Les pieuses combines de Réginald - Thomas Hervouët - E-Book

Les pieuses combines de Réginald E-Book

Thomas Hervouët

0,0

Beschreibung

Reginald le Vaillant, notaire très "vieille France" est bien embêté : depuis qu’est apparu Elton Moulard, le fiancé gauche caviar de sa fille Athénaïs, la tranquille harmonie vieille France de son foyer est en péril. Elton Moulard... quelle idée ! D’autant que Jean-Arthur Chambourcy, artiste fauché, courtise Athénaïs avec ardeur. Ce garçon pourrait bien être le gendre idéal. mais ceci à une condition bien particulière....

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 424

Veröffentlichungsjahr: 2015

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Thomas Hervouët

Les pieuses combines de Réginald

Roman

Sommaire

Titre
Copyright
Dédicace
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV

Conception couverture :

© Christophe Roger

Photo couverture :

© Shutterstock/Ficus777

Composition : Soft Office (38)

© Éditions Quasar, 2014

89, bd Auguste Blanqui – 75013 Paris

www.editionsquasar.com

ISBN : 978-2-36969-024-5

Burlesque : de l'italien burla, plaisanterie ; parodie de l'épopée consistant à travestir, en les embourgeoisant, des personnages et des situations héroïques.

Chapitre I

Privé de week-end, Réginald serait mort depuis longtemps. Son caractère avenant, sa noble hauteur de vue, sa capacité à rebondir après les épreuves, tout cela lui aurait déjà été enlevé pour être dispersé au vent de l'Histoire. Peut-être vaut-il mieux qu'il l'ignore, d'ailleurs, parce que sinon, Dieu sait ce qu'il ferait de ses fins de semaine.

Pourtant, avec la distance qui est la nôtre, nous voyons bien que c'est là, pendant cette trentaine d'heures précises, que le masque tombe. Là, l'être respire, le cœur parle, et rendu à son métabolisme essentiel, Réginald Le Vaillant reprend sa véritable forme. C'est elle que nous devons rencontrer.

Ce samedi vers quinze heures est donc un bon point de départ. S'enfonçant dans son plus confortable fauteuil, l'homme s'apprêtait à respirer un peu, avec l'espoir de rejoindre sans tarder le bon vieux métabolisme essentiel. La porte venait de se refermer sur Blandine et Athénaïs, sa femme et sa fille bien-aimées, parties écumer l'océan du commerce parisien. Ses autres enfants étaient loin. Ce matin, il avait trouvé, pour neuf euros, la dernière saison de Fridge – une histoire de cryogénisation planétaire en trente-deux épisodes avec George Clooney.

Il n'avait pas oublié d'éteindre son portable et de décrocher le fixe.

Le grand appartement était silencieux ; la température, douce pour la saison. La distance et le double vitrage atténuaient le doux ronronnement du boulevard Saint-Germain.

Il pouvait raisonnablement espérer une heure de solitude pour savourer les péripéties du salut du monde par George Clooney.

C'était un pur samedi après-midi.

Il était bien.

Il aurait voulu réussir à arrêter de fumer sans peine, et il restait encore, quelque part, une petite envie de tabac, mais pour le moment, rien d'insurmontable. Avec Fridge, ça devait passer.

Non, il était vraiment bien.

Si vous essayez d'apprécier les enjeux de ce moment décisif qu'est le week-end, Blaise Pascal peut vous aider. Il est le spécialiste du divertissement.

En gros, selon lui, le divertissement est la manière la plus simple et la plus commune de passer à côté de sa vie. Or, explique-t-il, la société entière se ligue contre l'homme, ce roseau pensant, pour lui interdire la moindre concentration. Elle le distrait, l'agite, le perturbe, l'arrache à lui-même, bref, elle le divertit si bien que le roseau ne pense pas comme il devrait : il est en danger.

Réginald ratifiait à fond l'analyse pascalienne. Trois cents ans plus tard, notre homme ne déplorait pas moins que le philosophe ce buzz permanent qui empêche chacun de se consacrer à la vraie vie et de retrouver tranquillement la forme en fin de semaine.

Le divertissement, il n'en pouvait plus ; ras-le-bol d'être diverti tout le temps ; un temps pour le travail, un temps pour Fridge, respect pour tous. Là-dessus, Pascal et Réginald divergeaient un peu. Alors que seuls les thèmes métaphysiques avaient la faveur du premier, le second préférait les thrillers bien rythmés avec des savants cruels déterminés à congeler l'humanité. Question d'époque.

À ce détail près, le constat restait le même à travers les siècles : difficile pour n'importe quel mortel de prolonger une contemplation sérieuse sans être troublé par le monde extérieur.

De fait, notre héros ne concentra pas longtemps son attention sur George Clooney et les autres : le réfrigérateur mondial n'était même pas branché que le divertissement sonnait à sa porte, exactement comme Blaise Pascal l'avait annoncé.

Sur le seuil se tenait une jeune voisine entourée de ses quatre enfants : Fleur de Gatine dans l'éclat de sa perfection sociale.

Fleur de Gatine est le diamant impeccablement taillé de la bonne éducation française, ce qui ne facilite guère sa description. Tout ce qui ne se fait pas, elle ne le fait pas, et la liste est longue. On pourrait se contenter de dire qu'elle ne fait de mal à personne et qu'elle ne mange pas avec les doigts. Mais ce serait un peu court.

Même embarras pour décrire ce qu'elle fait, la bonne éducation ne consistant pas seulement en ce qu'il ne faut pas faire, mais aussi en une certaine manière de faire. Quoi que Fleur fasse, elle unit toujours l'élégance à la discrétion, la grâce à la simplicité, ainsi que le veut la bonne éducation française.

À cause de cette précieuse discrétion, il faut également renoncer à établir la liste de ses activités. Du reste, une partie de cette liste se trouvait maintenant autour d'elle. En cet après-midi où commence notre histoire, elle venait déposer ses enfants chez Réginald avant de partir exercer sa discrétion ailleurs.

Vous l'avez compris : en tant qu'être social, Fleur de Gatine est plus une disparition qu'une apparition. Avec elle, le divertissement est de courte durée. Elle est constamment en voie de disparition, elle se fait rare. Je le souligne, car nous la reverrons bientôt disparaître : nous devons nous habituer à cette éblouissante éclipse. Extrêmement gentille par ailleurs.

Lorsqu'elle parvenait à se stabiliser quelque part, cette assez belle jeune femme habitait l'étage du dessous avec mari et enfants. Blandine, qui ne lui refusait rien, avait promis ce jour-là de garder sa progéniture de trois à cinq, au moment même où elle était partie se livrer à sa passion du shopping, après s'être assurée, quand même, de la présence de son mari.

En époux fidèle, Réginald mentit aussitôt, affirma qu'il était prévenu et que sa femme serait bientôt de retour.

— Alors c'est parfait. Leur grand-mère viendra les reprendre dans peu de temps. J'espère qu'ils ne vous encombreront pas ! À tout à l'heure mes chéris, soyez gentils !

Et maman embrassa une dernière fois Sidoine, Azélie, Prisca et Melchior.

« Pourraient pas avoir des prénoms comme tout le monde ? » grogna Réginald en son for intérieur, une fois que l'autre eut disparu.

Sa mère, il la connaissait aussi : il avait eu affaire à son mari et elle pour un acte de vente dans le 7e arrondissement. C'était le genre de matrones, assez nombreuses dans ce quartier, qui ne donne naissance qu'à des polytechniciens, des capitaines d'industrie, des préfets ou de puissantes femmes au foyer. La visite de l'un de ces spécimens à l'heure du thé achevait de teinter ce samedi après-midi de mélancolie.

Réginald ne devait pas rester longtemps isolé avec les enfants. Blandine arriva bientôt, préoccupée. Elle lui demanda de baisser le son de la télé, lui reprocha d'avoir fermé les portes entre les gamins et le salon, les rouvrit toutes pour rejoindre ceux-là au bout du couloir. Ceci sans doute afin que son mari puisse jouir lui aussi d'une comptine qu'elle leur avait apprise quelques jours auparavant et qu'il n'avait pas réussi à oublier depuis :

Le fermier prend sa femme,

Le fermier prend sa femme,

Ohé, ohé, ohé, le fermier prend sa femme.

Dans cette compagnie imprévue, les héros de la décongélation perdaient de leur consistance. Dehors, de gros nuages passaient sur la rue Monge. Quelques touristes échappés de leurs cars fuyaient l'orage en bandes rapides vers la place du Panthéon.

Il ne restait plus qu'à allumer un cigare, songea Réginald, se détournant des sauveurs de Fridge pour contempler rêveusement le portrait de son grand-père qui, depuis le mur du salon, regardait lui-même la salle à manger.

Comment avait-il pu remplir ses samedis après-midi ?

Lorsque la grand-mère du 7e arrondissement arriva un moment plus tard, Réginald était à genoux dans les toilettes en train d'essuyer Sidoine tandis que, dans la cuisine, Blandine tartinait du beurre et de la confiture.

— Cher maître ! s'exclama la vieille dame avec entrain. Elle aimait les titres et notre personnage est notaire.

— Cher maître, c'est trop aimable à vous ! Non, je vous en prie, ne vous dérangez pas, prévint-elle Réginald qui se relevait pour la saluer. Vous faites cela très bien.

Et c'était vrai. Réginald avait toujours été un garçon très méticuleux, ce qui, soit dit en passant, avait constitué l'une des meilleures bases de sa réussite professionnelle. Isabelle Blamont-Chauvry ne devait oublier ni ce dévouement ni cette compétence ; ce fait aura d'importantes conséquences pour notre histoire.

Une fois la besogne accomplie, une tasse de thé fut proposée, acceptée, et la compagnie se retrouva au salon. S'amorça alors une vive conversation sur l'agrément des appartements haussmanniens et le marché du tissu à rideau, conversation à laquelle Réginald préféra prendre une part modeste.

Il n'intervint pas davantage lorsque la jeune Prisca fit son entrée au salon et s'empara de la télécommande de la télévision. L'image sensationnelle qui apparut alors interrompit la discussion.

Le général de Gaulle avait perdu toute forme humaine. Son képi, une forte protubérance nasale et la forme constamment mégalithique de son visage permettaient seuls de l'identifier. Pour le reste, ses yeux, déjà menacés de leur vivant, étaient recouverts par des paupières sur lesquelles le front s'était affaissé. La bouche qui avait autrefois convoqué la France au banquet des vainqueurs, ouverte désormais jusqu'au nœud de sa cravate, menaçait de ne jamais se refermer.

Le musée Grévin avait brûlé.

L'incendie était maîtrisé, mais des restes inégaux fumaient encore : la caméra montrait à côté du général une Marie-Antoinette figée en un biais déroutant ; François Mitterrand était complètement fondu ; le feu avait fait rage un peu plus loin, si bien que Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre étaient désormais unis sous forme d'un résidu noirâtre (« Bien fait pour eux ! », estima la grand-mère du 7e).

Comme d'habitude, Louis XIV était le plus spectaculaire : seule sa perruque avait brûlé et son visage autoritaire était celui d'un chauve noirci, encore un peu crépu. De tout le musée, seul le déhanchement sans ambigüité de Brigitte Bardot restait intact, ce qui provoqua plusieurs commentaires.

Le président Starky arriva sur ces entrefaites et devant les caméras, sur une tribune de fortune, il improvisa un discours.

La catastrophe frappait la France dans ce qu'elle avait de plus cher : sa mémoire. Une réaction immédiate s'imposait. Elle se déploierait dans trois directions. Premièrement, un vaste effort de recherche concernant la prévention du risque, qui porterait d'abord sur la question sensible des alarmes anti-incendie, maillon faible du dispositif national en la matière. Deuxièmement, des dispositions législatives et réglementaires réduiraient le personnel des musées tout en le rendant plus efficace. Enfin, une réforme de l'enseignement de l'histoire dans les collèges et lycées serait entreprise afin d'offrir davantage de place à l'étude des grandes figures de notre pays : Louis XIV, Charles de Gaulle et Guy Mocquet.

Plus tard, son entourage estima que c'était un excellent petit speech, à ceci près que le président n'avait mentionné aucune femme ; un bref communiqué de l'Élysée précisa donc que Jeanne d'Arc et Simone Veil feraient aussi partie de la liste.

Cette dense allocution terminée, le président descendit de sa caisse, serra quelques mains, observa avec une attention perplexe ce qui restait de Napoléon, avant de se diriger vers la sortie.

C'est alors que l'incident se produisit. Dans sa hâte, le président marcha par mégarde dans un grand Johnny Halliday mal refroidi qui traînait là. Impossible de décoller le bras du talon présidentiel vigoureusement moulé. Les caméras filmaient les gesticulations, l'intervention délicate des proches à genoux pour séparer les éléments. (« Quelle maladresse ! », s'emporta Isabelle Blamont-Chauvry).

Il faut préciser, comme on ne manqua pas de le faire par la suite, que, par une exception regrettable, cette figure particulière n'avait pas été fabriquée en cire, mais dans une plasticine d'un genre nouveau, substance fort résistante.

Johnny Halliday ainsi recuit était pratiquement inaltérable, le président Starky en avait fait la démonstration. Le chef de l'État reprit sa démarche décidée en chaussettes, personne ne s'étant déchaussé pour lui prêter main forte.

— L'incroyable impudeur de notre époque ! rugit la grand-mère. Quel intérêt les journalistes ont-ils à filmer cette séquence ? Est-ce là une information utile, de vérifier que notre président a marché dans ce Johnny ?

Réginald fit remarquer que la scène ne manquait pas de piquant.

— Mais c'est la France qui est en cause ! rétorqua la vieille. Songez que cette scène piquante, comme vous dites, va faire le tour du monde dans les heures qui viennent ! Le président de la République mérite au moins les égards que nous nous portons à nous-mêmes, non ? Apprécieriez-vous que le monde entier ricane en vous regardant vous dépêtrer dans un Johnny Halliday encore tiède ?

Hypothèse improbable : Blandine savait que Réginald condamnait depuis longtemps la tendance du président Starky à marcher trop vite. Elle préféra donner un autre tour à la conversation :

— Le discours était bien, n'est-ce pas ?

— Ah oui. Quel à propos ! Quelle fermeté ! Et comme il a bien fait d'insister sur l'enseignement de l'histoire !

— Mais oui ! Un enjeu si important !

— Les choses semblent aller dans le bon sens, n'est-ce pas ?

— Peut-être.

Satisfaite de cette conclusion provisoire, Isabelle Blamont-Chauvry s'enquit :

— Et que font vos enfants ?

Suivit la description des trois Le Vaillant : Hector qui se promenait en Chine après des études d'ingénieur, Achille toujours en médecine à Montpellier et Athénaïs qui continuait les Arts Déco.

— Trois enfants, c'est une jolie famille, approuva la sympathique grand-mère. Aucun n'est fiancé ?

— Non, pas encore. Les garçons sont jeunes. Athénaïs a un flirt assez tenace, mais nous ne sommes pas très favorables au prétendant, révéla Blandine.

— Comment s'appelle-t-il ?

— Elton Moulard.

— Elton Moulard ?

— Elton Moulard, en effet.

— Eh bien…

— Un prénom d'origine écossaise.

— Ce n'est pas une raison. Et puis, écossaise… Il n'y a pas de saint Elton dans le calendrier, que je sache ?

— Non. Du moins nous n'avons pas vérifié. Les Moulard sont une famille parisienne fortunée, mais, comment dire… assez éloignée de nos… Enfin, il semble que le calendrier chrétien leur soit indifférent.

— Je vois, je vois… C'est un peu dommage, n'est-ce pas ?

Comme ni Réginald ni Blandine ne trouvait le courage de répondre, elle reprit après un moment :

— Eh bien, si vous me permettez un conseil de grand-mère, je vous dirai qu'il faut savoir se montrer ferme.

— Bien sûr. Mais que faire, chère Madame ? demanda Réginald.

— Puisque vous me le demandez, mon avis est qu'il faut savoir dire non. Voyez-vous, les interdits sont la base de notre existence sociale. Sans interdit, il n'y a plus de limite, la raison s'égare, le discernement faiblit, les passions se dispersent et s'épuisent. J'ai consacré la meilleure partie de ma vie à promouvoir autour de moi le respect des interdits. Eh bien, sachez que je ne l'ai jamais regretté.

— C'est beau, remarqua Blandine.

— Ce que vous dites là est du plus grand intérêt, admit Réginald. Mais que voulez-vous que nous interdisions au juste ?

— Ça me paraît simple. La présence chez vous d'un personnage qui vous déplaît. C'est parfaitement légitime.

— Mais cette maison est aussi celle d'Athénaïs.

— Vous habitez chez votre fille, vous ?

— Nous lui avons laissé le choix de ses amis jusqu'à présent.

— Ah oui. Si vous êtes du genre à « mettre l'enfant au centre du système », évidemment…

— Ce n'est pas tout à fait ça…

— Non bien sûr, et je suis favorable moi aussi à une certaine confiance entre parents et enfants. Mais en l'occurrence, si votre jugement est assuré, votre devoir est de prévenir votre fille. De dire, peut-être, et aussi cruel que cela puisse paraître, non à Elton Moulard.

— Oui.

— L'histoire, à mon sens, est faite par des femmes assez fortes pour dire oui et des hommes assez fermes pour dire non. Le second cas étant plutôt moins fréquent que le premier, je regrette de le dire.

— N'est-ce pas une vue un peu subversive de nos jours ? demanda Réginald, piqué par cette dernière remarque.

— Exigeante, en tous temps. Votre fille vous désobéira, c'est probable. Elle l'épousera peut-être contre vous. Aujourd'hui, je le reconnais, c'est difficile à éviter. Mais vous aurez fait votre devoir. Vous aurez parlé. Nous devons faire notre devoir. Nous n'avons, en réalité, rien d'autre à faire.

Elle avala une gorgée de thé.

C'était bien l'ambiance héroïque capable de susciter les grands serviteurs de l'État ; ambiance dans laquelle, allez savoir pourquoi, la nécessité de Blaise Pascal se faisait moins ressentir. Peut-être les héros républicains ne prennent-ils pas de week-end ? Quoi qu'il en soit, Réginald constata avec satisfaction qu'il ne s'était pas trompé.

— De toute façon, reprit Isabelle Blamont-Chauvry, il ne s'agit évidemment pas d'interdire un mariage : qui le pourrait ? L'Église catholique, dans sa sagesse, frappe les mariages contraints de nullité : la liberté des époux doit être complète. C'est pour cette raison précise que vous n'avez pas le droit d'empêcher votre fille de se marier contre votre avis, surtout si celui-ci est défavorable. Ne la privez pas de cette liberté, et dites-lui non autant qu'il le faudra !

Sur cette exhortation, elle avala le fond de sa tasse, se leva, remercia, affirma qu'elle ne voulait pas déranger, appela les enfants, répartit les manteaux, sourit encore une fois, et bientôt la porte se referma sur les deux générations de Blamont-Chauvry.

— Curieuse bonne femme, déclara Réginald, en se dirigeant vers le canapé. Blandine le suivait de près.

— Un peu autoritaire, peut-être. Mais ses enfants ont réussi.

— Moui. Quoi qu'il en soit, tu ne devrais pas parler à tort et à travers du petit ami de notre fille. C'est indiscret. Je ne pense pas qu'Athénaïs apprécierait.

— Oh ! La nouvelle de ses fiançailles est déjà sur Facebook et Dieu sait quels autres réseaux ; il n'y a que toi pour l'ignorer encore.

— Alors, ayez un peu de respect pour mon innocence.

— Reginou, je voudrais que tu ne prennes pas ces choses si légèrement. Je voudrais que tu lui parles.

— Je ne peux pas être plus sérieux. Mais tant qu'on ne me dit rien, je ne dis rien. Le jour où le jeune homme arrivera pour me demander la main d'Athénaïs, au moment solennel, je lui demanderai juste d'attendre un peu.

— Arrête de dire n'importe quoi. Le jour où le jeune homme arrivera avec cette intention, et c'est pratiquement après-demain, la date du repas de fiançailles aura déjà été arrêtée, le traiteur commandé, et toi, tu ne trouveras pas d'autre issue que d'aller chercher une bouteille de champagne pour l'accueillir. Tu le sais. Il faut agir avant.

— Tu n'as pas grande confiance dans mon franc-parler.

— Tu n'as pas le courage d'avoir une conversation avec ta propre fille. Où trouveras-tu celui de refuser sa main à un type ambitieux comme celui-ci ?

Réginald respira profondément.

— Tu as entièrement raison. Tout est joué. N'en parlons plus.

— Réginald ! Décommandons le dîner de ce soir, invitons Athénaïs au restaurant et ayons enfin une conversation sérieuse tous les trois.

— Une conversation sérieuse ? Et quel argument invoquer ? Elle l'aime, elle le connaît mieux que nous. Je ne dis rien parce que je n'ai rien à dire et parce que, contrairement à la vieille peau qui vient de nous quitter, je ne crois pas que l'on puisse rien faire en ce cas précis.

— Mais il faut lui dire ! Il faut lui expliquer !

— Oh…

— Enfin Réginald ! Tu ne vas pas laisser faire ça comme ça ?

— Qu'est-ce que tu espères ? Qu'elle change d'avis et qu'elle le renvoie à ses études ?

— Exactement.

— Ou que lui se range à nos convictions ?

— Mais pourquoi pas ? C'est le meilleur que je puisse lui souhaiter.

— Et tu veux qu'on en parle ?

— Bien sûr. Il faut discuter.

— Discuter…

— Ça va, je sais ce que tu penses.

— Eh oui. Et je n'ai pas changé d'avis.

— Arrête de faire de la provocation. Tout le monde n'est pas aussi buté que toi.

— S'il existe à travers l'univers des gens qui pensent sérieusement qu'on peut faire changer les autres d'avis, cela signifie qu'ils sont prêts à adopter mon propre point de vue, qui est qu'au fond, personne ne change jamais d'idée.

— Épargne-moi tes paradoxes idiots. Athénaïs mérite un effort.

— Oui… On peut peut-être la faire évoluer sur la question des taux de change dans la zone Asie-Pacifique. Mais lui faire renoncer à un fiancé, par la seule puissance du verbe et de la raison, ça me paraît absolument fantastique. Inquiétant, même.

C'était une réalité douloureuse à admettre pour Blandine. Réginald aurait préféré la ménager, mais comment faire ? Elle restait pourtant là, près de lui, espérant apparemment autre chose.

— Blandine, j'aimerais continuer à regarder la suite de… euh… mon émission.

— Qu'est-ce que tu regardes ?

— Un truc. Sans grand intérêt, mais j'aimerais connaître la fin.

— Très bien. Je te laisse. Quand même, fais-moi plaisir, et dis-lui quelque chose.

— Bon. Je ferai ce que tu veux.

Blandine repartit vers la cuisine, Réginald ralluma la télévision, Athénaïs entra dans l'appartement.

Pas un jour sans que le père ne fût ému de la beauté de sa fille, non moins que de son élégance. Une mini-jupe noire laissait voir de longues jambes dans des collants noirs opaques ; sur son col-roulé de cachemire blanc, un énorme bijou en plastique rose : tout était simple et sûr.

Bon, il fallait faire abstraction d'une paire de grosses bottes à boucles bizarres et talon plat. Depuis qu'Athénaïs avait rencontré Elton, de tels accidents survenaient de plus en plus souvent. Fâcheuse inspiration.

Elle était haletante et pressée comme d'habitude. Elle devait courir aux Arts Déco dans cinq minutes pas plus, puis dîner avec des amis avant d'aller à une soirée. Elle repasserait pour se changer vers dix heures. Oui, elle arrivait pour écouter son père, dans trois minutes.

N'importe qui jugera que ce timing un peu serré rendait peu opportune la conversation que Réginald tenta d'engager. On objectera que chez Athénaïs, ces derniers temps, tout était un peu trop serré. Raison pour laquelle Réginald préféra prendre les devants :

— Athénaïs, ta mère et moi avons décidé de te parler.

— J'approuve.

Le fait n'était pas si habituel. Réginald lui versa un doigt de Porto pour l'aider à surmonter la surprise.

— Athénaïs, je pense, comme ta mère, qu'il conviendrait de ne pas trop presser l'annonce de vos fiançailles. Nous souhaitons que tu prennes du temps, que vous preniez plus de temps pour réfléchir.

— Merci Papa ! Je suis contente que tu abordes le sujet. Ne t'inquiète de rien. Tout est prévu. Et même la date va te faire plaisir, je voulais t'en parler. Les fiançailles sont prévues pour dans longtemps.

— Les fiançailles sont déjà prévues ?

— Début juillet. J'aurais dû te le dire avant, c'est vrai. Tu vas être fier comme tout.

Chacun trempa les lèvres dans son verre.

— Je n'approuve pas cela. Ni la date, ni, pour le moment, l'objet du choix.

— Ah ! Donc ce n'est pas moi, c'est vous, qui avez besoin de réfléchir. Eh bien, tu as jusqu'à juillet : ça ira ?

Sur ce, elle se leva, en ajoutant quand même :

— Excuse-moi, mais je suis pressée. De toute façon, tu sais bien, parce que tu nous l'as assez dit, que tes propres grands-parents étaient plutôt réservés en voyant arriver ton père. Et finalement tout s'est bien passé…

— Je sais, oui. J'y ai pensé. Je vois quand même deux différences entre eux et vous. L'une est objective, l'autre, subjective.

— Bon.

Elle se rassit et recroisa les jambes dans le fauteuil avec une patience trop manifeste.

— D'abord, mes parents se sont mariés à trente ans passés. Tu en as tout juste vingt-deux. Vingt-deux ans, même à notre époque, c'était très jeune. Alors aujourd'hui… Le mariage est une affaire sérieuse. Mûris un peu ! Vois le monde ! Et nous verrons pour le reste.

— Papa. J'ai tout réussi jusqu'ici, n'est-ce pas ? Alors, pourquoi ne pas me faire confiance ? Elton est juste le mec le plus brillant que j'aie jamais rencontré. C'est lui qu'il me faut.

— Ah bon. Tu me permettras de te faire part d'un autre jugement, plus personnel.

— Oui ?

— Papa était drôle.

— Je ne vois pas le rapport.

— Il pouvait même être… euh… très drôle.

— Oui ?

— Elton ne nous fait pas rire.

— Elton ne vous fait pas rire ! Elle reposa le verre sur la table avec fracas et s'assit sur le bord de son fauteuil.

— C'est ça, le critère ? Tu veux qu'il arrive déguisé en clown ?

— Non, je ne voulais pas dire ça… En disant nous, je constate surtout qu'Elton ne te fait pas rire.

— Qu'est-ce que tu en sais ? D'abord nous n'avons pas le même humour. Celui du grand-père Le Vaillant qui choisit d'appeler ses fils Réginald et Lancelot me convainc moyennement.

— Tu es bien sévère. Au fond, moi, j'aime assez.

— Et il faut rire pour se marier ?

— Tu connais la remarque d'Alphonse Allais : les gens qui ne rient pas ne sont pas sérieux.

— Je ne vous trouve pas très drôles non plus.

— Raison de plus pour chercher mieux.

Elle se leva en soupirant.

— Tu m'excuses, mais ça me paraît un peu compliqué pour le moment. Il faut que je retourne vite fait à l'École, j'ai rendez-vous avec Elton. On repassera peut-être par ici tout à l'heure, tu auras juste le temps de le féliciter. Pour le moment, j'y vais.

Et elle y alla.

Il avait appliqué à la lettre les conseils de sa femme et de la mère Blamont-Chauvry. La conversation avait eu lieu. L'interdit avait été posé avec la fermeté requise et les explications nécessaires. Et tout s'était passé comme prévu.

Zeus pouvait ramasser ses foudres, Réginald se contenta de terminer son Porto. Après quoi Fridge lui parut vain, George Clooney, dérisoire. Le samedi après-midi n'avait pas mis longtemps à tourner court !

Pascal avait vu juste. La danse du divertissement ne cesse jamais autour de l'homme éveillé, la pause sacrée du week-end n'est rien pour lui.

Que pouvait-il rester d'autre à faire que de prendre un bain avant le dîner ? C'était le dernier lieu où, le verrou bien tiré, il pouvait encore espérer suivre les recommandations pascaliennes, retrouver son métabolisme essentiel et ce qui va avec.

Pendant ce temps, Athénaïs courait vers l'amour, situé pour elle en cette fin d'après-midi aux alentours de la rue d'Ulm.

Pour ceux qui la connaissent, l'École nationale des Arts Décoratifs présente plusieurs attraits remarquables. Le concierge est bienveillant. Ses portes sont ouvertes sur le monde et les visiteurs, bienvenus. Enfin, surtout, la population de l'endroit est constituée pour une bonne part de jeunes filles toutes entières consacrées à la recherche du Beau.

Jean-Arthur Chambourcy avait parcouru maintes fois ce repère enchanté. L'année dernière, il y était encore étudiant, ce qui lui laissait pas mal de relations dans la place ; cet après-midi, il attendait un ami qui s'attardait dans les étages. L'oisiveté l'avait amené dans une salle de classe où traînaient sur des tables des esquisses qu'il examinait les unes après les autres.

Il y avait parfois de l'idée, mais il se disait à part lui que l'esprit ne soufflait pas souvent sur la main qui traçait cela et qu'il y avait encore du taf en perspective pour l'auteur de ces pages. Les maladresses ou les erreurs abondaient. Et il constatait avec satisfaction ses propres progrès.

Doué d'une personnalité généreuse, il ne put bientôt s'empêcher de trouver une gomme et un crayon afin de rectifier certains détails. Il s'activait ainsi à effacer un maquereau difforme lorsque résonnèrent ces paroles derrière lui :

— Hé ! Qu'est-ce que tu fais là ?

Un frisson lui parcourut le dos. Où, ailleurs qu'en ce lieu, pouvait-on espérer être apostrophé de la sorte, par une voix aussi délicieuse ?

Il se tourna et découvrit une jolie brune marchant vers lui chaussée d'une étrange paire de bottes de motard, mais avec une détermination séduisante. Elle lui prit le dessin des mains.

— Hé, t'es qui, toi ? Et qu'est-ce que tu fous là ?

— Je corrige.

— Qui t'a dit de corriger ? Ça ne va pas de reprendre mon travail ?

— Euh… Qui m'a dit de corriger ?

C'est extraordinaire comme la bise hivernale va bien aux filles, se disait-il. Les yeux d'Athénaïs brillaient au milieu d'un visage rougi par l'air glacial de ce mois de mars, une mèche de cheveux ondulée ne pouvait pas mieux tomber, qu'elle essayait pourtant de ramener en arrière d'un mouvement nerveux.

Une doudoune rose dissimulait le haut, tandis que d'une mini-jupe noire s'échappaient deux longues jambes des plus gracieuses. Que venaient faire les bottes de motard au bout de tout cela, difficile à dire, mais Jean-Arthur choisit de ne pas s'attarder sur cette énigme pour le moment. On clarifierait cela plus tard.

— Corriger, oui. Une sacrée question. Évidemment, personne ne m'a demandé quoi que ce soit. Mais… C'est la voix. La voix. De temps en temps, j'entends une voix intérieure, impérieuse, qui me dit : « Corrige ! » Alors, je corrige. Tu vois ce que je veux dire ?

— Non. C'est mon boulot. Personne n'y touche.

— Oh, je veux juste aider, hein… T'as qu'à voir là : il y a un défaut de perspective. Il faut modifier ce trait.

— Tu ne modifies rien du tout, oui. C'est mon dessin et je le présente comme ça.

— Eh bien, c'est nul. Le premier venu te le dira : tel quel, ça ne tient pas. Et puis, le premier plan est raté. Regarde. Il faut appuyer cette bordure beaucoup plus fermement. Allez, laisse-moi faire. Et il lui reprit le dessin des mains.

— Il faudrait écouter la voix plus souvent et plus attentivement, conseilla-t-il en gommant avec ardeur.

— Je n'ai pas le temps de plaisanter. Je dois partir. Elle lui arracha le dessin des mains, ce qui le froissa un peu.

— T'es hyper élégante. T'es toujours comme ça ou tu sors ? Et pourquoi avoir choisi les Arts Déco ?

Pour une raison ou une autre, ces questions semblèrent déplacées à Athénaïs, qui sut le faire sentir à son interlocuteur avec la franchise et l'élégance de ceux qui ont grandi dans une société où, pour parler comme Isabelle Blamont-Chauvry, les interdits fondamentaux ont déjà perdu pas mal de leur vigueur.

— Je t'emmerde.

Le Jean-Arthur en question n'y prêta pas plus d'attention que cela. Il avait grandi dans la même société.

— Est-ce que c'est toi qui as fait ça aussi ? demanda-t-il en s'approchant d'une série d'études en gris et vert.

— Ça ne te regarde pas.

— Tu as raison. Mais alors évite de signer tes exercices. La couleur est pas mal, hein… Oui, tu es plus douée pour la couleur. Eh, laisse-moi voir !

— Je suis pressée et je n'ai pas besoin de ton avis.

— Allez, t'énerve pas, c'est juste des études. Si tu bosses ici, tu sais qu'il faut reprendre ce truc. Ma correction est bonne…

Elle ne répondit rien et continua à rassembler fébrilement les feuilles dans son carton à dessins.

— J'aimerais beaucoup vous revoir. Vous êtes vraiment… heu… très jolie, vous savez. Si vous… enfin si tu souriais un peu plus, ce serait parfait. Il n'y eut pas de réponse, mais il se sentit autorisé à continuer.

— Alors c'est entendu, je te laisse une petite carte, avec numéro de téléphone, là, et adresse e-mail. Tu m'appelles, je viens. Je viens toujours et partout.

— Garde ta carte, j'ai déjà ce qu'il faut. Mais la carte avait été glissée dans son carton à dessins et elle y resta. Athénaïs sortit de la pièce, Jean-Arthur la suivit dans le couloir.

— T'es pas hyper marrante, hein ? D'ailleurs, ton dessin est sérieux. Tu dois être quelqu'un d'appliqué. Je parie que ta chambre est bien rangée.

— Je te prie de ne pas t'occuper de ma chambre, même en pensée.

— De ne pas m'occuper de ta chambre ? Même en pensée ? Le garçon, interloqué, éclata de rire.

— Waouh ! Alors là, respect. Tu parles mieux que tu dessines, toi !

Elle lui lança le plus noir regard de sa collection.

— Non, je déconne. Tu dessines bien aussi, c'est vrai. Mais j'obéis ! Même en pensée : j'obéis. Voilà, je reste sur le seuil. Ah maintenant, évidemment, j'ai bien envie d'entrer quand même… Qu'est-ce que tu me donnes en échange ?

Elle hâta le pas et ferma la porte derrière elle. Il aurait pu lui courir après, mais il resta là, dans le hall, à contempler les lignes formées par la tuyauterie, spectacle familier qui l'avait toujours intéressé. Un peu déçu quand même.

Déçu aussi était Maître Le Vaillant en rentrant de son dîner en ville. Il y avait eu un homard bien apprêté, mais la soirée s'était révélée plus ennuyeuse que prévu. Trop de vins. Blandine lui en voulait sourdement. Maintenant, il ne pouvait plus dormir. Ayant enfilé ses pantoufles, il profita du calme de la nuit pour finir Fridge.

Le film terminé, vers deux heures du matin, il tomba sur WarTV. Le discours présidentiel se radicalisait. Le mois dernier, on évoquait des pressions, la semaine dernière, des manœuvres, et surgissait ces jours-ci la question des moyens militaires. Les diplomates étrangers se succédaient à un rythme de plus en plus soutenu à l'Élysée, on évoquait une possible conférence internationale, la France était au centre de l'actualité mondiale. Restait à fixer le calendrier de l'affrontement ouvert.

Le journaliste, dans cette allocution prononcée à deux heures du matin, faisait preuve d'une gravité impeccable. Il devait y avoir une ambiance à tout casser dans la salle de rédaction.

Réginald appuya sur l'interrupteur, et le silence se fit à nouveau.

Lui vint alors la réminiscence de ce point blanc au centre de l'écran dans lequel, lorsqu'on éteignait les anciens postes, se résumait l'image en un éclair brutal, et qui demeurait parfois longuement. C'était avant les années 80. Enfant, il était fasciné par ce point blanc. Il lui sembla qu'il lui manquait maintenant.

Au fond, Athénaïs lui causait le plus de déception. Elle se détournait d'eux. C'était dans l'ordre des choses. Mais il sentait en elle une sorte de dureté, une prétention qui l'attristait. Qu'y faire ? L'homme n'est-il pas essentiellement impuissant ?

En tout cas, on pourrait au moins faire la grasse matinée le lendemain. C'est même tout ce qu'on pourrait faire. Ensuite, il y aurait la messe de onze heures et il irait à la pâtisserie acheter le dessert. Cette pensée réconfortante l'aida à oublier le point blanc de la télévision, la guerre et sa fille.

On comprend par là que pour certains êtres comme Réginald, le week-end est la conquête la plus fragile et la plus précieuse de la civilisation.

Chapitre II

Il n'est pas exagéré de dire que le notaire fait le plus vieux métier du monde. Avant lui, il n'y a simplement pas de métier. Le monde est peuplé d'amateurs ; si personne n'est là pour noter, personne ne peut rien professer : pas de notaire, pas de profession. Chacun fait de son mieux dans l'ignorance de son état.

Le scribe égyptien, assis en tailleur, appliquant avec dignité son calame sur la cire administrative, extirpe l'humanité de sa caverne. À partir de ce sceau naissent les distinctions ; l'histoire s'anime ; les pyramides s'élèvent ; on tient le bon bout.

Par la suite, la fonction notariale s'est élargie – son progrès est celui du miracle de la vie, dont le notaire du XXIe siècle apparaît comme un splendide aboutissement.

Dominant le développement du droit et des sociétés, il se présente à nous dans la plénitude de ses moyens, la conscience de son rôle : l'étant saisissant l'existant et étant pleinement saisi par lui à son tour, serait-on tenté de dire à son sujet, à la suite de G.-F. Hegel.

C'est dans le nimbe de cette gloire philosophique que surgit Réginald Le Vaillant ce lundi, même si ce matin-là, comme parfois le lundi, l'existant peinait quelque peu à bien se saisir de l'étant notarial.

À moins que ce ne soit l'inverse – Hegel n'est pas toujours clair là-dessus.

Nous venons de souligner l'importance des week-ends et nous n'allons pas nous attarder sur la difficulté consécutive des lundis matin, chacun voit de quoi il s'agit. Que ceux qui se précipitent joyeusement vers l'étant tous les lundis matin retournent au boulot.

D'ailleurs, rien n'indiquait que ce lundi précis dût être particulièrement fatidique. Deux rendez-vous ornaient l'agenda : un jeune couple inconnu en début d'après-midi, puis, à l'heure du thé, la comtesse Zénobie de Roquefort qui n'en finissait pas de labourer son testament. Quelques dossiers à examiner, notamment la vente Tourniquet/Chapalain, fastidieux pensum. Journée calme à première vue.

Rien n'annonçait le terrible traitement qu'allaient recevoir ensemble l'étant et l'existant de notre héros.

Vers quatorze heures arriva ce jeune couple désireux de se rendre propriétaire d'un appartement dans le 12e arrondissement de Paris. Comment ces deux-là étaient-ils arrivés chez Réginald ? Mystère. Nous aurons à reparler de la clientèle propre à la profession. Le notaire remarqua seulement que, par une cruauté supplémentaire de la mode, les lourdes lunettes en écaille qu'on croyait disparues depuis les années 80 affligeaient à nouveau les visages myopes. Ce retour avait été préparé chez les bobos de la capitale par celui d'une frange épaisse à laquelle le mâle avait effectivement recours ; Réginald en conclut qu'il avait affaire à des Parisiens bien établis.

On évacua rapidement les détails habituels. C'était leur première acquisition et leur première visite à un notaire. Des débutants. Le Vaillant, vieux crocodile expérimenté, se dirigea tranquillement vers sa question préférée.

— Vous me dites donc que vous n'avez pas encore défini de régime matrimonial.

— Non.

— Vous vivez en concubinage.

— Oui.

— Très bien… Il laissa son regard dériver vers le coin du bureau.

— Puis-je vous demander ce que vous pensez qu'il arrivera si l'un d'entre vous venait à mourir ?

Réginald aimait cette question. En elle se concentraient la nécessité et la grandeur de son ministère. Il avait appris à la poser avec la juste distance et la gravité qu'elle exigeait.

Naturellement, il n'y eut pas de réponse immédiate, ce qui lui permit de fixer les yeux du jeune homme et d'insister non sans une pointe de volupté :

— Que devient votre bien si l'un de vous disparaît ? Il retint son souffle un instant avant de glisser enfin, un ton plus bas :

— Avez-vous pensé à la mort ?

Mieux vaut le dire tout de suite : les notaires débutants se garderont de cette dernière interrogation. Elle exige une maîtrise lyrique sans faille. Mais l'âge et l'expérience autorisaient Réginald à de pareilles audaces ; du moins le croyait-il.

L'autre, derrière ses lourdes lunettes, bredouilla une réponse pathétiquement dilatoire.

— Euh… Eh bien nous allons nous pacser.

— Vous pacser ?

— Oui.

Réginald leva les sourcils et considéra son presse-papier. Un presse-papier en bronze représentant une jeune fille endormie, belle œuvre du XIXe siècle. Le Pacs comme seule réponse à la mort. C'était mince.

— Le professionnel que je suis ne vous le conseillera pas.

— …

— Non, je ne vous le recommande pas : le Pacs est un bon instrument… disons sociétal, mais un mauvais contrat juridique ; tous les notaires vous le diront. Ce n'est pas à proprement parler un « régime matrimonial » – régime qui semble convenir le mieux à votre situation.

— Ah ?

Il les regarda à nouveau. Lui, Virgile, était un centralien reconverti dans la finance ; elle, Cassandre, terminait son internat en neurochirurgie : des gamins qui vivaient comme l'oiseau sur la branche. Le mot contrat n'existait pour eux que dans ces films américains où seule la mafia rappelait les mœurs du Vieux Continent.

Cependant, ils lui parurent sympathiques. Elle jolie, élégante, lui à la fois sûr de lui, mais sans arrogance, ouvert, de bonne volonté sans doute. L'énergie et la grâce de la jeunesse. Réginald sentit ses entrailles de père s'émouvoir. Il fallait leur dire.

Aussi, se lança-t-il pour eux dans l'un de ses exposés favoris, son véritable credo, ce que je serais tenté d'appeler le « chant du notaire » ; écoutons-le attentivement.

— Savez-vous ce que matrimonial signifie ? Non, bien sûr. Le mot matrimonial vient du latin mater, qui veut dire mère. Matrimonial est ce régime qui permet à la femme de devenir mère. N'est-ce pas déjà beau ? N'est-ce pas digne d'intérêt ? Cette maternité s'accomplit pleinement dans la reconnaissance du père de l'enfant, et c'est la raison pour laquelle le droit prévoit une union entre les personnes. Vous avez déjà un projet ensemble, une vie commune, peut-être aurez-vous un enfant ; il est de mon devoir de vous éclairer et de vous conseiller sur le meilleur lien que vous puissiez former l'un avec l'autre.

Un sourire bienveillant fut envoyé dans leur direction.

— Alors bien sûr, continua Réginald, le Pacs est un premier progrès par rapport au concubinage dans lequel vous vous trouvez. Il protège le survivant en cas de décès…

À ce moment, Virgile choisit d'interrompre le « chant du notaire » :

— Maître, nous n'allons pas nous marier.

Le ton était très péremptoire pour un homme si jeune. Il poursuivit :

— Puisque vous vous intéressez à l'étymologie, vous devez savoir que conjugal vient du latin jugum, qui signifie aussi joug et qui désigne cette lourde pièce de bois par laquelle les bœufs étaient menés, à l'époque où l'on menait les bœufs. Nous vivons en d'autres temps. Ce n'est pas notre projet. Vous devez vous rendre compte que la valeur d'un contrat repose sur la liberté des contractants et que, surtout dans les choses de l'amour, cette liberté reste le bien le plus sacré.

— En outre, nous ne voulons pas d'enfants et l'idée que la maternité pourrait faire de moi une femme « accomplie » nous semble à tous deux à la fois rétrograde et discriminante.

La jolie Cassandre aurait jeté un seau d'eau à la figure du notaire que celui-ci n'en aurait pas été moins éberlué. Quel piercing avait pu lui échapper ? Il reconsidéra la jeune femme avec attention, mais celle-ci, sans lui en laisser le loisir, continuait sur le même ton :

— Nous nous engageons déjà suffisamment auprès du banquier, et notre souci est de ne rien ajouter qui rende notre possible séparation plus ardue. Vous oubliez la difficulté des divorces, la nécessité systématique d'un recours auprès des spécialistes du droit, la servitude des pensions alimentaires. Le mariage est une invention de juristes pour engraisser les avocats. Trop cher, trop compliqué, trop contraignant.

— Vous êtes quand même conscients que le mariage est un contrat qui permet de vous défendre ? renchérit Réginald, en fronçant les sourcils à son tour.

— Nous défendre ? Je ne vois pas de quoi.

— C'est pourtant simple. Nous partons du principe que vous ne vivez pas en concubinage sous la contrainte.

— Oui. Enfin non, dit Virgile.

— Donc vous partagez un sentiment commun, plutôt heureux.

— Oui, dit Cassandre – avec un regard vers Virgile.

— Certains appellent ça « amour ».

— ...

— Rassurez-vous : la manière dont vous qualifiez ceci ne nous regarde pas. Mais nous sommes d'accord pour dire que cette relation, en tant que telle, a du prix. Imaginons que ce jeune homme vous abandonne, Cassandre, demain matin, sans crier gare. Il en a trouvé une autre. Vous en serez affectée.

— C'est un risque.

— Vous en serez affectée ?

— Oui.

— Bon. Non seulement il vous laisse et vous cause ainsi un premier préjudice, mais il vous met immédiatement dehors, voyez-vous. Ça, c'est le Pacs : l'affaire est terminée, chacun reprend ses billes, dit l'un. Double peine pour l'autre qui a aimé, payé, et qui peut-être aime encore. D'un seul coup, il a perdu le bien matériel – l'appartement – et le bien immatériel – l'amour. Vous saisissez ?

— Oui ?

— Attendez. Le droit, dont je suis ici l'humble serviteur, considère que ce partenaire, dans le mariage, a rompu le contrat et l'obligation qu'il s'était donnée à votre égard. Dans ce cas, il est juste que l'autre partie, qui a respecté le contrat, soit correctement défendue. Avec le Pacs elle ne saurait l'être.

— Parce que vous voulez nous faire croire qu'avec le mariage elle pourrait l'être ! ne put s'empêcher de s'écrier Cassandre.

— Bien sûr, le divorce est possible. La procédure est cependant un peu plus exigeante. Des recours existent. Et justement, une procédure peut parfois vous aider à mieux réfléchir. Elle donne au lien une autre densité.

Le jeune homme fit entendre sa réponse d'une voix posée, non sans que sa face exprimât des sentiments troublés. Une confuse impression gagnait Réginald, d'être regardé par ceux d'en face comme un abruti malfaisant.

— Maître, je ne sais pas à quelle galaxie appartiennent ceux à qui vous prodiguez vos conseils. Vous paraissez ignorant d'une part de la législation actuelle, d'autre part de la jurisprudence récente, et surtout, plus grave, des conditions de vie d'un couple parisien au début du XXIe siècle.

— Virgile, on se casse. Ce mec est une huître, c'est clair.

— Une huître ? Attendez ! rugit Réginald. Vous faites ce que vous voulez de votre couple. Permettez-moi quand même de vous faire remarquer que vous vivez dans la perspective, admise a priori, de votre prochaine séparation, et que vous ne faites rien pour en rendre les effets moins pénibles. Admettez que c'est un choix paradoxal. Ensuite, si la législation, que je n'ignore pas, choisit de démolir cet immense monument de notre civilisation qu'a été le contrat de mariage, je n'y peux rien. Mais il est permis d'espérer que certains résistent à la destruction générale.

— MONUMENT DE CIVILISATION ? Vous êtes barge ou quoi ?

Cassandre, debout, s'empara du presse-papier en bronze et se mit à marteler le bureau de Réginald à l'aide de la jeune fille endormie.

— L'aliénation organisée de la moitié de l'humanité, c'est un monument de civilisation ? Tolérance pour la violence privée, femmes battues, reproduction sociale, c'est un monument de civilisation ?

Virgile se leva lui aussi pour compléter :

— Et l'ordre moral ? L'OR-DRE-MO-RAL ? Les abus du patriarcat ?

Emplis d'une sainte fureur à cette idée, les deux complices déchargèrent une salve rageuse sur le notaire.

— Le formatage de la jeunesse !

— La prescription du genre !

— Les préjugés de castes !

— Les hiérarchies bourgeoises !

— L'impératif maternel !

— Le carcan des usages !

— Le conservatisme politique !

— L'exclusion des déviants !

— La perversité des normes !

— Le mensonge sexuel !

— Les stéréotypes hétéro-macho !

— Le culte de la réaction !

— L'obéissance aveugle au déterminisme biologique, à tous les déterminismes !

— La liberté défendue !

— Le complexe d'Œdipe !

— Le culte de la race blanche !

— La mauvaise conscience !

— L'impérialisme !

Cassandre hurlait, et Virgile dut crier plus fort encore et se mettre à taper du poing sur la table pour lui couper la parole :

— Que certains résistent, dites-vous ? Que-cer-tains-ré-sistent ? Et résister à quoi d'abord ? Vous imaginez des unions définitives ? On n'est plus au Moyen-Âge !

— Eh ! s'écria Réginald, qui commençait à être bombardé de crayons, règle, dossiers divers, bientôt lampe s'il ne la protégeait pas – une lampe dont le pied était un vase chinois du XVIIIe siècle –, presse-papier peut-être s'il ne se protégeait pas lui-même. Les jeunes filles endormies ne sont jamais plus redoutables que dans ce genre de circonstances.

— Comment, aujourd'hui, un couple adulte pourrait-il ne pas prévoir de manière rationnelle et pondérée sa séparation ? Ne pas le faire relève de l'immaturité complète. Et vous encouragez ce genre de réaction ? Vous êtes un danger public !

— À qui on pourrait le dénoncer ?

— Pff, un notaire, de toute façon…

Cette dernière flèche atteignit Réginald douloureusement.

— Et puis pourquoi ce discours absurde ? On vient acheter un appart, et vous nous vendez du mariage ! Vous vous prenez pour qui ?

Sur cette question la porte s'ouvrit et Edmond, l'inestimable associé de Réginald, fit son entrée.

Cet homme précieux, d'une humeur changeante et parfois excessive, avait ceci d'unique qu'il vouait une grande partie de sa vie et de son argent à se constituer une garde-robe qui parcourût et associât aussi sûrement que possible l'ensemble du cercle chromatique.

Tâche idéale, vaine peut-être aux yeux du commun, non sans grandeur dans la mesure où, jour après jour, il y restait rigoureusement fidèle. Blanc et noir étaient proscrits ; magenta, indigo, souris, taupe, caca d'oie, paille, or, puce, émeraude, bleu roi, rouge cardinal, sang de bœuf : tel était son quotidien, sans relâchement.

Ce n'était peut-être pas moins farfelu que l'honneur notarial de Réginald. Mais auprès des clients, c'était plus vendable. Ce matin, citron était la couleur, bleu ciel et lie de vin, les accessoires.

Réginald, revêtu d'anthracite comme à son habitude, n'avait pu laisser échapper un soupir ce matin en rencontrant cette symphonie. Mais comme Edmond était un virtuose aidé par les meilleures maisons parisiennes, le résultat ne manquait jamais d'allure, et son apparition produisit l'effet souhaitable.

— Eh bien ! lança-t-il à la cantonade.

Ce « Eh bien ! », le sourcil courroucé et la main majestueusement levée, était, d'un point de vue théâtral, une splendide réussite. Virgile et Cassandre restèrent bouche bée, ce qui amena un fin sourire sur les lèvres du notaire associé.

— Eh bien ? Puis-je vous prier, s'il vous plaît, de faire un peu moins de bruit ? Nous commençons à avoir du mal à nous concentrer, à côté.

Réginald expliqua leur différend ; en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, les deux jeunes gens furent abordés, calmés, rassis dans le bureau de Réginald et, sous l'égide du lumineux notaire, les principaux termes du compromis furent rédigés et rendez-vous fut pris pour la vente.

Voilà comment fut expédié le premier rendez-vous de la journée. Voilà comment Réginald tentait d'assumer la noblesse de sa mission. Une fois les deux anarchistes congédiés, Edmond revint trouver son confrère.

— Tu leur as servi ton couplet sur le mariage et l'engagement ?

— Oui.

— OK. Punition habituelle. Un déjeuner chez Lipp. Avant la fin de la semaine !

Il était déjà arrivé à Edmond de rattraper ainsi quelques affaires.

Edmond, qui vivait avec un antiquaire de la Rive gauche depuis plus de dix ans, n'élevait aucune objection contre le Pacs. Juriste supérieur, esprit aristocratique, il n'avait pas une meilleure opinion que Réginald au sujet du genre de couple que formaient Virgile et Cassandre. Les relations typiquement hétérosexuelles qu'on y observait lui paraissaient surtout dégradantes et vulgaires. La vulgarité était une tare sans espoir.

Cependant, Réginald était effondré et sa détresse ne pouvait laisser l'autre insensible, car les deux hommes avaient beaucoup d'affection l'un pour l'autre.

— Edmond, le métier se perd.

— Voyons…

— Ces gamins sont venus me l'apprendre.

— Ils sont simplement mal élevés et toi, tu as encore manqué de tact.

— Nous vivons le crépuscule du notariat.

— Réginald !

— Il s'agit de bien autre chose que de tact et de politesse, Edmond, et tu le sais. Enfin ! Ne sommes-nous pas là pour lier ?

— Pour lier ?

— Oui, lier. Lier les vivants et les morts, et les vivants entre eux. Peut-il y avoir entre deux êtres une parole durable sans une troisième personne pour l'écrire ?

— Non, évidemment.

— Les gens veulent vivre aujourd'hui sans lien d'aucune sorte, libres de toute génération et de toute alliance. Qu'avons-nous encore à faire dans une pareille société ? Nous n'existons plus que pour la procédure, vérifiant seulement la régularité des formulaires. C'est le métier d'un avocat, d'un greffier, pas d'un notaire.

— Regie, tu me connais : un costume clair signifie que mon humeur n'est pas à la tragédie. Je recevrai tes lamentations sur le déclin de notre office un autre jour.

Réginald savait quelle pudeur cachaient ces considérations vestimentaires. Edmond s'approcha de lui.

— Et puis comme d'habitude, tu exagères. Il nous reste la propriété, les transactions, les hypothèques : le cœur du métier ! Allons, va prendre le thé chez ta comtesse ; travaillez ensemble à son testament et je suis sûr qu'elle aura les mots pour te consoler.

— Non. Je vais l'enterrer. Après… ce sera la fin.

La pièce était silencieuse et, comme toujours à cette heure, le soleil de l'après-midi venait doucement jouer sur le tapis.