Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Octobre 2024. D’étranges phénomènes perturbent la quiétude automnale du domaine de Trévarez, dans les Montagnes Noires, en centre Finistère. Effondrements de terrain, profanations de sépultures, vols de cadavres…
D’épouvantables événements se succèdent, alors qu’une mystérieuse créature semble errer dans les bois environnants.
La disparition subite de deux personnes amène la Section de Recherche de la Gendarmerie nationale à intervenir. L’enquête va alors prendre une dimension troublante. Une officine nazie ayant mené d’étranges travaux à Trévarez au cours de la seconde Guerre Mondiale est découverte, et l’ombre d’un terrifiant dieu assyrien plane sur le château rose et noir…
François Lange est né au Havre en 1958 d’un père normand et d’une mère bretonne. Militaire pendant sept ans, puis Officier de Police, il a exercé sa profession en Haute-Normandie et en Finistère. Désormais à la retraite, il consacre son temps à la sculpture sur pierre, la lecture, la course à pied, l’archéologie et l’écriture.
Passionné par l’Histoire de France en général et celle de la Bretagne en particulier, il a créé le personnage de François Le Roy, policier bigouden évoluant sous Napoléon III.
Il a également signé trois romans fantastiques, genre qu’il affectionne tout particulièrement."
C'est à ce genre qu'il rend hommage dans ce roman aussi envoûtant qu’inquiétant. Entre réalité et cauchemar, le château de Trévarez devient le théâtre d’une lutte contre une force ancestrale revenue d’outre-tombe…
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 315
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Une vie effrayante anime le chaos.
C’est comme un rêve d’Apocalypse.
De monstrueuses bêtes blanches courent,
se cabrent, s’évanouissent dans l’ombre
et de nouveau se ruent
vers on ne sait quelles besognes d’épouvante.
Anatole Le Braz,
La terre du Passé (1901)
Nul ne saurait décrire le monstre,
aucun langage ne saurait peindre
cette vision de folie,
ce chaos de cris inarticulés,
cette hideuse contradiction
de toutes les lois de la matière
et de l’ordre cosmique.
Howard Phillips Lovecraft,
L’Appel de Cthulhu (1926)
À la mémoire des Grands Anciens…
… et à Claude Arz, l’Homme en noir de Coat Questenn qui, par le truchement d’une opportune faille spatio-temporelle, a choisi de quitter le confort des cercles occultes de la Belle Époque afin de nous aider à supporter ce début de XXIe siècle… si sombre et mortifère.
Qu’il en soit remercié.
Sylvianne Pouliquen se dirigea en boitillant vers le réceptacle à déchets verts, afin d’y jeter les fleurs fanées qu’elle venait d’enlever de la sépulture de son époux. La veille, elle s’était tordu la cheville en passant l’aspirateur dans l’escalier de son petit pavillon et, à son grand regret, avait été contrainte de téléphoner à sa fille pour qu’elle vienne l’aider à poser un bandage sur l’entorse. La double peine avait été immédiate, car, outre la douleur lancinante, elle avait dû subir les reproches de Laurence, qui avait profité de ce stupide incident pour lui rappeler, une fois encore, qu’elle n’était plus aussi autonome qu’autrefois, qu’elle se trouvait désormais seule en pleine campagne et qu’il serait bon de songer à déménager pour se rapprocher de la ville et de ses enfants. Bref ! Toujours la même rengaine, qu’elle écoutait d’une oreille distraite, mais néanmoins agacée. Le vent de terre venait de se lever, faisant courir un souffle d’air glacé aux senteurs de terre mouillée entre les allées gravillonnées et la vieille dame rejoignit le tombeau de famille en s’aidant de son parapluie replié. Courbée en deux, elle disposa soigneusement le petit bouquet de chrysanthèmes frais dans le vase, mais ne put réprimer une grimace en regardant la photographie de son défunt mari, accrochée sur la pierre tombale noire. Avec les fortes pluies d’automne, l’humidité s’était progressivement insinuée dans le petit cadre de laiton, décolorant le papier et donnant au fringant militaire qui prenait la pose dans son bel uniforme de spahi un visage de noyé. La tête de Robert lui faisait peur ; ses yeux fixes semblaient la scruter d’une manière inquiétante, quel que soit l’endroit où elle se tenait et, troublée, Sylvianne arrangea le bouquet à la hâte en évitant de regarder la stèle. Elle se releva en étouffant un petit cri de douleur lorsque sa cheville blessée se rappela à son bon souvenir.
Le cimetière de Prat Saint-Jacques semblait encore plus sinistre que d’habitude, sous les lourds nuages noirs qui plombaient le ciel. À moins de dix mètres d’elle, la petite église Sant-Jakez ajoutait, s’il en était besoin, une touche lugubre au décor. Personne n’était entré dans l’édifice désaffecté depuis au moins trente ans, et Sylvianne se remémorait vaguement l’horrible décor sulpicien dont le dernier curé de la paroisse avait orné l’antique sanctuaire roman, au début du XXe siècle. Même si elle y avait célébré sa communion solennelle, l’église Sant-Jakez l’avait toujours effrayée, et plus encore maintenant qu’elle était à moitié délabrée. Un mal-être diffus s’empara de Sylvianne Pouliquen ; elle frissonna et, après avoir remonté de col de son imperméable, se dirigea le plus vite qu’elle put, courbée sur son parapluie, vers la grille rouillée de l’entrée. Alors qu’elle se trouvait devant la chapelle funéraire de la famille Bouteloup, il lui sembla entendre un bruit sourd provenant de l’extension du cimetière aménagée depuis peu à côté du carré militaire réservé aux soldats morts pour la France. Elle s’appuya sur le mur du mausolée aux pierres grises et, soudain, sentit la panique l’envahir. La stèle de granit d’un tombeau récent venait de bouger, imperceptiblement. Elle se couvrit la bouche pour ne pas crier… la pierre tombale s’était levée peu à peu, jusqu’à basculer sur l’herbe rase dans un clapotis de boue tassée. Lorsqu’elle aperçut le monticule de terre qui grandissait à la place de la pierre funéraire effondrée, Sylvianne se mit à hurler de toutes ses forces et, abandonnant son parapluie et son sac à main dans l’allée, elle se rua vers la sortie malgré sa cheville blessée.
Juché sur sa rutilante moissonneuse-batteuse John Deere de vingt tonnes, Fañch, le propriétaire des fermes du hameau de Saint-Jean, lui fit un signe de main lorsqu’elle longea le champ de maïs qu’il était en train de couper avec ses fils. Elle lui rendit son salut et, après avoir jeté un coup d’œil à sa montre chronomètre, ne put s’empêcher d’esquisser un sourire de satisfaction ; elle avait plus de trente secondes d’avance sur son meilleur chrono de l’année. C’était son dernier jour de permission au pays, et Lucy Bakker savait qu’elle pouvait aller au bout de ses forces, car elle passerait l’après-midi à récupérer dans la maison familiale de Spézet. Elle obliqua sur la droite, prenant soin de ne pas déraper sur la boue déposée par les engins agricoles, et amorça la petite descente en direction du bois de Ty Roué. L’air était frais et sec et le parfum entêtant de la vase lui parvint aux narines dès qu’elle arriva sur les bords de la rivière Pont Mine. Le chemin qui longeait le petit cours d’eau avait été bien aménagé, et le revêtement de terre tassée convenait parfaitement à ses vieilles chaussures de running usées jusqu’au bout… mais tellement confortables. Elle accéléra sa course, tout en prenant soin de bien adapter son rythme respiratoire pour ne pas attraper de « point de côté » et, une fois l’ancienne ardoisière dépassée, elle ralentit imperceptiblement sa course avant d’atteindre le moulin du Pont Mine. Le chronomètre affichait toujours un score de marathonien lorsque le sergent-chef Bakker s’engagea sur la départementale 117 qui allait l’emmener jusqu’à son point de départ. Sauf incident de parcours, elle allait battre son record. Lucy allongea progressivement sa foulée, serra les dents car le faux plat de Menez Caër s’avérait redoutable et, sitôt franchi le ruisseau du Crann, sprinta jusqu’au panneau indiquant l’entrée du village. Elle stoppa le chronomètre avant de se plier en deux, mains sur les genoux afin de reprendre son souffle. Son cœur battait à tout rompre, ses poumons étaient en feu et la tête lui tournait un petit peu lorsqu’elle regarda le cadran : 48 minutes et 10 secondes… elle avait explosé le compteur.
Les sensations de l’après-footing commencèrent à l’envahir peu à peu. C’était un processus physiologique très particulier pendant lequel, à chaque seconde, le bien-être prenait le pas sur la douleur de l’effort. Elle ressentait pleinement ce moment précis, car le mental, exacerbé par l’afflux d’oxygène au cerveau, analysait à la perfection chaque pulsation de son cœur, chaque contraction de ses muscles, le battement du sang au niveau de ses tempes ainsi que l’apaisant relâchement de ses nerfs. Elle était heureuse de se sentir en vie… ici et maintenant. À chacun de ses pas, les vieilles chaussures de sport remplies d’eau produisaient un gargouillis et de petites bulles se formaient au bout des semelles. Elle allait vraiment devoir en changer. Lucy avait retrouvé une respiration normale lorsque le toit de la maison familiale apparut derrière une rangée d’arbres aux branches tordues. Alors qu’elle venait de passer l’entrée de la voie verte, un timide rayon de soleil fit luire un petit objet de plastique noir niché au milieu d’un tas de bogues de châtaignes et elle le ramassa au passage. Il s’agissait d’une petite caméra pour piéton, accrochée sur un bandeau de tête élastique, du genre de celle qui équipe les membres des forces de l’ordre.
Elle poussa la porte du garage, d’où un bruit saccadé se faisait entendre. Son père était au travail.
— Salut, Dad’z ! Je viens de trouver une mini-caméra à l’entrée du bourg. Je pourrais utiliser ton ordi pour en visionner le film ? J’ai rangé le mien dans mon sac et ça m’ennuie de le défaire.
Dans la lumière du néon placé au-dessus de son établi, le père de Lucy était environné de poussière. Il tapait de bon cœur dans un gros morceau de pierre blanche.
— Ouais, il est dans mon bureau ! Mais évite de manger du pain au-dessus du clavier, comme la dernière fois. Tu avais mis des miettes partout.
Elle récupéra une bouteille d’eau minérale dans le pack posé à côté du gros congélateur.
— Non, non, t’inquiète ! Je vais prendre un bain avant qu’on se mette à table. Qu’est-ce que tu fais, comme sculpture ?
— Oh, là, là, je commence à peine ! Ce sera une représentation du dieu Nuadha au bras d’argent.
— Qui c’est, celui-là ?
— Un dieu celte, le roi légendaire des peuples de la déesse Dana. Nuadha eut le bras coupé, lors d’une bataille contre des géants, alors le dieu médecin des Celtes lui fabriqua une prothèse en argent pour qu’il puisse continuer à combattre.
Lucy avala une grosse gorgée d’eau avant de désigner la pierre du doigt.
— Je croyais que les Celtes ne représentaient pas leurs dieux. C’est toi qui me l’as dit quand j’étais petite.
Frantz Bakker posa la massette de fer sur son établi et considéra sa fille avec stupéfaction.
— Les Celtes, non, mais moi, je fais ce que je veux ! Tu m’impressionnes, « soldat », je ne pensais pas que tu te souviendrais de tout ça. Allez, file prendre ton bain, il est midi et demi et j’ai faim !
La joggeuse monta l’escalier en riant. Son père l’amusait toujours autant ; c’était un vieux gamin qui ne semblait pas avoir changé de comportement depuis qu’elle était petite.
*
Romuald Philibert appuya du revers de la main sur l’article de presse qu’il venait de coller dans un gros cahier. Il alluma la lampe de bureau et avala le reste de son verre de whisky avant de regarder le résultat de son travail. Sur les deux pages ouvertes du cahier grand format, les extraits de journaux, découpés au cours du mois écoulé, évoquaient la même étrange thématique. Il ne put réprimer un frisson en les comparant et, après s’être emparé de son téléphone portable posé sur le plan de travail, il commença à pianoter fébrilement sur le clavier avant de se raviser. Les deux verres de whisky à jeun se révélaient mauvais conseilleurs. Il savait ne plus être en odeur de sainteté à l’U.B.O.1 puisque même ses collègues les plus ouverts d’esprit s’étaient petit à petit éloignés de lui et de ses théories quelque peu « originales ». Le directeur de l’université l’avait convoqué quelques jours plus tôt et, avec toutes les précautions oratoires dont il était capable, il lui avait solennellement fait comprendre qu’il valait mieux, désormais, s’abstenir de faire état de ses singulières hypothèses devant les étudiants de ses cours de biologie et de zoologie. Le professeur Philibert avait alors compris que son avenir à l’U.B.O. risquait d’être très compromis par ses travaux extra-universitaires et, avec docilité, était rentré dans le troupeau des moutons ultra diplômés, tributaires du précieux chèque de fin de mois impérativement nécessaire aux clients des hypermarchés de la région… un troupeau dont il faisait partie.
Tentatrice, la bouteille de Cardhu lançait des reflets ambrés sous les rayons du soleil de midi et, presque en mode automatique, il se resservit un demi-verre de whisky qu’il vida consciencieusement par petites gorgées, tout en relisant une fois encore les trois coupures de journaux collées dans son grand cahier d’écolier.
Le journaliste devait certainement être un amateur de l’écrivain américain H. P. Lovecraft, car il n’avait pas hésité à agrémenter son article de précisions scabreuses et détaillées au sujet des horribles découvertes effectuées par les services d’intervention municipaux, à la suite de l’effondrement d’une partie du petit cimetière de Prat Saint-Jacques, le 11 octobre précédent. Ce n’était pas vraiment la partie géologique de l’affaissement de terrain qui l’avait intéressé, mais le fait qu’un événement similaire se soit déroulé, plusieurs années auparavant, dans le même secteur. Un étrange incident dont il avait gardé trace dans l’un de ses nombreux registres consacrés aux énigmes de la cryptozoologie, cette science maudite qui était devenue sa funeste passion.
Cette fois, on était dans le vif du sujet, et il s’agissait bien de la présence d’une bête appartenant à une espèce inconnue qui avait été signalée, une semaine plus tôt, dans le secteur du château de Trévarez, tout près du village de Saint-Goazec. Deux hommes avaient aperçu, à une heure d’intervalle, un curieux bipède évoluant dans le domaine. Les témoins ne se connaissaient absolument pas et, pourtant, leurs descriptions respectives de la « bête » concordaient beaucoup. Suffisamment, en tout cas, pour que les gendarmes de Châteauneuf-du-Faou prennent leurs déclarations au sérieux et organisent des battues dans la région, en compagnie du lieutenant de louveterie et des gardes forestiers du département. La « bête » ne fut jamais retrouvée.
Philibert prit une gorgée de whisky et la garda quelques secondes dans la bouche, le temps que ses papilles gustatives s’imprègnent de la chaude saveur parfumée de l’alcool écossais. Le soleil d’automne pénétrait obliquement dans le bureau ; il abaissa le rideau coulissant de la fenêtre à moitié et lut la dernière coupure de presse qu’il venait de coller sur le papier.
Le dernier titre, qui se voulait léger et détaché, donnait surtout l’impression que le journaliste, manifestement féru de mythologie celtique, avait souhaité traiter l’étrange fait divers survenu près du bourg de Laz sur le ton de la plaisanterie folklorique. L’effet était raté, et la relation des faits s’en trouvait encore plus inquiétante. Le jeudi 10 octobre, en début de soirée, un randonneur qui passait tout près du bois de Moniven, non loin du Roc’h an Aotrou, avait distinctement aperçu en lisière un curieux animal, de grande taille, qui s’était enfui à sa vue. L’homme avait été quelque peu choqué par cette rencontre fortuite, car l’aspect de la créature n’avait rien de normal. Il avait ainsi indiqué aux gendarmes de la brigade locale que la bête se déplaçait tantôt sur ses deux jambes comme un humain, tantôt à quatre pattes. La description précise qu’il en avait faite n’avait rien de rassurant, puisque, selon lui, l’être mystérieux ressemblait à un loup ou un chien gigantesque se tenant sur ses pattes de derrière. Pire encore, le témoin, soumis à un test volontaire de dépistage d’alcoolémie, avait ajouté que la créature de Moniven était partiellement habillée de vêtements d’homme.
Romuald Philibert referma le cahier en soupirant. Le bugul-noz, c’était bien trouvé2. Un zeste de folklore ne pouvait que faire descendre la pression de la population, et l’évocation de l’ancestral croque-mitaine breton tombait vraiment à pic en cette période de fête d’Halloween. D’ailleurs, le directeur de cabinet du préfet s’était empressé d’effectuer une conférence de presse, en rappelant que ce genre de plaisanteries de mauvais goût était passible des tribunaux – certains clowns semant la terreur, l’année précédente à la même époque, s’étaient attiré les foudres de la loi.
Si l’inquiétude des pouvoirs publics sautait aux yeux au travers de ce plan de communication vaseux, le professeur d’université n’était pas dupe. Lui, il l’avait compris… un cauchemar vivant venait de réapparaître dans la région du centre Finistère.
Il posa son verre vide sur le bureau et abaissa le dossier du superbe fauteuil de bureau Jaguar qu’il s’était offert pour son anniversaire ; un « fauteuil de gamer », comme avait dit sa fille en se moquant. Lui, tout ce qu’il constatait, c’est qu’il était idéal pour sa colonne vertébrale, et c’était bien là l’essentiel. La tête lui tournait légèrement et il trouva cela agréable, même s’il savait que ce bien-être fugitif était dû au whisky. Il n’avait pas envie de se faire à manger et décida de se laisser doucement emporter dans la spirale infernale des célibataires amateurs de scotch. Il ferma les yeux et, baigné par les rayons du soleil de midi, plongea d’un seul coup dans un sommeil lourd de ténèbres.
*
Lucy suivit du regard ses parents qui lui adressaient des signes d’adieu, jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans le rétroviseur. Comme à l’accoutumée à chaque fin de permission, elle ressentit un petit pincement au cœur en s’engageant sur la route qui menait à Châteauneuf-du-Faou. Elle avait mal dormi, perturbée par la curieuse vidéo qui avait été enregistrée sur la carte micro SD de la caméra trouvée dans la campagne. Il s’agissait d’un film d’une durée assez courte, tourné de nuit au moyen d’une caméra infrarouge avec vision nocturne. L’appareil avait certainement été fixé sur un casque, car les mouvements saccadés du vidéaste semblaient indiquer qu’il se déplaçait tout en filmant. Au début, elle avait pensé à un jeu de rôles dans la campagne, ou bien aux prémices d’une séance d’Urbex3. Mais, au fil du visionnage, un malaise diffus s’était petit à petit emparé d’elle ; la caméra devenait erratique, et le comportement de celui ou celle qui filmait assez incohérent. Un paysage comportant une église récente apparaissait au bout de cinq minutes, et les quelques demeures alentour indiquaient clairement que le film avait été tourné en Bretagne. Lorsque le vidéaste avait opéré un focus sur le cimetière qui jouxtait l’église, une scène surréaliste s’était alors déroulée sous les yeux de la militaire. Dans l’éclairage gris-vert de l’infrarouge, une forme vaguement humaine s’affairait autour d’un caveau mortuaire dont le couvercle avait été ôté et posé contre le tombeau. La scène se révélait cauchemardesque, au fil des minutes suivantes, puisque l’étrange créature fouillait dans la sépulture et en extrayait un cercueil avant de l’ouvrir et d’en sortir l’occupant. Si, au début, tout laissait à penser au tournage d’un film d’horreur amateur, la configuration des lieux et l’amateurisme flagrant de la personne qui possédait la caméra convainquirent Lucy Bakker qu’il s’agissait de la réalité… d’une épouvantable réalité. Soudain, l’observateur fut repéré par l’être de cauchemar qui cessa son ignoble besogne et se tourna vers lui. Ses yeux brillaient méchamment sous la lumière verte et, courbé en deux, les bras ballants, il se dirigea vers le vidéaste d’une manière hésitante. Sa démarche chaloupée se fit alors plus rapide et, d’un seul coup, la caméra ne filma plus que la fuite effrénée de l’opérateur ainsi que le paysage boisé qui défilait sur ses côtés… avant que la vidéo ne s’interrompe brutalement.
Lucy venait d’entrer dans le bourg de Châteauneuf-du-Faou. Elle prit l’enveloppe de papier bulle posée sur le siège passager et la glissa dans son blouson. À l’intérieur, elle avait placé la caméra-piéton ainsi qu’un petit mot manuscrit où elle indiquait le lieu exact de découverte ainsi que ses coordonnées téléphoniques. Même si la vidéo lui rappelait vaguement Le Projet Blair Witch4, le trouble qu’elle éprouvait l’incitait à ne pas passer sa découverte sous silence. Arrivée devant la brigade de gendarmerie, elle enclencha le point mort et laissa le moteur de la Ford Fiesta tourner pendant qu’elle sortait rapidement afin de glisser l’enveloppe dans la boîte à lettres. Le claquement métallique qui suivit lui procura un bien-être inattendu et elle reprit sa route, soulagée. Après tout, quelqu’un avait pris le soin d’enregistrer la vidéo et l’avait perdue. Le vidéaste n’était donc pas mort. Elle se concentra sur sa conduite et décida de laisser cette étrange histoire de côté, son père avec la statue d’Édouard aux mains d’argent et les noctambules d’Halloween avec leurs délires macabres.
1. Université de Bretagne occidentale.
2. Bugul-noz : équivalent breton du croque-mitaine ou du loup-garou.
3. L’Urbex – ou urban exploration – est une pratique consistant à visiter des lieux construits et abandonnés par l’homme ou inaccessibles au public.
4. Film d’horreur américain de 1999.
Un murmure allant en s’amplifiant gagna l’assemblée. Tout en éteignant son ordinateur portable, Damien Sébillot jeta un regard inquiet aux nombreux spectateurs installés dans la salle Jean-Moulin de la préfecture. Les lustres monumentaux fixés sur les immenses plafonds éclairaient le mobilier de bois sculpté et les murs chargés de plaques de marbre. Seul sur l’estrade, au centre d’un tel décorum, le conférencier prenait rapidement la mesure du poids des institutions, surtout lorsqu’il faisait face à un auditoire constitué de spécialistes, pas nécessairement bienveillants. Cette fois, les réactions qui avaient suivi son intervention se révélaient positives, voire enthousiastes. S’il parvenait à surmonter la redoutable épreuve des questions du public, le projet qu’il venait de développer devant les représentants des divers services de l’État serait quasiment validé. Il respira plusieurs fois, afin de réguler son stress, tout en prenant son temps pour ranger son matériel vidéo. Une main se leva au milieu de la salle, et Damien Sébillot tiqua. Cela commençait mal, Hugo Desmeillers, le directeur régional des affaires culturelles de Bretagne, demandait la parole. Il s’agissait de se montrer à la fois éloquent et persuasif, car le personnage était pénible et procédurier ; un fonctionnaire dans toute sa splendeur. Pourtant, l’intervention du patron de la D.R.A.C. s’avéra pertinente et en totale adéquation avec le propos développé plus tôt. L’ingénieur souffla ; la partie était gagnée dès lors que Desmeillers était de son côté. Revigoré, il répondit avec aisance et une pointe d’humour de bon aloi aux questions suivantes et, lorsque le silence se fit sur les rangées de fauteuils de velours, Damien Sébillot fut prestement rejoint par Yvon Le Moëllo, le secrétaire général de la préfecture.
— Bravo, mon cher ami, c’est un succès ! Votre argumentaire a convaincu la totalité des acteurs du dossier et je suis désormais certain que Monsieur le préfet validera votre projet de réhabilitation et de restauration du château de Toulgoat sans en modifier une virgule. Il était plus que temps, car les centaines de mètres de tunnels creusés par ces crétins de chercheurs de trésors ont considérablement fragilisé la motte castrale, et les fissures constatées sur la partie ouest de l’édifice s’agrandissent à vue d’œil.
L’ingénieur des Mines fit la grimace. Il serait compliqué de mettre les spécialistes et ouvriers à pied d’œuvre dans les meilleurs délais, mais, avec l’appui du préfet, l’architecte en chef des Monuments historiques pourrait utilement être invité à accélérer la manœuvre, c’était jouable.
— J’ai fait le maximum pour boucler ce dossier dans les temps, monsieur le secrétaire général ! Maintenant, c’est aux équipes de restaurateurs de prendre le relais. Je pense que, dans un premier temps, nous pourrions combler les galeries creusées sous le château avec des matériaux naturels, du genre ardoise, brique, et autres débris de pierres de taille récupérés dans les carrières de la région. Ensuite, il suffirait de couler du béton armé liquide sur tout ça pour avoir une assise solide afin de commencer les travaux de réparation du monument. À mon sens, le coût de ces opérations de comblement ne devrait pas être trop élevé.
Le Moëllo, qui avait également le rang de sous-préfet, opina du chef. Damien Sébillot connaissait bien le secrétaire général de la préfecture pour avoir collaboré avec lui sur plusieurs dossiers sensibles relevant du fameux plan de prévention des risques naturels5. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, d’allure quelconque, mais d’une intelligence aiguë et d’une capacité d’analyse redoutable. Toujours vêtu de sombre, il possédait néanmoins une nature enjouée et se montrait d’un calme imperturbable, même dans les situations les plus délicates, ce qui constituait une qualité majeure dans son domaine de compétence. Les deux hommes s’appréciaient et travaillaient en parfaite intelligence.
— J’avais bien noté cela, lors de votre conférence. Une assise robuste et durable à moindres frais, voilà exactement ce qu’il nous faut. Bon, je m’aperçois que plusieurs personnes de l’auditoire désirent vous poser quelques questions supplémentaires, je vous laisse. Pourriez-vous passer au bureau après la pause déjeuner ? Monsieur le préfet souhaite vous entretenir d’un sujet particulier ; je crois qu’il a une mission à vous confier.
— Une mission ?
Yvon Le Moëllo se contenta d’un sourire énigmatique.
— Quelque chose de… comment vous dire… « spécial » !
Damien Sébillot accusa le coup sans le laisser paraître. Son projet de vacances pour le grand week-end de la Toussaint avait du plomb dans l’aile.
— C’est d’accord. Je passe vous chercher vers quatorze heures, ça vous va ?
Le secrétaire général lui fit un clin d’œil en levant son pouce et quitta la salle de conférences. Dans la foulée, les quelques membres de l’assemblée qui demandaient un supplément d’informations se dirigèrent vers l’estrade et l’ingénieur ressentit un petit coup au cœur en apercevant Sterenn Velly, l’attachée de préfecture chargée du service des « risques bâtimentaires ». Après tout, un week-end de Toussaint à Quimper pouvait revêtir un certain charme.
*
— Bon sang, c’est dégueulasse de faire des choses pareilles ; ces mecs sont des tarés !
L’adjudant-chef Weber, chef de la brigade territoriale de Châteauneuf-du-Faou, posa doucement la main sur l’épaule du jeune gendarme qui, secoué par des hoquets compulsifs, se couvrait la bouche de son mouchoir. Plié en deux, il venait de rendre son copieux petit-déjeuner au pied du mur du cimetière.
— Ouais, ce n’est pas terrible ! Va dans le fourgon, rince-toi la figure et fais un premier compte rendu radio au C.O.R.G.6 dès que tu te sentiras mieux ; je m’occupe des constatations, avec les autres.
Le sous-officier considéra l’aréopage de militaires qui s’affairait dans le cimetière et ses abords et haussa les yeux au ciel en soupirant. Le cauchemar recommençait. Les constatations seraient vite effectuées cette fois, car le tombeau ouvert par effraction ne contenait plus d’occupant.
Depuis combien de temps la tombe avait-elle été ouverte ? Il faudrait qu’il s’en assure auprès des services techniques du bourg, car le cimetière était fermé au public depuis plusieurs jours pour cause de travaux. Pendant que ses collègues, équipés de masques, de gants et de surbottes, procédaient aux prélèvements d’usage et photographiaient les lieux sous tous les angles, il retranscrivit sur son carnet de notes l’épitaphe qui figurait sur la stèle funéraire jetée à terre.
Corinne Le Dallour
Née le 21 avril 1958 – Décédée le 15 octobre 2024
Requiescat in pace
L’adjudant Weber s’agenouilla pour scruter l’intérieur du caveau. Une légère odeur de décomposition y régnait et les joints de silicone qui obturaient la dalle tombale étaient encore souples, comme à Prat Saint-Jacques. Qui donc avait eu l’épouvantable projet de dérober le cadavre d’une femme inhumée à peine dix jours plus tôt ? Il serra la mâchoire, regrettant de ne pas avoir sollicité l’intervention de l’I.R.C.G.N.7. Il avait certainement commis une erreur sur ce coup-là et se releva en maugréant. Tant pis, même si le galon de major lui passait sous le nez, encore une fois, il ferait valoir ses droits à la retraite dans le courant de l’année suivante. C’était l’enquête de trop ; il en avait par-dessus la tête de toutes les horreurs vues et gérées au fil de trente années de carrière, et son frère, qui exploitait les vignobles du domaine familial dans le Bas-Rhin, entre Fergersheim et Eschau, n’attendait que lui pour agrandir sa production de pinot gris.
Avec sa pension de gendarme, il n’aurait qu’à profiter d’une belle retraite et, à cinquante-cinq ans, il avait encore un bon chemin de vie à parcourir.
— Mon adjudant-chef, je viens de recevoir un appel du C.O.R.G. ! Les gars de la brigade viennent de trouver une caméra-piéton dans un courrier de ce matin.
Tiré brusquement de ses rêveries alsaciennes, Olivier Weber sursauta avant de braquer un regard courroucé vers le jeune gendarme qui venait de surgir du fourgon. Il avait repris des couleurs et semblait énervé.
— Et alors, tu ne crois pas qu’on a mieux à faire, pour l’instant ?
— Non… enfin, oui ! C’est parce qu’il y a une vidéo enregistrée sur la carte-mémoire et, dessus, on voit celui qui a profané la tombe et emporté le cadavre.
Le chef de brigade poussa un long soupir de découragement. C’était décidé, sitôt cette affaire terminée, il rédigerait son rapport de demande de départ à la retraite et quitterait cette région pour toujours. Il fixa son collègue avec une petite grimace.
— Eh bien, tu vois, mon gars, je crois que nous voilà embarqués dans une drôle d’aventure. J’espère que la section de recherches va rapidement être saisie du dossier par le procureur de la République, car les journalistes ne vont pas tarder à pointer leurs museaux dans le quartier et ça va devenir impossible de bosser. Bon, ça va mieux, toi ?
— Ça va ! Mais, si c’est possible, je préférerais quand même éviter d’aller traîner dans le cimetière.
— Pas besoin, c’est plié, là-bas… tout a été fait ! Tu récupères de quoi écrire dans le fourgon et tu me tapes une enquête de voisinage aux petits oignons. Convocations systématiques à la brigade de toutes les personnes qui auraient vu ou entendu quelque chose ces derniers jours. Ensuite, tu rentres avec les gars et le fourgon. Moi, je prends ma voiture et file questionner le curé et le maire de Saint-Goazec. Je vous rejoins à Châteauneuf après, et on fera le point. Tu as compris ?
Le gendarme, heureux d’avoir échappé à la corvée du cimetière, se précipita jusqu’au véhicule sérigraphié pour y prendre la sacoche contenant l’ordinateur portable. Il se dirigea vers la place du marché avant de faire un brusque demi-tour pour revenir vers son chef.
— Mon adjudant-chef, je pense à un truc ! Vous ne croyez pas qu’on aurait dû appeler les gars de l’I.R.C.G.N. ?
Le regard de Weber exonéra le jeune militaire d’une réponse. Les épaules basses, il fila vers les maisons qui encadraient le presbytère sans demander son reste.
*
— Mon cher Sébillot, ai-je besoin de vous présenter Hubert Saint-Gilles, le président du conseil départemental ?
L’ingénieur serra la main du notable qui s’était levé dès son arrivée et celle du secrétaire général dans le cabinet du préfet. Il avait vu Saint-Gilles plusieurs fois à la télévision, et l’homme se révélait plus petit qu’il ne l’aurait imaginé ; les écrans sont souvent trompeurs. Sur invitation de Pascal Gaudrain, préfet du Finistère, les trois hommes prirent place dans les fauteuils Louis XV d’époque.
— Hubert, je crois que l’ingénieur Sébillot est l’homme de la situation. Je te laisse lui expliquer les raisons de cette réunion informelle, sachant que j’en ai déjà touché un mot à Monsieur le secrétaire général, en qui j’ai entière confiance.
D’emblée, le préambule instilla dans l’esprit de Damien un soupçon d’inquiétude. Hubert Saint-Gilles se rapprocha du bureau et y déposa une carte d’état-major plastifiée comportant plusieurs annotations réalisées au moyen de feutres effaçables. L’ingénieur identifia immédiatement un secteur précis du Kreiz Breizh8.
— Nous avons eu l’occasion d’échanger en visioconférence, par le passé, et je dois dire que la proposition de Monsieur le préfet de vous associer à la problématique que nous rencontrons me convient parfaitement. Voilà ce qui se passe ! Depuis plusieurs semaines, d’importants effondrements de terrain ont été constatés en plusieurs points d’une zone située dans un triangle compris entre Saint-Goazec, Spézet et Châteauneuf-du-Faou. Voyez sur cette carte IGN, j’ai positionné les endroits précis en les matérialisant avec un cercle rouge.
Damien Sébillot se pencha pour détailler la topographie des lieux signalés : une ancienne ardoisière proche de l’Aulne, le cimetière de Prat Saint-Jacques, un talus dans le parc du château de Trévarez et une chapelle abandonnée en lisière du bois de Coat Ty Roué. Il gratta machinalement ses joues mal rasées tout en réfléchissant. De mémoire, aucun de ces endroits ne figurait sur le plan de prévention des risques miniers ou des mouvements de sol.
— C’est curieux, la configuration géologique de l’ensemble des sites signalés ne prédispose pas aux affaissements de terrain. Il faudra que je vérifie, secteur par secteur, mais la couche souterraine, même si elle est constituée de schistes par endroits, est majoritairement stabilisée par des roches très anciennes. Le socle est solide, presque immuable, et la ligne des montagnes Noires n’est absolument pas sujette aux risques géologiques majeurs. Tout cela est assez troublant. Il y a eu des victimes ?
— Dieu soit loué, non ! Les endroits étaient déserts au moment des effondrements, mais la panique gagne les localités de la région de Saint-Goazec. Les maires des communes impactées ne sont pas rassurés. Imaginez, nous sommes à deux ans des élections municipales, et certains envisagent de se représenter. Ce genre d’incident risque de faire très mauvais effet dans le programme, et cela les rend nerveux.
Yvon Le Moëllo ajusta ses lunettes sur le nez et s’approcha à son tour de la carte qu’il examina longuement.
— Je remarque que tous ces points sont concentrés sur une superficie relativement restreinte. Dans ma précédente affectation, à la préfecture de l’Aude, j’ai eu à travailler avec les services de la sécurité civile de Carcassonne. Il s’agissait d’effondrements en série survenus dans les environs d’un petit village perché sur une colline, près de Limoux, et dont le sous-sol avait progressivement été fragilisé par des cours d’eau souterrains. Ne pourrait-on pas imaginer quelque chose de similaire, vous savez, ce fameux phénomène karstique qui produit des poches souterraines, lesquelles s’affaissent parfois pour devenir des dolines ?
Damien Sébillot ne put s’empêcher de sourire en remarquant les mines ahuries du préfet et du président du conseil départemental. Il adressa une mimique admirative à Yvon Le Moëllo avant de reprendre la parole.
— Monsieur le secrétaire général fait référence, à juste titre, à un phénomène géologique relativement commun que l’on nomme « karstification ». Il s’agit d’un processus au cours duquel l’eau de pluie chargée en dioxyde de carbone attaque des roches solubles, conduisant à la formation d’un karst, c’est-à-dire un massif calcaire dans lequel l’eau a creusé de nombreuses cavités. Cela peut se produire en surface, mais également dans les profondeurs, comme ce que vous avez connu dans l’Aude. Pour être honnête avec vous, j’ai formé cette hypothèse au début de notre entretien, mais l’ai rapidement éliminée. En effet, ainsi que je vous l’indiquais tout à l’heure, toute la région concernée par ces étranges mouvements de terrain est située sur un massif constitué de roches très anciennes, notamment des leucogranites, des quartzites et des grès armoricains. Ces roches ne peuvent pas être attaquées par les composants chimiques contenus dans l’eau de pluie. Bref ! Je ne pense pas me tromper en affirmant que ces effondrements subits ne peuvent pas être mis en relation avec une quelconque activité hydraulique ou géologique. De mémoire, les derniers mouvements de terrain ayant touché le centre de la Bretagne remontent au milieu des années 1990 et il s’agissait, en l’occurrence, de coulées de boue dues à des épisodes pluvieux intenses. Rien à voir avec ce qui nous préoccupe actuellement !
Un silence de plomb se fit dans le cabinet préfectoral. Les quatre hommes, pour se donner un peu de contenance, examinèrent dans un ensemble parfait la carte plastifiée qui trônait, telle une question lancinante, au milieu du bureau. Subitement, le président du conseil général leva la tête, comme s’il venait d’avoir une révélation.
— Une intervention humaine, alors ? J’ai assisté à votre brillante conférence, tout à l’heure, et, si j’en juge par ce que vous nous avez appris au sujet des activités des chercheurs de trésors, je me rends compte que l’appât du gain et la bêtise sont capables de soulever des montagnes… au sens propre du terme. Les dégradations commises au château de Toulgoat en sont un exemple consternant.
— Une intervention humaine ? Je ne vois pas quel en serait l’intérêt… mais, après tout, cela entre dans le domaine du possible.
Le préfet se leva lentement et, après s’être allumé une cigarette, vint se placer devant la large fenêtre de son cabinet qui donnait sur les quais de l’Odet. Il y resta un court moment, les yeux perdus dans le lointain, semblant fixer les flèches de la cathédrale Saint-Corentin sans vraiment les voir. Les trois hommes qui étaient toujours assis gardaient le silence, à la fois intrigués et préoccupés par l’étrange attitude du représentant de l’État dans le Finistère.
— Le problème se révèle beaucoup plus grave que nous ne le pensions, mes amis ! Ce midi, j’ai été avisé par le colonel Delaby, qui commande le groupement de gendarmerie du Finistère, qu’une profanation de tombe avait été commise dans le cimetière de Kernevez Fraval, une petite localité située sur la commune de Saint-Goazec.
Hubert Saint-Gilles ne put s’empêcher d’esquisser un sourire moqueur en direction du préfet.
— C’est effectivement assez ennuyeux, mais je ne vois pas le rapport avec notre affaire d’éboulements de terrains.
Damien Sébillot, lui, venait de comprendre, et le secrétaire général n’allait pas tarder à faire de même. L’ingénieur intervint avec une pointe d’inquiétude dans la voix.
— Bon Dieu ! Sur la carte de Monsieur Saint-Gilles, il y a un cimetière d’indiqué… ainsi qu’une vieille chapelle abandonnée.
Le rictus narquois du président du conseil départemental disparut instantanément, pour laisser place à un masque de stupéfaction. Lui aussi venait de réaliser.
— Quelle horreur, les gens sont dingues ! Tu crois que tout cela est le fait de malades mentaux se livrant à des rituels sataniques, ou d’autres trucs du genre ?
Yvon Le Moëllo ôta la branche de lunettes qu’il tenait serrée entre ses dents, l’un de ses tics favoris.
— J’ai souvenir d’un fait similaire s’étant produit dans le secteur de Locronan, voilà un peu plus de deux ans. C’est votre prédécesseur qui a dû gérer cela, monsieur le préfet. Je pense que vous trouverez le dossier au fond de votre coffre-fort. Il convenait de ne pas le laisser traîner à la vue de tout un chacun.
— De quoi s’agissait-il, Yvon ?
— De quelque chose de très étrange et très glauque à la fois. Je n’ai pas eu le privilège de connaître la teneur exacte du dossier, mais je me rappelle qu’il était question, entre autres horreurs, d’au moins deux profanations de tombeaux ainsi que de rituels magiques à faire froid dans le dos.
Le préfet haussa les yeux vers le plafond.
