Les Pardaillan, tome 6 : Les amours de Chico - Michel Zévaco - E-Book

Les Pardaillan, tome 6 : Les amours de Chico E-Book

Michel Zévaco

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Beschreibung

La suite de Pardaillan et Fausta. Au cours de son ambassade à la Cour d'Espagne, Pardaillan est amené à protéger une jeune bohémienne, La Giralda, fiancée d'El Torero, Don César, qui n'est autre que le petit-fils secret et persécuté de Philippe II. Or, Fausta a jeté son dévolu sur El Torero pour mener à bien ses intrigues, et elle bénéficie de l'appui du Grand Inquisiteur Don Espinoza dans ses criminelles manoeuvres. Le chevalier est aidé dans cette lutte par le dévouement absolu d'un pauvre déshérité, le malicieux Chico et sa bien-aimée Juana...

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Les Pardaillan, tome 6 : Les amours de Chico

Pages de titreLes Pardaillan VIIIIIIIIVVVIVIIVIIIIXXXIXIIXIIIXIVXVXVIXVIIXVIIIXIXXXXXIXXIIXXIIIÉpiloguePage de copyright

Michel Zévaco

Les amours du Chico

Michel Zévaco

Les Pardaillan VI

La série des Pardaillan comprend :

1. Les Pardaillan.

2. L’épopée d’amour.

3. La Fausta.

4. Fausta vaincue.

5. Pardaillan et Fausta.

6. Les amours du Chico.

7. Le fils de Pardaillan.

8. Le fils de Pardaillan(suite).

9. La fin de Pardaillan.

10. La fin de Fausta.

Les amours du Chico

Édition de référence :

Robert Laffont, coll. Bouquins.

Édition intégrale.

I

Les idées de Juana

Nous avons dit que Pardaillan, mettant à profit le temps, assez long, pendant lequel les conjurés se retiraient un à un, avait eu un entretien assez animé avec le Chico.

Pardaillan avait demandé au petit homme s’il n’existait pas quelque entrée secrète, inconnue des gens qui se trouvaient en ce moment dans la grotte, par où lui, Pardaillan, pourrait entrer et sortir à son gré.

Le nain s’était d’abord fait tirer l’oreille. Pour lui, pénétrer seul et sans autre arme qu’une dague, dans cet antre, c’était une manière de suicide. Il ne pouvait pas comprendre que le seigneur français, qui venait d’échapper par miracle à une mort affreuse, s’exposât ainsi, comme à plaisir. Son affection grandissante lui faisait un devoir de ne pas se prêter à un jeu qui pouvait être fatal à celui qui l’entreprenait.

Mais Pardaillan avait insisté, et comme il avait une manière à lui, tout à fait irrésistible, de demander certaines choses, le nain avait fini par céder et l’avait conduit dans un couloir où se trouvait, affirmait-il, une entrée que nul autre que lui ne connaissait.

On a vu qu’il ne se trompait pas, et qu’en effet, ni Fausta, ni les conjurés ne connaissaient cette entrée.

Pendant que Pardaillan était dans la salle, le nain, horriblement inquiet, se morfondait dans le couloir, la main posée sur le ressort qui actionnait la porte invisible, ne voyant et n’entendant rien de ce qui se passait de l’autre côté de ce mur, contre lequel il s’appuyait, se doutant cependant qu’il y aurait bataille, et attendant, angoissé, le signal convenu pour ouvrir la porte et assurer la retraite de celui qu’il considérait maintenant comme un grand ami. Car Pardaillan, avec son naturel simple et bon enfant, profondément touché d’ailleurs par le sacrifice quasi héroïque du Chico, lui parlait avec une grande douceur qui était allée droit au cœur du petit paria sevré de toute affection, en dehors de son adoration pour Juana.

Lorsque Pardaillan frappa contre le mur les trois coups convenus, le nain s’empressa d’ouvrir et accueillit le chevalier triomphant avec des manifestations d’une joie aussi bruyante que sincère qui l’émurent doucement.

– J’ai bien cru que vous ne sortiriez pas vivant de là-dedans, dit-il, quand il se fut un peu calmé.

– Bah ! répondit Pardaillan en souriant, j’ai la peau trop dure, on ne m’atteint pas aisément.

– J’espère que nous allons nous en aller maintenant ? fit le Chico qui tremblait à la pensée que, pris de quelque nouvelle lubie, le Français ne s’avisât de s’exposer encore, bien inutilement, à son sens.

À sa grande satisfaction, Pardaillan dit :

– Ma foi, oui ! Ce séjour est peut-être agréable pour des bêtes de nuit, mais il n’a rien d’attrayant et il est trop peu hospitalier pour d’honnêtes gens comme Chico. Allons-nous-en donc !

Le soleil se levait radieux, lorsque Pardaillan, accompagné de son petit ami, le nain Chico, fit son entrée dans l’auberge de La Tour.

Tout le personnel s’activait, frottant, lavant, balayant, nettoyant, mettant tout en ordre, car ce jour était un dimanche et la clientèle serait nombreuse.

Dans la vaste cheminée de la cuisine, un feu clair pétillait, et la gouvernante Barbara, pour ne pas en perdre l’habitude, maugréait et bougonnait contre les jeunes maîtresses qui ne veulent en faire qu’à leur tête, et qui, après avoir passé la plus grande partie de la nuit debout, sont levées les premières et parées de leurs plus beaux atours, gênent les serviteurs honnêtes et consciencieux acharnés à leur besogne.

C’est qu’en effet la petite Juana était descendue la première, n’ayant pu trouver le repos espéré.

Elle était bien pâle, la petite Juana, et ses yeux cernés, brillants de fièvre, trahissaient une grande fatigue... ou peut-être des larmes versées abondamment. Mais si inquiète, si fatiguée et si désorientée qu’elle fût, la coquetterie n’avait pas cédé le pas chez elle. Et c’est, parée de ses plus riches et de ses plus beaux vêtements, soigneusement coiffée, finement chaussée – coiffure et chaussures, ses deux plus grandes coquetteries, en vraie Andalouse qu’elle était – qu’elle allait et venait, par habitude, mais l’esprit absent, ne surveillant nullement les serviteurs, ayant toujours l’œil et l’oreille tendus vers la porte d’entrée comme si elle eût attendue quelqu’un.

C’est ainsi qu’elle vit parfaitement, et du premier coup d’œil, entrer Pardaillan, flanqué de Chico, l’air triomphant. Et du même coup le sourire s’épanouit sur la pourpre fleur de grenadier qu’étaient ses lèvres, ses joues si pâles rosirent, et ses yeux inquiets, comme embués de larmes, retrouvèrent tout leur éclat, comme par enchantement.

Elle les vit parfaitement, mais il se trouva, comme par hasard, que juste à ce moment elle remarqua une négligence d’une servante à qui elle se mit à faire des reproches très vifs, des reproches exagérés par rapport à la faute commise, ce qui parut surprendre et chagriner la servante, peu habituée sans doute à une telle sévérité.

Quand elle jugea que le seigneur français avait suffisamment attendu, Juana daigna remarquer sa présence, et avec un joli petit cri de surprise, admirablement jouée, et avec un air d’indifférence hypocrite :

– Ah ! monsieur le chevalier, vous voici de retour ? Savez-vous que vos amis, don Cervantès et don César, sont très inquiets à votre sujet ? dit-elle.

– Bon ! fit Pardaillan en souriant, je vais les rassurer... dans un instant.

Mais, chose bizarre, Juana, qui avait, quelques heures plus tôt, si vivement pressé le Chico de sauver le chevalier, s’il était possible, Juana, qui avait prodigué des promesses sincères de reconnaissance et d’attachement, Juana ne dit pas un mot au nain, dont l’air triomphant se changea en consternation. Elle ne parut même pas le voir ; ou plutôt, si. Elle lui jeta un coup d’œil. Mais un coup d’œil foudroyant, comme si elle eût eu à lui reprocher quelque trahison indigne.

Le pauvre Chico, qui s’attendait à des remerciements bien mérités, somme toute, demeura pétrifié, et son petit visage se crispa douloureusement : « Qu’a-t-elle donc ? Que lui ai-je fait ? »

Juana, sans plus s’occuper du nain, demandait :

– Seigneur, désirez-vous monter vous reposer de suite ? Désirez-vous prendre quelque chose avant ?

– Juana, ma jolie, je désire me restaurer d’abord. Faites-moi donc servir la moindre des choses, quelque tranche de pâté, par exemple, avec deux bouteilles de vin de France.

– Je vais vous servir moi-même, seigneur, dit Juana.

– Honneur auquel je suis très sensible, ma belle enfant ! Pendant que vous y êtes, voyez donc, s’ils ne dorment pas, à rassurer sur mon compte MM. Cervantès et El Torero....

– Tout de suite, seigneur !

Vive et légère et heureuse, Juana s’élança dans l’escalier pour informer les amis du seigneur français de son retour inespéré, après avoir fait signe à une servante de dresser le couvert.

Lorsque Juana eut disparu, Pardaillan se tourna vers le Chico et, voyant dans ses yeux toujours la même interrogation, il se mit à rire franchement, de son bon rire clair et sonore. Et comme le nain le regardait d’un air de douloureux reproche, il lui dit :

– Tu ne comprends pas, hein ? C’est que tu ne connais pas les femmes !

– Que lui ai-je fait ? murmura le nain de plus en plus interloqué.

Pardaillan haussa les épaules et :

– Tu lui as fait que tu m’as sauvé, dit-il.

– Mais c’est elle qui m’en a prié !

– Précisément !

Et comme le nain ouvrait des yeux énormes, il se mit à rire de tout son cœur.

– Ne cherche pas à comprendre, dit-il. Sache seulement qu’elle t’aime.

– Oh ! fit le Chico incrédule, elle ne m’a pas dit un mot. Elle m’a foudroyé du regard.

– C’est précisément à cause de cela que je dis qu’elle t’aime.

Le nain secoua douloureusement la tête. Pardaillan en eut pitié.

– Écoute, dit-il, et comprends, si tu peux. Juana est contente de me voir vivant...

– Vous voyez bien...

– Mais elle est furieuse après toi.

– Pourquoi ?... Je n’ai fait que lui obéir.

– Justement !... Juana aurait bien voulu que je ne fusse pas tué. Elle n’aurait pas voulu que ce fût toi qui, précisément, me sauvasses.

– Parce que ?

– Parce que je suis ton rival. La femme qui aime n’admet pas qu’on ne soit pas jaloux d’elle. Si tu avais bien aimé Juana, tu eusses été jaloux d’elle. Jaloux, tu ne m’eusses pas sauvé ! Voilà ce qu’elle se dit. Comprends-tu ?

– Mais si je ne vous avais pas sauvé, elle m’eût tourné le dos. Elle m’eût traité d’assassin.

– Parfaitement !

– Alors ?

– Alors il vaut mieux que les choses soient comme elles sont. Ne t’inquiète pas. Juana t’aime... ou t’aimera, morbleu ! As-tu confiance en moi ? Oui ou non ?

– Oui, tiens.

– Alors, laisse-moi faire et ne prends pas des airs d’amoureux transi. Tes affaires vont bien, je t’en réponds.

Ces paroles ne rassurèrent qu’à demi El Chico. Il avait confiance, certes, et puisque le seigneur Pardaillan disait que ses affaires allaient bien, c’est que cela devait être. Mais un seul petit sourire de Juana l’eût rassuré plus que toutes les assurances de l’ami. Néanmoins, pour ne pas désobliger Pardaillan, il s’efforça de refouler son chagrin et de montrer un visage sinon souriant, du moins un peu moins morose.

À ce moment, Juana redescendait et annonçait :

– Ces seigneurs s’habillent. Dans un instant ils rejoindront Votre Seigneurie. En attendant, votre couvert est mis, et si vous voulez prendre place, goûtez cet excellent pâté en attendant l’omelette qui saute.

Pardaillan s’approcha de la table et feignit un grand courroux.

– Comment, un couvert seulement ? fit-il. Mais, malheureuse, ne savez-vous pas que je traite un brave ! Je dis bien : un brave. Et je pense m’y connaître.

Et comme Juana cherchait machinalement quel pouvait être celui qui avait l’honneur d’être qualifié de brave par le seigneur français, le brave des braves :

– Vite ! ajouta Pardaillan, un second couvert pour ce brave, qui est aussi un ami que j’aime.

À dire vrai, si Juana était surprise et intriguée, le Chico ne l’était pas moins. Comme elle, il se demandait qui pouvait être cet ami dont parlait Pardaillan.

Quoi qu’il en soit, Juana se hâta de réparer le mal, et curieuse, comme toute fille d’Ève, elle attendit. Elle n’attendit pas longtemps, du reste.

Pardaillan, une lueur de malice dans l’œil, s’approcha de la table et, désignant l’escabeau au nain confus de cet honneur, au grand ébahissement de Juana qui n’en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles :

– Çà, mon ami Chico, fit-il gaiement, assieds-toi là, en face de moi, et soupons, morbleu ! Nous ne l’avons pas volé, que t’en semble ?

Chico commençait à considérer Pardaillan comme un être exceptionnel, plus grand, plus noble, meilleur en tout cas que tous ceux qu’il avait appris à respecter. Non qu’on se fût donné la peine de lui apprendre quelque chose, mais de voir et d’entendre autour de soi, on se forme sans s’en apercevoir. Pour lui, un désir de Pardaillan devenait un ordre à exécuter sans discuter, et séance tenante. En outre, il ne manquait ni de fierté ni de dignité, bien qu’on l’eût fort étonné sans doute en lui disant qu’il possédait ces qualités.

Pardaillan ayant dit : « Assieds-toi là », le nain s’assit et avec une aisance parfaite se mit à faire honneur à ce festin improvisé. Pardaillan, d’ailleurs, paraissait se faire un plaisir de le traiter comme on traite un hôte de marque.

Sur ces entrefaites, Cervantès et le Torero étaient descendus et, assis à la même table, choquaient leurs verres contre les verres de Pardaillan et de Chico.

Naturellement Cervantès et le Torero, s’ils furent surpris de voir le chevalier attablé avec le petit vagabond, se gardèrent bien d’en laisser rien paraître. Et puisque Pardaillan traitait le Chico sur un pied d’égalité, c’est qu’il avait sans doute de bonnes raisons pour cela, et ils s’empressèrent de l’imiter. En sorte que Juana vit avec une stupeur qui allait grandissant ces personnages, qu’elle vénérait au-dessus de tout, témoigner une grande considération à son éternelle poupée, cette poupée à qui elle croyait faire un très grand honneur en lui permettant de baiser le bout de son soulier.

Elle ne disait rien, la petite Juana ; mais Pardaillan, amusé, lisait sur sa physionomie mobile et loyale toutes les questions qu’elle se posait sans oser les formuler tout haut. Et pour la renseigner indirectement, il feignit de s’en prendre à Cervantès et à don César, à qui il se mit à faire, en l’arrangeant à sa manière, le récit de sa délivrance par le Chico.

– Croiriez-vous, dit-il à un certain moment, que ce petit diable a osé lever la dague sur moi ? À telles enseignes que je me demande comment je suis encore vivant.

– Ah bah ! fit Cervantès sans railler, le petit est brave ?

– Plus que vous ne croyez, dit gravement Pardaillan. Dans la petite poitrine de cette réduction d’homme bat un cœur ferme et généreux. Et je sais bien des hommes forts, réputés braves et généreux, qui n’auraient jamais été capables de montrer la moitié de la grandeur d’âme et de courage de ce petit héros. Il n’est pas de bravoure comparable à celle qui s’ignore. Je vous expliquerai un jour peut-être ce qu’a fait cet enfant. Pour le moment, sachez que je l’aime et l’estime, et je vous prie de le traiter en ami, non pour l’amour de moi, mais pour lui-même.

– Chevalier, dit gravement Cervantès, du moment que vous le jugez digne de votre amitié, nous nous honorerons de faire comme vous.

Par exemple, le Chico ne savait quelle contenance garder. Il était heureux, certes, mais ces compliments de la part d’hommes qu’il regardait comme des héros, le plongeaient dans une gêne qu’il ne parvenait pas à surmonter. Cependant, nous devons dire qu’il louchait constamment du côté de Juana pour juger de l’effet produit sur elle par ces louanges qu’on faisait de sa petite personne. Et il avait lieu d’être satisfait, car Juana, maintenant, le regardait d’un tout autre œil et lui faisait son plus gracieux sourire... Aussi le cœur du nain s’épanouissait d’aise, et s’il avait osé, il aurait baisé la main de Pardaillan en signe de soumission et de gratitude, car il était trop fin pour n’avoir pas deviné que toute la scène avait été imaginée par le chevalier, à seule fin d’impressionner Juana et la faire revenir de sa bouderie, réelle ou affectée. Et les résultats de cette comédie étaient très visibles pour lui, si modeste et si aveuglé par la passion qu’il fût.

Après avoir ainsi frappé indirectement l’esprit de la fillette, Pardaillan la prit à partie directement et, moitié plaisant moitié sérieux :

– C’est vous, ma gracieuse Juana, qui avez pris soin de cet abandonné, votre compagnon d’enfance. Par lui qui m’a sauvé, je vous suis redevable. Je ne l’oublierai pas, croyez-le. Mais une chose qu’il faut que vous sachiez, c’est que la femme qui aura le bonheur d’être aimée de Chico pourra compter sur cet amour jusqu’à la mort. Jamais cœur plus vaillant et plus fidèle n’a battu dans une poitrine d’homme.

Juana ne dit rien, mais elle fit une jolie moue qui signifiait :

– Vous ne m’apprenez rien de nouveau.

Pardaillan se montra très sobre d’explications. C’était du reste assez son habitude. Il se garda de souffler mot de ce qu’il avait surpris concernant le Torero et ne dit que juste ce qu’il fallait pour faire ressortir le rôle de Chico, qu’il prit plaisir à exagérer, sincèrement d’ailleurs, car il était de ces natures d’élite qui s’exagèrent à elles-mêmes le peu de bien qu’on leur fait.

Ces explications données, il prétexta une grande fatigue, et sur ce point il n’exagérait pas, car tout autre que lui se fût écroulé depuis longtemps, et monta s’étendre dans les draps blancs qui l’attendaient.

Pardaillan parti, Cervantès se retira. Le Torero remonta au premier saluer la Giralda et le Chico resta seul.

Juana, fine mouche, ne daigna pas lui adresser la parole. Seulement, après avoir tourné et viré dans le patio, sûre qu’il ne la quittait pas des yeux, elle se dirigea d’un air détaché vers un petit réduit qu’elle avait arrangé à sa guise et qui était comme son boudoir à elle, boudoir bien modeste. Et en se retirant, la petite madrée regardait par-dessus son épaule pour voir s’il la suivait. Et comme il ne bougeait pas de sa place, elle eut une moue comme pour dire : « Il ne viendra pas, le nigaud ! »

Et comme elle voulait qu’il vînt, elle tourna à demi la tête et l’ensorcela d’un sourire.

Alors le Chico osa se lever et, sans avoir l’air de rien, il la rejoignit dans le petit réduit, le cœur battant à se briser dans sa poitrine, car il se demandait avec angoisse quel accueil elle allait lui faire.

Juana s’était assise dans l’unique siège qui meublait la pièce, très petite. C’était un vaste fauteuil en bois sculpté, comme on en faisait à cette époque, où l’on se fût montré fort embarrassé de nos meubles étriqués d’aujourd’hui. Comme elle était petite, ses pieds reposaient sur un large et haut tabouret en chêne, ciré, frotté à se mirer dedans comme le fauteuil, comme tous les meubles, car elle était, nous l’avons dit, d’une propreté méticuleuse, et veillait elle-même à ce que tout fût bien entretenu dans la maison.

Le Chico se faufila dans la pièce et resta devant elle muet et l’air fort penaud. À le voir, on l’eût pris pour un enfant qui a commis quelque grave délit et attend la correction.

Voyant qu’il ne se décidait pas à parler, elle entama la conversation, et avec un visage sérieux, sans qu’il lui fût possible de discerner si elle était contente ou fâchée :

– Alors, dit-elle, il paraît que tu es brave, Chico ?

Ingénument, il dit :

– Je ne sais pas.

Agacée, elle reprit avec un commencement de nervosité :

– Le sire de Pardaillan l’a dit bien haut. Il doit s’y connaître, lui qui est la bravoure même.

Il baissa la tête et, comme on avouerait une faute, il murmura :

– S’il le dit, cela doit être... Mais moi, je n’en sais rien.

Les petits talons de Juana commencèrent de frapper sur le bois du tabouret un rappel inquiétant pour Chico, qui connaissait ces signes révélateurs de la colère naissante de sa petite maîtresse. Naturellement cela ne fit qu’accroître son trouble.

– Est-ce vrai ce qu’a dit M. de Pardaillan que celle que tu aimeras, tu l’aimeras jusqu’à la mort ? fit-elle brusquement.

On se tromperait étrangement si on concluait de cette question que Juana était une effrontée ou une rouée sans pudeur ni retenue. Juana était parfaitement ignorante, et cette ignorance suffirait à elle seule à justifier ce qu’il y avait de risqué dans sa question. Rouée, elle se fût bien gardée de la formuler. En outre, il faut dire que les mœurs de l’époque étaient autrement libres que celles de nos jours, où tout se farde et se cache sous le masque de l’hypocrisie. Ce qui paraissait très naturel à cette époque ferait rougir d’indignation feinte tous les pères de la Morale de nos jours. Enfin il ne faut pas oublier que Juana, se considérant un peu comme la petite madone du Chico, habituée à son adoration muette, le considérant comme sa chose à elle, accomplissait très naturellement certains gestes, prononçait certaines paroles qu’elle n’eût jamais eu l’idée d’accomplir ou de prononcer avec une autre personne.

Le Chico rougit et balbutia :

– Je ne sais pas !

Elle frappa du pied avec colère et dit en le contrefaisant :

– Je ne sais pas !... Tu ne vois donc rien ? C’est agaçant. Pour qu’il ait dit cela, il a bien fallu pourtant que tu lui en parles.

– Je ne lui ai pas parlé de cela, je le jure, dit vivement le Chico.

– Alors comment sait-il que tu aimes quelqu’un et que tu l’aimeras jusqu’à la mort ?

Et câline :

– Et c’est vrai que tu aimes quelqu’un, dis, Chico ? Qui est-ce ? Je la connais ? Parle donc ! tu restes là, bouche bée. Tu m’agaces.

Les yeux de Chico lui criaient : « C’est toi que j’aime ! » Elle le voyait très bien, mais elle voulait qu’il le dît. Elle voulait l’entendre.

Mais le Chico n’avait pas ce courage. Il se contenta de balbutier :

– Je n’aime personne... que toi. Tu le sais bien.

Vierge sainte ! si elle le savait ! Mais ce n’était pas là l’aveu qu’elle voulait lui arracher, et elle eut une moue dépitée. Sotte qu’elle était d’avoir cru un instant à la bravoure du Chico. Cette bravoure n’allait même pas jusqu’à dire deux mots : « Je t’aime ! ». Elle ne savait pas, la petite Juana, que ces deux mots font trembler et reculer les plus braves. Elle était ignorante, la petite Juana, et habituée à dominer ce petit homme, elle eût voulu être dominée à son tour par lui, ne fût-ce qu’une seconde. Ce n’était pas facile à obtenir. Peu patiente, comme elle était, son siège fut fait. Pour elle, le Chico serait toujours le bon chien fidèle, trop heureux de lécher le pied qui venait de le repousser.

Et dans son dépit, cette pensée lui vint, puisqu’il n’était bon qu’à cela, de l’humilier, de l’amener à se prosterner devant elle, de lui faire humblement lécher les semelles de ses petits souliers, puisque ce brave n’osait aller plus loin.

Et agressive, l’œil mauvais, la voix blanche :

– Si tu ne sais rien, si tu n’as rien dit, rien fait, qu’es-tu venu faire ici ? Que veux-tu ?

Très pâle, mais plus résolument qu’il ne l’eût cru lui-même, il dit :

– Je voulais te demander si tu étais contente.

Elle prit son air de petite reine pour demander :

– De quoi veux-tu que je sois contente ?

– Mais... d’avoir trouvé le Français... de l’avoir ramené.

Avec cette impudence particulière à la femme, elle se récria d’un air étonné et scandalisé :

– Eh ! que m’importe le Français ! Çà, perds-tu la tête ?

Effaré, ne sachant plus à quel saint se vouer, il balbutia :

– Tu m’avais dit...

– Quoi ?... Parle !...

– De le sauver, de le ramener...

– Moi ?... Sornettes ! Tu as rêvé !

Du coup, le Chico fut assommé. Eh quoi ! avait-il rêvé réellement, comme elle le disait avec un aplomb déconcertant ? Il savait bien que non, tiens ! S’était-elle jouée de lui ? Avait-elle voulu le mettre à l’épreuve ? Voir s’il serait jaloux, s’il se révolterait ? Le seigneur de Pardaillan, qui savait tant de choses, venait de le lui dire : la femme qui aime ne déteste pas, au contraire, qu’on se montre jaloux d’elle. Oui ! ce devait être cela. Mais alors, Juana l’aimerait donc aussi ? Un tel bonheur était-il possible ? Eh ! non ! il n’avait pas rêvé, elle avait pleuré cette nuit, devant lui, et ses larmes coulaient pour le Français. Il la voyait, il l’entendait encore ! Alors ?... Alors il ne savait plus. Il était profondément peiné et humilié : pourtant l’idée d’une révolte ne lui venait pas. Il était à elle, elle avait le droit de le faire souffrir, de le bafouer, de le battre si la fantaisie lui en prenait. Son rôle à lui était de courber l’échine, de subir ses humeurs et ses caprices. Trop heureux encore qu’elle daignât s’occuper de lui, fût-ce pour le martyriser. Un sourire d’elle et tout serait oublié.

Elle le guignait du coin de l’œil et jouissait délicieusement de son trouble, de son effarement, de son humiliation. Elle eût voulu le piétiner, le faire souffrir, le meurtrir, l’humilier, oh ! surtout l’humilier, lui qu’elle savait si fier, l’humilier au possible, au-delà de tout... Peut-être alors se révolterait-il enfin, peut-être oserait-il redresser la tête et parler en maître !

Est-ce à dire qu’elle était mauvaise et méchante ? Nullement. Elle s’ignorait, voilà tout. On ne passe pas impunément de longues années d’enfance, celles où les impressions se gravent le plus profondément, dans l’intimité complète d’un garçon – ce garçon fût-il un nain comme le Chico, et il ne faut pas oublier qu’il était de formes irréprochables et vraiment joli – on ne vit pas dans l’intimité d’un garçon sans éprouver quelque sentiment pour lui. Surtout lorsque ce garçon se double d’un adorateur passionné dans sa réserve voulue.

Dire qu’elle était amoureuse de Chico serait exagéré. Elle était à un tournant de sa vie. Jusque-là elle avait cru sincèrement n’éprouver pour lui qu’une affection fraternelle. Sans qu’elle s’en doutât, cette affection était plus profonde qu’elle ne croyait.

Il suffirait d’un rien pour changer cette affection en amour profond. Il suffirait aussi d’un rien pour que cette affection restât immuablement ce qu’elle la croyait : purement fraternelle. C’était l’affaire d’une étincelle à faire jaillir.

Or, au moment précis où ces sentiments s’agitaient inconsciemment en elle, Pardaillan lui était apparu. Sur ce caractère quelque peu romanesque, il avait produit une impression profonde. Elle s’était emballée comme une jeune cavale indomptée. Pardaillan lui était apparu comme le héros rêvé. Trop innocente encore pour raisonner ses sensations elle s’était abandonnée, les yeux fermés. Pardaillan présent, elle avait soudain vu le Chico, ce qu’il était en réalité : un nain. Un nain joli, gracieux, élégant, follement épris, mais un nain quand même, une réduction d’homme dont on ne pouvait faire un époux. Dans sa pensée, elle décida que le Chico ne pouvait être qu’un frère et resterait un frère autant que cela lui conviendrait. Elle s’était livrée avec toute la fougue de son sang chaud d’Andalouse à son rêve d’amour pour l’étranger si fort et si brave. Elle n’avait rien vu des à-côtés de l’aventure dans laquelle elle s’engageait tête baissée. Et c’est ainsi que nous l’avons vue pleurer des larmes de désespoir à la pensée que celui qu’elle avait élu était peut-être mort.

Et voici qu’en faisant ses confidences au Chico, avec cette cruauté inconsciente de la femme qui aime ailleurs, voici que le Chico, sans se révolter, sans s’indigner, refoulant stoïquement son amour et sa douleur, voici que le Chico, avec cette clairvoyance que donne un amour profond, avait dit simplement, sans insister, sans se rendre un compte exact de la valeur de son argument, le Chico avait dit la seule chose peut-être capable de l’arrêter sur la pente fatale où elle s’engageait : « Qu’espères-tu ? »

Sans le savoir, sans le vouloir, c’était un coup de maître que faisait le nain en posant cette question. Sans le savoir, il venait de l’échapper belle, car ses paroles, après son départ, Juana les tourna et les retourna sans trêve dans son esprit.

Elle était la fille d’un modeste hôtelier, un hôtelier dont les affaires étaient prospères, un hôtelier qui passait pour être même assez riche, mais un hôtelier quand même. Et ceci, c’était une tare terrible à une époque et dans un pays où tout ce qui n’était pas « né » n’existait pas. Or, elle, fille d’hôtelier, hôtelière elle-même – hôtelière par désœuvrement, par fantaisie, pour rire si on veut, mais hôtelière quand même – elle avait jeté les yeux sur un seigneur qui traitait d’égal à égal avec son souverain à elle, puisqu’il était, lui, le représentant d’un autre souverain. Que pouvait-elle espérer ? Rien, assurément. Jamais ce seigneur ne consentirait à la prendre pour épouse légitime. Quant au reste, elle était trop fière, elle avait été élevée trop au-dessus de sa condition pour que l’idée d’une bassesse pût l’effleurer.

Le résultat de ses réflexions avait été que son amour pour Pardaillan s’était considérablement atténué. Or le terrain que perdait le chevalier, le Chico le regagnait sans qu’elle s’en doutât elle-même. Elle était donc combattue par deux sentiments contraires : d’une part son amour tout récent, amour violent, en surface, pour Pardaillan ; d’autre part, son affection lointaine, plus profonde qu’elle ne croyait, pour le Chico. Lequel de ces deux sentiments devait l’emporter ?

Et c’est à ce moment-là que Pardaillan revenait. Certes, elle fut heureuse de le voir sain et sauf. Mais le Chico baissa à ses yeux et reperdit une notable partie du terrain acquis. Juana lui en voulait de s’être effacé et sacrifié. Dans sa logique spéciale, elle se disait que, elle, elle ne se serait pas sacrifiée et aurait défendu son bien du bec et des ongles. De là l’accueil frigide qu’elle fit au nain.

Or Pardaillan raconta que le nain s’était défendu comme un beau diable et avait voulu le poignarder, lui, Pardaillan. Du coup, les actions du Chico montèrent. Pourquoi rêver de chimères ? Le bonheur était peut-être là. Ne serait-ce pas folie de le laisser passer ? De là le revirement en faveur du nain. De là ce tête-à-tête. Il fallait que le Chico se déclarât. Et voilà qu’elle se heurtait à sa timidité insurmontable. Elle enrageait d’autant plus que malgré elle, tout en s’efforçant de l’amener à composition, elle ne pouvait s’empêcher de songer à Pardaillan, et il lui semblait que lui n’eût pas tant tergiversé. De là sa rage et sa colère contre le Chico, de là ce désir furieux de le maltraiter, de l’humilier.

Donc le Chico, au lieu de s’indigner devant son impudente dénégation, après être resté un long moment perplexe et silencieux, courba l’échine, accepta la rebuffade et parut s’excuser en disant doucement :

– J’ai fait ce que tu m’as demandé, et Dieu sait s’il m’en a coûté ! Pourquoi es-tu fâchée ?

Ainsi voilà tout ce qu’il trouvait à dire. Ah ! si elle avait été à sa place, comme elle eût vertement relevé l’impertinente prétention de celui qui eût voulu la faire passer pour une sotte et se fût gaussé à ce point d’elle. Décidément, le Chico n’était pas un homme. Il resterait éternellement un enfant. Quelle aberration avait été la sienne de croire un instant qu’un enfant pourrait parler et agir comme un homme ! Et sa fureur s’accrut, d’autant plus qu’elle était peut-être encore plus mécontente d’elle même que lui. Et cette pensée fugitive qu’elle avait eue de l’amener à se prosterner, à lécher ses semelles, tout pareil à un chien couchant, cette pensée lui revint plus précise, prit la forme d’un désir violent, se changea en obsession tenace, tant et si bien qu’elle résolut de la réaliser coûte que coûte.

Pour réaliser cet impérieux désir, elle radoucit son ton en lui disant :

– Mais je ne suis pas fâchée.

– Vrai ?

– En ai-je l’air ? fit-elle en lui adressant un sourire qui l’affola.

En disant ces mots, tout à son projet, elle croisa négligemment une jambe fine et nerveuse, moulée dans un bas de soie rose, sur l’autre, et tout en lui souriant, elle agitait doucement son pied qui arrivait à hauteur de la poitrine du nain. Et elle regardait ce pied complaisamment comme une chose qu’on trouve jolie, puis elle regardait le Chico, comme pour lui dire : « Embrasse-le donc, nigaud ! »

Et ce petit pied, finement chaussé de mignons souliers en cuir de Cordoue souple et parfumé, richement brodés, tout neufs, ce petit pied se balançant mollement à quelques pouces de son visage, fascinait le petit homme et une envie folle lui venait de le prendre, de l’étreindre, de l’embrasser à pleine bouche. Et le petit pied allait, venait, s’agitait, lui présentait la semelle, très blanche, à peine maculée, lui répétait dans son langage muet : « Mais va donc ! va donc ! »

Si bien que le Chico ne put résister à la tentation, et comme elle souriait encore, preuve qu’elle n’était pas fâchée, il se laissa tomber sur les genoux.

Elle eut un sourire qu’il ne vit pas, un sourire où il y avait la joie du triomphe assuré et aussi un peu de pitié dédaigneuse tandis que dans son esprit elle clamait : « Tu y viendras ! Tu y viens ! ».

Et le petit pied, dans son balancement, vint lui effleurer le visage. Car le mouvement de va-et-vient continuait comme si elle n’eût pas remarqué qu’ainsi agenouillé elle lui touchait la figure. Et toujours c’était la semelle qui se présentait à lui, qui lui frôlait le front, les joues, les lèvres, au hasard, comme pour dire : « C’est là que tu poseras tes lèvres, là où c’est maculé, là seulement. »

Du moins c’est ce que traduisit le Chico. Mais c’était un incorrigible timide que ce pauvre Chico. La pensée de toucher à ce petit pied sans son autorisation à elle ne lui venait même pas. Qu’eût-elle dit ? Tiens ! Il était bien loin de se douter que s’il avait eu le courage de la prendre dans ses bras et de plaquer ses lèvres sur ses lèvres, elle lui eût probablement rendu son baiser, pâmée.

Mais comme la semelle passait encore un coup à portée de sa bouche, comme la tentation était trop forte, il réunit tout son courage, et d’une voix implorante :

– Si tu n’es pas fâchée, tu veux bien que...

Il ne put achever sa phrase. Brusquement la semelle s’était plaquée sur ses lèvres et les frottait avec une sorte de rage nerveuse, comme si elle eût voulu les écorcher, les faire saigner.

Si naïf et si timide qu’il fût, le Chico comprit cette fois. Ivre de joie, il posa ses lèvres partout sur cette semelle sans s’inquiéter de savoir si elle était maculée ou non. Tiens ! il avait bien baisé la terre où s’était posé le soulier ; il pouvait, à plus forte raison, baiser le soulier lui-même.

Et comme le pied se retirait lentement, semblant vouloir lui rationner son humble bonheur, il allongea la tête, le suivit des lèvres, se courbant davantage, jusqu’à poser sa face sur le bois du tabouret.

C’est là sans doute que voulait l’amener le petit pied, car il cessa de se dérober. Alors, avec un sourire triomphant, avec un soupir de joie satisfaite, elle leva son autre pied et le lui posa sur la tête, d’un air dominateur qui semblait dire : « Tu seras toujours ainsi sous mes pieds, puisque tu n’es bon qu’à cela. Je te dominerai toujours, toujours ! car tu es ma chose, à moi ! »

Et elle le maintint longtemps ainsi, et il y serait bien resté plus longtemps encore, le pauvre diable, tant il était heureux. Et c’était en plus puéril, en plus sincère, avec la violence en moins et la grâce mutine en plus, la répétition du geste de Fausta avec Centurion.

Son impérieux désir enfin satisfait, contente d’être arrivée à ses fins, elle éprouva soudain une gêne indéfinissable et comme de la honte aussi. Tout doucement, avec la crainte de lui faire mal, et explique cela qui pourra, avec le remords de le priver de ce pauvre bonheur, elle retira ses pieds.

Lui, heureux d’avoir obtenu plus qu’il n’aurait osé espérer, plus qu’il n’en avait jamais obtenu, en tout cas, la laissa faire, ne chercha pas à prolonger son bonheur, redressa la tête, et toujours agenouillé la contempla extasié.

Alors, toute rouge – de plaisir ? de honte ? de regret ? qui peut savoir ! – sans trop savoir ce qu’elle disait :

– Tu vois bien que je n’étais pas fâchée, dit-elle.

Et comme elle lui souriait doucement en disant cela, il s’enhardit un peu, se courba encore un coup, posa une dernière fois ses lèvres sur le bout du pied, qui se cachait timidement, et se releva enfin en disant très convaincu, avec un air de gratitude profonde :

– Tu es bonne ! Tiens, bonne comme la Vierge.

Elle rougit davantage encore. Non, elle n’était pas bonne. Elle avait été mauvaise et méchante. Au lieu de la remercier, il devrait la battre, elle l’avait bien mérité. En se morigénant ainsi elle-même, elle voulut tenter un dernier effort, et, à brûle-pourpoint :

– Est-ce vrai que tu as voulu poignarder le Français ?

À son tour il rougit comme si cette question eût été un reproche sanglant. Il baissa la tête et fit signe oui, d’un air honteux.

– Pourquoi ? fit-elle avidement.

Elle espérait qu’il allait répondre enfin :

– Parce que je t’aime et que je suis jaloux !

Hélas ! encore un coup le pauvre Chico laissa passer l’occasion. Il bredouilla :

– Je ne sais pas !

C’était fini. Il n’y avait plus rien à faire, rien à espérer. De nouveau le dépit déchaîna la fureur en elle. Elle se mit à trépigner, et rouge, de colère cette fois, elle cria :

– Encore ! je ne sais pas ! je ne sais pas ! Tu m’agaces ! Tiens, va-t’en ! va-t’en !

Cette explosion de colère subite, après sa gentillesse de tout à l’heure le stupéfia. Il ne comprenait plus. Qu’avait-elle donc, bon Dieu ! et que lui avait-il fait encore ?

Comme il ne bougeait pas, dans son ébahissement, elle leva son petit poing et, le repoussant brutalement, le frappant avec rage, elle cria plus fort, en trépignant plus que jamais :

– Va-t’en ! va-t’en !

Il courba l’échine et se retira humblement.

Or, s’il fût revenu à l’improviste, il eût pu voir deux larmes, des perles brillantes, couler lentement sur les joues roses de sa madone prostrée dans son fauteuil.

Mais le Chico n’aurait jamais eu l’audace de reparaître devant elle quand elle le chassait brutalement. Il s’en allait la mort dans l’âme, attendant que la tempête fût apaisée, et qu’elle lui fît signe pour accourir de nouveau se prêter à ses caprices et à ses humeurs.

Et puis, qui sait ? Même s’il avait vu ces deux larmes, le Chico était si naïf – pour les choses de l’amour – il était si bien persuadé qu’on ne pouvait éprouver un sentiment sérieux pour un bout d’homme tel que lui, qu’il se fût imaginé que ces larmes coulaient encore pour le Français.

Et pourtant !...

II

Fausta et le Torero

Pendant que Pardaillan prenait un repos bien gagné, après une journée et une nuit aussi bien remplies, le Torero s’était rendu auprès de sa fiancée, la jolie Giralda.

Don César ne cessait d’interroger la jeune fille sur ce que lui avait dit cette mystérieuse princesse, au sujet de sa naissance et de sa famille, qu’elle prétendait connaître. Malheureusement la Giralda avait dit tout ce qu’elle savait et le Torero, frémissant d’impatience, attendait que la matinée fût assez avancée pour se présenter devant cette princesse inconnue, car il avait décidé d’aller trouver Fausta.

Vers neuf heures du matin, à bout de patience, le jeune homme ceignit son épée, recommanda à la Giralda de ne pas bouger de l’hôtellerie où elle se trouvait en sûreté, sous la garde de Pardaillan, et il sortit.

Sur le palier du premier étage, en passant devant la porte derrière laquelle Pardaillan dormait à poings fermés, il eut une seconde d’hésitation et il allongea la main vers le loquet pour entrer. Mais il n’acheva pas son geste, et, secouant la tête :

– Non ! murmura-t-il, ce serait un crime de le réveiller pour si peu. Que me dirait-il d’ailleurs ? Laissons-le reposer, il doit en avoir besoin ; quoiqu’il ne se soit guère expliqué, j’ai idée qu’il a dû passer une nuit plutôt mouvementée.

Et il continua son chemin sur la pointe des pieds, descendit l’escalier intérieur en chêne sculpté, dont les marches, cirées à outrance, étaient reluisantes et glissantes comme le parquet d’une salle d’honneur de palais, et pénétra dans la cuisine.

Un cabinet semblable à peu près au bureau d’un hôtel moderne avait été ménagé là, dans lequel se tenait habituellement la petite Juana. De ce cabinet, à l’abri des regards indiscrets, la fille de Manuel pouvait, par de grands judas, surveiller à la fois la cuisinière, la grande salle et le patio, sans être vue elle-même.

Le Torero pénétra dans ce retrait et, s’inclinant gracieusement devant la jeune fille :

– Señorita, dit-il, je sais que vous êtes aussi bonne que jolie, c’est pourquoi j’ose vous prier de veiller sur ma fiancée pendant quelques instants. Voulez-vous me permettre de faire en sorte que nul ne soupçonne sa présence chez vous ?

Señorita ! La petite Juana, toujours parée comme une dame, gracieuse et avenante avec tous, savait néanmoins imposer le respect. Peu de personnes, comme Pardaillan, se permettaient de l’appeler Juana tout court ; bien moins encore, comme Cervantès, la tutoyaient. Les serviteurs et les clients la saluaient, pour la plupart, de ce titre de señorita, ou demoiselle, alors réservé aux seules femmes de noblesse.

Avec son plus gracieux sourire, Juana répondit :

– Seigneur César, vous pouvez aller tranquille. Je vais monter à l’instant chercher votre fiancée, et tant que durera votre absence, je la garderai près de moi, dans ce réduit où nul ne pénètre sans ma permission.

– Mille grâces, señorita ! Je n’attendais pas moins de votre bon cœur. Vous voudrez bien aviser M. le chevalier de Pardaillan, à son réveil, que j’ai dû m’absenter pour une affaire qui ne souffre aucun retard. J’espère être de retour d’ici à une heure ou deux au plus.

– Le sire de Pardaillan sera prévenu.

Le Torero remercia et, tranquille sur le sort de la Giralda, il sortit après s’être incliné devant la fillette, avec autant de déférence que si elle avait été une grande dame.

Une fois dehors, il se dirigea à grand pas vers la maison des Cyprès, où il espérait trouver la princesse. À défaut, il pensait que quelque serviteur serait à même de le renseigner et de lui indiquer où il pourrait la trouver ailleurs.

Ce dimanche matin, on devait, comme tous les dimanches, griller quelques hérétiques. Comme le roi honorait de sa présence sa bonne ville de Séville, l’Inquisition avait donné à cette sinistre cérémonie une ampleur inaccoutumée, tant par le nombre des victimes – sept : autant de condamnés qu’il y avait de jours dans la semaine – que par le faste du cérémonial.

Aussi le Torero croisait-il une foule de gens endimanchés qui tous se hâtaient vers la place San-Francisco, théâtre ordinaire de toutes les réjouissances publiques. Nous disons réjouissances, et c’est à dessein. En effet, non seulement les autodafés constituaient à peu près les seules réjouissances offertes au peuple, mais encore on était arrivé à lui persuader qu’en assistant à ces sauvages hécatombes humaines, en se réjouissant de la mort des malheureuses victimes, il travaillait à son salut. Le clergé, pour obtenir ce résultat, avait tout simplement prêché en chaire que chaque fidèle qui assisterait au supplice aurait droit à un certain nombre d’indulgences.

La foule se rendait donc en masse à ces exécutions puisque c’était tout profit pour elle.

En dehors des autodafés, il y avait encore les corridas. Mais les corridas étaient plutôt rares. En outre, il ne faudrait pas croire que la corrida était ce qu’elle est devenue aujourd’hui : un spectacle accessible à tous, moyennant finance. La corrida était alors, en Espagne, à peu près ce qu’était le tournoi en France : une distraction sauvage réservée à la seule noblesse. Pour descendre dans l’arène et combattre le fauve, il fallait être noble, à telles enseignes que le père de Philippe II, l’empereur Charles Quint, n’avait pas dédaigné de le faire. Pour assister à la corrida il fallait encore être de noblesse. Certes on réservait une place au populaire qu’on parquait debout au plus mauvais endroit, mais la plus grande partie des places était réservée à la noblesse.

Pour les exécutions, il n’en était pas de même. Ces spectacles s’adressaient surtout au peuple avec l’intention de le moraliser et de l’édifier. Naturellement on lui réservait la place d’honneur et il en était fier.

Parmi cette foule de gens pressés d’aller occuper les meilleures places ou de jouer leur modeste rôle dans la fête, car toutes les confréries participaient à l’autodafé, il s’en trouvait qui, reconnaissant don César, le désignaient à leurs voisins en murmurant sur un mode admiratif :

– El Torero ! El Torero !

Quelques-uns le saluaient avec déférence. Il rendait les saluts et les sourires d’un air distrait et continuait hâtivement sa route.

Enfin il pénétra dans la maison des Cyprès, franchit le perron et se trouva dans ce vestibule qu’il avait à peine regardé la nuit même, alors qu’il était à la recherche de la Giralda et de Pardaillan.

Comme il n’avait pas les préoccupations de la veille, il fut ébloui par les splendeurs entassées dans cette pièce. Mais il se garda bien de rien laisser paraître de ces impressions, car quatre grands escogriffes de laquais, chamarrés d’or sur toutes les coutures, se tenaient raides comme des statues et le dévisageaient d’un air à la fois respectueux et arrogant.

Toutefois, sans se laisser intimider par la valetaille il commanda, sur un ton qui n’admettait pas de résistance, au premier venu de ces escogriffes, d’aller demander à sa maîtresse si elle consentait à recevoir don César, gentilhomme castillan.

Sans hésiter, le laquais répondit avec déférence :

– Sa Seigneurie l’illustre princesse Fausta, ma maîtresse, n’est pas en ce moment à sa maison de campagne. Elle ne saurait en conséquence recevoir le seigneur don César.

« Bon ! pensa le Torero, cette illustre princesse s’appelle Fausta C’est toujours un renseignement. »

Et tout haut :

– J’ai besoin de voir la princesse Fausta pour une affaire du plus haut intérêt et qui ne souffre aucun retard. Veuillez me dire où je pourrai la rencontrer.

Le laquais réfléchit une seconde et :

– Si le seigneur don César veut bien me suivre, j’aurai l’honneur de le conduire auprès de M. l’intendant qui pourra peut-être le renseigner.

Le Torero, à la suite du laquais, traversa une enfilade de pièces meublées avec un luxe inouï, dont il n’avait jamais eu l’idée.

« Oh ! oh ! songeait-il, je comprends les exclamations admiratives de don Miguel. Il faut que cette princesse soit puissamment riche pour s’entourer d’un luxe pareil. Et quand je pense que ces trésors sont restés toute une nuit sans défense, à la portée du premier malandrin venu, je me dis qu’il faut que cette princesse soit singulièrement dédaigneuse de ces richesses... ou qu’un mobile très puissant, que je ne devine pas, la guide à mon endroit, puisque c’est pour m’être agréable, pour me permettre d’arriver jusqu’à Giralda, qu’elle a consenti à laisser ces merveilles à l’abandon. »

En songeant de la sorte, il était parvenu au premier étage et était entré dans une chambre confortablement meublée. C’était la chambre de M. l’intendant à qui le laquais expliqua ce que désirait le visiteur et se retira aussitôt après.

M. l’intendant était un vieux bonhomme tout ridé, tout courbé, tout confit en douceur, d’une politesse obséquieuse.

– Le laquais qui vous a conduit à moi, dit cet important personnage, me dit que vous vous appelez don César. Je pense que ceci n’est que votre prénom... Excusez-moi, monsieur, avant de vous conduire près de mon illustre maîtresse, j’ai besoin de savoir au moins votre nom... Vous comprendrez cela, je l’espère.

Très froid, le jeune homme répondit :

– Je m’appelle don César, tout court. On m’appelle aussi le Torero.

À ce nom, l’intendant se courba en deux et tout confus murmura :

– Pardonnez-moi, monseigneur, je ne pouvais pas deviner... Je suis au désespoir de ma maladresse ; j’espère que monseigneur aura la bonté de me la pardonner... La princesse est menacée dans ce pays, et je dois veiller sur sa vie... Si monseigneur veut bien me suivre, j’aurai l’insigne honneur de conduire monseigneur auprès de la princesse qui attend la visite de monseigneur avec impatience, je puis le dire.

Devant ce respect outré, sous cette avalanche de « monseigneur » inattendue, le Torero demeura muet de stupeur. Il jeta les yeux autour de lui pour voir si ce discours ne s’adressait pas un autre. Il se vit seul avec M. l’intendant. Alors il regarda celui-ci comme pour s’assurer s’il avait bien tout son bon sens. Et il dit doucement, comme s’il avait craint de l’exciter en le contrariant :

– Vous vous trompez, sans doute. Je vous l’ai dit : je m’appelle don César, tout court, et je n’ai aucun droit à ce titre de monseigneur que vous me prodiguez si abondamment.

Mais le vieil intendant secoua la tête et, se frottant les mains à s’en écorcher les paumes :

– Du tout ! du tout ! dit-il. C’est le titre auquel vous avez droit... en attendant mieux.

Le Torero pâlit et, d’une voix étranglée par l’émotion :

– En attendant mieux ?... Que voulez-vous donc dire ?

– Rien que ce que j’ai dit, monseigneur. La princesse vous expliquera elle-même. Venez, monseigneur, elle vous attend et elle sera bien contente... oui, je puis le dire, bien contente.

– En ce cas, conduisez-moi auprès d’elle, dit le Torero qui se dirigea vers la porte.

– Tout de suite ! monseigneur, tout de suite ! acquiesça l’intendant qui se hâta de prendre son chapeau, son manteau et se précipita à la suite du Torero.

Hors la maison, l’intendant précéda don César et, trottinant à pas rapides et menus, il le conduisit en ville, sur la place San-Francisco, déjà encombrée d’une foule bruyante, avide d’assister au spectacle promis.

Si le pavé de la place était envahi par une masse compacte de populaire, les tribunes, les balcons, les fenêtres qui entouraient la place n’étaient pas moins garnis. Mais là, c’était la foule élégante des seigneurs et des nobles dames.

Tous et toutes, nobles et manants attendaient avec la même impatience sauvage.

Au centre de la place se dressait le bûcher, immense piédestal de fascines et de bois sec sur lequel devaient prendre place les sept condamnés. Autour du bûcher, un triple cordon de moines sinistres, immobiles comme des statues, la cagoule rabattue, attendaient, la torche à la main, que les victimes leur fussent livrées pour communiquer le feu aux fascines. Et, en attendant, des torches allumées, une fumée âcre s’échappait en volutes épaisses, s’élevait en tourbillonnant et empestait l’air devenu difficilement respirable.

Nul ne s’en montrait incommodé, au contraire. Cette fumée, c’était comme le prélude de la fête. Tout à l’heure, l’encens viendra se mêler à elle, les flammes s’élèveront claires et gigantesques et purifieront tout.

Face au bûcher se dressait l’autel construit sur la place même. En temps ordinaire cet autel s’ornait d’une croix sur laquelle un Christ de bronze ciselé tendait ses bras implorants, levait vers le ciel des yeux vitreux qui semblaient le prendre à témoin de la méchanceté des hommes. Aujourd’hui l’autel est paré de riches dentelles, tendu de fine lingerie, d’une blancheur immaculée, enguirlandé, fleuri, illuminé comme pour une grande fête : et c’était en effet jour de grande fête.

Du haut de la grosse tour du couvent de San-Francisco, proche, sans discontinuer, le glas tombait lent, lugubre, sinistre, affolant. Il annonçait que la fête était commencée, c’est-à-dire que les condamnés, les juges, les moines, les confréries, la cour, le roi, tout ce qui constituait l’abominable cortège, sortait de la cathédrale pour traverser processionnellement les principales voies de la ville, toutes aussi encombrées de curieux, avant d’aboutir à la place où les victimes, du haut de leur bûcher, devaient assister à la célébration de la messe, avant que les moines bourreaux ne missent le feu aux fascines. Il continuera de tinter, ce glas, jusqu’à la fin de la cérémonie, c’est-à-dire jusqu’à ce que le feu ait accompli son œuvre en dévorant les corps des suppliciés.

Et les cris de joie, les interpellations, les grasses plaisanteries, les imprécations, les malédictions à l’adresse des hérétiques, les hurlements de fauves, les trépignements d’impatience, les rires hystériques éclataient, fusaient, bourdonnaient, rebondissaient parmi cette foule endimanchée.

Oui, c’était une grande fête !

La haine, la fureur, l’impatience, la joie, une joie hideuse, tels étaient les sentiments qui éclataient sur toutes ces faces convulsées. Pas un mot de pitié, pas une protestation.

Au surplus, il est juste de dire que celui qui eût été assez mal inspiré pour faire entendre un murmure de réprobation, eût été infailliblement adjoint aux sept malheureux qu’on traînait, en ce moment, processionnellement, par les rues de la ville.

La pitié était soigneusement étouffée. Il fallait avoir une bonne dose de courage pour oser s’abstenir d’assister à l’effroyable spectacle, ou tout au moins se montrer sur le parcours de la procession. L’abstention, trop fréquemment renouvelée, rendait suspect et le suspect ne tardait guère à être appréhendé. Les casas santas, ou prisons de l’Inquisition, le recueillaient alors et il lui était loisible, dans la solitude du cachot, de méditer sur ce qu’il en coûte à paraître désapprouver les actes du Saint-Office. Encore devait-il s’estimer très heureux qu’on ne s’avisât pas de lui faire jouer un rôle plus important dans le sinistre drame, en l’envoyant achever ses méditations sur le bûcher.

Derrière l’intendant de Fausta qui, au milieu de cette foule compacte, se traçait un chemin avec une vigueur surprenante chez un bonhomme qui paraissait aussi cassé, le Torero parvint jusqu’au perron d’une des plus somptueuses maisons en façade sur la place.

Contrairement à toutes les autres habitations, cette maison n’avait pas un seul spectateur à ses nombreuses fenêtres, pas plus qu’à ses balcons.

Guidé par l’intendant, après avoir traversé un certain nombre de pièces, meublées et ornées avec plus de magnificence encore que les salles de la maison des Cyprès, ce qui lui eût paru chose impossible avant d’avoir pénétré dans ce palais, don César fut introduit dans un petit cabinet, désert pour le moment.

L’intendant le pria d’attendre là un instant, le temps d’aller aviser sa maîtresse.

Le Torero acquiesça d’un signe de tête et, tandis que l’intendant se retirait, il demeura debout, l’air rêveur.

Dans le couloir où il s’engagea, le vieil intendant tout cassé redressa soudain sa taille, et d’un pas alerte et vif il monta au premier étage et pénétra dans un salon dont le balcon large et spacieux étalait sur la place le ventre rebondi de sa balustrade en fer forgé.

Assise dans un large fauteuil de velours, dans un costume d’une grande simplicité, blanc, depuis les pieds nonchalamment posés sur un coussin de soie rouge merveilleusement brodé jusqu’à la collerette très simple, sans un bijou, sans un ornement, Fausta attendait dans une pose méditative.

Le singulier intendant, qui venait de retrouver si soudainement la vigueur d’un homme dans la force de l’âge, s’inclina profondément devant elle et attendit.

– Eh bien, maître Centurion ? interrogea Fausta.

Centurion, puisque c’était lui qui, adroitement grimé, venait de jouer le rôle d’intendant, Centurion répondit respectueusement :

– Eh bien ! il est venu, madame.

Si Fausta fut satisfaite, elle n’en laissa rien paraître. Elle se contenta d’un léger signe de tête pour manifester sa satisfaction, et très calme, l’air presque indifférent :

– Vous l’avez amené ?

– Il attend votre bon plaisir en bas.

Fausta répéta le même signe de tête et parut réfléchir un moment.

– Il ne vous a pas reconnu ? fit-elle avec une certaine curiosité.

Centurion fit une grimace qui avait la prétention d’être un sourire :

– S’il m’avait reconnu, dit-il avec conviction, je n’aurais pas l’honneur de l’introduire auprès de vous.

Fausta eut un mince sourire.

– Je sais qu’il ne vous affectionne pas précisément, dit-elle.

Centurion eut encore la même grimace et, piteusement :

– Dites qu’il me veut la male-mort, madame, et vous serez dans le vrai. Cela ne laisse pas de m’inquiéter beaucoup. Car enfin, si vos projets aboutissent et qu’il continue à me détester, c’en est fait de la situation que vous avez daigné me faire entrevoir.

Le sourire de Fausta se nuança d’une imperceptible raillerie. Et comme Centurion attendait sa réponse avec une anxiété visible :

– Rassurez-vous, maître, dit-elle gravement. Continuez à me servir fidèlement sans vous inquiéter du reste. Le moment venu, je ferai votre paix avec lui. Je réponds que le roi oubliera les injures faites à l’amoureux sans nom et sans fortune.

– J’avais besoin de cette assurance, madame, proféra Centurion, redevenu tout joyeux.

– Introduisez-le, continua Fausta ; et dès qu’il sera parti, revenez prendre mes ordres.

Centurion s’inclina et sortit immédiatement.

Quelques instants plus tard il introduisit le Torero auprès de Fausta et, après avoir refermé la porte sur lui, il se retirait discrètement.

En voyant Fausta, don César fut ébloui. Jamais beauté aussi accomplie n’était apparue à ses yeux ravis. Avec une grâce juvénile, il s’inclina profondément devant elle, autant pour dissimuler son trouble que par respect.

Fausta remarqua l’effet qu’elle produisait sur le jeune homme. Elle esquissa un sourire. Cet effet, elle avait cherché à le produire, elle l’espérait. Il se réalisait au-delà de ses désirs. Elle avait lieu d’être satisfaite.

D’un œil exercé, elle étudiait le jeune prince qui attendait dans une attitude pleine de dignité, ni trop humble ni trop fière, juste ce qu’il fallait. Cette attitude, pleine de tact, la mâle beauté du jeune homme, son élégance sobre, dédaigneuse de toute recherche outrée, le sourire un peu mélancolique, l’œil droit, très doux, la loyauté qui éclatait sur tous ses traits, le front large qui dénotait une intelligence remarquable, enfin la force physique que révélaient des membres admirablement proportionnés dans une taille moyenne, Fausta vit tout cela dans un coup d’œil, et si l’impression qu’elle venait de produire était tout à son avantage, l’impression qu’il lui produisit, à elle, pour être prudemment dissimulée, ne fut pas moins favorable.

Fausta accentua son sourire et, satisfaite, elle se dit que ce jeune aventurier ferait un souverain très noble et très fier, susceptible de faire impression sur la foule, qui s’attache beaucoup plus aux apparences qu’à la réalité ; enfin, placé près d’elle, il ne serait pas écrasé. Au contraire, sa grâce juvénile, son élégance naturelle seraient mises en relief par la beauté majestueuse de la femme, qui ressortirait davantage elle-même. Ils se feraient valoir mutuellement, et tous deux ils constitueraient ce que l’on est convenu d’appeler un couple merveilleusement assorti.

De cet examen très rapide, qu’il soutint avec une aisance remarquable, sans paraître le soupçonner, le Torero se tira tout à son avantage. Chez Fausta, la femme et l’artiste se déclarèrent également satisfaites. Évidemment, elle n’attachait qu’une importance relative à ces détails secondaires. Ce n’était pas un homme qu’elle voulait conquérir, c’était la couronne que cet homme était à même de lui donner. Quand même elle était trop femme, trop éprise de beauté pour ne pas éprouver une réelle satisfaction en constatant que cette couronne se poserait sur une tête noble et fière, assez mâle, assez forte pour ne pas fléchir sous le poids.

Cette impression favorable lui était aussi d’une réelle utilité en ce sens qu’elle allait lui faciliter, dans une certaine mesure, l’œuvre de séduction qui allait commencer.

Œuvre redoutable. Œuvre capitale.

Tout le plan de Fausta dépendait de la décision qu’allait prendre le Torero. Cette décision elle-même dépendait de l’effet qu’elle produirait sur lui.

Qu’il se dérobât, qu’il refusât de renoncer à son amour pour la Giralda, et ses plans se trouvaient singulièrement compromis.

L’œuvre n’était pas irréalisable pourtant, du moins elle l’espérait. Et quant à sa difficulté même, pour une nature essentiellement combative, comme la sienne, c’était un stimulant.

Quant à la Giralda, qui pouvait être sa pierre d’achoppement, on a déjà vu qu’elle avait pris une décision à son égard. C’était très simple, la Giralda disparaîtrait. Si puissant que fût l’amour du Torero, il ne tiendrait pas devant l’irréparable, c’est-à-dire la mort de la femme aimée. Il était jeune, ce Torero, il se consolerait vite. Et d’ailleurs, pour activer sa guérison, elle avait une couronne à lui donner, elle lui montrerait un royaume à prendre, un empire à conquérir. Quel esprit serait assez froid, assez puissant pour résister à pareil éblouissement ? Quel amour, quels regrets seraient assez forts pour se dérober à un aussi prestigieux dérivatif ?

Elle ne connaissait qu’un seul être au monde capable de rester froid devant d’aussi puissantes tentations : Pardaillan.

Mais Pardaillan n’avait pas son pareil.

Oui, l’œuvre de séduction serait difficile, mais non pas impossible.

Elle mit donc en œuvre toutes les ressources de son esprit subtil, elle fit appel à toute sa puissance de séduction, et de cette voix harmonieuse, enveloppante comme une caresse, elle demanda :

– C’est bien vous, monsieur, qu’on appelle don César ?

Et elle insista sur ces deux mots : qu’on appelle.

Le Torero s’inclina en signe d’assentiment.

– Vous aussi qu’on appelle El Torero ?

– Moi-même, madame.

– Vous ne connaissez pas votre véritable nom. Vous ignorez tout de votre naissance et de votre famille. Vous supposez être venu au monde, voici environ vingt-deux ans, à Madrid. C’est bien cela ?

– Tout à fait, madame.

– Excusez-moi, monsieur, si j’ai insisté sur ces menus détails. Je tenais à éviter une erreur de personne, qui pourrait avoir des conséquences très graves.

– Vous êtes tout excusée, madame. Au surplus, si vous le désirez, je n’ai qu’à me montrer à ce balcon. Je serais bien surpris si, parmi cette foule, il ne se trouvait pas quelques voix pour me donner ce nom d’El Torero, qui est devenu le mien.

Il dit cela gravement, sans arrière-pensée, désireux de la convaincre, pas plus.

Gravement aussi, et d’un geste très doux, elle refusa en même temps qu’elle disait :

– Veuillez vous asseoir.

De la main elle désignait un siège placé près de son fauteuil, presque vis-à-vis, et un gracieux sourire ponctuait le geste.

Le Torero obéit et elle admira la parfaite aisance de ses gestes, la souplesse de ses attitudes et, à part soi, elle murmura : « Oui, c’est bien du sang royal qui coule dans ses veines !... De cet aventurier, élevé à la diable, je ferai un monarque superbe et magnifique. »

À ce moment, des clameurs furieuses éclataient sur la place. Le cortège des condamnés approchait du lieu du supplice et la foule manifestait ses sentiments par des hurlements féroces :

– À mort !... Mort aux hérétiques !...

Suivis de ces autres cris :

– Le roi !... Le roi !... Vive le roi !...

Seulement, les acclamations étaient moins nourries, moins imposantes que les cris de mort. Il faut croire que la férocité était le sentiment dominant. Il est à remarquer, du reste, que lorsqu’une foule en liesse est réunie quelque part, elle ne trouve rien autre à crier que : « Vivat ! » ou « À mort ! ».

Au-dessus des clameurs et des vivats, les couvrant parfois complètement, le Miserere, entonné à pleine voix par des milliers et des milliers de moines, de pénitents, de frères de cent confréries diverses, se faisait entendre, encore lointain, se rapprochant insensiblement, lugubre et terrible en même temps.

Et dominant le tout, le glas continuait de laisser tomber, lente, funèbre, sinistre, sa note mugissante.

Tout cela : chants funèbres, clameurs, vivats, sonnerie du bronze pénétrait, par la baie largement ouverte, dans la salle où Fausta recevait le Torero, la remplissait d’un bourdonnement assourdissant.

Mais si les nerfs du jeune homme se trouvaient mis à une assez rude épreuve, Fausta ne paraissait nullement en être incommodée. On eût dit qu’elle n’entendait rien de ces bruits du dehors qu’elle laissait intentionnellement pénétrer chez elle.

Cependant dominant la gêne que lui causaient ces rumeurs, mettant tous ses efforts à surmonter le trouble étrange que la beauté de Fausta avait déchaîné en lui et qu’il sentait augmenter, le Torero dit doucement :

– Vous avez bien voulu témoigner quelque intérêt à une personne qui m’est chère. Permettez-moi, madame, avant toute chose, de vous en exprimer ma gratitude.

Et il était en effet très ému, le pauvre amoureux de la Giralda. Jamais créature humaine ne lui avait produit un effet comparable à celui que lui produisait Fausta. Jamais personne ne lui en avait imposé autant.

Fausta lisait clairement dans son esprit, et elle se montrait intérieurement de plus en plus satisfaite. Allons, allons, la constance en amour, chez l’homme, était décidément une bien fragile chose. Cette petite bohémienne, à qui elle avait fait l’honneur d’accorder quelque importance, comptait décidément bien peu. La victoire lui paraissait maintenant certaine, et si une chose l’étonnait, c’était d’en avoir douté un instant.

Mais l’allusion du Torero à la Giralda lui déplut. Elle mit quelque froideur dans la manière dont elle répondit :

– Je ne me suis intéressée qu’à vous, sans vous connaître. Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour vous, uniquement pour vous. En conséquence, vous n’avez pas à me remercier pour des tiers qui n’existent pas pour moi.

À son tour, le Torero fut choqué du suprême dédain avec lequel elle parlait de celle qu’il adorait. En outre, il ne laissait pas que d’être surpris. Une pareille attitude ne correspondait pas à l’enthousiasme manifesté par la Giralda à l’égard de cette princesse qu’elle déclarait si bonne. Il y avait là quelque chose qui le déroutait.

Dès l’instant où cette princesse Fausta paraissait vouloir s’attaquer à l’objet de son amour, il retrouva une partie de son sang-froid, et ce fut d’une voix plus ferme qu’il dit :

– Cependant, ce tiers qui n’existe pas pour vous, madame, m’a assuré que vous aviez été pleine de bonté et d’attentions à son égard.