Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
À l'occasion d'un procès pour meurtres, le destin de deux hommes et d'un pays resurgit...
Dans le prétoire du tribunal du Cap en Afrique du Sud, Reuben le métis, fils de pêcheur, délinquant et dealer, répond du meurtre de deux vieillards : Zandile, icône de la lutte contre l'apartheid, et le grand-père de la narratrice, un ancien résistant français de la Seconde guerre mondiale. Tout en haut du phare de Cap Columbine, ces deux hommes ont passé les dernières semaines de leur vie, partageant souvenirs de leurs guerres et de leurs amours, dans une amitié aussi improbable et éphémère que profonde. Et puis le phare a explosé.
Les murmures du Cap est l'histoire de deux vies croisées, de l'espérance humaine au-delà de la barbarie, et un hymne à l'amour absolu, dans le décor d'une société sud-africaine post-apartheid à la fois pleine d'espoir et couverte de blessures, refermées ou non.
L'auteure nous invite à traverser l'histoire de l'Afrique du Sud, depuis la colonisation jusqu'à l'Apartheid.
EXTRAIT
Il aurait dû prendre le temps de comprendre que les raccourcis de l'histoire sont toujours dangereux, les haines encore profondes et que la quête incessante de Wicus pour la vérité est essentielle à la réconciliation de son peuple. Et puis surtout, accepter de m'écouter lui dire les flammes ravivées dans les yeux de Grand-père, son rire, la vie revenue en lui, pendant trois précieuses semaines
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Grâce à une construction narrative très habile, l'auteure réussit le tour de force de nous proposer dans un tout petit roman (148 pages) un tour d'horizon de quelques-uns des événements les plus marquants de l'histoire de l'Afrique du Sud et d'évoquer de facon très touchante une amitié tardive entre deux vieillards à quelques semaines de leur mort. -
Frueka, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Soline Lippe de Thoisy vit au Botswana. Avide de voyages, de nature et de rencontres, elle y puise l’inspiration de ses romans. Elle a publié
L’Île des Rois aux Éditions Tensing en 2014.
Les murmures du Cap est son troisième roman.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 216
Veröffentlichungsjahr: 2017
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Table des matières
Résumé
Les murmures du Cap
Dans le prétoire du tribunal du Cap en Afrique du Sud, Reuben le métis, fils de pêcheur, délinquant et dealer, répond du meurtre de deux vieillards : Zandile, icône de la lutte contre l'apartheid, et le grand-père de la narratrice, un ancien résistant français de la deuxième guerre mondiale. Tout en haut du phare de Cap Columbine, ces deux hommes ont passé les dernières semaines de leur vie, partageant souvenirs de leurs guerres et de leurs amours, dans une amitié aussi improbable et éphémère que profonde. Et puis le phare a explosé. Les murmures du Cap est l'histoire de deux vies croisées, de l'espérance humaine au-delà de la barbarie, et un hymne à l'amour absolu, dans le décor d'une société sud-sfricaine post-apartheid à la fois pleine d'espoir et couverte de blessures mal, ou pas, refermées.
Extrait : « Il aurait dû prendre le temps de comprendre que les raccourcis de l'histoire sont toujours dangereux, les haines encore profondes et que la quête incessante de Wicus pour la vérité est essentielle à la réconciliation de son peuple. Et puis surtout, accepter de m'écouter lui dire les flammes ravivées dans les yeux de Grand-père, son rire, la vie revenue en lui, pendant trois précieuses semaines. »
Soline Lippe de Thoisy vit au Botswana. Avide de voyages, de nature et de rencontres, elle y puise l’inspiration de ses romans. Elle a publié L’Île des Rois aux Editions Tensing en 2014. Les murmures du Cap est son troisième roman
Soline Lippe de Thoisy
Roman
ISBN: 978-2-35962-991-0
Collection Ultramarine
ISSN : 2105-8539
Dépôt légal novembre2017
© couverture Photo Cap Columbine, Afrique du Sud, collection de l’auteure.
© 2017 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières les bains
www.editions-exaequo.fr
J’ai cueilli ce brin de bruyère
L’automne est morte souviens-t’en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
1
— Je pense qu’il s’agissait d’un accident. J’ai dit, d’une voix blanche. Ni plus ni moins qu’un accident.
— Un accident. Très bien. Vous voulez dire que Zandile et votre grand-père ont péri dans l’explosion du phare par accident ?
Maître Du Toit avait prononcé ce dernier mot en appuyant sur chaque syllabe.
— Oui. C’est bien ce que je veux dire.
L’avocat a repris, lentement :
— Madame Sonder, tâchez d’être précise. Vous dites que c’était un accident, vous voulez donc dire que Reuben n’avait pas l’intention de tuer ?
Il y eut un silence. Je rassemblais mes forces.
— Madame Sonder ? a répété Wicus, la cour a besoin de comprendre, que voulez-vous dire exactement par « un accident ? »
J’ai relevé les yeux. L’audience était nerveuse, impatiente. Ses attentes me paraissaient soudain si pressantes. Le prétoire était bondé, inadapté à la foule chaque jour plus dense qu’attirait le procès. De la barre des témoins, je lui faisais face. À quelques mètres de moi, derrière la première rangée de bancs occupée par les avocats des deux camps et leurs équipes, se tenaient les proches de Zandile, dignes et silencieux. Une adolescente, petite fille ou arrière-petite fille, cachait mal ses sanglots. Derrière eux sur plusieurs rangées, la famille élargie, les amis personnels ou politiques se raclaient bruyamment la gorge, chuchotaient et commentaient sans grand respect pour la cour. Quelques figures me semblaient familières, visages coutumiers des journaux, personnalités politiques locales ou nationales, anciens compagnons de la lutte, venus soutenir la famille par loyauté véritable ou opportunisme. Et au fond de la salle, sur les derniers rangs de bancs de bois et au balcon – le prétoire ressemblait à un vieux théâtre européen – se tenait une foule hostile, compacte et solidaire : les proches de Reuben et toute la communauté fatiguée des pêcheurs de Paternoster. Sur les deux côtés de la salle, on avait rajouté à la hâte des chaises en plastique pour faire face à l’afflux. Elles encombraient le passage et contribuaient à la pagaille des débuts et fins d’audience. Mais depuis l’annonce par la presse au début de la semaine de l’imminence de mon témoignage à la barre, elles ne suffisaient plus, et une salle annexe du palais où les plaidoiries étaient retransmises en direct avait été aménagée. En plus du public, elle accueillait les journalistes. Il en venait de partout. Beaucoup de Français, intrigués par l’histoire insolite d’un vieux compatriote de quatre-vingt-seize ans assassiné à l’autre bout du monde par un fils de pêcheur. Faute de faits, de vérités, ils ne comprenaient rien et simplifiaient tout. Ils rédigeaient de brèves chroniques entre une excursion au Cap de Bonne Espérance et une dégustation de vin à Stellenboch dans lesquelles ils expliquaient, avec toute la condescendance que leur confèrent – pensaient-ils – une révolution et deux cent ans d’histoire républicaine, que ce meurtre était l’illustration de l’échec de la nouvelle Afrique du Sud multiraciale et démocratique.
C’était le procès le plus médiatisé qu’ait jamais connu la cour du Cap. Toute l’administration judiciaire était sérieusement mise à l’épreuve, du juge qui tentait de maintenir l’ordre, prévenir les fuites à la presse et les déclarations trop hâtives des témoins, aux policiers débordés par les photographes impudiques et les deux communautés prêtes à en découdre à la sortie du tribunal. La rue Keerom, où se dresse le palais dans le centre-ville du Cap, était encombrée ce matin-là. D’une foule anonyme et curieuse, de badges et de caméras, et de tous ceux qui préféraient attendre dehors, trop intimidés par les visages graves des magistrats, leurs robes noires et leur jargon impénétrable. Ceux-là bravaient l’hiver, réchauffés par leur colère et des mignonnettes de brandy bon marché dans les poches. Ils avaient les mêmes visages cuivrés que la foule du fond du prétoire, aux pommettes très hautes et aux joues creusées. Les visages des métis, des coloured, des maudits lekutwane, le bas de l’échelle sociale de l’Afrique du Sud. Depuis trois cent cinquante ans, ils sont les impurs, produits des femmes esclaves venues d’Asie et d’océan indien ou des Khois indigènes prises de force, et des colons hollandais. Stigmatisés par les Noirs, dénigrés par les Blancs, ils sont les oubliés de la Nation Arc-en-ciel, sous-race sans racine ni identité.
Contre mon gré, j’étais un témoin clé de l’affaire. Parce que c’est avec Grand-père, et de notre maison, que Zandile était parti ce matin-là vers le phare. Parce que j’étais la dernière à les avoir vus, la salle d’audience tout entière était pendue à mes lèvres. Zandile, le vieux combattant de la liberté, icône de la lutte et ombre du grand Madiba, était mort. Les Noirs réclamaient une punition à l’outrage infâme. L’un des plus illustres héros de l’histoire de l’Afrique du Sud, de ceux qui avaient libéré avec un courage immense leur pays de l’apartheid, avait été assassiné. C’était un blasphème, une insulte à leur dignité d’hommes noirs bafouée pendant des siècles, et reprise, à force de poings levés, de grenades et de sang depuis vingt ans à peine. Les Noirs voulaient la peau de Reuben. Reuben le mauvais garçon, délinquant et dealer. Reuben le métis, accusé idéal.
Dans le camp adverse au fond de la salle, la rage grondait comme des ondes mauvaises sur les visages marqués trop jeunes par les longues journées en mer, l’alcool, le crack ou les coups. Ils demandaient un jugement équitable, pas la crucifixion d’un bouc émissaire. Reuben était un voyou, mais il n’avait pas tué. Les conclusions avaient été tirées trop rapidement.
Je les observais, ces hommes et ces femmes, chacun dans leur douleur, leur injustice. La salle était un damier, les peaux foncées devant, les claires derrière. Et je me trouvais là, à la barre, si étrangère à leurs causes et à leurs mondes, pleine de ma peine d’avoir perdu Grand-père. Mais de lui, de sa mort et de l’explosion du phare, il ne s’agissait plus. Le procès était devenu celui de la déchirure historique et sociale d’un pays tout entier qui n’a pas fini de lécher ses plaies. Il suffisait de si peu pour les rouvrir, mal soignées, cachées sous les bandelettes fines de vingt ans de démocratie fragile. La mort de Zandile mettait la société Sud-Africaine à nouveau face à ses démons. Les réflexes hideux, raciaux et communautaristes n’attendaient pas meilleure occasion pour refaire surface. Les attentes des deux camps étaient essentielles, identitaires. Elles touchaient au respect de leur communauté, à leur histoire, celle de chacun dans ce pays neuf, à la fois immature et pétri de siècles de haine. Mais surtout, elles étaient incompatibles, et ni un camp ni l’autre n’était prêt à entendre ce que j’avais à dire.
Maître Du Toit m’encourageait du regard. « Notre camp, m’avait-il répété avant l’audience, et souvent lorsqu’il m’avait sentie, lors des réunions de préparation de ma déposition, tentée de faire marche arrière, de chercher de vaines raisons de me défausser : notre camp, c’est la vérité, nous la leur devons. » Je me suis lancée :
— Je veux dire que Reuben n’a tué personne. Il n’a pas fait exploser le phare. Zandile et mon grand-père se sont fait sauter tous seuls. Par accident.
La juge a bien essayé de rétablir le silence, en vain. Mes paroles ont eu l’effet d’une bombe. Le fond de la salle exultait d’une joie mauvaise, pleine de vengeance et de frustrations contraintes. La famille de Zandile, paralysée sur son banc, me regardait sans comprendre. Les proches, cousins, petits-enfants, me fixaient, interdits. Les autres, déjà, me montraient du doigt, m’accusaient de trahir leur héros, me dénonçaient. Je devinais des menaces sur leurs lèvres. Du Toit m’avait prévenue. La seule vérité qu’ils accepteraient jamais serait la leur. Quiconque osant apporter une lumière différente sur l’affaire serait un traitre, et déjà leurs regards changeaient. Dans les yeux rouges de colère se reflétait la blancheur de ma peau. Soudain elle expliquait tout. Bêtement, tellement plus simple et confortable que la vérité. Soudain je n’étais plus la petite fille de l’ami de Zandile, en deuil comme eux. Je n’étais plus celle qui avait partagé les derniers jours et goûté à l’amitié de leur héros. Il avait suffi de mes quelques mots pour qu’en un instant, son clan me réduise à la couleur de ma peau. Que je vienne d’un autre continent, que je sois si lointaine, étrangère à leur histoire ne comptait plus. J’étais de la même peau que Wicus Du Toit, l’Afrikaner, l’avocat des métis. En disculpant Reuben, je choisissais leur camp. Eux les faibles, les soumis qui pendant la lutte contre l’apartheid et jusque dans les isoloirs des premières élections libres de 1994, à l’aube de la nouvelle Afrique du Sud, s’étaient rangés du côté des oppresseurs. Par ignorance, peur du lendemain, et parce que leur monde était ainsi depuis la nuit des temps, depuis que les navires négriers avaient acheminé leurs ancêtres jusqu’au Cap : la servitude à un maître blanc tout puissant qui pense pour eux, décide pour eux, arbitre chaque instant de leurs vies. Les Noirs ne leur ont pas pardonné cette trahison. Ce procès était un exutoire de plus. Il ne laissait pas de place à la raison, et sous la peau neuve encore si fine de la jeune démocratie, les rancœurs ressurgissaient avec un empressement effrayant. Que j’ose mettre en doute la culpabilité de Reuben ne pouvait, dans l’irrationnelle montée de leur colère jamais apaisée, être expliqué que par la couleur de ma peau. Qu’elle était soudain loin de ce prétoire, la nation arc-en-ciel rêvée par Mandela.
La juge n’a eu d’autre choix que d’ajourner la séance et faire évacuer la salle d’audience. Un nombre impressionnant de policiers a soudain envahi les lieux. J’avais l’impression de me noyer. Ce n’était pas le procès de Zandile et de Grand-père, c’était bien plus et, oh non, je n’y avais pas ma place. La juge nous a demandé de rester, Maître du Toit, Maître Pillay, le procureur et moi. Elle m’a fait répéter ma déclaration, mot pour mot : « Zandile et mon grand-père se sont fait sauter tous seuls. Par accident. » Elle m’a écoutée très attentivement, et quand j’ai eu fini… s’est appuyée lourdement au dossier de son siège. Elle paraissait soudain vieille et très fatiguée. Elle a soupiré et a pris congé de nous, nous donnant rendez-vous trois jours plus tard pour la reprise des audiences.
Wicus m’a fait sortir par une porte dérobée qui donne sur la rue Victoria, où étaient garées nos deux voitures, le long du jardin botanique du Cap. Nous entendions la rumeur de la foule mécontente de l’autre côté du palais, les ordres de dispersement hurlés dans les haut-parleurs, des débuts de bagarres avortées par les policiers. Le jardin était calme ; n’ayant ni l’un ni l’autre le désir de nous retrouver seuls trop vite, nous y sommes entrés. Nous avons emprunté une allée large et ombragée bordée de chênes et de frangipaniers aux fleurs blanches odorantes comme de la pâte d’amande, à la recherche d’un banc. Au bout de l’allée, se devinait la statue de Jan Van Riebeeck, debout, fier au côté de son cheval. Venu de Hollande, l’explorateur accosta dans la baie du Cap en 1642 pour y fonder, pour le compte de la très puissante Compagnie Hollandaise des Indes Orientales, ou la VOC, une station de ravitaillement des navires de commerce en route pour l’Inde. Ainsi naquit la ville du Cap.
L’allée était presque déserte, nous n’y croisâmes qu’une vieille nounou noire qui courait lourdement derrière deux jeunes enfants blonds trop turbulents pour son grand âge, un jardinier courbé au-dessus d’un massif de roses et un couple de jeunes touristes allemands à vélo. Ils roulaient très près l’un de l’autre, de façon à se toucher les doigts, contrôlant leur guidon respectif d’une main seulement. Une pierre plus grosse que les autres, la roue avant du vélo du garçon qui fait un écart, frôle celle de celui de son amie, les vélos s’entrechoquent, un cri, des rires, et les tourtereaux s’étalèrent à nos pieds. Tout à leur promenade cycliste amoureuse, ils nous avaient à peine remarqués et s’éloignèrent, hilares. Nous avons trouvé un banc au bord de l’allée. Ses planches de bois étaient humides et tièdes, réchauffées par le soleil d’hiver pâle jamais bien haut en cette saison, nous nous y sommes assis. La brise de mer, lourde de sel, fraîchissait, annonçant les grands vents du soir. Quelques cris du palais nous parvenaient encore, mais j’avais cessé de trembler. Wicus m’a remerciée pour mon courage, et, empressé de me changer les idées, s’est mis à parler du jardin. Il aime l’histoire de son pays, de sa ville, et sait la raconter à merveille. Douloureusement conscient de l’innommable héritage de ses ancêtres, des massacres des Khois par les premiers colons à l’histoire récente de soixante ans d’apartheid, il parle toujours avec une grande réserve, choisit ses mots soigneusement. Parfois même, la honte de cet héritage trop lourd l’emporte sur sa passion et il préfère se taire.
— Jan Van Riebeeck débarqua avec trois caravelles chargées de quatre-vingt-deux hommes et huit femmes dans la baie du Cap. Il entreprit aussitôt de nouer des relations commerciales avec les Khois, les indigènes de la région, en leur achetant les céréales et la viande destinées au ravitaillement des bateaux qui, en route vers les Indes ou de retour de celles-ci, faisaient escale dans ce petit comptoir néerlandais de la pointe Sud de l'Afrique. Les voyages, épuisants, duraient six mois, parfois bien plus. La mortalité à bord était effrayante, le scorbut décimait les équipages. Le contournement du continent par le Cap de Bonne Espérance était alors la seule route possible entre l’Europe et les Indes. Située à mi-chemin du voyage, la baie abritée du Cap formait un port naturel qui protégeait les bateaux contre le vent dominant du Sud-est. Elle se révéla vite une escale idéale où les marins débarquaient malades et affamés. Rapidement, les Khois, comprenant que cette fois ces nouveaux arrivants blancs n’étaient pas seulement des explorateurs de passage et s’installaient pour de bon, refusèrent de commercer avec eux. Le conflit entre indigènes et colons prenait racine. Bien décidé à établir un comptoir autosuffisant, Riebeeck ordonna alors la création d’un élevage de chèvres sur l'île de Robben Island, et la plantation d’un potager, ici même.
— Ce jardin ?
— Oui. Avant d’être un jardin botanique, il fut un immense potager. Il nourrissait les hommes débarqués à terre, et ravitaillait la flotte de la VOC en fruits et légumes qui disparaissaient par palettes entières dans les cales afin de nourrir les équipages lorsqu’ils reprenaient la mer. Jan Van Riebeeck avait confié la création du potager à Hendrik Boom, le maître jardinier de la VOC. Hendrik Boom choisit cet espace – Wicus frottait la terre de ses semelles – au cœur de l’amphithéâtre naturel que surplombent la Montagne de la Table, la colline du Signal et celle de la Tête de Lion, face à la grande baie du Cap. Les sols étaient riches, l’irrigation aisée grâce aux dizaines de ruisseaux qui descendaient des flancs Nord de la Table et couraient se perdre dans l’océan. En quelques années, le potager se développa jusqu’à recouvrir bientôt dix-huit hectares. Les bateaux néerlandais étaient de plus en plus nombreux à venir s’ancrer dans le port du Cap, alors le seul en eau profonde de l’Afrique Sub-saharienne. Le commerce des épices explosait et la Compagnie des Indes florissait. Avec ses cent cinquante navires marchands, ses quarante navires de guerre et ses cent mille employés, elle était à l’époque la plus grande entreprise au monde. Le comptoir du Cap grandissait. Les Hollandais prenaient aux Khois toujours davantage de terres, brutalement. Ils construisaient des miradors et plantaient des épineux pour délimiter la zone européenne, triste prélude au régime qui suivit, trois cents ans plus tard. Les Khois pour la plupart refusaient de travailler pour ces colons cruels et assez vite, Van Riebeeck manqua de main-d’œuvre. Il demanda à la VOC de lui envoyer des esclaves. Entre 1650 et 1806, fin du règne de la compagnie hollandaise, il en arriva plus de soixante mille. D’Angola, de Batavia, de Madagascar. Imaginez… la baie du Cap… la montagne de la Table, la chaine de Franschhoek, toutes ces merveilles, vraiment des merveilles n’est-ce pas ?
— Oui…
— Eh bien c’est dans ce décor grandiose que s’organisait toute cette désolation humaine. Quelle ironie… Les colons hollandais, ignorants pour la plupart, paranoïaques et soumis au joug et à l’idéologie dominatrice de la VOC, les Khois forcés à l’exil ou décimés, et la communauté d’esclaves venus d’un autre continent, sans racine, sans nom, sans droits. Tant de souffrance, de haines, cela ne pouvait que finir mal.
Wicus a soupiré, puis a repris.
— Ce qui est remarquable, c’est que pendant plus de cent ans, le Cap est resté un comptoir de la VOC, sous son contrôle et son monopole absolus. Le Fort de Bonne Espérance, tout premier bâtiment de la ville construit par Jan Van Riebeeck dès son arrivée était le symbole de cette domination. Nul n’avait le droit de commercer directement avec les navires, le ravitaillement venait exclusivement du potager. La VOC ne contrôlait pas seulement les règles du commerce, elle régissait également la vie quotidienne des habitants du comptoir. Quiconque désirant se marier devait en demander l’autorisation. Les esclaves, eux, n’en avaient pas le droit. Les lois étaient discriminatoires, des places réservées dans les églises – les officiers sur les premiers bancs, les blancs derrière, les noirs ne pouvaient y entrer – jusqu’aux codes vestimentaires. Les officiers, et eux uniquement, pouvaient porter des bottes de cuir ; les blancs employés de la VOC des chaussures à boucle, les autres blancs des chaussures sans boucle, et finalement, les esclaves marchaient pieds nus. En cas de manquement au règlement, les peines étaient sévères, discriminatoires elles aussi, plus impitoyables encore pour les esclaves et les Khois contrevenants. Les « criminels »étaient soumis au travail forcé, à la torture, ou incarcérés. Les deux donjons du fort servaient de prison, et déjà Robben Island accueillait ses premiers détenus. Bien sûr, une économie clandestine se développait, propre aux ports de tous pays et de toutes époques. Avec ses artisans, ses bars, ses réparateurs de bateaux et ses bordels, le Cap, et plus particulièrement le quartier du District Six, derrière les docks, était connu par les marins du monde comme « la taverne de la mer ».
Wicus s’est arrêté de parler. Il regardait la nappe blanche de nuages, très dense, recouvrir lentement la Montagne de la Table. Elle se dressait juste dans notre dos, derrière le jardin, et le soleil qui se reflétait sur ses flancs teintait de jaunes la lumière douce de fin d’après-midi.
J’ai dit :
— J’aurais aimé que Grand-père vous rencontre.
Wicus a rougi, comme seuls rougissent les roux.
— Ah… Pourquoi dites-vous cela ?
— Eh bien… parce que… ne vous en offensez pas, mais Grand-père jugeait tous les Afrikaners bêtes et incultes. Peut-être l’auriez-vous fait changer d’avis.
J’ai rougi à mon tour, embarrassée par cette confidence. Wicus ne s’en est pas formalisé. Il a ri et m’a répondu :
— Eh bien, il avait des idées bien arrêtées votre grand-père.
— Oh oui, et cela me faisait souvent enrager. J’avais beau lui parler de J. M. Coetzee, de Christian Barnaard, et lui dire que de telles généralisations n’étaient pas dignes de lui, il n’en démordait pas. « Ce sont des idiots ma chérie, des idiots. » Les Afrikaners n’étaient pas les seules victimes de ses jugements, rassurez-vous. Le plus enrageant, c’était sa façon de refuser la contradiction en clôturant d’autorité la conversation. Il levait brièvement deux doigts de la main gauche, sans bouger son bras d’un centimètre, ni même son poignet, posé bien à plat sur l’accoudoir du fauteuil, comme si le sujet ne valait pas un moindre effort physique supplémentaire. Son geste semblait dire : de toute façon, qu’y connais-tu ma chérie, hein ? Ses doigts retombaient, et il fermait les yeux. J’enrageais. Il pouvait bien clore le débat, je n’en avais pas fini. Je lui disais que je n’appréciais ni ses jugements obtus ni sa condescendance à mon égard. Il ne me répondait pas, gardait les yeux fermés, feignant une sieste soudaine.
Wicus riait encore.
— Je suis certain que vos colères étaient vaines… on ne change pas d’avis à quatre-vingt-seize ans.
— Bien sûr. Mais voyez-vous, il aimait l’histoire. Alors peut-être que vous… je ne sais pas… peut-être vous aurait-il écouté. Contredit aussi bien entendu, provoqué, défié sur la précision d’une date ou du nom d’un vaisseau. Il prenait un plaisir sans fin au débat historique, à la recherche de la vérité, des faits, des dates et des noms. Il ne se contentait jamais d’approximations. Je l’ai toujours connu dans les encyclopédies, les atlas, recopiant des paragraphes, prenant des quantités impressionnantes de notes de son écriture fine et serrée, élégante comme seuls les vieux qui respectent les mots savent encore écrire. Grand-père et son Hélène…
— Votre grand-mère…
— Oui, son Hélène, ma grand-mère. Grand-père et elle nous accueillaient, mes cousins et moi, dans la grande maison familiale tous les étés de notre enfance, et nous y avions inventé ce jeu : piéger Grand-père. Celui qui réussissait à trouver une question d’histoire à laquelle Grand-père ne saurait pas répondre était exempté de corvée domestique le lendemain. Quel que soit le continent ou l’époque, nous n’y sommes jamais parvenus.
— Alors il connaissait l’histoire du Cap, et n’avait pas tout à fait tort de considérer les miens comme des abrutis, répondit Wicus tout sourire. Au Cap, pendant les presque deux siècles de domination de la VOC, pas une école secondaire ne fut construite. Il n’existait pas un seul journal, ni même une imprimerie. Le taux d’analphabètes dans la population était terrifiant. Le comptoir n’avait pas vocation à devenir une ville et subvenir aux besoins de ses habitants, son rôle se limitait à soutenir le commerce maritime, hautement lucratif, entre les Indes et l’Europe. Aucune main-d’œuvre qualifiée n’était nécessaire, et la VOC n’avait nulle intention de développer quelque infrastructure que ce soit. Il est bien plus aisé de contrôler des ouvriers et des esclaves lorsqu’ils sont maintenus dans l’ignorance. La situation était d’ailleurs telle lorsque les premiers Huguenots, deux cent d’entre eux environs, fuyant la France et les persécutions religieuses, débarquèrent au Cap en 1688, ils furent tellement effarés par l’ignorance des colons hollandais qu’ils décidèrent de gagner l’intérieur des terres vers l’Est et s’installer dans les vallées fertiles de Stellenboch et de Franschhoek. Aussi surprenant que cela paraisse, ces deux communautés, malgré leurs origines européennes communes, en exil, si loin de leurs racines, ne se mêlèrent pas. Le fossé intellectuel et culturel était trop important.
Il fallut attendre 1806, année de la conquête de la ville par l’armée britannique, pour que le Cap entame sa métamorphose. L’administration anglaise entreprit alors de transformer ce comptoir hollandais peuplé d’ignorants en colonie digne du royaume. Elle multiplia les programmes d’alphabétisation de la population, construisit des écoles, l’université, etc. Aujourd’hui encore, soyons honnêtes, les Afrikaners sont les cols-bleus de la nation. Barnaard ou Coetzee que vous citiez à votre grand-père sont des exceptions, et je suis certain qu’il le savait. L’élite intellectuelle de ce pays est en très grande majorité issue de l’immigration britannique, pas hollandaise.
Emportée trois siècles en arrière par les mots de Wicus, je savourais la tranquillité du jardin, les odeurs moites et douces de ses grands pins, je m’étonnais de n’avoir jamais pris le temps, ou eu la curiosité, d’y entrer depuis mon installation au Cap.
