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Libre à vous de choisir des fac-similés de piètre qualité ; le présent ouvrage a été entièrement recomposé, revu, corrigé et annoté au besoin, l'orthographe modernisée, car déchiffrer et interpréter ralentit et gâche le plaisir de lire ; bref, tout a été fait pour rendre votre lecture plus accessible et agréable. En français moderne - non inclusif - pour une lecture plus facile et agréable. Edité à Lyon en 1588, les Nouvelles Récréations et Joyeux Devis est un recueil de nouvelles et historiettes, voire de facéties, dans le goût de l'époque. Dans la lignée de Boccace, des Facéties du Pogge, ou de celles du Curé d'Arlotto. Nota: le texte originel a été traduit en français moderne, tout en conservant le croustillant des tournures idiomatiques d'époque - et la verve de l'auteur.
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Seitenzahl: 414
Veröffentlichungsjahr: 2021
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LES CONTES
ou
LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS & JOYEUX DEVIS1
DE Bonaventure DES PERIERS
VALET DE CHAMBRE DE LA REINE DE NAVARRE,
avec un choix des anciennes notes
DE BERNARD DE LA MONNOYE ET DE SAINT-HYACINTHE, enrichies et complétées
Traduits en Français Moderne
par Christophe NOËL
____________________
1Tous ces contes ne sont pas de Bonaventure Des Periers, quoique publiés sous son nom, après sa mort ; les éditeurs, Jacques Pelletier et Nicolas Denisot, en ont ajoutés plusieurs à la première édition, donnée par Antoine Dumoulin en 1548.
Mais qui est donc Bonaventure des Périers ?
Sonnet
Au Lecteur
Nouvelle 1 : ère – En Forme De Préambule
Nouvelle 2 : Des trois fous, Caillette, Triboulet et Polite
32
Nouvelle 3 : Du chantre, basse-contre de Saint-Hilaire de Poitiers, qui compara les chanoines à leurs potages
Nouvelle 4 : Du basse-contre de Reims, chantre, Picard, et maître ès arts
Nouvelle 5 : Des trois sœurs, nouvelles épousées, qui répondirent chacune un bon mot à leurs maris la première nuit de leurs noces
Nouvelle 6 : Du mari de Picardie qui retira sa femme de l’amour par une remontrance qu’il lui fit en la présence des parents d’elle
Nouvelle 7 : Du Normand allant à Rome, qui fit provision de latin pour porter au saint-père ; et comme il s’en aida
Nouvelle 8 : De l’assignation donnée par messire Itace, curé de Bagnolet, à une belle vendeuse de navets, et de ce qui en advint
Nouvelle 9 : Des moyens qu’un plaisantin donna à son roi afin de recouvrer argent promptement
Nouvelle 10 : Du procureur qui fit venir une jeune garse du village pour s’en servir, et de son clerc qui la lui essaya
Nouvelle 11 : De celui qui acheva l’oreille de l’enfant à la femme de son voisin
Nouvelle 12 : De Fouquet, qui fit accroire au procureur son maître que le bonhomme était sourd, et au bonhomme que le procureur l’était ; et comment le procureur se vengea de Fouquet
Nouvelle 13 : D’un docteur en droit canon qu’un bœuf blessa si fort qu’il ne savait en quelle jambe c’était
Nouvelle 14 : Comparaison des alchimistes à la bonne femme qui portait une potée de lait au marché
Nouvelle 15 : Du roi Salomon, qui fit la pierre philosophale ; et pourquoi les alchimistes ne viennent au-dessus de leurs intentions
Nouvelle 16 : De l’avocat qui parlait latin à sa chambrière, et du clerc qui était le truchement
Nouvelle 17 : Du cardinal de Luxembourg, et de la bonne femme qui voulait faire son fils prêtre, qui n’avait point de témoins
95
; et comment ledit cardinal se nomma Phelippot
Nouvelle 18 : De l’enfant de Paris nouvellement marié, et de Beaufort qui trouva moyen de jouir de sa femme, nonobstant la soigneuse garde de dame Pernette
Nouvelle 19 : De l’avocat au parlement qui fit raser sa barbe pour la pareille ; et du dîner qu’il donna à ses amis
Nouvelle 20 : De Gillet le menuisier : comment il se vengea du lévrier qui venait lui manger son dîner
Nouvelle 21 : Du savetier Blondeau, qui ne fut jamais en sa vie mélancolique que deux fois ; et comment il y pourvut ; et son épitaphe
Nouvelle 22 : De trois frères qui crurent être pendus pour leur latin
Nouvelle 23 : Du jeune fils qui fit valoir le beau latin que son curé lui avait montré
Nouvelle 26 : D’un prêtre qui ne disait d’autre mot que Jésus en son Évangile
Nouvelle 25 : De maître Pierre Fai-feu qui eut des bottes qui ne lui coûtèrent rien ; et des copieux de La Flèche en Anjou
Nouvelle 26 : De maître Arnaud, qui emmena la haquenée d’un Italien en Lorraine, et la rendit au bout de neuf mois
Nouvelle 27 : Du conseiller et de son palefrenier, qui rendit sa mule vieille en guise d’une jeune
Nouvelle 28 : Dos copieux de La Flèche en Anjou ; comme ils furent trompés par Picquet au moyen d’une lamproie
Nouvelle 29 : De l’âne ombrageux qui avait peur quand on ôtait le bonnet ; et de Saint-Chelaut et Croisé, qui chaussèrent les chausses l’un de l’autre
Nouvelle 30 : Du prévôt Coquillaire, malade des yeux, auquel les médecins faisaient accroire qu’il voyait
Nouvelle 31 : Des finesses et des actes mémorables d’un renard qui était au bailli de Maine-la-Juhés
Nouvelle 32 : De maître Jean du Pontalais ; comment il la bailla bonne au barbier d’étuves qui faisait le brave
Nouvelle 33 : De madame la Fourrière, qui logea le gentilhomme au large
Nouvelle 34 : Du gentilhomme qui avait couru la poste, et du coq qui ne pouvait caucher
167
Nouvelle 35 : Du curé de Brou
170
et des bons tours qu’il faisait de son vivant
Nouvelle 36 : Du même curé et de sa chambrière ; et de sa lessive qu’il lavait : et comment il traita son évêque et ses chevaux, et tout son train
Nouvelle 37 : Du même curé, et de la carpe qu’il acheta pour son dîner
Nouvelle 38 : Du même curé, qui excommunia tous ceux qui étaient dans un trou
Nouvelle 39 : De Teiran qui, étant sur la mule, ne paraissait point par-dessus l’arçon de la selle
Nouvelle 40 : Du docteur qui blâmait les danses, et de la dame qui les soutenait, et des raisons alléguées d’une part et d’autre
Nouvelle 41 : De l’Écossais et sa femme qui était un peu trop habile au maniement
Nouvelle 42 : Du prêtre et du maçon qui se confessait à lui
Nouvelle 43 : Du gentilhomme qui criait la nuit après ses oiseaux, et du charretier qui fouettait ses chevaux
Nouvelle 44 : De la veuve qui avait une requête à présenter, et la remit au conseiller-lai pour la rapporter
Nouvelle 45 : De la jeune fille qui ne voulait point d’un mari parce qu’il avait mangé le dos de sa première femme
Nouvelle 46 : Du bâtard d’un grand seigneur qui se laissait prendre à crédit, et qui se fâchait qu’on le sauvât
Nouvelle 47 : Du sieur de Raschaut, qui allait tirer du vin, et comment le fausset lui échappa dans la pinte
Nouvelle 48 : Du tailleur qui se volait lui-même, et du drap gris qu’il rendit à son compère le chaussetier
Nouvelle 49 : De l’abbé de Saint-Ambroise et de ses moines, et d’autres bons mots dudit abbé
Nouvelle 50 : De celui qui renvoya ledit abbé avec une réponse de nez
Nouvelle 51 : De Chichouan, tambourineur, qui fit convoquer son beau-père pour se laisser mourir, et de la sentence qu’en donna le juge
Nouvelle 52 : Du Gascon qui donna à son père à choisir des œufs
Nouvelle 53 : Du clerc des finances qui laissa choir deux dés de son écritoire devant le roi
Nouvelle 54 : De deux points pour faire taire une femme
Nouvelle 55 : La manière de devenir riche
Nouvelle 56 : D’une dame d’Orléans qui aimait un écolier qui faisait le petit chien à sa porte, et du grand chien qui chassa le petit
Nouvelle 57 : Du Vaudrey, et des tours qu’il faisait
Nouvelle 58 : Du gentilhomme qui coupa l’oreille à un coupeur de bourse
Nouvelle 59 : De la damoiselle de Toulouse qui ne soupait plus, et de celui qui faisait la diète
Nouvelle 60 : Du moine qui répondait à tout par monosyllabes rimés
Nouvelle 61 : De l’écolier légiste et de l’apothicaire qui lui apprit la médecine
Nouvelle 62 : De messire Jean qui monta sur le maréchal pensant monter sur sa femme
Nouvelle 63 : De la sentence que donna le prévôt de Bretagne, lequel fit pendre Jean Trubert et son fils
Nouvelle 64 : Du garçon qui se nomma Toinette pour être reçu en un couvent de nonnes ; et comment il fit sauter les lunettes de l’abbesse qui le visitait
Nouvelle 65 : Du régent qui combattit une harengère du Petit-Pont à belles injures
Nouvelle 66 : De l’enfant de Paris qui fit le fou pour jouir de la jeune veuve, et comment elle, voulant se railler de lui, reçut une plus grande honte
Nouvelle 67 : De l’écolier d’Avignon et de la vieille qui le prit à partie
Nouvelle 68 : D’un juge d’Aigues-Mortes, d’un pasquin, et du concile de Latran
Nouvelle 69 : Des gendarmes qui étaient chez la bonne femme de village
Nouvelle 70 : De maître Berthaud, à qui on fit accroire qu’il était mort
Nouvelle 71 : Du Poitevin qui enseigne le chemin aux passants
296
Nouvelle 72 : Du Poitevin, et du sergent qui mit sa charrette et ses bœufs en la main du roi
Nouvelle 73 : D’un autre Poitevin, et de son fils Micha
Nouvelle 74 : Du gentilhomme de Beauce, et de son dîner
Nouvelle 75 : Du prêtre qui mangea à déjeuner toute la pitance des religieux de Beaulieu
Nouvelle 76 : De Jean Doingé, qui tourna son nom par le commandement de son père
Nouvelle 77 : De Janin, nouvellement marié
Nouvelle 78 : Du légiste qui voulut s’exercer à lire, et de la harangue qu’il fit à sa première lecture
Nouvelle 79 : Du bon ivrogne Janicot, et de Janette, sa femme
Nouvelle 80 : D’un gentilhomme qui mit sa langue dans la bouche d’une damoiselle en la baisant
Nouvelle 81 : Du coupeur de bourses, et du curé qui avait vendu son blé
Nouvelle 82 : Des mêmes coupeurs de bourses, et du prévôt La Voulte
Nouvelle 83 : D’eux-mêmes encore, et du coutelier à qui fut coupé la bourse
Nouvelle 84 : Du bandoulier Cambaire, et de la réponse qu’il fit à la cour du parlement
Nouvelle 85 : De l’honnêteté de M. de Salzard
Nouvelle 86 : De deux écoliers qui emportèrent les ciseaux du tailleur
Nouvelle 87 : Du cordelier qui tenait l’eau auprès de lui à table et n’en buvait point
Nouvelle 88 : D’une dame qui faisait garder les coqs sans connaissance de poules
Nouvelle 89 : De la pie et de ses piaux
Nouvelle 90 : D’un singe qu’avait un abbé, qu’un Italien entreprit de faire parler
La vie de Bonaventure des Périers nous est assez mal connue – tout comme son oeuvre, du reste. Né vers 1510, probablement à Arnay-le-Duc en Bourgogne, mort en 1543 ou 1544 à Lyon, il est auteur de poésie, de dialogues et de contes français, ainsi que traducteur et éditeur, notamment. On ignore ses origines sociales2.
Ce qu’on sait de lui :
Il fit ses études à Autun entre 1525 et 1532 auprès de Robert Hurault, abbé de l’abbaye Saint-Martin, favorable à la Réforme et maître de philosophie de la riene Marguerite de Navarre. Après une formation d’humaniste, il collabora en 1535, sous le nom latinisé d’Eutychus Deperius, et avec Lefèvre d’Etaples, à la traduction de la Bible de Pierre Robert Olivétan, parue la même année, - prenant part au travail collectif de ceux qu’on a appelés les « libertins spirituels », pour désigner leur relative indépendance à l’égard du catholicisme. Il travailla avec Étienne Dolet, qui préparait ses Commentarii linguae latinae. Il fréquente à Lyon le milieu des imprimeurs et des savants.
En 1536, il entra au service de Marguerite de Navarre, soeur aînée de François Ier, en qualité de valet de chambre3. Il publia des poèmes, défendit Clément Marot dans la querelle qui l’opposa au poète et ecclésiastique François de Sagon ; compromis dans l’affaire des placards, Marot doit s’exiler.
1537-1541 : Des Périers fait partie de la maison de la Reine ; il traduit le Lysis de Platon, probablement d’après la traduction latine de Marsile Ficin ; en 1537, il écrit le Blason du nombril, qui témoigne de sa connaissance des thèses néo-platoniciennes. Il vit quelques années paisibles à la cour, faisant la connaissance de Jeanne d’Albret (fille de Marguerite de Navarre), de François 1er et de la fille de celui-ci, également prénommée Marguerite (et qui plus tard sera chantée par Du Bellay). Après 1541, on perd toute trace de Bonaventure des Périers.
En 1544 parut, grâce aux soins d’Antoine Du Moulin un Recueil des Œuvres de feu Bonaventure des Périers : sa mort remonterait donc à 1543 ou 1544. D’après un texte d’Henri Estienne (publié seulement en 1566), des Périers se serait suicidé en se jetant sur son épée, mais cette histoire semble surtout motivée par la haine de cet auteur protestant envers Des Périers4 qui s’est moqué de Martin Luther et d’autres protestants dans le Cymbalum mundi.
En effet, une tradition remontant au pasteur André Zébédée (dans une lettre du 31 juillet 1538) lui attribue la paternité du Cymbalum mundi (la Cymbale du monde), en français, avec quatre dialogues poétiques, forts antiques, joyeux et facétieux, son oeuvre la plus connue. Publié à Paris en 1537 et peu de temps après à Lyon en 1538, cet ouvrage fut saisi par le Parlement sur ordre direct et exceptionnel du roi et, après des procédures impliquant les délibérations de la Sorbonne, fut détruit (un exemplaire de la première édition et deux de la seconde nous sont néanmoins parvenus).
Le Cymbalum s’ouvre sur une lettre adressé par Thomas Du Clévier5 à Pierre Tryocan6 dans laquelle le premier prétend envoyer à son ami une traduction d’un manuscrit latin trouvé dans un monastère. Le texte est ensuite constitué de quatre dialogues satiriques dans la tradition de Lucien de Samosate, qui mettent en scène des dieux, des humains et des animaux qui parlent (il se termine sur un dialogue entre deux chiens !). Le texte est clairement une satire des religions
L’ensemble du livre demeure très énigmatique et il a fait l’objet de nombreux débats chez les spécialistes de la Renaissance. Une des hypothèses concernant l’interprétation de l’ouvrage le fait émaner du milieu protestant de l’entourage de Marguerite de Navarre. D’autres hypothèses en font au contraire un livret catholique raillant d’abord et avant tout les Églises réformées. Enfin, d’autres voient dans cet ouvrage l’oeuvre d’un auteur carrément athée qui, dans une série d’allégories, ridiculise toute forme de croyance et de dogme, catholique, et protestant ou autre.
Les Nouvelles Récréations et Joyeux Devis (NRJD), édités par Granjon à Lyon le 25 janvier 15587, sont un recueil, dans le goût du temps, de nouvelles et historiettes, à l’imitation de Boccace, comme Marguerite elle-même le fit pour l’Heptaméron, au moins en ce qui concerne les nouvelles proprement dites. La plupart des cent vingt-neuf nouvelles appartiennent au fonds traditionnel, mais Bonaventure ajoute un certain nombre d’épisodes de son cru ; il raconte de façon gaie, enjouée et souvent humoristique.
Cette édition princeps contient 90 nouvelles, dont certaines présentent des interpolations ou des anachronismes (nouvelles 17, 27, 47, 48). En 1568, nouvelle édition avec 39 nouvelles supplémentaires, qui sont apocryphes ou proviennent d’autres recueils de contes.
À ces deux éditions succède un long silence, dû peut-être à l’influence du Père Mersenne, qui condamnait le livre ; les Contes commencent à être réhabilités au XVIII° siècle, mais c’est surtout à Charles Nodier que l’on doit la redécouverte des NRJD : celui-ci publie un article en 1839, et en 1841 paraît la première édition moderne, précédée de l’étude de Nodier.
Des Périers est en effet un conteur au style charmant, plein d’esprit et de finesse. Il manifeste dans les NRJD un grand intérêt pour les langues et les langages, et en tire souvent des effets comiques. Il joue volontiers sur le langage spécifique (patois) de chaque personnage, et parfois aussi sur le heurt entre des langages opaques et qui ne se comprennent pas. Nombreuses sont les nouvelles fondées sur de telles incompréhensions.
Il reprend la tradition des contes populaires. Il emprunte aussi aux Italiens et à François Rabelais (1483 ou 1494-1553), de courtes anecdotes satiriques (apologues) qui brocardent les travers individuels et les abus de pouvoirs de toute sorte. Il se place ainsi dans la tradition du Pogge (1380-1459) et de ses Facéties8, parues à titre posthume en 1470. Il s’agit de la mise en situation narrative d’un bon mot (motto) ou d’un bon tour (beffa), présenté dans une langue familière, et non dénuée d’une dimension satirique. Mais l’on verra qu’il hérite aussi d’une tradition de contes et d’histoires comiques plus spécifiquement française.
En bon humaniste, Bonaventure des Périers est l’héritier d’Aristote, qui définissait ainsi le comique dans sa Poétique : « Ce qui provoque le rire a pour cause une faute ou une laideur non accompagnée de souffrance et non pernicieuse. » (Poétique, 1449a 32-37) .
L’un des commentateurs des textes de Des Périers fut Bernard de La Monnoye au XVIII° siècle, bourguignon lui-même, qui servit de référence jusqu’à la fin du XIX° siècle. La Monnoye introduit surtout des notes expliquant le sens du vocabulaire employé par Des Périers au XVI° siècle.
Krystyna Kasprzyk, dans son Bonaventure Des Périers, Nouvelles récréations et joyeux devis ; édition critique, Paris, H. Champion, 1980, dit de lui : « Bonaventure des Périers, une des figures les plus caractéristiques des lettres françaises du XVIe siècle, continue à poser, par son destin d’homme et d’écrivain, des énigmes qui sont loin d’être dévoilées. Tôt disparu, mort sans doute par suicide, il n’est connu que grâce à des allusions disparates susceptibles d’interprétations fort diverses. Novateur timide dans le champ de la poésie qu’il avait marquée de quelques inventions formelles et surtout de sa sensibilité fraîche, un peu naïve; novateur hardi, aux dires de plusieurs critiques, dans le domaine des idées religieuses; auteur incertain d’un recueil de contes qui reste un des chefs-d’œuvre du genre de son époque, il a laissé un héritage varié et contradictoire. »
Le présent ouvrage reprend les 90 premières nouvelles. Une seconde partie, comprenant les 39 restantes – et pas forcément de la main de Des Périers -, fera l’objet d’une publication ultérieure.
Le Blason du Nombril
A Jean des Goutes, Lyonnois.
Petit nombril, milieu et centre,
Non point tant seulement du ventre,
Entre les membres enchassé,
Mais de tout ce corps compassé,
Lequel est souverain chef-d’oeuvre,
Où nafvement se descoeuvre
L’art de l’ouvrier qui l’a orné,
Comme un beau vase bien tourné,
Duquel tu es l’achevement,
Et le bout auquel proprement
Celle grand’ chaine d’or des Dieux
Tenant au hault nombril des cieulx
Fut puis par iceulx attachée,
Et petit à petit laschée,
En avallant ca bas au monde
Leur Poupine tan pure & munde,
Qui leur donna, comme j’entends,
Cent mille petis passetemps
Avant qu’elle fust descendue,
Et des cieulx en terre rendue,
Au reng de ses prédecesseurs,
Et au beau milieu de ses soeurs
Les vertus & Graces benignes.
Petit Neu, qui des mains Divines
Après tout le reste parfaict
As esté le fin dernier faict,
Et masnié tout freschement,
Duquel très heureux touchement
La doulce mémoire recente
Tant te satisfaict & contente,
Qu’à peine à ton plus grand amy
Te veulx-tu monstrer à demy,
Ains te retires tellement
Que tu ne parois nullement,
De peur que pollu tu ne sois,
Si l’humain touchement recois
Qui en toy le Divin efface.
Petit Quignet, retraict, & place
De souveraine volupté,
Où se musse la voulenté
De chatouilleuse jouyssance,
Qui aux couvis d’avant naissance
Servis de bouche au petit corps,
Lequel ne mangeoit point pour lors,
Ains par toy sucçoit doulcement
Son delicat nourrissement,
Dont le petit poupin croissoit
A mesure qu’on le trassoit
Au flan gauche de la matrice.
Ô l’ancienne cicatrice
De la rongneure doloreuse,
Que deité trop rigoreuse
Feit jadis au povre homfenin,
Animal sans fiel, ne venin !
Lequel, contre toute pitié,
Fut divisé par la mytié,
Et faict d’un entier tant heureux
Deux demys corps trop langoreux,
Qui depuis sont tousjours errans,
Et l’un l’autre par tout querans
En grand desir d’eulx réünir,
N’estoit le honteux souvenir
De la divine cruaulté,
Qui, nonobstant leur loyaulté,
Les vient si fort esfaroucher,
Qu’ilz ne s’oseroient approcher
Pour rassembler leur créature
Quand ilz se trouvent d’adventure,
Sinon quelquefois en secret,
Où ilz desgorgent le regret
Qu’ilz ont de leur perte indicible,
Essayans s’il seroit possible
Que leurs nombrilz, ensemble mys,
Devinssent un de deux demys,
Comme ilz estoient premierement
Avant leur desemparement
Petit bout, petit but unique,
Où le viser faulx & inique
Ne peut attaindre de vistesse,
Mais bien le loyal par addresse,
S’il ne m’est possible en présence
Te veoir, au moins en récompense
Ay-je de quoy penser en toy,
Car je trouve je ne scay quoy
En toutes choses de nature,
Ayant la forme & pourtraicture
De toy, nombril, tant genereux,
Et de celuy qui est ès cieulx,
Quand ne seroit jà que le mien
Qu’en mémoire de vous je tien,
Et considere jours & nuicts
Pour tout soulas de mes ennuys.
Ô nombril ! dont l’aise parfaicte
Gist au demy qui te souhaite,
Lequel jamais ne sera aise
Que franchement il ne te baise,
En remembrance singulière
De l’union, jadis entière,
Où se peult trouver justement
L’heureux poinct de Contentement.
Bonaventure des Périers
____________________
2Enfin, vu sa particule et le fait qu’il se soit ainsi approché de la reine et mis à son service, on peut tout de même supposer qu’il était de noble extraction.
3L’encyclopédie Universalis affirme qu’il fut admis comme conseiller, puis comme secrétaire de la reine.
4Pkusieurs graphies sont possibles, avec ou sans majuscule à l’article, avec ou sans accent au nom..
5Le pseudonyme "Thomas Du Clévier" est une anagramme "presque" parfaite de Thomas l’Incrédule (Il faudrait que le "v" soit un "n" pour que l’anagramme soit parfaite).
6Anagramme de Pierre croyant.
7L’éditeur ne dit pas comment il s’est procuré le manuscrit, ni pourquoi il a fallu attendre 15 ans après la mort de l’auteur pour que le recueil voie le jour.
8Voir l’ouvrage éponyme paru chez BOD.
LES CONTES
ou
LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS ET JOYEUX DEVIS9
DE BONAVENTURE DES PERIERS
VALET DE CHAMBRE DE LA REINE DE NAVARRE,
avec un choix des anciennes notes
DE BERNARD DE LA MONNOYE ET DE SAINT-HYACINTHE, enrichies et complétées
Traduits en Français Moderne
par Christophe NOËL
Hommes pensifs, je ne vous donne à lire
Ces miens devis, si vous ne contraignez
Le fier maintien de vos fronts rechignés :
Ici n’y a seulement que pour rire.
Laissez à part votre chagrin, votre ire,
Et vos discours de trop loin desseignés10:
Une autre fois vous serez enseignés.
Je me suis bien contraint pour les écrire.
J’ai oublié mes tristes passions ;
J’ai intermis11 mes occupations.
Donnons, donnons quelque lieu à Folie :
Que maugré nous ne nous vienne saisir,
Et en un jour plein de mélancolie,
Mêlons au moins une heure de plaisir.
Le temps, glouton dévorateur de l’humaine excellence, se rend souventefois coutumier (tant nous est-il ennemi) de suffoquer la gloire naissante de plusieurs gentils esprits, ou ensevelir d’une ingrate oubliance les œuvres exquises d’iceux : desquelles si la connoissance nous étoit permise, ô Dieu tout bon, quel avancement aux bonnes lettres ! De cette injure, les siècles anciens, et nos jours mêmes, nous rendent épreuve plus que suffisante.
Et vous ose bien persuader, ami lecteur, que le semblable fût advenu de ce présent volume, duquel demourions privés sans la diligence de quelque vertueux personnage, qui n’a voulu souffrir ce tort être fait, et la mémoire de feu BONAVENTURE DES PERIERS, excellent orateur et poète, rester frustrée du los13 qu’elle mérite. Or, l’ayant arraché de l’avare main de ce faucheur importun, je vous le présente avec telle éloquence que chacun connoît ses autres labeurs être donés. D’une chose je m’assure, que l’ennuyeux pourra abbayer14 à l’encontre tant qu’il voudra, mais y mordre, non. Davantage15, le front tétrique16 ici trouvera de quoi dérider sa sérénité, et rire une bonne fois : tant est gentille la grâce de notre auteur à traiter ces facéties. Les personnes tristes et angoissées s’y pourront aussi heureusement récréer et tuer aisément leurs ennuis. Quant à ceux qui sont exempts de regrets et s’y voudront ébattre, ils sentiront croître leur plaisir en telle force, que le rude chagrin n’osera entreprendre sur leur félicité ; se servant de ce discours comme d’un rempart contre toute sinistre fâcherie. De faire à notre âge offre de chose tant gentille, je l’ai estimé convenable, mêmement en ces jours tant calomnieux17 et troublés. Votre office sera, débonnaire lecteur, de le recevoir d’une main affable, et nous savoir gré de notre travail : lequel sentant bien reçu, serons excités à continuer en si louable exercice, pour vous faire jouir de choses plus ardues et sérieuses. Adieu.
De Lyon, ce 25 de janvier 1558.
Je vous gardais ces joyeux Propos pour quand la paix serait faite18, afin que vous eussiez de quoi vous réjouir publiquement et en privé, et en toutes manières. Mais quand j’ai vu qu’il s’en fallait le manche, et qu’on ne savait par où la prendre19, j’ai mieux aimé m’avancer pour vous donner moyen de tromper le temps, mêlant des réjouissances parmi vos fâcheries, en attendant qu’elle se fasse de par Dieu. Et puis, je me suis avisé que c’était ici le vrai temps de vous les donner ; car c’est aux malades qu’il faut médecine. Et vous assurer que je ne fais pas peu de chose pour vous, en vous donnant de quoi vous réjouir, ce qui est la meilleure chose que puisse faire l’homme. Le plus gentil enseignement pour la vie, c’est bene vivere et lœtari20. L’un vous baillera21 pour un grand axiome qu’il faut réprimer son courroux ; l’autre, peu parler ; l’autre, croire conseil ; l’autre, être sobre ; l’autre, faire des amis. Et bien, tout cela est bon ; mais vous avez beau étudier, vous n’en trouverez point de tel qu’est : Bien vivre et se réjouir. Une trop grande patience vous consume ; un silence vous tient tourmenté ; un conseil vous trompe ; une diète vous dessèche ; un ami vous abandonne. Et pour cela, vous faut-il désespérer ? Ne vaut-il pas mieux se réjouir, en attendant mieux, que se fâcher d’une chose qui n’est pas en votre puissance ? Voire, comment me réjouirai-je, si les occasions n’y sont pas, direz-vous ? Mon ami, accoutumez-vous-y. Prenez le temps comme il vient ; laissez passer les plus chargés ; ne vous chagrinez point d’une chose irrémédiable. Cela ne fait que donner mal sur mal ; croyez-moi, et vous vous en trouverez bien ; car j’ai bien éprouvé que, pour cent francs de mélancolie, nous n’acquitterons pas pour cent sols de dette. Mais laissons là ces beaux enseignements, ventre d’un petit poisson ! Rions. Et de quoi ? de la bouche, du nez, du menton, de la gorge, et de tous nos cinq sens de nature. Mais ce n’est rien, qui ne rit du cœur.
Et pour vous aider, je vous donne ces plaisants Contes. Et puis, nous vous en songerons bien d’assez sérieux quand il sera temps. Mais savezvous quels je vous les baille ? Je vous promets que je n’y songe ni mal ni malice. Il n’y a point de sens allégorique, mystique, fantastique. Vous n’aurez point de peine de demander : « Comment s’entend ceci ? comment s’entend cela ? » Il n’y faut ni vocabulaire ni commentaire. Tels (que vous) les voyez, tels (vous) les prenez22. Ouvrez le livre : si un conte ne vous plaît pas, allez à l’autre. Il y en a de tous bois, de toutes tailles, de tous estocs23, à tous prix et à toutes mesures, hormis pour pleurer. Et ne me venez point demander quelle ordonnance j’ai tenue ; car quel ordre faut-il garder quand il est question de rire ? Qu’on ne me vienne pas non plus faire des difficultés. « Oh ! ce ne fut pas celui-ci qui fit cela. — Oh ! ceci ne fut pas fait en ce quartier-là. — Je l’avais déjà ouï conter. — Cela fut fait en notre pays. » Riez seulement, et peu vous importe, si ce fut Gautier ou si ce fut Garguille. Ne vous souciez point si ce fut à Tours en Berry ou à Bourges en Touraine24 : vous vous tourmenteriez pour néant ; car comme les ans ne sont que pour payer les rentes, aussi les noms ne sont que pour faire débattre les hommes. Je les laisse aux faiseurs de contrats et aux intenteurs de procès. S’ils y prennent l’un pour l’autre, à leur dam25 ! Quant à moi, je ne suis point si scrupuleux. Et puis, j’ai voulu feindre quelques noms tout exprès, pour vous montrer qu’il ne faut point pleurer de tout ceci que je vous conte ; car peut-être que cela n’est pas vrai.
Que me chaut-il, pourvu qu’il soit vrai que vous y prenez plaisir ? Et puis, je ne suis point allé chercher mes contes à Constantinople, à Florence, ni à Venise, ni aussi loin que cela ; car s’ils sont tels que je veux vous les donner, c’est-à-dire pour vous récréer, n’ai-je pas mieux fait d’en prendre les faits que nous avons à notre porte, plutôt qu’aller les emprunter si loin ? Et comme disait le bon compagnon, quand la chambrière, qui était belle et galante, venait lui faire les messages de sa maîtresse : « Pourquoi faire irai-je à Rome ? les pardons sont par-deçà26. » Les nouvelles qui viennent de si lointain pays avant qu’elles soient rendues sur le lieu, ou elles s’éventent comme le safran, ou s’enchérissent comme les draps de soie, ou il s’en perd la moitié, comme des épiceries, ou s’altèrent comme les vins, ou sont falsifiées comme les pierreries, ou sont adultérées comme tout ; bref, elles sont sujettes à mille inconvénients, à moins que vous me veuillez dire que les nouvelles ne sont pas comme les marchandises, et qu’on les donne pour le prix qu’elles coûtent. Et vraiment, je le veux bien. Et pour cela, j’aime mieux les prendre près, puisqu’il n’y a rien à gagner27. Ha ! ha ! c’est trop argumenté. Riez, si vous voulez ; autrement, vous me faites un mauvais tour.
Lisez hardiment, dames et damoiselles ; il n’y a rien qui ne soit honnête ; mais si, d’aventure, il y en a quelques-unes d’entre vous qui soient trop tendrettes, et qui aient peur de tomber en quelques passages trop gaillards, je leur conseille qu’elles se les fassent échansonner28 par leurs frères, ou par leurs cousins, afin qu’elles mangent peu de ce qui est trop appétissant. « Mon frère, marquez-moi ceux qui ne sont pas bons, et y faites une croix. — Mon cousin, celui-ci est-il bon ? — Oui. ---- Et celui-ci ? — Oui. » Ah ! mes fillettes, ne vous y fiez pas, ils vous tromperont, ils vous feront lire un quid pro quod29. Voulez-vous me croire ? lisez tout, lisez, lisez. Vous faites bien les étroites ! Ne les lisez donc pas. À cette heure, on verra si vous faites bien ce qu’on vous défend. Ô quantités de dames auront bien l’eau à la bouche quand elles entendront les bons tours que leurs compagnes auront faits ! et qu’elles diront bien qu’il n’y en a pas à demi ! Mais je suis content que, devant les gens, elles fassent semblant de coudre ou de filer, pourvu qu’en détournant les yeux elles ouvrent les oreilles, et qu’elles se réservent à rire quand elles seront à part elles. Eh ! mon Dieu ! que vous en contez de bonnes, quand vous n’êtes qu’entre vous autres, femmes, ou qu’entre vous, fillettes ! Grand dommage ! Ne faut-il pas rire ? Je vous dis que je ne crois point ce qu’on dit de Socrate, qu’il fut ainsi sans passions. Il n’y a ni Platon ni Xénophon, qui me le fît accroire. Et quand bien même cela serait vrai, pensezvous que je loue cette grande sévérité, rusticité, tétricité30, gravité ? Je louerais beaucoup plus celui-ci, de notre temps, qui a été si plaisant en sa vie, que, par une antonomase, on l’a appelé le Plaisantin ; chose qui lui était si naturelle et si propre, qu’à l’heure même de sa mort, combien que tous ceux qui y étaient le regrettassent, ne purent-ils jamais se fâcher… tant il mourut plaisamment !
On lui avait mis son lit au long du feu, sur le plâtre du foyer, pour être plus chaudement ; et quand on lui demandait : « Or çà, mon ami, où vous tient-il ? » il répondait tout faiblement, n’ayant plus que le cœur et la langue : « Il me tient, dit-il, entre le banc et le feu », ce qui revenait à dire, qu’il se portait mal de toute sa personne. Quand ce fut le moment de lui administrer l’extrême-onction, il avait retiré ses pieds à quartier, tout en un monceau ; et le prêtre disait : « Je ne sais où sont ses pieds. — Eh ! regardez, dit-il, au bout de mes jambes, vous les trouverez. — Eh ! mon ami, ne vous amusez point à railler, lui disait-on ; recommandezvous à Dieu. — Et qui y va ? dit-il. — Mon ami, vous irez aujourd’hui, si Dieu veut. — Je voudrais bien être assuré, disait-il, d’y pouvoir être demain pour tout le jour. — Recommandez-vous à lui, et vous y serez en hui31. — Et bien, disait-il, mais que j’y sois, je ferai mes recommandations moi-même. » Que voulez-vous de plus naïf que cela ? Quelle plus grande félicité ? certes, d’autant plus grande, qu’elle est octroyée à si peu d’hommes !
Les pages avaient attaché l’oreille de Caillette avec un clou contre un poteau, et le pauvre Caillette demeurait et ne disait mot ; car il n’avait point d’autre idée, sinon qu’il pensait être confiné là pour toute sa vie. Il passe un des seigneurs de la cour, qui le voit ainsi en conseil avec ce pilier, qui le fait incontinent dégager de là, s’enquérant bien expressément qui avait fait cela, et qui l’a mis là. « Que voulez-vous ? un sot l’a mis là, un sot là l’a mis33. » Quand on disait : « Ç’ont été les pages ? » Caillette répondait bien en son idiotisme :
— Oui, oui, ç’ont été les pages.
— Saurais-tu reconnaître lequel ç’a été ?
— Oui, oui, disait Caillette, je sais bien qui ç’a été.
L’écuyer, par commandement du seigneur, fait venir tous ces gens de bien de pages en la présence de ce sage homme Caillette, leur demandant à tous l’un après l’autre :
— Venez çà ! a-ce été vous ?
Et mon page de nier, hardi comme un saint Pierre 34.
— Nenni, monsieur, ce n’a pas été moi.
— Et vous ?
— Ni moi.
— Et vous ?
— Ni moi aussi.
Mais allez faire dire oui à un page, quand il y va du fouet ! Caillette était là devant, qui disait en cailletois35 : « Ce n’a pas été moi aussi. » Et voyant qu’ils disaient tous nenni, quand on lui demandait :
— A-ce point été celui-ci ?
— Nenni, disait Caillette.
— Et celui-ci ?
— Nenni.
Et à mesure qu’ils répondaient nenni, l’écuyer les faisait passer à côté, si bien qu’il n’en resta plus qu’un ; lequel n’avait garde de dire oui, après tant d’honnêtes jeunes gens, qui avaient tous dit nenni ; mais il dit comme les autres : « Nenni, monsieur, je n’y étais pas. » Caillette était toujours là, pensant qu’on dût aussi l’interroger, si ç’avait été lui ; car il ne lui souvenait plus qu’on parlât de son oreille : de sorte que, quand il vit qu’il n’y avait plus que lui, il va dire : « Je n’y étais pas aussi. » Et s’en va se mettre avec les pages, pour se faire coudre l’autre oreille au premier pilier qui se trouverait.
À l’entrée de Rouen (je ne dis pas que Rouen entrât, mais l’entrée se faisait à Rouen), Triboulet fut envoyé devant pour dire : « Vois-les ci venir36» ; qui était le plus fier du monde d’être monté sur un beau cheval caparaçonné de ses couleurs, tenant sa marotte des bonnes fêtes. Il piquait, il courait, il n’allait que trop. Il avait un maître avec lui pour le gouverner. Eh ! pauvre maître, tu n’avais pas besogne faite ! Il y avait belle matière pour le faire devenir Triboulet lui-même. Ce maître lui disait : « Vous n’arrêterez pas, vilain ? Si je vous prends !… Arrêterezvous ? » Triboulet, qui craignait les coups (car quelquefois son maître lui en donnait), voulait arrêter son cheval ; mais le cheval se sentait de ce qu’il portait ; car Triboulet le piquait à grands coups d’éperon : il lui haussait la bride, il la lui secouait ; et le cheval d’aller.
« Méchant, vous n’arrêterez pas ! disait son maître.
— Par le sang-Dieu ! disait Triboulet (car il jurait comme un homme), ce méchant cheval, je le pique tant que je le puis, encore ne veut-il pas s’arrêter ! » Que direz-vous là ? sinon que Nature a envie de s’ébattre, quand elle se met à faire ces belles pièces d’hommes, lesquels seraient heureux, mais ils sont trop ignoramment plaisants, et ne savent pas reconnaître qu’ils sont heureux, ce qui est le plus grand malheur du monde.
Il y avait un autre fou, nommé Polite37, qui était à un abbé de Bourgueil. Un jour, un matin, un soir, je ne saurais dire l’heure, M. l’abbé avait une belle garce toute vive couchée auprès de lui, et Polite vint le trouver au lit, et mit le bras entre les draps par les pieds du lit ; là il trouve premièrement un pied de créature humaine : il va demander à l’abbé :
— Moine, à qui est ce pied ?
— Il est à moi, dit l’abbé.
— Et celui-ci ?
— Il est encore à moi.
Et au fur et à mesure qu’il prenait ces pieds, il les mettait à part, et les tenait d’une main ; et de l’autre main, il en prit encore un, en demandant :
— Celui-ci, à qui est-il ?
— À moi, lui dit l’abbé.
— Ouais, dit Polite ; et celui-ci ?
— Va, va, tu n’es qu’un fol, dit l’abbé ; il est aussi à moi.
— À tous les diables soit le moine ! dit Polite ; il a quatre pieds comme un cheval.
Et bien pour cela, encore n’est-il fou que de bonne sorte. Mais Triboulet et Caillette étaient fols à vingt et cinq carats, dont les vingt et quatre font le tout38.
Or çà, les fous ont fait l’entrée. Mais quels fous ? Moi, tout le premier, à vous en conter, et vous, le second, à m’écouter ; et celui-là, le troisième ; et l’autre, le quatrième. Oh ! qu’il y en a ! jamais ce ne serait fait. Laissons-les ici et allons chercher les sages ; éclairez près, je n’y vois goutte39.
En l’église Saint-Hilaire de Poitiers, y eut jadis un chantre qui servait de basse-contre, lequel, parce qu’il était bon compagnon, et qu’il buvait bien (ainsi que volontiers font telles gens), était bienvenu parmi les chanoines, qui l’appelaient bien souvent à dîner et à souper. Et, pour la familiarité qu’ils lui faisaient, il lui semblait qu’il n’y avait aucun d’eux qui ne désirât son avancement ; qui était cause que souvent il disait à l’un et puis à l’autre : « Monsieur, vous savez combien de temps il y a que je sers en l’église de céans, il serait désormais temps que je fusse pourvu : je vous prie de bien vouloir le remontrer au chapitre. Je ne demande pas grand-chose : vous autres, messieurs, avez tant de bénéfices ; je me contenterai de l’un des moindres. » Sa requête était bien prise et écoutée, et chacun d’eux en particulier lui faisait bonne réponse ; disant que c’était chose raisonnable. « Et quand bien le chapitre n’aurait la commodité de te récompenser, lui disaient-ils. je t’en baillerai plutôt du mien. » Comme, à toutes les entrées et issues de chapitre, où il se trouvait toujours pour se rappeler à ces messieurs, ils lui disaient d’une seule voix : « Attends encore un peu ; le Chapitre ne t’oubliera pas ; tu auras le premier qui vaquera. » Mais quand on en venait au fait, il y avait toujours quelque excuse : ou que le bénéfice était trop gros, et pourtant l’un des messieurs l’avait eu ; ou qu’il était trop petit, et qu’on ne voudrait lui faire présent de si peu de chose ; ou qu’ils avaient été contraints de le bailler à un des neveux40 de leur frère ; mais qu’il n’y aurait faute qu’il n’eût le premier vacant. Et de ces belles paroles ils entretenaient ce basse-contre, tant, que le temps passait ; et il servait toujours sans rien avoir. Et cependant, il faisait toujours quelque présent, selon sa petite faculté, à messieurs tel et tel, de ceux qu’il connaissait pour avoir la plus grande voix en chapitre : comme fruits nouveaux, poulets, pigeonneaux, perdreaux, selon la saison, que le pauvre chantre achetait au marché vieux ou chez les revendeurs, leur faisant accroire qu’ils ne lui coûtaient rien. Et toujours ils prenaient. À la fin, le basse-contre voyant qu’ils n’en étaient jamais meilleurs, mais qu’il y perdait son temps, son argent et sa peine, délibéra de ne plus s’y attendre ; mais il se proposa de leur montrer quelle opinion il avait d’eux ; et, pour ce faire, il trouva façon de mettre cinq ou six écus ensemble ; et tandis qu’il les amassait (car il y fallait du temps), il commença à tenir plus grand compte des messieurs qu’il n’avait de coutume, et à user de plus grande discrétion.
Quand il vit son tour à point, il s’en vint auprès des principaux d’entre eux, et les pria l’un après l’autre qu’ils voulussent lui faire cet honneur de dîner le dimanche prochain en sa maison, leur disant qu’en neuf ou dix ans qu’il y avait qu’il était à leur service, il ne pouvait faire moins que leur donner une fois à dîner ; et qu’il les traiterait, non pas comme il leur appartenait, mais au moins mal qu’il lui serait possible ; toujours usant de telles paroles de respect. Ils lui promirent, mais ils ne furent pas si mal soigneux que, quand vint le jour assigné, ils ne fissent faire leur cuisine ordinaire chacun chez soi, de peur de mal dîner chez ce bassecontre, se fiant plus à sa voix qu’en sa cuisine. À l’heure du dîner, chacun envoie son ordinaire chez le chantre, lequel disait aux valets qui l’apportaient : « Comment, mon ami, monsieur votre maître me fait-il tort ? a-t-il si grand peur d’être mal traité ! il ne devait rien envoyer. » Et cependant il prenait tout. Et à mesure qu’ils venaient, il mettait tous les potages ensemble en une grande marmite qu’il avait exprès apprêtée en un coin de cuisine. Voici ces messieurs venus pour dîner, qui s’assirent tous selon leurs indignités41. Le chantre leur présente, de belle entrée de table, les potages de cette marmite. Et Dieu sait de quelle grâce ils étaient ; car l’un avait envoyé un chapon aux poireaux, l’autre au safran ; l’autre avait la pièce de bœuf saupoudrée aux navets ; l’autre un poulet aux herbes, l’autre bouilli, l’autre rôti. Quand ils virent ce beau service, ils n’eurent pas le courage d’en manger ; mais ils attendaient chacun que leur potage vînt, sans s’apercevoir qu’ils les eussent devant eux. Mon chantre, qui allait et venait, faisant bien l’empêché42 à les servir, regardait toujours leur contenance à table. Le service étant un peu long, ils ne purent se retenir de lui dire :
— Ôte-nous ces potages, basse-contre, et apporte-nous les nôtres.
— Ce sont bien les vôtres, dit-il.
— Les nôtres ? non, sont pas.
— Si sont bien, dit-il. À l’un : Voilà vos navets ! à l’autre : Voilà vos choux ! à l’autre : Voilà vos poireaux !
Lors, ils commencèrent à reconnaître leurs soupes et à s’entre-regarder.
— Vraiment ! dirent-ils, nous en avons d’une. Est-ce ainsi que tu traites tes chanoines, basse-contre ? Le diable y ait part !
— Je disais bien que ce fou nous tromperait, disait l’un ; j’avais le meilleur potage que je mangeai de cet an.
— Et moi, disait l’autre, j’avais si bien fait préparer à dîner ! je me doutais bien qu’il valait mieux le manger chez moi.
Quand le basse-contre les eut bien écoutés :
— Messieurs, dit-il, si vos potages étaient tous si bons, comment seraient-ils empirés en si peu de temps ? Je les ai fait tenir auprès du feu, bien couverts ; il me semble que je ne pouvais mieux faire.
— Voire, dirent-ils, qui t’a appris à les mettre ainsi tous ensemble ? Ne savais-tu pas qu’ils ne vaudraient rien de la sorte ?
— Et donc, dit-il, ce qui est bon à part n’est pas bon assemblé ! Vraiment ! je vous en crois, et ne fût-ce que vous autres, messieurs ; car, quand vous êtes chacun à part soi, il n’est rien meilleur que vous êtes : vous promettez monts et vaux43 ; vous faites tout le monde riche de vos belles paroles ; mais quand vous êtes ensemble en votre chapitre, vous ressemblez à vos potages.
Alors ils entendirent bien ce qu’il voulait dire :
— Ah ! ah ! dirent-ils, c’était donc là que tu nous attendais ! Vraiment, tu as raison, va ! Mais cependant, ne dînerons-nous point ?
— Si ferez, si ferez, dit-il, mieux qu’il ne vous appartient.
Et il leur apporta ce qu’il leur avait fait préparer, dont ils mangèrent très bien, et s’en allèrent contents. Et conclurent ensemble, dès l’heure, qu’il serait pourvu ; ce qu’ils firent. Ainsi, son invention de soupes lui valut plus que toutes ses requêtes et importunités du temps passé.
Un chantre de Notre-Dame de Reims en Champagne avait singulièrement bonne voix de basse-contre ; mais c’était l’homme du monde le plus difficile à tenir, car il ne passait jour qu’il ne fît quelque folie : il frappait l’un, il battait l’autre ; il jouait aux cartes et aux dés. Il était toujours en la taverne, ou après les garces, dont les plaintes se faisaient à toutes heures à messieurs du chapitre, lesquels le reprochaient souvent à ce bassecontre, le menaçant à part et en public ; et lui faisaient assez de fois promettre qu’il serait homme de bien. Mais incontinent qu’il était hors de devant eux, messire Jean ce vin44 lui remettait sa haute gamme45 en la tête, qui le faisait toujours retourner à ses bonnes coutumes. Or, étaientils contraints d’en endurer, pour deux raisons : l’une, qu’il chantait fort bien ; l’autre, qu’ils l’avaient pris de la main d’un archidiacre de l’église, auquel ils portaient honneur ; et ne voulaient pas lui reprocher les folies de l’homme, pensant qu’il les sût aussi bien qu’eux, et qu’il dût l’en reprendre, comme, à la vérité, il faisait quand il en était averti ; mais il n’en savait pas la moitié.
Advint un jour que ce chantre fit une faute si scandaleuse, que les chanoines furent contraints de le dire pour une bonne fois à M. l’archidiacre, lui remontrant comme, pour le respect de lui, ils avaient longuement supporté les insolences de cet homme ; mais maintenant qu’ils le voyaient incorrigible, et qu’il allait toujours en empirant, ils ne pouvaient plus s’en taire. « Il a, dirent-ils, cette nuit passée, battu un prêtre ; il ne chantera donc plus messe pendant plus de deux mois. Si n’eût été pour l’amour de vous, il y a longtemps que nous l’eussions chassé. Mais n’y voyant plus autre remède, nous vous prions de ne trouver point mauvais si nous vous en disons ce qui en est. » L’archidiacre leur fit réponse qu’ils avaient raison et qu’il y donnerait ordre. Et, de fait, il envoie incontinent quérir ce basse-contre ; lequel se douta bien que ce n’était pas pour lui donner un bénéfice. Toutefois il y va. Il ne fut pas sitôt entré, que M. l’archidiacre ne commençât à lui chanter une autre leçon que de matines. « Viens çà ! dit-il ; tu sais combien de temps il y a que ceux de l’église de céans endurent de toi, et combien j’ai eu de reproches pour ta vie. Sais-tu ce qu’il y a ? va-t’en, et ne te trouve plus devant moi. Je ne veux plus endurer de reproches pour un homme tel que toi. Tu n’es qu’un fol ! Si je faisais mon devoir, je te ferais mettre au pain et à l’eau pour un an. »
Il ne faut pas demander si mon chantre fut confus. Toutefois, il ne fut pas si étonné, qu’il ne se mît en réponse : « Monsieur, dit-il, vous qui vous connaissez si bien en gens, vous ébahissez-vous si je suis fou ? Je suis chantre, je suis Picard et maître ès arts. » L’archidiacre, à cette réponse, ne savait que faire, de s’en fâcher ou d’en rire ; mais il se tourna du bon côté ; car il apaisa un peu sa colère ; et lui fut force de faire comme l’évêque du Courtisan46, lequel pardonna au prêtre qui avait engrossé cinq nonnes, ses filles spirituelles, pour la soudaine réponse qu’il lui fit : Domine, quinque talenta tradidisti mihi, ecce alia quinque superlucratus sum – (Matt., chap. xxv, v. 20.) Un Picard a la tête près du bonnet ; un chantre a toujours quelques notes de musique en son cerveau ; un maître ès arts est si plein d’ergots47, qu’on ne saurait durer auprès de lui. Et vraiment, quand ces trois bonnes qualités sont en un seul personnage, on ne doit pas s’émerveiller s’il est aussi peu sensé ; mais il faudrait bien plus s’émerveiller s’il l’était.
