Les Petits Pains d'Epices - Marine Noirfalise - E-Book

Les Petits Pains d'Epices E-Book

Marine Noirfalise

0,0

Beschreibung

Lorsque Cathel prend conscience qu'il ne faut pas attendre d'avoir vécu sa vie pour réaliser ses rêves, elle se lance dans un projet fou : celui de créer sa maison d'édition. Un rêve qu'elle avait en elle depuis de nombreuses années et qu'elle va tenter de réaliser grâce au soutien de sa famille et de l'homme qui partage ses nuits. Les obstacles seront nombreux sur sa route. Contrairement à ce qu'elle avait pensé, son premier auteur ne lui tombera pas dans les bras. Elle devra se battre pour le trouver et pour le convaincre de travailler avec elle à la publication de cette magnifique histoire. Une histoire qui la fera voyager du Congo jusqu'en Afrique du Sud, sur les traces d'une jeune fille blanche, née dans un pays qui ne lui ressemble pas. Etape après étape, découvrez les épreuves que devra traverser cette jeune Alsacienne au caractère de feu pour arriver à se démarquer dans le paysage éditorial français ainsi que pour arriver à trouver sa propre voie. Ce roman est une réédition du récit "Le jour où j'ai décidé de réaliser mon rêve" publié en 2019 aux éditions Gloriana.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 327

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Ce roman est une réédition du récit

« Le jour où j'ai décidé de réaliser mon rêve »

publié en 2019 aux éditions Gloriana.

© 2017 Marine Noirfalise – Les Petits Pains d’Épices (Librinova)

© 2019 Gloriana Editions – Le jour où j'ai décidé de réaliser mon rêve

Pour la présente édition

Illustration de couverture : Amandine Peter

Pour ma maman que j’aime de tout mon cœur

Sommaire

PROLOGUE

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

CHAPITRE 10

CHAPITRE 11

CHAPITRE 12

CHAPITRE 13

CHAPITRE 14

CHAPITRE 15

CHAPITRE 16

CHAPITRE 17

CHAPITRE 18

CHAPITRE 19

CHAPITRE 20

CHAPITRE 21

CHAPITRE 22

CHAPITRE 23

CHAPITRE 24

CHAPITRE 25

CHAPITRE 26

CHAPITRE 27

EPILOGUE

PROLOGUE

22 décembre 2016

On entendait encore les dernières notes de la chanson « Hallelujah » résonner dans la Cathédrale Saint-Martin lorsque la nièce de Jonathan Passengerio prit la parole pour donner son éloge funèbre. Par chance, ils avaient respecté les vœux du défunt et diffusé la version de Rufus Wainwright et non celle, beaucoup plus ancienne, de Leonard Cohen qu’elle appréciait moins. La mélodie lui donna le courage de commencer son discours devant cette assemblée si nombreuse. Un peu de joie au milieu de ce moment de tristesse.

Jonathan Passengerio avait bien vécu. Né en 1927 et mort quelques jours avant la fin de l’année 2016, il comptait quatre-vingt-sept bougies lors de son trépas. Il fallut dix jours pour que la nouvelle de son décès parvienne jusqu’à sa famille qui résidait en France. L’information aurait été beaucoup plus rapide si Jonathan habitait encore chez lui… Mais depuis que sa femme l’avait quitté neuf ans plus tôt, son quotidien avait complètement changé. Jonathan n’était plus l’homme sédentaire que tout le monde avait connu au cours de son existence.

— Bonjour à tous. Je vous remercie encore de votre présence aujourd’hui. Je suis touchée de voir autant de monde pour dire au revoir à mon oncle. Je n’aurais jamais imaginé qu’il comptait pour autant de personnes. Comme quoi… on ne connaît jamais vraiment quelqu’un.

Alexe commença son discours la gorge nouée, et il lui fallut deux bonnes inspirations pour arriver à hausser le ton. Le micro n’aida cependant pas à cacher ses trémolos.

— Avant de vous parler de mon oncle, j’aimerais d’abord vous proposer de prendre une minute de votre temps pour repenser pendant un instant à feu son épouse, ma tante Moyira Sandcastle, qui nous a quittés en 2005 suite à un AVC. Celui-ci ne nous donna malheureusement pas la chance de lui dire au revoir… contrairement à mon oncle.

La foule se recueillit pendant une longue minute, tête baissée, les mains croisées. Ils avaient tous du respect pour cette Américaine qui avait débarqué en France dans le courant du XXe siècle. Elle avait tout laissé derrière elle, conquis le cœur de Jonathan et finalement décidé de ne plus jamais repartir.

— Je me demande quand chacun d’entre vous a rencontré mon oncle. À quel moment de sa vie avez-vous eu le plaisir de faire sa connaissance ? Puis-je vous demander un petit service, chers amis de Jonathan ?

Les têtes se relevèrent et petit à petit, Alexe captiva l’assemblée. Ce n’était pas du tout ce qui était prévu. Cela ne se faisait pas. On ne pose pas de questions lors d’un enterrement. Lors d’une messe, on se tait et on se recueille. Point.

— Que ceux d’entre vous qui ont rencontré Jonathan après le décès de Moyira lèvent la main.

Étonnamment, ce ne fut pas une ni deux, mais presque l’entièreté de la salle qui leva la main. Tant de personnes qui ne s’étaient probablement jamais rencontrées avant aujourd’hui, mais qui, grâce à Jonathan, se rassemblaient en un même lieu pour lui rendre hommage.

— Dans le cas où vous auriez rencontré Jonathan ici, dans son pays natal, c’est-à-dire en France, je vous demanderais de bien vouloir baisser la main.

Seules quatre ou cinq personnes baissèrent la main parmi les trois cent personnes présentes à la cérémonie.

— Je vous remercie. Laissez-moi maintenant vous expliquer la magnifique et tragique histoire de Jonathan Passengerio, l’homme à l’esprit sédentaire, mais au cœur nomade qui attendit plus de quatre-vingt années avant de quitter sa terre natale.

Plusieurs femmes eurent la larme à l’œil lorsqu’Alexe conta l’histoire si remarquable de son oncle. Cet homme qui n’avait jamais connu d’autre pays que la France… jusqu’à ce que sa douce épouse le quitte.

Une femme assisse à côté d’un pilier paraissait particulièrement bouleversée. Ayant utilisé le dernier de ses mouchoirs, elle dut discrètement demander à son compagnon de bien vouloir lui prêter son carré de tissu personnel. Elle détestait cela et trouvait même répugnant de trimballer des microbes de poche en poche. Mais elle n’avait pas d’autres solutions. A cause des larmes, son nez s’était mis à couler. Il s’en fallut de peu pour que les véritables sanglots de tristesse et épaules qui remuent ne débarquent.

— Avant de conclure cette cérémonie, je vous propose d’écouter la chanson suivante. Jonathan m’avait confié la mission de choisir la musique d’envoi et je n’ai pas trouvé mieux que « Happy Ending » de Mika. Merci encore à tous pour votre venue.

Alexe avait presque fini de serrer les mains de toutes ces personnes qui s’étaient déplacées de par le monde pour venir dire au revoir à Jonathan. Elle était la seule héritière de Moyira et Jonathan, étant donné qu’ils n’avaient jamais eu d’enfant. Elle les considérait comme sa propre famille depuis de nombreuses années et c’était un moment pénible pour elle que de rester dans le froid, près de la porte d’entrée, après ce long discours qui lui demanda de puiser dans ses dernières forces.

— Nos sincères condoléances encore, Alexe. Ne te presse surtout pas pour revenir au bureau. Prends tout le temps qu’il te faudra, ton travail t’attendra quand tu te sentiras prête.

C’était l’homme au mouchoir en coton. Lui, et la femme complètement dévastée qui lui tenait le bras, tenant encore le morceau de tissu dans son autre main.

— C’est bien gentil à toi, Hayden. Je suis sûre que tu géreras le dossier « Stone’s and sons » comme un roc.

Hayden sourit à la blague de sa collègue. Même dans un moment pareil, elle arrivait encore à avoir de l’humour. Les personnes comme elle, il en connaissait peu et il était ravi de travailler avec Alexe depuis qu’il avait emménagé en France.

— Comme je te l’ai dit, profite bien de ces quelques jours pour te reposer. Et reviens-nous en pleine forme lorsque l’année nouvelle sera là. Je dirai un mot à Fergusson en ta faveur.

— Merci encore d’être venu. Et merci à toi aussi, Cathel.

— C’était un honneur d’être présente à cette cérémonie, Alexe. Ton oncle était vraiment un homme extraordinaire. Je n’arrive toujours pas à réaliser tout ce qu’il a accompli lors de ses dernières années. Et quelle tristesse de savoir que ta tante n’a pas eu le plaisir de vivre cela avec lui !

Il y avait encore quelques personnes qui attendaient de pouvoir serrer la main d’Alexe derrière eux et Hayden commençait à avoir froid. Il donna un petit coup de coude à sa compagne pour lui indiquer qu’il ne fallait pas s’éterniser.

— N’oublie pas ce dont nous avons convenu, Alexe. Nous t’attendons pour fêter la galette des rois le 6 janvier chez nous, lança Hayden tout en rejoignant l’Audi A5 de couleur gris métallisé qui attendait sagement le retour de ses propriétaires.

— Et je serai la Reine, comme l’année passée ! laissa entendre Alexe avant de se retourner pour serrer la main d’un couple de personnes âgées qui avait mis du temps à traverser la nef de la cathédrale.

Lorsque Cathel s’assit enfin sur le coussin moelleux (et chauffant !) du siège, elle se remit à pleurer.

— Hayden, je ne veux pas finir comme Jonathan.

— Qu’entends-tu par-là ? Cet homme est mort à quatre-vingt-neuf ans et il a fait le tour du monde. Je n’appelle pas cela rater sa vie.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

Cathel avait retrouvé un paquet de mouchoirs dans la boîte à gants située devant elle. Elle savait qu’il y avait toujours une réserve cachée à cet endroit, « au cas où ».

— Tu as entendu ce qu’Alexe a dit, non ? Je refuse d’attendre que tu meures et que ma vie soit presque finie pour commencer à vivre mes rêves.

— Moyira et Jonathan ont eu une très belle vie ensemble.

— La première fois qu’il a quitté la France, c’était en 2005, Hayden. Cet homme a vécu huit décennies sans voir ne fût-ce qu’un panneau de signalisation écrit dans une langue qui n’était pas la sienne.

— Tout le monde n’aime pas voyager.

— Mais lui, si. C’est bien cela qui me dérange. Il a adoré ça et il s’est fait de nombreux amis au cours de son tour du monde. Seulement, il l’a fait seul. Et cela me brise le cœur.

— Tu ne le connaissais même pas. Cela ne peut te bouleverser autant.

— C’est l’idée que je devienne comme lui qui me fait peur.

— Tu n’aimes pas ta vie avec moi ? Qu’aimerais-tu faire que tu ne fais pas encore ? Nous sommes déjà allés en Écosse visiter ma famille et nous sommes même passés par l’Irlande et l’Angleterre. Et ce n’est pas tout…

— Je sais que nous voyageons régulièrement ensemble. Et j’adore cela. Mais je ne veux pas attendre que ma vie avec toi s’arrête soudainement pour commencer à penser à mes rêves. Et surtout pour oser les réaliser.

— Mais que veux-tu faire ? Quel est ce rêve dont tu ne m’as jamais parlé ? Nous vivons ensemble depuis trois ans et c’est maintenant que j’apprends que tu as des rêves plein la tête.

— Pas des rêves. Un rêve.

— Et bien… Vas-tu enfin m’avouer ton secret ? Quel est ton rêve ?

CHAPITRE 1

Des odeurs de bretzel et de pain d’épices se mélangeaient dans la cuisine et parfumaient divinement la grande maison de la famille Wolf. Nous étions dans la région alsacienne après tout. Et il était hors de question de fêter Noël sans la traditionnelle maison en pain d’épices de Lorraine Wolf. Depuis leur plus tendre enfance, les trois enfants de la famille avaient eu le plaisir de participer à cette création magique le matin du 25 décembre afin qu’elle soit présente au dessert. Sans cela, ils ne s’imaginaient pas pouvoir fêter dignement ce jour béni.

Noël était le jour favori de Cathel. Parmi les trois-cents-soixante-cinq choix qu’elle pouvait faire sur une année entière, c’était toujours celui-là. Le lendemain du réveillon et la veille du 26.

Elle ne participait plus au making of de la maison en pain d’épices depuis des années. Sa mère était assez douée pour faire tenir les quatre murs grâce à la recette du glaçage secret que les filles de la famille se transmettaient de génération en génération.

Et puis, si elle était tout à fait honnête, Cathel avouerait qu’elle n’avait jamais vraiment accompli grand-chose culinairement parlant, si ce n’est déguster les morceaux de murs qui s’effritaient et qui n’étaient finalement pas utilisés pour la grande construction.

Son frère et sa sœur aînés avaient commencé cette tradition bien avant sa naissance et en tant que petite dernière, elle passait davantage de temps à observer la mise en place et à choisir les couleurs qui serviraient à décorer le toit.

La routine d’Oriane et Rob l’impressionnait toujours. C’était comme s’ils avaient fait cela toute leur vie. L’un tenait les murs pendant que l’autre procédait à la pose du glaçage. Heureusement, Lorraine, la mère de ces trois jeunes gens, avait prévu tout ce qu’il fallait avant leur arrivée dans la « Wolferie », comme elle aimait appeler leur maison d’enfance qu’ils avaient tous quittée depuis longtemps. Lorraine s’amusait à comparer ses rejetons à de petits loups, affamés qu’ils étaient tout le temps. Elle avait à peine le temps d’acheter quoi que ce soit que la moitié de ses courses étaient entamées avant que l’heure du souper n’arrive. Et puis, qui n’utiliserait pas un nom de famille comme « Wolf » pour faire un peu d’humour. Lorraine ne savait pas résister.

— Maman, on peut aussi construire la maison en pain d’épices ?

— Oui, on veut aussi coller les murs avec la chantilly !

— Ce n’est pas de la chantilly Alix, c’est du glaçage qu’oncle Rob utilise. C’est beaucoup plus consistant. Vous voulez qu’elle tienne cette maison ou pas ?

Au fil des années, la Wolferie était devenue de plus en plus bruyante. Oriane et son époux Cédric avaient eu leur troisième fille six ans plus tôt et la petite Alix était, depuis quelques temps, incapable de garder sa langue dans sa poche. Elle était la benjamine de la famille Blanchard. Lors de sa naissance, Joséphine et Iseline avaient eu quelques difficultés à se faire à l’idée qu’elles devraient partager leurs jouets avec une nouvelle sœur, mais désormais, elles s’entendaient bien.

Enfin, ne poussons pas. Elles s’entendaient aussi bien que l’on peut l’espérer d’une fratrie d’enfants ayant onze, neuf et six ans.

— Maman, on peut ouvrir nos cadeaux maintenant ? J’en vois un pour moi en dessous du sapin.

— Je vois que madame Béatrice a bien fait son travail si tu as réussi à lire ton nom sur un des cadeaux.

— J’ai même vu mon nom sur plusieurs cadeaux, tu sais, répondit Alix en se dandinant sur place, le doigt à moitié en bouche.

— Et bien, tu en as de la chance d’être aussi gâtée, répondit sa mère.

Les petites étaient excitées à l’idée d’ouvrir leurs présents depuis qu’elles étaient arrivées à la Wolferie. La route fut longue, entre Brest et Colmar, pour les parents qui avaient fait le voyage en deux jours dans une voiture remplie à ras bord. Les trois filles sur la banquette arrière et des dizaines de sacs et cadeaux dans le coffre, sans oublier les doudous qu’il ne fallait surtout pas perdre en cours de route sous peine de cris intempestifs pendant plus de mille kilomètres.

— Vous pouvez chacune en choisir un. Après, nous passerons à table, d’accord ?

— Ouiiiiii, répondirent en cœur les trois petites démones.

Sautant et criant dans tous les sens, les enfants de Cédric et Oriane n’eurent aucune difficulté à choisir leur premier cadeau en dessous du sapin.

— Je vais choisir le gros avec le ruban bleu, s’exclama Joséphine.

— Et moi, le petit qui a une forme bizarre, répondit Alix.

— Alors Iseline, tu n’as pas encore choisi ton cadeau ? demanda Rob à sa nièce favorite.

La seconde de la famille Blanchard était la préférée de Rob. C’était l’enfant la plus calme et la plus douce qu’il ait rencontrée. Joséphine, l’aînée, n’avait jamais peur de faire connaître son avis au reste de la famille et Alix, la petite dernière, était la chouchoute, celle qui était toujours gâtée.

Iseline, par contre, était discrète et studieuse. Elle n’avait que neuf ans, mais ne cessait d’étonner sa famille. Rob était impressionné par tout ce qu’elle connaissait déjà à son jeune âge. Elle n’oubliait jamais rien et posait régulièrement des questions à qui voulait bien l’écouter afin de découvrir les mystères de la vie, de la faune, de la flore, mais aussi de l’électronique et des mathématiques. Tout l’intéressait. Chaque jour, elle posait une nouvelle question et attendait impatiemment la réponse afin de compléter sa formation. Son rêve depuis qu’elle avait appris à lire, était de devenir une encyclopédie. Elle voulait tout savoir.

— Tonton Rob, est-ce qu’il est de toi ce présent-ci ?

Iseline avait ramassé un cadeau qui se trouvait en dessous de la grosse pile. Il avait dû être posé en premier, car elle avait eu du mal à le sortir de sa cachette. Mais Iseline avait repéré une étiquette où son surnom, Izz, était noté dessus. Elle voulait celui-là.

— Je pense que c’est plutôt ta tante Cathel qui t’a offert celui-ci ma chérie, je me trompe ?

Cathel était occupée à observer les résidences voisines par la fenêtre. Elle adorait revenir dans sa maison d’enfance pour les fêtes. Les voisins de ses parents avaient toujours poussé le bouchon un peu trop loin lorsque Noël arrivait. La facture d’électricité devait atteindre des sommets dans leur quartier au mois de décembre. Mais que c’était beau ! Toutes les maisons, les arbres et jardins de la rue étaient décorés avec des lumières scintillantes et parfois même multicolores. Elle adorait particulièrement le porche de la maison des Hildebrandt où deux chiens en pierre trônaient de part et d’autre de l’allée. Dès que le mois de décembre débutait, ses voisins venaient poser des chapeaux de Noël rouge et blanc sur la tête de ces bergers allemands de pierre qui dominaient l’entrée de leur demeure. Elle ne s’en lassait jamais et attendait même particulièrement le moment où elle ne verrait plus leurs oreilles se tenant droites comme des « i ».

— Pardon, que dis-tu Rob ?

— Le cadeau qu’Iseline a choisi…

— Oui, bien sûr. J’espère que cela te plaira, Izz. Je l’ai fait commander spécialement pour toi.

Les yeux de la petite brillaient. Elle posa le présent sur l’accoudoir du divan et commença à le déballer. Il s’agissait d’un livre. Un gros livre.

— Si tu retiens ne fût-ce que la moitié de ce que ce livre contient, je t’emmène à Disneyland l’année prochaine.

— Wouuah, merci tante Cathel !

L’émerveillement dans les yeux d’Iseline n’avait pas de prix. Elle jeta les derniers morceaux d’emballage dans le grand sac prévu à cet effet par ses grands-parents et s’assit ensuite à même le sol pour découvrir ce magnifique cadeau.

— « Je veux savoir ! 1000 pourquoi expliqués aux enfants ».

— Tu en connais certainement quelques-uns, mais je suis sûre que tu pourras apprendre pas mal de choses grâce à cette encyclopédie.

Iseline n’écoutait déjà plus. Elle avait ouvert la première page et dévorait la réponse à la question « Pourquoi les cheveux poussent-ils ? ».

— Les enfants, le dîner sera prêt dans cinq minutes. Quelqu’un veut-il quelque chose à boire ? Cathel ? Hayden ?

Lorraine était une hôtesse d’exception. Outre le fait qu’elle était un vrai cordon bleu en cuisine, sa présence illuminait chaque pièce où elle entrait. Toujours le sourire aux lèvres, un tablier sur les hanches et des paroles douces à qui voulait bien les entendre.

Cathel, Oriane et Rob avaient eu une merveilleuse enfance. Ils ne pouvaient le nier. Ils étaient devenus adultes et avaient leur chez-eux depuis un moment maintenant. Mais les traditions de Noël en famille étaient une priorité pour chacun d’entre eux. Même pour Rob, le voyageur. Il était tellement souvent en dehors du pays qu’il n’avait pas hésité à mettre son studio sur Airbnb afin de pouvoir continuer à payer son loyer lorsqu’il était en déplacement.

En tant que photographe indépendant, il partait régulièrement en mission pour différents types d’employeurs dans toutes les régions du monde. Il aimait cette liberté de mouvement. Ce sentiment d’indépendance. Il n’avait pas d’attache. Pas de liens qui l’obligeaient à rester à un même endroit indéfiniment. Et il adorait ça. Ses conquêtes n’avaient jamais réussi à lui donner envie de rester plus longtemps que nécessaire dans le pays où il était en visite. Une fille dans chaque port. S’il était né à une autre époque, il aurait fait un bon matelot. Mais Rob n’avait pas le pied marin. Il préférait la terre ferme, qu’importe l’endroit. Il avait déjà photographié les neiges d’Islande et les savanes de l’Afrique tropicale.

À trente-trois ans, on pouvait dire qu’il était un homme accompli sur le plan professionnel. Il avait même gagné plusieurs prix au cours de sa carrière. Une de ses photographies avait été vendue aux enchères pour plusieurs milliers d’euros. Pourtant, ses sœurs le taquinaient toujours sur sa situation personnelle. Le fait qu’il ne soit pas resté avec la même fille plus de quelques semaines était quelque chose qu’elles ne comprenaient pas.

Oriane s’était mariée à Cédric lorsqu’elle avait vingt-et-un ans. Et Cathel, qui avait plus de difficultés que son aînée à s’engager, avait fini par trouver l’homme de sa vie à vingt-cinq ans, après avoir fini ses études et commencé à travailler.

— Arrêtez de taquiner votre frère, les filles ! s’écria Lorraine alors qu’elle ouvrait le four. Victor, peux-tu t’occuper du vin ?

Oriane dut obliger ses filles à déposer leur cadeau. Les trois têtes blondes étaient occupées à profiter de ce qu’elles avaient reçu et bien entendu, leurs nouveaux jouets étaient beaucoup plus intéressants que le dîner qui arrivait sur la table.

Les boutons de pantalon avaient été ouverts. Les couverts reposés sur les assiettes vides. Les plats étaient fort bien entamés, compte tenu de la quantité que Lorraine avait préparée pour si peu de personnes. Joséphine, Iseline et Alix étaient montées dans l’ancienne chambre d’Oriane qui avait été convertie en salon TV après son départ. Elles s’endormiraient probablement l’une sur l’autre, comme d’habitude. Après une journée aussi vive en émotions, il est certain que les petites Blanchard passeraient une bonne nuit.

— Encore un peu de café, Cédric ?

— Merci, Lorraine, avec grand plaisir.

Les adultes se retrouvaient finalement entre eux, au calme. Il n’y avait pas eu de disputes ni de coups d’éclat pendant ce dîner. Ils étaient tout simplement heureux de se retrouver en cette période de fête. Lorraine savait qu’elle ne verrait peut-être plus son fils avant son anniversaire, voire même Noël prochain. Ce petit avait les pieds qui chatouillaient constamment. Il ne savait pas rester en place. Mais elle était fière de lui. Tellement fière de ses trois enfants. Elle ne pouvait rêver mieux.

— Quoi de neuf chez Lowson & Company, Hayden ? Le poste d’associé vous convient-il ?

Victor et Hayden n’avaient jamais cessé de se vouvoyer. Son futur beau-fils (il l’espérait) était un homme charismatique et haut placé. Victor ne deviendrait jamais quelqu’un comme lui. Il était heureux que sa fille ait trouvé quelqu’un d’aussi bien. Elle en avait mis du temps, mais il n’était pas déçu de son choix.

— Le travail est plus intense, les dossiers s’empilent sur mon bureau. Vous n’imaginez pas le nombre de procès en cours qu’il y a dans le domaine des nouvelles technologies. Parfois, je me dis que l’invention d’Internet fût une vraie malédiction. Mais que ferions-nous actuellement sans Google, n’est-ce pas ? C’est lui qui règle tous les conflits familiaux après tout.

Cathel sourit. Elle adorait son homme. Elle ne savait toujours pas comment elle avait fait pour débusquer un avocat. Ce spécimen était arrivé comme un cheveu dans la soupe dans sa vie. Depuis, elle ne pouvait s’imaginer vivre sans lui. Lorsqu’il partait pour des conventions, elle n’arrivait pas à dormir seule, tant le lit lui semblait froid et grand. Elle l’avait rencontré sur son lieu de travail, lorsqu’il était venu en consultation dans le cabinet d’ophtalmologie du docteur Oberlin.

Hayden était myope comme une taupe la première fois qu’elle l’avait vu. Avec ses lunettes rondes de couleur brune. Celles-ci lui donnaient un air plus vieux qu’il n’y paraissait. La seconde fois qu’il était venu au cabinet pour fixer la date de son opération, ils avaient discuté pendant quelques minutes. Hayden s’inquiétait de ne pas pouvoir travailler pendant une semaine. Il devait assister à un procès huit jours après son opération et se demandait s’il arriverait à relire ses notes pour pouvoir interroger correctement le témoin à la barre. Ils avaient ri. Lorsque Cathel avait vu Hayden sans ses lunettes après la procédure qui s’était déroulée avec succès, elle avait fait quelque chose d’illégal.

C’était la première fois qu’elle faisait quelque chose qui lui était interdit.

Elle avait eu peur.

Elle avait adoré.

Elle avait regardé dans le dossier du docteur Oberlin pour trouver le numéro de téléphone du jeune homme aux yeux bleus. Elle était enfin prête. Elle le sentait. Et il faudrait lui passer sur le corps pour l’empêcher d’appeler ce garçon. Elle avait un pressentiment. Il fallait qu’elle le revoie.

Six mois plus tard, Hayden emménageait chez Cathel. Elle avait un petit appartement au cœur de Colmar, près de son lieu de travail. Hayden n’avait jamais vraiment cherché l’appartement de ses rêves, étant donné qu’il faisait régulièrement des heures supplémentaires. Il était rarement chez lui. Il avait donc rendu les clés à son propriétaire et avait emporté toutes ses affaires chez Cathel. Le dressing de cette dernière accueillait désormais les costumes trois pièces ainsi que les habits de sport de l’avocat.

— J’ai donné ma démission au journal. À partir du 1er janvier, je ne ferai plus qu’un seul des deux mi-temps.

Le silence se fit. Lorraine et Victor se regardèrent. L’incompréhension se peignit sur leurs visages. Même Rob avait arrêté de regarder son téléphone (qu’il utilisait probablement pour discuter avec une future conquête).

— Mais… pourquoi ? Cathel, que vas-tu faire de ton temps ?

Lorraine était déconfite. Sa fille n’était pas du genre à prendre des décisions à la légère. C’était quelqu’un de posé et de réfléchi. Elle ne quitterait jamais son travail sur un coup de tête.

— Tu es engagée à temps plein chez le docteur Oberlin, c’est ça ? demanda Oriane à sa sœur.

— Non. Bien sûr que non. Le cabinet n’est ouvert que l’après-midi, cela n’a pas changé. Oberlin n’a pas la possibilité de me donner un temps plein.

— Ta place de graphiste ne te convient plus ? Je pensais que tu adorais ton boulot au journal.

— Je m’ennuie au journal, Maman. J’arrive à 9h et à 10h30 j’ai terminé tout ce que je dois faire. Je passe plus de temps à naviguer sur internet qu’à réellement travailler.

— Et moi qui pensais que les jeunes se plaignaient quand ils avaient trop de travail. Toi, tu as du temps libre et cela ne te plaît pas.

— C’est décidé de toute façon. Tu n’arriveras pas à me faire changer d’avis.

Hayden savait déjà ce que sa chère et tendre allait annoncer. Ils en avaient longuement parlé après l’enterrement de Jonathan. Cela avait bouleversé Cathel et ils s’étaient endormis à trois heures du matin cette nuit-là. Ils avaient fait un plan et revu tous les détails ensemble pour voir si cela était possible. Cathel garderait un de ses deux mi-temps pour ne pas creuser un trou trop profond dans leurs économies. Hayden serait là pour l’encourager et lui donner des conseils légaux quand elle en aurait besoin.

— J’ai décidé de me lancer.

Cathel avait décidé de couper la parole à sa famille qui discutait de sa décision depuis plusieurs minutes sans même écouter ce qu’elle avait à dire.

— De te lancer dans quoi, ma chérie ? demanda Lorraine tout étonnée.

Le calme était revenu. Ils étaient tout ouïe. Même Victor s’était avancé sur son siège pour tendre l’oreille.

— J’ai un rêve. Depuis des années. Je n’en ai jamais vraiment parlé, mais j’imagine que cela ne vous étonnera pas. Vous me connaissez mieux que personne.

Hayden souriait. Il avait hâte de voir la réaction des proches de sa compagne. Il avait été surpris par la grande nouvelle que Cathel lui avait annoncée. Il ne s’attendait pas à entendre cela lorsqu’il lui avait demandé qu’elle s’explique. Mais au fond, il le savait. C’était bien cela son rêve. Et il lui souhaitait le meilleur. Il savait qu’elle allait y parvenir. Il l’aiderait pour qu’elle réussisse.

Cathel se redressa. Il était temps de cesser ce suspense. C’était l’instant. Elle regarda chacun d’entre eux. Les membres de sa famille. Les personnes qui étaient les plus chères à son cœur.

— J’ai décidé de me lancer à mon compte. À partir de l’année prochaine, je serai indépendante, professionnellement parlant.

Ils ne s’attendaient pas à cela. Cathel avait beaucoup de ressemblance avec sa nièce, Iseline. Discrète. Calme. Un petit puceron sur une feuille. Qui se laisse emporter par le vent. Sa famille n’avait jamais imaginé Cathel comme quelqu’un ayant un esprit entrepreneurial. Mais il semblait finalement qu’ils étaient loin de connaître tous les secrets de la jeune femme. À vingt-huit ans, elle avait encore de sacrés tours dans sa poche.

Lorraine, Victor, Oriane et Cédric étaient pendus à ses lèvres. Ils attendaient la suite du discours de Cathel avant d’oser dire quoi que ce soit.

C’est alors que la jeune femme l’avoua.

Son secret.

Son rêve.

— Je vais ouvrir une maison d’édition.

CHAPITRE 2

Le 1er janvier 2017, Cathel se réveilla avec les cheveux en bataille, la tête qui tournait et une désagréable impression de n’avoir rien bu depuis plusieurs jours. Elle ouvrit un œil. Puis l’autre. Remarquant que le côté droit du lit était vide et froid, elle en déduisit qu’Hayden s’était levé plusieurs heures auparavant. Elle regarda sur la table de nuit située à sa gauche afin de découvrir l’heure qu’il était.

13h37.

Cathel fut parcourue par une vague de chaleur, suivie de frissons. Le stress d’arriver en retard ? Non, nous étions dimanche. Elle ne devait donc pas aller travailler. Pourtant, ce sentiment ne la quitta pas. Que se passait-il dans son corps ?

Soudain, elle courut vers la salle de bain et renversa sa tête dans la cuvette des toilettes. Satané vin. Évidemment, tout était toujours de sa faute. L’alcool. Maudit alcool. Elle jura contre Hayden qui n’avait pas arrêté de remplir son verre la veille. Elle se souvint du feu d’artifice. Des cadavres de bouteilles qui traînaient partout dans la maison. Heureusement, ils avaient fêté cela chez eux et ils n’avaient pas dû conduire pour rentrer. C’est probablement pour cela qu’elle n’avait pas su s’arrêter. Bienvenue en 2017, Cathel !

— Plus jamais ! s’écria-t-elle alors qu’elle descendait l’escalier pour retrouver Hayden occupé à faire la vaisselle dans la cuisine.

— Et bien, ma petite marmotte. Je vois que le réveil est dur.

— Je t’en prie, pas si fort.

Cathel retrouva sa paire de chaussettes (celle avec la doudoune à l’intérieur et le dessin de petits renards à l’extérieur) et s’emmitoufla dans le plaid qui traînait sur le canapé. Le réveil était effectivement fort difficile.

Heureusement, un visage familier vint directement lui tenir compagnie dans le divan. Son chat tigré aux pattes blanches, qu’elle avait recueilli lorsqu’ils avaient emménagé dans la maison, prenait toujours plaisir à s’asseoir sur ses genoux.

Mister Beaumont.

Hayden avait ri lorsque Cathel avait annoncé le nom que porterait leur chat. Ce jour-là, un épisode de la série Friends passait à la télévision. Celui où Joey acquiert par accident un bateau baptisé ‘The Mister Beaumont’. Un signe selon Cathel. Voilà comment son animal de compagnie avait reçu ce titre honorifique. En référence à l’adorable bêtise de Joey Tribbiani.

— Et dire que je vais travailler demain… Sérieusement, qui a besoin d’aller voir son ophtalmologue le premier jour de l’année ?

— Ça va aller. Veux-tu un bol de soupe ? Il faut que tu manges quelque chose.

Malgré l’état avancé de Cathel ce premier jour de l’an, elle ne put s’empêcher de réaliser, encore une fois, la chance qu’elle avait d’avoir trouvé un homme comme Hayden.

Il lui apporta un grand verre d’eau qu’elle parvint à boire à petites gorgées et mit un bol de bouillon de poulet au micro-ondes. Cathel ne comprenait pas comment il faisait pour avoir toute cette énergie alors qu’il avait autant festoyé qu’elle la veille.

Des amis et collègues les avaient rejoints dans leur maison qu’ils avaient achetée deux ans auparavant. Cathel et Hayden avaient rapidement compris qu’ils étaient faits l’un pour l’autre et n’avaient pas résisté à trouver leur propre nid d’amour ensemble. L’appartement de Cathel n’était pas mal, mais il était un peu petit pour un couple qui aime avoir de l’espace et Hayden avait pris les devants en trouvant, un an après leur rencontre, une parfaite petite maison quatre façades avec jardin, située à quinze minutes en voiture du centre de Colmar, la plus charmante des villes alsaciennes.

— À quelle heure sont partis Charly et Victoria ? Je ne me souviens pas leur avoir dit au revoir.

— Je pense que tu étais à moitié endormie sur le divan à ce moment-là.

Hayden regardait la femme de sa vie avec un sourire en coin. Il adorait la voir un peu saoule. Elle commençait à dire des âneries, à parler fort et à rigoler pour un rien. Cathel tenait très mal l’alcool. Deux verres et elle ne se contrôlait plus. Il en fallait bien plus à Hayden pour se retrouver dans un état similaire. Comme il aimait dire en rigolant « au moins, cela ne me coûte pas cher ».

— Ils ont dû quitter la maison vers 4h30 environ. Nous venions de terminer de chanter « Les lacs du Connemara ».

— Oh mon dieu. Je suis heureuse de m’être assoupie pour cette partie-là. Je déteste le karaoké.

— Pourtant, tu nous as tous fait rêver avec « Single Ladies ».

Cathel était morte de honte. Non seulement elle avait horreur de chanter en public, mais en plus, si elle était imbibée par l’alcool, sa voix devenait aiguë et presque insupportable à entendre. Elle espérait vivement que personne n’avait filmé ce moment embarrassant.

— Tu pars quelque part ?

Hayden était occupé à lacer ses chaussures. Il prit sa veste et ses clés de voiture dans le bol situé à côté de la porte d’entrée.

— J’ai promis à Frédéric que j’allais l’aider pour monter le berceau. C’était mon gage pour avoir perdu notre dernière partie de badminton.

— Tu diras bonjour à Olivia de ma part ?

— Bien sûr ! Repose-toi bien pendant mon absence.

Hayden vint embrasser l’épave qu’était Cathel, affalée dans le canapé. Elle ne ressemblait à rien, mais Hayden la regardait comme si elle était la plus jolie femme qu’il avait jamais rencontrée. Il en profita également pour donner une caresse sur la tête de Mister Beaumont, la petite boule aux poils doux.

— Et n’oublie pas de boire beaucoup d’eau.

Il déposa un baiser sur ses lèvres fermées. Elle refusait de lui laisser sentir son horrible haleine du matin. Sa gueule de bois, par-dessus le marché, n’améliorait pas les choses.

— Tu t’occupes bien de moi, répondit-elle lorsqu’Hayden ouvrit la porte d’entrée.

Cinq minutes plus tard, un léger filet de bave coulait le long de la bouche à moitié ouverte de Cathel. On entendit un léger ronflement entre les sons réguliers de l’horloge du salon et les ronrons du chaton. Tic-Tac.

Le lendemain, Cathel était à son poste au cabinet du docteur Oberlin. Elle avait passé la journée de la vieille à alterner les siestes et les moments de lucidité où elle avait tenté de s’hydrater et de se nourrir de quelques miettes de biscottes. Heureusement, sa gueule de bois était maintenant terminée et elle se sentait d’attaque pour une année 2017 haute en couleur.

— Bonne année, docteur !

— Bonne année à vous aussi, Cathel. Vous avez passé de bonnes fêtes ?

— Comme d’habitude. Nous sommes allés chez mes parents pour Noël et j’ai pu voir mes nièces qui habitent à Brest le reste du temps. C’est fou ce qu’elles grandissent vite.

— À qui le dites-vous ? Je n’arrive pas à croire que Louise va avoir seize ans en mars. Je me souviens encore de sa naissance comme si c’était hier.

Le docteur Oberlin était un homme très sain et assez bien conservé. Il était extrêmement réputé pour sa technique avancée d’opération au laser. Grâce au bouche-à-oreille des clients satisfaits, sa salle d’attente ne désemplissait pas. Lorsqu’un patient désirait se faire opérer, il se rendait vite compte que ce ne serait pas pour tout de suite. L’agenda du docteur était rempli neuf mois à l’avance. Toute l’année. À croire que la myopie était soudainement devenue le fléau dont tout le monde désirait se débarrasser.

Le docteur travaillait avec son épouse qui l’assistait lors des procédures chirurgicales. Cathel, quant à elle, gérait le côté administratif du cabinet. Elle prenait les rendez-vous par mail et par téléphone, accueillait les visiteurs et veillait à ce que tout le matériel médical soit propre et prêt à l’usage lorsque le docteur en aurait besoin. Le cabinet n’était ouvert qu’en après-midi ce qui lui permettait de travailler la matinée au journal local en tant que graphiste. Deux mi-temps qui, ensemble, lui permettaient de gagner suffisamment bien sa vie.

Elle avait insisté auprès d’Hayden pour qu’ils partagent les frais de la maison même si son salaire aurait pu aisément rembourser le crédit. Il était avocat spécialisé ce qui, bien entendu, était loin d’être comparable, financièrement parlant, au job de secrétaire médicale qu’occupait Cathel.

Mais c’était fini. Elle avait mis une croix sur son poste au journal où elle s’ennuyait fermement. À partir d’aujourd’hui, Cathel pouvait se décrire comme une femme salariée et indépendante.

Cette première journée au cabinet était fort calme. Rares étaient les patients qui prenaient rendez-vous le premier jour ouvrable de l’an. Beaucoup de monde prenait congé cette semaine-là afin de se remettre des fêtes ou même pour profiter des pistes de ski. Elle n’avait que deux rendez-vous prévus ce lundi après-midi.

En attendant l’arrivée de son premier patient, Cathel en profita pour réfléchir à son nouveau projet. Sa maison d’édition. Son rêve. Elle ne se sentait même pas coupable de faire autre chose pendant ses heures de travail chez le docteur Oberlin. C’était le début d’année et il n’y avait strictement rien à faire.

Elle ouvrit un document Word sur son ordinateur et l’intitula « Ma maison d’édition ». Simple. Au moins, elle ne risquait pas de perdre le fichier sur son poste de travail.

Cathel adorait les livres. Depuis sa plus tendre enfance, les bouquins faisaient partie de son quotidien. À la Wolferie, son père lui lisait des livres chaque soir lorsqu’elle était petite. Elle ne savait pas s’endormir sans « son histoire ». Elle adorait particulièrement les impressions et grosses voix que Victor faisait. C’était le moment de la journée qu’elle préférait.

À douze ans, lorsqu’elle commença les cours de français à l’école, Cathel attendait avec impatience le moment où le professeur leur donnerait la liste de livres parmi lesquels ils pouvaient choisir. Avoir un livre à lire comme devoir était la plus belle des choses qui puisse arriver à une jeune fille qui se baignait dans la lecture. Elle lisait bien plus que les autres élèves et avait toujours fini son devoir en premier.

À Noël et pour son anniversaire, elle demandait toujours des livres. En grandissant, elle passa de nombreuses heures dans les librairies à feuilleter les nouveautés et à toucher les couvertures colorées et parfois en relief des ouvrages. Elle commençait toujours par parcourir le rayon jeunesse où elle trouvait à chaque fois son bonheur.

En grandissant, Cathel parcourut également les rayons de livres policiers, historiques, contemporains ainsi que les rayons spécialisés en voyage, photographie et culture cinématographique. Elle aimait tous les livres. Tous. Sans exception.

Arrivée à l’université, elle choisit la gestion d’entreprise comme finalité avec une option en graphisme vu qu’elle adorait « jouer » sur son ordinateur avec les différents programmes. Elle était la reine de la mise en page. Rien n’était plus insupportable pour elle qu’un document mal présenté et qui mélangeait plusieurs polices de caractères. Lors des travaux de groupe avec ses camarades de classe,