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Les Naïfs est un recueil de douze nouvelles. Les personnages de ces récits ne sont pas candides. Mais ils ont cru.
Que l’imaginaire protégeait du réel. Que fuir, c’était recommencer à zéro. Qu’on pouvait contenir un désir sans qu’il ne vous brûle. Qu’il fallait être connu pour exister pleinement…
Mais la vie vient éprouver ces croyances. Elle ébranle ces êtres, les dénude, et les rapproche d’eux-mêmes. Elle révèle une faille par laquelle le réel fait irruption.
Chaque nouvelle est née d’une musique, indiquée dans le recueil. Elle a guidé l’écriture, la respiration et le rythme du texte jusqu’à sa forme finale. Libre au lecteur de l’écouter ou de l’ignorer. Mais elle est une clé d’accès à une expérience immersive, où musique et littérature font sens ensemble.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né en 1974, David Barral est titulaire d’une licence d’anglais, option littérature anglo-saxonne. Après avoir enseigné, il s’est tourné vers l’accompagnement des demandeurs d’emploi, une expérience qui nourrit son attention aux trajectoires humaines et à ce qui se dit entre les lignes. Auteur de chansons, comédien-chanteur, il a participé à des projets de sensibilisation des plus jeunes à l’art lyrique. Il a également écrit et interprété un spectacle de chansons théâtralisées, centré sur le jeu d’acteur, joué au Théâtre des Deux Ânes à Paris à l’automne 2023.
"Les Naïfs" est son premier recueil de nouvelles
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Seitenzahl: 120
Veröffentlichungsjahr: 2026
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Publishroom Factory
www.publishroom.com
ISBN : 978-2-38713-295-6
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
David Barral
Les Naïfs
Nouvelles
À Jean-Luc, Laura et Louis
Dans cette vie qui vous apparaît quelquefois comme un grand terrain vague sans poteau indicateur, au milieu de toutes les lignes de fuite et les horizons perdus, on aimerait trouver des points de repère, dresser une sorte de cadastre pour n’avoir plus l’impression de naviguer au hasard.
PATRICK MODIANO Dans le café de la jeunesse perdue
Je vous propose de traverser ces nouvelles en musique. À l’ouverture de chaque histoire, un morceau. Libre à vous de l’écouter une fois, en boucle ou de l’ignorer.
Mais si vous cherchez une clé, elle est là.
SASHA
Symphony No.3 : III
Philip Glass, Marin Aslop and Bournemouth Symphony Orchestra
Glass : Symphonies Nos 2 and 3
ESTEBAN
Mesa Redonda
Hermanos Gutiérrez
Hijos Del Sol
LOU
Messy (instrumental)
Lola Young
BENJAMIN
Alfonsina y el mar
Anja Lechner & François Couturier
Lontano
THOMAS
Lion Theme
Dustin O’Halloran & Hauschka
Lion
SIMON
A1
Ólafur Arnalds & Nils Frahm
Stare
JEANNE
Mélancolie, FP 105
Francis Poulenc, par Alexandre Tharaud
Autograph
MATHIAS
Prologue
Loreena McKennitt
The Book of Secrets
VICTOIRE
As Ballad
Lambert
Stay in the dark
CLÉMENTINE
Low Sun
Hermanos Gutiérrez
Sonido Cósmico
RAPHAËL
Awake
Tycho
Awake
Awake
GABRIEL
On The Nature of Daylight
Max Richter
The Blue Notebooks
Retrouvez les œuvres musicales dans la playlist Les Naïfs – David Barral, disponible sous Spotify, Deezer et Apple Music.
SPOTIFY
DEEZER
APPLE MUSIC
Philip Glass, Marin Aslop and Bournemouth Symphony Orchestra
Glass : Symphonies Nos 2 and 3
J’avais un lieu à moi. À l’intérieur. Je l’appelais là-bas.
C’était toujours le même décor. Une maison au bord d’un lac. Un feu dans la cheminée. Un chien endormi sur un tapis. Et lui. Mais pas lui. Un autre lui. Je restais longtemps là-bas. Souvent la nuit avant de m’endormir. Il suffisait de fermer les yeux. Et j’y étais. À l’abri. Un jour, je n’ai pas pu y entrer.
Il pleuvait. Je regardais la route filer sous les lampadaires. On approchait de la gare.
– Je suis épuisé Sasha. Je vais bientôt en finir.
– Papa, je t’aime. J’ai besoin de toi.
Il n’a rien répondu. Mais je voyais que mes paroles l’avaient bouleversé. Il s’est garé au dépose-minute. La pluie a cessé. Devant le quai, je l’ai regardé une dernière fois.
– Fais attention à toi, a-t-il murmuré.
Et il est reparti. Il faisait froid. J’attendais. Je revoyais l’hôpital. Une chambre sans rideaux. Un lit. Il avait glissé sa main dans la mienne. J’avais senti les brûlures. Des ronds irréguliers imprimés dans la paume.
Un train est arrivé. J’ai pris place. Le contrôleur a annoncé le départ. Et je me suis rappelé la première fois où il m’en avait parlé.
Il faisait beau, mais lui était resté dans le salon, les volets à moitié fermés. J’étais venu m’asseoir à côté de lui.
– Tu sais Sasha, j’entends une voix. Tout le temps. Elle me dit des trucs dégueulasses. Sur moi. Sur les autres. Des trucs que je ne pense pas. Que je ne veux pas penser. Que je ne veux pas dire.
Je me suis redressé.
– Elle me suit partout. Et parfois je me demande si je suis encore quelqu’un ou un mur qu’on n’a pas isolé.
Il a baissé les yeux. Ce qui le tuait : la honte.
Un enfant est entré dans le compartiment suivi de son père.
– Tu veux la place côté fenêtre ?
– Oui !
L’enfant a sauté sur la banquette d’en face. Il s’est collé à la vitre, les mains contre le carreau. Le père s’est installé à côté de lui. Il a sorti un livre de son sac. L’enfant s’est approché et a posé sa tête sur son épaule. Leur façon d’être ensemble me troublait. Ce n’est pas que j’avais manqué d’amour. C’est que mon père ne m’avait jamais raconté d’histoires. Il m’avait parlé d’une voix.
Après le divorce, il était retourné vivre chez ses parents. Il n’avait pas vraiment eu le choix. Ma mère, elle, se consumait sous les restes calcinés de leur amour. Elle avait seize ans lorsqu’ils s’étaient rencontrés. Lui, vingt-cinq. On avait voulu les séparer. Alors ils m’avaient fait. Pourtant. Les crises. Les séjours à l’hôpital. La peur. L’attente du pire. La corde s’est usée jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à tenir. Elle est partie, rongée par l’ombre d’un homme qu’elle aimait encore.
Chonchon m’attendait toutes les semaines. Je l’appelais comme ça ma grand-mère. Elle guettait mon arrivée. Toujours à la fenêtre. Elle se précipitait dès qu’elle voyait la voiture, le regard rempli de ce que l’on ne dit pas. Te voilà. Enfin.
Nous prenions nos repas à la grande table de la cuisine recouverte d’une toile cirée fendue sur le côté. Une lampe donnait à la pièce une lumière jaune. Chonchon servait plus que nécessaire. Mon grand-père bougonnait, les gestes pleins de tendresse.
– T’en fais pour un régiment !
Il se resservait.
Le père et le fils sont sortis du wagon. Un courant d’air s’est engouffré sous mes pieds. Je me suis calé contre le dossier.
Un soir mon père est venu dans ma chambre. J’étais allongé sur le lit, prêt à me rendre là-bas.
– Tu dors ?
– Non.
– Hier j’étais en voiture. Et la voix m’a dit de foncer sur un cyclomoteur. J’ai freiné à temps. J’ai pas tourné le volant. Je l’ai pas fait.
Je l’ai regardé. Il a ajouté :
– Tu vois, j’ai pas cédé.
Il m’avait dit ça presque avec fierté. Comme un enfant qui attend qu’on l’applaudisse. Je suis resté muet. Je n’ai pas compris ce que ça voulait dire de ne pas obéir à une voix qui vous traverse la tête comme une évidence. Ce que c’était de garder les mains sur le volant. Ce n’était pas un détail. C’était un combat.
– Tu viens avec moi ? J’arrive pas à dormir.
J’ai refusé. « D’accord. » C’était une demande d’amour posée à voix basse, sa façon de dire « ne me laisse pas seul avec la voix ». Je ne l’ai pas compris.
Le train est arrivé à destination. Mon téléphone a vibré. Ma mère. Je serai là dans une heure. Ne bouge pas. J’ai lu. J’ai su. L’idée de rester seul me parut impossible. Je me suis arrêté devant chez Esther, ma voisine. J’ai frappé.
– Entre.
Elle portait une robe bleu nuit. Sa souris Jimmy trottait près du canapé. Elle l’a poussé du bout des doigts.
– Assieds-toi. Tu veux un thé ?
– Non.
– Qu’est-ce qu’il se passe ?
Elle a allumé une fine cigarette mentholée.
– Ton père ?
Je n’arrivais pas à parler. Elle a tiré une bouffée.
– Tu sais que Jimmy a mordu un prof de psycho ? Depuis il a une phobie des bestioles à moustaches.
Je l’écoutais. Sa voix était le seul endroit où poser mon souffle. Elle m’a tendu son doudou.
– Tiens ! Ça marche mieux que la sophro.
J’ai planté mes ongles dans le tissu.
– Tu veux des sablés au gingembre ? C’est pas mauvais. Juste inattendu. Comme toi à 7h du mat avec une question sur l’inconscient !
Elle a écrasé sa cigarette.
– Sasha… t’as pas à assumer ce qu’t’as pas choisi.
Jimmy est revenu avec un morceau de sablé.
– Tu savais qu’les souris ont un cœur qui bat plus vite que le nôtre ? Ça tambourine tout le temps.
J’ai regardé Jimmy.
Un nouveau message. Je t’attends sur le parking. Je suis descendu et me suis blotti dans les bras de ma mère. Esther se tenait debout sur le trottoir, dans sa robe bleu nuit. Assis sur la banquette arrière, j’ai regardé son image s’éloigner lentement, glissant derrière la vitre.
Nous roulions. Le monde s’effaçait.
Il était rentré de la gare. Avait traversé le couloir. Pris le fusil de chasse. Une détonation.
J’ai fermé les yeux. Derrière mes paupières, je sentais sa présence. Celle qui reste. Même quand quelqu’un part.
Hermanos Gutiérrez
Hijos Del Sol
Il rentrait du lycée, le poids des cours accroché au pull. Il poussa la porte de l’appartement. Un pop sec l’accueillit dès l’entrée. Une giclée de champagne l’arrosa de plein fouet.
– Joyeuse majorité mon fils !
Elle était là, les bras levés telle une déesse punk. Trois de ses amis frappaient sur des djembés. Un quatrième agitait un tambourin. Il resta figé, douché de bulles.
– Entre, fais pas cette tête d’huissier mal réveillé !
Quelques secondes plus tard, il avait une coupe en plastique à la main, une guirlande de fleurs autour du cou et des perles de Veuve Clicquot sur les cils.
– T’as le droit de boire maintenant. Mais touche pas à ça hein !
Elle désignait du coin de l’œil une cigarette de cannabis qu’elle alluma aussitôt. Elle l’attrapa par la taille et l’entraîna au milieu du salon. Ils se mirent à tournoyer, liés par un fil invisible tissé entre leurs corps, impossible à rompre.
La fête dura jusqu’à minuit passé. Ils s’étaient retrouvés sur le balcon.
– Tu sais que j’ai failli finir en prison ?
Il resta silencieux.
– À Santiago. J’étais chez Miguel, un ami journaliste. On écrivait pour un canard local. Un jour on a publié une enquête qui grattait un peu.
Elle souffla sur sa tasse de thé.
– On buvait un verre de vino pipeño quand on a frappé trois coups à la porte. Il a blêmi. Il m’a dit : « Tu passes par derrière. Si tu croises quelqu’un, tu dis que tu vas chercher du sucre. »
Elle s’appuya contre son fils.
– J’ai obéi. J’ai souri à un voisin. J’ai tremblé toute la nuit. Je l’ai revu quelque temps après. Il n’était plus vraiment là.
Elle regardait loin devant elle.
– Parfois la vie tire fort sur le collier Esteban. Elle serre à te faire saigner. Mais t’as pas à en avoir peur. Le plus important c’est ce qu’on refuse de laisser casser. C’est comme ça que je tiens debout.
Ils préparaient des légumes dans la cuisine.
– Elle m’a encore fait le coup du « je suis fatiguée de vos œufs durs sans poésie », pouffa Esteban.
– Elle a pas tort. Tu cuisines comme un fasciste, trancha sa sœur Maya.
Esteban singea un faux accent allemand à la volée, rugueux et grinçant.
– Carré, rationnel et sans sauce ?
– Voilà. CQFD. T’es une menace pour la gastronomie libre.
Il lui jeta une rondelle de carotte dans les cheveux.
– Dire qu’on a été élevés par une femme qui écoutait du Léo Ferré en déclamant I have a dream, continua Esteban.
– Et qui nous punissait quand on ne disait rien.
– Parce que se taire, c’est complice, lancèrent-ils en chœur.
– On est comme elle tu penses ?
– Non. On est moins courageux. Ou plus prudents, nuança Esteban.
– T’as distribué les tracts ? enchaîna Maya.
– Ouais. Et j’ai eu droit à un « vous les jeunes, vous ne comprenez rien à la vie. »
– T’as répondu quoi ?
– Que c’est pour ça qu’on la regarde de travers.
Maya leva son verre de jus d’orange.
– À la déviance héréditaire !
– Santé camarade !
Après un court silence, Maya reprit.
– Tu t’es jamais demandé pourquoi elle ne parle pas de lui ?
– De qui ?
– De notre père.
– Si. Mais elle doit avoir ses raisons.
Maya fixa le reflet du couteau sur la table.
– Moi je suis sûre qu’elle a voulu nous protéger.
Esteban fronça les sourcils.
– Tu sais des choses toi ?
– Non… mais… sa façon d’éviter quand on pose la mauvaise question… Il y a des jours je me dis qu’on n’a pas grandi sans père. On a grandi avec un manque qui prenait la forme d’un mythe. Et les mythes, c’est difficile à aimer.
Esteban terminait d’agrafer une affiche dans le hall du centre.
– T’as remarqué qu’on imprime toujours plus de tracts qu’on en distribue ? lui dit Leïla en faisant tourner un marqueur entre ses doigts.
– C’est la foi. Ou le déni !
– T’as changé de pull ?
– Il était taché.
– Ah, tu vois, t’as des limites, lui balança-t-elle.
– Faut bien garder un peu de dignité dans la lutte !
– Tu crois que ça sert encore ?
– Quoi donc ? demanda-t-il, perplexe.
– Tout ça. Les pancartes. Les manifs.
– Je sais pas. Mais si on arrête, on laisse la place au vide.
– Et le vide c’est pas ton truc Esteban hein ?
– Y a pas de vide quand t’es là, dit-il, les yeux dégoulinant de tendresse.
– T’es lourd !
Un bruit de porte retentit dans le fond.
– Tiens, v’là ton fan club, souffla Leïla.
– Ton discours tout à l’heure… sérieux, tu le pensais ? dégoupilla Baptiste, le regard chargé comme un fusil à pompe. « Créer un cercle de parole avec les habitants. » Tu crois vraiment que ça va empêcher la fermeture du centre ?
– On peut les aider à dire ce qu’ils ressentent.
– Mais c’est fini Esteban, poursuivit Baptiste. Les mômes iront traîner ailleurs. Et les mots ne peuvent pas réparer ça.
– Ce que je veux c’est les soutenir. C’est tout.
– C’est pas tout non. C’que tu veux c’est qu’on te trouve gentil. Qu’on t’dise que t’es un bon gars. T’es convaincu qu’tu vas sauver les murs avec des feutres et des slogans bien propres ? Mais les murs ils tombent Esteban. Et faut juste encaisser.
Esteban se surprit à refuser de lâcher.
– Et toi ? T’encaisses comment ? En affirmant que tout est foutu d’avance ? Qu’il n’y a plus rien à espérer avant d’avoir essayé ?
– J’te dis qu’à force de vouloir allumer des bougies, on oublie que c’est un incendie.
Esteban récupéra un tract tombé sous la chaise.
– Tu penses pas qu’on peut résister sans ressembler à ce qu’on combat ?
La porte se referma derrière Baptiste dans un claquement sec.
Sur le tableau, une grande feuille kraft : AG – Actions à venir. Une quinzaine de militants s’étaient entassés dans ce local, moite de tension retenue. Baptiste avait la parole depuis cinq bonnes minutes.
– Je dis pas qu’il faut tout péter. Mais faut qu’ils comprennent qu’on va pas disparaître gentiment. Sinon ils fermeront ce lieu comme on appuie sur un interrupteur. On a tenté les pétitions, les tribunes. Résultat : ils nous méprisent comme on méprise les gentils.
Esteban se redressa.
– Et si on montrait qu’on est là autrement ?
Il inspira.
– J’ai pensé à un espace de jour dans le square d’à côté. Des jeux pour les enfants, de la musique, de quoi s’asseoir. Qu’on montre qu’on continue. Qu’on vit.
