épais bouillon se répandit en une vilaine tache jaunâtre. 

Accompagnée d’un mâtin aux mâchoires inquiétantes, une vieille femme, enveloppée d’une couverture rapiécée, se tenait dans l’entrebâillement de la porte. Rongées par la pénombre, ses joues ridées étaient barbelées de poils follets.

- Le petit est parti à la tombée de la nuit, précisa-t-elle comme pour elle-même.

Abasourdi, Julien examina le gisant et, d’une main tremblante, désigna l’éclaboussure qui maculait de rouge la paroi.

- Je viens juste de lui sacrifier le coq, expliqua la rustaude. 

Puis, indiquant du menton la mallette que n’avait pas lâché Julien, elle ajouta, sur le même ton uniforme :

- Vous pouvez vous débarrasser de ça.

Julien laissa tomber son bagage et, l’esprit embrouillé, incapable de contrôler son émoi, regarda à nouveau Gatien. Un peu amaigri, son ami paraissait jouir d’un repos serein. Aucune marque de souffrance n’altérait ses traits réguliers, aucun pli ne gâtait la rondeur diaphane de ses paupières rayées de longs cils courbes. Les lueurs changeantes du foyer animaient la pâle lourdeur de ses lèvres, au point de les rendre vivantes, comme palpitantes. 

- Ce n’est pas possible ! songea-t-il, en proie au doute. Il n’est pas…

Maurique jeta sur le brasier une poignée de menues branches qui s’enflammèrent tout à coup, élargissant la pièce, illuminant le chien lové sur une paillasse, les gouttes d’or pur de ses yeux. Pour fuir ce trop plein de lumière, Julien se déplaça dans l’ombre projetée de la huche et, brusquement submergé par le chagrin qui remplaçait sa stupeur, il hoqueta.

- Asseyez-vous, proposa Maurique. 

Une chaise crissa sous son poids. Posant sur Maurique un regard de noyé, il tira la lettre de Gatien, la lut très vite, à haute voix. 

- Prenez un peu de buvande, dit la femme.

A petites gorgées amères, les coudes collés à la table, Julien but tout le vin aux herbes qu’un pichet de terre contenait. Ajoutée à la fatigue du voyage, au choc de la surprise, cette piquette l’assomma. Il dodelina puis s’endormit. 

Il se réveilla quelques heures plus tard, les tempes bourdonnantes et les orbites en feu. Il était seul avec le mort. Mouchetée d’étincelles, une bûche ronronnait sous un capuchon de flammes torsadées. Derrière la lampe éteinte, la nuit bleuissait. Accrochées à des blocs de ciel et de terre confondus, les étoiles se diluaient dans des lueurs grises. Au-dessus de l’horizon, une voile inclinée de fins nuages s’empourprait. Devant cette nacre translucide se découpait la silhouette de Maurique. 

Julien s’ébroua, considéra quelques instants le cadavre qui prenait des allures de marbre fin, puis sortit. Une houe à bout de bras, Maurique piochait. Le triangle noir s’élevait, s’immobilisait dans la clarté du jour naissant, retombait d’un coup franc sur le sol, et déchirait la glaise avec un crissement soyeux. Quelques pierres s’entrechoquaient, puis le geste recommençait.

Bras épais, bien plantée sur ses jambes, la paysanne s’arquait dans l’effort, frappait avec une énergie masculine, la hargne d’un bûcheron. Apercevant Julien, elle posa l’outil à ses pieds, rejeta la nuque en arrière, et d’un ton sec demanda :

- Vous venez prendre la relève ?

Effaré, Julien découvrait la fosse.

- Vous ne pouvez ensevelir Gatien, balbutia-t-il, choqué. Je vais aller quérir un prêtre, et…

- Le Bon Dieu a dédaigné le petit. Que voulez-vous qu’un capelan  lui apporte ?

Des éclats de soleil crevèrent les cieux. Sur les joues de Maurique des filaments de cuivre s’allumèrent. Elle repoussa violemment Julien de la pointe de son fossoir :

- J’enterrerai mon fils où je voudrai et comme il me plaira !

Avec force, elle enfonça la lame dans l’argile, arracha une masse brune, la jeta de côté sur un tas luisant d’humidité.

- L’herbe qui poussera sur sa tombe lui chantera la messe, continua-t-elle avec colère. Et vous, puisque vous ne voulez pas m’aider, écartez-vous !

Déconcerté, Julien recula vers la maison. La construction trapue, austère, rehaussée d’un étage et flanquée d’un hangar mal clos, se détachait maintenant sur le massif gris. Au rez-de-chaussée, la lumière de l’aurore accusait l’aspect misérable de l’ameublement, irisait le visage cireux de Gatien. D’une pâleur extrême ce masque semblait se composer de différentes matières inertes et changeantes : paupières de porcelaine, narines d’ivoire, nacre de l’oreille, verre ovale et glacé du menton…

Julien, défait, se pencha pour baiser les lèvres exsangues, se redressa, raidi. Le feu, presque éteint, chuintait toujours. De l’extérieur provenaient les craquements sourds produits par la pioche. Maurique-La-Velue s’acharnait sur la fosse…

Vidé de toute substance, Julien enjamba un tabouret pour s’asseoir à califourchon, et massa ses tempes douloureuses. Il remarqua que Maurique avait nettoyé les tommettes, ramassé les morceaux de l’écuelle. Le bric-à-brac était rangé avec soin. L’ordre dans l’accumulation…

Dehors, les bruits cessèrent. Julien fixa la porte, attendit. Suante, essoufflée, sa robe et ses bras maculés de boue, Maurique pénétra lourdement dans la pièce. Épaules rondes, elle s’effondra sur la bancelle, devant l’âtre, où elle parut se rapetisser :

- Gatien a été blessé par des hommes de la police impériale, confia-t-elle alors. Il s’est traîné jusqu’ici. Les pistolets de Napoléon, de sales argousins, ont perdu sa trace.

Julien écoutait, méfiant, les nerfs tendus. Il devinait que, du coin de l’œil, la rusée contadine épiait ses réactions. Pour la mettre en confiance, il mentit à demi :

- Je connaissais le courage de Gatien et je partageais ses idées.

La Velue soupira, plongea ses doigts souillés dans son corsage, en retira un pli cacheté de cire et maculé de sang, qu’elle tapota de son index :

- Gatien vous a appelé, pour que vous acheviez sa mission, dit-elle.

Julien acquiesça, accepta la lettre, l’enfouit dans l’une des manches de sa chemise et demanda :

- A qui dois-je la remettre ?

- Paul Barras attend cette dépêche depuis plusieurs jours, à Fox-Amphoux. 

- Quoi ? lâcha Julien, ahuri. Paul Barras ? Le… Roi de la République ? 

Maurique ricana et tisonna le feu avec un ringard tordu :

- Votre Roi de la République aime se faire appeler Citoyen Général. Gatien lui en servait par dérision, mais aussi parce qu’il admirait le vieux renard.

Une clarté froide, limpide, inonda la pièce, cisela sur les murs des ombres nettes. Grave, Julien se leva pour annoncer qu’il se chargeait d’achever la tombe.

- Ne vous pressez pas, conseilla Maurique avec lassitude. On ne l’enterrera pas avant la nuit prochaine. 

Julien s’éloigna, songeant à cette missive qui avait coûté la vie à Gatien et qui lui brûlait la peau. Des brumes brouillonnes barbouillaient les feuillages froissés des chênes kermès enracinés dans la paroi verticale qui surplombait la maison. En soulevant le fossoir, Julien effraya une pie maigre qui s’enfuit en jacassant, puis il entama avec opiniâtreté le sol dur, Maurique ayant enlevé la couche de terre arable. Il travailla des heures, sans relâche, avec fièvre, comme pour rejeter de lui une accumulation de sensations oppressantes et funestes. 

En fin de matinée, sa besogne achevée, il se sentait un peu apaisé en retrouvant Maurique. La Velue lui tendit une galette cassante, une poignée de noix, puis elle mélangea des herbes cornues en un creuset, pour préparer une tisane. La décoction, rubis, avait un désagréable goût de fiel, mais elle chassait l’anxiété et facilitait la paresse : chancelant, comme ivre, Julien se laissa aller, le dos contre la muraille.

Pendant qu’il faisait mine de somnoler, Maurique s’agenouilla près de son fils et lui parla interminablement en tirant par à-coups le col de sa chemise. De crainte de troubler sa singulière attitude, Julien n’osa bouger. Le sombre les surprit ainsi, et Maurique se dressa enfin :

- Allons, souffla-t-elle, c’est le moment.

Julien la regarda allumer une chandelle, qu’elle ajusta au creux d’une lanterne. Intérieurement, il se préparait aux difficiles minutes qui allaient suivre. Son lumignon à la main, Maurique quitta la demeure et s’enfonça dans la nuit. Par la fenêtre, Julien suivit du regard le papillon phosphorescent qui s’immobilisa près du trou.

Le museau appuyé sur la couche de Gatien, le chien se plaignit. Julien lui caressa l’échine. Les pas de Maurique résonnèrent à nouveau sur le carrelage :

- On y va, dit-elle, en rabattant les draps sur le défunt, comme on referme un livre. 

Julien enroula autour de ses poignets les pointes du linceul improvisé, décolla les épaules massives de Gatien. Saisissant son fils par les chevilles, Maurique chancela vers l’huis resté ouvert, franchit le seuil à reculons. Frémissant sur ses jambes, ramassé sur lui-même et comme terrifié, le chien suivit cette équipée funèbre. La campagne chuchotait. Des nuées blafardes raclaient le sol gelé. Dans la glu des brumes qui se perdaient dans d’opaques ténèbres, Julien crut discerner des silhouettes humaines, mais, à peine ébauchés, ces fantômes se disloquaient. Les muscles tendus à craquer, face à la femme qui ahanait, balançant le cadavre à chaque enjambée, il progressa tant bien que mal sur le chemin pentu, les pieds tordus dans la pierraille. La flamme vacillante de la bougie les guidait. Parvenus d’une traite auprès de la cavité oblongue, ils déposèrent Gatien sur l’herbe sombre, piétinée. Un rictus barrait la face embroussaillée de Maurique. Ses lèvres tremblèrent. Accroupie, elle écarta le drap d’un geste délicat afin de contempler un ultime instant son petit, puis replaça l’étoffe. Maîtrisant un sanglot, Julien sauta dans le trou. Il reçut à pleins bras le gisant, l’accompagna jusqu’à l’oreiller de glaise douce qu’il avait façonné, l’étala et rajusta le suaire qui avait glissé. Après en avoir lissé les plis, il demeura quelques instants indécis, caressant les parois minérales du tombeau, mais déjà les ongles de Maurique s’enfonçaient dans l’argile. Des deux mains, la vieille femme répandit de la terre, en grêle, sur le mort. Julien se hissa auprès d’elle, l’imita. Une exaltation fébrile s’empara d’eux : à brassées entières, comme s’ils devaient se débarrasser au plus vite d’une tâche ignominieuse, leur souffle rauque uni, ils recouvrirent Gatien. Le linge blanc s’effaça. C’était fini. 

Julien s’empara alors de la pioche et, en quelques coups, combla la fosse. Cette besogne achevée, il se sentit si misérable, si désarmé, qu’il n’osa plus croiser le regard de Maurique. Étreinte par le même besoin brutal de solitude, La Velue souffla la bougie et recula, hagarde, dans la nuit. 

Titubant, les mains pendantes, remâchant une hallucinante impression de dénuement, Julien se dirigea à tâtons vers la grange, trouva l’échelle du fenil, y grimpa, puis se faufila dans le grenier où une obscurité totale l’accapara. 

Après avoir palpé un mur poussiéreux, tapissé de toiles d’araignées, il rencontra une meule de foin, s’y laissa choir. Recroquevillé, il écouta le vent qui raclait les tuiles, s’enroulait autour d’un arbre proche qui craquait. La porte branlait contre les montants, maltraitait un loquet de bois à demi arraché. Des poutres grinçaient ; des pierres trop froides se fendaient. Julien se couvrit de paquets d’herbe sèche pour réchauffer ses membres engourdis. Ses pensées, d’une tristesse incommensurable, harcelée de tragiques questions sur la mort, s’embrouillèrent. Il finit par sombrer dans un état mauvais, en déséquilibre entre veille et sommeil. 

A l’aurore, alangui, le visage et les mains marbrés de froid, il tituba vers la lueur marquant le pourtour du battant qui n’avait cessé de cogner toute la nuit. D’un coup de poing, il poussa le panneau qui s’écarta en grinçant. Il cligna des yeux : des vapeurs mauves, scintillantes, aux contours enflammés, envahissaient les landes pierreuses. L’air sentait la pluie.

Maurique devait guetter son réveil, car elle se présenta au pied de l’échelle, emmitouflée dans sa vilaine couverture grise, les cheveux en désordre, telle une harpie au retour d’un sabbat. Il la rejoignit et l’accompagna jusqu’à la maison, où la tiédeur de la pièce principale l’enveloppa. Immobile auprès du lit creux qui avait gardé l’empreinte du corps de Gatien, le chien leva vers lui ses yeux qui reflétaient la mélancolie ambiante. Maurique tira du feu une cafetière charbonneuse et remplit de liquide brûlant deux tasses ébréchées. Julien trouva réconfortant ce breuvage amer, épais. Il le but en essayant d’éviter de regarder Maurique qui donnait d’elle une image pitoyable : accusant les rides de ses joues creusées, ses poils s’entrecroisaient mollement, et sa lippe découvrait les racines de ses dernières dents. 

Julien posa la tasse, défroissa son habit, ramassa son bagage et s’apprêta à partir. Un éclair de panique fulgura dans les prunelles dilatées de Maurique qui s’approcha de lui, posa ses mains dures sur son cou, l’obligeant à incliner le buste afin de déposer un baiser sur son front :

- Piquez droit sur le levant, dit-elle, vous tomberez sur Fox. Le général sera facile à trouver : sa maison, une vaste bâtisse carrée, est située à main gauche, sur le chemin de Pontevès. 

Julien quitta la maisonnette, gravit le terrain incliné et s’arrêta près de la sépulture de Gatien pour s’y recueillir un instant. Il remarqua alors un bout de bois lisse, à demi enseveli, le tira : c’était un crucifix, enterré là à son insu. Réconforté par cette attention discrète de Maurique, il le replaça et s’en alla, ajustant contre son poignet le billet destiné au citoyen Barras. 

Précédés de courants d’air frais, des nuages géants s’amoncelaient sur les hauteurs environnantes. Julien contourna des fourrés impénétrables. Deux pigeons blancs en jaillirent, s’élancèrent vers la tache humide du soleil, se fondirent dans des fumées diaphanes. L’humidité se répandait partout, annonçant la pluie, pourtant les premières gouttes surprirent Julien par leur densité et leur brutalité : elles tombèrent si droit et si fort que les arbustes, flagellés, se couchèrent. Des ruisselets surgirent spontanément, coupant la sente. Contraint d’avancer en chien de fusil, Julien sauta par dessus ces serpents d’eau vive, agités de soubresauts, et qui éclataient soudain contre des pierres en saillie. Comme des plaques de boue se formaient, il s’écarta du chemin pour gravir un plan rocheux, mais hélas, ce relief osseux s’achevant plus haut en étrave de bateau, il faillit se précipiter dans un ravin et s’accrocha in extremis à des buis flasques. Au bas de l’escarpement qui fuyait sous ses pieds, des souffles secouaient les feuillages roussis, malmenaient les branches dénudées et les ramées des chênes qui s’entrechoquaient avec des clameurs de mer. De mugissantes masses soyeuses emplissaient la vallée ouverte devant lui, et où, quelque part, invisible encore, se nichait Fox-Amphoux. 

Avant de dégringoler le long d’une fracture dont le fond était garni de pierraille, Julien secoua son habit trempé. Plus loin, il découvrit un nouveau sentier qu’il suivit en toute hâte, mais il s’arrêta subitement, éberlué de se trouver devant quelqu’un qui, immobile, obstruait le passage : sous un chapeau difforme à bords rabattus, il reconnut Jabelou. Le pâtre lui fit signe de le suivre. Il l’entraîna dans une combe, vers une bâtisse trapue aux tuiles cuivrées de lichens :

- La bergerie, dit-il. Abritons-nous. 

Aussitôt le porche franchi, une piquante odeur de suint les agressa. Sur les talons de Jabelou, Julien se fraya un passage entre les brebis entassées, avant de s’asseoir sur le rebord arrondi d’une auge emplie de paille. 

Le berger attrapa un agneau, l’immobilisa entre ses genoux, saisit un flacon qui se trouvait sur une étagère et plongea le goulot dans la gueule de l’animal :

- Le claveau menace, expliqua-t-il. Sans ce mélange de vin tiède et de tisane de sureau, cette bête serait perdue. 

Sur le qui-vive, Julien, qui n’aimait guère les sous-entendus, s’étonna ouvertement de l’hospitalité qu’on lui offrait :

- Pourquoi m’avez-vous attiré ici, demanda-t-il, sans détour. 

- L’autre jour, répondit Jabelou avec un air entendu, sur le chemin de la Giraude, je t’ai pris pour un de la police impériale. Mais aujourd’hui, je sais par La Velue que tu es du bon côté…

Émerveillé par tant de sagacité, Julien hocha la tête, et Jabelou continua :

- Cette brave Maurique a perdu son Gatien. Au-tant dire toute sa vie. Des « saloupas » n’ont pas hésité à lui donner du pistolet d’arçon, pour intercepter la lettre que tu portes.

Perplexe, appréhendant quelque chausse-trappe, Julien feignit l’étonnement, mais un éclair de malice fulgura dans le regard sombre de Jabelou :

- Tu as raison de te méfier, petit, dit-il. Néanmoins, écoute ce conseil : cette foutue lettre, débarrasse-t-en au plus vite. Tu viens de la ville, et dans ces terres-ci, tu as moins de chances d’échapper aux argousins que le pauvre Gatien… Cours sur Fox par le Nord. Évite la plaine. Reviens sur le château de Barras par les ruisseaux, les bosquets : le « général » est surveillé ! 

Dans le silence qui suivit cette recommandation, Julien se rendit compte que l’averse avait cessée. Un peu abasourdi, il prit congé de Jabelou. Comme il se dirigeait vers les crêtes, un mistral timide commença à lutter contre les brumes, disloquant dans son bleu les franges des nuées. 

Au terme d’un important détour, il finit par découvrir, noyée de lumière sous un ciel soudainement dégagé, la demeure de l’ex-membre du Directoire : de longs rayons blancs lustraient les angles du toit pointu, à quatre pentes, irisaient les fines bosselures des tuiles, tendaient sur les façades creusées de fenêtres, aux volets rabattus, une parure comparable à une guipure de givre. 

Accolée à la maîtresse bâtisse, une vaste terrasse accessible de l’extérieur par de simples jeux de marches, s’étendaient sous les bras défeuillés de marronniers centenaires, dont les troncs élancés en piliers de cathédrale, jaillissaient de massifs vert-bronze, à reflets de fer. 

Une grille ouvragée limitait cette avancée surélevée où deux gentilshommes se battaient : les lames courbes de leurs sabres se croisaient, tintaient, tournoyaient en un ballet furieux, embelli de feux d’argent. 

Julien sourit : l’un des duellistes, athlète à longs cheveux blancs, le buste pris dans une jaquette sombre, volant sur des culottes claires et des bas de soie, s’esclaffait :

- Corbleu ! Citoyen corsaire, vous n’avez pas perdu la main chez les Anglais ! S’il m’en coûte pour vous taillader un peu l’habit, ce n’est sûrement pas à cause de leur nourriture fadasse ! Eh ? L’esquive est bonne…

La main gauche accrochée au revers de son paletot ouvert sur sa bedaine de chantre, son antagoniste, large d’épaules comme un carrier, maniait son arme avec un talent sûr. Ce gaillard, qui semblait se garder de dominer les échanges, aperçut Julien, baissa le bras :

- Paul-François, bougonna-t-il, nous avons de la visite. 

Barras volta. Julien reçut un choc : bourrelets de force, nerfs de colère, rides d’impatience s’alliaient en un masque puissant et beau. Sur un menton carré, fendu d’une fossette, la bouche large et sensuelle, usée par les plaisirs et alourdie par l’autorité, resta scellée. Les yeux à flammes noires exprimaient le défi, répandaient l’insolence et une formidable propension à l’autorité. 

Julien, dont une sotte fatuité gâtait un peu la voix au timbre déjà sourd, déclara dans une sorte d’emphase :

- Je suis porteur d’un message destiné au citoyen général Barras.

Un clignement de paupières, une lueur de défiance animèrent le visage hiératique du Roi de la République. Son menton arrogant s’éleva :

- Un message ?

Julien présenta le pli et laissa tomber :

- Mon ami Gatien a perdu la vie pour sauver cette lettre.

Barras tendit le sabre à son partenaire qui l’en délesta servilement. Ensuite, il se dirigea d’une démarche élégante vers la demeure. Julien l’y suivit prestement. En pénétrant sur ses talons dans le vestibule où quelques tableaux ténébreux, des médaillons allégoriques séparaient des panneaux lustrés à poignées de porcelaine, il se sentit moins fiérot. Barras se faufila entre un escalier tournant et un mur jauni, devant lequel flottaient les masses mordorées de statuettes peintes. Il entra dans un cabinet de travail éclairé par une ouverture qui donnait sur le jardin. 

La pièce, meublée d’un délicat secrétaire en acajou, d’une table à écrire surmontée d’un flambeau à bouillotte, de chaises paillées et d’un fauteuil de forme antique, à dossier couvert de tapisserie, plut d’emblée à Julien. Il détestait qu’un lieu propice à la méditation soit encombré de lourdeurs, aussi admira-t-il sans retenue la sobriété des couleurs et des lignes. A ce moment, l’ancien chef du pouvoir exécutif le jaugea sans aménité. Lui présentant l’une de ses longues mains soignées, à la paume tourmentée de profondes lignes rouges, il demanda le billet. En le lui donnant, Julien tressaillit : le cachet en était brisé.

- Il s’est rompu sur moi, balbutia-t-il, navré.

Barras lut le feuillet avec avidité, avant de le faire disparaître dans un tiroir, puis, l’air préoccupé, il interrogea :

- Gatien vous a-t-il remis lui-même ce pli ?

Julien n’apprécia guère la suspicion qu’il comprenait néanmoins. Avec une froideur plus affectée que réelle, il répondit la vérité :

- A mon arrivée chez lui, avant-hier, il était mort.

- Qui vous l’a confié, alors ?

- Sa mère. 

Comme Barras paraissait hésiter, Julien crut bon d’ajouter : 

- Blessé par des policiers, Gatien m’avait prié d’accourir. 

- Votre nom ?

- Julien Ferrand.

- Quels liens vous unissaient à Gatien ?

- Nous travaillions ensemble chez mon oncle, à Toulon. Comme moi, il était apprenti orfèvre.

- Cela devrait-il justifier la confiance qu’il vous a témoignée ?

Julien flaira le danger. Estimant qu’il devait jouer serré, il inventa une réponse qui comportait en l’occurrence la meilleure esquive possible :

- Nous partagions la même aversion pour la tyrannie, dit-il avec un aplomb qui le surprit lui-même.

A l’écoute de cette fable, Barras parut se détendre. Plus courtois, tout à coup, il s’enquit :

- Désirez-vous que l’un de mes domestiques vous reconduise jusqu’à Barjols ? 

Davantage par fierté puérile que par prudence, Julien refusa l’aide proposée. Un peu contracté, il demanda la permission de se retirer, mais Barras le retint :

- Un espion pourrait vous avoir remarqué, présuma-t-il. En conséquence, il serait sage de changer votre habit. Je vous suggère de troquer votre manteau. 

Julien sortit. De l’autre côté du couloir, dans un salon aux murs tendus de soie grège, l’ami de l’ex-directeur conversait à voix basse avec deux jeunes femmes étendues sur un lit de repos. Celui que Barras avait appelé « citoyen corsaire » avait enlevé son justaucorps et caressait les chevilles des belles qui, en robes-chemises mousseuses, transparentes, gloussaient et s’amusaient avec beaucoup d’insouciance. Cette scène fugitive d’abandon voluptueux frappa Julien qui l’envia. Il se dressa légèrement sur la pointe des pieds afin d’apercevoir les visages des demoiselles, mais un paravent grillagé comme un moucharabieh l’en empêcha. Barras lui tendit une redingote de velours gris et un chapeau haut-de-forme à galon frisé, dont le demi-poil couché avait été brossé avec un soin vétilleux :

- Vraiment ? Vous tenez à poursuivre votre route à pied ? J’appelle mes gens, et…

- Inutile ! trancha Julien en changeant volontiers de pardessus.

- Comme il vous plaira, capitula Barras.

Enivré par cette rencontre exceptionnelle, Julien partit. Beaucoup plus doux que les chênaies traversées jusque-là, un sous-bois de pins jonché de fines aiguilles répandues en un tapis moelleux, l’accueillit. Il y pénétra, exalté, respira à pleins poumons les senteurs fortes d’humus mouillé puis, se découvrant une faim de loup, se hâta vers Barjols où il avait repéré, à l’aller, une auberge prometteuse.

Le sommet d’une colline franchi, il embrassa du regard la plaine de Pontevès où s’étendaient les damiers bruns-roux des champs de vignes. Il traversa cette campagne au repos, passa sous les tours tronquées d’un château médiéval posé sur un dôme rocheux qu’un soleil franc poudrait d’or. Une grive, qui s’ébrouait dans une flaque, au milieu de la sente, s’éleva devant lui, obliqua vers un manoir à la toiture encombrée de formes noires. Des religieuses remplaçaient des tuiles sur des morceaux visibles de bois de charpente. Les plaques d’argile carminée contrastaient avec l’ébène des robes et les ailes immaculées des coiffes. Intrigué par cette activité céleste, Julien s’approcha des ouvrières, mais une surveillante l’aperçut et donna l’alerte. Aussitôt, dans une bousculade comique, les nonnes trottinèrent jusqu’à une trappe située à mi-pente, dans laquelle elles disparurent une à une, empêtrées dans leurs lainages, après avoir replié leurs immenses cornettes avec des grâces de papillons. 

Julien rit de bon cœur de ce divertissement inopiné, puis, rompant une tige de coronille sèche qu’il porta à ses lèvres, continua son chemin.

Dans un cirque de collines bleutées, il surplomba les maisons de Barjols : blotties les unes contre les autres, ces constructions anciennes, toutes de guingois, paraissaient entassées comme des boîtes dans une corbeille. 

Une ruelle en pente, grondante de cascatelles, le conduisit vers une place embarrassée de charrettes et de carrioles peinturlurées, de montagnes de paquets, des chevaux dételés, empêtrés dans des bottes de foin. Dans ce méli-mélo, des colporteurs proposaient des gravures à des rustaudes en casaquin, des vanniers présentaient leurs chefs-d’œuvre à des paysannes évaluant la marchandise d’un air dubitatif. Julien jaugea, en passant, la qualité des paniers de rotin, des corbillons à petites anses torsadées, des cylindres de protections à bouteilles… Malgré le brouhaha des voix, il goûtait la bonhomie du village, oubliait qu’il était affamé, errait comme un badaud : ici un maréchal ferrant, portant une barbe à la Henri IV, clouait un fer à une bourrique placide, là, un écrivain public vêtu comme un roulier faisait tinter une clochette de bronze pour attirer les chalands. A côté d’un montreur de puces savantes, un marchand de thermomètres agitait sa culotte plissée comme un jupon, en chantant :

Un degré, deux degrés,

Cent degrés,

Pour l’hiver, pour l’été,

J’ai appareils dorés…

L’angélus du soir sonna. Julien se présenta à la porte de l’auberge, où une servante accorte l’invita à pénétrer. Une odeur alliacée, de ragoût brûlé, mêlée à des relents de vinasse, l’oppressa. A l’aigreur fort douteuse se mêlait une tiédeur grisante dans laquelle il se coula avec bonheur. Entre un boulanger pensif, plâtré de farine de la tête aux pieds, et un cocher frileux, en pelisse, il écarta un banc pour s’asseoir sous une affichette collée sur un mur couvert de souillures de mouches. L’imprimé disait :

Défense

De tendre des lacets

Aux menus oiseaux de chant et de plaisir,

De les prendre à la glu.

Quelqu’un de mal intentionné avait tracé au-dessous, en petits caractères, à la mine de plomb : « Rue du Four, Léontine se laisse prendre sans colle, pour cent sous. »

L’aubergiste, jovial et rougeaud, au faciès adorné de volumineux favoris « en côtelette », se présenta à la table qu’occupait Julien :

- Son excellence, railla-t-il d’une voix moelleuse, désire s’emplir la panse, sans doute ?

- Quelques tranches de rôti froid feraient mon affaire, rétorqua Julien qui songeait surtout à éviter la préparation au fumet menaçant. Et une chambre pour la nuit.

- Oh ! Une chambre ? s’exclama le tenancier, la bouche ronde. Avec tout ce mouvement, je doute de pouvoir vous la donner. Il se peut que vous partagiez la couche d’un autre.

Comptant sur l’effet produit par une redingote neuve et un haut-de-forme de qualité, Julien assura d’une voix calme qu’il avait de quoi s’acheter la paix.

- Nous ferons notre possible, biaisa le rusé compère, peu impressionné par une bonne mise. Nous avons dit : de la viande froide et un pichet de notre meilleur vin…

D’un clignement de paupières, il désigna une drôlesse en tablier, plutôt jolie, qui portait des verres sur un grossier plateau de bois :

- Notre petit grillon va prendre soin de vous.

Le repas achevé, Julien obtint d’occuper seul un lit étroit, enfoncé dans un méchant réduit, sans fenêtre. Une tablette branlante y supportait une cuvette ternie de crasse et un broc de toilette empli d’eau. A la lueur d’une chandelle, il inspecta les gros draps couverts de taches suspectes, mais, privé de peaux de cerfs pour s’en isoler, il dut se résoudre à leur contact répugnant. 

Il décollait le matelas du mur, quand quelqu’un frappa à sa porte. Un sourire ambigu sur les lèvres, une mèche en travers de l’œil, la soubrette lui proposa une coupe d’étain emplie de flocons blancs. Comme il considérait d’un air niais le contenu du minuscule creuset, la grisette lui donna, familière, un coup de coude :

- Nos buveurs sont bruyants, ce soir, minauda-t-elle. Si vous voulez dormir, glissez-vous dans les oreilles ces bouts de coton imbibés d’huile.

Contre une pièce de dix sous, Julien accepta le fétide orviétan, mais la fille ne le quitta pas tout de suite. Une expression canaille sur le visage, elle fit mine d’inspecter le couloir désert, avant de chuchoter :

- Et si vous aviez besoin… sachez que je couche juste là, derrière ce rideau, dans l’alcôve.

Elle eut une moue espiègle, attendrissante, avant de disparaître dans l’escalier, soulevant haut sur ses cuisses ses blancs jupons. L’esprit au jeu, Julien s’allongea, mais très vite il songea à Gatien, tué par des gendarmes, à Maurique-La-Velue et à sa peine de mère, à l’enterrement hâtif, sauvage, puis au comportement singulier du pâtre Jabelou, à Barras enfin, ce très encombrant destinataire d’une lettre compromettante, au contenu mystérieux…

Tandis qu’il soliloquait, l’âme lourde, sa curiosité aiguisée d’hypothèses diverses, des punaises ne cessèrent de le tourmenter. Agacé, il finit par se lever pour aller quémander à la servante quelques morceaux de camphre à placer sous l’édredon, et, qui savait, peut-être un peu d’affection ? Hélas, quand il se présenta devant la tenture obturant la chambrette, il comprit, à de sourds halètements, que la délurée prêtait déjà son concours à plus empressé que lui. Rebroussant chemin sur la pointe des pieds, il dut se convaincre qu’il devait supporter stoïquement les redoutables insectes jusqu’à l’aube.

Au matin, après s’être lavé en économisant l’eau, il descendit dans la grand-salle pour avaler un bouillon salé, puis il sortit du tournebride. La diligence attendait, prête à partir. Un freluquet en pantalon de tricot et pèlerine parsemée de boutons de couleur, une volumineuse cage de bambous posée sur les genoux, y était déjà installé. De son gilet de percale, une cravate bouillonnait jusqu’à sa bouche :

- Nous avons de la chance, souffla cet original poudré comme une comtesse, en penchant la tête sur le côté à cause du garde-chanterelle, nous ne sommes que deux, ce matin, à partager cette guimbarde. 

- Mon Dieu ! s’exclama alors une voix cristalline, dans le dos de Julien. Troublerais-je une intimité ?

Près de l’omnibus, un pauvre quinquet suspendu à une chaîne diluait la pénombre. Sous sa lueur parcimonieuse parut, gracieuse dans une witzchoura de coupe sobre, une jeune femme souriante et gaie. Le capuchon doublé de fourrure formait une auréole neigeuse autour de l’ovale irréprochable de son visage que des yeux limpides illuminaient. Soulevant ses doigts fins chargés de bagues, la belle matinale s’adressa à Julien :

- Auriez-vous l’obligeance de m’aider à monter dans cette voiture ? 

Julien contemplait sans retenue cette aristocrate à qui l’assurance et un brin d’autorité conféraient un surplus de noblesse. Sous quelques mèches d’or roux échappées du chignon, une petite croix attachée à un coulant lança une lueur avant de s’immobiliser sur la peau rosée…

- Vraiment monsieur, vous ne voulez pas me prêter main-forte ?

Captivé, Julien saisit le délicat poignet, en perçut la tiédeur émoustillante du bout des doigts, puis, au passage, le parfum sucré. Il regarda l’élégante prendre place dans le coupé, à côté du jouvenceau ridicule avec sa grosse cage. Intéressé, il se posa sans manières sur l’arête du siège, juste en face d’elle. 

- Merci ! murmura-t-elle alors. Pour prendre pied sur de si hautes carrosseries, il faudrait porter des « matelots » ou des culottes de hussard.

- A votre âge, coqueta le freluquet poudré, on se passe de secours pour grimper dans une patache. 

- Tout dépend du poids de la dentelle qui pare le bas de la robe, répondit hardiment la coquette.

Julien décocha au bellâtre un coup d’œil dédaigneux. Il remarqua alors un oiseau blanc au bec jaune, prisonnier de l’importante cage :

- Vous, gargouilla le godelureau, se méprenant sur sa façon de toiser l’animal, ne cherchez pas à effrayer mon merle blanc ! 

Divertie par ce quiproquo, la jeune femme cacha sa bouche dans sa main pour rire. A ce moment précis la porte claqua, les rideaux frémirent et, dans un crissement d’essieux, la lourde caisse s’ébranla. La diligence plongea dans le gris sombre de l’aurore qui paressait. La fréquence des grincements et la violence des premiers cahots ne facilitèrent guère la conversation. Chacun demeura sur son quant-à-soi, puis la passagère, visiblement intriguée par l’oiselier, questionna l’excentrique sur son curieux élevage. L’imbécile se rengorgea :

- Ce n’est pas un élevage, se défendit-il, c’est un art ! L’extrême rareté d’un turdus merula atteint d’albinisme, sa légendaire fragilité, obligent à une vigilance sans faille…

- « Tordus Merdula ! » répéta pour lui-même Julien en détournant son attention du précieux paltoquet pour fixer, à travers la vitre boueuse, les mauves du soleil levant. Ce vocable sied à ravir à cette foutue ganache.

En réalité, l’indifférence de la jeune femme à son endroit le titillait davantage que le babillage futile du dresseur de merle. Il s’interrogeait sur le moyen d’attirer son attention, lorsqu’une formidable secousse le projeta sur le bavard. La diligence ne versa pas mais, dans le choc, la cage s’éventra et le merle s’échappa. Tandis que son volatile, effrayé, cognait partout, le dameret, éperdu, glapit comme un damné. Impressionné par ses hurlements, le postillon arrêta l’attelage, bondit à terre, courut ouvrir la portière. L’oiseau le frappa au visage en s’enfuyant…

- Maroufle ! l’injuria l’ornithologue de pacotille. Un spécimen de plusieurs francs !

- Vous allez nous mettre en retard, lui cria le cocher. Revenez ! 

- Allez vous faire pendre ! répondit l’original, déjà loin.

- Laissons cet insolent à sa chasse, proposa Julien, perfide.

Le conducteur haussa les épaules, fataliste, enfonça son chapeau de cuir verni, grimpa sur son siège en grommelant, fouetta les chevaux. Débarrassé de l’ardélion, Julien, férocement heureux, ne put retenir un raidissement de triomphe. Il allait pouvoir accaparer posément l’audience de la jolie passagère… 

Les premiers rayons rosissaient la buée veloutant les carreaux. L’inconnue redressa sa taille cambrée, rejeta son coqueluchon, secoua ses boucles à reflets chauds. Ces simples gestes donnèrent à Julien une fausse impression d’intimité, aussi se crut-il autorisé à l’observer avec effronterie. Il apprécia le saillant lumineux des lèvres peintes, la gorge dilatée où, d’une main distraite, la diablesse faisait mousser quelques dentelles :

- Je ne suis pas mécontent que ce gommeux nous ait faussé compagnie avec son Tordus merdula, dit-il tout à trac. 

- Turdus merula, corrigea la jeune femme avec distinction. 

Son regard s’imprima dans le sien. L’expression malicieuse et ardente de ses yeux verts l’intimida, mais une chaleur piquante envahit sa nuque, lui donnant assez de toupet pour la soutenir. Les paupières fardées se plissèrent et la voix cristalline résonna à nouveau :

- Par les temps qui courent, on rencontre peu de jeunes hommes. Les guerres nous les dévorent.

- La conscription, contra aussitôt Julien, blessé par la saillie, n’oublie personne. Mon enrôlement ne tardera guère !

- Iriez-vous sans rechigner vous faire tuer pour l’Ogre ? 

- Sans protection particulière, maugréa Julien, je ne puis prétendre me soustraire au recrutement, vous le savez bien. Mais, je l’avoue, je partirai sans joie au service de la Patrie.

L’élégante baissa la tête, parut se concentrer sur une pensée délicate, puis releva ses yeux étincelants de gravité :

- Seuls les sots s’enrôlent ! lança-t-elle, passionnée. Ne trouvez-vous pas l’empire assez vaste, déjà ? Napoléon risque de s’étouffer à vouloir avaler le monde ! 

Tant de détermination et de violence dans ce joli minois ébranlèrent Julien, mais ces propos antibonapartistes lui rappelant Gatien et sa mission, il craignit d’avoir affaire à une délatrice et se ferma. Mal lui en prit : le piquant désir de l’entendre encore, de la voir s’animer avec cette généreuse conviction le poursuivit. 

- Vous ai-je froissé ? questionna-t-elle, au bout d’un temps pénible de silence.

- Oh, non ! s’empressa de répondre Julien, touché par l’expression chagrine des yeux de chrysoprase. Comment vous appelez-vous ?

- Marion.

Il eut un sourire flatteur : ce nom simple qui sonnait clair lui redonnait confiance. La diligence s’engouffrait sous les arbres de la vallée de l’Argens. Saint-Maximin n’était plus qu’à quelques lieues : 

- Je change de coche au prochain bourg, annonça Julien avec autant de contrition que sa rouerie de galant pouvait consentir. La Malle de Toulon sera bien triste sans vous.

- Quelle coïncidence ! répondit Marion, enjouée. Je vais aussi dans la ville forte : nous continuerons ensemble. 

Rien ne pouvait faire davantage plaisir à Julien : il pourrait poursuivre ce qu’il estimait être un début de conquête. Marion s’était détournée pour surveiller, par le carreau, l’approche de la basilique dressée au bout de la plaine blanche. Julien mit à profit ce répit pour examiner le profil aux courbes franches ; il concentra son attention sur les mains effilées, d’une vénusté troublante, les jambes rondes sous la robe… Marion feignait l’indifférence, car elle ne pouvait pas ignorer le poids d’une attention si soutenue ; aussi Julien se cala-t-il dans les coussins, satisfait.

La Malle de la Société des Messageries Impériales attendait le courrier de Barjols. L’intérieur était bondé, mais il restait deux places dans le coupé. Le maître de postes, un échalas aux flamboyantes moustaches de tsar, vint s’assurer en personne que la rotonde et l’impériale n’étaient pas surchargées. Lorsque son habit brodé d’argent et sa culotte chamois s’éloignèrent, la cloche du départ retentit. 

Marion se serra alors sans vergogne contre Julien qui mit cette hardiesse au compte de son charme. A travers l’épaisseur du manteau, il crut deviner les battements de son cœur. Tout à ce contact, il n’aperçut des autres passagers que des mains tordues sur des almanachs d’État Général des Postes, des têtes aussi indifférentes que si elles étaient de cire.

- Je souhaite toutes sortes de retards à cette diligence, soupira-t-il, s’approchant autant que la décence le permettait de cette peau délicate, dont il percevait un subtil parfum, très rare, d’amande et de violette mêlées. 

Mais, en matière de retard, la voiture perdit fort peu de temps derrière des grinvallières accablées de billes de bois : un peu gênés de leur lenteur, les voituriers en blouses bleues poussèrent leur charge au bord d’un champ pour libérer le passage. Immobiles près de leurs chevaux artistiquement harnachés de cuirs à miroirs et à grelots, ils soulevèrent leurs larges chapeaux de feutre pour saluer les voyageurs.

Chaque fois qu’il le put, Julien se pencha un peu sur l’épaule de sa compagne, guettant l’amorce de son rire, qui éclatait parfois aux limites d’une vulgarité forcée ou de la simple connivence, il ne savait. 

Le soir venu, une nuit d’encre les isola du monde. La voiture s’arrêta à l’auberge de Méounes, où l’on refusa du monde. Julien obtint une chambre pour Marion, mais il n’eut pas le bonheur de loger dans un galetas contigu d’où il aurait pu épier sa respiration, s’émouvoir du froissement de ses étoffes : il dut se contenter, avec d’autres hommes, de la paille de l’écurie.

Le lendemain, quand il la retrouva, il s’émerveilla de la sentir plus aimable encore que la veille. Elle était si enjouée qu’il ne douta pas d’en faire une complice. Jusqu’à Solliès-Pont, le temps s’écoula en un clin d’œil, car ils devisaient désormais comme de vieux amis. 

De lourds nuages qui venaient de la mer coupaient les hauteurs et laissaient filtrer une lumière chiche sur les murailles de Toulon. Le voyage s’achevait dans cette atmosphère hivernale, un peu oppressante :

- Mon oncle est l’orfèvre le plus célèbre de l’Empire, pour l’argenterie miniature, annonça alors Julien. Ses figurines ornent des pièces de trésors dans les églises, mais aussi dans de nombreux lieux profanes. Sa boutique, à quelques pas du relais, est un véritable musée. Je vous invite à la visiter.

Marion protesta avec douceur :

- On m’attend, dit-elle. Je suis désolée.

- Mon oncle est spécialisé dans la création de jouets pour les Princes…